SCENE PREMIÈRE DE GUICHE, BENSERADE, SAINT-AÏGNAN
MONTESPAN, masqué. COURTISANS en costume ou domino. Us ont le masque à la main. Pendant toute cette scène, Montespan masqué va et vient.
MONTESPAN, à part. = Eh bien, me voilà au spectacle de la cour. J'ai payé ma place assez cher !
Il passe.
BENSERADE, à de Guiche. = Quc pourrait bien faire Lauzun à cette heure à la Bastille?
DE GUICHE. = 11 regarde à la fenêtre grillée qui donne du côté de Versailles.
sAiNT-AiGNAN. = Comment! la grande mademoiselle ne lui a pas encore ouvert la porte depuis quinze jours qu'il est sous les verrous?
BENSERADE. = Non, cax il a dit une impertinence à madame de Montespan et le roi ne la lui pardonnera pas.
DE GUICHE. = Une impertinence! il n'a jamais dit autre chose... cela a toujours été sa force.
BENSERADE. = Le roi le rencontrait trop souvent chez la marquise.
DE GUICHE. = Celait la faute de la marquise.
m LA COMÉDIE AU COIN DU FEU
BENSERADE. = Non ; il faut rendre cette justice à mailaine de Montespan, qu'elle aime le roi.
DE GUicHK. = Surtout dcpuis que le roi ne l'aime plus.
BENSERADE. = Elle l'a toujouFS aimé.
DE GUiGHE. = Et mademoiselle de Fontanges?
BENSERADE. = Encore une étoile qui file au ciel de Louis XIV. Mademoiselle de Fontanges n'est qu'une figure <le neige qui va fondre aux premiers rayons du roi Soleil ; c'est un déjeuner de printemps. Ce n'est pas elle qui est <langereuse pour madame de Montespan, mais bien celte ligure de bronze qui durera comme les antiques...
DE GUIGHE. = Si cela vous est égal, monsieur de Beuserade, mettez le nom sous la figure, je ne suis pas fort en rhétorique... La figure de bronze... c'est?...
BENSERADE. = Madame de Surgères.
SAINT-AIGNAN. = Madame de Surgères... encore une i-'nigme...
Entrée de Montespan.
DE GUiciiE. = Oui, c'est un nouveau nom que madame Scarron vient d'appliquer sur le sien pour empêcher l'ombre du cul-de-jatte de se dresser à chaque instant devant sa veuve ; et comme la femme à la robe feuille-morte a le 4léfaut de donner des conseils à tout le monde, madame de Montmorency prétend que ce n'est pas Surgères, mais Su^- ^ère qu'il faut la nommer.
BENSERADE. = En effet, madame de la Sablière lui a suggéré l'idée d'épouser le cul-de-jatte Scarron... Le duc de Richelieu et les trois Willarceaux lui ont suggéré de faire de Scarron un mari de Molière ; l'abbé Gobelin lui a sug- <,'éré de faire la prude ; on a suggéré à une bohémienne de lui prédire qu'elle deviendrait la reine; enfin, l'ambition et l'ingratitude lui ont suggéré de miner dans l'esprit du roi celle qui l'a prise dans la misère pour lui confier ses enfants.
LE HOl SOLEIL lia
DE GUiCHE. = Sans compter que c'est elle, la Scarron^ qui a suggéré au roi de s'amouracher de la Fontanges...
BENs BRADE. = Ahl c'cst uue femme d'esprit.
DE GUICHE. = Oui, mais elle éteint ses mots dans l'eau bénite...
BENSERADE. = Elle montrera le ciel à Louis XIV à travers le ciel de son lit.
Entre Vivonne, en Bacchus.
vivoNNE. = Assez! assez, mesdames 1 Laissez-moi respirer !
DE GUICHE. = Vivonne poursuivi par trois Arianes.
VIVONNE. = Toutes ces dames sont amoureuses de moi... Monsieur de Benserade, prêtez-moi donc votre ligure pour que je les fasse finir.
BENSERADE. = Si clles me savaient ici, elles viendraient toutes.
sAiNT-AiGNAN. = Et pourquoi la Scarron a-t-elle mis mademoiselle de Fontanges sur le chemin du roi?
vivoNNE. = C'est tout simple, elle lui donne une hèle pour qu'il désire une femme savante.
sAiNT-AiGNAN. = Et la femme savante?...
DE GUICHE. =Tu ne comprends pas que c'est elle.
MONTESPAN, passant. = Elle creusc, elle creuse dans la nuit. Vous la verrez sortir sur les marches du trône.
II remonte.
DE GUICHE. = Gare aux rieurs, quand elle aura le pouvoir. (Riant.) J'ai peur I