SCÈNE VI
Les Mêmes, JEANNE.
MADAME DE MONTESPAN. = Ah! VOUS voilà! Tcnez, mon enfant, c'est tout ce qui me reste du temps que j'étais belle. (Elle lui donne un écrin.) Faites-vous Une dot avec tout cela et aimez bien celui qui va vous épouser ! Dieu abandonne les mauvaises épouses comme les mauvaises mères !
JEANNE. = Vous êtes bonne, ma marraine. (Elle regarde
Lafontaine et part d'un éclat de rire.) Monsieur Lafoutaine qui s'cSt
mis des fleurs dans les cheveux !
MADAME DE MONTESPAN. = Attendez! j'oubliais les pendants d'oreilles. C'est mon dernier souvenir de jeune
fille, vous pouvez les porter... Adieu I (Elle revient à Lafontaine.)
C'est beau, Lafontaine, d'être l'ami des proscrits ; mais savez-vous que voila six mois que vous partagez mon exil? LAFONTAINE. = Six mois ?... il y en a bien sept !
MADAME DE MONTESPAN, souriant, = VoUS VOUS CnnuyCZ
bien, n'est-il pas vrai ?
LA FONTAINE, distrait. Oui, beaUCOUp.
MADAME DE MONTESPAN. = Nous ne regardons pas les choses du même point de vue, et par ainsi, nous ne nous comprenons pas; nous n'avons pas la même foi, la même religion, les mêmes enthousiasmes, nous n'habitons pas la même pairie intellectuelle, nous ne pouvons pas toujours partager le même exil.
L A FONTAi N E. = Ma foi, VOUS parlez d'or, madame, et vous venez de me donner une idée à laquelle je n'aurais jamais pensé. Vous avez raison ; rien ne m'empêche de retourner à Paris, moi. (il prend son chapeau.) Adieu, madame la marquise.
MADAME DE MONTESPAN. = Comment, vous partez?
LAFONTAINE. = SanS doutC ! (Sortant et respirant ù pleins poumons.) Ahl quelle bonne bouffée d'air! Je ne me suis jamais senti le cœur si léger.
MADAME DE MONTESPAN, sortant du pavillon à la suite de
Lafontaine, à part. = Quel beau naturel! (Elle sourit.) Vous allez revoir Racine, Boileau, Chapelle.
LAFONTAINE, transporté. = J'ai plus de viiigt fables à leur lire ! Pauvre Molière, il ne sera plus là, lui ! Ah ! comme je vais les surprendre !
MADAME DE MONTESPAN. = Attendez au moins mon carrosse.
LAFONTAINE. = Je n'attendrai pas une minute, je n'aurais qu'à changer d'idée.
MADAME DE MON T E S p A N . = Embrasscz-moi, au moins ?. . .
LAFONTAINE. = De tout iTion cœur.
MADAME DE MONTESPAN. = Vous ne pi'avez jamais si bien embrassée.
LAFONTAINE. = C'est que je suis si heureux de m'en aller.
MADAME DE MONTESPAN. = Il n'aura pas été courtisan un quart d'heure dans sa vie... Je me trompe, il a été courtisan du malheur. Allons, voilà mon dernier ami parti !...
(On ntend au loiatain le son da cor. Tressaillant.) Quel est Ce bruit ?
cet air?... C'est celui que mademoiselle de la Vallière aimait tant! Oh! mes souvenirs! mes souvenirs! (On entend
le bruit des chevaux.)
JEANNE, accourant. = Dc la musique ! qucl bonheur! c'est bon signe I un jour de noce !
MADAME DE MONTES p AN. = Qui peut donc sc permettre de chasser ici ?
JEANNE. = On dit que c'est le iroi; n'avez-vous pas vu monsieur de Lauzun ?...
MADAME DE MONTES? AN. = Le Toi!... le Toi I... Il revient peut-être ; mais il ne me trouvera plus.
JEANNE. = Le voilà!
Elle dispnruît. Le bruit des f.infares approche.