SCENE III LÉA, MAX MAX. = Bonjour, Léa
LÉA, se jetant dans ses bras. = Ah! bonjOUF, Max !... que je
m'ennuyais donc de ne pas vous voir; je suis bien sûre que vous venez de chez la Romagny.
MAX. = Vous savez, ma chère, on m'a si mal appris la géographie, dans mon enfance, que je ne sais jamais mon chemin, excepté quand je viens ici, car j'y viens sans le savoir.
LÉA, à part. = Je n'irai pas h Dieppe! (Haut.) Oui, je connais cela ; quand vous venez me voir, vous prenez le chemin des écoliers.
MAX. = Quand on va à pied, dans Paris, on n'est jamais sûr de ne pas être détourné de son chemin.
LÉA. = Qu'est-ce que vous avez donc fait de votre coupé ?
MAX. = Rassurez-vous, je ne l'ai donné à personne... l'expérience ne vaut pas ce qu'elle coûte... cependant l'expérience me sauve aujourd'hui de bien des ridicules, par exemple, de celui de donner des chevaux et une voiture à une femme; car, le premier usage qu'elle en fait... Vous n'avez pas oublié l'histoire de Delphine? elle allait à pied» son amant avait des chevaux. Le jour où il les lui donna, elle le condamna à aller à pied, car elle en mit un autre dans son carrosse.
LÉA, se rapprochant de Max. = Voyons, Max, mon cher Max, donne-moi le coup de grâce. Dis-moi que tu ne m'aimes plus. Finissons-en! Pourquoi es-tu revenu à moi six semaines après ton mariage?... c'est mal, ce que nous avons fait; quand je te rencontre avec ta femme, je sens que mon amour est un crime. Dimanche tu es venu au théâtre avec elle, j'ai failli me trouver mal. Il y a six mois encore, ton amour m'aveuglait; aujourd'hui^ je vois
plus clair, el j'ai horreur de la lumière... Max, va-t'-en et ne reviens plus... Tu m'empêches d'avoir du courage!
MAX. = Et moi aussi je vois clair; c'est toi qui n'aimes plus; tu veux, à ton tour, donner dans les folies d'un luxe effréné, qui vous perd toutes tant que vous êtes. Tu m'avais promis de vivre pour le théâtre et pour moi; mais le bruit et l'éclat t'appellent... Tu veux mener la vie à quatre chevaux et je n'ai que deux chevaux à ton service.
LÉ A. = Oui, la vie à quatre chevaux; mais jure-moi que de ton côté tu vivras chez toi — avec ta femme — et que tu ne prendras pas une maîtresse.
MAX. = Qu'est-ce que tu as donc toujours à regarder par là ?
LÉA. = Est-ce que je louche?
MAX. = Non; mais tu n'oses plus me regarder en face.
LÉA. = Est-ce que tu t'imagines que je te regarde de travers?
MAX, = C'est adroit!
LÉA. = C'est adroit! mais avec toi, je suis bête à faire peur. Je t'aime, qu'est-ce que tu veux de plus?
MAX. = Rien, si tu m'aimes... rien si tu ne m'aimes plus !
LÉA, à part. = Je n'aurai pas la force d'aller à Dieppe.
MAX. = Je suis ennuyé. J'ai demain chez moi une matinée musico-dramatique, la pire des distractions. Aurore y vient dire je ne sais pas quoi. La comtesse m'avait parlé de toi, mais j'ai dit que tu n'avais pas de talent — en ville.
LÉA. = Tu as bien fait.
MAX. = Qu'est-ce que tu fais ce soir?
LÉA. = Tu sais bien que je joue la comédie.
MAX. = Après?
LÉA. = Je rentre tout droit ici, je regarde ton portrait et je m'endors.
LES COMÉDIENNES 37i
MAX. = Mon portrait! est-ce que tu as mon portrait? c'est ridicule. Je veux bien venir ici, mais je ne veux pas y être en peinture.
LÉ A, à part. = J'irai à Dieppe.
MAX. = Que dites-vous, Léa?
LÉA. = Est-ce que la comtesse ira à Dieppe cette année?
MAX. = Peut-être.
LÉA. =: Moi aussi, et puisqu'elle est jalouse de moi, je veux la rassurer; j'y serai escortée par un régiment.
MAX. = C'est cela, un régiment; mais je ne veux pas de colonel.