SCÈNE VII Lbs Mêmes, HENRI
MADAMB X. = Est-il parti pour tout de bon?
HENRI, repuaissant. ss J'avais oublié...
KADÀME X. s=s Est-ce qvLQ vous avez été retenu par votre sœur?
HENRI. s= Ma sœur! qui tous a dit?...
HADÀKB X. =s Je sais tout. Je sais votre passion pour les voyages impossibles et pour les femmes extravagantes.
HENRI. = Ma sœur m'a beaucoup parlé de madame la comtesse de X.
MADAME X. == Chut ! ne dites pas mon nom. Paris, c'est comme le bal masqué : à la première rencontre, tout le monde est étranger; une heure après, on se sait par cœur.
HENRI. = Quoil il y a six semaines, quand vous êtes venue habiter ce balcon, vous saviez le nom de votre voisin ?
MADAME X. = Ne vous rappolez-vous donc pas que nous nous sommes rencontrés à Venise?
HENRI. = A Venise? aux bacchanales du Lido? vous étiez voilée jusqu'aux pieds.
MADAME X. =:Oui, je pleurais mon mari.
HENRI. = Avec d'aussi beaux yeux?
MADAME X. = Vous avez donc oublié qu'en revenant, par cette belle nuit tout étoilée, vous avez donné quatre bouteilles de vin de Chypre à vos gondoliers pour leur faire chanter les vers du Tasse, que le Tasse n'a jamais écrits? ïi y avait une gondole qui suivait la vôtre.
HENRI. = Et dans cette gondole, il y avait une femme.
MADAME X. = Qui se laissait prendre à cette poésie vénitienne.
HENRI. = Une femme à qui j'ai donné la main pour débarquer à la place Saint-Marc et qui a disparu comme l'ombre d'Armide? Adieu, Madame, car il est temp? de partir.
MADAME X. =2 Pourquoi est-il temps de partir?
HENRI. = Parce que, si je ne partais pas aujourd'hui, j^ ne partirais pas demain, Madame. Adieu donc.
MADAME X. = Adieu, Monsieur.
n s^éloigne*
HENRI, se retournant. = Ne trQuvcz-vous pas, Madame, que rien n'est plus triste qu'un adieu ?
MADAME X. =3 Surtout entre gens qui ne se connaissent pas.
HENRI. = Vous VOUS trompez, nous nous connaissont beaucoup.
MADAME X. =: Ah !
HENRI. = Oui. EnYOUs voyant, il m'a semblé que je vous revoyais. Le poète Ta dit : la vie est un roman qu'on lis pour la seconde fois. Je suis bien sûr de n'en être pas à ma première existence et de vous avoir aimée dans un autre siècle.
MADAME X. = En Egypte ou en Chine? Sous quelle forme ?
HENRI. = Sous la forme d'une chimère.
MADAME X. = Pourquoi n'aurions-nous pas été tout simplement Adam et Eve.
HEiNRi. = Je n'en répondrais pas. Ce qui est certain, c'est qu'en vous voyant, il m'a semblé que je me retrouvais en pays connu, et qu'en vous quittant. Madame, je crains d'avoir le mal du pays.
Un silence.
MADAME X. = Qui vous dit de partir?
HENRI. = Vous ne me dites pas de rester.
l'étudiant.= Il partira.
ROSINE. ^11 ne partira pas. (Elle enfile une aiguille, Tétudiant
prend le fil.) Qu'est-ce que c'est que de nous? C'est une drôle de chose que la vie !
l'étudiant. = La vie est un fil que Dieu tient par les deux bouts et qu'il nous donne à retordre.
MADAME X. = Ce voyage est donc sérieux?
HENRI. =: Oui, je suis las de toujours commencer, je veux en finir.
MADAME X. = En finir I Est-ce que vous êtes décidé à vous marier?
HENRI. = Oui, très sérieusement. La plupart des femmes sont des coupes ciselées avec art, mais il faut les aimer
LA COMI^OIË A LA FlL.NÉiRU 1^
des yeux et non des lèvres, parce qu'il n'y a rien dedans. Ici, c'est autre chose, si celle qui a écrit une pareille lettre est belle comme vous, je l'épouse, ce sera ma dernière folie.
MADAME X. = C'est bien, cela I
Elle tend la main à Henri.
HENRI. = Il y a si longtemps que je cherche en vain un^ vraie passion i J'étais comme le navire qui tend ses voile? et qui n'a pas le bon vent. Venise ! Venise!
MADAME X. — Je pars aussi pour Venise.
HENRI. = Pourquoi allez-vous à Venise?
MADAME X. = Pour assistcr à vos noces.
HENRI. =: Vous VOUS moquez de moi.
MADAME X. = Nenni. Je vous présenterai à elle.
HENRI. = Alors nous allons voyager ensemble? Je ne comprends pas.
MADAME X. = Ah! si vous ne voulez pas comprendre! cette Rosalba...
HENRI. = C'est donc vous.
MADAME X. = Je vous expliquerais cela sans ce mur mitoyen.
HENRI. = Est-ce que Napoléon n'a pas passé les Alpes ? Je franchis le Mont-Blanc.
Henri franchit les Alpes du balcon.
MADAME X. = Est-ce votre dernier voyage?
HENRI. =: Non, la lune de miel est invisible à Paris. Partons pour Venise.
MADAME X. = Si vous voulez; mais seulement nous passerons par la mairie du dixième arrondissement.
Elle entre dans son appartement avec Henri.