‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 18 sur 123 · Gomme les yeux de Ciacco · texte numérisé non relu

Gomme les yeux de Ciacco

10. Pas si clairs, à beaucoup près , qu'il veut bien le dire ; mais il avait ses raisons pour ne pas expliquer qu'il ne s'agissait que d'une dépense de mots.

11. L'avarice était le reproche que les sectaires adressaient le plus souvent à l'Église, au point que c'était sous le nom de l'Avare qu'ils désignaient d'ordinaire son chef.

Ces sujets de PI ut us ne pouvaient dès lors être que des membres du clergé- Voilà donc les Guelfes orthodoxes parfaitement signâtes ; quant aux autres, qui sont des Gibelins dont le tort fut de prodiguer follement le jargon erotique, dont l'emploi était devenu dangereux , Il n'a garde de donner aucune explication.

Ces cardinaux, ces pupes, étaient ceux qui tenaient alors le pouvoir et

la richesse , et à qui les Gibelins , les hérétiques , l'opposition enfin , criaient : Perche tient ? ce à quoi les autres répondaient : Perche burli ? Vous moquez-vous de nous?

Croyez- vous nous abuser avec vos amours quintessenciés et tout votre bagage erotique?

12. Un seul nom prononcé dans la seconde bande, celle des Gibelins , aurait révélé tout le mystère.

H fallait donc éluder la question posée-, de là le motif allégué par Virgile pour ne nommer personne , motif futile, puisqu'il s'appliquerait, h bien plus forte raison, aux cercles inférievrs où les damnés sont désignés en foule par leur nom, et reconnus, malgré leur dégradation.

Notez que la sconoscente vita peut s'entendre d'une vie d'ignorance, étrangère à toute connaissance doc-

A ce choc éternel ils reviendront sans cesse , Et du sépulcre , un jour, ceux-ci se lèveront Le poing toujours fermé , ceux-là sans poil au front. Mal donner, mal garder leur ravit l'allégresse Au bienheureux palais et leur vaut ces conflits. Quels qu'ils soient je fais fi d'y perdre mes paroles. Or, tu peux voir, mon fils, s'ils sont courts et frivoles Ces biens à la Fortune aveuglément commis ", Qui des humains entre eux font autant d'ennemis. Tout For qui fut jamais rassemblé sous la lune ** Ne saurait procurer le repos à pas une De ces âmes, ici, qui souffrent par essaims.

Maîlre , lui dis-je alors , qu'est-ce que la Fortune , Dont tu viens de parler, qui du monde en ses mains 15 Tient tous les biens ainsi, ce leurre des humains ?

Et sa réponse fut : — Mortels pleins de démence, Combien vous est funeste une sotte ignorance " ! Or, écoute, et que tous, je le veux, soient instruits17 : Celui dont le savoir toute science efface, Fit les cieux et créa ceux qui vont dans l'espace Réglant leurs mouvements, d'un tel ordre conduits, Que partout de partout s'épanche la lumière.

trinale , et que Virgile désigne par Plutus, qui ne font qu'un avec elle.; ces mots la troupe des avares, en- et puis saint Pierre Damien ne. nous Uèrement composée de membres du a-t-il pas parlé des serres de Gréclergé, goire Vil ? L'orthodoxe Dante de-

13. Ces biens livrés à la merci de mandant au payen Virgile : Qu'est-ce la Papauté, dont, Béatrice nous l'a que la Fortune? n'a étonné personne, dit tout d'abord, Dante est loin 1G. Puisqu'elle vous aveugle sur d'are l'ami , Vamico mio , e non les usurpations de ces pontifes qui délia Ventura. s'arrogent le droit de disposer à

14. Par l'autorité pontificale, dé- leur gré des couronnes et des biens signée encore fréquemment par le de la terre.

nom de lune, d'Hécate, 2a donna ehe 17. Ce je veux indique l'impor-

Ottt regge. tance que Virgile attache à ce qu'il

15. Dana ses griffl», dit le texte, tra va dire, pour éclairer la stupide branche ; pourquoi la Fortune n'en ignorance de ceux qui adorent la aurait-elle pas, comme la Louve et Fortune pontificale.

L ENFER

De même des splendeurs mondaines, sur la terre ,

Un ministre ordonné18 fait changer, les passant

De race à race, pour un temps, de sang à sang,

Les périssables biens *9 ; ne se souciant guère

Du jugement humain , qui l'accuse impuissant ".

Dne engeance domine ainsi, forte et superbe",

Lorsqu'une autre languit, au gré de ce pouvoir

Qui dans l'ombre se meut comme un serpent sous l'herbe ".

Ne l'arrête ou l'entrave en rien votre savoir " ;

Il pourvoit, juge, règne en arbitre suprême

Dans son empire, ainsi que font les autres dieux *\

Et, mobile, sans trêve il change sous les deux ".

Le presse en son essor la nécessité même " ,

18. La pensée du poète se révèle jusque dans ce mot ordinô employé pour indiquer que ce ministre général , dispensateur de tous les biens, a reçu les ordres sacrés.

10. Ainsi passèrent les couronnes d'Angleterre et de Sicile , des races saxonne et sarrasine à la race normande; celle de France, du sang mérovingien an sang capétien ; celle de Naples, du sang des Hohenstauffen au sang angevin ; de même, en Allemagne et en Hongrie ; changements opérés par sentence du Saînt-

20. Mot a mot : outre la défense des sens humains; ce qui signifie moins encore en dehors des prévisions humaines qu'en dépit du sens commun , ou en violant toutes les lois de l'humanité. Bien avant Talleyrand, Dante avait pris a tâche de prouver que la parolo fut donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.

21. Ce mot de gerte est extrêmement commode dans son élasticité, puisqu'il comprend à la fols la famille royale de France, poursuivant ses envahissements avec l'assistance

des pontifes ; la nation Jranque, écrasant la nation provençale ; le parti guelfe, triomphant du parti gibelin.

22. Nous verrons dans le Purg., ch. vin, l'autorHé pontificale figurée par un serpent. Son pouvoir était occulte pour Dante , en ce sens que ses décréta n'admettant aucune discussion et souvent n'étant pas motivés, surtout en matière temporelle, ils ne se manifestaient que par leurs eiïcts.

23. Toute la science sectaire venant échouer contre l'infaillibilité de l'Église et l'autorité de son chef.

24. Comme 1ns autres rois , ces dieux de la terre ; comme Scm'iramis, déclarant licite ce qui lui convenait*

25. Chaque nouveau pape modifiant la politique de stn prédécesseur; ayant ses préférences et ses antipathies.

20. Les pontifes étant obligés dfe se hâter dans l'accomplissement de leurs projets, attendu qu'ils ne laissent pas de successeurs de leur sang et que leur souveraineté est viagère.

CHANT Vil.

Tant viennent à lenr tour voulant donner des lois 2\ Telle est celle qu'on voit constamment mise en croix; Mais souvent qui devrait l'exalter davantage, Va la blâmant à tort et lui jetant l'outrage " : N'importe, en bienheureuse ", elle est sourde aux clameurs. Tout en poussant sa roue 3fl et poursuivant sa voie , Sainte , avec ses égaux elle se tient en joie 81. Et maintenant allons, parmi ces profondeurs > A plus grande pitié ". Les étoiles descendent ,

27. Littéralement : Tant viennent nombreux ceux qui gagnent le tour; allusion évidente aux fréquentes élections des pontifes, ne montant le plus souvent sur le trône qu'à un âge déjà avancé.

28. La Papauté, souffletée et crucifiée dans la personne de Boniface VIII ; insultée , menacée , opprimée dans celle de Clément V, par Philippe-le-Beî , qui aurait dû exalter une puissance qui avait tant fait pour lui. Cette croix , à laquelle la Fortune est clouée si singulièrement, ne vient-elle pas là pour rappeler celle qui surmonte la tiare et brille sur la poitrine des pontifes, et ne signifie -t-elle pas que la fortune des papes est attachée à cette croix dont ils se parent ?

29. Le pape , appelé Votre Sainteté et Votre Béatitude, fait la sourde oreille aux injures des puissants et aux malédictions des opprimés.

30. Dante, qui a déjà fait dire à Virgile que la Fortune juge, giudica, complète ici sa pensée en lui donnant la roue qu'elle fait mouvoir au gré de son caprice, c'est-à-dire cette cour de Rote, Iiuota, que prudemment il appelle spera, pour ne pas rendre l'allusion trop transparente.

On sait que , pour lui , le droit de haute justice dévolu au monarque universel était l'expression la plus élevée de la puissance temporelle ;

or, cette cour de Rote, réorganisée par le pape Jean XXII , ne pouvait être à ses yeux qu'une usurpation flagrante des droits de l'Empire. Pétrarque , dans sa lettre à son ami de Sirlcho , fait allusion à cette justice capricieuse qu'il appelle rota volubilis.

31. Mot à mot: avec les autres premières créatures, c'est-à-^ir* avec les autres princes, les premiers parmi les êtres créés, ee qui nous ramène à ces animaux avec lesquels s'accouple la Louve pour se tenir en joie. Les allusions malignes se succèdent et s'enchaînent du commencement à la fin de ce portrait allégorique. P.-A. Manzolli, dit Palingenio, ne s'abusait pas sur sa signification, lorsqu'il écrivait, au commencement du xvi* siècle :

Si eupiiut veniii ealum et Phlege(onta «acerrftft, .... Si impune et paaim tôt impim fiant. Non têt eulpt Dei «ammi, tti Davoxis huju» Que m ROiFotTCXA*, quem «fiai» Phtona r*ra-

Sarcotkêui pouet tamen aptâ nomine éifi.

[Zodiaeus vilte, lib. Tin.) Sarcothrui éqimaut a Dieu de cba'r.

Voy. la note * à la fin du chant.

32. Ou à plus grande piété, tin effet , à mesure que Dante s'enfoncera dans les profondeurs infernales, il se rapprochera davantage de dame Piété ou Pitié, son ennemie , qu'il y fait résider, sous forme masculine , au point où gravitent tous les corps.

56 l'enfer.

Qui montaient, quand je vins en aide à tes terreurs, Et de nous arrêter plus longtemps nous défendent.

D'un cercle à l'autre à peine avions-nous traversé, Que je vis près de nous bouillonner une source, Dont se précipitait Fonde dans un fossé Où, grossissant toujours , elle prenait sa course. Elle était trouble, sombre, et presque noire aux yeux ". Nous entrâmes aussi dans levai ténébreux, Mais par une autre voie, en cheminant près d'elle ".

Plus loin s'offre un marais, c'est le Styx qu'on l'appelle. Le forme ce ruisseau sinistre, en descendant Au pied du roc grisâtre en poisons abondant s\ Comme je regardais sur la plage nouvelle , Attentif, j'aperçus un peuple tout entier De gens nus et meurtris plongés dans ce bourbier. Tous allaient à l'envi, pleins de rage cruelle, S'entre-frappant des pieds, de la tête, du sein, Se déchirant des dents, l'un l'autre, brin à brin.

Le bon maître me dit : — - Tu vois ici les âmes De ceux que la colère embrasa de ses flammes " ; Sois assuré de plus qu'en recouvrent ces eaux Bien d'autres, dans le fond qui poussent des sanglots. L'onde qui sur l'étang en bulles se soulève T'indique où leur troupeau se démène sans trêve. Ils disent , submergés dans cet infect limon : « Quand nous respirions l'air que d'un brillant rayon Le soleil réjouit, une sombre malice Nous rongeait; maintenant, dans ce bourbier de mort,

33. Voilà encore la doctrine ro- 35. L'allusion est assez claire maine figurée par un cours d'eau , pour que nous ne nous y arrêtions avec les épithète» caractéristiques. pas.

34. La doctrine étant toute différente, diverta, il en devait être de 36. Je reprends Ici et ailleurs, même de la route suivie, qui, tonte- lorsque ce n'est pas un contre-sens, fois, permettait d'aller de compagnie ce que M. Ratisbonne a bien voulu avec elle , in compagnie . emprunter à ma traduction de 1842.

CHANT Vil.

Une morne tristesse accroît notre supplice ". »

C'est en coassement que cette plainte sort, Car Teau vient de la voix entrecouper l'essor".

Décrivant un grand arc entre la grève aride Et le fangeux marais, nous suivons son contour, Observant ceux qu'abreuve une vase liquide ", Et nous gagnons ainsi jusqu'au pied d'une tour.

37. On ne peut guère se refuser à voir dans ces damnés', dont les fureurs se trouvent engourdies au milieu de la fange du Styx, ceux que les sectaires appelaient des fanatiques , parce qu'ils tonnaient contre eux dans leur sainte colère. Dante les montre assombris par les pratiques d'une dévotion outrée.

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