‹ La comédie au coin du feuChapitre 46 sur 200 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Les Mêmes, LE ROI.

LE Aoi. = Eh bien ! marquise, monsieur le maréchal est-il content?

YivoNNE. = Ah I Sire, je me serais déjà jeté aux

pieds de Votre Majesté. (Montrant son rentre d*an air piteux], si

j'étais sûr de me relever.

LAUzuN, à de Goiche. = H n'a pas bcsoin de se relever, puisqu'il reste toujours à plat ventre.

LE ROI, riant, à Vivonne. = Nous tenons l'hommage pour reçu ! (a Lannm.) Eh bien ! monsieur de Lauzun, vous ne dites rien. D'où vous vient ce silence inaccoutumé?

MADAME DE MONTESPAN. = Peut-être mousieur de Lauzun, dans sa haute sagesse n'approuve-t-il pas le choix de Sa Majesté...

LAUZUN. = Moi ! Madame, vous connaissez ma doctrine, le roi est infaillible ! D'ailleurs, personne ne peut mieux que moi témoigner des vertus guerrières de monsieur de i Vivonne. Exemple : ^'

vivoNNE. = C'est inutile l c'est inutile I

LAUZUN. == Tu crois que je ne pourrais pas en trouver?

Vi LA COMÉDIE AU COIN DU FEU

Que mon glorieux maître me permette de publier les hauts faits que la modestie de mon ami voudrait laisser ignorer. . On sait déjà que monsieur de Yivonne avait enlevé à la pointe de Tépée le déjeuner du généralissime des armées ennemies, mais on ne sait pas son trait de courage au siège de Lille. Monsieur de Brouai, ce gracieux Castillan qui envoya chaque jour de la glace à Votre Majesté, tirait ce jour-là à boulet rouge sur les équipages.

vivoNNE. = Sans doute pour faire fondre la glace qu'il avait expédiée le matin.

LAUzuN. = Tout à coup, j'aperçus mon ami Vivonne qui sans souci de la mitraille galopait en avant de la première parallèle; je piquai des deux afin que mon ami ne fût pas seul à prendre la capitale des Flandres... et quand je Teus rejoint à grand'peine, je m'aperçus que monsieur de Yivonne dormait profondément sur son cheval comme un gros perroquet sur son bâton.

DE GUiCHE, riant. = Oh! la bonne histoire I

VIVONNE. = Eh bien I cela prouve que j'ai du courage jusque dans mon sommeiL

LE ROI, après avoir ri. = Monsieur de Lauzun, ceci dépasse les bornes et mérite une leçon.

LAUZUN. = Votre Majesté s'est ôté Je droit de me la donner puisqu'elle a daigné sourire...

DE GUICHE. = J'ai ri I me voilà désarmé I

LE ROI, raillant. = Vous avez trop d'csprit I Quand donc vous corrigerez- vous?

LAUZUN. = Grand roi, cesse de vaincre et je cesse de rire.

LE ROI. = Commencez I (a madame de Hontespan.) Marquise, votre beau sourire me dit que vous avez quelque chose à me demander.

MADAME DE MONTESPAN. = C'cst vrai, Sire, je désire présenter à Votre Majesté mon ami, monsieur de Lafontaine.

LE ROI. = La renommée s'était déjà chargée de me présenter votre protégé.

MADAME DE MONTESPAN. = MonsicuF de Lafontaîne désire faire à Votre Majesté hommage de son dernier livre.

LE ROI, prenant le livre. = Volontiers, monsieur de Lafontaine, je le lirai dès ce soir.

LAFONTAINE. = Quoi? Sire ! vous voulez?... (Bas à madame de Montcspan pendant que le roi remet le livre & Bontemps.) Je SUIS

perdu.

MADAME DE MONTESPAN. = Ne craiguez rien! Sa Majesté ne lit plus que mes lettres.

LE ROI. = Quel est le plus grand poète de mon règne î monsieur de Lafontaine.

LAFONTAINE. = C*est moi... c'est Molière, Sire.

LE ROI. = Je croyais que c'était Despréauz; mais monsieur de Lafontaine doit le savoir mieux que moi.

LAFONTAINE. = Ah! Sire, c'était aussi ropinion de eelui qui est à Pignerol...

Madame de Moutespan parle bas aa roi pour Fempécher d'entendre

Lafontaine.

LAFONTAINE, à Lanznn. = Puisque le rol est si gracieux, je vais lui parler de Fouquet.

LAUZUN, raillant. = Voilà Une belle idée I...

LAFONTAINE, malgré les si^es de madame de MontespaUi déclame

avec une grande animation»

Remplissez Tair de cris en vos grottes profondes.

Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes...

Si le long de vos bords Louis porte ses pas,

Tâchez de l'adoucir, fléchissez sa colère,

S'il aime ses sujets, qu'il leur soit tutélaire.

Du litre de clément rendez-le ambitieux,

C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.

Du magnanime Henri qu'il contemple la vie,

Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie;

laspirez à Louis cette même douceur, .

La plus belle victoire est de vaincre son cœur. Fouquet est à présent un objet de clémence, Car c'est être innocent que d'être malheureux.

LE ROiy rinterrompant. = Monsieur de Lafontaine, faites des fables et laissez-nous gouverner TËtat, croyez-moi.

Il remonte au fond à une table de jeu qui est dressée.

LAUZUN, à Lafontaine. = C'est le procès du rol que vous avez fait là.

LAFONTAINE. = Mais c'était un devoir de reconnaissance.

LAUZUN. = A la cour, mon pauvre Lafontaine, il n'y a qu'un devoir, faire la volonté du maître.

II remonte.

LAFONTAINE. = Quoi I si votre bienfaiteur se noyait bien qu'il déplût au maître...

VIVO N NE. = Je lui attacherais une pierre au cou pour être bien certain qu'il va au fond de l'eau, voilà les vrais principes.

LAUZUN, montrant vwonne. = C'est comme Cela qu'on devient maréchal de France.

VIVONNE, montrant Lauznn. = Et duC de LaUZUn.

LAFONTAINE. = Messicurs, ce ne sont pas là mes sentiments.

MADAME DE MON TE SPAN. = G'est bien, Lafontaiue, aussi je crois à la moralité de vos fables.

LAFONTAINE. = Je ne fais parler que les bêtes.

LAUZUN. c= Les hommes ne parleraient pas aussi bien!

LAFONTAINE. = Ha foi, mcssicurs, la cour est un singulier pays, on ne m'y reprendra plus.

MADAME DE MONTESPAN. =: Yous avez raisou, Lafoutaine, votre place a'est pas ici; allez à mon château de Petit-Bourg, vous trouverez là des bois, des prés, des eaux et des bêtes. Qui sait si je ne vous y rejoindrai pas bientôt?

LAFONTAiNE. = Je VOUS le souhaitc, madame la marquise.

Il sort par derrière le deuxième plan.

làuzun. = Lafontaine est en verve.

DE GuicHE, entrant. = Voilà madame la duchesse de la Vallière.

DE GUICHE, à Lauzun, pendant que la marquise est remontée. =

Voilà donc le bluet et le coquelicot réconciliés !

MADAME DE MONTESPAN. = MessieuFs, VOUS pouvcz publier partout que je suis maintenant Tamie de mademoiselle de la Vallière. Qu'en dites- vous, duc?

LAUZUN. = L'amie de l'extrême onction.

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