SCENE V
JEANNE, D*ORMANCV
D ORMANCY. = (saluant les portraits du foyer; —^11 entre avec un pantalon de toile d'emballage et bhante;)
Roi ne daigne.
Prince ne veux.
Brohan suis.
On ne va pas à Rome sans visiter le Vatican; on ne vient pas à Paris sans visiter le foyer de la Comédie-Française. Elles sont toutes là, vivantes encore et souriantes sous le prisme éternellement gai de leurs folies d'autrefois, ces Dorines fortes en gueule de Molière, ces Martons sentimentales de Marivaux, ces Suzannes spirituelles de Beaumarchais ; là elles jouent de l'éventail comme elle joueraient du sceptre, ces grandes coquettes inventées par madame Molière... Là, elles se dispersent sous les ramées ces ingénues qui fuient l'amour parce qu'elles le cherchent, ces Psychées-Agnès qui prennent des leçons et qui en donnent. On les reconnaît encore ces pleureuses- et ces furies, ces tempêtes incarnées, ces cymbales illustres de la passion , qui s'appellent : Champmeslé, Lecouvreur, mademoiselle Mars et Rachel. Mais chuti on croirait que je fais un feuilleton du lundi. Bonjour, Jeanne; comme vous êtes belle ce matin l Donnez-moi cette main blanche ; comme ça sent bon la main de l'amour!
JEANNE. = Voilà un mot que vous m'aviez promis de ne pas dire.
d'ormancy. =Rassurez-vous...jenevousaimepas,jene veux pas vous aimer. Si j'allais chez vous, je déposerais mes passions à la porte, là où les professeurs d'écriture déposent leurs parapluies.
JEANNE. *= Vos passions ne s'arrêteront jamais dans l'antichambre.
d'ormancy. = Qui sait? il y a des antichambres qui sont des salons, comme il y a des salons qui sont des antichambres.
JEANNE, arrangeant ses cheveux. = Suis-je bien habillée pOUF
mon rôle?
d'ormancy. = Oui, mais je ne Vois pas cette touffe rebelle qui indique à la fois la volonté, le despotisme, la pudeur, toutes les grandes vertus.
LES GOUÉDliiliNNES 3â5
JEANNE. = Elle est toujours à sa place ; voyez...
d'ormancy. = C'est vrai ; mais quand je vous regarde, je suis ébloui à ce point [que ne vous vois pas. En revanche, quand je ne vous regarde plus, comme je vous vois bien!
JEANNE. = Eh bien ! allez me voir chez ma voisine.
d'ormancy. = Vous avez une tête qui porterait bonheur à la sculpture, venez poser chez moi.
JEANNE. = Je ne sais pas si ma tête peut porter bonheur aux autres. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne me porte pas bonheur à moi-même.
d'ormancy. = Expliquez-moi donc, chère enfant, pour quoi vous êtes si pâle.
JEANNE. = D'abord, je débute ce soir. Et puis, vous le dirai-je? Depuis que je poursuis la chimère de théâtre, il m'arrive de me nourrir un peu trop de l'air du temps. C'est un mauvais dîner.
d'ormancy. = Ah! la vertu dans la coulisse! Enfin à chacun son luxe; aussi vous êtes la plus riche.
JEANNE. e= Je le sais bien, et je ne me plains pas.
d'ormancy, donnant la main à Jeanne. = C'est bien, cela, mais
c'est bête.
JEANNE. == Si c'est bien, ce n'est pas bête.
d'ormancy. e=s Vous dvcz raison, je vaux mieux que je n'en ai l'air, et je suis digne de vous comprendre, car moi aussi je me suis embarqué sur l'océan des tempêtes ; j'ai fait naufrage presque tous les jours de ma vie ; mais vous, comment se f^it-il que vous ayez quitté la terre ferme?
JEANNE* = C'est une histoire en deux mots. . c'est l'histoire de ma mère... Trompée par un homme comme toutes les pauvres filles... deux enfants. . . épuisée à leur donner son lait, puis son temps, puis son sommeil; enfin, morte à la peine...
d'ormancy. = Pauvre femme? Et vous?
JEANNE. s= Moi! je vous l'ai déjà dit, j'ai donné des
leçons de piano: j'avais pour élève, une élève du Conservatoire qui ne me payait qu'avec des billets de l'Odéon. J'ai vu madame Dorval et je me suis écriée ; Moi aussi je suis comédienne I d'ormancy, = Vous avez été à bonne école.
JEANNE. = J étais comédienne à quinze aqs, mais on ne voulait pas m'entendre. Je courais tout le jour pour une leçon de musique, et la nuit je me jouais des comédies à moi toute seule, jusqu'au moment où ma chère petite sœur me disait en me réveillant: « Jeanne, tu m'empêches de dormir. » Je me couchai près d'elle, continuant mes féeries oar l'imagination : j'étais heureuse! Mais, le jour venu, il fallait du pain; vous savez, c'est toujours l'histoire du tonneau des Danaïdes. Je serais consolée de toutes ces misères, si après avoir créé un beau rôle à Paris, avec le public €(t les journaux pour moi, sans compter moi-même, je n'étais encore réduite à de quoi ne pas vivre et ne pas mourir de faim.
d'ormancy. = Grâce à vous, Jeanne, si la vertu était exilée de ce monde, on la retrouverait chez une comédienne.
la voix de. l'avertisseur. =i C'est le premier acte qui commence. , ^ "
JEANNE. = Avec tout Cela, j'oublie que je débute tout à l'heure ; mais j'aime mieux n'y pas penser. L*émotion ne me prendra qu'en entrc^nt en scène et me donnera plus d'expression. .1
LE coMT^:, = Vous n'êtes que du deuxième acte.