Celji qui parle est Guido
comte de Montefeltro, viHe située dans FApennin, entre Urbin et la source du Tibre, capitaine gibelin renommé pour sa politique astucieuse et ses stratagèmes de guerre, mais assez vacillant dans ses opinions, dont sou intérêt était la régie. En 1277, il mit en déroute les Florentins qui s'étaient joints à ceux de Forli ; en 128S, il se rendit maître, pour eux, du château de Caprone, au siège duquel Dante assista; en 1289, il gouvernait Pise, dont ii releva les forces. S'ctant emparé d'Urbin, il fut excommunié par Nicolas IV. Dante, qui le damne ici, fait de lui un grand éloge dans son Convito. Mais il avait besoin de montrer le vieux renard, coupable à ses yeux de faiblesse dans ses derniers jours, aux prises avee Booiface VI H et dupé par l'astuce pontificale.
L ENFER
— Réponds-lui ; celui-ci, tu l'entends , est latin •. — Et moi, dont la réponse est déjà toute prête :
Ame en peine, lui dis-je, exauçant sa requête , Ta Romagne jamais , sous des jougs différents , N'est et ne fut sans guerre au éœur de ses tyrans " ; Je n'en laissai pourtant aucune déclarée. Sans qu'y soit rien changé , Ravenne est demeurée ; L'aigle des Polenta va toujours la couvant , Et sur Gervia s'étend son aile, comme avant ". Cette place où se fit la longue résistance, Où fut à flots versé le sang des gens de France , La tient le lion vert, sous ses ongles nerveux ". Les dogues de Verruch, et le jeune et le vieux , Ceux-là sur Montagna dont s'assouvit la rage , Trempent, aux mêmes lieux, leurscrocs dans le carnage**. C'est encor le lion gisant en champ d'argent,
9. Non qu'il parle latin, pas plus que Virgile n'a parlé lombard, mais parce que ces deux seuls mots, mondo cîeco, ont suffi pour révéler en lui un Initié sectaire.
10. Les petits seigneurs de la Romagne s'étaient rendus maîtres, chacun de leur côté, d'une des villes de cette contrée, et y régnaient deapotiquement, passant, selon leur Intérêt, d'uu parti à l'autre, et se faisant des guerres acharnées. C'était pour mettre un terme à cette anarchie que Dante aspirait à une monarchie universelle.
il. Dante Unit ses jours chez Guldo de Polenta, seigneur de Ravenne et de Cervia; les armes de cette famille étaient une aigle mipartie blanche en champ d'azur et rouge en champ d'or.
12. Armes de Sinibald des Ordelaffl, seigneur de Forli, ville dans laquelle, en 1282, Gui de Montefel-
tro se maintint contre une armée composée en majeure partie de Français, que le pape Martin IV avait envoyée pour la reconquérir, et qui essuya 9e grandes pertes.
Arbitratu quarti Martini pontificis Romani, Johannes Appiœ dux Franciœ exercitu in Italia militant,etc. Annal, forliv., p. 194. J.
Villani, VII, 81. Annal. Gesenat., p. 1117.
1 3. Les Malatesta père et fils, seigneurs de Verrucchio et tyrans de Riminl, où Ils avaient mis à mort un gentilhomme gibelin du nom de Montagna. Gomme les Montefeltro, ils descendaient des comtes de Garpagna. Le père s'appelait Mastino, de là le nom de dogues que leur donne le poète, comme il a donné celui de Veltro à Cane de la Scala. Pour ce qui concerne les Malatesta, tôt/, dans Muratori, t. XV, p. 884, Annal. Riminiens, et t. XXII, Annal.
Fort.
De l'hiver à l'été de bannière changeant, Dont l'inconstante humeur à sa guise gouverne La cité du Lamone et celle du Santerne ". Celle que le Savio baigne d'un flot profond, De même qu'elle siège en plaine et sur le mont, Entre la liberté vit et la tyrannie 16. Qui, maintenant, es-tu ? Dis-le-nous , je te prie, Plus qu'on n'a fait pour toi sans vouloir résister, Et puisse ton renom sur terre subsister.
Quand la flamme eut un peu reproduit son murmure, Se mut sa pointe aiguë , un moment oscilla ; Puis , de son sein , un souffle en ces mots s'exhala :
Si je pensais répondre ici, je te l'assure, A quelqu'un qui jamais au monde dût rentrer16, Cette flamme à l'instant cesserait de vibrer; Mais, comme de ce gouffre, autant que je puis croire, Nul vivant n'est sorti jamais, pour ma mémoire Ne craignant rien , je puis répondre et t'éclairer 17 :
14. Faenza et Imola, où coulent nais pour tel, au parler lombard
les rivières do ce nom, et qui avaient d'abord, pals en le voyant «fatal
pour seigneur Maïnardo Pagani, sur- dans cet enfer pontifical" où 11 n'y a
nommé le diable, Guelfe en Toscane que des morts et d'où ne sort nul
et Gibelin en Romagne, selon qu'il vivant ; je suis donc tranquille pour
y trouvait son compte. 11 était avec ma mémoire, dont tu prendras soin,
les Florentins à la bataille de Cam- et en effet, au ch. 28 du 1V# livre de
paldino, à laquelle Dante assista. son Banquet, Dante cite comme un
J. Villani, 48. exemple de noblrsse a suivre, celui
th. Césène, bâtie en amphithéâtre qu'U 8CmWc dainn(,r lci 6ans PM<-
sur le bord de cette rivière, tantôt (r°»' !e8 Révél » P- 32S el 8ulv\t ou
gouvernée mnnicipalemcnt, tantôt n e8t ^montré que, pour Dante, la
tyrannisée par quelque noble, noblesse s'aquérait par l'initiation.)
comme Iliieues de la Faggiuola, qui Ainsi disparait ce qu'il y aurait de
en fut chassé .le Vive force en 1301. dé,°yal de ,a Parldc Da,ntc a exlor*
l'oy. Annal. Osen.,p. lOOOctscq. quer des aveux d un malheureux, en
le laissant persuade qu il parle à un
10. Parmi les Guelfes orthodoxes, damné comme lui, dans i'irnpossi-
parmi les hommes liges Prineipis bi»llé <]c ]es répéter sur la terre. Car
w,tt^d,• s'il entend ici entacher quelqu'un
17. Je suis sûr de parler h un sec- d'infamie, ce n'cst certes pas Guido
taire comme moi, car je te recon- de Montefellro.
L ENFBR.
Homme d'armes je fus et cordelier ensuite19;
Je crus , sous le cordon , racheter ma conduite ,
Et certes j'aurais vu mon espoir exaucé,
N'eût été le grand prêtre , auquel mal en revienne ,
A pécher de nouveau par qui je fus poussé "•
Comment ? Pourquoi ? Je veux que ma voix te l'apprenne :
De la chair et des os qu'en naissant je reçus,
Tant que traînant le poids , sur terre je vécus " ,
J'eus bien plus du renard, pour l'adroite malice,
Que non pas du lion ; et si bien je connus ,
Mis en jeu les détours , les pièges , l'artifice ,
Que maints récits au bout du monde en sont venus.
Quand je me vis ayant atteint déjà cet âge
Où les hommes devraient, pour aborder au port,
Toutes voiles carguer, rouler chaque cordage M ,
18. Gui de Jfontefeltro avait 74 ans lorsqu'il prit, en 1297, l'habit de franciscain dans le couvent d'Assises, où il finit ses jours, comme faisaient alors, pour terminer en paix leur vie agitée, les ennemis les plus acharnés du Saint- Siège; comme fit le vieil Euelin, surnommé le M orne, pour se livrer plus librement aux pratiques de.
l'hérésie patérine ou albigeoise, qui le fil excommunier. Voy. Raynaldi, Annal, adann. 1231, S 2, p. 379.
19. Boniface VIII , comparé au pontife juif, et qui va être appelé plut loin le prince des nouveaux pharisiens pour expliquer d'autant le nom de Caiphe, donné plus haut à Clément V.
20. Tant que je n'eus pas dépouillé le vieil homme, c'est-à-dire tant que je ne fus pas régénéré par l'initiation, qui procure une vie nouvelle.
21. C'est précisément ce que dit de lui et de Lancclot du Lac, Dante,
dans son IV* livre dn Banquet, déjà cilé : « Ces nobles hommes (ces deux initiés) carguèrent les voiles, et, à la fin de leur longue carrière, ils entrèrent en religion. » Comme Marcie, qui est Y âme noble, revint a Gaton, qui représente le dieu Amour. (Voy. les Révél., p. 352 et buIv.) Pour Dante, entrer en religion c'est évidemmeut s'affilier à la secte, c'est revenir à elle pour ceux qui lui firent, comme le vieux capitaine gibelin, des infidélités passagères. Les couvents étaient souvent alors des foyers d'hérésie, et les franciscains, dits les frères spirituels, causèrent de vifs chagrins à l'Église. Ainsi fièrc Jacopone de Todi, dont Ozanam exalte les mérites (Voy. Les poètes franciscains en Italie.) fut jeté par Boniface VI 11 dans un cachot dont il ne sortit qu'à la mort de ce pontife. Or, il ne faut que savoir comprendre Dante pour être certain que celui qu'il loue d'être entré en religion s'était jeté, en réa-
Je pris en grand dégoût ce qui me plut d'abord ",
Et, le cœur repentant, me confessai coupable.
C'eût été mon salut, sans doute; ab, misérable]
Mais le Pontife , chef des nouveaux Pharisiens ",
Près des murs de Latran était alors en guerre ,
Non pas contre des Turcs, des Juifs, mais des Chrétiens " ;
De Saint-Jean-d'Acre aucun n'avait pillé la terre,
Ni fait trafic ou banque au pays des Païens ".
Sa colère lui fit méconnaître, en lui-même,
Et les ordres sacrés et l'office suprême;
En moi, ce saint cordon, qui naguère ceignait
Des reins plus décharnés qu'à cette heure il ne fait3*,
Et comme Constantin, de sa retraite alpestre
Du Soracte, autrefois, fit appeler Sylvestre,
Pour qu'il guérit sa lèpre " ; ainsi, lui, me requit
En sa fièvre d'orgueil de lui donner répit
Et de le conseiller; mais, prudemment modeste,
)ité,dans les tendes frères spirituels pour finir ses jours dans la haine de Rome, tout en paraissant se courber sous ses lois, en «'enrôlant dans sa milice. Le vieux Guido, comme le vieil Ezzeltn de Romano, se procurait ainsi le double avantage de finir ses jours en paix et d'assurer son héritage a son (ils Frédéric, qui fut un des plus chauds partisans de Henri VU.
22. Les infidélités passagères qui me firent passer de temps à autre des Gibelins aux Guelfes.