SCÈNE XII
Les Mêmes, LES COURTISANS.
On sert le souper.
LAU Z UN, à mademoiselle de la Vallière, après l'aroir saluée profondément. = Soyez convaincue, madame la duchesse, que vous trouverez dans le.s convives de madame de Montespan la plus profonde et la plus respectueuse déférence.
MADEMOISELLE DE LA vALLiÈRE. =Merci, iHonsieur Ic duc! merci.
Madame de Thianges va au roi
MADAME DE MONTESPAN. = Ah' je VOUS y prends, moii- Bieur de Lauzun !
LAUZUN. = A quoi? marquise.
MADAME DE MONTESPAN. = A faire votre cour à mademoiselle de la Vallière. Depuis combien de temps voustiem cette belle passion?
LAUZUN. = Depuis que vous êtes son amie.
LE ROI, aux courtisans. = Allons, messieurs, à lable, il n*y a ici que les convives delà marquise. J'ai le droit de souper aujourd'hui, car je n'ai pas perdu ma journée. Soyez gaie, marquise, comme une folie d'Espagne, car il n'y aura bientôt plus de Pyrénées.
On a servi. Tout le monde se met à table. Le roi est plucé entre madame di
Montcspan ot madame de Thianges.
MADAME DE MONTESPAN. = Mousicur de Lauzuiî, asseyez-vous là, entre votre amie mademoiselle de la Vallière et votre amie madame de Thianges.
vivoNNE, levant son verre. = Sire! nous buvons au glorieux règne de Votre Majesté!
LAUzuNi =: Tu avais besoin d'un prétexte pour boire.
LE ROT. = Voilà Lauzun qui va encore abuser de la liberté de tout dire.
LAUZUN. = Ne suis-je pas ici pour amortir les coups d'encensoir de mon ami Vivonne?
vivoNNF. = T'imagines-tu donc que tu as plus l'esprit que moi, parce que j'abuse du rire et que tu abus s de la grimace ?
MADAME DE THIANGES, à Lauzun. = Monsieur de LauZUn,
il est neuf heures !...
LAUZUN. = J'ai changé de front d'attaque, j'épouse la cousine du roi.
MADAME DE THi ANC i: S. = Lcs raisins sont trop vertal
LAUZUN. = Oui, j'y ai goûté. A mademoiselle de la Valliirj.
Vous souffrez, madame la duchesse ?
MADEMOISELLE DE LA VALLIËRE. = Ce u'cst lien,
monsieur le duc!
LE ROI, à madame de ThiaDges, arec laquelle il cause. ^ Bourda*
loue !... Voilà la véritable éloquence sacrée I
MADAME DE THiANGEs. = Votre Majesté ne trouve-t-eJle pas que ce nouveau prédicateur parle trop à Tàme du peuple?
LAUZUN. =■ Sans doute! La parole de Dieu ne saurait être la même pour la noblesse et pour la canaille.
LE ROI. = Puisque nous parlons des prédicateurs, faisons comme eux, disons un peu de mal de notre prochain»
y I YONNE. = La parole est à Lauzun.
LAUZUN. =La parole est à madame de Montespan.
MADAME DE MONTESPAN, regardant Lauzun. =3 Arrivé de
Gascogne en droite ligne, le petit Peguillin réussit à la cour par son adresse à faire des grimaces. Ni Arlequin, ni Pantalon, ni Turlupin ne sauraient lui en revendre. Aussi plut-il au roi... presque autant que son nain Bébé. Mais qu^il prenne garde, si la gambade est son triomphe, le saut périlleux pourrait lui être fatal. Et sM essaie si souvent ses tours de force, c'est qu'il espère à force d'audace et d'effronterie qu'on n'apercevra pas sous l'habit brodé du duc de" Lauzun la casaque usée du cadet Peguillin. Voilà.
LAUZUN. = Très bien, très bien, marquise; mais il faut faire un pendant à ce portrait avec celui de mon ami Vivonne.
MADAME DE MONTESPAN. =^ Ah ! mousieur le duc, TOUS n'espérez pas que je sois assez maladroite pour tirer «ur mes troupes.
MADAME DE THIANGES. = Fcu sur moi, mou CCBUr.
MADAME DE MONTESPAN. = Vous le voulez? Eh bien! chère belle, vous avez tellement d'esprit, que vous le divisez en quatre points. Monsieur de Benserade voudrait vous
iOl LA COMÉDIE AU COIN DU FEU
voir remplacer les points par des pointes, mais on fait ce qu'on peut.
DE GUicHE. = Et moi, marquise.
MADAME DE MONTESPAN. = Yous, mousieuF de Guîche, le beau de Guiche ! Eh bonjour, monsieur du Corbeau, que vous êtes joli, que vous me semblez beau I Monsieur de Guiche, c*est le corbeau de Lafontaine. Seulement, mieux avisé que celui de la fable, ce corbeau-ci n'ouvrira jamais son large bec, attendu qu'il est bien convaincu que son ramage ne saurait répondre à son plumage. Il est encore comme ce fou qui se croyant de verre tremblait toujours de se voir casser par quelque brutal. Quand M. de Guiche se regarde le matin dans son miroir de Venise, il se trouve si parfait, si parfait qu'il en a pour toute la journée pour faire un mouvement, tant il craint de déranger quelque chose au chef-d'œuvre que ses yeux ont admiré le matin. Tel est monsieur de Guiche.
LE £01. = Et monsieur de Benserade?
MADAME DE MONTESPAN. := Mousieur de Beuserade est l'homme au sonnet. Vous ne le prendrez jamais sans vers. A quelque heure que vous le rencontriez, il a toujours à présenter à vos lèvres quelque fruit savoureux qui mûrit sur l'espalier de son esprit. Est-ce bien parlé, monsieur de Benserade ?
LE BOi. = Très bien, marquise. Mais moi, moi?
MADAME DE MONTESPAN, se levant. = Yous, Sire, je n*ai pas sur ma palette de couleurs assez brillantes pour peindre Votre Majesté. Je laisse ce soin à Lebrun, ce grand artiste que votre règne a créé. (Allant au tableau.) Votre portrait, Sire, le voici.
Elle fait jouer le ressort, on voit le portrait de monsieur de Montespan.
vîV0NNE. = 0h! voilà qui est bien dit, car le diable luimême ne s'y méprend pas, et quand il s'agit de brûler un grand seigneur, il le brûle à part et se sert de bois de rose.
DE GUICHE. s= Ah! ah! bravo, Vivonne!
LE nOI SOLEIL <03
MADAME DE MONTESPAN. = Est-cc le père Bourdalouc qui prononce les oraisons funèbres aux Carmélites? Et quand l'oraison funèbre est prononcée, peut-on en revenir?
MADEMOISELLE DE LA VALLIÈRE. 3=s Non, madame.