SCÈNE IV
L Ë A , MAX en habit de voyage.
LÉ A, gravement. = Max, tu as coiïipris, n'est-cô pas? J'ai voulu te rendre l'honneur de la maison en te rendant ta femme... et en détournant le duc de son chemin.
MAX. = Oui, j'ai compris,... je t'ai comprise... mais je veux que tu vives pour m'aimer. Léa, je t'aime ! je n'ai pas la force d'avoir une autre pensée que toi. J'ai beau faire, je suis enchaîné dans tes bras, même quand je suis loin de toi... même quand j'ai juré de ne plus te revoir.
LÉA. = Tais-toi, Max, tu vas tout perdre encore,... c'est égal... parle plus bas et dis-moi que tu m'aimes... non! dismoi que tu ne m'aimes plus... non! dis-moi que tu m'as aimée.
MAX. = Si je t'ai aimée ! Ah! Léa! pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés plus tôt?
LÉ A. = Oui, quand il était temps de m'enlever toute pure aux mauvaises passions.
MAX. =s Les mauvaises passions... qui sait? ce sont peutêtre les seules passions!
LÉA. = Non, les bonnes sont celles qui s'illuminent au coin du feu où il y a des enfants et non au feu d'enfer de la rampe.
MAX. = Mourir ou vivre avec toi!
LÉA. = Max! Max! ne me parle pas ainsi... et pourtant, je puis maintenant mourir contente... mais je ne puis ni mourir ni vivre avec toi. Tu l'as dit : l'heure a sonné... Oh! nous serions bien heureux de nous retrouver ensemble. Mais, écoutez-moi, mon pauvre Max, combien ce bonheur durerait-il de temps?
MAX. = Toujours ! car j'ai pris le parti de tout braver.
LÉA. = Non, ce bonheur ne durerait pas. Dans huit jours ce serait encore l'enfer. Vous avez une femme qui est
jeune et qui vous aime; vous êtes condamné au bonheur qu'elle vous donnera. Mon cher Max, laissez-moi cette consolation au bout de toutes mes douleurs, de réparer le mal que nous avons fait. Il faut que je vous marie à votre femme. Voyez-vous, Max, il y a d'éternelles vérités que ne masquent jamais nos beaux mensonges d'amoureux : c'es^ le devoir, c'est la famille. C'est vieux comme le monde, ce que je dis là, parce que c'est la force du monde. Ah! je suis coupable... coupable de t 'avoir trop aimé. C'est peut-être doux, une maîtresse; mais quand une femme pleure, c'est un crime... C'est votre faute, c'est ma faute, et non la faute de votre femme.
MAX. = Elle a aimé le duc...
LÉ A. = Non, je vous le jure. C'est la jalousie seule qui l'a égarée. Elle vous a trop aimé, voilà tout. Vous savez bien qu'elle n'est pas coupable.
. MAX. = Je ne veux pas le savoir, mais cette odieuse lettre, c'est la condamnation de Blanche.
LÉ A. = Sa condamnation? Il faut donc que je vous dise toute la vérité... (Elle baisse la tête.) Max, Cette lettre était pour moi. La voici dans son enveloppe.
MAX, prenant la lettre. =^ Pour VOUS?
LÉA, lentement. = J'étais sa maîtresse!
MAX, jetant Léa à ses pieds. = Oh! Léa!
LÉA. = Ne me pardonnez pas, mais aimez votre femme.
Elle va prendre Blanche par la main et Tamène devant Max.
SGlilNE V
Les Mêmes, BLANCHE
MAX, à part. = Elle était là! (Haut.) Madame!... BLANCHE, tombant à genoux. = Max, je n'ai aimé que toi!
C'est la jalousie... c'est la colère... c'est le désespoir qui m'a donné le vertige.
MAX, la relevant. = Blanche, je prendrai la vie au sérieux.
BLANCHE, à Léa. = Si VOUS voulez daus votre dévouement, me voir bien heureuse, finissez-en tout de suite avec toutes ces idées funèbres... vivez!
LÉA, à Blanche. = Eh bien! je vivrai si vous me jurez de vivre de mon bonheur. Aussi bien, ce que je voulais, c'était tuer mon cœur ; il est blessé mortellement. La femme d'hier, celle qui aimait Max, est morte à jamais... C'est une autre femme qui est là devant vous, et qui n'aura plus qu'une passion : le théâtre! Maintenant, ma chère Blanche, — car j'ai retrouvé mon amie, — (A part.) Hélas! pour la reperdre. (Haut.) Max m'a dit que vous l'empêchiez de fumer dans votre salon et que vous aviez exilé ses chiens. Rappelez ses chiens, et ne permettez plus à Max d'aller fumer ailleurs. (Elle embrasse Blanche à part.) mon cœur! mon cœur! non, je n'aurai pas le courage de vivre sans lui !
Elle regarde sa bague.
MAX. := Léa, donnez-moi cette bague.
LÉA, à Blanche. = Ah 1 ne trouvez-vous pas qu'il est cruel? C'est le seul souvenir qui me reste de lui! n'est-ce pas, Blanche, que vous me permettez de garder cette bague?
Elle présente la bague à la comtesse.
BLANCHE. == Oui, VOUS la garderez; s'il vous la reprend, je vous la donne, moi.
Max veut saisir la bague, mais Blauche la rend à Léa. LÉA, serrant la main de Blanche. = Oh! merci! (A part.) J'aime
mieux cela; c'est elle qui me donne la mort.
BLANCHE. = Nous irous aujourd'hui à la Comédie pour vous applaudir.
LÉA, pâlissant. = Ah! oUi, je vais jouer la comédie, moi... (Tendant la main à Blanche) Adieu ! adieu ! Soyez heureuse pour vous et pour moi. Et si on vous dit encore : « Cette corné-
dienne, » vous direz : « C'était une femme ! » (Elle regarde
Max qui s'impatiente à la porte.) MdX !...
MAI. = Nous n'avons plus un seul mot à nous dire, madame... si ce n'est que le duc va mieux. Vous êtes contente, n'est-ce pas?
LÉ A, indignée. s= Ohl... (Elle porte la main à son cœur.) Oui, je
suis contente.