‹ La comédie de Dante (volume 3)Chapitre 34 sur 155 · Les Centaures à la double na · texte numérisé non relu

Les Centaures à la double na

L'EnrER.

Leur troupe» en nous voyant descendre, s'arrêta Et , trois se détachant, dont la main apprêta Le trait sar Tare tendu , qui de loin nous menace, 8'avancërent; l'un d'eux de crier se hftta :

—Vous qui de ces rochers descendez, quel martyre Cherchez-vous en ces lieux? Halte ! où sur vous Je tire.

le maître répartit, sans crainte ^u péril : — A Ghiron, de plus près, nous saurons rendre compte. Ta fougue ftit toujours, pour ton malheur, trop prompte. - Et, me touchant le bras, c'est Nessus, me dit-il, Celui-là qui reçut la mort pour Déjanire, Et mort sut se venger ". Au centre c'est Ghiron ,. Vers sa poitrine ainsi qui penche son menton , Le précepteur d'Achille, et l'autre, qui respire Le courroux dont jadis il bouillait, est Pholus ". Par milliers à l'cntour du fleuve répandus, De leurs flèches ils vont perçant, criblant toute âme Qui sort plus hors du sang que l'arrêt ne réclame ".—

ture, tenant de l'homme et de la brute, reproduisent sous un nouvel aspect l'allégorie du Minotaure et, à ce titre, deviennent les gardiens des frontières pontificales; ce sont des Guelfes allant à la chasse des Gibelins.

20. Ainsi fit Dante ; il simula le mort pour tirer vengeance, par artifice, de cette autorité dont la force était impuissante à triompher. Nessus se vengea à Talde d'un vêtement Infecté d'un venin subtil, et Dante reTétit son idole de la tunique de l'ennemi avec la pensée de la faire servir h sa perte à l'aide du venin de 1 hérésie dont il s'était étudié à l'Imprégner.

21. Pour peu que cela onVit quelque intérêt , les chroniqueurs contemporains nous feraient probablement reconnaître à ces Indications l'origi-

nal de Ghiron et de ses compagnons.

Peut-être retrouverait -on entre Arezzo et Gubblo quelque famille seigneuriale appartenant au parti guelfe, dont le vieux chef aurait accueilli le poète exilé, malgré les défiances des siens , l'opposition même de l'un d'eux, et lui aurait hcilité les moyens de passer de la Toscane dans rfitat de TEglise. Cette famlliede chevaliers, habitants de l'Apennin, serait dès lors devenue pour lui une famille de Centaures , dont il n'aurait eu qu'à se loner, malgré leur nature diabolique, et cela dans l'enfer même.

22. Le Tibre se trouve ainsi transformé en un fleuve roulant à flots le sang des Italiens , celui des Provençaux, des Templiers et de bien d'autres ; où sont plongés plus ou moins profondément ceux qui l'omt fiiR

Nous marchons aussitôt vers l'agile escadron; Prenant à notre approche une flèche, Ghiron» Avec la coche écarte et vers l'oreille couche Sa barbe, dont les poils couvrent sa large bouche ^\ Puis, vers ses compagnons , se retournant alors :

Avez-vous remarqué, dit-il, d'un ton farouche. Que le second qui vient fait mouvoir ce qu'il touche ? jQ n'en arrive pas ainsi du pied des morts ". —

Mon guide qui s'avance et dont le front à peine Atteint à sa poitrine, où la nature humaine A l'autre se confond , dit : — En effet, il vit. De le conduire, seul ainsi, me fut prescrit; C'est la nécessité parmi vous qui l'amène. Son désir ni son choix ici ne l'envoya *^ Telle à d'autres laissa chanter alléluia, Qui daigna me commettre à ce nouvel office 2*. Je ne suis point une âme échappée au supplice. Lui non plus un larron ". Mais, par cette Vertu, £n si rude chemin des vivants peu battu Qui me fit m'engager, d'un de ceux de ta troupe Accorde-nous J'escorte et, dans ces flots d'enfer En nous montrant le gué, qu'il ait à prendre en croupe Ce mortel, qui ne peut, lui, cheminer dans l'air. —

couler , comme aussi les Gibeims cesslté en recourant à rartlflce dans

qui , par repréJuiIlles des violences sa comédie d'orthodoxie.

desGuelfes, ont fait avec eux assaut 26. Comprenez bien: Béatrice

de cruautés. Per violenxa in aliruù s'est séparée , si parti , de ceux qui

33. La gran hocca ne nous donne- chantent VA lleluia, c'est-à-dire des rait-elie pas le signalement du pré- chrétiens orthodoxes, et le sens voilé tepteur de Frédéric HP roy. ch. de ce vers ambigu est bien autSLix, note 13. tremenl significatif que le sens lit-

34. C'est que Dante vivant uni- téral, car celni-ci ne comporte mait Jusqu'aux pierres , leur don- qu'une manière voUairienne de dénait la vie d'après les procédés sec- • signer les bienheureux.

taires ignorés des morts, ce qui ne 37. Un deceuxqni ont dépouillé

laisse pas de les alarmer. de leurs biens, de leurs richesses

35 Dante tenait à bien constater les Albigeois, les Templiers et les

qu'il avait ébéï à une invincible né- exilés gibelins.

96 l'enfer.

A sa droite Ghiron ayant tourné la tête, Dit : « Gonduîs-les, Nessus ", vas, et si les arrête Quelqu'un de nos chasseurs, qu'il s'éloigne à rinstanLo Nous partîmes suivant notre fidèle guide " Le long de celte rive où le flot rouge, ardent, A ceux qu'il fait bouillir arrache , en les mordant, Des cris désespérés. Dans le sanglant liquide J'en vis qui se tordaient, jusqu'aux cils engloutis.

Ce sont là les tyrans, nous dit le grand Centaure ", Pleurant le sang versé , les pillages commis. De forfaits sans pitié le remords les dévore. Alexandre est ici, là le cruel Denys , Dont le joug désola la Sicile plaintive '^ Cette ombre dont là-bas, assez près de la rive. Sous ses cheveux si noirs n'apparaît que le front , Est celle d'Ezzelin, et cette autre au poil blond. Celle d'Obizzo d'Esté : une main parricide, Son ûls trancha ses jours , du fait sois bien certain ".

Vers le poète alors je me tourne " et, soudain ,

28. Encore le Centaure à la tunl- 32. Pour acquérir le droit de que perfide , doppia guarnacca, damner des Guelfes en foule et de Gony. faire notamment un tyran d'Obizio

29. La scoria fida; aussi Ta-t-ll et up parricide de son fils, parce suivi fidèlement à son tour, afin de qui! avait contribué à la mine de la se venger mort. maison de Souabe, en aidant Charles

30. Pourquoi grand? Parce qu'il d'Anjou à vaincre Manfred, Je fils sut se venger. de Frédéric H. U fallait bien sacri-

31. Le tyran de Phères ou peut- fier par-ci par-là un Gibelin. Or, le être même le Macédonien, pour avoir choix ne pouvait mieux tomber que renversé un vaste empire. Mais qui sur le féroce Ezselin. Encore est-ce sait si ce ne serait pas le pape peut-être avec l'intention de rejeter Alexandre III à qui Frédéric Barbe- sur le Saint-Siège la responsabilité rousse suscita trois compétiteurs, des barbaries auxquelles rhosUJité quand le Dionisio fero est évidem- des pontifes l'aurait contraint de rement Charles d'Anjou, dont la ty- courir pour sa défense , ce qui justirannie suscita les Vêpres siciliennes? fierait le double sens du vers

Il y a tout lieu de le supposer , pré- ^^^ ^^ ^,^^^^ ,, ^„^. ^^,^ cisément parce que le poète s'abstient, et sans doute à dessein, de 33. Pourquoi ce mouvement intoute Indication précise. terrogateur? Si non pour s'enquérir

Il me dît : •— En premier qu*il l'inslruîse et te guide ; Je ne suis qu'en second maintenant près de toi '*• —

Le Centaure plus loin portant ses yeux, je voi Des maudits, dont la tourbe en cet endroit foisonne, Enfoncés jusqu'au cou dans le flot qui bouillonne ". n me montre, tout seul, un fantôme à l'écart, En me disant : — Voilà celui dont le poignard, Osa percer, au sein de Dieu , dans son église, Ce cœur resté saignant encor sur la Tamise ".

Je vis, après, des gens qui tous soulevaient hors Du flot rouge la tête et la moitié du corpç : J'en reconnus beaucoup". Puis, de plus en plus basse, Jusqu'aux pieds, et c'est là que chacun de nous passe, • Seulement arrivait la rivière de sang.

De même, dit Nessus, que de ce côté l'onde, Ainsi que tu le vois, va toujours décroissant. De l'autre elle s'étend, de plus en plus profonde. Jusqu'où la tyrannie à jamais doit pâtir. La justice divine y fait là son martyr

du motif qui fait confondre avec 36.Dante n'ose pas même tracer le

des Guelfes un si chaud partisan de nom de ce grand criminel, car c'est

TEmpirc. Or Virgile, qui serait em-' Gui, le AU de Simon de Montfort,

liarrassé pour répondre clairement, général des Croisés. Mais c'en est

décline l'explication en renvoyant assez pour que vengeance soit tirée

Dante à Nessus, son guide, son mo- du père sur le fils, et pour donner

dèle , qui désormais, lui dit-il, doit à entendre quels sont ceux dont il

être, eh premier, son maigre en ven- n^cst pas.très-éloigné, mais dont il

dette, ne fait pas partie, parce qu'il ne prit

34. L'habitant de l'Éiysée s'efTa-^ point part à la croisade. Son crime çant devant un damné, un démon, apparent est d'avoir vengé la mort un être monstrueux I Virgile devait de son père sur le neveu de Henri III avoir de bien puissants motifs pour d'Angleterre, qu'il tua d'un coup de agir avec tant d'abnégation. poignard dans l'église de Viterb(\

35. Ceux-là sont les Croisés qui en 1270. Son crime réel fut d'ctre ont pris part aux massacres des , non-seulement vicaire de Charles Albigeois. 11 y aurait eu trop de pé- d'Anjou, mais encore fils du terrible ril à les désigner nommément, aussi vainqueur des Albigeois.

le poète va-t-il s'aviser d'un slrata- 37. Jf'où nous pouvons cnnclurc

géme facile à pénétrer pour appeler que in plupart de ceux-ci étaient des

l'attention de ce cùlé. ^ Florentin?, des Nuirs.

LENFM.

D'Attila, ce fléau cpii ravagea le monde , De Pyrrhus, de Sextus *■ ; elle y tient, de leurs yeux Éternisant les pleurs sous l'ardente rivière, Rinier de Cometo« Rinier Pazzo , tous deux , Qui sur les grands chemins firent si rude guerre ". Le Centaure, k ces mots, sur le bord nous laissa Et, retournant au gué, bientôt le repassa.

38. AttUa est maudit pour avoir dévasti^ le sacro-^alnt empire romain; Pyrrhus, pour ravoir attaqué à soo berceau; .Sextus Pompée, pour s'être ïévolté contre lui dans la personne du successeur de César, n n'y a pas de danger à désigner ceux-là par leur nom, sans aucun commentaire explicatif. Il en est tout autrement de ceux qui mirent à feu et à sang les domaines du comte de Toulouse.

39. Deux chefs de bande , Tun, Guelfe des environs deRomc, l'autre,

Gibelin de Florence. Ce dernier, chaud partisan de Frédéric 11, et d'accord avec lui, rançonnait les prélats sur lesquels U pouvait mettre la main, ce qui lui valut Texcommunication. Ainsi le recensement des damnés finit comme il a commencé,' en sacrifiant un Gibelin pour faire passer dix Guelfes , en rpjelant sur Rome te blAme de ces luttes fratricides, et en mettant au niveau des voleurs de ^rand chemin ceux qui avalent snlvi ses inspirations.

Nessud n'atteignait pas encore Tautre plage, Que déjà nous avait reçus un bois sauvage Où l'œil cherchait en vain la trace d'un sentier. Là nul feuillage vert sur l'arbre ou le bailler; Mais sombre et desséché , point de branches pompeuses Droites se balançant , mais torses et noueuses ; Nuls fruits, mais plant aride, en poisons seu} fécond ^ Les bétes fauves qui loin des guérets s'en vont Au plus épais fourré se cacher solitaires, Ont, entre la Gécine et les flancs de ce mont Où siège Cometo, de moins âpres repaires ^. La hideuse Harpie en ces lieux fait son nid S Celle qui , les chassant des Strophades , prédit Aux Troyens exilés de futures misères.

1* Voilà une région bien Blérile, bien désolée; nous verrons bientôt dans quels parages il faut la chercher, non pas en enfer, mais sur la carte dlUUe.

2. La désignation est précise, et Dons ne saurions méconnaître la campagne de Rome» comprise entre la Gécine, qui se Jette dans la mer près de Piombino et le bourg de Cometo, à quelques milles de Cività- Veccbia. Cette rivière sanglante, qui se tord an forme d'arc, nous a déjà mla sor la vole.

3. Fidèle à sa théorie des trois sens cachés sous le sens littéral, Dante met à contribution, dans ce chant, rÉvangiie, l'Enéide et saint Bernard. En elTet, nous lisons dans saint Matthieu, que l'homme privé de la grAce est semblable à un figuier aride, et dans saint Bernard : homo absque gratia est ut arbor stlves" tris, ferens frucius, quibus porci infernales^ ut Arpiœ, hic paseunfur. Or , nous verrons quels sont les pourceaux d'Enfer que le poète sectaire a voulu figurer dans ses Harpies.

100 l'enfer.

Ces oiseaux monstrueux, à sein et face humains, Qui dans celte atmosphère ouvrant de larges ailes , Ont plume épaisse au ventre , aux pieds griffes cruelles, Hurlent leurs cris plaintifs sur les arbres voisins \

Avant d'aller plus loin , me dit le sage maître , Sache que te voici , mon fils, que tu vas être Au deuxième pourtour ^ jusqu'à ce qu'à tes yeux S*offre dans son horreur un désert sablonneux. Observe , et tu verras des choses l'apparaître A ce que j'écrivis qui t'inspireront foi •.

J'entendais s'exhaler tout à l'entour de moi De sinistres clameurs et ne voyais personne. Étonné, je m'arrête et regarde et frissonne.

Il crut qu'à mon avis ces mille cris venaient D'êtres qui, s'y cachant, dans le bois se tenaient. Et me dit : — Si tu veux rompre un de ces branchages De tous les pensers vains , divers où tu t'engages Ne restera pas un. — Alors levant la main , D'un grand arbre qui s'offre à moi sur mon chemin Je détache une branche et, soudain , le tronc crie : —Pourquoi me mutiler? — Sous l'écorce flétrie, Qui se teint d'un sang noir, je l'entends de nouveau

4. Ces Harpies ayant un cou et Mesneurs, » va dire de plus belle

des visages humains, un large ventre M. F. de Sanetis à ses auditeurs

bien emplumé, c'est-à-diro bien XuT\no\s (Revue des cours publia du

garni, et des pieds nmé» de serres, 29 Juillet 1855), mais cette fois re

habitant de plus la campagne de sera peut>éire du professeur leur

Rome, on ne peut guère voir en elles expliquant doctoralement, au point

que les divers OnJrcs religieux dont de vue esthétique, ce que lui-même

les monastères et les propriétés se ne comprend pas, tout en procia-

trou valent en grand nombre aux mant qu'aujourd'hui « les commen-

environs de la ville étemelle. Les taires ne sont plus permis ». Foy.

ailes que leur donne le poète se- p.79desA^'^/.,cequelesPauliciens.

raient, si Ton veut, ou le manteau l)ranchc des gnosUques, entendaient

atrecté à certains d'entre eux, ou les par les oiseaux du ciel.

manches de leurs robes. Leurs 5. C'est-à dire dans la seconde

chants plaintifs seraient celui des section du septième cercle,

psaumes et des litanies. « Vous riez, G. Au livre m de FÊnéide.

CHANT Xlll. loi

S'écrier : — Que te sert de briser ce rameau? De pitié n*as-tu donc au cœur nulle élincellc "' ? Hommes aussi naguère et plantes maintenant , Ta main devrait pour nous se montrer moins cruelle, Quand notre Ame en reptile eût été se traînant ■. —

Gomme le tison vert qui d'un bout se consume Tandis que, hors du feu, l'autre extrémité fume Et se vide de l'air qui sort en gémissant; Ainsi du tronc blessé sortaient et voix et sang. Tel qu'un homme interdit je ne sus que me taire ït, tremblant, je laissai tomber la branche à terre.

Ame en peine, il n'eût point sur toi porté la main , Lui répondit pour moi le sublime écrivain , S'il avait accordé d'abord plus de croyance A ce que dans mes vers, qu'il a tant lus, j'avance. Ce récit incroyable est cause que j'émis Un conseil qu'il suivit docile, et j'en gémis. Mais dis-lui qui tu fus, afin qu'en récompense , Dans le monde où pour lui le retour est permis, Il ait de ton renom à porter souvenance.

L'arbre alors répartit : — De ce que tu me dis Le prestige est si doux que je ne sais me taire, Et puisse , à votre tour, ne pas trop vous déplaire

7. Traduisez si tous Toulez: N*a- taux. C'est ce que les Provençaux giraifl-tu pas soas quelque Influence exprimaient dans leurs strventef, de dame Piété? ^on hai tu spirito lorsqu'ils appelaient les membres di Piet<xte alcuno ? W était facile de du clergé, arbres auctomfials morts ; rimer par di pieià veruno, mais aussi voilà-t-il une forêt d'arbres adieu le double sens. desséchés; puis, U proclame que

8. Il y a ici une double allusion ces malheureux transformés en qu'il est impossible de faire passer plantes , fussent- ils des &mes de complètement dans une traduction, serpent, des vassales du gran terme. Le poète gibelin a voulu donner à par conséquent, on devrait avoir entendre d'abord que, sous l'in- pour eux les sentiments de dame fluence monacale, l'homme se trou- Piété à l'égard des siens , ben vall dégradé au-dessous de la brute dovrebb' esser la tua man più pia^ et réduit à la condition des végé- et les traiter en frères.

102 L*ENFER

Qu'en vous parlant de moi j*aie à m'éteudre un peu. Aimé de Frédéric, agissant en son lieu , Des deux clefs de son cœur je fus dëï)ositaire •. Je sus si doucement à mon gré m'en servir Pour rouvrir, le fermer, que j'en vins à ravir A tout autre que moi sa confiance entière. Avec foi je remplis mon royal ministère Jusqu'à perdre le somme et la paix de mes jours. Mais la prostituée, hélas! fléau des cours ", Cette commune mort, que Ton voit à toute heure De César, l'œil lubrique, épier la demeure ", Sut trop bien enflammer contre moi tous les cœurs Et, des flatteurs, par elle ameutés, la séquelle Me perdit dans l'esprit d'Auguste; mes honneurs Purent par lui changés en opprobre, en douleurs. Mon àme en ressentit une atteinte cruelle. Et je crus dans la mort fuir d'tojustes rigueurs, Innocent, contre moi ma main fut criminelle. J'en jure de ce tronc la racine nouvelle, A mon maître jamais je ne manquai de foi **,

9. Sous le rapport politique et sous qui que ce soit lui barrer le ehemin. )e rapport religieux ; les deux clefs II n'y a pas moyen de s'y méprendre correspondant aux deux glaives; à l'heure qu'il est , lorsque surtout car celui qui parle n'est rien moins nous la voyons appelée la mort que le chancelier Pierre Des Vignes, commune, ce qui ne saurait guère l'auteur du fameux sonnet par lequel s'appliquer ni à l'envie , ni à la flat- U était déclaré anx fidèles d'Amour, terle.

avec lesquels son maître désirait il. Envie on non, qui plus que la

faire alliance , qne ce dieu ou cette cour de Rome avait intérêt à péoé-

passion, mais plus véritablemeitt trer ce qui se passait dans le palais

cette religion, existait et que Pré* Impérial et à y ruiner le crédit de

déric 11 était un des plus fervents ceux qui gênaient sa politique P

parmi ceux qui la professaient. Voir 13. Mathieu Paris est le seul his-

p. 25, et surtout p. 457 et 468 des torien contemporain qui parie do

RëvéL, la réponse qu'Arrigo Baldo- chancelier de Frédéric 11, avec quel-

nasco faisait , au nom de Jf adonna, que détail, p. 602. Il est évident quil

à la déclaration de Frédéric. croit à sa culfiabilité. Mais Dante.

10. La prostituée de Babylone et qui voyait en lui un des pnunlert de 8odome, la louve qui ne laisse maîtres de l'art d'Amoar en Italie,

GHAIfT XIII.

De tous il mérita respect et l'eut de moL Puisque doit l'un de vous retourner à la vie, Qu'il relève, touché d'un pieux intérêt, Ma mémoire du coup que lui porta l'envie **.—

Le sage attend un peu, puis, voyant qu'il se tait ; —Ne perds pas, me dit-il, l'occasion propice A lui de t'enquérir et parle, s'il te plaît.

Et moi : — Sur le sujet où tu penses qu'il puisse Me satisfaire encor, daigne l'interroger. Moi, je ne le puis, tant je me sens affliger ^^

Le poète a repris : — Crois, &me emprisonnée , Qu'à ton gré ce mortel exaucera tes vœux ; Mais toi, veuille en retour nous dire dans ces noeuds Gonotment votre âme ainsi se désole enchaînée; Si de membres pareils, sans doute tu le peux, 11 adviendra qu'un jour quelqu'une se dégage.

Le tronc souffle avec force alors , puis en langage Se convertit ce souffle, k peine est-il éclos **.

Tun des apôtres de la secte, avait sed raisons pour faire de lui le martyr innocent de la prostituée de Babyione. Toujours esl-ll que Pierre Des vignes devint suspect à son maître, et, ce semble, avec assez juste raisoD , par saltef du peu de zèle dont il fit preuve au concile de Lyon, où Frédéric l'avait envoyé avec Taddeo de Suessa. En effet, ce dernier déploya aulant de vigueur que de talent, tandis que Pierre Des Vignes ne cessa de garder un silence mystérieux. (Voy. Sùniondi, Rép. /«., U 11,354.)

13. l/envle des flatteurs, oui, mais, dans la pensée du poète, qui souleva leur malignité contre ce loyal serviteur .<^ La prostituée, la ' meretrice dagli occhi putti ; celle qui domine dans Florence-Dlté, en proie, sous son influence, à l'eDvie,

à Torgueil et à l'avurlce. ( Voir ch.

VI et IX.)

14. C'est toujours , on la remarquera , en faveur des plus grands ennemis de Rome que Dante éprouve de l'attendrissement et de Tadmiration, lorsqu'il ne manifeste que baloo et mépris pour ses pontifes et pbur ses partisans dévoués. Ici 11 ne peut parler, tant les forfaits de dame Piété lui soulèvent le cœur , tania Pietà m'aceora.

15. Bien mieux, il se convertit eo vers à mesure qu'il s'exbale de son cœur brûlant de l'amour sectaire, comme il advenait des désirs de Dante, SpiriUlH d'amors, qui en prenant l'air diventanêotpiri, e'està-^tre, vern, (Voy, la Canionê:A^ mor ehe nella tnente mi ragiQna.) U s'agit dono ici Gertalnemeot des compositions poétiques dtt cbince^

LENFER.

Ma réponse sera complète en peu de mots : Quand se sépare une âme, en son orgueil extrême, Du corps dont elle s'est arrachée elle-même, Au septième circuit la dépêche Minos.

Dans ce bois elle tombe et, sans choisir sa place, Sur le sol va s'abattre où Fortune la chasse. Elle y germe bientôt, comme un grain de froment; Elle y croît tige, en arbre ensuite se formant; Se repaît la Harpie à même son feuillage , Et sa morsure aui cris de douleur fait passage *•. Pour retrouver aussi nos dépouilles un jour, D'ici nous sortirons, au monde de retour; Mais sans qu'une de nous jamais s'en revêtisse. Ce qu'on répudia soi-même, c'est justice D'en demeurer privé. Là nous les traînerons Et nos corps désormais, dans la forêt funeste, Se verront suspendus chacun à l'un des troncs Où, pour l'éternité, notre âme en peine reste *'.

Près de l'arbre, attentifs, nous ne le quittions pas. Dans l'espoir qu'il allait en dire davantage, Quand nous fûmes surpris par un soudain fracas. Comme celui qu'entend le chasseur, au passage

lier, qui en fit beaucoup en Thonneur de Madonna. Or, on doit être convaincu que la Madonne des Gibelins n'est pas celle des GueKes.

IC. La Fortune, qui chasse ces pauvres ànies de suicidés, comme le trait lancé par une arbalète, nous parait faire allusion à quelque loi de l'Éullse, attribuant leur héritage avec le soin d'inhumer le corps à tel ou tel monastère: Car nous avons vu que la Fortune était la figure de la Papauté, au moins sous son aspect politique et gouvernemental. On comprend dès lors que ces capitaux et ces domaines a'accumulant dans

les mêmes mains, fais^eni que bientôt la plus petite semence devenait un arbre à la végétation puissante, dont les feuilles , le revenu annuel, nourrissait les voraces Harpies, en dépit des gémissements des tiéritiers dépouillés, qui donnaient ainsi issue à leur douleur, al dolor finestra.

17. IL y a là tout à la fois une adhésion hypocrite h la doctrine de r Église qui condamne h; suicide et une proposition hérétique dans cette exception portée contre les suicidée, lorsque l'Église enseigne pour tous la résurrection do la chair.

CHANT XIII. t05

Qui se tient aux aguets, quand vient le sanglier, Qu'au loin la meute aboie et craque le hallier.

Vers la gauche ", je vois sur la lande sauvage Deux Esprits nus, saignants, s'enfuir par la forêt, Brisant sous leur effort ce qui se rencontrait Le premier en avant criait : — Mort secourable , Viens, ô viens à mon aide ". — Et l'autre, à qui parait Trop tarder sur ses pas, d'une voix lamentable Lui crie en haletant : — Tes jambes, ô Lano, Ne jouaient pas si bien au combat de Toppo ". —

Puis, peut-être, sentant que lui manque l'haleine, D'un buisson il se couvre et , tremblant s'y blottit. D'aboiements furieux la forêt retentit.

Comme d'ardebts limiers dont on lâche la chaîne, Des chiennes au poil noir, meute avide, contre eux S'élançaient en hurlant, et sur le malheureux Tapi dans le buisson leurs crocs se conjurèrent; Sous les rameaux brisés elles le déchirèrent, En emportant au loin les douloureux débris ".

Mon guide par la main en ce moment m'a pris. Il me mène au buisson pleurant par les blessures Dont l'avaient mutilé de sanglantes morsures. Et qui dit : — A quoi bon, Jacques de Saint-André, Te repairer sous moi contre cette avanie " ? De quoi fus-je complice en ta coupable vie " ?

18. Nous savons que de ce côté il de hurlements grassement payés, ne peut Tenir que des Guelfes. Mais II est plutôt à supposer que

19. Les vassaux de la Mort, c'est- celte meute avide et cruelle est la à-dlre les partisans de la Papauté» figure des agents de rinquisitIon,que devaient naturellement l'Invoquer à h\ guciflsme de ces suicidés n'empéleur aide. chait pas de flairer chez eux l'im-

20.En 1288, où les Siennois furent pieté, dont leur conduite déréglée

défaits par les Gibelins d'Arezzo. faisait assez foi pendant leur vie.

21. Les Harpies pourraient Mon 22. Autre Guelfe de Padoue, ayant,

s'être transformées ici en chiennes comme hî prcmier,*dissipé follement

noires faisant leur pâture de la dé- son patrimoine.

poulUe des suicidés, acquise au prix 23. Quelle difTérencc , on Ta déjà

L ENFER

Le maître , s'arrétaat au buisson éploré , Demande : — Qui fus-tu, toi qui par tant d'atteintes SoufOejs avec le sang de douloureuses plaintes ?

Et celui-ci répond : — 0 vous qui de vos yeux Contemplez le ravage affreux qui me mutile, Près du triste buisson daignez d'un soin pieux Recueillir ses rameaux. Je suis de cette ville Qui jadis échangea son ancien protecteur Contre saint Jean-Baptiste, aussi, pour son malheur, Le premier, dans son art la rendant inhabile '\ L'aflligera toujours; car n'était que du dieu, Sur le gué de TArno, reste encore un vestige *S Aurait bien vainement le peuple qu'il afflige Relevé la cité qu'Attila mit en feu« Et quant à mon destin, puisque tu veux l'apprendre, Je fis de mon logis un gibet pour me pendre *S

remarqué, entre le traitement que le poète faiit subir aux Gibelins qu'il réTère et aux Guelfes qu'il bait et méprise ! Dans ce chant encore , le chancelier de Frédéric II nous apparaît métamorphosé en un grand arbre fruitier, pruno, tandis que les trois malheureux Guelfes qu'il met en scène, deviennent des buissons épineux, de misérables broussailles.

L'un est un gentilhomme de Sienne qui , plutôt que de fuir, se jette en brave dans les rangs ennemis et s'y fait tuer. 11 le signale comme un suicidé, lui supposant la volonté de ne pas survivre à sa ruine amenée par de folles dissipations. Il lui fait invoquer la Mort, pour donner à entendre que ce Lano compta en vain sur le secours de Rome pour relever sa fortune. L'autre, Jacques de Saint- André, dont il est railié dans sa dé> tresse, est un Guelfe de Padoue qui donnait à ses amis des fêtes illuminées par l'incendie i les maisons de

ses métayers y brûlaient en guise de lampions. Enfin, le troisième est un guelfe florentin dont il ne daigne pas même tracer le nom.

24. Le dieu Mars, ancien protecteur deFlorenee païenne, lui gardant rancune pour s'être mise aous le patronage du Précurseur, en la rendant inhabile à Tart de la guerre, en dépit de saint Jean -Baptiste, ce qui est peu orthodoxe, on en conviendra.

25. Cette allusion à des débris informes d'une vieille statue de Mars, qu'on voyait encore en 1337 sur un pilier du vieux pont à Florence, est jetée ici comme préparation à certaines paroles dont nous aurons à expliquer le sens caché, ch. xvi du Paradis.

26. Peu importe que ce soit le dissipateur Rocco des Mozù ou le juge Lotto des Agh désespéré de s'être laissé corrompre pour rendre un jugement inique.

L'amour du sol natal m'induit, la charité , A ramasser rameaux et feuilles, pour les rendre Au buisson, dont la voix ne se fait plus entendre. Puis du bois nous gagnons alors rextrëmité, Où du second giron nous, passons au troisième S Terrible s'y montrait la justice suprême.

Pour bien rendre l'aspect à mes regards offert, Je di& que nous gagnons une lande , un désert Dont le sol à jamais repousse toute plante. L'entoure la forêt aux accents douloureux , Comme enceint celle-ci la rivière sanglante *; Là, sur l'extrême bord arrêtés tous les deux , Un sable dense, aride attriste au loin nos yeux : Tel celui qui couvrait cette plage brûlée Qui des pieds de Caton autrefois fut foulée *. 0 vengeance de Dieu, combien d'un juste eSroi

l.Nont sommes toujours au sixième cerele infernal , dJTisé en trois idrens ou eercles concentriques, dont le second est formé par la forêt, le troisième par une zone de sable brâlant, chacun d'eux sur un même pian.

3. Tout le monde sait que tel est l'aspect de la campagne de Rome , véritable désert, entouré à cette époque, bien plus encore qu'aujour-

d'hui, d'une ceinture de bois et de forêts, où le Tibre s'enguirlande en forme d'arc à la double courbe, V^ ghirlanda.

3. La terre d'Afrique, contrée d'ignorance et d'esclavage, où se réfugia Caton, ennemi de César, afin d'indiquer que cette section infernale est atrectée au châtiment des ennemis de César.

L ENFER

Doivent trembler ceux-là qui, (Fune àme troublée , Liront ce qui s'offrit trop réel devant moi * !

J'aperçus des troupeaux sans nombre d'âmes nues, Qui pleuraient, endurant des douleurs inconnues, Et paraissaient pAtir sous différent arrêt \ Une part, sur les reins était gisante à terre, Restait l'autre accroupie et, le front bas, souffrait; Continuellement cheminait la dernière •.

Plus de damnés allaient h l'entour s'agitant Qu'on n'en voyait couchés, d'angoisse sanglotant; Mais de ceux-ci plus haut criait la peine amère '.

Sur l'arène partout, lentement, à flocons Pleuvaient de larges feux. Tombe ainsi sur les monts La neige, quand le vent ne s'y fait plus entendre *. De même que jadis vit dans l'Inde Alexandre D'en haut sur son armée , au lieu de blancs frimas, Des flammes jusqu'à terre, cncor vives, descendre.

4. Surtout lorsqu'ils verront sur qui sévit cette \engeance redoutable.

5. Elles pleuraient; c'étaient donc des âmes gueires, mais subissant une loi différente, diversa kgge, en raison des nuances qui divisaient le parti , de son hostilité contre l'Empereur ou contre la secte religieuse qui l'appelait comme un Messie, pour l'aider à écraser la prostituée.

6. Ces trois postures différentes Indiquent le genre des méfaits : ceux qui sont sur W. dos, la face en haut, se sont rebellés envers l'Empereur, représentant de Dieu sur la terre :

ce sont les criminel de lèse-majesté divine; ceux qui sont accroupis, les yeux à terre, sont les coupables du crime de lèse-majesté humaine , ceux-là qui ont méconnu les décrets de la providence impériale désignée, nous l'avons vu, sous le nom de Na-

ture ; enfin ceux qui s'agllent saoa trêve ont péché envers l'art d'Amour, que nous savons être comme le petit fils de /a Nature t c'est-à-dire qu'il» ont été Gibelins sans avoir voulu adopter la foi religieuse des sectaires de leur parti ; à l'opposé de Guido Gavalranti, sectaire en demeurant Giieifc, par respecihumain, par liens de famille, ou par calcal politique.

7. Ceux qui avalent péché contre l'art d'Amour devaient naturellement être plus nombreux que tes criminels de lèse-majesté, mais le forfait de ces derniers étant plus grand, il entraînait un châtiment plus rigoureux.

8. Le texte porte : « sur les Alpes ; > on peut donc être assuré que FOUS peu il sera question de Brcscia.

Au point qu'il lui fallut aux pieds , par ses soldais, Faire fouler le sol, pour que, n'y trouvant pas D'aliment, s'éteignît plus vite l'incendie •; Tombait ce feu de même , en éternelle pluie Et, sous l'averse, au loin le sable s'enflammant, Gomme au choc de l'acier soudain l'amorce brCde, Redoublait la douleur d'un immense tourment *\

Sans fin des malheureux la foule gesticule, Se démènent leurs mains, secouant cette ardeur, Dont chaque atteinte vient raviver leur douleur.

Je rompis le silence et dis : — Mon sage maître, A qui rien ne résiste en ces lieux, sauf peut-être. Sur un hostile seuil, ces démons, ces maudits " , Quel est ce grand qui , là, gît les membres roidis, Et semble défier Forage qu'il essuie De le faire fléchir sous son ardente pluie " ?

Le réprouvé, sans doute , ayant compris d'abord Que de lui je m'enquiers à mon guide, s'écrie :

Tel on m'a vu vivant , tel encor je suis mort : Que lasse Jupiter le bras qui lui martelle ' Ce foudre dont les traits me ravirent le jour; Aux fourneaux de l'Etna qu'il lasse tour à tour Ses autres forgerons ; qu'à son aide il appelle , S'écriant : «Bon Vulcain, à moi!» comme à Phlégra; Que de tout son courroux encore il me foudroie ,

9. Alexandre pourrait bien figurer un vaste incendie, dont Rome était Ici aux lieu et place de Henri VII, Vinépuisable foyer.

s'efforçant en vain d'étouffer Tin- il. Les Noirs de Florence fuient

eendie guelfe sous les pieds de ses en effet les seuls qui résistèrent avec

Allemands. succès au monarque que Dante

appelait son seigneur et son maître.

10. Toute cette région enflam- 12. Quel grande étant étendu sur mée , avec son sable bnliaut , son le dos, git, giace, ia fac« tournée vers Phlégéton , sa pluie de feu , figure le Ciel ; nous pouvons en conclure Tardeur, le zèle fanatique des Guel- que c'est un criminel de lèse-majesté fes , se propageant au loin comme au premier chef.

L ENFER

Sa rengeanee impuissante avortera sans joie ".

D'une voii forte, alors mon guide lui parla. Plus haut qu'il n'avait fait encore jusque-là ** :

0 Gapanëe, ainsi tu souflEres davantage Parce qu'en toi survit toujours l'orgueil fatal. Pour punir dans l'enfer cet orgueil sans ëgal n n'est qu'un seul supplice et c'est ta propre rage.

Puis, vers moi se tournant, d'une plus douce voix, Il ajoute : — Mon flis , il fut l'un des sept rois Ligués pour assiéger Thèbes. Il eut, sur terre. Et montre avoir cncor pour Dieu haine et mépris; Mais, comme je l'ai dit, dans ce sein qu'elle ulcère. Sa fureur d'un tel crime est le trop digne prix ".

13. Cei blasphèmes mythologiques n'ont d'autre but que de faire illusion , ik force de couleor locale , sur le personnage mis en scène.

14. n est & noter que Vlr^dle prenâ la parole en ce moment, non à titre de maestro , mais à titre de duca, dans le sens de dux, chef de guerre, et que son Indignation, ma«nlfestée par l'éclat Inusité de sa voix, naguère enrouée, provient de ce qu'il s'identlfle atec le Jupiter Impérial.

15. Celui dans li^quel Dante a jugé convenable de ftùre revivre le géant Capanée, n'atait point assise Thèbes; son crime était de l'avoir défendue. Son prénom de Tebaldo suggéra évidemment au poète cette assimilation , de même que Torlno lui avait donné l'idée du Mlnotaure. Gomme Capanée, en effet, Tebaldo Brissato s'était déclaré contre le Jupiter Impérial et contre Apollon , dieu de la Lumière , en faveur de Typhon , le démon des Ténèbres (roy., dans la Hev, dei Deux'-Mondes y déc. 1853, p. f tf70,le savant article dans lequel II. liOais Binant a fUt pour Eschyle ce que nous tentons pour Danle).

Nous avons dit, dans not RMUiL, p. 181 , en citant quatre chroniqueurs contemporains , qu'on peut consulter dans le t xn de Moratori, que Tebaldo Brissato avait été fait prinoe par Henri de Luxembourg, et nommé vicaire impérial dans Brescia, d'où 11 avait été chassé, et oA il le réintégra : de là, peut-être, le mot oitise, qui n'a jamais signifié auedià. De prince à grand , et de grand ft géant, la progrttsion estd'autant plus logique qu'on verra Dante meUre princes et rois en scène sons ta figure de géants. A la sui^^on des Noirs, partisans de Tipbon, qui dominaient dans Florence, Tebaldo- Capanée fit se révolter Brescia contre son bienfaiteur, auquel, dans son orgaell. Il prodigua les outrages, « méprisant en toutes choses, dit Corio, la majesté impériale. » Ebhe Dio in disdegno, II fit ainsi de Brescia une vraie Thèbes, il la constitua telle, et fut ainsi un de ceux ch' atsiser Tebe. Comment traduire celaf Bientôt , assiégé par Henri VII, fl tomba de cheval dans une sortie et fut trouvé blessé parmi les cadavres, couché sur le dos, ore resupino, dit

CHANf XIV.

lit

Sais mes pas et prends garde où le sable est torride De mettre encor le pied ": longe toujours le bois ".

Nous marchons en silence et bientôt j'aperçois , Sortant de la forêt, une onde au cours rapide, Dont la teinte empourprée encor me fait frémir ". Comme, à Viterbe, on voit de la terre surçir L'eau du Bulicamé, propice aux pécheresses , Qui vont se partageant entre elles ses lai^esses , Parmi le sable .ainsi ce ruisseau descendait **. Ses berges et son lit, le bord qui s'étendait D'un et d'autre côté s'étaient durcis en pierre ".

Ferreto de Vfcence, ce qui motive la position donnée à Capanée. Conduit deyant l'Empereur, il conserva en sa présence son arrogance hautaine.

Pressé d'écrire aux assiégés, pour les inviter à se rendre , il leur recommanda au contraire une résistance désespérée : Scripsii ut wrbem defenderent, disent Riccobaido de Ferrare , Jacopo Maivizzi et Ferreto de Vicence ; ce qui lui Talut d'être condamné â être tiré à quatre che^ Taux , mais ne Se fit pas fléchir un instant. Cette léslstunc^ désespérée de Brescia ayant sauvé Florence, et par suite amené les revers , puis la mort du Jupiter impérial, on comprend le courroux de Virgile-Dante contre Tebaido-Capanée , cburroux qui le fail tonner contre le rebelle endurci d'une voix plut forte qu'il n'a jamais fait. Voy», pour son supplice , Jean Flamma , Manipulus florum, ch. 1 50, et Storia di Parma, apud Muratori, t. xii, p. 731.

16. Cet mcore est à remarquer, car il signifie, après rinvitalion que Virgile vient de faire à Dante de gaiyre sa trace monarchique : songe à ne pas retomber dans le péché guelfe en remettant le pied sur ce sol embraséiimage des fureurs et des

violences du parti anti-impérialiste.

17. 11 n'avait donc pas encore mis le pied sur le sable embrasé. .

18. Florence guelfe , la Città roggia, portait la fleur de lis et la herse de gueules, c'est-à-dire ronge, en champ d'azur avec la croix, aussi de gueules, en champ d'argent.

Voy, Bonoli, HisU de Forli, liv. vi, p. 130, Paul Jove, dans son éloge de Castruccio et J. Villani, viii.

19. Viterbe, comme tant d'autres villes d'Italie, était à -cette époque divisée en deux factions, quoique les Guelfes y dominassent, au témoignage entre autres de Maranconi, dans son ïlittoire de Vise; et ceuxci sont les pécheurs ou les pécheresses qui se partageaient les ondes ou les faveurs du BuUcame, Image du Phlégéton. Notez que ces pécheresses de Viterbe étaient des prostituées. Fellciano Bussl , SU)t. di yiterbo, part. 1, llv. xxxv.

20. Parce que tout ce qui se rattache à l'église bâtie sur Céphas qui était pierre, devient pierre, masse brute, privée de sensibilité et de raison, pour Dante, qui maintiendra Jusqu'à la fin cette allégorie, dont la source est assurément très-orthodoxe.

112 L^ENFER

Je vis que là nos pas auraient libre carrière ".

De tant d'objets divers qu'ici je t'ai montrés, A partir du moment où nous sommes entrés Par la porte qui n'est à personne interdite ", Rien à toi ne s'oflrit encore qui mérite D'être plus remarqué que cette onde, absorbant Tant de flammes , sur elle éteintes en tombant.

Ces mots étaient sortis des lèvres de mon maître, Aussi je le priai de vouloir bien repaître Le désir qu'en mon âme il avait excité.

Il reprit à l'instant : — Un pays dévasté Siège au milieu des mers, on l'appelle la Crète ", Dont le vieux souverain vit le monde habité Par une race chaste et pure, au cœur honnête "; t Un mont s'y dresse altier, que couronnaient jadis Le chêne et le cyprès , d'où F eau coulait limpide « ; On le nomme l'Ida, qui, maintenant aride, Est comme tant de lieux désertés et vieillis «. Rhéa lui confia le berceau de son fils

21 . A la condition de revêtir lui- ont eu la prétenllon de faire rcYÎyre, même l'apparence de pierre, sauf à afin de régénérer r Italie, pays ruine, se déplétrcr, spietrarsi, comme il corrompu par Tinfluence de la pale dit dans sa canione à Madonna pauté, paese guasto.

Pieira. 25. On n'a que le choix à Rome

22. Celle de TEnfer, ou celle de ^^ montagne qui figure id rÈgllse catholique ouverte à lous, à j.j^^^^ ^^ j^^j^y qu| g-gn écoule, est, la condition de se soumettre à Tau- y^^^ ^.ç^ souvient, la figure de la lorllé qui y règne. doctrine. Cette aflfeclatlon à répéter :

23. Le poète sait fort bien dire Ici ^^^ s'apella Creta, che si chiama Creta et non plus Creti. Or, celte j^^ comme s'il craignait une m6- Créte-ci s'appelle Rome ; car si la j^^^ n'est-ellc pas remarquable de ville des Pontifes ne s'élève pas au ^^ ' ^ ^i^ virgile s'adressanl à milieu de la mer, elle est située Danie?

entre les deux mers Tyrrhénlenne . ^. . *• i>^«.«

et Adriatique, ou si l'on aime mieux 26. La métaphore conlmue, Rome

au point central de la Méditerranée qui ne répand plus la pure doctrine

qui s'étend également à sa droite et et dont la populaUon est redu. e à

à sa gauche, in mexzo Imar, près d'un vingUème de ce qu elle

24 Par les chrétiens de la prlml- fui, est déserte et viellbe, comme

Uve Église, que tous les hérétiques une chose en décadence, cosa neta.

CHANT KIV.

Et, poui' plus de mystère, en la discrète enceinte, Faisait pousser des cris, pour étouffer sa plainte *'.

Tout droit, au sein du mont se tient un grand vieillard ", A Damietle tournant le dos, et son regard Vers Rome dirigé, comme si dans sa glace Il se mirait lui-même ". Et sa tête et sa face Sont d'or pur, d'ai^ent fin sa poitrine et ses bras. Le reste de son buste est d'airain ; jusqu'en bas Il est de fer, hormis son pied droit, tout d'argile ; 11 pèse plus pourtant sur cet appui débile ".

27. Personne n'a fait attention que rea, en italien , signifie tout à la fols Rhée et crioiinelle, perverse, scélérate ; or Dante n'a pas manqué de tirer parti de l'amphibologie :

l'Église, crlaiinelle à ses yeux au premier chef, devient donc pour lui la perverse, la coupable, elle est Rca. Le pape, flls aîné de TÉglise, qui est en même temps son chef, sa transforme par suite en fils de Rhéa, écrit, comme en latin, r«a.]lestle Jupiter romain, lançant les foudres ec • ciésiastiquesetjlorsqu'll pleure^c'està-dlre lorsqu'il fait acte de Guelfe , le clergé, comparé aux Curetés, aux Cor^ibantes, ces saltimbanques effrontés (voy. Apulée, Ane d'or], pousse de bruyantes acclamations.

Si chaque mot n'a pas la portée sectaire que nous signalons, à quoi bon tout ce préambule mythologique pour arriver au grand vieillard, à ce Vieux de la montagne dont les larmes sont la source des fleuves infernaux? Pourquoi l'Ida lui est-il assigné pour séjour, sinon afin d'amener ce nom de Rhéa, sous lequel Cybèle est le moins souvent désignée, en l'appliquant peiildcment à l'Église catholique. Ce n'est pas, au surplus , la seule fois que Dante ait Imposé à rÉglise romaine ce nomépithètc de Rea, Qu'on veuille bien

lire la première strophe de la Canzone : Amor, dacchè convien pur eh* io mi doglia, on y trouvera ces vers :

. , .s* m éai porta/ ^uanto Iorm0nio, Fat SigHor mh, eha inanti al mio taorirt Quetla iii per nu not po$ê€ udira :

Ch0 •« inUndênt eîo eh' ia dtntra ateolto, PfiTA faria men MIo it <ue b«l vollo.

Nous savons qui est dame Piété et nous Yoyons ici que c'est bien elle qui est Rea.

Page 1