‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 123 sur 123 · On ne trouvera pas que daine · texte numérisé non relu

On ne trouvera pas que daine

Béatrice pèche par excès de modestie, lorsqu'elle met au défi la doctrine orthodoxe, suivie d'abord par le poète, d'atteindre à la sublimité de pensées dont elle fait preuve dans son langage, il est vrai de dire que l'Église romaine ne vise pas à l'obscurité, qu'elle s'efforce au contraire de se mettre à la portée des plus simples; loin de faire usage d'un Jargon mystique accessible seulement à un petit nombre d'adeptes.

Mais Béatrice veut dire que théologiens et philologues ne comprendront rien à son langage; et elle a raison, puisque depuis cinq siècles ils l'entendent et le lisent tout de travers. Pour Dante le catholicisme n'était que vanilà. (Voy. th. xx\i..

23. Inutile de dire que la voie divine est celle de la secte évaugelique, et que colle dans laquelle Dante a chemine jusqu'à son initiation est celle de Satan.

Ce souvenir peut bien ne pas V être resté ,. Dit-elle en souriant; n'as-tu donc pas mémoire Que ta bouche au Léthé vient à l'instant de boire? Or comme Ton conclut de la fumée au feu, De même un tel oubli ne prouve pas pour peu La faute dénoncée et de toi méconnue24. Ma pensée au surplus désormais sera nue, Mes paroles sans voile, autant qu'à l'avenir De la manifester il pourra convenir, En la faisant briller à ta grossière vue ".

Le soleil radieux ralentissait ses pas Sur le méridien, qui selon les climats Varie, et répandait ses plus splendides flammes, Lorsque je vis soudain, devant nous, les sept dames , Où morne finissait J'ombre des noirs rameaux, Comme celle qu'au loin sur le cours des ruisseaux Projette un pic glacé , faire halte en silence, Ainsi que l'éclaireur, qui, vigilant, devance Quelque détachement , est prompt à s'arrêter Si quelque objet suspect vient à se présenter". Devant elles je crus voir d'une même source Et le Tigre et l'Euphrate , ensemble réunis ,

24. Le breuvage d'oubli ayant pour morne, al fin d'un ombra smorta,

effet d'effacer toutes les erreurs du est la limite de la forêt où le géant

passé, il en résulte que tout ce dont et la Prostituée ont entraîné le char

on a perdu le souvenir était cou- sacré ; on comprend dès lors que la

pable : Dante avait donc péché en- Foi, l'Espérance et la Charité, pas

vers Béatrice en se laissant entraîner plus que les quatre autres dames, ne

par les objets présents, comme il se soucient nullement de la franchir.

le lui a dit, puisqu'il ne se le rap- Cette forêt d'Avignon où s'est réfu-

pelle pas. giée la cour de Rome, ne saurait

projeter qu'une ombre glacée, corn-

26. Béatrice ne s engage pas beau- parable à celle des pics alpestres,

coup par cette promesse condition- etenchaînant sous une croûte épaisse

nelle, et, en effet, on verra que ses Je coure des ruiSseaux, symboles

discours ne gagneront guère en de l'enseignement. Foy. la Cansone :

c,art* * Io son venuto al punto délia ruota,

20, L'endroit où finit cette ombre p. 3?8 des Bévél.

Au même lit s'épandre et, comme deux amis, Lents à se séparer, ralentissant leur course *7.

De notre humaine face, ô gloire et pur flambleau", Quelle est, dis-je , n'ayant qu'une source, cette eau Dont une part de l'autre ensuite se divise?

Je recueillis ces mots : — Que Mathilde le dise", C'est elle, en la priant, qu'il faut interroger.

Alors, comme celui qui veut se décharger D'une inculpation, dans la crainte du blâme : — Par moi, reprit soudain la belle et noble dame , Certes il sait déjà ce qu'il demande ici , D'autres choses encor que n'ont point obscurci Les ondes du Léthé, je crois en être sûre".

Et Béatrice alors : — Un plus grave souci , Peut-être, et quelquefois il en advient ainsi, Lui ravit la mémoire et lui rendit obscure L'intelligence80. Mais ici voilà de cours Que change i'Eunoë , conduis-le sur sa rive Et que par toi , selon ce que tu fais toujours ,

27. Il lui parut, vedet mi pane, Béatrice, tplendor lueis œternm et, en effet, l'Éden de la Comédie 29. En effet, Mathilde lui a exn'est pas celui de la Genèse, et les pliqué précédemment que cette eau deux fleuves qui l'arrosent ne sont dérivant d'une même source divine, ni le Tigre ni l'Euphrate. c'est-à-dire de la tradition gnos-

28. C'est à Béatrice que Dante tique, s'appelait Eunoê, on bon adresse ces paroles. Or, nous de- savoir, raison éclairée, dans un de mandons humblement à ceux qui ses canaux, et Léthé ou oubli dans s'obstinent à voir en elle une jeune l'autre. Elle iui a appris également femme, dont le poète se serait épris de quelle manière s'opère la propadans son enfance, puis qu'il l'aurait gande sectaire au moyen de cerperdue, âgée de 18 ans et mariée à taines semences inaperçues allant un autre , en quoi cette Jeune Flo- germer çà et là (voy. Purgatoire, rentlne aurait pu être la gloire et ch.xxvm); aussi dit-elle -.Jesuis sûre, surtout la lumière de l'humanité ? ton sicura, que l'eau du Léthé n'a Nous faisons peut-être erreur, mais, pas effacé tout cela de sa mémoire, à notre avis, il est beaucoup plus 30. Les reproches de Béatrice au croyable que pareille invocation sujet de son passé guelfe, lui ont s'adresse à la raison philosophique, fait perdre de vue les explications de à la fol religieuse, personnifiée dam Mathilde.

Sa vertu défaillante à l'instant se ravive ".

En noble et brave cœur qui ne s'excuse point, Mais du désir d'autrui fait son unique soin . Aussitôt qu'un seul mot , un signe le révèle ", Me prenant par la main , cette dame si belle S'avança vers le fleuve et, d'un air gracieux : Viens, à Stace dit-elle, oui, venez tous les deux".

Si je pouvais, lecteur, écrire davantage, Et si ne m'y manquait l'espace désormais, Je voudrais célébrer le suave breuvage Dont je ne me serais rassasié jamais.

Mais je vois maintenant toutes les feuilles pleines Qu'à ce second cantique en moi je réservais; Et l'art impérieux, auquel je me soumets , Pour m'empêcher d'aller plus loin roidit les rênes •*.

* 31. Donne-lui le baptême rituel et fais-lui boire le breuvage de Mnémosine, qui doit le régénérer, en le faisant naître à une vie nouvelle; car tu symbolises, sous ton déguisement catholique, la vie active des premiers grades, qui, suivant les rites de l'initiation, corne tu se' usa, prépare et introduit à la vie contemplative.

32. Nous avons vu que Béatrice ne se faisait faute de recourir au langage des signes , quand les paroles pouvaient avoir leur danger, et d'ailleurs l'obéissance absolue aux mots et aux signes est de devoir rigoureux dans les sociétés secrètes.

33. Pourquoi tous deux, rien ton lui ? Parce que Stace, le Toulousain, le sectaire albigeois, doit être le parrain du néophyte qui vient de subir, dans le Purgatoire, toutes les épreuves par lesquelles devait passer celui qui voulait être affilié à l'Ordre du Temple. Comme Romaine, Malhilde teule l'a plongé dans l'eau du Léthé,

c'est-à-dire Ta fait mourir fictivement; comme Albigeoise, elle fait participer le Toulousain Stace à son immersion dans l'Eunoë, c'est-àdire à sa renaissance à la vie nouvelle. Un double caractère lui sera imprimé ainsi par l'ordre de la dame mystique. De sa marraine il tiendra l'apparence romaine qu'il n'a garde de dépouiller, et de son parrain la foi albigeoise ou toulousaine dont 11 se constituera l'apôtre fervent. Ainsi se trouve expliquée la formule rituelle : J'ai pleuré et j'ai ri, qu'on a vue revenir si souvent. J'ai pleuré signifie : J'ai feint le catholicisme, j'ai papisé, j'ai pâti. J'ai ri veut dire : J'ai prêché, convaincu, converti à l'albigéisme, car on sait que les rires de Béatrice « sont ses persuasions. » En conséquence, j'ai ri exprime aussi l'idée de triomphe.

34. L'art auquel le poêle obéit est l'art d'Amour ou le gai savoir , c'est lui qui l'cmpëche de s'étendre sur la cérémonie finale de l'initiation, de peur qu'une parole impru-

Je m'en revins baigné des salutaires eaux , Vivifié non moins qu'en mai les arbrisseaux Renouvelés de fleurs et de fraîche verdure , Aux étoiles tout prêt à monter l'âme pure ".

dente n'ait à trahir tout le mystère, et le fait s'arrêter si brusquement sous un prétexte des plus frivoles; à moins, comme nous l'avons remarqué, que sa composition ne dût pas excéder un nombre rituel de vers.

35. C'est en dignitaire dé l'Ordre occulte que Mathilde adresse cette invitation au parrain toulousain , donnescamente , de donna; autrement ne serait-il pas absurde de dire qu'une àame s'exprime en dame ? De donna, pris dans le même sens, les troubadours avaient fait domnejar, reproduit par Dante dans donneare, traduit journellement par courtiser les dames, faire le galant.

H faut avouer que les philologues sont bien ingénieux. Hais ce sont des savants, ils hausseront les épaules et persisteront.

Le baptême mystique a produit son effet, le néophyte a subi sa transformation , sa palingénésie , il est entré dans une vie nouvelle, autrement dit la plante nouvelle s'est revêtue d'un feuillage printanier, comme les arbrisseaux au mois de mai. Dès lors, le sectaire, purifié des préjugés de son éducation religieuse, est prêt à s'élancer , au mo^en de l'échelle des grades, à travers les cieux symboliques, au delà desquels lui apparaîtra l'éternelle vérité, sous les trois couleurs mystérieuses dont Béatrice vient de se montrer parée.

Ici le commentateur cède la parole au poète qui , seul , à cette heure, introduira le lecteur dans les neuf sphères du Paradis, sa nouvelle Jérusalem ; dans cette cité sainte qui non-seulement compte le Christ lui-même, et non pas le pontife régnant à Rome, au nombre de ses membres, mais le voit siéger comme « l'abbé du collège; » dans cette Athènes céleste où les docteurs de toutes les époques sont appelés à philosopher d'accord. Ici l'humble truchement du granpadre Alighier i s'abstient momentanément de le suivre ; l'espace lui est mesuré ; car par ce temps de gente nuova et de grossi guadagni, on lit fort peu, surtout des vers des anciens jours, avec ou sans commentaire, et

les éditeurs, à qui l'on n'achète guère de gros livres, ont raison d'agir prudemment.

C'est du reste sans regret que nous faisons un moment halte et que nous interrompons cette longue série de notes, pour la reprendre aussitôt qu'il nous sera permis oV le faire. Ce temps d'arrêt permettra à la critique sérieuse de formuler son opinion, d'approuver ou de censurer, de proposer ses objections et ses doutes. Elle nous trouvera tout disposé à l'écouter avec déférence, et à profiter de ses avertissements.

Quant à la critique de bas étage, à celle qui procède par quolibets, par insinuations enfiellées, par ironie plus ou moins saupoudrée d'esprit frelaté, à relie qui reste muette quand son devoir serait d'élever la voix, et ne tarit pas lorsqu'il lui siérait de se taire, nous ne lui répondrons que par notre mépris, en nous rappelant ces paroles de Cacciaguida ; Lascia grattât dove è la rogna.

Les quelques mois de silence auxquels nous nous résignons volontiers auront cet avantage, qu'ils fourniront une belle occasion à ceux pour qui ce commentaire de la Comédie sera, maintenant que le voilà fait aux deux tiers, la chose la plus simple et la plus facile, de le terminer à leur plus gi ande gloire et à notre entière confusion. Allons, messieurs, à l'œuvre, la besogne est beaucoup plus avancée à coup sûr qu'au moment où je m'y suis mis. Il y a bien des voiles soulevés, bien des masques arrachés, bien des paroles expliquées, qui ne l'étaient pas quand j'ai osé prendre la parole, hh bien, profitez de ces avantages, mettez-vous à passer au crible, à votre tour, chaque vers de cette Minerva oscura, comme l'appelle Boccace qui, chargé de la commenter publiquement, se fit un rnalin plaisir de l'obscurcir encore plus et d'égarer les héritiers des Noirs dans les brouillards de sa prose sectaire : quant à nous, il nous suffira de l'honneur de vous avoir frayé la route, d'avoir dégagé la Selva des broussailles qui l'obstruaient.

On conviendra que depuis l'apparition de Dante hérétique, titre qui a fait hausser les épaules à nombre de gens graves, sans parler des académiciens, dont un que j'aime beaucoup, parce que c'est un vrai savant, médisait encore il y a trois mois : a Voire système est insoutenable ; » on conviendra, disons-nous, que la question n'a pas laissé de faire quelques pas, et que la lumière s'est produite par degrés, sans cesser de procéder de l'Orient. Cela tient d'abord à ce qu'une analyse générale ne pouvait s'engager dans une foule d'explications de détail, à ce qu'il fallait réserver pour l'œuvre capitale les preuves les plus saisissantes, laisser même subsister quelques obacu-

rites, quelques erreurs volontaires, aGn de faire, au besoin, un retour offensif contre les opposants de mauvaise foi, et rejeter en arrière tout le gros bagage, trop embarrassant pour une campagne de reconnaissance, qu'il fallait conduire un peu lestement.

Ajoutons que, malgré notre étude attentive et obstinée des œuvres du poète toscan, ce sublime héritier de nos troubadours de la langue d'oc, nous étions loin encore d'avoir pénétré toutes ses ruses, éventé tous ses mystères ; à telles enseignes que, à mesure que nous avancions dans ce Commentaire, où il nous fallait le suivre vers par vers, de nouveaux éclairs venaient à chaque instant sillonner la nuit où, par moments, nous marchions encore en tâtonnant : maintes expressions, qui jusqu'alors ne nous avaient offert qu'obscurité, comme car&om spenti, venaient à l'improviste nous apparaître avec une étonnante limpidité et prenaient une forme inattendue. Durant l'impression même et tout en corrigeant ces épreuves, des tercines, sur lesquelles nous avions passé bien des foi?, sans y rien remarquer de suspect, prenaient tout à coup un relief si vigoureusement accusé qu'il rendait palpable la pensée dérobée sous le symbole. Un mot, une tournure de phrase plus ou moins embarrassée suffisait parfois pour nous mettre sur la voie , ainsi le ministre ordinato pour la Fortune et 'l sovran pour le comte Ugolin.

Il e*t dès lors très-probable que, sans parler de tout ce que nous avons laissé à l'écart de notre plein gré, pour ne pas nous étendre à l'excès et ne fatiguer l'attention que le moins possible, beaucoup d'allusions, de phrases, de mots â double et triple sens nous auront encore échappé dans ces deux Cantiques ; car enfin le poè'me, objet de nos investigations, a été composé dans une langue qui nous a fré longtemps étrangère, que nous avons apprise tard et à laquelle nous ne nous sommes un peu initié qu'à force d'études assidues.

Nous réclamons donc l'indulgence pour des omissions inévitables, plus encore que pour celles de nos interprétations qui ne paraîtraient pas suffisamment justifiées; car il en est bon nombre qui, jugées d'abord téméraires, finiront par obtenir créance entière . lorsqu'on aura passé tout le poème en nvue; si l'on veut surtout avoir constamment le texte sous les yeux , ou du moins y recourir à chaque doute. La Comédie est le moyen âge vivant , parlant et agissant , c'est un spectacle dans un fauteuil , et il faut avoir vu tous les personnages parler, agir successivement sur la scène pour acquérir la perception nette du caractère de chacun.

Afin de bien observer ce spectacle , d'en suivre la pensée et l'action, sans rien confondre, et d'arriver à le comprendre dans toutes ses

parties, nous avons recueilli nos souvenirs. Les cinquante années de luttes qui, dans ce siècle, 6e sont succédé si agitées, ont été fécondes en hommes et en choses portant enseignement. On a vu des ambitieux, des intrigants, des hommes d'énergie et de talent, des hypocrites, des lâches et des héros, des âmes vénales et des cœurs généreux, d'honnêtes et de malhonnêtes gens, s'y partager les rôles ; on a vu des natures mobiles se prêter à tout, capables de tout en bien comme en mal ; enfin certains acteurs pactisant avec tous les partis, s'affiliant à toutes les associations, pour parvenir au but qu'ils s'étaient invariablement fixé, ne reculer devant aucun moyen. Ces leçons de l'expérience, si utiles â l'étude du passé, une fois bien gravées dans notre esprit, nous nous sommes isolé du monde actuel et transporté par l'imagination à l'époque où vivait Dante. Une fois au xivc siècle, nous nous sommes mis à penser, à parler, à écrire, en homme de 4300, et à envisager la société au milieu de laquelle nous nous trouvions au point de vue purement catholique. C'est ainsi que nous sommes arrivé à nous reconnaître, aidé de nos souvenirs du xix° siècle, au milieu du monde dantesque, et que nous avons pu en comprendre la langue, en signaler une à une, pour ainsi dire, toutes les individualités, sans être ni un savant, ni un théologien, ni un philosophe, ni un ultramontain, soit dit une fois pour toutes; sans être davantage un homme de parti, métier de dupe pour gens loyaux, car lorsqu'on s'y est une fois fourvoyé, on apprend bientôt à far parte date.

Nous avons la conviction, il n'est pas besoin de le déclarer, sans doute, que si nous avons pu errer en quelques parties^ la plupart de xnos interprétations sont fondées en vérité; celles-là même qu'on trouvera présentées seulement à titre d'hypothèses sont â peine douteuses à nos yeux. Mais les questions de détail importent peu.

Le point capital était d'établir que non-seulement la Comédie, mais encore toutes les autres œuvres de Dante, tant en prose qu'en vers, tant en latin qu'en italien, composaient un corps de doctrine religieuse et politique, un ensemble complet, dont le principe, tout oriental, se rattachait étroitement à la grande et redoutable opposition contre laquelle l'Église romaine eut â lutter au moyen âge, qu'elle combattit à toute outrance et qu'elle finit par écraser momentanément, que la Vie nouvelle n'est pas un roman intime, ni le Banquet un livre de philosophie purement scolastique, pas plus que le Traité de Y Idiome vulgaire n'est une œuvre de philologie ordinaire et le Canzoniere un recueil de poésies innocemment amoureuses ; que ces divers ouvrages se rattachent au livre DeMonarchia et sont liés l'un à l'autre par une

multitude de fils, qui, imperceptibles au premier coup d'œil, ne sauraient échapper à un examen minutieux ; qu'ils ont été conçus et exécutés pour se prêter un mutuel secours, pour s'expliquer et s'éclairer tour à tour ; enfin, que tous ont été inspirés par le désir profond, invariable, obstiné, de renverser l'édifice catholique et de faire triompher sur ses ruines la doctrine mystérieuse qui se résume dans ces deux mots : Albigéisme et Tkmplarisme.

Peut-être nous abusons-nous, mais cette question capitale nous paraît dès à présent hors de tout débat. Tirésias, Manto, Caton, Stace, sont des témoins éloquents et qu'il n'est guère possible de récuser, sans parler des figures diaboliques de Pluton, de Minos, de Chiron, de celles de Rhea, du Vieux de la montagne, de la Fortune, de la Nature, de l'art d'Amour, ce petit-fils de Dieu, et de tant de personnages restés encore sous le rideau ; sans parler de celte collection de p. ostituées de tous les pays et de tous les siècles, destinées à faire ressortir les angéliques perfections de la pure et chaste Béatrice , donna cruda, sachant se faire umile, si longtemps enveloppée de triples voiles et qui ne nous a pas dit encore son dernier mot.

Malgré tant de témoignages si précis, et tous concordants, recueillis jusqu'ici, quel que soit l'enchaînement logique des interprétations qu'on vient de lire ; en dépit de la solidité des preuves apportées à l'appui et de leur connexion, beaucoup de gens s'obstineront encore, c'est chose inévitable, à ne voir dans tout cela qu'un jeu d'esprit, un résultat de la manie des systèmes. Car avec ce mot système, prononcé d'un certain air de gravité doctorale, ceux qui ne croient qu'en eux ont réponse à tout. Mais qu'ils y prennent garde : en pensant par là dénigrer l'œuvre, ils courraient risque de rehausser singulièrement l'ouvrier. En effet, celui dont l'imagination inventive aurait trouvé moyen de déployer sur la grande page dantesque une toile fantastique s'y adaptant étroitement, au point d'en laisser apparaître, tout à la fois, comme à travers un transparent, et l'ensemble et les moindres détails, et cela de manière à montrer seulement les lieux et les personnages sous un aspect complètement différent, à faire se mouvoir les figures d'une toute autre façon et sous un tout autre costume, nonseulement sans s'écarter du modèle, mais en se conformant même aux renseignements fournis sur chacun d'eux, soit par l'histoire, soit par les saintes Écritures, soit par la mythologie ; celui qui aurait opéré do la sorte aurait certes accompli , dans le domaine de l'art, un tour de force qui ferait presque de lui l'émule du maître.

Personne, à coup sûr, ne nous supposera pareille ambition; être accepté comme un copiste fidèle et comme un interprèle intelligent,

voilà uniquement où (end la nôtre; elle ne va pas au delà. Mais nous avoua dû prévenir consciencieusement nos contradicteurs, afin qu'ils n'eussent pas à travailler pour nous faire accorder, sans le vouloir, beaucoup au delà de ce que nous nous estimerions trop heureux d'obtenir. Quant à la transformation qui pourra s'opérer dans l'opinion de ceux qui voyaient dans le peintre de l'Enfer un colosse catholique, et le portaient aux nues à ce tilre, nous n'avons point à nous en occuper ; mais nous nous attendons bien à voir jeter de la boue par ceuxlà à leur ancienne idole, sauf à en être légèrement éclaboussé nous-

«ne.

Quoi qu'il en soit du jugement à intervenir sur la Comédie, sur sa traduction et sur son interprétation, l'enquête reste ouverte et nous n'avons garde de vouloir la clore, car nous avons encore bon nombre de témoins à entendre. Ils valent au moins, croyez-le bien, ceux qui les ont précédés*; nous leur laissons donc la parole, nous réservant d'examiner leurs dépositions avec le même soin scrupuleux que nous avons apporté à scruter les précédentes, afin d'en faire jaillir la vérité.

Page 1