Ainsi voilà deux amours
Tun, résultant de la communauté de croyance parmi les membres d'une même secte obéissant à un même mot d'ordre, et l'autre, résultant d'une sympathie particulière pour tel ou tel individu, sentiment engendrant la fede spe^iial, distincte de la fede générale. Est-il besoin d'ajouter que la fol individuelle est celle de chaque adepte pour le chef de l'Empire?
16. In su ehe Dite siede; llndicatlon est aussi claire que précise, et il n'était guère possible de mieux exprimer que Florence s'appuyait SUT Rome, centre de l'autorité à laquelle obéissait alors le monde catholique tout entier. Rome est plus bas que Florence dans l'abime d'iniquité , et c'est ainsi que Tune se dresse au-dessus de l'autre. 11 n'y a pas à équivoqner, ici , sur ce nom de Dis; quoique l'équivoque ait été peut-être dans Vintention de Dante; c'est bien le nom de la ville d'où les deux poètes viennent de forcer Vmtréc, et non celui du monarque in-
L ElfVBR.
La trahison, en proie étemelle aux enfers.
Et moi : — Pour mon esprit, maître, ta rends sensible Et me montres distinct tout ce gouffre terrible Avec son peuple entier, tant tes discours sont clairs * '. Mçiis, dis-moi, ces Esprits du fangeux marécage. Ceux que fouette la pluie et lèvent irrité. Et ceux qui, sUnsidtant, se heurtent avec rage, Que ne soBt-ils punis dans la rouge cité^' , En haine si Dieu prit de même leur malice? Et, s'il ne les hait pas, pourquoi donc leur supplice ?
Où ton esprit va-t-il si follement errer î Reprit-il; il est rare à ce point qu'il délire; Ta pensée est ailleurs, ainsi pour s'égarer. As-tu donc tant de peine à te remémorer Ce que dans ton Éthique, à coup sûr, tu dus lire, Des trois instincts qu'au Ciel on ne peut tolérer *' : Incontinence, fraude et brutale démence?
N'y vis-tu pas comment, des trois, Tincontinence, • A Dieu moins détestable, est moins à censurer ? Si tu veux méditer à fond cette sentence , Et te rappeler ceux ici qu'avant d'entrer, Tu vis subir aussi plus haut leur pénitence ^\
felmal, qui n'a pas encore ét^ appelé Dis el ne le sera qu'au dernier chant. Lucifer, d'ailleurs, n'est pas ilMa an fond du gouffre, nonsiede; il est debout, enseveli jusqu'à la ceinture dans la glace ; 11 n'est pas au-dessus du point central de l'uni- Ters , tn m , 11 est au centre même, an foyer de la force d'altractton.
Ainsi, pas de confusion à faire.
17. En elTet, ils doivent commeneer à le devenir; mais ils ont été bien longtemps enveloppés de nuages, malgré tout ce qui pouvait contribuer à rendre unnbles la fiction et l'artifice.
18. Dans la cité ronge , autrement dite guelfe, città roggia,
19. Virgile n'est pas encore asseï bon chrétien pour s'en tenir exclusivement k l'autorité de saint Bonaventure , qu'il a suivi jusqu'ici ; il revient à ses errements païens, et c'est d'Aristote qu'il s'appuye :
Dicendum est rerum, circa mores, fugieiidarum très species essôf incontinentiam , vitium et feritatem (Eth. lib. vu. c. I).
20. Les poètes, les philosophes et les héros de l'antiquité, ^ tous malheureux morts sans confession , » a dit Voltaire, dans une pensée corn-
GHAKT XI. 87
Tu sauras le motif qui les fit séparer
De ces félons maudits, et pourquoi les martelle
D'un courroux moins pesant la justice éternelle.
Q soleil, qui rends forts les plus débiles yeux Et dissipes leur nuit, tu m'es si secourable Qu'autant que de savoir douter m'est agréable ". Mais sur un point encor je serais curieux Qu'il te plût revenir. En quoi peut, comme impie, L'usure offenser tant la divine bonté Et délier le nœud fait par sa volonté?
Le sage apprend, dit-il, dans la philosophie, Et je ne parle pas d'une seule partie. Que d'une intelligence et d'un art tout divins La nature dérive "• Or, si de ta physique Ton esprit à scruter quelques pages s'applique. Tu trouveras bientôt que l'art, chez les humains, Imitant la Nature , autant qu'elle peut l'être. De même qu'un disciple en tout suivant son maître, A l'art de Dieu le vôtre est comme petit-fils ", Dans la Genèse aussi tu dois avoir appris , Dès les premiers feuillets, que l'homme à la Nature , A l'art, doit demander son pain avec mesure. Tout en multipliant". Vois donc que l'usurier
mune avee celui qu'il n^ât certes rive de la pensée Bouveraiue du pas Jugé aussi sévèrement, s'il l'eût Monarque universel ou de son recompris, présentant, le grand Maître de l'Or-
21. Attendurque le doute est Top- dre, pensée qui devient pour les posé de la foi, qu'il conduit à Texa- fidèles , les initiés aux mystères , la men et, par le raisonnement, à la loi de Nature, et qu'ils suivent docivérité. Icment, aveuglément, en vertu de
22. Voilà, pour la troisième fols, leurs serments, comme le disciple la la Nature en jeu. Soyons donc atten- leçon du maître. Nous avions donc tifs. grandement raison de nous défier
23. Voule^vous savoir comment de cette Nature en opposition coms'appelie ce petit-fils du grand Ar- plète , comme on le voit , avec la chiteete de Tunivers ? Les trouba- manière d'agir de la Fortune. dours VOU0 le diront. Il a nom Tart 24. Virgile devient presque chréd'Amoor ou la gaie Science ; il dé- tien Ici , pour frapper plus sûre-
L ENFER
Prenant pour arriver un tout autre sentier, A la Nature, à Tart qui la suit, fait offense, Car ailleurs il s'adresse H met son espérance ".
Mais viens et maintenant sur la route avançons. A rhorizon déjà scintillent les poissons" Et, penché sur Gorus, le chariot s'en rapproche : Nous trouverons là-bas où descendre la roche *^
ment lur les chefs de la chrétienté.
35. Nul doute à cela. Les banquiers guelfes, loups cerviers relevant de Plutus , prince suserin de Sodome, de Babylone et autres lieux , avaient en grand mépris et l'empereur Dieu et la Nature, sa fille, et Tart d'Amour, son petltflls. Ainsi , c'est bien Rome et ses Pontifes que le poète a entendu désigner plus haut sous la double dénomination de Sodome et de Cahors. Et toute cette longue tirade , où les Pères, Aristote et la Bible sont mis à contribution, n'a eu pour but que de déguiser la pensée sectaire qui s'y cache , en lui donnant une ^ base en apparence orthodoxe.
26. Les poissons, auxquels manque l'organe de la voix, étaient l'emblème du silence. Leur apparition ici indique le sens mystérieux de ce qui précède et de ce qui va Miivre, bien plus qu'elle n'a pour objet de donner à entendre qu'il fera jour dans deux heures, cette constellation se couchant alors au nord-ouest, en même temps que le chariot, ce dont le lecteur se soucie peu en vérité.
27 . Nous avons parcouru cinq cercles ; nous allons entrer dans le sixième, et il n'en restera plus ensuite à visiter que trois avec leurs subdivisions; l'Enfer, tel que l'a conçu Dante, se composant de neuf girons, comme il les appelle, auxquels correspondent les neuf sta-
Uons du Purgatoire et enfin les neuf sphères du Paradis , car tout procède symétriquement. En effet, son poème se compose de trois Cantiques comportant trente-trois chants chacune, non compris le chant dlntroduction, et terminés uniformément par le mot étoiles. Ce double chiffre 3 , répété trois fois, qui parait correspondre à Béatrice 9 ou trois fois 3 de la Vie nouvelle, avait certainement dans sa pensée, et par suite dans les rites de la secte à laquelle Il appartenait, une valeur cabalistique. Chose singulière , qui n'a point encore été remarquée : quel que aoit, sur les cent chants du poème, celui dont on veuille additionner les vers, on trouvera invariablement, dans les deux derniers chifl'res du total, 3, ou l'un de ses multiples, 6, 9 et 12. Ainsi, le i** chant de l'Enfer donne 13G, ou 9 ; le ui", du Purgatoire, 130, ou 3; le XXX*, 148, ou 12; le iv«, du Paradis, 142, ou G.
Pas un ne fait exception à ceUe règle. 11 en est ainsi sans doute , parce que 3 est un nombre sacré, > racine de 9, que Béatrice est un 9, un miracle, dont la racine est l'admirable Trinité ( Vie nouv. ]. > En effet , les trois canti(|ues de trentetrois chants (en tout 99), formant un poi^me unique, rappellent à la fois la trinlté et l'unité. Il n'est pas jusqu'à l'année 1305, dans laquelle le poète feignait d'avoir entrepris son triple voyage, qui ne reproduise
le 1 et le 3. Il tient tellement à ne règle» un précepte rituel ou scien-
pas dépaitser le nombre pythago- tlflque , auquel il se croyait obligé
rique qu'il s'arrête tout à coup au d'obéir. Mais nous laisserons à d'au-
moment où l'on s'y attend le moins, très le soin de rechercher quelle en
en déclarant que le frein de l'art l'y élait l'origine, la signiflcatlon . et à
oblige , il frtn deW arie ( Purg., quel but U tendait. Il suflit qu'il soit
xxxui), ce qui Indique assez une signalé.
Du roc alpestre au point où nous devions descendre ', Le chemin à tel point s'offrait anfractueux , Sans parler de celui qui semblait le défendre, Que d'effroi le plus brave eût détourné les yeux.
Telle s'offre, en deçà de Trente, la ruine Qu'en flanc heurte l'Adige * et qu'un éboulement, Soit qu'ait manqué le sol, soit quelque tremblement, Fît rouler dans les flots. Du mont qui la domine A la plaine, des rocs tel est l'entassement, Qu'à peine du sommet, pour atteindre la plage , Pourrait-on s'y frayer un périlleux passage. Tel s'offrait devant moi le sombre escarpement Et, sur la sommité de cette cime ardue, De la Crète gisait l'infamie étendue , Que la feinte génisse en ses ardeurs conçut*.
Quand le monstre couché soudain nous aperçut , Comme le furiqux , de rage contenue Qui se sent dévoré, lui-même il se mordit. — Crois-tu donc, lui cria de loin le sage maître, D'Athènes voir le duc à tes yeux reparaître.
1. Qu'on veuille bien se rappeler 2. Autre partie des Alpes, à peu
que le Piémont est sur le versant de distance de Breseia , dont il sera
n)éridlonal d«8 Alpes , h l'entrée de question dans le chant suivant.
l'Italie; on verra que l'cpithète al- 3. Il ne faut pas trop se hâter de
petttre n'a pas été employée Ici sans croire que Dante n*a eu en vue ici
motif. que le Minotaure crétois.
GHAMT XII.
Qui du coup de la mort à terre t'étendit \
Va-t-en btute % il neyient, lui, que pour voir vos peines,
Et ne Font point guidé les leçons de ta sœur \ -—
De même qu'un taureau dont se glacent les yeines, Sous l'atteinte mortelle ayant rompu ses chaînes, Saute de çà, de là, dans sa vague fureur, Ainsi le Hinotaure ^ — Au passage cours vite • ,
4. Ce n'est là que le sens apparent de ce yers, qui en a deux.
Voici l'autre : « Crois-tu voir le duc d'Athènes , que la mort te livra , »
c'est-à-dire dont tu fus l'héritier.
Ce qui est tout l'opposé çt en contradiction avec ia fable, mais non avec rbistûire. Cette complication de figures se simpliQe singulièrement à l'analyse. Et d'abord, il doit exister du cd!é de Trente , et vers l'Adige , un bourg ou un château du nom de Cretl ; nous n'en savons rien, mais nous procédcms comme M. Le Verrier pour les astres qu'il ne voit pas : Dante n'a pas écrit sans motif Creti au lieu de Creta , ni mis en avant sans secrète' Intention sa seule comparaison au début de ce chant en la prenant dans ces parages. A Creti donc dut s'accomplir l'événement qu'il traite A'infamie , à savoir la désertion de Philippe de Savoie, passant de l'alliance de Henri VII à celle de Rome. Le titre de duc d'Achaïe motive celui de duc d'Athènes, donné à Thésée ou plutôt à Guillaume de Villehardouin.
£t comme Philippe était, en outre, de l'autre côté des Alpes, seigneur de Turin, TorinOy nom dérivé de Toro^ il devient le Minotaure, par suite de l'accouplement de la Louve , de la prostituée, de la feinte génisse, dont les caresses brutales égarent la raison, avec le taureau de Savoie. On comprend dès lors cette infamia di Creli s'étalant au sommet des Alpes, Or s'il est constant historique-
ment que Philippe de Savoie, seigneur de Turio , Torino , dont les domaines s'étendaient sur les deux versants des Alpes , prenait le titre de duc d'Achaïe et de Morée, comme ayant épousé en 1301 Isabelle de Villehardouin; s'il est constant qu'après s'être rallié aux algies d'Henri VIK il les déserta devant Brescla, ville située sur les bords de l'Adige, à l'instigation de Clément V et de ses alliés, cette étrange figure du Minotaure est expllqure à ne pouvoir s'y méprendre. Ajoutons que ce Minotaure, comme nous Tavons dit, page 12» des Révélations, fait d'autre part allusion à la réunion, monstrueuse aux yeux de Dante, des deux pouvoirs temporel et spirituel, peutêtre même à la position géographique des États de ce prince entre la France et T Italie , c'est-à-dire , aux yeux de Dante, entre la barbarie et la civilisation.
5. Toi qui n'es pas dirigé par la raison , puisque tu subis la loi de Home.
G. L'Ariane aux enseignements de. laquelle il est fait ici allusion se devine aisément.
7. Toujours le taureau de Turin, qui va sautant de l'Empire à TÊglise, lorsque les Uens qui rattachaient au premier une fois rompus, il est atteint du coup de la mort guelfe.
8. A celui de l'Adige sans doute, ou peut-être même à celui de l'Arno, al passo, passage que Dante avait tant
2 l'enfer.
Pour descendre le roc de son transport profite, S'est écrié mon guide. — Et tous deux à la fois Nous prenons notre course à travers l'assemblage De ces blocs, qui souvent s'ébranlent sous mon poids ^
Comme je cheminais pensif, me dit le sage ; —A quoi, silencieux, ainsi réfléchis- tu? A cet éboulement peut-être , défendu Par ce brutal courroux qu'en sa fougue sauvage Je viens soudain d'abattre. Eh bien ! donc, tu sauras *S Quand jadis dans l'enfer j'eus à plonger si bas, Que cette cime encor n'était point écroulée " ; Mais, en mon souvenir si l'erreur n'est mêlée , Bien peu de temps avant que vînt l'Être divin ", Pour enlever à Dis le glorieux butin Du grand limbe au-dessus*', cette haute vallée Trembla de toutes parts, et je crus que d'amour Tressaillait l'univers, comme on pensait, un jour, Qu'ébranlé plusieurs fois dans sa masse profonde , Par l'Amour, au chaos fut replongé le monde**. Alors, tous ces vieux blocs disloqués et rompus
de hftte de voir effectuer à son Messie, cruda , alla visiter le cercle de Jodas
et qui aurait prévenu les défections {voir chant x , note 7 ).
nmenéf s par les lenteurs du siège de 12. L'empereur Henri VII.
Rrescia. 13. La puissance temporelle des
n. Ces pierres, qui spesso mo~ papes était la gran preda (appelée
viensi, sont les alliés guelfes, dont plus tard predella), convoitée de
rinstablllté ne permettait pas de tous les empereurs, auxquels se
compter sur eux'; aussi fallait-Il se rattachaient poêles , philosophes ,
hâter d'en tirer parti et ne pas trop guerriers , tous ceux que Dante nous
B'y (1er. a montrés dans son Elysée , et quMi
10. Vo* che sappi. C'est la for- cherche à faire confondre ici avec
mule employée par le poète toutes les patriarches délivrés à la venue
les foi» qu'il va exprimer quelque du Messie,
chose d'important à pénétrer sous 14. Allusion à la doctrine d'Em-
ses expressions énigmaliques. pedocles, que la secte d'Amour se
n. Lorsque son esprit monar- serait chargée de réaliser, en boulechique évoqué par la magicienne de versant le monde pour en faire sor- Thessalie , ou plutôt par la Vierge tir une société et une religion nnuaustère de Lombardie, Vergine velles.
S'écroulèrent ici, mais ailleurs encor plus *\ Mais plonge en bas tes yeux, car là coule, remplie, La rivière de sang, où vont bouillir sans un Ceux qui, par violence, ont fait tort au prochain ". —
0 passion aveugle ! ô colère ! ô folie ! Dont l'aiguillon nous presse ainsi dans cette vie, Puis, dans l'éternité, nous vaut un tel destin *^ Je vis une ample fosse , en forme d'arc tordue, Qui de toute la plaine embrasse l'étendue*'. Entre elle et les derniers rochers en bas semés, A la flle couraient des Centaures, armés De flèches, comme au temps qu'ils s'en allaient en chasse '*.
15. Et chacun de chercher cette ruine vers TAdige et Trente, lorsque Dante a pris soin de dire qu'elle était en deçà. Gomment les commentateurs n'ont-Us pas songé à Rrescia , celte ancienne place forte, vecchia roeciaf dont Henri VII Ht raser les fortes murailles en châtiment de sa rébellion? Ils auraient compris alors que le messie , colui, lal, altri, qui vint alors pour enle- Ter h Dis (Plutus, l'homme riche, le prince de ce monde ) la grande proie , la gran preda, de la souveraineté temporelle, n'était autre que Henri de Luxembourg, dont l'approche flt tressaillir d'amour tout ^ cet univers sectaire professant la religion de l'Amour, destiné à faire sortir le monde du chaos théocratique, pour y faire briller la véritable lumière, celle de l'Orient. Alors, en effet, la liaute vallée du Pô trembla de toutes parts; et plus encore celles du Tibre et de l'Arno, alors que FEmpereur eut fait son entrée dans Rome. (Fotr les deux lettres de Dante aux peuples d'Italie et h Henri Vil.) Valitove pi ù fait allusion à l'autre éboulenient que nous trouverons dans les MaUbolge ou
Malesfosses , image, facile à reconnaître, des faubourgs de Rome et de la vallée du Tibre.