‹ La comédie de Dante (volume 2)Chapitre 48 sur 55 · Dore Cristo è papa, dit l'Anonyme î pour lui comme pour · texte numérisé non relu

Dore Cristo è papa, dit l'Anonyme î pour lui comme pour

Dante, Jésus-Christ n'était donc pas citoyen de la Rome des papes. Si Ton se rappelle d'ailleurs que Toulouse avait son Capitole, on s'étonnera moins que Béatrice, ou la doctrine albigeoise, ait à s'écrier aussi:

Rome n* est plus dans Borne, elle est toute où je suis, dans la cité régie par la véritable loi du Christ, toute de paix, de justice et d'amour.

28. Le monde qui vit mal, che mal vive, est celui qui reste soumis à l'autorité du pontife romain, ce chef pervers qui le détourne de la voie du bien et de la vérité, il capo reo che il mondo torca,

29. Une pareille recommandation témoigne de la haute importance attachée par le poète à la scène qui en est l'objet.

Ne descendit le feu des hauts confins de l'air, Que je ne vis soudain Toiseau de Jupiter Fondre sur l'arbre saint, l'attaquer avec force , Dévaster fleurs, feuillage et jusqu'à son écorce ; Puis, en frappant le char de toute sa vigueur, Il le fit s'incliner, de même que se penche Un navire en péril sur l'une et l'autre hanche , Quand des flots contre lui s'acharne la fureur *®.

Alors, au fond du char, et jusque sur le siège, J'aperçus se glisser un renard sacrilège, Afifamé, qui semblait sevré de tous bons mets ; Mais, en lui reprochant maints odieux méfaits, Ma dame le fit battre en retraite, aussi vite Que ses os décharnés purent servir sa fuite ".

Je vis, du même point d'où naguère elle vint, Dans la conque du char l'aigle alors descendue, Qui partout y laissait sa plume répandue ;

30. L'aigle de Jupiter, symbole de la souveraineté exercée par les empereurs païens, s'acharnant contre l'arbre de science et contre le char, siège de la double autorité qui en dérive , figure , à ne pas s'y méprendre , les persécutions dirigées par les empereurs romains contre la religion du Cbrist. Rien ne manifeste mieux le soin prudent que Dante apportait à épaissir pour les profanes les voiles dont il entourait ses fictions, que la précaution qu'il a prise Ici de transposer les époques, en signalant d'abord la ruine des Albigeois et la destruction de l'Ordre du Temple, pour en venir maintenant aux persécutions des premiers siècles et au règne de Constantin. Cet aigle aux grandes ailes qui mutile les hautes branches est emprunté à Ézéchiel (ch. xvn), et figure, d'après le prophète lui-

même, le roi de Babylon& sévissant contre les princes de Jérusalem.

31. A peine les persécutions eurent-elles cessé que l'hypocrisie et l'astuce se glissèrent dans le sanctuaire. On vit alors l'esprit ergoteur des Grecs se donner carrière et subtiliser sur le dogme, en s'écartant de plus en plus du christianisme primitif, de la véritable gnosis. Alors les ambitieux, les intrigants, ne reculant devant aucune mauvaise action, laide colpe, se firent de la religion du Christ un instrument pour parvenir aux dignités et à la fortune, dont ils se montraient affamés; seule, défendant les droits de la justice et de la vérité contre l'iniquité et Tartiflce, la doctrine évangéiique, ou Béatrice escortée des sept vertus, suffisait pour démasquer et mettre en fuite la volpe sacrilège.

LE PURGATOIRE

Puis du Ciel une voix , comme d'un cœur étreint

Par la douleur, sortit criant , tout affligée :

(( ma barque, combien te voilà mal chaînée " ! »

Bientôt il me sembla que la terre s'ouvrait

Juste entre chaque roue : un dragon en sortait ,

Dont s'enfonça la queue en la sainte voiture ,

Et , de la plaie ainsi qu'en lançant sa piqûre

La guêpe agilement retire l'aiguillon,

En ramenant de même à lui sa queue impure,

11 s'en fut entraînant tout une part du fond ".

Le reste se couvrit, tel qu'un terrain fécond

Tout à coup envahi par mille graminées,

De ces plumes par l'aigle en masse abandonnées,

Dans un but qui , peut-être , était honnête et bon.

Je vis s'en recouvrir de même le timon

Et l'une et l'autre roue, en moins de temps peut-être

Que d'un sein oppressé n'est le soupir à naître *'.

32. L'aigle impériale a répudié le paganisme ; elle est devenue chrétienne; aussi n'est-elle plus appelée l'oiseau de Jupiter. Après s'être déchaînée contre la religion du Christ, sans distinction de sectes, elle prodigue ses libéralités à l'Église, dont Je pouvoir souverain espère se servir utilement dans Tintérét de sa politique ; aussi saint Pierre gémitil dans le Ciel de voir sa pauvre barque encombrée de trésors, dans un but si contraire aux leçons du divin Maître ; on peut donc être certain que le prince des Apôtres n'eût pas canonisé Constantin pour avoir fait donation au Saint-Siège de la ville de Rome et du domaine en dépendant. Telle est la conclusion à laquelle Dante veut évidemment nous amener.

33. Le dragon de VÀpocalypse ou Satan lui-même, ce pape de l'enfer.

Pape Satan aleppe, ce grand reptile, granverme, ne trouve pas que ce soit encore assez de tant de richesses et de domaine : avide et plein de convoitise qu'il est, vago vago, il défonce le cliar, afin que, semblable au tonneau des Danaîdes, il devienne impossible de le remplir, autrement dit d'assouvir l'avarice insatiable des pontifes. Le dragon à la queue venimeuse est en réalité le plus grand persécuteur qu'ait eu l'Ëglise , il maggiore persecutore, au dire de l'Anonyme, car per la sua malignitate si trasmuta tiitto il dificio délia chiesa.

34. La munificence des empereurs et celle des rois chrétiens a fait pleuvoir sur le Saint-Siège cette aflluence de biens, que le poêle compare aux mauvaises herbes envahissant un champ dans lequel une honne culture eût ftiit se déployer

GHÂIKT XXXII.

Or, le saint édifice, ainsi transfiguré.

De têtes se chargea, subitement excrues, Dont trois sur le timon, comme des bœufs cornues '*, Et quatre, une à chaque angle, y formant te carré, Qui d'une seule corne au front étaient pourvues **. Jamais un pareil monstre aux yeux ne s'est monti^é^'.

Une Prostituée alors frappa ma vue ; Elle siégeait sur lui, la hardiesse au front, Ferme comme une tour sur la cime d'un mont.

Et ses regards erraient partout sans retenue '*.

de splendides moissons, et cette maDJficence mal entendue Ta ainsi complètement transformé, iras formata; en croyant bien faire, forse con intenxion casta e henigna, empereurs et rois ont perverti le Saint- Siège ei son gouvernement, e *l temo.

35. L'ambition orgueilleuse, la colère et ravarice, présidant au gouvernement de rÉglise, sont représentées avec deux cornes, en tout, six, parce qu'elles nuisent tout à la fois au prochain et au pécheur luiracme eo violant six commandements de Dieu. [OtL C.) ^ 36. La gourmandise, la paresse, Tenvie et la luxure, plus particulièrement nuisibles au prochain et violant quatre commandements.

[Ibid.)

37. Au commencement du dernier chant de l'Enfer, Dante, en apercevant de loin Lucifer agitant ses ailes, l'a comparé à un moulin à vent et, par une allusion sacrilège à rÉglise romaine, il a dit : veder mi parve un tal dificio. Nous retrouvons ici la même idée sous une autre forme, et elle nous est signalée dans les mêmes termes ; car ce n'est pas sans motif que le poète reproduit ici cette expression de dificio santo, en l'appliquant au char, c'est-

à-dire au siège transformé en monstre. 11 en fait sortir sept têtes , dont trois ont chacune deux cornes, parce que , nous dit le P. Daniel , sept cardinaux seulement prenaient part dans les premiers temps à l'élection du pape et portaient seuls la mitre à deux pointes* Nous venons de voir que l'Anonyme, qui , peutêtre, avait ses raisons pour ne pas être aussi explicite, reconnaissait dans ces sept têtes les sept péchés capitaux; mais dans sa pensée cette interprétation ne s'éloignait pentétre pas autant qu'il le paraît de celle de Daniel, car les vivi î<idroni pouvaient bien représenter les sept péchés capitaux.

38. Les commentateurs ne sauraient méconnaître ici une intention agressive contre rÉglise romaine, mais ils prétendent réduire cette satire sanglante aux proportions d'une personnalité. Selon eux, il ne s'agirait ici de flétrir que Boniface VHI et Clément V, coupables, aux yeux de Dante, d'avoir prostitué la dignité pontificale dans leurs rapportn avec les souverains temporels. On jugera, d'après tout ce qui précède et ce qui suit, si Thostilité du poète n'est pas beaucoup plus générale et ne s'attaque pas à l'Église romaine elle-même, aux chefs qui l'ont di-

LE PLKGATOIRE.

Auprès d'elle debout, comme pour empêcher Que ne vînt un rival de ses bras Tarracher, Se tenait un géant *•. Tous deux, par intervalle , Allaient s'entre-baisant d'une impudence égale. Mais, pour l'avoir surprise au moment où ses yeux Vers moi se dirigeaient, lascifs et doucereux. Son farouche galant , des pieds jusqu'à la tête Sur elle fit pleuvoir de coups une tempête *^

rigée depuis des siècles, et aux doc> trines sur lesquelles elle faisait reposer sa double autorité.

39. Ce géant est rimmense Briarée, lo smisurato Briareo, dont le poète s'est enquis si curieusement au bord du puits de Tabîme ; Virgile lui a répondu qu*il se trouvait beaucoup plus loin, piû la è molto, et qu'li était lié, ed è legatp, c'est-àdire en relations intimes avec le pape et peut-être investi du titre de légat du Saint-Siège, en France, comme Robert 11 en Sicile. Or, ce géant , nul ne le conteste , est Pbilippe-le-Bel, le bourreau des Templiers.

40. Aucun pontife n'avait été plus partial pour la maison de France que Boniface VIII. Elle l'avait fait pape, dit Michelet, mais iUa faisait reine. Il avait appelé en Italie Charles de Valois, et, en attendant l'empire latin de Constantinople, il l'avait créé comte de Romagne, capitaine du patrimoine de saint Pierre, seigneur de la Marche d'Ancône. Il obtint aux princes français le trône de Hongrie; il fit ce qu'il put pour leur procurer la couronne impériale et celle de Castille. Pris pour arbitre entre les rois de France et d'Angleterre, en 1298, sa sentence igourna les restitutions dues aux Anglais par Philippe-le-Bel. Voilà comment le roi de France et le pontife baciavansi insieme. Une ques^

tion d'argent, celle des biens d'Église, vint brouiller Boniface et Philippe. Les bulles comminatoires se succèdent sans faire céder le roi.

Alors le pape favorise Albert d'Autriche contre Charles de Valois, qui prétendait à la couronne impériale, puis le reconnaît pour empereur; il envoie à Philippe , pour le sommer de se croiser, Bernard de Saisset, évéque de Pamiers, qui, appartenant à la famille des anciens vicomtes de Toulouse, était désigné comme l'auteur d'un vaste complot, dont la réalisation eût enlevé tout le Midi aux Français , car il rêvait la fondation d'un royaume de Languedoc, au profit d'un descendant des Raymond de Toulouse. {Voy. Dupuy, Hist. du diff., p, G40 à 645, et p.

683.) Il rappelle à Philippe que ses prédécesseurs ont déposé trois rois de France, et menace de le déposer lui-même comme un pauvre garçon, sicut unum garcionem (Dupuy, Pr,t p. 77-8). Enfin, en Italie, il se rapproche des Verts, des Gibelins, de Hugues de la Faggiola, ami de Dante {voy. le Veltro), et voilà l'œillade lascive , Vocchio cupido e vaganie, lancée à Dante par la prostituée. De là l'expédition sacrilège de Nogaret et de Sciarra Colonna à Anagni, où ce dernier osa frapper de son gantelet de fer le pontife octogénaire.

C'est ainsi que Nogaret, petit-fils d'un Albigeois brûlé comme héréti-

Puis, plein de défiance et de rage à la fois, Il détacha le char et si loin par le bois L'emmena , que bientôt la femme dissolue Et le monstre nouveau furent hors de ma \ue **.

que (Dupuy, Hist, du diff., p. 23, et Pr., p. 166], vengeait son aïeul et ses compatriotes sur le successeur d'Innocent IIl.

41. Le Saint-Siège, devenu un objet monstrueux, est détaché violemment de cet arbre de science, qai, dans l'origine, avait fourni les matériaux nécessaires à sa construction ; profané par l'adultère et la prostitution, il est emmené en France par Philippe-le-Bel, qui y installe Bertrand de Gott sous le nom de Clément V, où les murs d'Avignon, la selva, le cachent à la \ue de Dante. Quant aux vertus théologales et cardinales, aux sacrements, nux livres saints , tout cela reste le partage de celle qui personnifie la foi sectaire.

Que les défenseurs de l'orthodoxie du poète ne voient qu'un péché véniel dans les injures qu'il prodigue à Boniface et à Clément, attendu qu'elles ne s'adresseraient, selon eux, qu'aux princes temporels ; en peuvent-ils dire autant de cette transformation du Salnt-Siége,

de rÉglise romaine elle-même, dtficio santo, en monstre placé sous ie patronage des sept péchés capitaux, et cela non pas depuis le pontificat de Boniface ou de Clément, mais à partir du moment où l'aigle impériale se dépouilla de ses plumes en faveur de l'Église, c'est-à-dire, lorsque 'Constantin enrichit le successeur de saint Pierre, il primo ricco padre ? S'il n'y a pas hérésie à s'en prendre au Saint-SIége luimême et à l'Église catholique des erreurs de quelques pontifes, où donc la reconnaitront-ils ? Qu'ils songent que le poème est censé composé en 1300, et que Boniface VIII en avait à l'avance prononcé la condanmation, lorsqu'il écrivait dans la hulie unam sanctam : « Reconnaître deux puissances et deux principes, c'est être hérétique et manichéen. » Nous ne saurions affirmer que Dante reconnut deux principes, mais, à coup sûr, il admettait deux puissances ; hien plus, ii les voulait réunies dans les mains d'un monarque temporel.

Domine, venerunt gentes, chantaient en pleurs, A trois ou quatre voix , alors les saintes sœurs , Reprenant tour à tour leur sainte psalmodie *.

1. Ce chant, alterné entre les vertus religieuses et les vertus politiques» semble au premier coup d'œll se rapporter à la translation du Saint-Siège à Avignon, et c'est en quoi consiste l'iiabileté du poète; mais sa pensée embrasse de bien autres griefs ; il ne faut, pour s'en convaincre, que se reporter aux paroles du Psaume : « Seigneur, les nations sont entrées dans votre héritage (dans le Languedoc), elles ont poÙiié votre saint Temple (rendu au catholicisme les églises albigeoises, détruit l'Ordre des Templiers). Elles ont exposé les corps morts de vos serviteurs en pâture aux oiseaux du Ciel (aux bénédictins et dominicains); les chairs de vos SAINTS pour être la proie des hêtes de la terre (à Toulouse, à Béziers). Elles ont répandu leur sang comme Veau (dans les massacres des Albigeois, les tortures et les supplices des Templiers, et non pas, à coup sûr, lors de la translation du Saint-Siège dans Avignon, puisqu'elle n'entraîna aucune effusion de sang). Aidez-nous, ô Dieu, qui êtes notre Sauveur, faites éclater contre les nations la vengeance du

sang de vos serviteurs, etc. » Pg. 78.

— On a déjà dû se demander plus d'une fois, en parcourant ces notes, comment il avait pu se faire que les compatriotes du poète se fussent obstinés si longtemps à garder sur leurs yeux les écailles qui les couvraient. Rien de plus étonnant, eu effet, après tant d'avertissements leur arrivant de toutes parts. Les étrangers sont du moins excusables, ils devaient croire les Italiens plus en état que personne de confiprendre leurs auteurs, et s'en rapporter aux gros bonnets de leur littérature, ne jurant que par le gran padre Alighierif le créateur de la langue italienne, disaient-ils, sans se douter comment il en était l'Adam, et le proclamant le théologien catholique par excellence, malgré une teinle assez foncée de gibelinisme. Cet aveuglement provient de ce que ceux qui y voyaient clair n'osaient rien dire et de ce que ceux-là qui n'y voyaient rien ou n'y voulaient rien voir avaient le verbe très-haut, et traitaient même assez mal quiconque cédait à la velléité de parler.

Lisez Gaspard Gozzi, par exemple, dans son explication du tableau de

Béatrice écoutait, si pôle, anéantie,

Qu'à peine, sous la croix, Marie en ses douleurs

Put jadis changer plus '. Mais, quand l'ode sacrée

Prenant fin , de parler à son tour lui permit,

Se levant toute droite, en réponse, elle dit,

Gomme un ardent brasier la face colorée :

Modicum atque vos non videbitis me;

Et iterum, mes sœurs , de mon amour si digues ,

Modicum atque vos tune videbitis me^.

Faisant marcher alors , tout étant consommé, Les sept vierges devant, sans parler que par signes, Sur ses pas, moi, la dame et le sage écrivain ,

Cébes. Nous dirons, pour Tinstruction de M. L. Delatre, qui n'a peutêtre pas plus lu son Pinax que le moine de lÂgabène, que c'était un disciple de Socrate. Eh ! bien, vous verrez que ce Psaume Venerunt gentes l'aTait mis complètement sur la voie. D'autres passages avaient frappé Foscolo, qui n'a fait, il est vrai, qu'avancer une opinion sans la prouver; Vecchioni, qui dut suspendre son travail par ordre; et Rossetti, qui, à force de vouloir prouver, avait fini par soulever un brouillard au milieu duquel ne se détachaient clairement qu'un certain nombre de faits historiques.

Maïs enfin, en joignant à cela les diverses indications signalées dans nos Révél. (p. 429 et suiv.), il y avait certes bien plus qu'il n'en fallait pour mettre sur la voie quiconque aurait eu la volonté de s'éclairer; or, ces gens-là sont toujours peu nombreux. Lors de l'apparition de la Comédie, les amis du poète , ses coreligionnaires, avaient eu intérêt k épaissir le voile, à égarer l'opinion ; celle-ci, une fois abusée, avait tenu à son idole, qui finit par être généralement acclamée ; les niais et

les dupes étant d'ordinaire et partout en majorité; puis les savants ou prétendus tels excellent surtout à appuyer l'erreur des plus beaux raisonnements et des démonstrations les plus érudites.

2. Béatrice , la doctrine gnosUquc manichéenne, albigeoise, patarine, évangélique, comme on voudra l'appeler, écoute, gémissante, sospirosa e pia, ces paroles, qui lui rappellent ses douleurs, car il est à noter que le Psaume 78 est chanté en entier; elle est plus changée que la Mère du Sauveur, dont le nom de Marie désigne la secte elle-même, parce qu'il lui faut se transformer, se déguiser pour échapper à la persécution, et elle est méconnaissable pour ses ennemis sous son déguisement.

3. Ces paroles sont celles-là mêmes dont se servit le Sauveur pour annoncer à ses disciples sa mort et sa résurrection (saint Jean, ch. xvi).

Comme lui, Béatrice, crucifiée dans les Albigeois et les Templiers , sera ensevelie dans les ténèbres et disparaîtra aux regards de tous, puis elle ressuscitera triomphante, et le jour viendra où, exerçant la justice suprême, elle jugera les vivants et

LE PURGATOIRE

Elle se mit de suite avec nous en chemin \

A peine avait son pied dix fois foulé la terre.

De ses yeux sur les miens quand frappa la lumière.

-- Hâte le pas , dit-elle , avec un front serein ,

Afin qu'en te parlant tu puisses mieux m'entendre. —

Quand près d'elle, à son ordre empressé de me rendre, Je me fus avancé : —Frère, ainsi donc pourquoi Ne rien me demander en venant avec moi ^ ?

A cette question me sentant interdire, Il m'advint comme à ceux que , par trop de respect, De leurs supérieurs intimide l'aspect, El dont entre leurs dents la voix tremblante expire. A mots entrecoupés je ne pus que lui dire :

— Madame, vous savez mieux que moi mon besoin

les morts. En attendant, elle se transfigure comme lui et passe de TabaUement à Tenthousiasme, co^ lorata corne fuoco,

4 . Les sept vertus vont ainsi présider au baptême mystique où Dante s'achemine, accompagné de ses parrain et marraine, sous la direction suprême de celle dont il a fait la rivale triomphante de l'autorité. Le jeu muet de Béatrice, qui d'ordinaire parle volontiers et assez longuement, est d'autant plus remarquable que c'est le seul moment , dans tout le poème, où elle s'exprime par signes.

Mais on s'explique fort bien qu'il en soit ainsi, lorsqu'on songe que l'hérésie réduite par les persécutions à se transformer extérieurement, à renoncer à la prédication orale, dut recourir aux moyens de reconnaissance mystérieux, au langage des signes, à la symbolique ordinaire des associations secrètes. C'est à quoi elle était réduite en Provence, en Languedoc , dans la Lombardie, où elle semblait avoir complètement disparu, jusqu'à l'instant où elle

s'enhardit à faire acte de vie, sous la forme gibeline , lorsque Henri de Luxembourg passa en Italie pour y ceindre la couronne impériale. Restée à l'état latent jusqu'au xvi* siècle, elle se révéla tout à coup et s'appela la Réformation. « Son apparition, presque simultanée, et son développement sur des points divers attestent non-seulement , comme le dit M. Ch. Rémusat {Rev. des Deux Mondes, 15 juin 18M), une cause générale et une certaine unité, »

mais encore une puissante organisation antérieure.

5. Béatrice devient plus coramunicative ; elle sort de son mutisme et veut qu'on l'interroge; cette fois elle ne parlera plus par signes, mais elle s'exprimera symboliquement et par énigmes artificieusement combinées, seul langage qui fut à sa disposition.

Elle n'a plus le ton imposant d'un amiral sur son vaisseau, elle chemine à pied, aussi traite-l-elle de frère celui qu'elle a d'abord accueilli si rudement.

CHANT XXXllI.

Et comment l'assister d'un charitable soin.

Elle reprit : — Je veux que de crainte et de honte Ton âme désormais h s'affranchir soit prompte , Que tu ne parles plus comme un homme endormi *. Or sache que le char qui me portait naguère, Et que brisa Teflort du serpent ennemi, Fut un temps et n'est plus ^ Toutefois que n'espère Quiconque fit le mal tromper le Dieu Vengeur : De leurs soupes au vin son courroux n'a pas peur *;

6. Com' uom che sogna^ comme un homme qui rêve, comme dans la Vie nouvelle, par exemple, et dans les deux premiers tiers du poème, où le sommeil et les songes se reproduisent si fréquemment; en effet, à partir de ce moment Dante cesse de s'endormir et de rêver, et nous le verrons, toutes ses précautions bien prises , affecter sans crainte ni honte le langage d'un fervent catholique.

T. Tant que le Saint-Siège se conforma aux tra'dilions de la primitive Église, il porta la véritable doctrine, celle de la gnosis ; il fut le char de Béatrice , l'édifice construit du bois de l'arbre de science. 11 cessa de l'être da jour où les pontifes, répudiant la pauvreté évangéiique , devinrent avides de pouvoir et de richesses. De ce moment le Saint- Siège est devenu un monstre, « une bête, figure de Tantechrist, » et, pour qu'il n'y ait pas de doute à cet égard, le poète met dans la bouche de Béa'trice les propres paroles de TAnge dans V Apocalypse (xvii , 7).

Si ce n'est pas là un langage hérétique, où le signaler ? Martin Luther ne le désavouerait pas. Mais il est encore un autre sens, qui n'est pas le moins curieux. Savez-vous quel est le vase qu'a brisé le serpent.

Il vaso che 'l serpente ruppe? Eh!

bien^ c'est le Temple, dont le pape a

prononcé l'abolition, c'est ce ucwo perfettOf œuvre de la Nature, ne recevant qu'un sang parfait, et dont Stacenous a expliqué la destination, ch. XX. Nous n'avons donc pas fait erreur en disant que le char sur lequel apparaît Béatrice symbolisait tantôt le Saint-Siège, tantôt le trône impérial dressé dans le Temple. Or, le Temple a été et il n'est plus, au moins ostensiblement, mais Béatrice espère bien le voir réédifié en plein soleil de la raison.

8. Si la cupidité et l'ambition ont envahi le Saint-Siège, chi n'hacolpa, à qui la faute? Aux pontifes, sans doute. Par qui le vase mystérieux, œuvre de la Nature, fut-il brisé?

Par un pontife. Quels étaient maintenant ceux qui , du temps de Dante croyaient qu'en mangeant une soupe au vjn^ sur la tombe de leur victime, ils échapperaient' à la vengeance de sa famille? Les spadassins, les meurtriers catholiques , faisaient le signe de la croix avant de donner un coup de poignard. Or, il ne s'agit pas ici de meurtre, mais d'un char qui fut et qui n'est plus, de ceux qui ont contribué à faire de ce char un objet monstrueux. Geux-là sont les pontifes. Et par suite ceux qui sont désignés ici comme ayant recours aux soupes au vin pour conjurer la vengeance céleste, ne peuvent être

LE PUnGATOIRE.

Elle ne sera pas toujours sans qu'on lui voie Enfin un héritier, cette aigle de César Qui fit pleuvoir partout ses plumes sur le char, D'où vint que, d'abord monstre, il fut ensuite proie * ; Car j'aperçois briller, et rien n'est plus certain, Des astres, que n'entrave obstacle ou résistance, Nous annonçant là-haut que le temp^ est prochain Où doit venir, par Dieu chargé de sa vengeance, U^ Cinq cent dix et cinq qui percera le sein De la prostituée , et du géant hautain, Son complice , saura châtier l'arrogance *\

Mon langage est peut-être à ton intelligence Plus obscur que celui du Sphynx et de Thémis , Quand je te parle ainsi qu'ils s'exprimaient jadis** ;

autres que les pontifes. II y a donc là une allusion impie , saorilége, au plus auguste mystère de la reilgtou catholique, et il fout vouloir fermer les yeux pour ne pas en être frappé.

9. Monstre sous des pontifes prévaricateurs, il est devenu la proie d« l'étranger, lorsque Clément V l'a livré à Philippe-le-Bel, et nous avons là le commentaire de predella ) mais bientôt un prince, héritier de ces Empereurs chrétiens qui comblèrent rÉgllse de leurs dons, viendra tirer vengeance de pareils attentats.

10. C'est comme organe de la juslice divine que Béatrice prononce à Tavance la condamnation de la prostituée et de son galant. Celui qui doit sévir contre tous deux est annoncé comme un dnq cent dix et cinq, formule mystérieuse qu'on a traduite par un chef, DVX, la première lettre valant 500, la seconde 5 et la dernière 10. Mais pourquoi pareille précaution, s'il ne s'agissait que d'un général, d'un chef militaire, dont l'action n'aurait été que temporelle? On ne saurait en donner

une raison valable. Si, au eontraire, il faut lire avec nous un, I, dnque cento , 0, dte;ci,X, e, E, einque, V, en prenant tour à tour une lettre au commencement et à la An, on trouve le mot IVDEX, juge, et l'on eoroprend alors que Dante ait cherché à voiler sa pensée. En effet, s'aglssant de la sentence à porter eoatre un roi et un pape, la qualiûcation déjuge implique la réunion des deux pouvoirs , non dans les mains d'un ponlife, mais dans celles d'un prince temporel ; or, il n'aurait pas été pru* dent d'exprimer clairement une telle énormité au commencement du XI v** siècle; quoiqu'il ne sott pas dif^ flciie de la retrouver dans le traita de Monarchia. Ce juge ou^ee chef est Henri VU ; U est le giusiimmo prtnctpe,qui, au dire de l'Anonyme, devait détruire toute hérésie , toute simonie , et riformare lo itato delk Chiesay chose dilTicile s'il n'eût pas été investi du pouvoir spirituel.

11. Tu te caches, donc tu te sens coupable, pourrait-on dire à Béatrice , car pourquoi s'exprimer en

CHAN» XIXÏIÏ.

Mais, pour éti'e bientôt tes Naïades propices,

S'accompliront les faits et te révéleront,

Sans péril des moissons , des boucs et des génisses ,

L'énigme qui te semble un mystère profond ".

'Gons6rves-en mémoire et prends bien soin de rendre ,

Sans y changer un mot , ce que tu viens d'entendre

Aux vivants, vers la Mort qui tout courant s'en vont*'.

Quand tu les écriras, rappelle à ta pensée

lia tige, par deux fois, d'un larcin offensée ,

Sans rien dissimuler de ce qu'ont vu tes yeux **.

Quiconque lui dérobe , ou bien lui porte atteinte ,

Blasphème par le fait le Souverain des Cieux ,

Pour son usage seule ainsi qui la fit sainte **.

La première àme humaine à ses fruits qui mordit,

De cinq mille ans et plus de désir, de soufit*ance.

stvie d'oracie, ftile fond de la pensée n'a rien que de conforme à la foi, qui était alors la loi suprême P . 12. Les événements te feront connaître rhéritîer des Césars, l'envoyé lie Dieu , messo di Dio , le limier prédestiné, veltro, le juge souverain, ludex. Tu verras alors quelle vengeance sera tirée du géant ( t de la Prostituée, dans la personne de Phllippe-!e- Bel et de Clément VII, ou de leurs successeurs ; car les usurpateurs de ce char, traîné par le grilTon à la double nature, où je siégeais dans ma pureté primitive , en seront précipités ^ alors une réforme complète lui fera dépouiller son aspect monstrueux et reprendre son antique splendeur. Quant à savoir s'il faut lire Ici Nnjade ou Lajade , de Laïus, père d'OEdipe, nous laissons de plus habiles en décider.

{Voy, Ovide, Métam., VII, v. 760.) Mais hqus tenons pour Naïades, attçndu que ce nom désigne les ^ym phes versant les eaux vives de la doctrine.

13. r*(e sois pas plus clair que je ne l'ai été moi-même pour leg catholiques, ces suivants de la Mort ou de dame Piété, dont la vie, abné galion de Tinteiligence, n'est qu'une mort anticipée , une course vers la mort de la raison, Vivi del virer ch' è un correre alla morte.

14. Raconte ûdéloment ce que tu as vu ; car les partisans du Saint- Siège n'y comprendront rien ; mais tes coreligionnaires sauront au mieux 06 que signifie la dévastation de l'arbre sacré par l'aigle impériale et le vol du char par le géant et »a complice.

15. Philippe-le-Bcl et Clément V sont donc coupables du crime de lèse-majesté divine au premier chef, car ils n'ont pas seulement dérobé le Saint-Siège , que Béatrice seule devait occuper dans sa gloire, ils ont encore brisé, schiantato^Aimè l'Ordre du Temple, l'un des plus beaux rameaux de l'arbre sacré du gnosticlsme manichéen.

LE PURGATOIRE

S*attira le supplice, et dat attendre en transe

Celui qui du méfait, innocent, se punit ^*.

Si tu ne comprends pas par quel motif sublime

Cette tige est si haute et si large sa cime.

Il faut qu'en ce moment sommeille ton esprif ;

Et si n'eussent été tes profanes pensées

Pour lui Teau de TElsa , tant d'erreurs insensées

Ce que pour le mûrier fut Pyrame expirant,

Rien qu'à voir l'arbre, il eût compris, en l'admirant,

Tant chaque circonstance est évidente et claire,

La Justice de Dieu dans l'interdit sévère ".

Mais puisque désormais en toi l'entendement,

Je ne le vois que trop, est devenu de pierre,

Et teint de la couleur du péché , tellement

Qu'à m'entendre bientôt l'éblouit la lumière " ,

Je veux, comme on rapporte, au retour du lieu saint,

Une palme attachée au bourdon de voyage,

Qu'à jamais l'emportant en toi , de mon langage

Te suive un souvenir, non pas écrit, mais peint ^\

16. Quel aesera donc pas le châtiment de ceux qui ont mutilé l'arbre saint , puisque Adam (le véritable, cette fois) , a dû expier si cruellement un bien moindre forfait.

17. Rien de plus clair en effet, car la tradition gnostlque remonte Jusqu'à Dieu lui-même et, semblable à un arbre immense, la doctrine, dont elle est le dépôt sacré , est destinée à étendre ses pameaux sur toute la terre.

18. L'eau de TElsa, en Toscane, pétrifie les objets qu'on y plonge , et le sang de Pyrame rougit le fruit du mûrier qui était blanc. (Voy, Ovide, Met.) Les opinions guelfes de Dante, pensieri vani , ont pétrifié son esprit, ont fait de lui un suivant de madonna Pietra, (Yoy. les deux Cansonl : Cod nel mio parlar voglio es-

ser aspro, et lo son venuto al punto délia ruota, p. 378, 380 des RévéL , et , dans l'Enfer , les allusions réitérées à la pietra.) De même, en suivant la bannière des Guelfes, il en avait pris ia couleur, qui était rouge-, et restait , par suite, in peccaio tinto.

19. Voilà le commentaire de Danle lui-même au sujet de cette pierre qui lui tient au cœur et de cette couleur guelfe qui, pour lui, est celle du péché, in peccato tinto ^ pierre et couleur qui opposaient un obstacle insurmontable à la contemplation de la véritable lumière.

30. Les coreligionnaires du poète se désignaient entre eux par les noms de Palmieri, de Fellegrini et de Romei , selon qu'ils étaient Templiers , Provençaux ou Italiens.

CHANT XXXIll.

Et je lui répondis : — Comme en la cire molle Se reproduit le sceau, fidèlement empreint, De même en mon cerveau s'empreint votre parole ^^ Mais pourquoi , quand la suit ardemment mon désir, Faut-il si haut parfois qu'elle* s'élève et vole , Que plus je fais effort, moins je peux la saisir?

C'est, reprit-elle, afin que de la vaine école Dont tu pris les leçons tu saches la valeur, Et juges à quel point sa doctrine frivole Peut espérer me suivre à pareille hauteur " ; De la route divine aussi pour que tu voies , A n'en pouvoir douter, que vos humaines voies S'éloignent tout autant qu'à vos yeux confondus, La terre est loin du ciel qui se hâte le plus ".

A quoi je répliquai : — Je n'ai point souvenance De m'étre en aucun temps loin de vous écarté , Et ne me le reproche en rien ma conscience.

{Voy. p. 66 des RévéL et note 20 Knfer,ch. i.) Or, il est évident que Béatrice lai parle ici au lieu et place du grand-maître de TOrdre, s'adressaDt à un Templier.

21 . Lors de la réception d*un Rosecroix f grade dans lequel le parfait Maçon , censé âgé de 9 ans , réunit les deux sexes et se compose fictivement de deux personnages ayant cliacun cet âge , comme Dante et Béatrice dans la Vie nouvelle , on présente au récipiendiaire deux paires de gants , une d'homme , Tautre de femme , et un bâton de cire à cacheter. Light on Masoury, p. 220. Il n'y a donc pas à s'étonner de la comparaison de la cire et du sceau , juste au moment où Béatrice vient de se réunir â Dante dont le cerveau n'a d'autre pensée que celle qu'elle lui imprime , en lui donnant une nouvelle vie.

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