‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 17 sur 123 · Vu le danger d'en dire davantage sur pareille matière · texte numérisé non relu

Vu le danger d'en dire davantage sur pareille matière

30. Là se dressait Plutus, notre grand ennemi, serait plus poétique,

mais n'offrirait pas la même exactitude littérale. U nous faut ainsi sacrifier souvent le rhythme à la fidélité. Pour Dante, Plutus était bien le grand ennemi, non-seulement le sien, mais encore celui de tout le inonde chrétien , l'ennemi universel. Sous le nom du dieu des richesses et sous la forme d'un démon, H personnifie celte avarice cupide, cette soif insatiable de trésors et de possessions territoriales, si souvent reprochée au clergé romain et à son chef. Placé en sentinelle à l'entrée du quatrième cercle, .son qui vive le signale comme l'un des principaux agonis du maître dont 11 proclame la souveraineté infernale.

Pape est Satan, pape est Satan roi, garde à vous * ! Nous a crié Plutus d'une voix rauque et dure ; Mais ce sage docteur qui sut tout me rassure2 : —De lui ne prends point peur; quel que soit son courroux,

I. Littéralement : Satan est le pape, Satan est le pape roi. Aleppe pour Aleph est un emprunt fait à 1 alphabet syriaque ou hébraïque, comme tant de mots hébrçux reproduits dans les rituels maçonniques.

On peut traduire également : Satan est pape et roi ; pape, il règne sur tous. La première version est la plus exacte littéralement : c'est pourquoi nous l'avons adoptée.

Veut -on maintenant savoir de qui Dante s'est inspiré , pour mettre ces paroles dans la bouche de Plutus ? Qu'on ouvre les Épilres de saint Pierre Damien , et dans celle qu'il adresse au grand pape Hildebrand, Grégoire VII, avec cette suscri pilon : « A l'élu très-chéri de l'Église romaine et au fléau Assur ( rot , aleph de Babylone ) , Hildebrand , de la part de Pierre, etc.; »

on y trouvera ces propres paroles :

« Peut-être ce tyran flatteur, qui s'est toujours apitoyé sur moi avec la pitié d'un Néron ; qui m'a aiguillonné en me donnant des soufflets ; qui m'a, pour ainsi dire, caressé avec des serres d'aigle , se plaindra de moi en disant que je cherche la fraîcheur de l'ombre pendant que

les autres se précipitent dans le combat. Mais je dirai à mon saint satan ce que les enfants de Ruben et de Gad répondirent à Moise, eic.

(Epist. 11 , p. 81). » La première idée de ce vers, sur lequel on a tant déraisonné, en s'obstinant à ne pas vouloir le comprendre, remonte donc au saint prélat, qui avait fait contre ce même Hildebrand, dont il déplorait l'influence sur Grégoire VI, son prédécesseur, ce distique bien connu :

Papam rite eolo , ni le prvêtraim o4ikr*\. Ta facit hune dvminum, U fatH îpU fWwt.

Dante n'avait-il donc pas tic bonnes raisons pour placer honoraWftitient saint Pierre Damien dans son Paradis, en même temps qu'il reléguait adroitement en enfer Grégoirr-if- Grand , au moyen d'un artifice dont on trouvera l'explication au cliant xxvii du Purgatoire?

2. L'effroi de Dante est tout naturel, en se trouvant sur les domaines du grand ennemi dont il entend proclamer la double souveraineté ; autrement , d'où proviendrait sa terreur ?

L ENFER

Son pouvoir redoutable , il ne peut te défendre Au bas de cette roche , avec moi, de descendre *.

Se retournant alors vers celui qui sur nous Vient tout gonflé : — Tais-toi, dit-il, plein d'amertume, Loup maudit , que ta rage en dedans te consume *. Nous n'allons pas sans cause en la nuit sombre : au Ciel C'est ainsi qu'on le veut, où, terrible, Michel Fit du grand attentat la vengeance exemplaire 5.

Telle, sous l'ouragan quand se brise le mât, La voile dégonflée en s'enroulant s'abat; Tel le monstre cruel, à ces mots, tombe à terre ; Et, nous enfonçant plus aux antres infernaux, Qui du vaste univers engouffrent tous les crimes % Au quatrième cercle alors nous descendîmes.

0 justice de Dieu , que de tourments nouveaux ! Sur nous, tristes humains, ainsi qui les entasse ?

3. Toute la puissance pontificale ne pouvait en effet empêcher Dante de poursuivre son voyage allégorique à l'aide des artifices de son langage conventionnel personnifié dans Virgile.

4. La rage du loup maudit est en rapport avec les fureurs insatiables de la louve maudite.

5. Il pourrait bien y avoir là une allusion à la double mort de Clément V et de Philippc-le-Bel, annoncée dans la prédiction de J. Molay, en punition du grand attentat commis envers l'Ordre du Temple; d'autant plus que le mot sttipro renferme le sens de viol et d'adultère (voy. Purg.t ch. xxxu). Aussi suffit-il de rappeler ce terrible exemple du courroux divin sévissant contre deux princes cupides, pour terrasser le démon de l'avarice.

6. Rome, dénoncée comme le réceptacle de tous les méfaits et de

tous les vices , était , pour les sectaires, l'Enfer, le royaume de Plutus , le monde de Lucifer, l'impure Babylone. Voy. tous les écrivains du temps, et entre autres auteurs ecclésiastiques, saiut Pierre Damien et saint Bernard. Pétrarque, dans la septième de ses épitret sans titre, s'exprimait ainsi ; « Quidquid de Âssyria vel jEgyptia Babylone , quidquid de A terni limine deque Tartareis suivis, etc., legisti, huit Tartaro admotum fabula est. Hic Nembrfith (nous abrégeons) turres in novissima Babylone construens, hic Semiramis, hic Cerberus , hic tauro supposita Pasiphae% mixtumque genus Minotaurum inest , hic postremo quidquid confusum , atrum, horribile usquam est aut fingitur aipicias. — Hœc jam non enitas, sed larvarum ac lemorum domus est, et ut brcviler dicam, scelerum atquc dedecorum omnium sentina, atque viventium 1NFERNUS. » Voilà l'enfer de Dante.

Pourquoi , par notre faute7 , écrasés sous leur masse, Sommes-nous affligés sans fin de tant de maux?

Gomme fait l'onde allant sur Gharibde poussée , Qui fougueuse se brise en heurtant d'autres flots, D'aller s'entre-choquant la tourbe est \k forcée. Là, des gens plus nombreux que je n'en vis encor, D'un et d'autre côté roulaient à grand effort Des blocs pesants : avec un hurlement immense Us se heurtaient entre eux de toute leur puissance, Puis, ils s'en retournaient, bientôt pour revenir. — Pourquoi jeter ainsi ? — Pourquoi tant retenir ? Criaient-ils , et sans fin sur la rampe profonde De ce refrain honteux ardents à s'agonir, Des deux points opposés se rencontrait leur ronde. Puis chacun refaisant la moitié du contour, Pour la joute nouvelle arrivait au retour. Et moi , sentant mon cœur inondé de tristesse 8 :

Maître, dis-moi, quels sont ces captifs des enfers?

7. Non pas pour nos péchés, mais bien par la faute de notre faiblesse, de notre aveuglement, de notre Insouciance, de notre lâcheté:

Ces mots-là ne pouvant s'écrire, nostra colpa suffisait pour qui entendait à demi-mot. Que l'on veuille bien remarquer la série de rimes en pa , au nombre de six, accumulées là évidemment pour donner ia traduction de pap'è Satan, et celles en di et li venant avant et après ,, comme pour indiquer qu'en réponse à celte question : Qui entasse tant de maux sur 4'espèce humaine ?

il faut lire et entendre : Di II papa.

8. S'il n'eût été question, compté on Ta cru si longtemps* que de la lutte des avares et des prodigues, Dante n'aurait pas été si touché de leurs maux. Mais la lutte dont il

nous rend témoin* est tout à la fois celle des Guelfes et des Gibelins, et, de plus, celle qui avait éclaté parmi ces derniers , lorsque , d'erotique qu'il était , le langage sectaire Tut transformé, par Dante, en dogmatique. C'est à quoi if est fait évidemment allusion dans la canzone :

Poscia ch'amor del tutto mi ha lascïafo (voy., -p. 3G2 des Révél). De même qu'il a confondu la gourmandise et l'indiscrétion , il confond à dessein ici des faits d'un ordre tout différent, avec l'avarice et la prodigalité, et ii ne cessera pas d'en agfr ainsi. Si l'intention du poète n'avait pas été de laisser dans l'ombre sa pensée véritable, lui aurait-il donc été bien difficile de faire dire en termes clairs et nota à ses damnés : Pourquoi prodiguevtu ? pourquoi thésaurises-tu ?

2 L ENFER

A gauche, tous ceux-ci là-haut furent-ils clercs, Que je vois tonsurés ? D'où provient leur détresse ?

Il me fut répondu : — Tous ceux qui sont ici Dans la première vie eurent piteuse allure; Leur esprit louche 9 fut à tel point obscurci Qu'en sa dépense aucun ne garda de mesure. Le hurle en termes clairs leur lamentable voix10, Quand des deux parts du cercle ils fondent à la fois Vers le point où leur crime opposé les sépare. Ceux dont tu vois le chef dégarni de cheveux Furent clercs, cardinaux, papes même, et chez eux L'instinct qui domina fut celui de l'avare 4i.

Et moi : — Maître, parmi les maudits qu'à l'excès Entacha pareil mal et qu'en l'abîme il plonge, Peut-être en sera-t-il que je reconnaîtrais ?

Il reprit aussitôt : — Tu t'abuses d'un songe. Comme ils ont méconnu les seuls trésors parfaits , De tous, dans leur laideur, sont méconnus leurs traits ".

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