‹ La comédie de Dante (volume 3)Chapitre 2 sur 155 · LIBRAIRIE DES HÉRITIERS JULES RENOUARI · texte numérisé non relu

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RVS DB VOVRNON, 6.

OUELOUES MOTS SEULEMENT.

Peut-être un jour donnerons-nous une préface à ce double travail, en prenant pour texte ces paroles d'Hésiode : x(Une idée généralement reçue est une divinité.»Nous y ajouterons alors, comme corollaire, cette autre proposition : Plus une idée aura été absurde et plus elle aura eu chance, en excitant l'enthousiasme, d'être érigée en idole. Mais on nous permettra, pour développer cette thèse, en l'appuyant de maints exemples, voire même contemporains, d'attendre un moment ou la presse sera dans des conditions plus favorables à la libre émission de la pensée. Reste à savoir si nous avons encore assez de jours à vivre pour voir poser le couronnement de l'édifice.

Le lecteur voudra bien se contenter quant à présent, en guise d'introduction ou de discours préliminaire , de l'ouvrage qui a paru au mois de décembre 1854 sous

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ce tilrc : Dante hérétique j révolutionnaire et .socialiste. Il a été écrit, en effel, pour préparer arintelligence de la Comédie, en signalant dans tout rensemhle des œuvres du poêle florenlin les éléraenls d'une interprétation rationnelle de cette vaste composition.

Comme, de l'aveu même de l'auteur, aveu qu'on a trop oublié, le poëme sacré offre plusieurs sens, dissi- .mulés avec un art magistral sous la contexture de la phrase, il était indispensable de donner tout à la fois et la traduction du texte, tel qu'il peut être compris en s'en tenant rigoureusement à la lettre, et la glose explicative de la pensée, dont le grand Toscan, quels que fussent ses motifs, n'avait pas voulu fnire conscience çi tous.

Il faut qu'une traduction en vers de la Commedia ne soit pas, pour nous autres Français, un labeur des plus faciles , puisque , depuis Grangier, l'aumônier poêle d'Henri IV, nous aurons été le premier à mener, bien ou mal, pareille tâche à fni, et cela par deux fois, dont la première remonte à 1842. Ce n'est pourtant pas faute d'écrivains distingués pour tenter l'entreprise, car les essais de MM. Antony Deschamps et Mongis leur ont valu des éloges mérités et, récemment encore, M. Louis R^tisbonne obtenait de l'Académie française un honorable encouragement, pour sa version en tercets rimes de la première Cantique. Mais les limites de l'Enfer sont une première halt«, où il semble qu'une fois arrivés, les

plus intrépides aient épuisé leurs forces, comme si chacun y perdait courage» avec l'espoir de gravir les hauts sommets du Purgatoire et du Paradis, la speranza deU r allez sa.

II en esl autrement des traducteurs en prose ; rien ne les arrête; il en éclôl chaque jouri sans que l'œuvre en devienne plus intelligible pour le commun des lecteurs, sans même qu'il soit innové beaucoup dans l'exécution matérielle. Ainsi, après Rivarol et Artaud, nous avons eu la version de M. Fiorentino, écrivain que son confrère et ami, M. Théophile Gautier, portait dernièrement aux nues, pour avoir mis au rebulles rêveries des commentateurs, attendu que « tout doit être pris au pied de la lettre dans l'œuvre du vieux Gibelin.» Mais si Dante nous affirme tout le contraire? N'importe, c'est M> Théophile Gautier qu'il faut croire et son répondant, M. Fiorentino, qui doit savoir la langue du beau pays où le si smna.

Persistant dans l'opinion, déjà plusieurs fois émise, que les vers seuls sont aptes à reproduire les vers et à les faire passer d'une langue dans une autre, celle traduction, aussi littérale qu'il nous a été donné de la faire, sans descendre au mol à mot et sans tomber dans un aride prosaïsme, est donc en vers, et le rhythme en est irrégulier, non quant à la mesure, mais dans ce sens que les rimes n'y reviennent pas symétriquement. Une certaine liberté dans la forme poétique était indis-

pensable, on le comprendra, pour permettre à la copie de se modeler aussi exactement que possible sur l'original, sur celte œuvre grandiose du poëte le plus plastique qui jamais ait existé.

Peut-être cette tentative de reproduction d'un chefd'œuvre traduit dans toutes les langues n'est-elle destinée qu'à constater notre impuissance, cair nous ne nous sommes jamais donné pour poëte, me degno acio, ne io, ne aliri credé; c'esl tout au plus si nous aurions droit au titre plus modeste de versiflcateur, et encore ne serait-ce pas sans travail, car il est telle tercine qu'il nous a fallu remettre maintes fois à la fonte, puis limer, ciseler, polir et retoucher à plusieurs reprises. Quoi qu'il en soit, il n'est pas que, dans quelqu'une de ses partiiBS, notre version rimée n'ait à trouver grâce à des yeux indulgents et à fournir la preuve à ces critiques dilettanti qui, se retranchant derrière le tableau de Scheffer, nous refusent, en dernier ressort, tout sentiment poétique, que nous n'en sommet pas entièrement dénué.

. Puissians-nous n'avoir pas à nous montrer avec trop de désavantage auprès des prosateurs ; car sont venues successivement les traductions de MM. Brizeux, Victor de Saint-Maurice, Mesnars, louées par un juge compétent, M. de Sainte-Beuve; celle de M. Sébastien Rhéal, qui nous promet un monde dantesque, et en dernier celle de M, de Lamennais, digne, à tous égards,

de se mesurer avec le grand poêle florentin. Que doit dire, à l'heure qu'il est, M. Ampère, lui qui se désolait, il y a quelques années, de voir Dante et son poème devenus à la mode ?

Les études sur Dante et la poésie italienne n'crnt pas manqué non plus; mais tout estimables qu'elles sont, elles n'ont pas, à deu>$; exeeptions près, abordé la question capitale.

Quant aux commentaires fînr là Divine Comédie, notre littérature a fait complètement défaut jusqu'ici; on ne peut donner, en effet, ce nom à quelques notes sommaires, copiées le plus souvent deLombardi, de Biaggioli et d'autres. Peut-être s'est-elle effrayée de l'énorme catalogue que les Italiens avaient à lui opposer en ce genre.

J'ai eu à cœur de combler cette lacune, et je me suis mis à l'œuvre, bien persuadé que je soulèverais une opposition redoutable» d'autant plus nombreuse qu'elle se recruterait de qiiiconque s'est avisé, de nos jours, d'émettre une opinion sur Dante, ce génie encyclopédique dont les écrits résument tout le moyen âge.

En publiant d'abord, comme prolégomènes, une analyse critique de La Vie nouvelle, du Banquet, du Canzoniere, de la Divine Comédie y des Traitée de la Monarchie et de \ Idiome vulgaire, j'étais persuadé qu'elle serait assez mal accueillie de cette opposition prévenue; mais je pensais n'avoir à redouter que les éclats de son

indignation. Il on esl arrivé loiit aulrcmonl. Elle sVsl arrangée pour étouffer le livre, pour faire le vide autour de lui, et, d*aprôs le syslènae adopté en Italie contre Rossetti, elle Ta poursuivi de sen silence ; cVsl pour lui prouver qu'elle ne gagnera rien à persister dans ce système que je rentre en lice aujourd'hui avec de nouvelles armes, en la prévenant que Tarsenal est loin d'être épuisé.

Non content d'avoir cherché à rendre fidèlement, dans une traduction, la phrase poétique avec le sens que Dante avait entendu affecter ostensiblement à la lettre, nous nous proposons aujourd'hui de mettre en relief, en la faisant sortir de son enveloppe décevante, la pensée secrète qu'il prit soin d'y déposer. Or., quoique défaveur qui puisse s'attacher au mot de commentaire, nous n'avons su trouver ni une autre forme ni un autre nom à donner A Tenscmble d(? nos investigations.

C(* commentaire forme donc le complément indispensable de notre tâche ; mais nous avons dû , pour ne pas fatiguer l'attention, le resserrer dans les limites les plus étroites, en renvoyant, pour tout ce qui réclamait quelque développement, à notre précédent ouvrage, composé précisément dans ce but. On ne s'étonnera donc pas de voir celui-ci souvent cité sous son second litre, plus bref, de Révélations.

Qu'on n'ait point à s'effrayer, au surplus, de la glose annoncée; le commentateur a pris a tache de s'écarter

de tous les arUécéileuts en ce genre. Ainsi point d'explicalions pédantesques sur ce que tout le monde sait ou peut apprendre, en feuilletant le preniierdictioanaire venu, point de digressions et de discussiops sans fin. II s'abstiendra do toute réflexion et annotation sur la rhétorique, la gramn^aire, la mythologie, ia physique, Tastronomie, etc., et ne relèvera que les faits historiques nécessaires ù rinlelligence du texte ; enfin» au lieu d'expliquer ce qui. tombe sous le sens de tous, en gardant un silence prudent sur ce qui parait obscur au plus grand nombre , il ne prendra }a parole que pour faire pénétrer le peu de lumières qu'il aura pu se procurer dans les savantes ténèbres du poëme.

La question esthétique posée en ces termes : Quelle a été la pensée de Dante en écrivant la Comédie ? il s'est appliqué uniquement à rechercher, sous sa forme poétique, cette pensée inspiratrice, à la signaler squs ison déguisement dogmatique ou allégorique et à la rendre saisissablé pour tout esprit non prévenu,

Il en est bien peu par malheur. Raison de plus pour insister sur ce qu'on croit fermement être la vérité» quand cette vérité d'ailleurs ne saurait froisser que des amouis-propres ; car un peu plus tôt, un peu plus tard, ce qui est vrai finit par apparaître manifeste. Les gens éclairés, les hommes d'un jugement droit sont les premiers, après iriûr examen , à se laisser convaincre et confessent leur erreur, quand la foule s'indigne encore

qu*on ait eu Faudace de vouloir hiî démontrer qu^elle se trompait.

Ainsi, de quel concert de vociférations fut accueillie cette opinion, formulée il y a quelque trente ans, que les poëtes italiens du moyen âge, et Dante notamment, avaient écrit dans un langage mystérieux, conventionnel , à Taide duquel ils échangeaient leurs pensées et leurs projets ! Eh bien, voilà que cette manière de voir rallie, à l'heure qu'il est, trois hommes d'une valeur littéraire incontestable, également versés dans la connaissance des écrivains italiens ; et tous trois s'en expriment avec autant de netteté que de conviction , à savoir : MM. Delécluze, Philarète-Chasles et de Lamennais.

Dans son livre sur la poésie amoiu*euse, cité page 438 des Révélations, M. Delécluze se montre loyalement disposé à admettre l'existence de ce langage chiffré. De son côté, le docte professeur du Collège de France s'exprime ainsi dans ses Etudes sur Dante et les platoniciens: « Un jargon convenu, un chiffre bizarre, selon Rossetti, se serait introduit dans la poésie et dans l'éloquence ; les termes d'adoration amoureuse auraient été appliqués aux complots politiques, et ce mysticisme métaphysique aurait pris tout à coup un sens positif, destructeur, anti-religieux, j'allais dire révolutionnaire.

Nous SOMMES DE CET AVIS. »

Plus loin il ajoute : « La Comédie de Dante est un

monuraenl formidable du mouvement des esprits en Italie contre la souveraineté pontificale. » Et après avoir dit du dialecte allégorique dans lequel elle est écrite : « C'etstridiome du mysticisme mêlé à une conspiration, » il termine ainsi : « Dans cette lutte contre le pouvoir papaU lutte vive, ardente, dont les promoteurs ont choisi pour égide une langtie symbolique , Dante se montre en première ligne, double représentant du moyen âge chrétien et du platonisme opposant. » ' A ces deux autorités considérables vient s'en joindre une troisième, dont nul ne méconnaîtra la valeur ni la compétence : celle de M. de Lamenoais. Ces incrédules de parti pris qui se récrient à Tenvi contre ce qu'ils traitent de rêve, d'invention systématique, ont pu voir dans l'introduction dont il a fait {^recéder sa traduction de la Comédie, que lui aussi reconnaissait, proclamait l'existence d'un langage artificiel adopté par Dante et par ses contemporains comme moyen d'opposition et de propagande. Il signale, en effet, chez eux un symbolisme mystique, se compliquant, en outre du symbolisme philosophique, « d'un autre symbolisme correspondant aux passions des partis entre lesquels l'Ilalie était divisée , et à la haine plus générale qu'inspiraient l'ambition, l'orgueil et l'avarice de la cour romaine. »

Le docte traducteur ajoute : « Ainsi les symboles de l'amour pur, de l'amour divin , devinrent les symboles iune doctrine secrète, religieuse et politique. Les mots

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