‹ La comédie de Dante (volume 3)Chapitre 72 sur 155 · Cette troisième section du · texte numérisé non relu

Cette troisième section du

dernier cercle infernal est appelée Ptolémée, du roi d'Egypte de ce nom, qui trahit l'amitié en faisant assassiner Pompée pour se ménager la faveur de César. Ln fiction consiste Ici à faire de ceux qui ont trahi la confiance de leurs amis ou de leurs proches, autant de damnés de leur vivant, damnés dont l'Ame est en Enfer, tandis que leur corps, animé par un démon, continue de figurer parmi les vivants, et d'y servir la rause guelfe en affectant les dehors gibelins.

20. C'est-à-dire depuis îe jour où ce noble Génois tua en trahison son beau-père, Michel Zanché, pour lui enlever la judicature de Kogodor.

en Sardaigne.

L ENFER

Tu prétends m'abuser, répondis -je d'abord, Certes, Branca Doria n*est pas encore mort. Il boit, il mange, il dort et de drap fin s'iiabille.

Dès rinstant, reprit -il, où la noire famille Des Malesgrifles eut, pour plus d'un lourd péché, Dans le bitume ardent plongé Michel Zanché'S Était tombée ici l'âme de ce coupable , Laissant là-haut son corps habité par un diable ". D'un sien proche parent de même en arrivait, Qui dans sa trahison de moitié se trouvait". Or, étends maintenant vers moi ta main amie, Qu'elle m'ouvre les yeux ! — Point je ne les ouvris. Et ma déloyauté pour lui fut courtoisie **.

3t. Ce n'est pas sans intention que le nom de Malehranche revient id, puisqu'il est précisément formé de celui de Branca, que portait le podestat de Florence, parent de ce Doria contre lequel s'est déjà exercée la baine du poète, dans le ciiant XXII. Michel Zanché avait épousK la veuve du roi Enzo, fils de Manfrcd, sa mère, selon quelquesuns. Il faut qu'il ail trompé cruel> lement les espérances que celle alliance avec la maison de Souabe avait fait concevoir aux Gibelins , pour que le poète ne l'ait traité ëuères mieux que le gendre auteur de fa mort.

22, Ainsi, c'est un diable Incarné que l'on vit sous le nom de liranca Doria « recevoir avec empressement Henri VU à Géhes, où il était à la tétc du gouvernement, et lui jurer fldélité » (Dino Compagnl, livre m), pousser l'enthousiasme jusqu'à mettre Talgle impériale dans ses, armes, nobiles de Auria eligerunt pro se ipsis imperii signum facere : amch bant enimmajestatem ejus {Uenrici) et cohhant, (Georges Stella , Annales de Gènes, an i3n.) Or, ce même

démon incarné, chaud Gibelin extérieurement, n'en était pas moins, deux ans après, l'allié secret des Guelfes, qui l'appuyaient Uc tons leurs efforts, au témoignage dn même annaliste : Omnes qui Guel phi dicuntur illis de A uria favora hiîtg erant, aliqui secrctè^ et aUi palam, prœteriim Grimaldi (tftiV/., an 1315). îUi de Auria et Grimaldi firmâ collegatione conjuncfi... Nobiles Gnmaldi et Auri'i partis et amicilia juncti erant (i6id., an 1316 et 17). On comprend dès lors la vengeance que Dante tire ici de sa déloyauté envers ceux qu'il avait trahis, et de son hoslililé contre les Ficschl.

33. Rien d'étonnant, puisque toute la famille Doria avait passé aux Guelfes et trahi ainsi le parti sectaire, mais celui- là pourrait bien être l'ancien podestat de Florence.

24. C'est-à-dire, ce fut de ma part agir en bon Gibelin que de manquer de foi à l'égard d un Guelfe. Nous avonsexpliqué précédemment la valeur sectaire du mot courtoisie, dérivé de cour.

CHANT XXXIll.

0 Génois, à tout vice, à tout crime aguerris, Et dont le cœur pervers en noirceur toujours gagne *% Pourquoi n'êles-vous pas sur terre anéantis? Près du pire félon qu'ait produit la Romagne, J'ai trouvé tel de vous , pour ses méfaits maudits, En âme se baignant aux ondes du Gocyte, Qui, de corps, semble vivre au monde qu'il habite.

35. Dans l'inlcntlon du poule, I V;pilhf^lc divertit de diverger e, appliquée aux Génois, est en rapport avec

eonversi et perrersa, adjectifs qu'il a déjà employés dans dos circonstances analogues.

(*) L«s explications donnéet citicssus, nolu 9, noas paraitsaient satiaraiaanFet; files étaient même déjà sons presse, quand nous esr survenue i l'improristc l'inlerprétalion que voici : — Le conile Ugolin est la Papauté* '/soi^ra/i, enfoncée dans une même atmosphère glaciale arec cens dont elle fait sa pilure; la l'apauté qui détxnit ù leur source, l'énergie et rinlelltgencc cliez les mallienrous qu'elle tient courbéi sons elle, attendu qu'elle le» attaque, ià *ve *l cerirtl s'aggiunge eon In nttea»On la voit chez certains, recourrir du clinpcau ronge, capello, le ravage qu'elle a fait; 1.1 Papauté est celle lonrc antique i hiquclK' raristocralic gibeline et les populations .if)nlerèes donnent parfois la clinssr, la CuriNuit de se réfugier vers les hauteurs forti* fiers, eaeciando il lupo e i lupicîni al monte, ou dans le château Saint-Ange, cette cige où elle s'engraisse habitnellrment, muila^ et qui devient fiour elle la tour de la faim. Ainsi traquée avec fureur, la Papauté a-t-trlle quoiqncs jours h pfilir comme Nicolas II et Grégoire Vil avec Robert Guiscard et ses Normands, comme Boniface yill avec les Colonna et Philippc-le-Bel, elle trouve encore assez de dévouement cliez ses enfants pour qn*ils s'offrent e.nx-mémes k elle en pliure, en lui criant : Mange de nous, père, PAoaa, mangi di noi^ et In Papanlé ne se le fait pas dire à <1enx fois; la rabiota famé plus avide dopo Hpasto che pria fait taire la douleur, e pitt ehe 'Itlolorpotè 'l digiuno^ et voiU la Papauté sainmisée qui dévore se^ enfanta, eon DBHTi corne d'un ckv forti, Ktonnes-vons après cela que Dante ait chargé lia palette des conlenrales pics bituroincnses pour tracer ce sombre épi^le reproduit dans toutes les langues, et qu'il y ail tenu si peu de compte de la vérité historiqno.

Vois, Vexilla régis prodeunt inferni, Nous nous en rapprochons, me dit alors le sage, El tu dois devant toi les distinguer d'ici *.

Quand le brouillard dans Tair forme un épais nuage. Ou bien que Thorizon le soir s'est obscurci , Un moulin mû du vent, au loin se montre ainsi, C'est rédiflce aussi que je crus voir paraître '. Le vent soufflait si fort que derrière le maître A défaut d'autre abri je me mis h couvert ^

1. Cette parodie snerilége d'une hymne de TËglIse est mise dans la bouche du poêle païen pour appeler Tattention sur celui qui, chef de cette Église, est comme le centre de l'autorité ^mivcrscllp, fondo a tutto Vuniverso. Pcul-èlre n*eâl-il pas inutile de rappeler que le mot catholique signiûe universel. Vexilla régis di Francia, porte le manuscrit de VOttimo, comme pour mettre sur la voie, en rappelant que Clément V était Françab, cl que la bannière pontificale se déployait à côté du drapeau fleurdelisé.

2. Les ténèbres de Tignorance ne peuvent que s'épaissir en se rapprochant de plus en plus do la puissance qui les produit. L'obscurité, qui enveloppe \vts lieux où elle règne, permet toutefois au poète d'apercevoir confusément un objet qu'il dé-

signe comme un édifice, en le comparant à un moulin h vent ; c'est ainsi qu'en parlant de la Fortune, Virgile nous a dit , qu'elle était un ministre ordonné par Dieu. Dû plus, on peut voir dans la Chronique de Pcpin, qu'un portrait de Clément V représentait ce pontife avec trois bannières dressées devant lui, dont les plis retombaient derrière son dos, supra cujus dorsum tria sunt ante faciem ejus , erecta vexiUa (Muratori, IX, p. 752). Voilà donc bien les drapeaux Infernaux, VexUla régis inferni, et les ailes du moulin Tantastique.

3. Le souffle glacial qui détruit la sensibilité, au sens propre, et engourdit l'intelligence, au figuré, augmente d'intensité dans la même proportion que les ténèbres, et par la même cause ; car il ne faut pas oii-

CHANT XXXIY.

L'espace ù mes' regards en ce moment offert, Et c'est avec effroi qu'ici je le retrace , Était peuplé d'Esprits qui, plongés dans la glace, En étaient recouverts. A travers je les vois Gomme des brins de paille enserrés dans du verre. Les uns y sont couchés et les autres tout droits, Qui sur les pieds et qui tête en bas au contraire, En arc ceux-là courbés, tous immobiles, froids *.

Quand nous eûmes gagné plus loin et qu'à mon guide Il plut de me montrer celui dont au regard, Debeaux dehors longtemps cachèrent un perfide % Me faisant arrêter, il se mit à l'écart*: — Voici Dis, tout à coup Tentendis-^je me dire, De courage il te faut ici munir ton cœur •. —

A quel point je devins muet, transi , lecteur, Ne le demande point, je renonce à l'écrire,

blicr que nous avons traversé snccessivement la campagne de Rome»

puis ses deux enceintes extérieure et intérieure, dont la mesure noua a é\é donnée avec la plus scrupuleuse exactitude. Nous sommes dès lors parvenus au centre même de la ville éternelle. Le danger est donc extrême pour le poète sectaire, qui ji*a mis qu'en tremblant le pied sur ce sol ennemi; de là pour lui la nécessité de s'abriter derrière Virgile, pcrsonniQ cation du langage mystérieux qui lui a permis d'arriver, jusque-là sans encombre;

4. L'obéissance absolue à l'autorite, exprimée par les diverses postures, produit l'anéantissement de toutes les facultés, ]eur cristallisa- Uon pour ainsi dire.

5. La ereatura ch*ehbe il helsemliante ne signifie pas la créature qui fut parée de beauté, mais bien la créature aux beaux semblants.

c'est-à-dire le pontife qui, au dire d'un grand nombre de chroniqueurs, abusa Henri de Luxembourg par des semblants d'amitié; il n'y a pas à s'y méprendre, surtout après tant d'indices révélateurs dont la chaîne ne s'interrompt pas un moment.

6. Il en fallut certes beaucoup à Dante pour oser affronter ainsi uno puissance encore si redoutable à cette époque, en la représentant sous la figure de l'auteur de tout mal. Pétrarque y mettait plus de précaution, et ce n'est que dans ses lettres confidentielles qu'il désignait le chef de l'Église sous le nom de Lucifer, son séjour sous le nom d'Enfer : « Scena fallacianim, spe^ eus inexplehile, officinasceUrum,.., dœmonwn regnum, Lociferi prknciPATVs ; sic enim Principem mtuidi ejus Veritas vocal ; rita dœmonum mendax, et exanimis spirans mors,

VlVENTiUM INFERNCS. » [EplSt. CXXIl,

ad Lorhardtim de Siricho,)

LEMPER.

Car nul langage humain ne pourrail y suffire; Sans être mort, à peine cncor si je vivais '. Songe en toi-môme alors, si de l'intelligence Y brille une lueur, à ce que j'éprouvais. Échappant à la mort et privé d'existence '.

Le sinistre empereur des douloureux Élats Dans la glace plongeait plus haut que la ceinture, J'égalerais plutôt d'un géant la stature, Que le corps des géants la longueur de ses bras *. Diaprés cette partie ainsi qu'on se figure Du tout quelle peut être en masse la mesure. Si jadis le parait ]a beauté, la splendeur. Les remplace aujourd'hui difformité pareille Et, pour s'être élevé contre son créateur, Procède justement de lui toute douleur ^^

Oh ! combien ce me fut une horrible merveille De voir son cou porter trois faces à la fois " !

7. |] n'est pas possible d'être plus explicite. Réduit au silence par la crainte du péril, Il n'apostasialt pas, io non moH; mais 11 n'osait faire acte de «tranf , ou de Gibelin sectaire, non rimasi vivo.

8. Décidéà me soustraire à l'obéissance envers Rome et dans l'Impuissance de parler et d'agir contre elle.

0. Cette mention des géants a pour objet de rappeler en quels rapports étroits ceux qu'il a désignés sous ce nom sont avec le monarque universel, et combien leur vatselage les rend petits à côté de lui, dont le bras s'étend dans chacun de leurs États. Elle reporte aussi la pensée vers ce Goliath que, dans sa lettre à Henri VII , Il invitait ce prince à abattre avec 'sa fronde, pour délivrer Israël.

10. Ld pontife , en usurpant l'aotorilé temporelle , apanage légitime

des Césars , s'est fait l'empereur du mal, imperador del doîorotoregno.

Seuls, les héritiers des Césars peuvent être les empereurs du bien ; telle est la thèse que Dante a entrepris de soutenir dans son Traité de la Monarchie. Les pontifes faisant eux-mêmes remonter leur fonvrraineté à Constantin et à Charicuiagne , Us se révoltaient contre le pouvoir impérial , leur créateur, « n refusant de se soumettre h rhérilirr de leur puissance et de reconnaître leur dépendance de l'Empire. Or.

pour Dante et ses coreligionnaire:^, cette rébellion de leur part était la source de tous les maux qui désolaient le monde.

11. Il faut bien que la Papauté, à la triple couronne, déjà représentée sous la figure du triple Ge~ ryon,et comparée à la triple Hécate, reine de l'Enfer , se reproduise ici sous un aspect analogue.

L*une» qui devant s'offre, est de couleur vermeille"; Les deux autres, parlant du point où naît Toreille, . Dominent chaque épaule , au milieu; toutes trois Se joignent où du front se prolonge la zone. Ceile de droite tient et du blanc et du jaune " ; Celle de gauche est sombre, et comme les gens Font Où le Nil va tomber en un lit plus profond **.

Sous chaque face il ouvre au loin deux grandes Biles, Comme peut en porter si gigantesque oiseau, Car jamais & la mer je ne vis un vaisseau, Toutes voiles dehors , en déployer de telles ". N'y parait point de plume à mes regards surpris , Des ailes de phalène et de chauve-souris Elles oiïrcnt l'aspect. Dans l'air il les agite, Et trois vents, à l'entour glaçant tout le Cocyte '*,

12. Couleur des Guelfes, ennemis fie l'Empire ; Guelfes dont la politique se réglait sur celle de Rome.

13. Comme la bannière blanche de la France , semée de fleors de lis d'or, et aussi comme le teint des Grecs , ayant nn pied en Europe et l'autre en Asie , c'est-à-dire les déserteurs passés du camp gibelin dans les rangs guelfes ; ce qui est assez explicitement indiqué dans le Traité de l'Éloquence \ulgnire et dons la Monarchie. [Voir p. 390 des Révél.) Peut-être même PhilIppe-le-Bel , qui avait \oulu être affilié au Temple, rst-il considéré sous ce rapport comme un apostat ou un Grec.

14. L'allusion aux Noirs de Florence ne peut pas être plus claire.

Ainsi, les trois puissances ennemies du poète, celles qu'il a désignées, au début du poème, sons la ligure de trois bctcs féroces qui lui barrent le passage, la louve, le lion et la panthère, se reproduisent ici réunies, et faciirs à rcconnaiire aux trois couleurs qui les symbolt-

seni. Elles ne font qu'un, tant leur alliance est étroite. De même que les Guelfes proprement dltSj les Noirs rt les apostats sont trois parues d'un même tout. En laissant même de côté toute allusion politique, il resterait encore l'allusion religieuse,, l'autorité dii chef de l'Église s'étendantsur les Européens au teint rosé, sur les Asiatiques à la peau cuivrée, et sur les noires populations de rAfriqur.

15. Ces ailes, vexilla regù tnfemi, groupées par paire sous ch&que face , figurent h double action temporelle et spirituelle exercée par la puissance pontificale, sur les contrées soumises h son influence.

iti. On a déjà vu que, dans le langage métaphorique du poète, le vent signifiait la guerre. Or, les trois vents dont le souffle glacial fait geler les eaux du Cocyte, c'est-àdire consolider la puissance du pape, sont les trois gucrrrs dont les résultats furent il dcsnstieux à l'Iic-

L ENFER

De leur balancement naissent en tourbillons. Il pleure de six yeux et sur ses trois mentons Avec ses larmes coule une bave sanglante ^\

De chaque bouche, ainsi qu'un brisoir rompt la plante, 11 broie entre ses dents un pécheur. Us sont trois Que rhorrible supplice ainsi met aux abois. Pour celui du milieu ne sont rien les morsures , Près de ce qu'il lui faut endurer de tortures Sous les griifes qui vont lui dëclijrant la peau. Et de ses reins sanglants l'arrachent par lambeau**.

Cet Esprit qui, le chef dedans plonge, dénote Un tourment plus affreux, et dont les pieds dehors 8e démènent ainsi, me dit le maître alors , Est le traître nommé Judas Iscariote **. Des deux autres damnés , qu'un éternel effort Tient courbés tête en bas sous l'énorme mâchoire ,

réflle et au parti qui a'en était fait le champion , à savoir : celle de Montfort contre les Albigeois', celle de Charles d'Anjou contre Manfred, et celle de Florence et de ses alliés contre Henri VII , guerres susciK'es toutes trois par r influence pontificale.

17. Les pleurs étant Tapanage exclusif des Guelfes, c'était bien le moins. que leur chef fût représenté verssnt des larmes; quant à la bave sanglante , elle a pour objet de rappeler surtout le massacre des Albigeois cl les supplices des Templiers.

18. Rome se charge elle-même de châtier ceui qui lui rendent les services les plus signalés, et un jour ils apprendront à leurs dépens ce que rapportent la trahison et la violence, ces armes qu'un zèle aveugle leur a fait employer contre ses ennemis pour accroître sa puissance.

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