‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 3 sur 123 · NOUS SOMMES DE CET AVIS · texte numérisé non relu

NOUS SOMMES DE CET AVIS

Plus loin il ajoute ; « La Comédie de Dante est un

monument formidable du mouvement des esprits en Italie contre la souveraineté pontificale. » Et après avoir dit du dialecte allégorique dans lequel elle est écrite : « C'est l'idiome du mysticisme mêlé à une conspiration, » il termine ainsi : « Dans cette lutte contre le pouvoir papal, lutte vive, ardente, dont les promoteurs ont choisi pour égide une langue symbolique , Dante se montre en première ligne» double représentant du moyen âge chrétien et du platonisme opposant. »

A ces deux autorités considérables vient s'en joindre une troisième, dont nul ne méconnaîtra la valeur ni la compétence : celle de M. de Lamennais. Ces incrédules de parti pris qui se récrient à l'envi contre ce qu'ils traitent de rêve, d'invention systématique» ont pu voir dans l'introduction dont il a fait précéder sa traduction de la Comédie, que lui aussi reconnaissait, proclamait l'existence d'un langage artificiel adopté par Dante et par ses contemporains comme moyen d'opposition et de propagande. Il signale, en effet, chez eux un symbolisme mystique, se compliquant, en outre du symbolisme philosophique, «d'un autre symbolisme correspondant aux passions des partis entre lesquels l'Italie était divisée, et à la haine plus générale qu'inspiraient l'ambition, l'orgueil et l'avarice de la cour romaine. »

Le docte traducteur ajoute : « Ainsi les symboles de l'amour pur, de l'amour divin , devinrent les symboles (Tune doctrine secrète, religieuse et politique. Les mots

prirent des acceptions nouvelles, obscures pour le vulgaire, connues des seuls adeptes. Ou n'en saurait douter en lisant les poètes gibelins de l'époque de Dante. Sous des formes convenues, mystérieuses, ces fidèles d'Amour, ainsi qu'ils se nommaient entre eux, se communiquaient leurs pensées , leurs espérances, leurs craintes, en concourant, à divers degrés, au développement de la vaste conspiration formée au moyen âge contre la] Rome papale et qui aboutit à la Réforme du xvi9 siècle. Les lettres de Pétrarque, ses églogues et celles de Boccace ne laissent sur ce point aucune incertitude. Quelle que fût d'abord la multiplicité des doctrines et des associations différentes, le même esprit éclate partout avec les mêmes précautions de langage. Les figures de Y Apocalypse, les fictions païennes fournissent tour à tour des images sur le sens desquelles aucun initié ne se méprenait. Le pape est lf antique serpent, etc. »

Pour M. de Lamennais comme pour M. Philarète- Ghasles, il n'y a donc pas de doute, Dante a eu recours à un style de convention , il. a écrit dans un langage tout artificiel, devenu inintelligible à la longue, parce que la clef s'en est perdue, langage destiné à voiler des pensées « religieuses et politiques » qu'il y avait alors péril à émettre ouvertement. Et pourtant, dans l'opinion des trois honorables écrivains cités, Dante, le grand Gibelin, aurait été sincèrement un chrétien orthodoxe, un catholique romain.

Il y a là de leur part, à coup sûr, un défaut de lo gique qui saute aux yeux, et tel qu'il peut autoriser à se tenir en garde contre leur manière de voir, en ce qui concerne le langage cabalistique auquel auraient eu recours et Dante et ceux qui faisaient avec lui cause commune.

Si, en effet, ce langage mystérieux n'avait été destiné qu'à voiler des pensées politiques, quelle nécessité d'y recourir? Est-ce que les partis songeaient à dissimuler leurs sympathies, soit pour le pape, soit pour l'empereur, au temps de la querelle des investitures entre les deux Frédéric et le Saint-Siège, lors des luttes intestines dont Milan, Pise, Florence et tous les municipes italiens étaient le théâtre ensanglanté? Est-ce que chacun n'arborait pas intrépidement son drapeau, en se proclamant ou guelfe ou gibelin, et ne combattait pas à visage découvert comme Farinata ? Non, certes, nul ne faisait mystère de sa pensée politique et de ses vœux, toute l'histoire d'Italie en fait foi, et la Comédie elle-même, dans laquelle Dante ne déguise aucunement sa prédilection pour l'empire, non plus que sa profonde antipathie pour le pouvoir temporel des pontifes. Nul autre danger que celui du champ de bataille ne menaçait alors les opinions politiques, et celui-là, il n'y avait pas à le conjurer à l'aide d'écrits en vers ou en prose plus ou moins artificieusement combinés.

Il n'en était pas de même des opinions religieuses ; bien loin de là. L'autorité pontificale entendait régner sans contradicteurs , et toute opposition encourait la torture, le bûcher et la confiscation des biens, sans parler de l'excommunication. Il y avait là danger réel, danger terrible, sans cesse menaçant et bien fait pour épouvanter les plus intrépides ; car la répression était impitoyable, incessante. On comprend dès lors que ceux dont l'esprit indépendant et raisonneur supportait impatiemment le joug de l'autorité religieuse , que les dissidents, qui conspiraient contre elle et aspiraient à opérer dans la constitution de l'Église, peut-être dans le dogme, des réformes plus ou moins radicales, eussent recours à la ruse, au déguisement, à tous ces expédients que suggère, dans des circonstances analogues et à quelque époque que ce soit, la compression violente de la pensée.

Si l'on admet donc avec nous qu'aux xiii* et xiv* siècles l'opposition a fait usage d'un idiome mystérieux pour l'échange et la propagation de ses idées, il faut admettre nécessairement, logiquement, que cette opposition n'était pas seulement politique, mais encore qu'elle était religieuse, et que, dans les doctrines qu'elle prenait soin de dérober sous le voile des symboles, fermentait le levain de l'hérésie. Voilà pourquoi nous avons proclamé Dante hérétique et pourquoi nous persistons plus que jamais à le soutenir tel.

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Mais, objectera-ton , M. de Lamennais, bien autrement compétent que vous, à coup sûr, en pareille matière, n'hésite pas à dire : « Je crois avec Ozanam que la théologie de Dante , strictement wihodoxe, était la pure théologie alors enseignée dans les écoles. » Eh I mon Dieu, jamais nous n'avons prétendu autre chose ; ajoutons que Dante se serait bien gardé d'avancer ouvertement aucune proposition que la plus stricte orthodoxie eût pu désavouer. Cette orthodoxie, habilement affichée, était précisément son égide, suo schenrn, contre l'ennemie qu'il appelait la mort , contre cette madonna Pietra dont il s'était fiait le Pygmalion , le servant, Vmmo dimarmo (*), comme Pétrarque, la tombe de pierre de Laure, Petrœ arca.

« Dante né chrétien , dit aussi le docte abbé » vécut chrétien sincère. » C'est encore là une assertion que nous n'avons pas à contester; mais entendons-nous. Tous ceux qui suivent la loi du Christ sont, ohrétiens, dans le langage séculier ; les luthériens et les calvinistes, dans leurs nombreuses ramifications , comme les grecs des diverses communions, sont des chrétiens. Les Albigeois qui', selon M. de Lamennais, «purent avoir quelques liaisons avec d'autres ennemis de la

(*) Suranné quello ch'è d'un uom di niarmo Se inpargoletta fia per cuore un marmo.

Canzone XIII, édit. de XapVs. Voy. les Révélat ion $ y p. 378.

Rome papale , » n'étaient pas moins des chrétiens en ce sens, puisqu'ils se réclamaient du divin Rédempteur; quel que fût d'ailleurs le mélange de doctrines orientales et de gnosticisme qu'on puisse signaler dans les croyances qui leur ont été attribuées. Ainsi Dante, imbu des doctrines albigeoises, n'en aurait pas moins été chrétien, chrétien sincère, si ces doctrines avaient eu l'aveu de sa raison et de sa conscience.

Mais sans aller jusque-là, quant à présent, nous nous en tiendrons volontiers à la distinction que prend soin de faire M. de Lamennais entre le christianisme évangélique et le christianisme théologique, « le premier préparant de loin un état plus parfait qu'aucun des précédents , par le principe d'égalité et de fraternité qu'il répandit dans le monde, » l'autre « organisé dans l'institution extérieure de l'Église, soumis à l'autorité hiérarchique et constitué par elle, avec un dogme soustrait à l'examen et au jugement de la raison, imposé par voie de commandement, avec un sacerdoce hiérarchique, conservateur de ce dogme et juge des questions s'y rapportant, etc. »

Nous admettons donc avec le savant théologien que Dante fut un sincère chrétien évangélique, mais non pas un catholique romain , et cela par la raison toute simple que l'Église ne reconnaît qu'un christianisme, le sien, et qu'elle rejette toutes distinctions tendant à mettre en opposition l'esprit de l'Évangile et celui dont

elle suit les inspirations. Gomment, en effet , voir un catholique dans le conspirateur qui aurait emprunté à <t l'amour divin les symboles d'une doctrine secrète, religieuse et politique , » doctrine nécessairement différente de celle.de Rome et, par suite, en dissidence avec le christianisme théologique.

Si donc, dans la pensée de M. de Lamennais, Dante était un chrétien évangélique animé de sentiments hostiles contre l'Église et contre ses doctrines, en antagonisme avec ce christianisme « qui soustrait le dogme à l'examen de la raison, qui, législateur du culte et de la discipline» subordonne la morale à la foi, principal, suprême moyen de salut; » on conviendra que nous serions bien près d'être d'accord, quant au fond , car M. de Lamennais n'ignorait certainement pas que ces chrétiens-là sont, quelque sincérité qu'on veuille leur reconnaître, entachés d'hérésie aux yeux de l'Église romaine. .

Ainsi trois opinions motivées, émises successivement et sans concert aucun par des hommes doctes et dont la parole a quelque crédit, viennent puissamment i l'appui de celle que nous avons formulée en proclamant Dante hérétique et révolutionnaire; car si l'hérésie n'avait pat* été dans sa pensée, il n'aurait pas eu besoin de recourir à ce langage simulé, dont euxmêmes portent témoignage.

Le. livre que nous avons publié sous ce titre aura

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peut-être fait faire un pas à la question et modifié la manière de voir de ceux qui l'auront lu sans parti pris à l'avance. Mais comme il était impossible , dans une analyse sommaire de toute l'œuvre de Dante, de s'arrêter sur une foule de détails, de fixer la valeur d'une multitude de mots, d'interpréter suffisamment tant de phrases obscures à dessein, tant d'allusions alambiquées dont elle fourmille , il n'est pas que quelques doutes ne soient restés dans leur esprit. Espérons qu'ils se dissiperont en majeure partie à la lecture de ce nouvel ouvrage qui ne fait pour ainsi dire qu'un avec le premier, et dans lequel l'auteur s'est constamment préoccupé de cette pensée qu'il faut avoir cent fols raison contre une erreur enracinée.

On regrettera indubitablement de ne pas trouver le texte en regard de la traduction ; mais comment décider un éditeur à doubler les frais d'impression dans des circonstances comme celles que nous avons à traverser? lors surtout qu'il s'agit d'un livre en vers et, qui plus est, d'un commentaire. Le même motif d'économie a fait ajourner la publication des notes de la dernière Cantique. A quoi bon, en effet, un troisième volume, si les deux premiers , contenant du reste le poème entier, sont accueillis avec froideur et destinés à passer du magasin au pilon ? L'analyse sommaire que nous avons déjà donnée du Paradis suffira provisoirement pour faire entrevoir à ceux qui ne s'obstinent pas à repous-

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