‹ La comédie de Dante (volume 3)Chapitre 13 sur 155 · A ce second cercle commence véritablement l'enfer · texte numérisé non relu

A ce second cercle commence véritablement l'enfer

2. Ce qui semblerait indiquer qu'en dehors de la domination de Borne, il y avait une grande masse d'esprits qui suivaient la lumière de la raison.

3. U n'est pas besoin de dire, sans doute, que cet horrible Minos, dont la quene indique la nature diabolique, est la flgure du tribunal de

rinquisilion, conoseitor délie pec" cata. Le cordon des Franciscains, chargés d'abord des fonctions in* quisitoriales, aura suggéré à Dante l'idée de l'appendice qu'il donne au juge infernal , peut-être même un de ces religieux, avalt-ii imaginé de son temps le procédé qu'il signale , en faisant faire plusieurs tours à son cordon, scion le nombre de f«»is que le p.a tient devait être appliqué à la torture.

34 l'enfer.

Que ne Vabuse pas , au ténébreux domaine, La largeur de l'accès *. —Pourquoi crier aussi? Lui répartit mon guide ; à son fatal voyage T'opposer sérail vain , car on le veut ainsi Où l'on peut ce qu'on veut*, n'exige davantage.

A mon oreille alors des accents de douleur Commencent à bruire et voilà que j'artive Où me frappent des cris d'angoisse et de malheur •. Muette de lumière est cette sombre rive, Qui mugit comme fait l'océan orageux, Lorsque les vents rivaux se combattent entre eux \ L'ouragan infernal au loin qui tourbillonne, Sans jamais s'apaiser, emporte les Esprits, Qu'il roule, qu'il flagelle et chasse endoloris •. Vient l'instant où se voit leur épaisse colonne Poussée à la ruine; alors, aux pleurs, aux cris, Aux lamentations se mêlent les blasphèmes Contre la Providence et ses décrets suprêmes •.

J'appris que là souffraient, condamnés, gémissants, Les pécheurs en la chair", les âmes criminelles

4. Gomme Caron, Minos recon- 7. La lutte des Guelfes et des GU naît que Dante n'est pas un mort, belins. On verra plus tard Dante mais un vivant s'aventurant au employer le mot vent dans le sens sein de TEnfer guelfe sous la con- de guerre et de guerrier.

duite d'un guide païen, parlant la g. Le mot de rapina n'est pas

langue des mystères, ce qui pourrait employé là pour la rime.

n'être pas pour lui sans danger,

quelque facllilé qu'il doive trouver ,.?• ^°°5;®, la providence Impériale

d'abord à pénétrer sur le terrain JA^^'i.?^"'^^*»^/ .«"?*;«^^"L.^«

ennemi. ^^^^ ^*' » *ï"* ^ *^*^® ^^ fidèles

5. C'estla volonté du clelsectaire: i^T^J.^*"!. *'^^*°1^° *^^ *^ « Dante entendant Indiquer que son "^«^^ * ^^^^ >««»' ^"P«»o ^^ poème est écrit sous l'inspiraUon et "«y®»" ^^'f\ ^^« «^ *«"" ^»«'«» ^ de raveu des hautes puissances de ^^^^ ^"* ^«"^ * P«" P^^te et qui l'Ordre, dont les décisions faisaient «*^ ^f «"« P^"»", «"^ "«« *«""" loi pour tous les fidèles d'Amour, ^« ™^n«» repoussés quils se sont mus par une même volonté. y"» P«^5 ^^urs anciens frères et par

6. Ceux des exilés QorenUns ban- '^ parU auquel ils se sont livrée, nis au nombre de six cents dans 10. Ceux qui avaient déserté en l'hiver de 1302. vue d'mléréts matériels.

Dont la raison subit le caprice des sens ". Comme les étourneauï s'enlèvent sur leurs aOes, Serrés en rangs épais, dans la froide.saison " ; Ainsi vont ces Esprits poussés du tourbillon; De çà , de là , haut , bas , sans trêve il les emporte. Point d'espoir qui les aide ou qui les réconforte; Jamais d'allégement, encor moins de repos.

Comme , en chantant son lai plaintif, un vol de grues De l'air, en long sillon, s'en va fendant les flots, Ainsi je vis venir ces ombres éperdues, Que la trombe emportait poussait d'amers sanglots.

— Maître, dis-je, attristé, quelles sont donc ces ombres Que fouette l'air ainsi dans ses ténèbres sombres ?

La première, dit-il, dans les rangs infernaux, Sur des peuples divers régnait impératrice. La luxure à tel point la plongea dans le vice Que tout ce qui lui plut fut licite et fit loi; Ainsi de ses excès elle brava le blâme. Tu vois Sémiramis qui, devenant sa femme, A Ninus succéda. Ses États ont pour roi Le Soudan aujourd'hui". Puis, la tête penchée,

11. Ceux qoi se sont soumis à saison, époque de leur exil de Flol'autorité pontificale, ont abdiqué rence.

leur raison, guide lumineux, comme 1 3. Pour les sectaires, Rome étant

on sait, pour subir le caprice arbi- l'impure Babylone, le Pontife qui y

traire, talento, du chef de l'Ëgiise, régnait devenait, dans leur langage,

dirigé uniquement par des pensées le Soudan , le ctief des mécréants.

de domination terrestre, par Tappé- 11 est facile dès lors de reconnaître

tit des sens; par l'orgueil, l'ambition dans cette Sémiramis, dans cette

et Tavarice, sans compter le reste. prostituée de Babylone , dont la loi,

Finm msMita s*mir»nii$. Péinurq. prétendant à l'infaillibilité , déclare

12. Dante compare généralement licite ce qui lui convient; qui suc* les fidèles d'Amour aux oiseaux , cède à Ninus et devient ensuite son ces chantres d'Amour. (Toy. p. 379 épouse, c'est-à-dire après sa mort, des Révélât.) Or ceux-là avaient la contre-partie de la Louve s'acpassé du parti des blancs à celui couplant à des animaux divers, des noirs , et il les compare aux c'est-à-dire à ces rois que Dante déétoumeaux, puis bientôt aux grues, signe sous le nom de brutes (oh. i qui rouissent les deux couleurs , . de V Enfer et xix du Paradis, Voy, en ayant soin de rappeler la froide la note, p. 122 des RévéL) C'est elle

L ENFER

Cette autre est celle-là qui se tua d'amour Et mourut infidèle aux cendres de Sichée; Après , c'est Cléopâtre à la lascive cour. —

Hélène encor je vis, dont le rapt fut fertile En désastres sanglants, et Tintrépide Achille, Avec TAmour qui vint aux prises à son tour, Et Paris et Tristan et bien d'autres , par mille, D'Amour qu'à notre vie enleva la leçon ; En les montrant du doigt il me disait leur nom ^*.

Lorsque je l'eus ouï signaler à ma vue Dames des anciens temps, héros et chevaliers 'S Mon àme à la pitié céda comme vaincue *^

qui dirige ces malheareux Gibelins passés aux Gueifes ; c'est elle qui préside h leurs toiirmenlR et qui les conduit à leur ruine, alla ruina.

J'ai donc eu tort de faire une variante de mon invention au texte de la Comédie, dans la traduction que J'en ai publiée en 1842, et de substituer à che succède, dans le vers original , che seno dette a Sino e fu sua sposa. M. Louis Ratisbonne a eu non moins tort en adoptant de conflance cette version sans indiquer où il la puisait ; sans même mentionner une traduction à laquelle il voulait bien faire plus d'un emprunt, toute mauvaise qu'elle pouvait lui paraître, comme à moi-même. Enfin , M. Fcrjus Boissard, qui pourtant a pu lire la note citée plus haut, a eu plus tort encore de m'opposer un texte de ma façon, en me disant gravement: « M. Aroux devrait savoir qu'on lisait dans d'anciennes éditions : che seno dette a At>io,etc.;» il me ferait grand plaisir de m'apprendre où se trouvent ces anciennes éditions.

H. Après avoir désigné, pour égarer l'attention , les femmes infidèles et les héros traîtres à leurs serments, Dante arrive à faire con-

naître l'essence secrète de ses pécheurs charnels en terminant sa liste par deux chevaliers errants, Paris et Tristan de Léonais, non sans ajouter: ch*Afnor di mostba viTA dipartille , c'est-à-dire que l'Amour sectaire sépara de la vie faite aux Gibelins par les Guelfes.

Voy,, sur l'esprit anticatholique qui a dicté les romans de chevalerie des difTérents cycles, nos Révélations, pages 392 et 4 CI.

15. Dante dit les anciennes dames et les chevaliers , c'est-à-dire les dignitaires des divers degrés qui avaient changé de drapeau ; en effet, la chevalerie, à laquelle se rattachait étroitement l'hérésie albigeoise, était un titre de grade, comme on peut le voir dans tous les romans qui en traitent, de même que la maçonnerie a aujourd'hui encore ses chevaliers de l'Aigle, du Soleil , d'Orient , Kadosh , etc. Il ne faut pas oublier non plus que les chefs de l'Ordre secret étaient appelés dames et anges. Voy. iesRévei.

passim»

16. Littéralement : Pitié (on dame Piété ) me vainquit , et j'en fus comme égaré. Autrement dH: Je fus tellement ému en voyant ces

Et je lui dis : — Poète, à ces deui volontiers Je parlerais, qui vont unis rasant la terre, Et dont la charge à Tair semble être si légère. Il repartit : — Attends , quand plus près ils seront, Tu les en requerras , par FAmour qui les mène *% Et tu verras , soudain, à ta voix qu'ils viendront.

Aussitôt que le vent près de nous les entraîne , Je m'écrie : — 0 daignez venir, âmes en peine, Nous parler, si n'y met obstacle aucun pouvoir".—

Comme vers leur doux nid deux colombes fidèles" Qu'appelle le désir, dans l'air ouvrant leurs ailes , Volent d'un ferme essor et d'un commun vouloir; Ainsi hors de la foule où Didon se lamente , Glissant dans Tair hnpur que l'ouragan tourmente , Ils s'en vinrent à nous, tant retentit en eux De mon cœur attendri l'appel affectueux"..

Mortel courtois et bon qui, parmi les ténèbres, T!en viens nous visiter sur ces plages funèbres , Nous qui , là-haut, avons teint la terre de sang , Si nous était ami le monarque puissantes

déserteurs de mon parti réduits à 18. Littéralement: Si l'autre ne le

apostasier (au moins en apparence), défend pas , attendu que celui qui

pour échapper aux dangers qui les régne en cet enfer est désigné, dans

menaçaient , que, dans l'égarement l'argot sectaire , sous le nom de

de ma raison , je me serais presque Vautre ; ces seuls mots : s' altri nol

]elé,pourm'en préserver moi-même, nega indiquent au couple amoureux dans le parti victorieux. Si tous ces ' que ceiui qui les interpelle est un

personnages de la fable et des ro- des fidèles de cet Amour qui les

mans n'avaient pas eu une signifi- mène.

cation secrète, pcnsera-t-on que la 19. La colombe est la figure de

sensibilité du poète gibelin eût été Tesprit , et les deux amants de Ri-

8! vivement excitée par le triste sort mini vont symboliser l'union, le

d'Hélène, de Qéopàtre, de Didon et mariage de l'intelligence et de la

compagnie ? volonté chez les fidèles d'Amour; si

17. Nous sommes prévenus ainsi bien que Tun d'eux ne cessera de

qae Paul et Francesca sont des parler pour l'autre , en exprimant

fidèles d'Amour. Or, ils sont légers la pensée commune,

an vent, à raison de leur facilité à 20. Celui d'un frère et ami.

changer de direction sous la bour- 21. Le roi de l'univers, dit Dante,

rasque guelfe, qui les réduit à suivre de celui qui était, selon lui, dp

la Siémframîs pontificale. jure, rhonarque universel, Albert

O LENFER.

Nous le prierions tous deux pour ta paix éternelle ", Puisqu'en pitié tu prends notre peine cruelle. Dites à votre gré, nous vous écouterons, De ce qu'il vous plaira d*ouïr nous parlerons. Tant que continuera Fouragan k se taire.

Sur le bord de la mer, en ces murs je naquis Près desquels vient le Pô , las des tribus conquis , Pour avoir paix, se rendre à son tour tributaire. Amour qui promptement s'implante en noble cœur". Chez celui-ci fit naître une brûlante ardeur Pour des attraits bientôt flétris en ma personne , Par un poup dont me suit jusqu'ici la douleur'* ; Amour qui ne permet, qui moins encor pardonne D'être aimé sans aimer, fit du sien mon bonheur. Si puissant sur tous deux qu'en ce séjour d'horreur Il est là, tu le vois, bien loin qu'il m'abandonne ; Amour nous conduisit tous deux à même mort, Caïne attend celui qui trancha notre sort '^ —

C'est ainsi qu'ils disaient leur triste destinée '* ; Et moi, quand j'eus appris d'où provint leur trépas, Je demeurai pensif et la tête inclinée ,

d'Autriche, qui prenait peu de souci des maux soufTerts en Italie par les partisans de la cause impériale. (Koy. Purgatoire, cii. vi.)

32. Pour que tu pusses vivre en paK , et poursuivre , sans être inquiété, tes projets de bouleversement social. Que cherches -tu ?

demandait à Oaute le frère Uiiarion, lorsqu'il se présenta à son couvent près de l'embouchure de la Magra.

'^Pace, répondait le sombre exilé.

23. Et qui même donne la noblesse. {Voy, le 1V« traité du Banquet.) Ce vers est un emprunt fait , non sans motif , à Guido Guinicelli.

24 > Il modo ancor m' offende, le mode catliolique de cette mort fictive, plus douloureuse que toute

autre pour les fidèles d'Amour.

26. On verra en effet , dans le gouffre le plus profond de l'enfer, dont Caïne n'est qu'une subdivision, la partie pour le tout, quel est celui qui éteignit la vie de i'intelligenco et de la volonté, figurées dans ce couple d'amants si bien d'accord pour désirer au poêle la paix et le bonheur.

26. Pourquoi Dante dit- il quejces paroles vinrent d'eux, da lor, et non pas de Francesca ? Pourquoi celleci , s'adressant d'abord à Dante au singulier, lui parle- 1- elle ensuite collectivement : parleremo a vui ?

C'est que ce couple d'amants est un personnage collectif, aussi bien que Virgile et Dante , qui ne font qu'un.

Tant qu'enflu le poôte : — A quoi donc , le front bas , Songes-tu? me dit-il. —Je répondis : Hélas ! Combien de doux pensers, de désirs pleins de flammes, Au terme lamentable ont conduit ces deux âmes !

Puis vers elles, soudain, me tournant, je repris : Francesca, sur tes maux, crois que je m'attendris, Triste au point de pleurer à tes peines amères" ; Mais consens à m'apprendre, au temps des doux soupirs Comment, à quoi FÀmour, de timides désirs Te révéla Tobjet, t'enseigna ses mystères ".

Elle me répondit : — Rien n'est plus douloureux , Et ton maître le sait, à des moments prospères Que de se reporter lorsqu'on est malheureux; Maïs puisque ton désir est si vif de connaître D'un premier germe en nous comment l'amour put naître En pleurant je dirai , pour que tu sois instruit.

Un jour que nous lisions , par innocent déduit , Comment de Lancclot l'amour se rendit maître *•,

37. Mot à mot : Tes souffrances de>France» (Manuscrits français de me rendent triste à pleurer et pieux, la Bibliothèque, m, 1 16), il faut ree pio, c'est-à-dire me déterminent connaître que les romans du Saintà feindre le papisme , lacrimar, et Graal , composés dans une pensée à prendre la livrée de ûtLme Piété, essentiellement albigeoise, pour la pour ne pas être exposé aux mêmes glorification des Templiers ( voy, épreuves, martiri. ' page 394 des Révélations, en note),

38. Dis-moi , pauvre âme d'Initié signalent Fépoque où les poêles du gibelin , comment ton désir de voir Midi sentirent le besoin de se prola lomfère triompha de tes hésita- curer au Nord des auxiliaires contre fions, et comment tu fus amenée à leurs ennemis septentrionaux ; de embrasser la religion de l'Amour ; à tendre la main aux Anglais, maîtres qnoi tu la reconnus préférable aux de la Guienne et du Poitou , pour doctrines de haine. s'en faire des alliés contre les Fran-

29. Le roman de Lancelot du Lac, çais menaçants. C'est dans ce but

comme celui de Tristan de Léo- que furent composés ces romans du

nais, mentionné plus haut, appar- cycle d'Arthos , dont tous les héros

tient an cycle du Saint-Graal ou des appartiennent à la Grande-Breta-

chevaliers templlstes. S'il est vrai gne, et dont la fable est empruntée

de dire , avec M. Paulin Paris , qne aux évangiles apocryphes , notam-

> la geste des enfants d'Eymeri de ment à celui de Mcodème : romans

Narbonne offre le symbole de la d'origine provençale, comme l'a

de la Provence contre me- soutenu Fauriel , sans en soupçonner

LRNFER.

Nous étions seuls, n'ayant ni crainte ni soupçon; Plusieurs fois nos regards, levés à Tunissou, S'arrachèrent, distraits, à Témouvante page. Et rougit tour à tour, pâlit notre visage ; Mais fut notre défaite entière en un moment; Quand nous lûmes la joie offerte au preux amant, Dont le baiser s'abreuve au désiré sourire ". Lui qui m'est à jamais uni dans le martyre, Tout tremblant me baisa la bouche doucement... Ce fut de Galéhant, de son livre l'ouvrage... Et nous ne lûmes pas ce jour-là davantage ".

Tandis que l'un parlait ainsi, l'autre pleurait , Tellement que mon cœur, que la pitié navrait. Comme prêt à mourir défaillit de tristesse", Et que je m'affaissai comme un corps mort s'affaisse".

la pensée anticathollque, et, comme nous espérona le démontrer, lorsque noua aurons à examiner quel motif a pu déterminer Dante à placer dans le Paradis , à côté de Robert Guiscard, personnage très -réel, mais très -rude au\ pontifes romains, deux personnages imaginaires comme Guillaume au Cortnez et Raynooard au Tinel.

30. Dante prenant soin d'expliquer dans le Convito ce qu'ti faut entendre par la bouche et par le sourire, qu'il appelle une corrriscatibn de l'àme (ni, 8), nous nous bornerons à dire que ce baiser de Lancelot, sur le sourire désiré , ne signifie autre chose que Tavldité avec laquelle rmitié recueillait la doctrine de la bouche de cette philosophie ration • nelie symbolisée sous la ûgure d'une dame incomparable, dont le sourire lumineux rayonnait Jusqu'au fond de son àme.

31. Qu'un Galéhant fût ou non l'auteur du roman de Lancelot, toujours est-il que la désolée Francesca joue ici sur le mot galeoito comme

elle aurait fait dans la grande salle de son manoir. Mais elle a ses raisons pour cela , car elle nous donne ainsi à entendre que ce livre , dont l'effet a eu tant d'influence sur son sort , est une œuvre sectaire , écrite par un mécréant , un vaurien , un galérien, galeotto, comme les catholiques pouvaient le dire des adversaires de Rome. 11 est donc tout simple qu'un livre anticathollque ait amené comme entremetteur (autre signification de galtotto) la volonté et l'intelligence à s'unir dans un sentiment d'hostilité contre cette prostituée babylonienne qui ne pratiquait que la fraternité de Gain, Caina. Quant à Françoise de Rlmlni , nous avons dit, page 24 des Révélations, comme quoi elle avait treize ans de ménage et deux enfants à l'époque de sa An tragique.

32. Littéralement : de piété ( o\i pitié), je devins moins comme, si je mourais. Le double sens est évident

33. C'est ainsi qu'à force d'art et de génie la fiction se confond avec

la réaiilé, et qne l'esprit est disposé à 86 révolter contre celui qal ose soulever le masque si habilement appliqué sur deux personnages historiques, li faut bien reconnaître pourtant que ce Paul-volonté , qui lait en pleurant acte de Guelfe durant le récit de rinteliigence-Francesca, ne fait qu'un avec celle qui porte pour lui la parole, et qui, n'ayant qu'on même vouloir, a subi la même mort guelfe ; que tous deux représentent ces fidèles d'Amour qni , pour avoir paix et salut, ont subi forcément on volontairement la loi de l'Ëglise, et que Dante n'est

si vivement touché de leur sort , au point de tomber comme un corps mort, qn'à raison de la fiction à laquelle son Intelligence et sa volonté réunies sont contraintes de se résigner, en adoptant le langage et l'apparence orthodoxes.

Nous verrons plus d'une fols Dante édifier ainsi un symbole ou une allégorie sur des faits ou des personnages connus de tous, art dans lequel 11 excelle. Qu'on se rappelle ce qu'il parvient à ftiire de Caton , de Marcic H d'Horteiislus.

Voy. traité iv, ch. 28 du Convito, p. Zb2 des Révél.

Sitôt que mon esprit recouvra ]a pensée Qui, lorsqu'il se fut clos, s'enfuit comme effacée A si grande pitié *, tant m'émut la douleur De ces infortunés, beau-frère et belle-sœur, Là, tout autour de moi, partout où je regarde. Partout où de porter mes pas je me hasarde , Je vois des patients et des tourments nouveaux ' : C'est le troisième cercle, où s'offrent d'autres maux.

Lue pluie éternelle et maudite et glacée, Toujours égale en poids, mesure, qualité, Une eau trouble , en grêlons, en neige condensée , S'épand de l'air obscur sur un sol infecté '. Monstre cruel. Cerbère, au loin flairant sa proie, De trois rauques gosiers là, comme un dogue, aboie

1. Dinanxi alla pietà de* duo cognatt, d<^vant la ptété feinte que leur avait imposée dame Piété, leur ennemie, comme elle était celle de Dante (roy, la Vie nouvelle), aussi dit-il que son esprit s'est fermé, si chiuse, réduit qu'il est au langage dus, ce dont il est triste et confu8%

2. Rome ne faisant, bien entendu, que des malheureux et des pervers.

3. Dans les réunions maçonniques, lorsque ToDil des profanes est à redouter, la formule rituelle pour en donner avis aux frères est : // pleut. De là, sans doute, celte pluie Infernale, cette neige et cette grêle qui, nous le savons par la Canzone, lo son renuto al punto délia ruofa,

provient de l'influence de la lune, che conforta il gelo, {Voy. page 378 des Révélât.) Enfin l'eau trouble , Vaqua tinta, fait allusion à l'enseignement plein d'erreurs de la foi orthodoxe, enseignement toujours le même, dont la forme et l'esprit sont invariables , l'eau sous ses diverses formes élant le symbole de la doctrine dans le langage sectaire. De là tant de sources, de fontaines, de lacs et de rivières dans les romans de chevalerie. Quant à l'atmosphère de Rome, elle ne peut être que ténèbres pour ceux qui voient la lumière, et les lieux que saint Pierre traitera de cloaque {Paradis, chant xxvii*), ne sauraient être qu'un foyer d'infection.

Contre ceux qu'engloutit le bourbier ténébreux *. Ses yeux sont empourprés, son poil noir et graisseux. Ses flancs larges, ses mains cl*ongies aigus années : Il égraligne, écorche, écarlelle, hideux, Les Esprits, sur ces bords victimes renfermées *, Comme des chiens, ils vont sous l'averse hurlant • , D'un flanc abritant l'autre, en la vase tremblant : Se retournent souvent ces profanes engeances \

Quand Cerbère nous vit, ce grand ver des enfers •, Sur nous il accourut, allongeant ses défenses. Sa triple gueule ouverte et, de rage, ses nerfs Frémissant. Mais mon guide abaissant vers la terre Ses deux mains, par poignée énorme en ramassa, Et dans ses trois gosiers béants il la lança *.

4. Cerbère aboie sur eui, %o^a la gente, ce qui dous indique ;qu11 est an-clessus d'eux.

h. Ce cerbère qui a une barbe et des mains, barba unia, unghiate mani, quoique Dante l'appelle plus bas grand ver pour indiquer, sans doute, quMl est de la même famille que celui che il mondo fora, figure, à ne pouvoir guère s'y méprendre, le tourmenteur de l'Inquisition, car, ji écorche, il éeartcllc, il torture comme lui. Que je sois ccnrtclé, dit le frère maçon nouvellement reçu, si Je trahis les secrets qui me sont conQés. Il a trois têtes, parce que les fonctions d'inqujsiteur, dans les pays envahis par l'albigéisme, furent confiées successivement aux Bénédictins deCiteaux,aux Dominicains et aux Franciscains. Sa barbe grasse, son large ventre et les grilTes de ses mains sont autant d'allusions à l'avidité et h l'opulence de ceux qui faisaient vœu de pauvreté, comme ses yeux empourprés à la cruauté guelfe, le rouge étant la couleur de cette faction.

G. Cette épithète de chiens est

celle que se donnent réciproquement les gens appartenant à des religions ou à des partis opposés et dont on flétrit surtout les renégats.

7. L'épithète de profanes attachée h ces maudits n'est pas moins significative que la précédente, surtout lorsqu'on la rapproche de cette circonstance caractéristique qu'ils changent fréquemment de côté, autrement dit, qu'ils passent d'un parti à l'autre, pour y chercher abri et protection selon que la victoire a prononcé.

- 8. Si Cerbère est qualifié de rep« tile malgré sa barbe et ses mains, n'est-ce pas par allusion aux allures sinueuses de ces ordres monastiques auxquels les sectaires reprochaient d'être partis de bas et d'être parvenus, sous les dehors de l'humilité et de l'abnégation , à un haut degré de puissance et de richesse?

9. Autre allusion aux dons et legs de terres et de domaines au moyen desquels on pouvait obtenir que l'Inquisition fermât les yeux et gardât le silence. Aussi, c'est à pleines mains que Virgile Jette auCer-

LENFER.

Tel le dogue aboyant qui ne tarde à se taire , S'il peut mordre au festin qu'on Ta vu convoiter, Et qui s'en gorge en paix sans plus s'inquiéter" ; Ainsi firent alors les trois gueules fangeuses De Cerbère, démon dont les clameurs affreuses D'être sourds aux damnés souvent font souhaiter**.

Sur les ombres que bat la froide et lourde pluie Nous passions en foulant aux pieds leur vanité Qui, simulant un corps, n'est rien lorsqu'on appuie". Toutes gisaient à terre, un fantôme exoeptë , Qui, dès qu'il nous a vus, sur son séant se dresse.

0 toi, dit-il, qui viens en ce lieu de détresse , Vois si tu peux encor reconnaître mes traits. A l'époque où la mort m'atteignit, tu vivais".

A quoi je répondis : — Peut-être ta torture, A tromper ma mémoire, ici te défigure, Même il me semblerait ne t'avoir vu jamais **. Dis*moi, qui donc es-tu, dans la sombre géhenne, Pour avoir à subir si déplorable peine Que, s'il est plus grands maux, ils pourraient plaire auprès.

En ta cité , dit-il, qui d'envie est si pleine Qu'en regorge le sac, durant ma vie humaine ,

bère monastique cette terre dont rien n'indique dans l'antiquité que celui de Pluton Tût aussi avide. On pouvait rendormir, mais non le corrompre.

10. Remarques qu'on peut traduire non moins exactement, che solo a divorare intende e pugna ; car il n'aspire qu'à le dévorer et ne combat qu'à cette fin; d'où suit qu'aux yeux de Dante, la milice de l'Ëgiise, figurée dans Cerbère, n'aurait été poussée à combattre les hérétiques que par des Intérêts temporels.

11. Il n'est guère possible d'admettre qu'il ne s'agisse pas ici des •natbèmes lancés du haut de la

chaire contre Thérësie qui restait sourde à ce qu'elle traitait de prédications furibondes.

12. Expression du mépris profond du poète pour ceux dont la langue Intempérante a trahi les secrets de la secte et livré la clef de son vocabulaire pour se faire bien venir dans les rangs opposés. Quel appui faire sur ces gens-ià ?

13. Tu étais initié à la vie nouvelle avant que j'eusse apostasie.

U. L'apostasie d'un membre d'une association secrète le rend Indigne aux yeux de ses frères qui le répudient et ne le reconnaissent plus pour un des leurs.

Par mes concitoyens Giacco j'étais nommé ". Le damnable péché de la bouche ^^ m'amène A pâtir, tu le vois, sous la pluie abîmé. Seul je ne souffre pas cette peine infinie, Pour le même péché cette foule est punie *\

11 se tut. Je repris : — Ton destin douloureux M'afflige tant, Giacco, que s'en mouillent mes yeux*'. Mais , dis-moi , dans la ville où la haine s'agite , Sais-tu ce qui s'apprête au sein des factions ; N'est-il donc pas encore uti juste qui l'habite ? Pourquoi tant de discorde et de divisions ?

Et lui : — Sache qu'après de trop longues querelles, A des combats sanglants viendront leurs mains cruelles Et, vainqueur, le parti sauvage chassera L'autre, avec grande perte, à sa bien courte joie; Car, après trois soleils, lui-même il tombera , Par le secours de tel qui maintenant louvoie. Le contraire parti , le front haut cette fois.

15. Ce Florentin que les annotateurs désignent comme un parasite, ne fut pas à coup sûr surnommé Ciacco, pourceau» uniquement pour sa gloutonnerie, mais encore à raison de rintempérance de langue, suite naturelle de ses excès. Or, l'Intention de Dante étant d'établir une confusion nécessaire à ses desseins entre la gourmandise et Tlndiscrétlon , désignées toutes deux par l'expression amphibologique de péchés de la gorge, peccati délia gola, il devait choisir en conséquence le personnage à mettre en scène. Ce Giacco réunissait toutes les qualités du rôle. Et c'est parce qu'il aurait peut-être été difficile de les rencontrer chez d'autres, qu'il est signalé seul par le poète, lorsque. les gourmands ne devaient pas faire défaut dans la somptueuse Florence.

Nous le verrons suivre les mêmes errements dans le Purgatoire.

16. Dannosa colpa, littéralement, le péché dommageable; il semblé

f qu'ignoble, honteux, has, immonde, seraient des épithètes plus convenables, s'il s'agissait réellement de la gloutonnerie.

17. Mais il s'abstient prudemment de nommer aucun de ses compagnons de supplice, en qui l'on aurait pu reconnaître toute autre chose que des amis de la bonne chère.

18. Ce sobriquet de Giacco était assez peu flatteur pour que Dante appelât ce damné de son nom propre, s'il n'eût eu ses motifs pour ne pas le faire connaître, et les premiers commentateurs qui auraient pu In^ diqucr au moins sa famille , ont jjardé à ce sujet un silence significatif.

L ENFER

Longtemps accablera Faulre de rudes poids , Bien qu'il pleure dolent et de honte rougisse. Deux justes sont encor, mais parle en vain leur voix. Dans lestîœurs c'est l'orgueil, l'envie et l'avarice Qui vont soufflant le feu *•. — L'ombre ici s'arrêta.

Apprends-moi , de parler encor je te convie , Lui demandai-je alors, où sont Farinata Et Tegghiaio, dont fut si digne en tout la vie ? Jacob Resticucci, l'Arrigo, le Mosca, Où sont-ils? A bien faire, eux, occupés sans cesse; Au Ciel sont-ils joyeux, ou tristes aux enfers ? De connaître leur sort un vif désir me presse.

Ils sont, répondlt-îl, parmi de plus pervers Et plongés plus avant, pour un péché divers ", Tu pourras donc les voir si tu dois tant descendre". Mais dans un monde ami " quand tu retourneras, Je t'en conjure, aux miens, de grftce, fais entendre Un souvenu" de mol, qui gémis ici-bas. Je ne répondrai plus. — A ces mots, il s'arrête Et, roulant des regards louches et désolés,

19. Le parti sativage dont Qacco fait ici mention est celui des blancs auquel Dante avait cru devoir se railler pour arriver à une sorte de fusion, celui auquel il a fait allusion dans la forêt sauvage. Ce parti, un moment vainqueur des noirs, succomba par rinlluence de Cliarles de Valois, et fut très-niaitrailé par ses adversaires. (Vor/.DinoCompagni et J.Villanl.) De ià desdésertions flagellées dans ce vers : Corne che di cio pianga e che n'adonti, c'est-à-dire bien qu'ils affectent des dehors guelfes et se couvrent ainsi de honte.

Nous verrons plus bas les deux justes, ainsi que la personnification des trois vices , cause des maux do Florence, i* chant.

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