SCENE IX LÉA, MAX
MAX. = Eh bien! madame, vous me devez savoir gré d'avoir osé vous dire ce que vous pensiez?
LÉA. = Est-ce bien utile de nous dire cela? Après tout, les bons comptes font les bons amis.
MAX. = Vous vous imaginez peut-être que je resterai votre ami... Non, madame ; j'ai eu trop d'amour pour descendre à l'amitié.
LÉA. =r Eh bien! restez on chemin... Bonsoir... puisqu'aussi bien nous ne faisons plus route ensemble.
MAX. = Avant de nous quitter, soyez de bonne foi, et avouez que vous ne m'avez jamais aimé.
LÉA. = Croyez-vous?
MAX. = Non, vous ne m'avez jamais aimé; vous avez joué la comédie de Taniour.
LÉA. = Eh bien! vous devez au moins me savoir gré d'avoir été une excellente comédienne!... Où en serais-je
grands dieux ! si je m'étais endormie sur vos serments ! Vous deviez m'aimer dans ce monde et dans l'autre.
MAX. = Moi j'étais de bonne foi... Si vous m'aviez aimé...
LÉA. = Vous n'avez été de bonne foi qu'en me transmettant par ambassadeur les dernières volontés de votre amour défunt.
MAX. = Vous avez compris que ma famille est furieuse de me voir perpétuer ce qu'elle appelle mon carnaval.
LÉA. = Eh bien ! couvrez- vous le front de cendres!
Elle va au piano.
MAX. = Qu'allez-vous faire?
LÉA. = Je vais chanter, ne vous déplaise.
MAX. = Vous aurez le cœur de chanter?
LÉA. = Non, je vais dire la chanson de ceux qui n'aiment plus.
Elle joue l'air de la sérénade de Schubert.
MAX se penche au-dessus d'elle et lui baise les cheveux. = Lé a ! Léa !
Je t'aime !
11 lui prend la main.
LÉA, le repoussant. = Il est trop tard! allez VOUS marier!
MAX. = Me marier!... Ah! Léa, j'en deviendrai fou! Je t'aime à en mourir... Me marier!... Gela me sera impossible, si ce n'est avec toi... Eh bien, oui ! avec toi!
LÉA, très émue. = Ah ! je te remercie de m'avoir dit cela.
Elle le regarde.
MAX. = Tu m'aimes donc toujours!
LÉA. = Si je t'aime toujours! Tu n'as donc pas vu ma pâleur...
MAX. = Alors, pourquoi ce jeu?
LÉA. = Si j'avais pleuré...
MAX. = Tu sais bien que tu m'as toujours pris par tes larmes... Te rappelles-tu ce soir où j'avais juré de ne plus revenir? Ce soir où tu m'as menacé, en pleurant, d'épouser un banquier?
LÉA. = Oui. — La menace du mariage nous a toujours rapprochés.
MAX. = Eh bien! folie pour folie, je veux que ma folie s'appelle Léa. — Après tout, c'est peut-être la sagesse.
LÉA, tristement. = Comme ils sont heureux ceux qui en sont au commencement de leur amour ! Pour nous autres, pauvres filles d'Eve trop curieuses, il n'y a que des commencements. Nous ne savons pas finir.
Elle essuie ses larmes.
MAX. = Vous pleurez, Léa?
LÉA. = Je pleure parce que l'heure est venue.
MAX. = Que voulez-vous dire? Est-ce que vous devenez folle?
LÉA. = Je deviens sage et je vous dis adieu; car toyt à l'heure tu as été adorable et absurde de m'offrir ta m'çiii? sérieusement. Je te remercie de tant d'amour... Je §ùi§ presque heureuse de refuser.
MAX. = Je ne comprends plus.
LÉ A . = Tu me comprendras un jour, quand tu seras père de famille et que tu passeras dans le monde avec ta femme au bras. Nous avons vécu ensemble à la table des enfants prodigues; mais c'en est fait, le jour est venu, l'enfant prodigue devient un homme; la maîtresse est toujours la maîtresse, même quand elle devient la femme. Vous me comprenez, n'est-ce pas?
MAX. n= Léa, je vous aime !
LÉA. =Et moi aussi, je vous aime! mais combien qui souriraient s'ils nous voyaient passer ensemble, mari et femme.
MAX. = On vous a toujours respectée à mon bras!
LÉA. = Croyez-vous que je subirais cette honte de voir mon mari se battre pour défendre l'honneur de son nom que je ne porterais pas assez fièrement! Non, non; j'ai mangé mon blé en herbe; je suis comme ces arbres qui
donnent des fleurs doubles, mais qui ne donnent pas de fruits. Et que diriez-vous à vos enfants, si on leur disait la vérité?
MAX. = Nous irons vivre loin du monde !
LÉ A. = VoiUi des phrases de roman : On ne vit plus loin du monde; le monde est partout aujourd'hui. Où serais-je sûre de ne pas rencontrer quelque souvenir railleur de nfia jeunesse?
MAX. = Léa! Léa!
LÉ A. = Oui, je connais tes délicatesses à travers tes folies, mais au point où nous en sommes, pourquoi ne pas tout dire? Croyez-moi, Max, il faut des mains plus pures pour pétrir le pain bénit du mariage. — Adieu, Max ! (souriant.) Ne regrettons rien... Nous nous sommes aimés deux années... deux siècles!... deux jours!...
MAX. = Mais je t'aime toujours!
LÉA. = Oui, mais vous ne diriez pas la même Chose après la cérémonie. — Adieu, Max!.. . Je vous enverrai vos lettres, et vous brûlerez les miennes... (so roprenant). Non, j'aime mieux les brûler moi-môme.
MAX. = Vous êtes une brave créature, Léa I (li presse Léa sur son cœur). A VOUS le dernier battement de cœur de ma jeunesse.
LÉA. = Vous m'enverrez une lettre de faire part quand VOUS vous marierez.
MAX. = Elle sera encadrée de noir.
LÉA, essayant de sourire. = Allons donc! Ce sera le plus beau jour de ta vie.
MAX, trisiemont. = Je ne le demande pas mes lettres... Tu les brûleras.
LÉA. = Oui, un feu de joie.
MAX. dâ: Adieu !... Non, je ne poun^ai jamais m'Brracher d'ici!
LKA» =s Eh bien! Je m'en vais, tnoi!
MAX. = Non. (u l'embrasse.) Adieu!... Je le verrai ce soir... Je te verrai toujours... Adieu Léa. (Un siiencp). Donne-moi cette bague.
LÉA. = Pourquoi?
MAX. = Parce que tu joues souvent les rôles tragiques, et qu'il y a du poison dans cette Lague.
LÉA. =11 faut donc te rendre tout ce que tu m'as donné î Oui,je joue les rôles tragiques, mais je ne joue pas le mélodrame. Je garde cette bague, mais non pas pour le poison.
MAX. = Adieu !
U soft \ivciiiont.
LÉA. Elle tombe sur le canapé. = LeS fôtes de l'amOUr SOllt
comme les fêtes du monde. Il faut s'en aller avant que les bougies ne s'éteignent.