‹ La comédie au coin du feuChapitre 79 sur 200 · SCÈNE II Les mêmes, ROSE · texte numérisé non relu

SCÈNE II Les mêmes, ROSE

ROSE, jeUnt sa valise. = M. La Tour! M. La Tour! ^

M. DE LA POPELINIÈRE. = C'est moi.

ROSE. = N'allez- vous pas me faire croire que vous êtes M. La Tour?

M. DE LA POPELINIÈRE. = De point en point.

ROSE. = Vous êtes un peintre, vous I

M. DE LA POPELiNiÈRE. = Oui, UD peintre, et voici mon disciple.

M. de la Popelinière montre da doigt Othello, qui se peint les joues eu Termilieu.

ROSE. = On ne m*en conte pas de pareilles. Je sais ce que c'est qu'un peintre, pour mon malheur.

M. DE LA POPELINIÈRE. = On t'a fait poser? J'ai à peindre une Vénus sortant de Tonde. Veux-tu poser- encore?

H veut Tembrasser.

ROSE. = Dites-moi où est M. La Tour.

M. DE LA POPELINIÈRE. = A Versaillcs, sans doute. Est-ce qu'il t'a, comme à moi, donné séance?

ROSE. := Il ne me connaît pas, il ne m'attend pas ; mais il m'accueillera à bras ouverts, car je viens de Saint- Quentin.

M. DE LA POPELINIÈRE. = C'est SOU pays, c'cst même son nom de baptême. Il aime beaucoup Saint-Quentin. Qu'est-ce qu'on fait à Saint-Quentin?

ROSE. = L'amour.

M. DE LA POPELINIÈRE. = C'cst toujoups ccla. Mais toi, qu'est-ce que tu faisais là-bas?

ROSE. = De la dentelle. Je suis de Malines, comme ma sœur. Vous la connaissez, ma sœur?

M. DE LA POPELINIÈRE. — Parblcu ! si je la connais! Comment s'appelle-t-elle?

ROSE. = Mademoiselle Fel, pardine!

M. DE LA POPELINIÈRE. = Si je la counais ! C'est la fée de l'Opéra et la joie de cet atelier. Tous ces murs te parleront d'elle. Ah! c'est ta sœur!

ROSE. = Oui, et j'en suis fière, car j'ai vu son nom dans la Gazette.

M. DE LA POPELINIÈRE. = Poupquoi nc chautcs-tu pas comme elle?

. ROSE. = La première raison, c'est que je n'ai pas de voix.

M. DE LA POPELiNiÈRE. = Je te dispense de me dire les autres. Qui est-ce qui t'a conduite à Saint-Quentin?

ROSE. = Je suis allée de Malines à Bruxelles, de Bruxelles à Valenciennes, de Valenciennes à Saint-Quentin, tout en faisant de la dentelle. Là, j'ai été aimée et trahie.

Elle pleure.

H. DE LA POPELINIÈRE. = Aimée, je le comprends; mais trahie! Ah, ahî je l'ai bien été deux fois, moi! Quel âge as- tu?

ROSE. = Dix-huit ans !

M. DE LA POPELINIÈRE. = Il te rcste dix-huit ans pour prendre ta revanche.

ROSE. = Non, car j'aime toujours, moi.

M. DE LA POPELINIÈRE. = OÙ est toii aiuant?

ROSE. = Je le cherche.

M. DE LA POPELINIÈRE. = Ici, dans l'atelier de La Tour?

ROSE. = Non, mais je pourrais bien le rencontrer, car c'est aussi un peintre. Il est venu peindre les familles des châteaux voisins. Il s'est arrêté dans la ville avec M. le duc de Saint-Simon, à l'hôtel du Levant; il m'a lorgnée...

M. DE LA POPELINIÈRE. = Au couchant, j'imagine.

ROSE. = Nous nous sommes aimés avec tant de bonnes intentions, je vous jure I

M. DE LA POPELINIÈRE. = Le coBur cst pavé de bonnes intentions. Après?

ROSE. = Après? Il est parti en disant : Je reviendrai demain.

M. DE LA POPELINIÈRE. = Il u'v a que les créanciers qui reviennent le lendemain. Lui, c'était un débiteur.

ROSE. = Je suis bien malheureuse. Mais pourquoi ne vois-je ici ni M. Latour ni ma sœur?

M. DE LA POPELINIÈRE. = Parce quc La Tour est à Versailles et parce que ta sœur ne demeure pas ici.

RQSE. = Comment, elle ne demeure pas icil

M. DE LA POPELINIÈRE. = Non *, ils s'aiment beaucoup, mais Tun d'un côté et l'autre de l'autre.

ROSE. = Je croyais qu'ils s'aimaient plus que cela.

M. DE LA POPELINIÈRE. = Oui ; mais ta sœur chante à rOpéra, et La Tour fait presque tous ses portraits à Ver- •sailles.

ROSE. = Je croyais les trouver du même coup. Le frère <le M. La Tour...

M. DE LA POPELINIÈRE. = Est-cc que tu donues aussi <lans les officiers?

ROSE. = Nenni, mais les grands jours c'est moi qui lui attache sa croix. Il était mon voisin là-bas. Il m'a dit : « Va, donne de bons conseils à ces enfants prodigues. » Il m'a munie d'une lettre de recommandation qui ne manquera

pas de faire son efTet. (Elle montre un violon qu'elle a déposé en entrant sur un fauteuil.) C'est le violon du père de M. La Tour, un violon qui avait le diable au corps.

LA TOUR, au dehors. = Ah ! je jure Dieu qu'on ne m'y reprendra plus.

M. DE LA POPELINIÈRE. := C'est lui, La Toup, qui a le diable au corps. Entends-tu le bruit qu'il fait dans l'escalier? car c'est lui. Je te conseille, ma mie, de passer dans la pièce voisine pour ne pas essuyer l'orage.

Le négrillon, épouvanté, fi*cnfuit à toutes jambes.

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