‹ La comédie au coin du feuChapitre 36 sur 200 · SCÈNE XII LE ROI, MADAME DE MONTESPAN · texte numérisé non relu

SCÈNE XII LE ROI, MADAME DE MONTESPAN

LE EOi. = Madame ! — Elles sont folles toutes les deux.

MADAME DE MONTESPAN, assise à gauche. = Aujourd'hui,

plus que jamais, je dois rire de tout! (Elle soupire.) Faut-il pleurer et prier, comme mademoiselle de La Vallière?... Voilà qui est édifiant! Mais c'est Pénélope qui découd, la nuit, ses reprises de la journée.

LE EOi. = Je ne vous écoute plus, je ne vous ai jamais vue si rieuse.

MADAME DE MONTESPAN. = Je suis pour la gaieté! et si j'ai des larmes, je les cache. (Elle soupire.) Votre Majesté ne pense-t-elle pas comme moi que les jours de pluie sont des jours perdus? (Elle se lève.) Vive le soleil et le roi Soleil.

(Elle se rassied.)

LE ROI. = Vous n'en avez pas moins eu tort de parler de Bussy.

MADAME DE MONTESP AN. = Pourquoi donc, Sire? C*c t de bonne guerre... Vous êtes le Roi des Rois, et vous n'avez pour argument que la Bastille, dans vos jours de vengeance.

LE ROi.= Et que ferai-je de mes ennemis?

MADAME DE MONTESPAN. = En Supprimant la Bastille, vous supprimerez vos ennemis.

LE ROI. = Dites à Bussy qu'il ne chante plus.

MADAME DE MONTESPAN. = Si VOUS saviez commc madame (l'Entragues s'ennuie; la pauvre femme en mourra, s'il n'a pas la liberté d'aller souper chez elle.

LE uoi. = C'est grave. Eh bien, annoncez à Bussy que, puisqu'il a la clé de madame d'Entragues, je lui accorde la clé des champs.

MADAME DE MONTESPAN. = Voycz, je VOUS forcc à avoir raison de vos ennemis. Ce n'est pas tout. (Elle se lève.) Il me faut une poignée d'or pour le petit-fils d'Henri IV.

LE ROI. = Vous allez me parler de ce fou de Dufresny.

MADAME DE MONTESPAN. = Oui, votrc cousiu par la grâce des femmes!

LE ROI. = Dufresny me ruinera.

MADAME DE MONTESPAN. = C'CSt UUJOUCUr! mais c'cst

un poète, c'est la poésie qui fait les grands règnes.

LE ROI, embrassant la marquise. = Non! c'est l'amOUr!

MADAME DE MONTESPAN. = Doiic, jc ticus ma poignéc d'or pour le pauvre Dufresny.

LE ROI. = Je le veux bien, votre main est si petite!

MADAME DE MONTESPAN. = Je SUIS insatiable. Il me faut une pension pour Lafontaine, du marbre pour Girardon, il fera le buste de Votre Majesté pour prendre des leçons de grandeur, votre portrait par Lebrun, et huit chevaux à mon carrosse pour ne pas m'arrèter en route.

LE ROI, vivement. = Je VOUS donnerai mes chevaux et je mettrai des gardes à la portière du carrosse, car on vous enlèverait. A votre tour, voulez-vous m'accorder une grâce?

MADAME DE MONTESPAN. = Pourvu quc cc ne soit pas celle de mademoiselle de La Vallitrel

LE ROI. = Je voulais dire, madame, qu'il ne serait pas mal à propos de vous déshabituer de rire ainsi de tout, même de la Reine, hier quand Sa Majesté est tombée dans rélang avec sa voiture.

MADAME DE MONTESPAN. == C'était sl drôle!

LE ROI. = Comment! Quand la Reine a failli se noyer !

MADAME DE MON TESP AN. = Que voulcz-vous, en voyaiit s'enfoncer la voiture dans l'eau, il m'est venu cette folio idée de crier : La Reine boiy la Reine boit!

LE ROI. = Vous êtes incorrigible!

MADAME DE MONTESPAN. = Heureuscment pour moi, Votre Majesté ne m*aimerait plus si je m'en corrigeais.

LE ROI. = Faut-il vous créer duchesse pour vous donner du sérieux ?

MADAME DE MONTESPAN. = Oh! Sire! Je vais prouver à Votre Majesté que je sais être sérieuse dans l'occasion. Un titre pompeux peut être nécessaire à mademoiselle de La Vallière, mais je suis née d'un sang, moi, qui me donnait le droit d'aspirer aux plus grands honneurs ! (Elle pûut et soupire.) Je sdis d'aussi bonne origine que vous. Sire. Lt Mortemart vaut Bourbon.

LE ROI. = C'est bien! c'est bien! ma lîère marquise. Mais qu'avez-vous contre cette pauvre duchesse de La Vallière?

MADAME Dte MONTESPAN. = Nous continuons de parler sérieusement?

LE ROI. = C'est peut-être beaucoup exigor de vous.

MADAME DE MONTESPAN. = Sire, je VOUS sacrlfîe tout, l'orgueil de ma race, l'honneur de mon nom, le bonheur de mon mari que j'aimais... je jette tout aux pieds de Votre Majesté sans demander ce qu'elle me donnera en retour, parce que la seule chose que je veuille, c'est la folie de votre passion.

LE ROI. = Ne l'avez- vous donc pas?

84 LA COMÉIïIE AU COfxN DU FKU

MADAMK DE MONTKSP AN. = SU y a en VOUS un Roi et un demi-dieu, vous donnez ce demi-dieu à mademoiselle de La Vallière et le Roi à la Reine.

LE ROI. = Mais s'il y a un demi-dieu et un Roi, il y a

un homme !

MADAME DE "MONTESPAN. = Sire, j« laisse leRoietle demi-dieu, mais jurez-moi que l'homme...

LE ROI. = En riant ou en pleurant, vous dites toutes la

même chose.

MADAME DE MONTESPAN. = Sire, il en est qui cachent leur cœur, je ris, mais j'aime. La passion a aussi sa pudeur. Vous rappelez-vous que la Bohémienne a prédit que je mourrais de chagrin; c'est votre amour qui me tuera; mais rassurez-vous. Sire, je mourrai comme les gladiateurs, en riant.

LE ROI. = Eh bien! à la bonne heure, en voilà une qui n'entrera pas au couvent.

On eafend un grand bruit d'éclats de rire.

LE ROI. = Quel est ce bruit, bouteurs?

La porte s'ouvre, toute la cour entre en scène.

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