Elle a déjà retenti, en elfei
bien plus d'une fols, en variant ses modulations , mais toujours sur le même ton.
4 . L'inscription de Mort, à la porte de l'enfer, nous a déjà prévenus que Dante se constituait lui-même l'organe et l'exécuteur dea arrêts de la justice suprême. 11 ne fait que les enregistrer dans les trois Cantiques de sa Comédie, et il faut reconnaître qu'il y déploie , comme il ie dit , un art consommé.
CHANT XlXt 161
Dans ses parois de pierre * et dans le sol, des creux , Tous de grandeur égale et tous de forme ronde; Aucun ne me parut, dans le roc s'allongeant, Moins ample que ceux-là qui, dans mon beau Saint-Jean, S'ouvrant autour des fonts, serrent de baptistère, Et dont un fut par moi brisé même naguère, Pour sauver un chrétien qui dedans se noyait; Soit dit, pour détromper qui faussement croyait •.
De chacun de ces trous à la gueule béante Sortaient les pieds, moitié des jambes d'un pécheur, Jusqu'au mollet, le reste au roc inférieur Plongeant. La flamme au vif leur rongeait chaque plante, Et si fort se tordaient leurs jarrets, de douleur. Que n'aurait pu d'un câble y tenir la vigueur. Comme sur un corps oint , en voltigeant , circule La flamme à la surface, avec bien plus d'ardeur. Du talon à l'orteil ainsi le feu les brûle '.
Maître, quel est celui, dis-je, d'un tel effort. Plus que ses compagnons, qui s'agite^et se tord, Que mord la flamme aussi plus rouge et plus active ' ?
Je vais, si tu le veux , pu la berçc est déclive Te porter, me dit-il , et de sa bouche alors Tu sauras ce qu'il fut, quels ont été ses torts.
5. Piena la pietra Hxida, iow-' nous sommes su fllsamment antorlsé jours la pierre de l'Église cnlho- h ne pas prendre les mots au pied Uqup, carrière, pelraja, inépuisable de la leltrc.
pour lui. 7. Qui sait s^ par ces mots le
6. Il y a Incontestablement une cose unie, le poète sectaire n'a pas signification sectaire dont le sens voulu faire allusion au salnt-chréme nous échappe dans cette allusion au et à l'onction sacerdotale qu'il febaptlstère de Florence. Quant à Ta- ralt ainsi passer de la tête des ponnecdote relatée par tous les com- tlfes prévaricateurs à leurs pieds» mentateurs sur cet enfant que Dante pour indiquer qu'ils foulèrent aux aurait arraché h la Ifore en brisant pieds leurs devoirs les plus sacrés ? )a pierre, nous n'en croyons pas un 8. La flamme est plus rouge, mot,ctpour cause, dans l'acception pour indiquer une nuance guelfe ordinaire que la phrase littérale plus foncée; puis tous ces trous comporte. U semble que jusqu'ici sont creusés dans la pierre.
152 l'enfer.
Et moi : — Ce qui te platt me platt, quoi qu'il arrive, Ma règle , tu le sais, ma loi c'est ton vouloir, Puis , ce que tait ma bouche à toi se laisse voir •.
Au quatrième bord passés, nous le suivîmes, En tournant sur la gauche, et plus bas descendîmes Vers le fond rétréci, de trous partout percé. M'y porta le bon maître entre ses bras pressé, Et ne m'y déposa que près de la géhenne Où cette ombre, des pieds, en pleurant , se démène ••.
0 toi, qui que tu sois, m'écriai-je, âme en peine, Dont, comme un pal, en terre est le chef enfoncé, Parle-moi , si tu peux. — A l'ouïr je m'apprête , Ainsi que fait le moine écoutant l'assassin Qui, dans le trou fatal ayant déjà la tête. Le souffle haletant et la terreur au sein , Vient de le rappeler, pour que la mort s'arrête **.
Est-ce toi, Boniface, ici planté déjà, Cria-t-il? A tort donc l'arrêt me présagea De qudques an^ plus tard en ces lieux ta venue. Se peut-il que sitôt ton &me soit repue De cet or qui, par dol, t'enhardit à ravir La belle épouse, puis de coups à la meurtrir *' ?
0. Virgile et Dante ne faisant n. Celui dont le poète attendu
qu'un, le dialogue est de l'homme à réponse est un pape, et c'est à un
sa pensée. perfide assassin qu'il le compare ;
10. C'est tellement un parti pris tout ])ois fait flèche entre ses maios. de faire pleurer certains damnés,
que Dante nous montre celui-ci, 1 2. On accusa Boniface VllIdV
dont on ne peut voir la face, pieu- voir abusé de la crédulité de Pierre
ranl, con la xanca, c'est-à-dire avec Céleslin, pour lui faire abdlctoer la
la patte, comme pour exprimer tiare et pour lui succéder sur le
qu'il papisait avec ses pieds, faute trône de saint Pierre. D'un caractère
de pouvoir encore donner la béné- impérieux et violent, il eut de vifs
diction avec la main. Mais toutes ces démêlés avec les Colonna et avec
irrévérences sont d'un excellent ca- Frédéric H. Les actes de simonie
thoiique. Pourquoi Voltaire n'a-t-ii auxquels il eut recours dans l'inlé-
pas eu révélation du procédé ? il au- rét de sa politique et de sa famille,
rait été béatlûé en compagnie de sont considérés par Dante comme
l'AUgbieri. autant de coups portés à l'Église.
GUANT Xl\. 153
Je restai comnie ceux qui, ne pouvant comprendre Ce qu'on leur dit, sont là sans savoir où se prendre, Ni que répondre. Alors Virgile, près de moi : — Réponds-lui : Je ne suis pas celui que tu croi. — Ainsi fis-je aussitôt, prompt à suivre son ordre. De l'Esprit, à ces mots, je vis les pieds se tordre; 11 soupira, puis dit, la voix pleine de pleurs ** :
Que veux-tu donc de moi? Si te tient tant d'envie De savoir qui je suis , que parmi nos douleurs Tu descendis ce bord, apprends, en l'autre vie , Du grand manteau papal que je fus revêtu. Hélas ! rien n'est plus vrai, je suis ce fils de l'Ourse A pourvoir les Oursons, qui, d'un soin assidu Se voua, ne cessant de mettre dans sa bourse, Et qui dans celle-ci vint tomber confondu '*. Sous ma tête sont ceux qui dans la simonie , Nombreux, m'ont précédé ; leur foule , ici punie , Par cette fente fut entraînée avant moi ". Plus loin j'y tomberai, telle est la dure loi , Lorsque viendra celui pour qui j'ai pu te prendre , Quand je t'ai , me trompant d'abord , interrogé. Maïs déjà, les pieds cuits, le front en bas plongé Dans ce trou, j'ai souffert plus longtemps à l'attendre, Qu'il n'y demeurera , le pied rouge et rongé. Planté la tête en bas "• Doit venir à sa suite,
13. En parlant comme peut le destinécd à lui faire 8ubir la peine du faire un Guelfe, con voce di pianto, talion.
C'est pourquoi il dit la bella donna I5. Per la fessura dellà pielra,
ci le gran manto, pour designer La simonie produisant TefTet d'une
l'Ëglise et la Papauté. lézarde dans les fondements de TÉ-
14. Nicolas 111 était de la famille glise, dans cctle pierre sur laquelle des Ursins, Orsini, dont la traduc- clic est bâtie.
Uon exacte est oursons. On repro- IG. De 1280, époque de la mort
cbait à ce pontife son népotisme et de Nicolas 111 y à 1300, date ficlivc
son avidité ; les Malcspoches de- du voyage de Dnntc aux enfers » il
vicnnentcncongéqucncc des bourses s'était écoulé vingt ans, et un In-
L ENFER
Du couchant , un pasteur sans loi , dont plus hideux ^'
Seront à tous égards les actes, la conduite,
Tel qu'il convient enfin pour nous couvrir tous deux.
Ainsi que ce Jason dont, dans les Macbabées,
On lit qu'un roi puissant l'aida de sa faveur,
Celui qui sous sa loi tient les Gaules courbées
Pour lui se montrera doux et chaud protecteur ".
Peut-être fut d'un fou ma réponse et trop flère *• : Lorsqu'il remit les clefs, dis-je, aux mains de saint Pierre, Le Seigneur requit-il de lui quelque trésor? Non. Suis -moi, lui dit-il, viens avec mes apôtres. On ne voit nulle part que Pierre, ni les autres, En place du félon en proie à son remord , Aient élu Mathias à prix d'argent et d'or. Demeure où te voilà : trop juste est ton supplice. Garde bien tout ce lucre acquis par l'injustice , Qui de Charles te lit l'adversaire orgueilleux ".
tervalle de onze années seulement sépara la mort de Boniface VI 11 de celle de Clément V, son successeur, le pasteur senxa legge dont il va élre parlé.
17. Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, né à Villandraut (Gironde), élu pape sous le nom de Clément V, par l'Influence de Philippc-le-Bel.
18. 11 est dit au ch. iv, llv. ii des Machabées, que Jason, frère d'Onlas, obtint d'Anliochus sa nomination au pontiflcat, moyennant trois cent soixante talents d'argent , plus une redevance annuelle de quatrevingt laicnts. Or, pour satisfaire l'avidité de son protecteur, Jason dut dépouiller de ses richesses le temple de Jérusalem. De pareils rapprochements, dont l'Intention est évidente, n'exigent pas de longs commentaires; on voit que raffaire
du Temple se retrouve au fond de tout cela.
10. Troppo folle, porte le texte, afln de donner à entendre que , au point de corruption où l'Église était arrivée, il y avait presque folle à rappeler les temps de l'apostolat.
20. Charles d'Anjou, ayant refusé une des nièces de ce pontife pour femme de son neveu, en disant:
Bien que le pape ait les pieds rouget, il n'est pas d'assez bonne maison pour s'allier à celle de France, s'allin ainsi son inimitié. La mal toUa moneta fait allusion à l'argent donné par Jean de Procida i\ Nicolas Ul, afin de ne pas l'avoir pour adversaire lors de la fumeuse conjuration des Vêpres - Siciliennes. En elTet, VOU, C, s'exprime ainsi : Coi^n^^ papa fu corrotio per pecunia da messer Gian di Protida, irattatort délia rihellione di Sicilia, e d9i
Ah ! n'était mon respect pour les clefs vénérables Que portèrent tes mains, quand tu voyais les deux , Mes paroles seraient bien plus impitoyables **. Votre ignoble avarice attriste l'univers ; Elle foule les bons, élève les pervers ". C'est vous , pasteurs , que vit d'un regard prophétique Saint Jean, lorsqu'à ses yeux cette grande impudique Qui si^e sur les eaux, se montrait autrefois, Vénale , se livrant aux caresses des rois *' ; Celle qui prit avec les sept têtes naissance, Aux dix cornes qui dut sa gloire et sa puissance Tant que dans la vertu l'époux resta constant ". Vous avez , insensés, fait Dieu d'or et d'argent , Et de vous l'idolâtre en cela seul diffère , Alors qu'il en prie un , que vous en priez cent *^ Oh! de combien* de maux, Constantin, fut la mère Non ta conversion ", mais la dot qu'un saint Père Eut de toi. le premier, qui riche le rendit *" !
Comme je lui chantais cette gamme sévère. Soit rage ou conscience au cœur qui le mordit.
suo asseniimento alla detta nbeU plalent, empilés les uns sur les au-
lione serisse lettere alli congiuratif très, les trous ardents ouverts pour
HA NON LE BOLLÙ coN PAPALE BOLLA. eux dans SOU eufcr. Nous le verrons
21. 11 nous a déjà donné de telles aller plus loin encore dans le Purpreuves de son respect pour ces gatoire.
saintes clefs, qu'il n'y a pas à se 26. Ce trait, il n'y a pas à s'y
méprendre sur cette modération af- méprendre, est dirigé contre le culte
fectée. - . , „ des images, trailé en conséquence
22. G est ce que fait la Fortune. d'idolâtrie. Vos saints, veut-il dire, Voy. en. vu. g^^^ q^j^ idoles du païen dans la
23. Comme la louve qui s'om- proportion de cent à un. moglia con molti animajù
24. [Voy. Apocalypse, ch. xvii.) 26. Il parait que dans sa pensée Son respect est si sincère que le «« aurait pu s'y méprendre, voilà comparant l'Église et ses chefs 27. Voilà l'origine de celte quallh la grande prostituée et à la béte fication de Vhomme riche , affectée de l'Apocalypse . après avoir donné au pontife par les sectaires ; elle reà entendreque tous les papes étaient monte à Constantin qui fut censé des simoniaques et, à ce titre, peu- avoir fait il primo ricco pâtre.
L ENFER
Braodillait fortement ses deux pieds le maudit.
A la sincérité de mon rude langage, Je crois bien que mon guide en son âme applaudit, Tant je vis de plaisir rayonner son visage ".
Soutenu dans ses bras, pressé contre son sein, Il me fit remonter par le même chemin, Et ne se lassa pas de mon poids , dans sa marche , Avant d'avoir atteint le plus haut point de l'arche, Qui va du quatrième au cinquième rempart ". Doucement, sur la roche escarpée et sauvage, Où serait difficile aux chèvres le passage **, 11 me dépose; et s'ouvre alors à mon regard Une nouvelle fosse au funèbre apanage.
28. Comment la philosophie n'appinudirait-elle pas aux outrages dirigés contre la Papauté?
29. Chaque fois que Dante est en présence de l'ennemi , il sent davantage le besoin de s'envelopper de tous les artifices que lui fournit la philosophie occulte au langage mystérieux , personnifiée dans Virgile ; en conséquence il feint que colul-cl le presse entre ses bras pour le préserver du péril. C'est ce qu'on a déjà
TU dans le ch. vni, et ce qui se reproduira dans les xxui* , xxiv* , XXXI* et xxxiv*, où s'offriront des circonstances analogues.
30. Ce qui nous annonce qu'il va traiter un sujet des plus scabreux dont il saura se tirer doucement, soavement€t grftce A ce bon Virgile à la parola onesta, qui ne croyait pas plus aux prodiges accomplis en faveur d'Énée que Dante aux miracles des saints.
Des damnés engloutis poar dire la misère, Mes vers doivent passer h des tourments nouveaux £t du vingtième chant entamer la matière *.
J'avais déjà , d'en haut , abaissé ma paupière Au fond rempli de pleurs , d'angoisse et de sanglots; Or je vis, parcourant le vallon circulaire, Des gens qui cheminaient pleurant, silencieux, Du pas dont , en chantant litanie et prière , Marche dans notre monde un cortège pieux '. Mon regard descendant plus bas que leur figure , Je vis que du menton au point où l'encolure Au buste se rattache , elle était à rebours. Le visage tourné vers les reins, pour toujours Devaient les malheureux cheminer en arrière , Deshérités de voir en avant leur carrière *.
1. Pourquoi ce» damnés sont-ils tendu qu'ils sont représentés là garplus spécialement désignés comme dant en reTancho un profond siengloutis, enfoncés , sommersi, que lence. H y a d'autant plus lieu de cenx qui précèdent ou qui suivent ? les suspecter d'adhésion à rÉglise , Peut-être est-ce un de ces sobri- qu'ils sont comparés h des gens quêta de parti si communs dans les en procession, chantant des litanies, luttes civiles. Nous verrons bientôt 3. Leur bouche ayant parié connu surplus quelle en est la signifi- trairement à ce qu'ils avaient dans cation. le cœur, elle se trouvait reportée, en
3. Si ces damnés qui pleurent ne châtiment de leur lâcheté, en sens
sont pas des Guelfes, Us ont fait au opposé, et lorsqu'ils auraient voulu
moins acte de Guelfes , et cela no- marcher en avant, dans le sens du
tamment dans leurs discours , at- progrès» il leur fallait cheminer en
168 l'enfer.
Une paralysie ainsi peut-être bien Aura tordu le corps de quelque misérable , Mais, je ne Tai pas vu, je n'en crois même rien *. Dieu permette, lecteur, qu'au récit profitable S'émeuve ton esprit * ; mais juge dans ton cœur Si je pus demeurer l'œil sec et sans douleur, Lorsque je vis de près se montrer notre image Disloquée à tel point , le buste et le visage Transposés et tordus, que , des yeux en coulant , Sur les fesses les pleurs s'en allaient ruisselant •. Oui , certes , je pleurais , à l'angle d'une roche Tristement appuyé, quand, d'un ton de reproche. Me dit mon guide : — Es-tu si peu fortifié Que de tant d'autres fous te prenne le vertige ' î Ce n'est que morte, ici, que vit bien la pitié '. Quel plus grand criminel que l'homme qui s'aBlige Sur ceux-là que d'en haut la justice fustige ? Lève, lève le front, vois celui qui, soudain. Sous ses pas chancelants a vu s'ouvrir la terre »
arrière , sans même voir où ils al- offrent noire image, c'est-à-dire la
latent. On voit que c'est ici un sup- sienne et celle des hommes de sa
plicc analogue à celui des trois pré- communion,
tendus sodomiles du ch. xvi, et qu'il 7. Vas-tu comme eu\ devenir pa-
dérive du même ordre d'idées. piste ou même le redevenir, car Vlr-
4. Dans pariowa pour parato'a, gile dit : Ancor se* tu degli aîtri jeu de mots intraduisible, car il fau- sciocchi ?
drait rendre la première expression 8. Traduisez : Ici la piUé doit être
par parlerie, nous trouvons la con- guelfe , c'est-à-dire cruelle , pour
firmation de l'hypothèse que nous rester digne d'un vivant, autrement,
avons mise en avant , à savoir que digne d'un Gibelin , à l'égard des
le crime de ces damnés est d'avoir déserteurs de leur drapeau. Si telle
tenu un langage criminel aux yeux n'était pas la pensée qui a présidé
du poète. à tout ce chant, est*ce que le poêle
5. C'est une leçon que Dante en- l'aurait commencé d'une manière tend donner ici , aussi se sert-il du Inusitée, sur un ton solennel ? Est-ce mot leiiQne. qu'il aurait puni des gens coupables
6. Dante n'éprouve de ces mou- du seul tort d'avoir prédit tiu chervements de sensibilité que pour les cbé à prédire l'avenir , d'un chAtisiens, on a pu déjà le remarquer ; il ment plus terrible que les simoniavoit donc là des frères , qur ils lui ques, les assassins et tant d'autres?
Quand, du haut des remparts, lui criait le Thébain : « Arrête , Amphiaraus , pourquoi fuis-tu guerre ? » Et qui de s'abîmer ne cessa que plongé Où chacun est saisi par Minos et jugé ^ Vois comme'de son dos il a fait sa poitrine *\ Pour avoir en avant voulu trop découvrir, En arrière il regarde, en arrière il chemine ". Voici Tiresias , que Ton vit devenir, D'homme qu'il était, femme, en changeant de figure. De formes , d'attributs, par d'autres remplacés ; Puis, pour reconquérir sa virile nature , Qui dut toucher encor les serpents enlacés "
9. C'est-à-dire jusqu'à ce qu'il se fût livré à la merci du chef de FÉglîse, dont nous avons vu que Minos était devenu pour Dante le ministre et le grand justicier. Quant à Âmpbiaraus» il est facile de lui restituer son véritable nom , dès que nous avons reconnu Brescia dans Thèbes, et Tebaido Brissato dans Capanée.
Il s'appelait, pour Dante, Léopold d'Autriche. Il est à croire seulement que Ferrelo de Vicence n'a connu qu'en partie les motifs de sa défection sous les murs de cette place, lorsqu'il l'attribue uniquement à la crainte du mauvais air, (l'otr p. 138 des RévéL) et que ce prince avait eu, en outre, aux yeux du poète, le tort de prédire hautement le mauvais succès d'une expédition entreprise au milieu d'un pays dont une grande partie était déjà travaillée de l'esprit de révolte.
10. Vois comme U a fait volte-face et changé du tout au tout, en passant lâchement dans le parti contraire.
11. Le voilà dans les rangs de rol)SCurantisme , comme on disait sous la Restauration, pour s'être fait un prophète de malheur, un propagateur de nouvelles alarmantes.
Dante ne devait-il pas s'intéresser puissamment à Amphiaraus , à Tiresias et à tutti quanti? quelle mystification séculaire!
12. Nous serions bien étonné si le véritable nom de l'aveugle Tiresias n'était pas Raymond Bérenger, comte de Toulouse , surnommé le Vieux , longtemps aveuglé sur les véritables sentiments du pontife à son égard, et dont les alternatives de soumission et de révolte envers le Saint-Siège causèrent enfin la ruine.
En e£tet, par sa soumission aux exigences de Rome , envers qui il se montra d'abord craintif et irrésolu comme une femme , il dépouilla la qualité d'homme, de vivant, d'initié en un mot, et ne reprit tardiremcnt les maschili penne, son ancien plnmnge sectaire, qu'en frappant sur les deux serpents enlacés. Or, ces deux serpents ne sont autres que le légat en titre d'Innocent III, le notaire apostolique Milone, assisté du chanoine génois Thedisio ou Theudis, tenus par leurs Instructions de n'agir que par les ordres de l'ahhë de Citeaux, Ces deux représentants du gran verme étalent donc comme enlacés à ce terrible abbé, généralissime des Croisés, qui leur criait,
L ENFER
C'est Aruns qui le suit, des reins pressant son ventre. Sur les monts de Luni, cultivés par le bras Du Garrarais, qu'attend son toit paisible au bas, Parmi leurs marbres blancs, il habitait im antre D'où, contemplant au loin l'espace découvert, Ses regards observaient les astres et la mer **. Celle-là dont le sein, où n'atteint pas ta vue, En arrière est voilé sous ses cheveux flottants. Comme est aussi par là toute sa peau velue **, Fut Manto, qui courut par maints pays longtemps, Puis fixa sa demeure aux lieux de ma naissance ; Aussi de toi j'attends un moment d'audience *\ Manto, lorsqu'une fois son père ne fut plus,
ft la prise de Bézlers : » Tuez lout le monde, Dieu saura bien distinguer ceux qui sont siens. • Lors donc que Tiresias - Raymond repoussa le traité qu'ils prétendaient lui imposer, lorsque, poussé à bout, il rerusa de s'engager à démanteler toutes ses places fortes, à livrer ceux de ses sujets que désignerait le Icgat, à s'en aller en terre sainte, et à ne rentrer dans ses terres, domaines et seigneuries que selon le bon plaisir du légat et de Montfort, Il leur porta un coup qui témoigna d'un retour de virilité, mais qui causa sa perte. Voy, P. de Vaulx- Cernai, JTuf. albig., 10, Hist. vulg.
de la Crois., publ. par D. Valsselte, 1. 111, et le poème contemp. de G. de Tudèle, publ. par Fauriel.
1/attachement du comte Raymond pour la secte albigeoise, cette Manto dont Virgile va nous raconter la singulière histoire, lui méritait bien le titre de Eon père.
13. Traduisez: C'était un des principaux seigneurs de la Lunigiane, habit^mt un château dans le voisinage de Carrare, c'est-à-dire, autant que nous pouvons en juger, un
membre de la famille Malasplna, initié aux mystères de la secte, puisqu'il observait librement les étoiles d'où dérivaient la lumière pour les adeptes, et la mer , c« réservoir de toute doctrine, dans leur vocabulaire.
14. Indice d'énergie virile, puisque l'homme seul, d'ordinaire, a la peau velue , et surtout dans la partie antérieure de son corps.
là. Manto signlQe divination, révélation, connaissance des choses divines , de là, certes, à religion révélée, il n'y a qu'un pas, comme de Manto à Mantoue, ville de la religion révélée. Ce qui, seul, porterait à croire qu'il faut interpréter ici ce nom dans ce sens, c'est le long récit éplsodiquc dans lequel Virgile, sous un prétexte futile, prend à tâche de démentir ce qu'il a dit lui-même, dans TÉnéide, touchant l'origine de Mantoue. Dante n'écrivant pas un mot sans motif, et se montrant très-sobre de récits, un pareil hors-d'œnvre, en dehors de ses habitudes, témoigne de l'importance qu'il attachait aux détails <|ans lesquels nous allons le voir entrer.
CHAM* XX
Et que subit le joug de la ville de Bacchus, Erra de mer en mer, de campagne en campagne **. Là-haut, dans la riante Italie, est un lac " Sous les Alpes gisant, qu'on appelle Bénac; S'étend son onde au pied d'une longue montagne , En avant du Tyrol, qui borne l'Allemagne. Entre Garde et le val Gamonique, s'en vont' Mille petits ruisseaux, tombant de mont en mont, Dans ce lac endormir leur onde murmurante. En un lieu sur ses bords, au centre, si tous trois Les prélats de Brescia , de Vérone et de Trente Parcouraieut ce chemin, pourraient bénir leurs doigts * Peschiera siège où plus le rivage s'abaisse, ViUe aux remparts puissants et sûre forteresse Contre ceux de Bergame aux Brescians ligués *•. Là, les flots au grand lac à l'excès prodigués Dégorgent de son sein, trop étroit pour leur masse
16. Lorsque Raymond Bérenger, comte de Toulouse , qui fut on père pour la secte albigeoise, eut succombé sous l'effort des Croisés, et que Toulouse , la ville où se célébraient les mystères du soleil-raison, de Baccbus ou Dionysos, rut subi le Joug pontifical , la Religion persécnlée, se trouvant sans asile, erra à l'aventure. Les fldèies dispersés quittèrent le sol natal ; les uns s'embarquèrent et passèrent à l'étranger, les autres s'en allèrent çà et là dans les pays voisins. Pourrait-on nous dire par qui Thèbes fut asservie, renne serva, après la mort de Tiresias? Dante avait trouvé cela, sans doute, dans quelque chronique albigeoise.
17. Dans la haute Italie, dans sa belle partie, parce que l'esprit gibelin y dominait, surtout en Lombardle, tandis que la partie infé-
rieure de la péninsule était plus généralement guelfe, aussi Dante lui afTecte-t-il l'épiUiète d'umi7r.
1 8. Hais ils n'en font rien, attendu qu'ils no parcourent pas cette contrée, située au pied des Alpes Pennines, sur la limite de leurs trois diocèses, où ils n'ont personne à bénir, puisque l^hérésle y a établi son quartier général, l'outes les vallées de ce versant étant peuplées de réfugiés albigeois, ils sont figurés Ici par les mille petits ruisseaux , descendant des montagnes; car nous avons déjà dit que l'eau vive était le symbole de la doctrine gnelfe.
19. D'où l'on peut induire que Peschiera était restée fidèle à l'Empire et à la secte, sans se laisser entraîner par l'exemple de Brescia et de Bcrganic, qu'elle tenait en échec.
LEIfFBR.
Et, fleuve devenus, ils vont frayant leur trace Dans les prés verdoyants, le long des frais coteaux. Mais, de leur premier lit quand débouchent les eaux, C'est le nom de Mincio que prend ce. fleuve , en place De celui de Bénac, jusques à Govemo, Où l'onde, en s'écoulant, vient tomber dans le Pô". Avant que soit sa course encore bien lointaine. Elle trouve un bas-fond au milieu de la plaine, Dans lequel s'épanchant, elle forme un marais. D'où s'exhale, au temps chaud, un air malsain, épais. En passant dans ces lieux , y vit la viei^ austère ^* Du sein des flots stagnants s'élever une terre Inculte, inhabitée ** et, pour fuir les humains ", C'est là qu'avec les siens fixant sa résidence
20. NouB BaTODB alDd comment, de proche en proche, Thérésie , en suivant les rives du Mincio, gagna la vallée du Pô,- où elle fit invasion et put s'Installer .en force. Elle en avait d'ailleurs occupé en même temps la partie supérieure, car il parait certain qu'à une époque trèsreculée, un certain nombre de Vaudois s'étaient réfugiés dans les vallées de Luzema et d'Agrogna, près des sources du Pô. (Voy. C. Cantu, il mero MacellOf p. 17, Florence, 1853.) Hurter signale, dans la Vie d'Innocent IV, la rapidité avec laquelle la secte albigeoise se répandit dans la haute Italie et n'hésite pas à déclarer que son oii^anisation intérieure était comparable, sous beaucoup de rapports , à la manière de procéder des Francs-Maçons. Voy, t. m, p. 19 et 34.
21. Vergine cruda, bien diJTérente de la grande prostituée, qui réserve pour les rois ses caresses vénales. Que le Tirésias toulousain, Taveugle Raymond Bérenger, soit en enfer pour avoir retrouvé tardive-
ment sa vigueur sectaire, on le conçoit ; mais Manto, la secte eUe-méme, comment a-t-elle encouru la damnation PU faut admettre qu'il y avait eu à Mantoue des défaillances regrettables, dans un moment où les afliliés de cette ville auraient dû déployer une résolution virile. Volià pourquoi Manto est signalée comme ayant par derrière ogni pelle ptlosa, afin d'indiquer qu'cdle a répudié ce qu'elle déploya anciennement de courage et de rare vigueur.
Voilà pourquoi Dante invite plus haut le lecteur a prender frutto di sua lexione. C'est donc une lecoD à l'adresse des siens dans le Mantouan. On se rappelle que nous avons signalé, ch. xi, note 7, celte même épithète de cruda , appliquée à certaine magicienne de la même famille.
22. Sans culture intellectuelle , habitée non par des hommes faisant usage de leur raison, mais par des brutes asservies à l'autorité.
23. Pour trouver un refuge contre les persécutions. Le consor^ito uiimifio est Ici par antiphrase.
Elle vécut paisible, exerçant sa science " ;
C'est là qu'elle laissa son corps , ses restes vains ".
Les hommes jusqu'alors épars sur ces rivages,
Par la suite, trouvant ce lieu propice et fort,
Entouré comme il Test partout de marécages,
S'y vinrent établir et, sans appel au sort ,
De celle qui choisit cet asile d'abord,
Dont y gisaient les os, à leur ville nouvelle
Ils donnèrent le nom , et Mantoue on l'appelle ".
Se comptaient plus nombreux ses habitants jadis,
Avant que Pinamonte eût, par son stratagème,
Déçu Gasalodi, dans sa sottise extrême '^
Telle est la vérité , ce dont je t'avertis ,
Pour qu'elle ne soit pas du mensonge obscurcie ,
Au cas où tu pourrais ouïr de ma patrie
Raconter autrement Torigine ". — Alors moi :
24. Son art d'amour, son gai sa- 'voir, sue arti, en compagnie de ses loyaux serviteurs, co* suoi servi.
25. Littéralement : C'e8t;ià qu'elle laissa son corps vain ; c'est-à-dire que la secte répudia la feinte et leva le masque, une fois installée en force dans Mantoue.
26. Ainsi Mantoue devint le cheflieu de la secte, où se réunirent les fidèles d'amour, hommes et non brutes, disséminés aux environs; elle devint leur place forte et prit son nom de celui de sa fondatrice , nom signifiant religion, et rappelant dès lors au mieux cette croyance, morte en Languedoc et en Provence, qu'il s'agissait de faire revivre et triompher en Italie, par la ruine de l'Église catholique.
27. La ville était plus peuplée avant que le Gibelin Pinamonte do Buon Accossi eât dupé le Guelfe Albert de Gasalodi, qui y régnait tyrannlquement , et, s'emparant du
pouvoir au profit de la secte , eût fait passer au fil de l'épée une partie de la noblesse. Le saut n'est que de quelques milliers d'années du siège dcTbèbes, au temps de Frédéric II; mais il se réduit à moins d'un quart de siècle , si le point de départ est la prise de Toulouse par les Croisés et la dispersioii des Albigeois.
28. N'était-ii pas, en effet, trèsimportant que Virgile entrepilt cette longue narration topographique pour rétablir la vérité, que le mensonge aurait pu dénaturer, et pour se redresser lui-même, en restituant à qui de droit la fondation de cette cité évangélique qu'il avait attribuée solennellement à Ocnùs? L'Arioste avait quelque raison de même force pour consacrer aussi un épisode à cette même Hanto. Mais de la prophétesse il a fait une fée, couvrant de sa protection deux fidèles d'amour , ligués pour duper un époux vieux et laid , avare et cruel, se
h ENFER.
0 niallre, à ton récit j'ajoute pleine foi, Il porte en mon esprit la certitude entière ", Et tous autres, pour moi dépourvus de lumière, Seraient charbons éteints ". Mais veuille me parler De ceux qui viennent là, plongés dans la tristesse ". Dans le nombre en vois-tu quelqu'un à signaler? Car j'y reviens toujours, tant cela m'intéresse ".
Il répondit : — Celui de qui la barbe épaisse De ses épaules va joignant la brune peau, Fut augure , en ce temps où le frêle berceau , Eut peine à conserver des mâles à la Grèce ". Avec Galchas , c'est lui qui du premier vaisseau Faisait couper le câble aux rivages d'Aulide. Il eut nom Ëurv pile et de mon Enéide Les vers l'ont quelque part chanté. Je pense bien Que, toute la sachant par cœur, tu l'en souvien **.
proKtituant honteuBcment par cupidité. LaronUinc, sans y voir plus loin , en a tiré le conte intitulé : Le petit Chien qui secoue de Vor, etc.
29. Comment douter de faits dont Je rësunié historique clnit si logiquement déduit par un maître compétent par-dessus tous? Comment, attestés par lui, ne se seraient-ils pas emparés de sa foi, prendon mia fede? Et comment nos incrédules modernes se rcfuseralent-ils mointcnnnt à reconnaître dans cette étrange B>mpatliie du poète pour ce Tirésias et cette Manto de conlreiMnde, un témoignage cloquent des liens étroits qui rattachaient à Talhigéisme, les doctrines religi(>.uses et politiques exaltées dans la Comédie, ladotlrina che s*asronde sotto'l velame degli versi strani ? Ils ne trouveront certes pas ces renseignements, et bien d'autres encore que nous leur promettons, dans les neuf ou dix gros volumes du philosophe
RossetU, comme l'appelle M. L Delatrc.