SCENE VII Les Mêmes, AURORE
AURORE. = Quel pantalon avez-vous là?
d'ormancy. = C'est ce qu'il y a de mieux porté. Mon tailleur, un pauvre diable chez qui on avait tout saisi, excepté huit enfants, vint chez moi crier misère. Mais, crier misère chez moi, vous comprenez... je n'avais à lui offrir que des créanciers. — Vous n'avez donc plus rien, lui dis-je? — Il ne me reste, répondit le malheureux, que deux mille mètres de toile d'emballage que les huissiers ont méprisés. — Deux mille mètres 1 vous êtes millionnaire, mon cher. Vous allez me faire un pantalon de toile d'emballage que vous m'enverrez demain pour Chantilly*
LE DUC = Je comprends.
D'oRMANCK.a«= Voilà pourquoi vous ne voyez plus que des pantalons de toile d'emballage.
AURORE. = Et VOUS osoz Venir ainsi dans la maison de Molière I
d'or M ANC Y. = J'ai parié que j'y viendrais en pantalon de Pourceaugnac. Mais je vais m'habiller.
Il sorti — Les habitués du foyer, comédiens, journalistes, diplomates vont
et viennent.
LE DUC. = Aurore, je vous amène les deux chevaux et la calèche que vous désiriez.
AURORE. = Vous me devez bien celai Je vous avais défendu d'aller chez Andréa...
LE DUC = Vous savez que vous êtes ma maîtresse et non mon maître !
AURORE, r^ Commc je me croyais votre maître «ncore plus que votre maîtresse... brisons là...
LE DUC. = C'est moi qui dis: brisons là; car oserezvous m'expliquer pourquoi vous n'étiez pas hier chez vous entre onze heures et minuit?
AURORE. = Est-ce que vous croyez que je suis plus en sûreté chez moi plutôt qu'ailleurs? Quand les Romains prenaient les Sabines, elles étaient chez elles...
LE DUC = Je ne me paie pas de paradoxes. Où étiezvous?
AURORE. = J'étais chez Fernande qui va mourir,
LE DUC = Voilà qui est trop fort. J'ai lu dans le journal du soir qu'elle était morte hier à midi.
AURORE, cachant son trouble. = Je ne VOUIais paS VOUS
dire que j'étais allée prier à son lit de mort... (Avec dignité) : Monsieur, rendez-moi ma clef!
LE DUC. = Voilà ce passe-partout que les méchantes langues appellent un passe pour tous.
AURORE. = C'est moi qui ai fait le mot; ne prenez pas mon poignard pour me frapper. Bonsoir; notre rencontre est de rhistoire ancienne, et je ne sais pas l'histoire, moi.
LE DUC. = Soyez tranquille : je vais me plonger dans
le Lé thé. (Souriant avec ironie.) Vous me permettez de m'en aller dans votre calèche?
AURORE. = Oui, je connais vos habitudes. Vous donnez toujours vos chevaux , mais vous les reprenez toujours. Attendez donc!... L'autre soir, par la pluie, nous avons pris l'omnibus et vous avez payé ; voilà vos six sous .
ANDRÉA. = Mon cher duc, avez-vous reconnu M. de
Riancourt et sa femme dans une loge grillée?
LE Duc.'= Gomment, ils se sont mariés il y a huit jours et ils se paj^ent déjà le spectacle?
ANDRÉA. = Oui, mais ils ne se donnent pas en spectacle. Vous ne comprenez donc pas que M. de Riancourt est venu pour voir Léa,
AURORE. = Oh ! je l'avais bien prévu • c'est déjà la lune rousse.
LE DUC. = La lune rousse? Il n'y en a plus d'autre. Elle montre son croissant prophétique au printemps du mariage. d'ormancy. = Elle apparaît entre deux signes du zodiaque : le Bélier et le Taureau.
AUROttE. = Deux bêtes à cornes.
LE DUC. = Sans compter qu'elles traînent deux comètes, Pallas et Pandore. Il y a de quoi faire deux symboles. AURORE. = Vous parlez comme un almanach. , d'ormancy. =11 me faudrait parler des éclipses et des grandes marées de larmes.
LE DUC, à part. = Il ne faut pas être bien malin pour deviner que la femme mariée, qui a la tète près du bonnet, ne sera pas longtemps sans faire des siennes. Je vais lui dire bonsoir dans sa loge.
Le duc sort.