SCENE VIII GONTRAN, puis UN Domestique
CONTRAN sonne; au domestique qui rentre. = Pierre, M. le
comte d'Aspremont est-il encore chez ma mère ? LE DOMESTIQUE. = Oui, monsieur.
CONTRAN. = Dites-lui qu'il me prenne pour sortir.
Le domestique s'incline et sort.
SCEiNE IX CONTRAN, puis D'ASPREMONT
CONTRAN. = Je veux savoir ce qui s'est passé. Elle est partie ! C'est fini... Non, je vais lui écrire. Après tout, Lucie a raison. Elle est venue pour me voir, et si on l'a injuriée... Ah ! c'est toi.
d'asphemont. = Tu n'avais pas besoin de me faire appeler, car il me faut une explication. A la fin c'est ennuyeux, il me faut toujours te parler comme un tuteur, ce n'est pas mon affaire. Je suis dans une maison de fous. J'avais envie de faire chercher le docteur Blanche. Voyons ta main, (il lui tâte le pouls.) Cent vingt pulsations. Combien au
compte de Lucie ?... Et d'abord pourquoi permets-tu à cette... cantatrice de venir ici?
GONTRAN. = Puisque tu mc fais des questions, pourquoi Tas-tu injuriée?...
d'aspremont. = Injuriée ! Parce que je ne lui ai pas dit un mot. Je me suis contenté de mettre mademoiselle Marcelli à l'abri de ses violences.
GONTRAN. = c'est mademoiselle Marcelli qui a été violente.
d'aspremont. = J'avoue que je suis confondu. Que t'at-on dit contre cette pauvre enfant? Quelle calomnie la frappe ?
GONTRAN. = J'ai vu plus qu'il n'en faut voir ! Ces filles du monde international...
d'aspremont. = Mais ta mère connaît sa mère.
GONTRAN. = Ma mère a tort.
d'aspremont. = Prends garde, mademoiselle Marcelli a des yeux qui ne mentent pas, c'est le ciel lui-même. Et j'ai lu dans ses yeux. C'est sans doute mademoiselle Lucie qui t'a renseigné.
GONTRAN. =11 ne s'agit pas de Lucie... J'ai vu...
d'aspremont. = En es-tu bien sûr?
GONTRAN. = Je te parle à cœur ouvert, dans le secret absolu. Mademoiselle Marcelli a un amant.
d'aspremont. = Un amant? Allons donc! Tu me dis cela et je ne te crois pas...
GONTRAN. = C'est pourtant ainsi. Que s'est-il passé? Je l'ignore. Mais cette pauvre fille subit certainement le contrecoup de quelque passion ancienne. La mère et la fille auront quitté l'Italie pour cacher une faute. Cet amant a dû revenir à Paris et a dû s'imposer, mais il y a un amant.
d'aspremont. == C'est très bien arrangé, tout ce romanlà! Tu me jures que ce n'est pas Lucie qui t'a dit cela ?
GONTRAN. = Je te jure que j'ai vu.
d'aspremont. = Eh bien, moi, si j'avais vu, je ne croirais pas.
CONTRAN. = Je ne suis pas aveugle et je ne suis pas aveuglé par Lucie, car nous avons brisé. Elle est partie furieuse et ne reviendra plus.
d'aspremont. = Ah ! voilà une bonne nouvelle, si elle est vraie.
CONTRAN. = Si elle est vraie! oui, je m'arrache à ce charme fatal. Cette fille... oh ! celte fille, elle a été le malheur de ma vie. Quand j'étais près d'elle, un sentiment invincible de haine, oui de haine... se mêlait à mon amour. Il me prenait, en l'embrassant, des envies folles de l'étrangler. Quand elle n'était pas là, je l'adorais comme un ange du ciel, et quand je la voyais, je retrouvais le démon. Oh ! c'est fini, c'est bien lîni !
d'aspremont. = C'est bien fini?
CONTRAN. = Oui. Tu iras chercher les lettres et tu les brûleras.
d'aspremont. = Ah ! pardieu ! j'accepte l'ambassade. Jamais auto-da-fé n'aura fait plus de plaisir aux inquisiteurs. A moins qu'elle-même n'ait brûlé tes lettres.
CONTRAN. = Jamais ! Elle les gardait précieusement dans un coffret d'ébène.
d'aspremont. = Comment donc! avec un sachet à la violette!
CONTRAN. =1 Elle les relisait souvent...
d'aspremont. = Allons, tu as encore cent vingt pulsations...
CONTRAN. = Tu ne saurais jamais t'in«iginer, au milieu de nos orages, la vie charmante que nous avons menée.
d'aspremont. = C'était le paradis...
CONTRAN. = C'était l'enfer si tu veux.., mais je l'aimais... cet enfcr-Ià. Qu'est-ce que vivre sans aimer?...
Il prend sou chupeau.
MADEMOISELLE TRENTE-SIX VERTUS 275 d'aspremont. = Où vas-tu ?
GONTRAN, avec embarras. = Je ne Sais paS.
d'aspremont. = Je le sais, moi.
GONTRAN. = Eh bien! oui, je vais chez Lucie.
d'asPREMONT, avec découragement. =Va! malheureuX, si tu
ne tues pas cet amour, cet amour te tuera.
Gontrau sort.