ROSINE
Qui suit Tamour, Tamour le fuit; Qui fuit ramour, Tamour le suit.
HENRI. = C'est l'éternelle histoire des battements du cœur ; les vieux chanteurs grecs l'ont dit aux vents, les vents l'ont dit aux flots, les flots l'ont dit au sable du rivage. Pan aimait Echo, Echo soupirait pour un pâtre qui mourait pour une hamadryade, laquelle idolâtrait un faune tout enchaîné dans les pampres d'une bacchante.
MADAME X. = Vous avez de la littérature.
HENRI, avec an accent passionné. = C'est un cruel jeu de la
destinée que d'avoir ainsi toujours séparé les cœurs amoureux. Qui sait! c'est peut-être l'amour lui-même qui a joué ce jeu-là. Cette soif ardente vers la coupe toute pleine pour un autre, c'est l'enfer, mais c'est l'amour.
MADAME X. = Oui, aimer qui ne vous aime pas, c'est l'amour; aimer qui vous aime, ce serait le paradis.
HENRI. s= Ce paradis-là s'ouvre quelquefois, car il arrive que deux cœurs battent au même diapason ; quand l'un va aimer et que l'autre va cesser d'aimer, il y a un moment où l'on se rencontre et où Ton traverse l'infini !
MADAME X. s=: YoUS êteS poètO ?
HENRI. = Tout ce qu'il vous plaira. C'est possible, d'ailleurs, car je ne sais rien.
MADAME X. =^ Oui, les poètes sont des ignorants sublimes; — les bêtes du bon Dieu : — savoir, c'est perdre.
HENRI. = Il en est qui aiment pour être aimés. Ils mon-# tent l'échelle d'or, mais dès qu'ils la font monter, ils la descendent,
MADAME X. = Voilà de la haute poésie; je n'y comprends plus rien.
HENRI. = Traduction libre : je vous aime, Madame ; vous ne m'aimez pas; mais vous lû'aimerez un jour, et je ne vous aimerai plus.
MADAME X. = Voilà deux impertinences dans la même phrase.
HENRI. = Voulez-vous que je vous dise que je ne vous aime pas ?
MADAME X. = On ne dit pas à une femme : je vous aime; mais surtout on ne lui dit pas : je ne vous aime pas. Voyons, vous m'aimez. Eh bien! après?
HENRI. = Après? la belle question ! Pour qui me prenezvous?
MADAME X. = De quoi seriez-vous capable pour me prouver votre amour?
HENRI. = De tout.
MADAME X. = Cela n'engage à rien. Voyons, seriez-vous capable de vous jeter du haut de ce balcon?
HENRI, regardant la rue. = Non. Mais je serais peut-être capable de vous épouser.
MADAME X. = Rassurez-vous. Je veux bien qu'on m'épouse, mais je ne veux épouser personne.
ROSINE. =Et vous? Est-ce que vous seriez capable de vous jeter par la fenêtre.
l'étudiant. = Non. Il y a un étage de plus, — et mon-
sieur est décoré; — mais je serais capable de passer par la fenêtre. Voulez- vous?
ROSINE. = Non. Par la cheminée, si vous voulez.
l'étudiant. = Songez, Rosine, que je veux faire votre fortune six semaines durant, car j*ai touché hier mon trimestre.
ROSINE. = Six semaines? c'est trop ou trop peu.
l'étudiant. = Eh bien! trois mois en trois jours. Vous broderez vos manchettes après.
ROSINE. = Avant. L'étudiant ouyre on journal. C'est Cela,
étudiez!
l'étudiant. = Est-ce que c'est pour étudier qu'on est étudiant 1
Oq entend sonner ; Henri se tourne vers sa fenêtre.
MADAME X. =:: Eh bien! OÙ allez-vous. Monsieur?
HENRI. = On sonne à ma porte. Madame.
MADAME X, = Allez donc ouvrir.
HENRI. = A qui ?A celui qui n'a pas d'esprit, à celle qui n'a pas d'amour?
MADAME X. = C'est peut-être la destinée elle-même qui sonne à votre porte.
HENRI. — La destinée? Elle repassera.
MADAME X. = C'est peut-être la fortune.
HENRI. == Ah! la fortune! elle ne repassera pas. Mais c'est une mauvaise connaissance.
MADAME X. = Eh bien ! priez-la de passer chez moi.
HENRI. =: Volontiers, car ce n'est pas cela que je cherche. Diogène cherchait un homme, moi je cherche une femme.
MADAME X. = Vous ne trouverez pas.
HENRI. = Le fait est qu'il y a bien longtemps que je n'ai eu l'honneur de voir une femme.
MADAME X.=Ehbien ! je vous remercie. Me prenez-vous pour une pintade?
HENRI. = Si je vous prenais pour une pintade, je vous prendrais; mais vous êtes madame de Sainte-Apolline ou madame de Sainte-Claire.
MADAME X. = Enfin, une sainte du calendrier. Allez toujours, je ne vous dirai pas mon nom.
HENRI. = Comment vous nommez-vous, Madame?
MADAME X. = Comme il vous plaira. Monsieur.
HENRI. = Prenez garde ! je vais vous appeler Opportune.
MADAME X. — Soitl C'est un nom charmant. Aimezvous les masques?
HENRI. = Ou;, au bal masqué. On croit qu'il y a quelque chose dessous. Oh I les insensés, ceux-là qui font tomber un masque I
MADAME X. = Il y en a un second, quand le premier est tombé. Par exemple, ne suis-je . pas masquée pour vous?
HENRI. = Parce que je ne vous ai jamais vue.
MADAME X. = Vous n'en savez rien; mais vous m'auriez vue tous les jours de votre vie, que vous me connaîtriez encore moins.
HENRI. = Tout aveugle que je sois, j*y vois assez pour être ébloui par votre beauté.
MADAME. X. = Je vous vois Venir avec vos bottes de sept lieues. Vous allez me dire encore que vous m'aimez; mais vous n'en croyez pas un mot, ni moi non plus. Le
temps en est passé, des coups de soleil.. On eatend au-dessous la sérénade de Don Pasquale sur un piano. Nous ne chantons plus
la sérénade.
HENRI. = Mais je la chante toujours, moi.
MADAME. X. = Je vous défie bien de la chanter, HENRI. = Prenez garde!
MADAME X. = En plein vent, comme un orgue de Bar-