SCENE IV Les MÊMES, MAX
MAX, jetant son cigare dans la cheminée. = Ah ! Blanche, je VOUS
y prends. C'est donc votre jour de réception que voilà une demi-douzaine de robes qui se promènent dans votre salon ?
BLANCHE, se jetant au cou de Max. = C'est Un baiscr aU
cigare^ mais c'est égal.
MAX. = Je vous demande pardon ; c'est encore une mauvaise habitude, mais je la laisserai dans l'antichambre comme toutes les autres.
BLANCHE. = Expliquez-moi, monsieur, pourquoi voug allez à la Bourse. C'est un crime! Je devrais vous signaler au juge d'instruction. On s'ennuie donc ici ?
MAX. = Enfant! c'est à la Bourse qu'on s'ennuie, quand
on ne joue pas. Mais voyons vos robes ; cela m'amuse les yeux.
BLANCHE. = Est-ce quc vous vous figurez que cela m*amuse le cœur? (Se tournant vers les robes.) Choisissez.
MAX. = Celle-ci.
BLANCHE. = Je ne veux pas voir les autres aujourd'hui car c'est pour vous que je m'habille, monsieur! (a la femme de chambre.) Qu'on emporte tout cela, excepté la robe bleue.
SGEiNE V BLANCHE, MAX
MAX. =c Où allons-nous ce soir?
BLANCHE. == Où nous allons? Où tu voudras. .
MAX. = Mais encore?
BLANCHE. = Je. te dis que cela m'est égal. Quand tu es là, je ne cherche pas à aller ailleurs. Je voyage avec ton esprit.
MAX. = C'est un mauvais compagnon de voyage.
BLANCHE. = Je ne te permets pas de te calomnier, car tu m'appartiens. N'est-ce pas qu'on m'a rapporté de beaux camélias et de belles violettes ? Quand l'hôtel est plein de fleurs, il me semble que notre amour se porte mieux. Et puis, avez-vous oublié que le jour où je vous ai revu, vous m'avez apporté un bouquet de violettes encadrées de camélias? Depuis ce beau jour, mon cher Max, mon bonheur sent la violette. .
MAX. = Vous avez raison; le bonheur c'est toujours un souvenir imprégné d'un parfum.
BLANCHE, prenant sa tapisserie. = VoyCZ, mon ami, je VeUX
mettre des violettes jusque dans ce tapis q^e je fais pour vous. Et puis, un jour, méchant, vous foulerez votre bonheur aux pieds.
MAX. = Pouvez-yous dire cela, ma chère Blanche.
Il Fembrasse.
BLANCHE. = Croiriez-vous qu'en travaillant à cette tapisserie j'ai été plus d'une fois saisie d'un triste pressentiment: c'est que je ne la finirais pas.
MAX. = Ce sera la toile de Pénélope.
BLANCHE. = Oui, mousieur, je déferai peut-être la nuit, en vous attendant, ce que j'aurai fait le jour.
MAX. = Dites-moi, ma chère Blanche, est-ce que je serai obligé de tuer tous les prétendants de Pénélope ?
BLANCHE. = Ne rions pas de ces choses-là. Me voilà
tout attristée.
MAX. = Eh bien! allons à l'Opéra ou à la Comédie-Française.
BLANCHE. = Je vous ai dit que je n'étais heureuse que
chez moi. Chez moi, je suis avec vous. (Avec on sourire de
reproche.) Même quand vous n'êtes pas là. A l'Opéra ou dans le monde, vous n'êtes jamais avec moi; même quand vous êtes là, je sens que mon bonheur s'en va. Dans le monde on n'a pas le temps de s'aimer.
MAX. = Quand on n'a pas le temps de s'aimer, ce n'est pas le temps qui manque, c'est l'amour.
BLANCHE. = Est-ce quc c'est cela qui manque chez vous?
MAX, à part. = AUons, la voilà encore qui tourne à la mélancolie. Gomme cette lune de miel dure longtemps !
Il alluiile un cigare.
BLANCHE. =Eh bien! qu'est-ce que vous faites là? MAX. = C'est vrai! j'oubliais que l'amoUr ne fume pas.
II jetic son cigare.
BLANCHE. ^= Qu'avez- VOUS vu au cercle?
MAX, à part. = Ce cigare était si boii! (Haut.) Je ne sais pas. Le duc de Cordova m'a dit qu'il viendrait vous demander à diaer demain.
BLANCHE. =Eh bien! je lui dirai que je ne tiens pas une auberge, (a part.) Je hais ce duc: il a osé me parler d'amour.
MAX. = Ne faites pas cela. Le duc est-il donc si ennuyeux?
BLANCHE. = Est-il douc si amusant? il ne parle jamais que des chanteuses et des danseuses. Qu*est-ce que cela me fait! — Et puis, je n'entends pas sa langue.
MAX. = Où est donc le journal?
BLANCHE. = Je m'en suis servi pour jeter cent sous à un joueur d'orgue.
MAX, prenant un livre. = Est-ce que tu lis des romans?
BLANCHE.) = Des romaus ! (Elle porte la main à son cœur.) Il
n'y a que mon roman qui m'intéresse !
MAX, à part. = Elle est charmante ! Comment! je n'aurai pas la force d'arracher l'autre à mon cœur !
BLANCHE. = Voulez-vous quc je vous joue quelque chose? (Elle va au piano.) La sérénade de Schubert que vous aimez tant...
MAX. = Non, pas cela.
BLANCHE. = Pourquoi? C'est un souvenir...
MAX. = Je n'aime pas Schubert.
BLANCHE. = C'est si j«li I
Elle joue.
MAX, à part. = Ah! commc Léa chante cela!
BLANCHE. = Vous ne m'écoutez pas?
MAX. = De tout mon cœur', car cette musique-là c'est le cœur qui l'entend. (A part.) Quel est donc le philosophe qui a dit qu'il fallait commander à ses passions ? Celui-là n'avait jamais aimé.
BLANCHE. = Je vous répouds que vous ne m'écoutez pas du tout.
MAX. = Je vous écoute si bien que je sais que vous avez passé un fa dièze.
aSS LA COMÉDIE AU COIN DU FEU
BLANCHE. = Je n*ai rien passé du tout.
MAX, sonnaat. = Il fuut que je sdche le dernier cours de la Bourse.
BLANCHE. = Voulez-vous bien ne pas prononcer .devant moi cet affreux mot.
MAX, au valet qui entre. = Un journal.
BLANCHE. = J'espère bien que vous ne mettrez plus jamais le pied à la Bourse ?
MAX. = Je n'irai plus que les jours d'exécution.
BLANCHE. = Mais VOUS ne jouez pas à ce jeu-là?
MAX. = Je ne joue même pas au lansquenet... C'est pourtant un jeu innocent après celui-là à côté de l'autre.
Le domestique apporte le journal.
BLANCHE, regardant par-dessus l'épaule de Max. = Je VOUS y
prends ; ce n'est pas le cours de la Bourse que vous regardez. Vous en êtes à l'article Théâtres ! C'est votre article de foi.
MAX. =11 faut bien voir ce qu'on joue au théâtre pour ne pas avoir envie d'y aller. (A part.) Qu'est-ce que cela veut dire? relâche à la Comédie !
BLANCHE. =5 Eh bien, qu'est-ce qu'il y a de neuf dans ce monde-là?
MAX. = Rien.
BLANCHE. = Qu'est-ce qu'on chante à la Comédie?
MAX. = On chante relâche.
BLANCHE. == Si vous avcz pcur de vous ennuyer ce soir, j'écrirai un mot à ma tante ; elle viendra jouer aux dominos avec nous.
MAX. = Ah non! elle nous parlerait de 183o,
BLANCHE. = Eh bien! nous jouerons aux dominos tous les deux... à qui perd gagne... Vous m'embrasserez si vous perdez.
MAX. = J'aime mieux vous embrasser et ne pas jouer aux dominos. (A part.) Je suis sûr que c'est Léa qui est ma-
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lade. (Haut.) Est-ce que vous . n'attendez personne ce soir?
BLANCHE, ge levant, = Décidément, vous vous ennuyez. (Portant son mouchoir h. ses yeux.) Oh! que je suis malheureuse !
MAX. = Ma chère Blanche, vous êtes trop romanesque.
BLANCHE. = Cela veut dire que je vous aime trop. Prenez garde, Max; peut-être le jour où je ne vous aimerai plus trop, je ne vous aimerai plus assez. Tout ou rien.
MAX. = Vous avez raison, tout ou rien.
BLANCHE. = Max, je suis jalouse.
MAX. = Jalouse! et de quoi, mon Dieu? ^
BLANCHE.. = Je suis jalouse du passé, je suis jalouse de vos amis, je suis jalouse des femmes que vous regardez. Si j*osais vous parler à cœur ouvert, je vous dirais que je suis jalouse des maîtresses que vous avez eues... que vous avez peut-être encore...
MAX. = Cette fois-ci, je ne vous répondrai plus. C'est de la folie.
BLANCHE. = Songez donc, Max, que j'ai du soleil espagnol dans les veines. Vous êtes un Parisien, vous. Vous vous moquez de tout, même des larmes de votre femme. Mais moi, souvenez- vous que je suis née à Madrid, quand mon père était ambassadeur. Je vous le dis encore : Prenezy garde, car le coup de soleil que j'ai reçu là-bas me donne quelquefois le vertige.
MAX. = Vous êtes charmante. Voulez-vous me permettre d'aller acheter un poignard de Tolède pour armer votre jarretière ? .
BLANCHE. =;: La belle occasion pour sortir, n'est-ce pas? Non, monsieur, vous resterez ici, je vous y condamne*
MAX, à part.= Le mariage, c'est la prison cellulaire, à deux.