‹ La comédie au coin du feuChapitre 15 sur 200 · LA SCARRON · texte numérisé non relu

LA SCARRON

Personnages dk la cour.

J\ii Loiîlu (le mellre au thécUve dans une aclion presque tragique les trois maîtresses de Louis XIV: M'*« de la Valiière, Mm« de Montespan et la Scarron. Je ne lus pas la pièce au Théâtre- Français parce que, selon mes amis du comité, le directeur qui n'était plus mon ami déclara qu'il ne jouerait pas une pièce où Louis XIV était en scène. Il obéissait déjà au mot d'ordre du Ministre. Le roi Soleil me fut très gracieusement demandé àl'Odéon, où on|engagea pour le jouer trois comédiens hors ligne: Brindeau, rôle de Lauzun, Lafontaine, rôle de Lafontaine, M"« Thuillier, rôle de la Vallière; les autres rôles furent distribués aux meilleurs acteurs de la troupe. Au bout de trois semaines, on savait la pièce, les costumes étaient taillés, on brossait les derniers décors, quand la censure mit son veto. J'allai voir le Ministre. Quoiqu'il eût été toujours plus ou moins mon ami, il me parla du haut de son excellence. Je ripostai du haut de mes droits ; alors, pour me rappeler qu'il était le Ministre et que je n'étais qu'un fonctionnaire des Beaux- Arts, il me dit : « Nous ne pouvons pas discuter pied à pied ; comaiencez nar me donner votre démission d'inspecteur génf^ral des Beaux- Arts, après quoi vous parlerez aussi haut que vous voudrez. — Eh bien, je vous donne ma démission. » Mais, au lieu de s'adoucir. Son Excellence monta dans sa colère. «Monsieur, comment ne comprenez-vous pas qu ; Louis XIV est trop grand pour être mis en scène sur un théâtre? » — Pourquoi pas? Louis XIV a dansé dans les ballets de LuUi et il n'y eut pas de roi plus théâtral. — Eh bien, nous, monsieur, nous avons trop le respect des grandes ligures françaises pour permettre qu'on en fasse des fanto-

ches de comédie. — Monsieur, je ne comprends pas très bien: ne Yois-je pas tous les jours Napoléon I*' livrant bataille au cirque avec des généraux à la solde de trente sous par soirée? il est vrai que les maréchaux ont quarante-cinq sous. — Monsieur, ce n*est pas le moment de faire de Tesprit. — Monsieur, Dieu m'en garde, je suis revenu de ces bêtises-là. — En un mot, monsieur, Louis XIV est notre prédécesseur immédiat. C'est une question de haute politique. U ne faut pas que la grande figure de la France moderne avant Napoléon soit ridiculisée sur la scène. — Mais, monsieur, j'ai trop le sentiment de la vérité dans Thistoire pour vouloir montrer Louis XIV ridicule. — Monsieur, j'ai lu votre drame, Louis XIV n'y joue pas toujours un beau rôle^dans son cortège de femmes. — Je ne puis pourtant pas supprimer de son règne ni de son cœur la Vallière, Montespan, Maintenon et les autres. Selon vous, il n'y a plus de théâtre possible ; demain vous enverrez l'ordre au Théâtre-Français de ne plus reTprésenter Amphitryon sous prétexte que Jupiter y joue un rôle. »

Le ministre se leva d'un bond comme Jupiter tonnant. Je ne fus pas du tout foudroyé, je me levai et je saluai. C'était ie meilleur cœur du monde, le comte Waleswki, quand il ne jouait pas à l'homme d'Etat. Il fit quatre pas pour me conduire. Je me retournai pour saluer une seconde fois ; alors il me tendit la main pour me prouver peut-être qu'il n avait pas entendu mon dernier mot.

Je sortis très mécontent de lui et de moi ; dans un mouvement de dignité, j'avais donné ma démission, ce qui n'avait pas sauvé ma pièce, de sorte que je perdais tout à la fois — fors rhonneur.

Le lendemain le Ministre me renvoya ma démission par un mot très gracieux ; mais le roi Soleil demeura frappé d'interdit

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