‹ La comédie au coin du feuChapitre 163 sur 200 · SCÈNE VIII AURORE, JEANNE · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII AURORE, JEANNE

AURORE. = Bonsoir, chère petite; me reconnaissezvous? Il y a un siècle! Comme j'ai changé, n'est-ce pas? D'abord, j*ai changé d*amoureux.

JEANNE. = Oui, vous êtes plus belle encore I

AURORE. = Oui, mais je ne suis pas contente.

JEANNE. = Et moi qui allais vous demander où est le bonheur !

AURORE. = Le bonheur! je n'ai jamais pu m'orienter pour le trouver; il est peut-être quelque part.

JEANNE. = Oui, mais on n'y va jamais. Enfin, on nous promet le paradis dans le ciel.

AURORE. = Savez- vous pourquoi?

JEANNE, = Je ne vois pas si loin.

AURORE. = Un philosophe de mes amis à qui j'ai prêté cent sous ce matin, m'a expliqué ceci en deux mots : On n'aime pas ce qu'on possède et on ne possède pas ce qu'on aime.

JEANNE. = Voilà un raisonnement qui vaut bien cent sous. *

AURORE. = Aujourd'hui chez le ministre j'ai parlé de vous avec enthousiasme.

JEANNE. = Ah! que je vous en suis reconnaissante!

AURORE. = Hélas! ma chère enfant, mon enthousiasme vous a beaucoup nui; j'aurais mieux fait de dire du mal de vous , car on m'a dit : « Si vous recommandez la débutante, c'est qu'elle n'a pas de talent.'» Mais rassurez-vous, j'ai parlé au dernier des Romains. Après tout, si en jouant la comédie vous voulez jouer aux jeux innocents, renoncez au théâtre. Quand on veut observer vigile et jeûne, au lieu

de prendre un masque on prend un voile. Dites-moi, aimezvous le comte? On dit déjà qu'il veut vous sculpter.

Elle fait semblant de modeler.

JEANNE. = La violette aime l'oubli.

AURORE. = Quelle folie!... Aimez donc un banquier et non un million de dettes.

JEANNE. = Ni l'un ni fautre; mais si j'étais décidée à me jeter dans l'abîme, je prendrais la main de d'Ormancy.

AURORE. = Quel galimatias! il est bien question d*un abîme... Vous êtes belle, il vous faut un amoureux, voilà

tout.

JEANNE. = Eh bien oui! un amoureux qui me fasse croire à l'amour et non un banquier qui- me fasse croire à l'argent.

AURORE. = Je suis en pleine forêt des préjugés.

JEANNE. = Eh bien! ne me débitez pas de fagots. Vous avez commencé par croire à votre cœur.

AURORE. = Oui, ma belle, j'ai commencé par là, et c'est parce que mon cœur m'a trompée que je veux vous mettre en garde.

JEANNE. = Je vous OU prie, laissez-moi mes saintes bêtises; je ne veux pas de l'expérience des autres. Autant vaudrait savoir l'heure de sa mort.

AURORE. = Ah! Jeanne, vous ne connaissez pas les hommes!

JEANNE. = Je veux n'en connaître qu'un. Je cours repasser mon rôle.

Elle sort.

Page 1