‹ La comédie de Dante (volume 4)Chapitre 5 sur 123 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

un article signé des initiales C. de B., s'exprimait ainsi : « Nous attendrons que nous ayons vu le livre pour juger les arguments sur lesquels se fonde l'auteur pour soutenir une thèse aussi étrange et, à notre avis, si peu soutenable. » Le jugement annoncé est encore à rendre, quoique le livre soit à Florence depuis près d'un an. Mutisme complet dans les journaux, à Rome, à Naples, à Bologne, à Milan, comme si les Italiens étaient étrangers à la question soulevée. Mais à Turin, pays assez heureux pour jouir de la liberté constitutionnelle, sous un prince qui sait l'apprécier, une voix amie s'est fait entendre, celle de César Gantù, Tau leur si justement estimé de la seule histoire universelle qu'on puisse lire avec fruit, lorsque, dans une oeuvre de ce genre, on cherche autre chose que des faits et des dates.

Dans une lettre insérée dans la Gazetta piemontese, cet honorable écrivain expose les motifs qui l'empêchent de voir un hérétique dans l'auteur de la Comédie; mais ses objections , dont quelques-unes ne sont certes pas sans valeur, sont faites avec ces formes courtoises et bienveillantes qui n'excluent ni la précision ni la force logique, et le style en contraste singulièrement avec le ton rogue, avec le pédantisme goguenard des critiques dont on a lu quelques fragments.

Chacun, au surplus, écrit comme il peut et comme il seat; mais après la plaisanterie et l'épigramme, il

semble que la critique sérieuse doive aussi avoir sou tour; elle seule pouvant apporter dans la balance ua poids de bon aloi. Que les servîtes et les fanatiques s'abstiennent, par ordre ou par calcul , de rendre compte d'un livre qui blesse leurs sympathies» ou dont le titre effarouche leurs mesquines susceptibilités, lorsqu'ils s'empressent de porter aux nues, par esprit de coterie ou de parti , tant de productions misérables, chacun le comprend; mais que les écrivains indépendants semblent s'associer à leurs répulsions calculées et s'entendre avec eux pour amortir de complicité des ouvrages dont chaque page a coûté de longues recherches et bien des veilles laborieuses, c'est ce qu'il n'est pas facile d'admettre. Cette manière d'agir tiendraitelle aux imputations contradictoires dont l'auteur a été l'objet ? C'est un philosophe, s'écrient les uns, c'est un voltairien, un démagogue, non, c'est un ultramontain, un jésuite, répliquent les autres. Eh ! messieurs, que vous importe ce qu'il est, fût et sera ? Que vous importe ce qu'il pense et ce qu'il croit? Pesez, scrutez ce qu'il a écrit, et s'il a tort, dites pourquoi et comment; s'il a raison, proclamez-le avec la même franchise. Agissez en hommes probes et libres, en jurés éclairés; ne vous constituez pas en bande noire de l'opinion, en muets delà pensée. Ses juges naturels sont en France, d'abord, puis en Italie; lui faudra-t-il en aller chercher à Berlin?

Nous faisons donc appel, en toute confiance, à ces hommes graves cl consciencieux qui voient dans le ministère de la presse une magistrature à exercer; dont les sentences sont le résultat d'un examen attentif et d'une connaissance approfondie de la matière qu'ils ont à traiter. À eux de peser les preuves, si nombreuses désormais, de l'hétérodoxie de Dante, de son hostilité révolutionnaire à la constitution du monde catholique ; à eux de jeter un coup d'oeil scrutateur sur les œuvres secondaires du poète florentin et sur l'analyse rapide dans laquelle nous avons cherché à en faire jaillir la pensée scientifiquement dissimulée; à eux de décider si nous nous sommes abusé en donnant un sens logique, rationnel à certains passages bizarres de la Vie nouvelle, des Canzoni, du Convito et du Vulgare eloquiumy dans lesquels tant de gens ne voient qu'un verbiage innocent. Car il ne leur échappera pas qu'aucun critique ne s'est aventuré à nous combattre sur ce terrain, qu'aucune tentative d'explication n'a été opposée à celles des Révéla lions. A eux enfin de déclarer si la clef du langage symbolique des fidèles d'Amour est retrouvée , cette clef que M. Delécluae reprochait à Rossetti de n'avoir pas su rendre usuelle , pratique, dans ses interprétations confuses, et que M. de Lamennais disait « perdue, probablement pour toujours. » I! ne manquera pas ensuite de gens pour s'écrier, comme d'ordinaire, que c'était la chose la plus facile

du monde, que bien d'autres avaient eu, depuis longtemps, la même idée» et que celte prétendue découverte était, au vu et au su de tous, tombée dans le domaine public, bien avant ces Révélations qui n'ont rien révélé et ce commentaire qui n'a rien appris de neuf à personne. La chose essentielle, c'est que Dante soit enfin compris et son Isis dévoilée.

Loin de nous la pensée de solliciter l'approbation, encore moins l'éloge ; « un traducteur n'y a pas droit, » a dit avec raison M. de Chateaubriand. Un commentateur ne peut guère être plus ambitieux ; mais il semble qu'on ne saurait lui refuser un jugement motivé, quelque sévèrement qu'il puisse être formulé.

C'est là seulement ce que nous attendons de ceux des organes de la presse qui, jusqu'à présent, ont gardé le silence sur une question dont quelques esprits timorés se sont émus outre mesure, mais dont personne ne saurait méconnaître la portée au point de vue historique, religieux, philosophique et littéraire. Peut-être, cette fois, voudront-ils bien nous accorder audience et ne persisteront-ils pas dans un véritable déni de justice.

Paris, 20 novembre 4855.

L'ENFER

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