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SCENE II Les Mêmes, LAUZUN, masqué

LAUZUN, entrant, aux courtisans qui sont groupés à l'avant-scène- ■ —

N'est-ce pas, messieurs, que c'est beau, cette fête de tous

les jours et de toutes les nuits. Comme c*est amusant pour ce bon peuple de Paris qui travaille et qui paj^e.

DE GUicHE. = Et qui chante.

LAUZUN. = Ils chantent, mais ils payent, Mazarin a dit cela. Vous avez ce soir, pour vous reposer de la chasse, un festin de cent couverts.

DE GUicHE. = Espérons que nous n'y verrons pas monsieur de Montespan, pas même en peinture.

MONTESPAN, masqué. = Qui Sait?

LAUzuN. = Non; mais il y a un convive qui m'apparaît chaque fois et qui n'a jamais de place à la table, c'est la France !

Le roi entre, masqué.

vivoNNE. =Quand le roi a bien soupe, est-ce que la France a faim ?

MONTESPAN. = Le roi laisse la France à la porte, mais un jour elle prendra toute la table.

Il remonte.

LE ROI, qui s'est tenu ù part silencieux et masqué. = Qui parle du-

roi ?

LAUZUN. = C'est la vérité sous le masque, car à Versailles la vérité n'apparaît jamais toute nue.

VIVONNE, baissant les yeux. = Cest par pudcur !

LE ROI, s' approchant. =■ Vous imaginez-vous donc qu'avec le souper du roi on pourrait donner du pain à tout le monde? Si le roi le croyait, il ne se mettrait jamais à table. Vous devriez savoir cela, monsieur de Lauzun !

TOUS. = Lauzun ! •

LAUZUN, se démasquant. Eh bien oui, messieurs, Lauzun I vivoNNE. = Lauzun! j'aurais dû m'en douter! Les lauriers dont ces dames m'ont couronné l'empêchaient de dormir cette nuit à la Bastille !

LAUZUN. = J'ai quitté un instant mon palais de la Bastille pour venir souper à la cour.

vivoNNE. s= On soupe donc mal, à la Bastille? Je n'ai jamais voulu goûter à cette cuisine-là!

LE ROI. = Quoi ! vous avez osé ?...

LAUzuN. := Si jc u'avais pas toujours tout osé, beau masque, je serais encore le petit Peguillin.

LE ROI. = Et vous regarderiez couler l'eau de la Garonne ?

LES DAMES, en dehors. =: Bacchus ! Bacchus I

DE GUicHE. = Ces dames appellent Bacchus !

VIVONNE. ^ Eh bien ! Bacchus retourne à la conquête des Indes ! Quel triomphe ! il sort.

LE ROI. = Quand retournerez-vous à la Bastille, monsieur de Lauzun ?

LAUZUN. = Quand j'aurai soupe, puisque je suis venu pour cela!

LE ROI. ^ Et si le roi le savait?

LAUZUN. = Eh bien, le roi me renverrait coucher à la Bastille. Un prisonnier vulgaire fuirait Louis XIV en Hollande, moi je viens chez le roi !

LE ROI. = Remettez votre masque, car le roi n'est pas loin.

LAUZUN, remontant. = Le roi regarde le duel à la danse de madame de Fontanges et de madame de Montespan.

LE ROI. = Et vous, que regardiez-vous à la Bastille ?

LAUZUN. = Le soleil couchant...

DE GUICHE. ^ Déjà quinze jours de Bastille, Lauzun?

LAUZUN. ^Oui; depuis la prise de voile de mademoiselle delà Vallière. J'ai presque fait mon salut ce jour-là. J'entends encore Bossuet. Sous sa parole, l'église trembla, les fronts se prosternèrent, les âmes eurent peur. La duchesse de la Vallière, toute blanche et toute pâle, mais plus forte qu'aucune de celles qui étaient là en spectacle, alla vaillamment au sacrifice... Elle s'agenouilla, baisa la terre et reçut le voile consacré... Quand elle le répandit

comme un linceul d'oubli sur la pécheresse, on entendit des sanglots dans l'église, mais sœur Louise de la Miséricorde ne pleurait pas.

DEGUicHE. = Etle roi, pleurait-il?

LAUZUN. = Le roi ?... Il était à la chasse.

DE GUicHE. = Celle qui pleurait le plus, c'était madame de Montespan.

LAUZUN. = Comme si elle eût compris que son règne allait finir...

DE GuiCHK. = Avec elle finira le beau temps ! Nos jours de pluie s'annoncent déjà.

LAUZUN. = C'est vrai, le règne de Louis XIV se divise en trois périodes dominées par trois influences, trois étoiles, trois femmes. La première est l'époque de la galanterie chevaleresque, mademoiselle de la Vallière. La seconde se symbolise par madame de Montespan, cette folle et vaillante femme qui monte hardiment à cheval, qui accouche en riant, et qui se réjouit d'être reine par la grâce de l'amour. Avec elle s'ouvre l'ère de la conquête, c'est le paganisme des sentiments. Bossuet a beau tonner du haut de sa chaire chrétienne, sa grande voix ne saurait arrêter le grand siècle qui court éperdu à la gloire à travers les aventures galantes. C'est l'âge de l'action. La troisième période se résumera dans la femme de bronze ; le mysticisme sensuel remplacera les pompes et les œuvres de l'ancienne cour. La gloire prendra le voile ! Voyez, déjà tout s'assombrit : Racine abandonne le théâtre, Molière vient de mourir ! Tartuffe prend le masque de la dévotion ! La tragédie elle-même fait ses Pâques. Moralité : Nous finirons tous au confessionnal.

TOUS. = Voilà qui est bien dit.

LE ROI. = En vérité, messieurs, je ne suis pas de la cour; mais puisque personne ici ne prend le parti du roi, c'est un inconnu qui le défendra.

LE RO) SOLEIL ii7

LAUZUN. = Le roi est un grand roi pour ceux qui le voient d'en-bas.

LE ROI. = Et pour ceux qu'il a élevés si haut, qu'est-ii donc, monsieur de Lauzun ?

LAUZUN. = Il ne m'a élevé si haut que pour mieux meprécipiter.

LE ROI. = Le roi aura beau vous jeter de très haut, iT ne vous fera jamais retomber à votre point de départ.

LAUZUN. =Pardieu ! mon beau masque, pour dire de ces choses-là, vous n'avez pas oublié votre épée...

LE ROI, dégainant. = C'est bientôt dit; mais je suis curieux. En ces sortes d'aventures, on aime bien à savoir de^ quelle main on est tué.

LAUZUN. =Je suis le duc de Lauzun ! Et vous, monsieur,, qui êtes-vous ?

LE ROI, se démasquant. = Je SUis le roi !

LAUZUN, abaissant son épée. ^ Sire, je VOUS demande pardon de toutes ces fanfaronnades. Si j'ai parlé ainsi, c'est que... je savais que le roi m'écoutait.

LE ROI. = Puisque j'écoutais, monsieur, me voilà forcé... de vous faire grâce.

LAUZUN. = Ah! Sire, je suis touché au cœur!

Il baise la main du roi.

DE GUiCHE. = Puisque aussi bien le roi nous a fait la grâce de se démasquer, il n'est pas séant que ce beau ténébreux conserve son masque. Il montre Montespan.

MONTE spAN. = Bcaux mugucts de cour, venez donc un peu le dénouer !

De Lauzun et de Guiche s'approchent. Montespan et le roi les arrêtent du geste.

LE ROI. = Tout beau, messieurs. Liberté de tout dire et de se cacher. (S'adressant à Montespan.) Monsieur, vous pouvez rester masqué I

DE GUICHE, à Montespan. = Eh bien ! VOUS ne remerciez pas même Sa Majesté?

MONTKSPAX, au roi. = Sire, Dîeu vous garde I

Il sort par le fond de droite ; mouvemeat. Les seif^neurs remontent.

LAiJzuN. ^ Sire, puisque je vous retrouve plus grand roi <(ue jamais, ne me ferez-vous point la grâce de me donner la main de mademoiselle de Montpensier?

Di GUicHE,à Monfospan. = Le roi parle en roi.

MONTESPAN.= lla bien fait de parler ainsi. J^allais le taer d'un coup d'épée; mais ce serait tuer la grandeur de Ix France.

Il jette son épée.

B ENSER A DE.:= C'est peut-être riiomme au masque de fer.

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