‹ La comédie de Dante (volume 3)Chapitre 3 sur 155 · VI · texte numérisé non relu

VI

prirent des accepiiotia noiwelle^, obscures pour le vulgaire, connues des seuls adeptes. On n'en Saurait douter en lisant ies poëtes gibelins de Tépoque de Dante. Sous des fonne^ convenues, mystérieuses, ces fidèles d'Amour, ainsi qu'ils se nommaient entre eux, se communiquaient leurs pensées , leurs espérances, leurs craintes, en concourant, à divers degrés^ au développement de la vaste conspiration formée au moyen âge contre la| Uomc papale et qui aboutit à la Réforme du \vi' siècle. Les lettres de Pétrarque, ses églogues et ecUes de Boccace ne laissent sur ce point aucune incertitude. Quelle que fût d'abord la multiplicité des doctrines et des associations différentes, le même esprit éclate partout avec les mêmes précautions de langage. Les figures de X Apocalypse^ les fictions païennes fournissent tour à tour des images sur le sens desquelles aucun initié ne se méprenait. U pape est fantique serpent^ etc. »

Pour M. de Lamennais comme pour M. Philarète- Chastes, il n'y a donc pas de dout6, Dante a eu recours à un style de convention ; il a écrit dans un langage tout artificiel, devenu inintelligible à la longue, parce que la clef s'en est perdue, langage destiné à voiler des pensées « religieuses et politiques » qu'il y avait alors péril à émettre ouvertement. Et pourtant, dans l'opinion des trois honor^ibles écrivains cités, Dante, le grand Gibelin, aurait été sincèrement un chrétien orthodoxe, un catholique romain.

Il y a là de leur part, à coup sûr, un défaut de lo gique qui saute aux yeux, et tel qu'il peut autoriser à se tenir eu garde contre leur manière de voir, en ce qui conceiTie le langage cabalistique auquel auraient eu recours et Dante et ceux qui faisaient avec lui cause commune.

Si, en effet, ce langage mystérieux n'avait été destiné qu'à voiler despenisées politiques, quelle nécessité d'y recourir? Est-ce que les partis songeaient à dissimuler leui-s sympathies, soit pour le pape, soit pour l'empereur, au temps de la querelle des investitures entre les deux Frédéric et le Sawit-Siége, lors, des luttes intestines dont Milan, Pise, Florence et tous les municipes italiens étaient le théâtre ensanglanté? Estrce que chacun n'arborait pas intrépidement son drapeau, en se proclamant ou guelfe ou gibelin, et ne combattait pas à visage découvert comme Farinala ? Non, certes, nul ne faisait mystère de sa pensée politique et de ses vœux, toute l'histoire d'Italie en fait foi, et la Comédie elle-même, dans laquelle Dante ne déguise aucunement sa prédilection pour l'empire, non plus que sa profonde antipathie pour le pouvoir tem: porel des pontifes. Nul autre danger qUe celui du champ de bataille ne menaçait alors les opinions politiques, et celui-là, il n'y avait pas à le conjurer à l'aide d'écrits en vers ou enr prose plus ou moins artifioieusement combinés.

Il n'en était pan de même des opinions religieuses ; bien loin de là. L'autorité pontificale entendait régner sans contradicteurs , et toute opposition encourait ta torture» le bûcher et la confiscation des biens, sans parler de rexcomnnunication. Il y avait là' danger réel, danger terrible, sans cesse menaçant et bien fait pour épouvanter les plus intrépides ; car la répression était impitoyable, incessante. On comprend dès lors que ceux dont l'esprit indépendant et raisonneur supportait impatiemment le joug de l'autorité religieuse , que les dissidents, qui conspiraient contre elle et aspiraient à opérer dans la constitution de l'Église, peut-être dans le dogme, des réformes plus ou moins radicales, eussent recours à la ruse, au déguisement, à tous ces ex* pédients que duggère, dans des circonstances analogues et à quelque époque que jce soit, la compression violente de la pensée.

Si Ton admet donc avec nous qu'aux xiii* et xiv* siè-* des l'opposition a fait usage d'un idiome mystérieux pour l'échange et la propagation de ses idées, il faut admettre nécessairement, logiquement, que cette oppo* sition n'était pas seulement politique, mais encore îqu'elle était religieuse, et que, dans les doctrines qu'elle prenait soin de dérober sous le voile des symboles, fermentait le levain de l'hérésie. Voilà pourquoi nous avons proclamé Dante hérétique et pourquoi nous persistons plus que jamais à le soutenir tel.

Mais, objeclera-t-on ) M. de Lamennais, bien autre* iM&l CMftpétent que vous, à coup sûr, en pareille matière, a*liésile fm à dire : a Je crois avec Ozanam que la théologie de Dtate, ëirictement orthodoooe, était la pure lliéologie alors enseignée dans les écoles. » Eh I mon Dieu, jamais nous n'avons prétendu autre chone ; ajoutons que Dante ae serait bien gardé d'av&ncer ouvertement aucune proposition que la plus stricte or^ tbodoxie eût pu désavouer. Cette orthodoxie» habilement affichée» était précisément son égide, suo sch^rmo, contre Tennemie qu'il appelait la mort , contre cette madonna Pietra dont il s'était fait le Pygmalion , le servant, Puomo di marmo (*), comme Pétrarque, la tombe de^pierre de Laure, Petrœ arm.

« Dante né chrétien, dit aussi le docte abbé, vécut chrétien sincère. » C'est encore là une assertion que nous n'avons pas à contester; mais entendons-nous. Tous ceux qui suivent la loi du Christ sont chrétiens, dans le langage séculier ; les luthériens et les calvinistes» dans leurs nombreuses ramifications » comme les grecs des diverses communions, sont des chrétiens. Les Albigeois qui, selon M. de Lamennais, «purent avoir quelques liaismn avee d'autres ennemis de la

(*) Saranne quello eh'è d'un uom di marmo Se in pargoletta fia per cuore un manno.

Canzone XIÏI, édit. do Nap'es. Voy, les Hét^élations, p. 378.

Rome papale , » n'étaient pas moins des chrétiens en ce sens, puisqu'ils se réclamaient du divin Rédempteur; quel que fût d'ailleurs le mélange de doctrines orientales et de gnoslicisme qu'on puisse signaler dans les croyances qui leur ont été attribuées. Ainsi Dante, imbu des doctrines albigeoises» n'en aurait pas moins été chrétien, chrétien sincère, si ces doctrines avaient eu l'aveu de sa raison et de sa conscience.

Mais sans aller jusque-là, quant à présent, nous nous en tiendrons volontiers à la distinction que prend soin de faire M. de Lamennais entre le christianisme évangé" lique et le christianisme théohgique, « le premier préparant de loin un état plus parfait qu'aucun des précédents , par le principe d'égalité et de fraternité qu'il répandit dans ^e monde, » l'autre « organisé dans l'institution extérieure de l'Église, soumis à l'autorité hiérarchique et constitué par cite, avec un dogme soustrait à T examen et au jugement de la raison, imposé par voie de commandement , avec un sacerdoce hiérarchique , conservateur de ce dogme et juge des questions s'y rapportant, etc. »

Nous admettons donc avec le savant théologien que Dante fut un sincère chrétien évangéiique, mais non pas un catholique romain , et cela par la raison toute simple que l'Église ne reconnaît qu'un christianisme, le sien, et qu'elle rejette toutes distinctions tendant à mettre en opposition l'esprit de l'Évangile et celui dont

elle suit les inspirations. Comment, en effet, voir un catholique dans le conspirateur qui aurait empmnté à H l'amour divin les symboles d'une doctrine secrète, religieuse et politique , » doctrine nécessairement différente de celle de Rome et, par suite, en dissidence avec le christianisme théologique.

Si donc, dans la pensée de M. de Lamennais, Dante était un chrétien évangëlique animé de sentiments hostiles contre l'Église et contre ses doctrines, en antagonisme avec ce christianisme « qui soustrait le dogme à l'examen de la raison, qui, législateur du culte et de la discipline, subordonne la morale à la foi, principal, suprême moyen de salut; » oq conviendra que nous serions bien près d'être d'accord, quant au fond , car M. de Lamennais n'ignorait certainement pas que ces chrétiens^là sont, quelque sincérité qu'on veuille leur reconnaître, entachés d'hérésie aux yeux de l'Église romaine.

Ainsi trois opinions motivées, émises successivement et sans concert aucun par des hommes doctes et dont la parole a quelque crédit, viennent puissamment à l'appui de celle que nous avons formulée en proclamant Dante hérétique et révolutionnaire; car si l'hérésie n'avait pas été dans sa pensée, il n'aurait pas eu besoin de recourir à ce langage simulé , dont euxmêmes portent témoignage.

Le livre que nous avons publié sous ce titre aura

peut-Aire fait faire un pas à la question et modifie la manière de voir de ceux qui l'auront lu sans parti pris àravance. Mais comme il était impossible, dans une analyse sommaire de toute Tœuvre de Dante, de s'ar* réter sur une foule de détails, de lixer la valeur d'une multitude de mots, d*interpréter suffisamment tant de phrases obscures à dessein, tant d'allusions alambiquées dont elle fourmille , il n'est pas que quelques doutes ne soient restés dans leur esprit. Espérons qu'ils se dissiperont en majeure partie à la lecture de ce nouvel ouvrage qui ne fait pour ainsi dire qu'un avec le premier, et dans lequel l'auteur s'est constamment préoccupé de cette pensée qu'il faut avoir cent fois raison contre une erreur enracinée.

On regrettera indubitablement de ne pas trouver le texte en regard de la traduction ; mais comment déoi* der un éditeur à doubler les frais d'impression dans des circonstances comme celles que nous avons à traverser? lors surtout qu'il s'agit d'un livre en vers et, qui plus est, d'un commentaire. Le même motif d'économie a fait ajourner la publication des notes de la dernière Cantique. A quoi bon, en effet, un troisième volume, si les deux premiers , contenant du reste le poëme entier, sont accueillis avec froideur et destinés à passer du magasin au pilon ? L'analyse sommaire que nous avons déjà donnée du Paradis suffira provisoirement pour faire entrevoir à ceux qui ne s'obstinent pas à repous-

ser Tévideuce, que celle Iroisi^me Cantique a été inspirée* par la même idée hostile el systématiquement agressive qui se révèle à chaque pas dans les deux premières ; elle suffira pour les convaincre que la comédie érolo-dogmatique s'y poursuit jusqu'au dénou&menty sans que le poëte mystagogue se démente un seul instant. Quant axxs champions quand même de Forthodoxie de Dante, libre à eux de croire que, débusquée de l'Enfer et du Purgatoire, elle reste inexpugnable, concentrée qu'elle est dans le Paradis. C'est une place de refuge où elle n'aura pas à tenir Iod^b^ temps.

Le moment est peu propice, on eu conviendra, au milieu des péripéties émouvantes d'une guerre lointaine et des préoccupations financières, industrielles, alimentaires dont les esprits sont assiégés, pour appeler l'attention sur les hommes el les choses d'un aulre temps ; mais la partie était engagée, et il fallait se hâter de la gagner ou de la perdre. Différer à soutenir l'accusation mise en avant et à rétablir catégoriquement, avec preuves à l'appui, c'était paraître battre en retraite et comme un aveu d'impuissance. Puis, par suite de cette vogue qui met sur le pavoi le grand Toscan, uae traduction en vers pouvait paraître tout à coup et exposer celle-ci, comme dernière venue, au soupçon d'avoir, glané sur le terrain d'autrui.

Il convenait donc de passer outre à tout événement.

avec l'espoir qu'un travail patient et consciencieux pourrait, à défaut d'un succès éclatant que sa nature ne comporte guère, obtenir un succès d'estime près de quelques esprits studieux.

J'ignore l'accueil que lui réserve la presse militante» ce que je sais, c'est qu'elle a été loin de se montrer bienveillante pour Dante hérétique. De tous les journaux quotidiens, les Débats seuls ont bien voulu en entretenir leurs lecteurs ; grâces en soient donc rendues à M. H. Rigault, malgré le ton léger et tant soit peu ironique dont il a parlé du livre et de l'auteur. Mais le Moniteur, le Constitutionnely le Siècle, la Patrie, YAssemblée nationaht la Presse^ VUnion, le Pays, la Gazette, YUnivers, etc., sont encore à exprimer un avis à son sujet.

Si la Revue des Deux'Mondes ne lui a accordé qu'une mention de quelques lignes en termes polis, dans son bulletin bibliographique, en revanche, il a été rudement tancé dans un long article de YAthenœumi signé L.Delatre; et cependant, pour ce rigide censeur, Dante est hérétique sans conteste. « Ce premier point est certain,» dit-il. Il n'importe. A l'en croire, l'auteur ne comprend Dante « que grâce aux explications du philosophe Rossetti.» Or, vous saurez que ce. philosophe n'a ces^sé de proclamer Dante bon catholique, qu'il n'a commente que l'Enfer, et que si j'adopte quelques-unes de ses explications, c'est à condition d'en rejeter un bien plus

grand nombre et d'en proposer, presque à chaque chant» d'entièrement neuves; suum cûiqtte.

Mais que serait l'accusation de plagiat» même méritée, auprès des autres reproches que j'aurais encourus. Qu'on en juge : « Les plus belles images du poète se résolvent en funiée au contact de M. Aroux. » Ce n'est pas tout. M. Delatre proclame l'insuffisance de mes connaissances philologiques. Accordé ; je n'ai pas le moins du monde la prétention d'être un savant. Puis il déclare sans ménagement « n'avoir jamais vu de commentaire où l'inintelligence du texte fût poussée plus loin, où le bon sens, le bon goût, la poésie, fussent plus outrageusement méconnus, dans une prose plus incorrecte et plus barbare. »

Peut-être M. L. Delatre pensera-t-il qu'il y a quelque humilité à reproduire soi-même volontairement les termes d'un jugement aussi rigoureux; que c'est là un acte de bon catholique et sera-til, une autre fois» plus charitable à mon égard.

C'est une bonne fortune, après pareille flagellation, de rencontrer un contradicteur comme M. Ferjus Boissard, du Co7Tespmdant ^ qui, sur mes trois chefs d'accusation, veut bien en admettre deux. Pour lui Dante est révolutionnaire et socialiste ; car telle était aussi la pensée d'Ozanam ; mais il n'est pas hérétique, d'où suit qu'il y a opposition complète à cet égard entre lui et M. Delatre, dont il diffère tant par la memre parfaite

de sa polémique. Uu seiUimeiit respectable lui a fait prendre la plume et je m'empresse de lui donner salis* faction, en déclarant que je n'ai nullement entendu mettre en doute les convictions religieuses du regret^ table Ozanam, ni sa, sincérité littéraire. Qu'il veuille donc bien me pardonner l'épilbète de catholique ramanttique, comme je pardonne à M. Rigault celle d'ultramoniain^ singulièrement appliquée à un magistrat qui s'est fait arracher de son siège pour n'avoir pas voulu assister, par ordre, à une messe officielle et reconnaître ainsi une religion de TËtai; comme je pardonne à M. Delatre son insinuation au sujet de mon philosophisme voUairien ; comme je pardonne à M. Sébastien Rhéal, qui se flatte d'avoir traduit la Divine Comédie dans sa-prose rhythmée, comme il l'appelle, de voir en moi un inquisiteur; ce qui ne m'empêche pas de lui garder rancune pour ce qu'il ajoute de son chef à la poésie rimée de Dante , et plus eucore pour tout c^ qu'il en émonde assez irrévérentieusement.

Pour M. C.-G, Aubert, de la Revue de Imsti^uction publique, j'ai « fait un mauvais rêve et mon seul tort est d'y avoir associé le public. » Passe encore ; mais « venir aujourd'hui soulever le scandale contre cette grande mémoire, c'est l'entreprise la plus téméraire et la plus regrettable. D'ailleurs, tant pis pour Dante si, en vue de mystifier Rome, il a parlé une langue à double sens. Nous tenons pour bon et pour vrai le sens que

les conlemporaiuts et oiiiq siècles après eux ont recon- DU» ont admire ; ee sens est noire propriété» et nous sommes dans notre droit , même contre Fauteur, » A la bonne heure, monsieur Aubert; mais toutes les femmes ne sont pas de rhumeur de Mme Sganarelle qui voulait étJ^ battue, et tous ceux qui lisent et réfléchissent ne se soucient pas d'ôlre mystifiés.

Seul parmi sesconfrères, M. Félix Mornand» et j*ai d'autant plus à Ten remercier, a fait preuve de bien<veiliance à mon égard dans VlUuatratim. Mais les cita* tjons qui précèdent lui prouveront que la thèse à la^ quelle je me suis attaché n'est pas, pour tout le monde, aussi évidente qu'il lui paraît et que ces « laborieuses recherches,» dont il révoque en doute la nécessité, n'ont pas réussi h convaincre tous les incrédules. Quoi d'étonnant, au surplus, s'il en est, et nous venons d'en avoir l'aveu,* à qui l^eur erreur est plus chère que la vérité. Rien de mieux, qu'ils aient à la garder, à la condition de ne pas prétendre l'imposer aux autres.

Nous n'avons pas appris que l'Allemagne savante, non plus que l'Angleterre , se soient émues le moins ÛM monde de l'apparition d'un livre qui soulevait ^n France l'iïidignation des universitaires, peu soucieux qu'on les renvoie à l'école, eux chargés d'enseigner à la génération qui s'élève corne l'uom s'etema* Quant à ritalie, sa première impression a été un peu de surprise. Le Moniteur toscan du 5 janvier dernier, dans

un article signé des initiales C. de B., s'exprimait ainsi ; « Nous attendrons que nous ayons vu le livre pour juger les arguments sur lesquels se fonde Tauteur pour soutenir une thèse aussi étrange et, à notre avis, si peu soutenable. » Le jugement annoncé est encore à rendre, quoique le livre soit à Florence depuis près d'un an. Mutisme complet dans les journaux, à Rome, à Naples, à Bologne , à Milan , comme si les Italiens étaient étrangers à la question soulevée. Mais à Turin, pays assez heureux pour jouir de la liberté constitutionnelle, sous un prince qui sait l'apprécier, une voix an[iie s'est fait entendre, celle de César Gantù, l'auteur si justement estimé de la seule histoire universelle qu'on puisse lire avec fruit, lorsque, dans une œuvre de ce genre, on cherche aulre chose que des faits et des dates.

Dans une lettre insérée dans la Gazetia pietnontese, cet honorable écrivain expose les motifs qui l'empêchent de voir un hérétique dans l'auleur de la Comédie; mais ses objections, dont quelques-unes ne sont certes pas sans valeur, sont faites avec ces formes courtoises et: bienveillanles qui n'excluent ni la précision ni la force logique, et le style e'n contraste singulièrement avec le ton rogue, avec le pédantismc goguenard des critiques dont on a lu quelques fragments.

Chacun, au surplus, écrit comme il peut et comme il sent; mais après la plaisanterie et l'épigramme, il

semble que la critique sérieuse doive aussi avoir son tour; elle seule pouvant apporter dans la balance un poids de bon aloi. Que les serviles.el les fanatiques s'abstiennent » par ordre ou par calcul, de rendre compte d*un livre qui blesse leurs sympathies» ou dont le titre effarouche leurs mesquines susceptibilités, lorsqu'ils s'empressent de porter aux nues, par esprit de coterie ou de parti , tant de productions misérables, chacun le comprend; mais que les écrivains indépendants semblent s'associer à leurs répulsions calculées et s'entendre avec eux pour amortir de complicité des ouvrages dont chaque page a coûté de longues recherches et bien des veilles laborieuses, c'est ce qu'il n'est pas facile d'admettre. Cette manière d'agir tiendraitelle aux imputations contradictoires dont l'auteur a été l'objet? C'est un philosophe, s'écrient les uns, c'est un voltairiën, un démagogue, non, c'est un uUramontain, un jésuite, répliquent les autres. Eh \ messieurs, que vous importe ce qu'il est, fût et sera ? Que vous importe ce qu'il pense et ce qu'il croit? Pesez, scrutez ce qu'il a écrit» et s'il a tort, dites pourquoi et comment; s'il a raison, proclamez-le avec la même franchise. Agissez en hommes probes et libres, en jurés éclairés ; ne vous constituez pas en bande noire de l'opinion, en muets de la pensée. Ses juges naturels sont en France, d'abord, puis en Italie; lui faudra-t-il en aller chercher à Berlin?

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Nom biisons donc appel, en toute confianee, k ce^ komm^ graves et conscieneieux qui voient dans le ministère de la presse une magistrature à exercer; dont les sentences sont le résultat d*un examen attentif •t d'une connaissance approfondie de la matière quMIs ont à traiter. A eux de peser les preuves, si nombreuses désormais, de Thétérodoxie de Dante, de son hostilité révolutionnaire à la constitution du monde catho^ lique ; à eux de jeter un coup d'œil scrutateur sur les œuvres secondaires du poète florentin et sur l'analyse rapide dans laquelle nous avons cherché à en faire jaillir la pensée scientifiquement dissimulée; à eux de décider si nous nous sommes abusé en donnant un sens logique» rationnel à certains passages bizarres de la Vie nouvelle, des Canzoni, du Convito et du Vulgare 9loquiumj dans lesquels tant de gens ne voient qu'un verbiage innocent. Car il ne leur échappera pas qu'aucun critique ne ^'est aventuré à nous combattre sur ce terrain» qu'aucune tentative d'explication n'a été oppo» sée à celles des Révélations. A eux enfin de déclarer si là clef du langage symbolique des fidèles d'Amour est retrouvée , cette clef que M. Deléduxe reprochait à RoBsettt de n'avoir pas su rendre usuelle , pratique» dans ses interprétations confuses» et que M. de La^ mennais disait « perdue» probablement pour toujours. » Il ne manquera pas ensuite de gens pour s'écrier» comme d'ordinaire, que c'était la chose la plus facile

du monde, que bien d'autres avaient eu, depuis longtemps, la même idée, cl que cette prétendue découverte était, au vu et au su de tous, tombée dans le domaine public, bien avant ces RèvélcUùms qui n'ont rien révélé et ce commentaire qui n'a rien appris de neuf à personne. La chose essentielle , c'est que Dante soit enfin compris et son Isis dévoilée.

Loin de nous la pensée de solliciter l'approbation, encore moins l'éloge ; « un traducteur n'y a pas droit, » a dit avec raison M. de Chateaubriand. Un commentateur ne peut guère être plus ambitieux ; mais il semble qu'on ne saurait lui refuser un jugement motivé, quelque sévèrement qu'il puisse être formulé.

C'est là seulement ce que nous attendons de ceux des organes de la presse qui, jusqu'à présent, ont gardé le silence sur une question dont quelques esprits timorés se sont émus outre .mesure, mais dont personne ne saurait méconnaître la portée au point de vue historique, religieux, philosophique et littéraire. Peut-être, cette fois, voudront-ils bien nous accorder audience et ne persisteront-ils pas dans un véritable déni de justice.

Paris, 20 noverabro 1^55.

L'ENFER

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