GHA?IT III
A tous VOS traits empreints d'un édat merveilleux,
Et vous rend différents de la première idée
Que, sur terre, de vous l'esprit avait gardée :
De là vient que je Ais lent à me souvenir.
Mais à te reconnaître enfin peut parvenir
Ma mémoire, à présent , de ta parole aidée*
Or, dis-moi^ vous ici qui goûtez le bonheur,
Désirez-vous atteindre une plus haute sphère ,
Pour voir et plus et mieux, ou pour que , plus entière ,
Se répande sur vous la suprême faveur?
Elle sourit un peu d'abord, autant en firent D'autres ombres, près d'elle, aussi qui m'entendii^nt; Puis , le front d'allégresse à tel point radieux Qu'elle seoâblait d'amour sentir les premiers ^x , Elle me répondit : — Par la charité , frère , Dont la vertu s'épanche en nous et les modère, Nos désirs sont réglés, et par delà le bien Qui nous est octroyé nous ne souhaitons rien. Si de monter ]^us haut nous avions la pensée, Nos désirs lutteraient contre la volonté De celui qui nous tient dans le lieu décrété , Et le Ciel n'admet pas cette lutte insensée; Ce que tu concevras si, de nécessité.
Tu songes que nous meut ici la charité. Et si tu comprends bien quelle en est la nature. Dès lors, à cet état de félicité pure Aux élus réservée il est essentiel Que, s'unissant au vœu de l'arbitre éternel, Toutes les volontés aient à n'en former qu'une. Si donc par ce royaume ainsi nous a sa loi Semés de sphère en sphère , à tous, comme à son roi, Dont la volonté fait la volonté commune , Cela plaît de la sorte > et chacun le tient cher. Sa volonté voilà notre paix, c'est la mer Où tout ce que créa sa puissance suprême
632 LE PAHADIS.
Teod et ce que produit la nature de même.
Dès qu'elle eut dit, il fut pour moi clair et certain Que, dans le yaste Ciel, il n'est point une place Qui ne soit Paradis , sans que pourtant la Grâce Y pleuve également du bonheur souverain. Mais comme pour un mets, parfois, n'ayant plus faim, 11 advient d'un second , dont vous prend fantaisie Qu'on demande , pour l'autre alors qu'on remercie ; Ainsi Us-je près d'elle, afin qu'elle m'apprît Dans quelle trame, ainsi par elle commencée, S'arrêta la navette, à regret délaissée ; Et l'ombre bienheureuse au même instant reprit :
Une exemplaire vie , un sublime mérite Fit accueillir au Ciel, que plus haut elle habite , Une sainte dont prend le voile et l'humble habit Celle pour compagnon de ses jours qui choisit. De ses pieuses nuits , l'époux qui ne rejette Aucun vœu, dès l'instant qu'à son gré s'y reflette La pure charité. D'un monde aux vains appas Jeunette je sortis, pour marcher sur ses pas Et, close en son habit, de sa secte bénie Je prêtai les serments , en lui vouant ma vie. Des hommes, adonnés au mal plutôt qu'au bien, Me ravirent par force à la douce demeure , Et ce que fut ma vie à partir de cette heure , Dieu le sait. Éprouva même sort que le mien Cette Splendeur à droite, en qui de notre sphère Tu vois se déployer la plus vive lumière. De même elle fut sœur et le bandeau sacré Sur son fîront virginal fut aussi déchiré; Mais dans le monde au moins lorsqu'elle fut rentrée , Contre la sainte règle et bien contre son gré, Elle resta, de cœur, au voile consacrée. Celle de tant d'éclat dont le front est paré , S'il te plaît le savoir, est la grande Constance ;
€HA?fT III. 638
Soo sein a du second vent de Souabe engendré Le troisième, leur grande et dernière puissance.
Elle dit, puis se prit à chanter le salut Que fit l'Ange à Marie et, chantant , disparut, Ainsi qu'un corps pesant dans une onde paisible. Mon regard la suivit, tant qu'il lui fut possible, Et, quand il la perdit , je ramenai mes yeux Vers ce but dont j'étais toujours plus désireux. Mais ils s'étaient fixés sur Béatrice à peine , Qu'elle les foudroya d'une vive splendeur. Sous laquelle fléchit d'abord ma vue humaine , Ce qui fit qu'à parler je mis plus de lenteur.
Un homme entre deux mets également distants, Et pour son appétit également tentants , Se laissera mourir de faim en même place Avant que sur Fun d'eux, libre, il la satisfasse. Un agneau resterait de même entre deux loups; Immobile, et craignant également leurs coups; Entre deux jeunes faons, de même un chien de chasse. De deux doutes divers pareillement poussé, Si donc j'étais pensif et réduit à me taire, Ne m'en saurait éloge ou bl&me être adressé, Car c'était de ma part silence nécessaire; Mais, tout en me taisant, d'un ardent caractère. Mon désir en mes traits se montrait imprimé. Mieux que de vive voix si je l'eusse exprimé.
Ainsi que lit Daniel, pour calmer la colère Dont était enflammé Nabuchodonosor, Quand son injuste arrêt allait frapper de mort. Ma dame fit , disant : — Je vois que ta pensée, De deux désirs nouveaux combattue , enlacée. Ne saurait se mouvoir ni prendre son essor. Tu te dis à part toi : Quand chez moi continue La bonne volonté , quelle est donc la raison , Si d'autpui je subis contrainte et trahison , Qui veut que mon mérite à l'œuvre diminue? Tu trouves de douter encore occasion Aux astres en voyant, lorsque finit fo vie,
CHANT IV. 6tS
Les âmes retourner, selon l'opinion
Par Platon {professée, en sa philosophie.
Ce sont là les deux points que , tous deux à la fois ,
Tu brûles d'éclaircir, sans oser faire un choix.
Je traiterai d'abord celui-là qui recèle
Du venin de Terreur plus notable parcelle.
Celui des Séraphins qui plonge plus en Dieu, Moïse, Samuel, les deux Jean ou Marie, N'ont pas un autre ciel pour demeure et patrie Que ces Esprits naguère apparus en ce lieu. Pour eux, le temps par plus ni moins ne s'y mesure ; Mais tous , du premier cercle ils forment la parure, Goûtant diversement un suave bonheur, Selon que plus ou moins Téternelle faveur Sur eux épand son souffle. Or, ceux-ci sont naguère Venus s'offrir à toi , non pas qu'en cette sphère Leur séjour soit fixé , mais pour qu'en s'y montrant, Gomme elle est au plus bas dans l'espoce câeste, Dans rétémelle Cour tu juges de leur rang. A votre esprit , pour qui rien ne se manifeste Que par l'aide des sens, il faut ainsi parler, Parce que, seuls, les sens peuvent lui signaler Ce qu'il note et transmet à votre intelligence. Aussi , condescendant à votre insufAsance^ L'Écriture attribue à Dieu des pieds , des mains, Mais entend autre chose en cette pure essence ; £t l'Église, à son tour, sous des aspects humains Représente Michel, Gabriel et l'autre Ange Duquel le vieux Tobie eut guérison étrange. Ce que des âmes dit Timée est différent De ce qu'on voit ici; car il semble qu'il prend Pour véritable et croit ce que le texte assure. A son étoile il dit que l'ftme reviendra : C'est donc, à son avis, qu'elle s'en sépara, Lorsqu'on un corps humain l'enferma la nature.
Mais peul-éti^e autrement quMl ne l'enregistra, Fut son opinion ; les mots voilent peut-être Un penser plus profond qu'il ne le fit paraître. Aux astres, s'il entend faire ainsi remonter, Selon leur influence, ou Thonneur ou le blâme 1)0 ce qui peut souiller, ainsi qu'anoblir l'âme, Son arc , non loin du vrai , peut-être , irait porter. Ce principe , compris d'une façon contraire, En erreur fit tomber presque tonte la terre, Qui bientôt, dans le Ciel fourvoyant ses regards, Proclama dieux Mercure et Jupiter et Mars.
L'autre doute, à cette heure, encor qui te domine, Bien qu'il ait son venin , est moins nuisible en soi , Car il ne peut te perdre en t'ëloignant de moi. Lorsqu'aux yeux des mortels la Justice divine Paraît injuste , c'est pour eux motif de foi , Et non pas de critique à l'hérésie encline; Mais comme votre esprit avec facilité Peut atteindre en ceci jusqu'à la vérité. Au gré de ton désir je vais te satisfaire : Si l'on ne reconnaît de violence entière Qu'autant qu'il ne fut rien concédé par celui Qui, trop faible, subit la contrainte d'autrui, Ces deux âmes n'ont point à s'excuser par elle : Jamais la volonté sans son gré ne s'éteint ; Comme il en est du feu , sa nature rebelle Mille fois se redresse alors qu'on la contraint ; Si , plus ou moins domptée, un instant elle plie , C'en est fait : elle-même à la force s'allie. Ces âmes , qui pouvaient rentrer dans le lieu saint. Avec la force ont fait alliance semblable. Que fut leur volonté restée inébranlable , Comme sm- le brasier la maintint saint Laurent, Comme fit Mutins, à la flamme livrant Sa main sans sourciller; la contrainte finie,
A regagner soudain la demeui^e bénie , Tontes deux un instant n'auraient pas hésité. Mais on voit rarement si ferme volonté.
Si , comme tu le dois, tu m'as bien su comprendre, Le doute qui souvent t'aurait inquiété Est réduit au néant et n'a plus où se prendre ; Mais, sur un autre point une difûculté Te préoccupe encor, dont , seul , toute ta peine Serait pour te tirer insuffisante et vaine : Tu tiens pour certitude , à ne t'en départir. Qu'une âme admise au Ciel jamais ne peut mentir» Voisine comme elle est de la vérité même. Tu viens pourtant d'ouïr Piccarde t'affirmant Que Constance eut toujours affection extrême Pour le voUe sacré, d'où semblerait vraiment Que son asseiiion à la mienne est contraire ; Mais bien plus d'une fois il est advenu , frère , Que, pour fuir un péril, on fît contre son gré Ce dont, tout autrement, on se serait sevré. C'est ainsi qu'Alcméon , autrefois, sur sa mère Levant un fer impie, obéit à son père ; Que, par piété même, il lui perça le sein. Réfléchis à ceci , car c'est un point certain. Qu'à la force subie, en pareille occurrence, La volonté s'allie : il s'ensuit que l'offense Subsiste et ne se peut effacer tout à fait. La volonté complète , absolue au méfait Ne consent pas, sans doute, et pourtant elle cède, La peur d'un plus grand mal étant là qui l'obsède. Lors donc que t'a parlé Piccarde , elle a voulu Exprimer seulement le vouloir absolu , Moi l'autre : et, sans qu'il faille insister davantage , Chacune, tu le vois , fut vraie en son langage.
Ainsi du saint ruisseau, qui prend son chaste essor A cette source d'où toute vérité sort,
S'épancha l'onde pure ; ainsi, calmant mon Ame De mon double désir elle éteignit la flamme.
0 du premier amant, amante aux doux attraits; Sainte, repns-je; 6 toi dont la voix me pénètre Et vient, de plus en plus, vivifier mon être, Tout ce que sent mon cœur ne suffira jamais A vous pouvoir ici rendre grâce pour grâce I Que celui qui voit tout et qui peut tout le fasse. Notre esprit , je le vois, sans pouvoir le nier, Aspire vainement à se rassasier.
Si cette vérité d'où toute autre dérive , Hors de laquelle rien n'est qu'erreur, ne l'avive. Notre esprit se repose en elle, du moment Qu'il parvient à l'atteindre, aussi paisiblement Que dort la béte fauve au fond de sa tannière ; Et l'atteindre dépend de lui , car autrement Tous nos désirs déçus s'en iraient en poussière. C'est pourquoi naît le doute, ainsi qu'un rejeton, Près de la vérité , dont le Ciel nous fait don Et, naturellement, de colline en colline, Il nous pousse au sommet que le jour iUumîDe. C'est ce qui m'enhardit, en toute humilité, A m'enquérir à vous d'une autre vérité, Madame, en mon esprit qui reste encore obscure :
Je voudrais donc savoir, après dos vœux rompus , Si, par tout autre gage, au Ciel qu'on prise phis, On peut y suppléer, et dans quelle mesure ?
Béatrice , à ces mots , sur moi fixa ses yeux , Si pleins des feux d'amour, si divins, radieux. Que des miens s'affaissa la force toute entière Et , soudain ébloui , j'abaissai ma paupière.
Ne sois pas étonné si, rayonnant des feux D'un amour qui bien loin laisse ceux de la terre, L'éclat de mes regards te fait baisser les yeux. C'est qu'ils OBt cette vue, en tout parfaite et claire, Qui vers le bien s'élève, en sa sublime sphère, Et, dès qu'elle l'atteint, à l'instant s'en nourrit. J'aime à voir resplendir déjà dans ton esprit L'étemelle clarté qui, seulement perçue.
Pour allumer l'amour à tout jamais suffit ; Car par d'autres objets si votre àme est émue, C'est que d'elle il existe, il transparait en eux Une trace quelconque et de vous mal connue.
Tu désires savoir, lorsqu'on rompit ses vœux , Si quelque autre mérite est acceptable aux Gienx, Qui, pour l'âme plaidant, désarme leur justice.
C'est ainsi qu'entama ce sujet Béatrice, Et, sans foire de pause avant qu'il fût traité , Elle continua : — Des dons qu'avec largesse Dieu, lorsqu'il la créa, fit à l'humaine espèce. Le plus grand et le plus conforme à sa bonté , Celui qu'il prise plus en sa haute sagesse , Ce fut, ttt le comprends, la libre volonté, Dont tout être doué par lui d'intelligence Fut, à ce titre, au Ciel et sur terre doté. De ce fait si tu sais tirer la conséquence, Soudain t' apparaîtra la sainteté du vœu ,
Lorsqa'il est fait avec rasseotiment de Dieu ,
Et quand du fond du cœur la bouche le contracte.
Car i*hoinme, en concluant avec Dieu pareil pacte,
Abdique de plein grë le précieux trésor
Qu'il reçut en naissant. Quoi donc, en récompense
De ce qu'il reprendrait peut-il donner encor?
Si de ce qu'il offrit, à l'avenir, il pense
Qu'il fera bon emploi , s'égare sa raison ,
Car d'un bien mal acquis on n'obtient rien de bon.
Sur le point principal frappante est l'évidence. L'Église à ce sujet donne pourtant dispense. Or, cela paraissant en contradiction Avec ce que j'ai dit et maintiens véritable, n te faut quelque peu rester encore à table. Afin que vienne aider à la digestion Du mets lourd que tu pris l'aliment convenable. Applique ta pensée à ce que je te dis. Et t'en pénètre bien, car lorsqu'on a compris. Ne pas se souvenir n'enfante pas science.
Ce pieux sacrifice exige, en son essence , Deux choses : son objet et la convention. Or, quant à celle-ci, son observation Peut^ule en relever, et c'est en parlant d'elle Que ma réponse fut tout d'abord si formelle. Ainsi, pour les Hébreux , ce que tu dois savoir, L'offrande était toujours de rigoureux devoir, Bien qu'en changer l'objet leur fût parfois loisible. L'autre étant purement matière , il est possible Qu'on soit , selon le cas, admis à l'échanger Contre une autre matière apte à vous dégager.
Mais que de son chef seul nul ne prenne licence Du faix qu'il doit subir de prétendre juger, Si n'ont tourné les clefs jaune et blanche à l'avance. Crois du reste en ceci tout échange insensé , Quand n'est pas contenu ce qu'on a délaissé
Comme quatre dans six dans ce qu'on prend en place. Mais lorsque, par son prix, une chose surpasse Tout ce qu'au monde on doit le plus évaluer, On n'en peut trouver d'autre à lui substituer. Mortels, ne traitez pas les vœux en bagatelles Et, pour pouvoir toujours leur demeurer fidèles, \e prenez pas d'avance un lien redouté, A sa première offrande ainsi que fit Jcphté. Mieux eût valu pour lui se rétracter et dire J'ai mal fait, que de faire, en persistant, bien pire. Même oi-gueil égara des Grecs le chef fameux Qui fil sur sa beauté pleurer Iphigénie, Apitoyant sur elle et le sage et l'impie , Lorsqu'on ouït parler d'un tel hommage aux dieux. Que votre piété, chrétiens, soit calme et grave , Au hasard n'allez pas, comme plume à tout vent, Et gardez de penser que toute onde vous lave. Vos guides sont l'Ancien , le Nouveau Testament, FI la voix du pasteur qui dirige l'Église. Pour marcher au salut que cela vous suffise. Si, dans un but cupide, on veut vous entraîner, Soyez hommes, non pas des brebis en délire, Et de vous que n'ait pas chez vous le juif à rire. N'imitez pas l'agneau, qu'on voit abandonner, Simple, étourdi, le lait abondant de sa mère Pour bondir et se faire à lui-môme la guerre.
Béatrice parla comme ici je l'écris.
Poisses yeux désireux, eu extase ravis.
Se fixèrent au point d'où s'épand plus de vie. Son silence et son air, qui venait de changer. Me firent réfréner ma curieuse envie.
Quand déjà de nouveau j'allais l'interroger.
Comme la flèche au but qui frappe, lorsque tremble La corde encore émue, avec rapidité Poussés, d'un môme essor, nous parvînmes ensemble
Dans le second royaume, et parmi la clarté De ce Ciel radieux lorsqu'eiitra IJéali'icc», Tout son être à mes yeux montra tant de délice, Que d'un plus vif éclat Tétoile en resplendit. Or, si Tastre changea de la sorte et sourit, Que dus-je faire, moi , mobile par nature , Et dont en cent façons se transforme l'esprit î
Comme, dans un vivier dont Tonde est calme et pure. Accourent les poissons vers les appâts trompeurs Qu'on leur jette du bord, sous forme de pâture, De même j'aperçus des milliers de Splendeurs Faire hûte vers nous, et répétait chacune : « Voici qui vient accroître encor l'amour commune. »
A mesure que l'une api^ès Tautre avançait, Une immense allégresse en elle paraissait, A l'éclat qui, soudain, s'en exhalait Umpide. Pense, lecteur, en toi combien éveillerait Ce récit commencé , là s'il en demeurait , De le voir terminer d'impatience avide.
Et tu pourras juger quel était mon désir De connaître leur sort en ce séjour splendide, Sitôt qu'à, mes regards elles vinrent s'offrir.
0 bienheureux mortel qui , par grâce notoire, Peux voir les Trônes saints de l'éternelle gloire, Avant d'avoir quitté tes frères militants, De ce feu dont au Ciel resplendit tout l'espace iNous sommes embrasés : si donc en toi tu sens Le désir de savoir qui nous sommes céans , A ton gré qu'il s'exprime et qu'il se satisfasse.
M'accueillit en ces mots l'un des Esprits pieux , Et Béatrice dit : ■— Parle en toute assurance Et, non moins qu'à des dieux, aie en eux confiance.
Je vois bien, dis-je alors, cet éclat radieux Qui partout t'enveloppe et dans tes yeux flamboie, Qar ton souris l'avive en révélant ta joie ;
Mais ton nom , je l'ignore, âme sainte , et ne sais Pourquoi te fut marqué ton rang dans cette sphère , Qui se voile aux mortels sous une autre lumière.
A la vive Splendeur ainsi je m'adressais, Qui me parla d'abord , et sa clarté première S'en accrut, de flots d'or inondant ma paupière. Ainsi qae du soleil l'éclat, par son excès. Se àérobe à nos yeux , quand des brouillards épais Son ardeur triomphante a purgé l'atmosphère; Ainsi, par plus de joie, à mes yeux se cachant Dans ses propres rayons , la jQgure sacrée Me répondit alors, d'éclat tout entourée, Comme je vais bientôt le dire en l'autre chant.
Contre le cours du Ciel loi'sque fut relourn«^o Jadis, par Constantin; cette aigle qui d'Énë(' Aux champs du Latium accompagna Tessor, L'oiseau cher au Très-Haut eut, sur Textrôme bord Du sol européen, pour des siècles, son aire Aux lieux voisins des monts dont il partit d'abord. Sous l'ombre de son aile il gouverna la terre, En donnant le pouvoir passant de main en main , Et sur la mienne il vint se poser à la fin. Je suis Justinien et fus César naguère. Par l'inspiration de l'étemel Amour, Dont l'ardeur me pénètre au céleste séjour. Dans les lois j'élaguai le trop et l'inutile. A l'œuvre avant d'avoir mis une main habile. Je croyais, et ma foi plaisait à mon esprit, Qu'une seule nature était en Jésus-Christ ; Mais de saint Agapet, ce pasteur vénérable. M'arracha la parole à mon aveuglement, Et me fit revenir à la foi véritable.
Je le crus et je vois non moins évidemment Ce dont il m'assurait, qu'il est pour toi palpable Qu'en tout dire contraire est le faux et le vrai. Quand de l'Église j'eus embrassé la doctrine. Dieu daigna m'inspirer, par sa gi*âce divine , Le glorieux labeur auquel je me livrai. Alors je confiai l'armée à Bélisaire,
Et si bien du Seigueur la droite luiélaire A la sienne s'unit, qu'à ce signe certain Je vis que je devais me reposer enfin. Or, à la question que tu viens de me faire J'ai satisfait ainsi ; mais il est nécessaire , L'exige le sujet, sur un point d'insister, Pour que tu puisses voir qu'en sa folie insigne S'élève également contre le sacré signe Qui s'en empare et qui prétend lui résister.
Songe que d'héroïsme impossible à décrire Lui valut le respect, à partir de l'instant Où Pallas expira pour lui donner l'empire. Dans Albe trois cents ans et plus put lui suffire D'habiter, jusqu'au jour où, pour lui combattant. Trois furent opposés à trois. Toujours luttant, Tu sais qu'entre le rapt des plaintives Babines Et la mort de Lucrèce, étendant ses confins, Il vainc[uit, sous sept rois, les nations voisines. Tu sais ce que, porté par ces nobles Romains, Il fait contre Brennus , contre le roi d'Épire , Contre tout peuple ou roi dont la haine conspire; Ce qu'il a dû de gloire ad vaillant Torquatus, Aux Fabius, aux Dèce, au grand Cincinnatus, Ces magnanimes cœurs, qu'ici môme j'admire.
Il terrassa l'orgueil du farouche Africain , Sur les pas d'Annibal qui, se ruant en foule, A travers les rochers d'où l'Éridan s'écoule, pans les Alpes avait su s'ouvrir un chemin. Sous lui , jeunes encor, Scipion et Pompée Triomphèrent tous deux, et la cime escarpée Sous laquelle tu vis le jour fut aux regrets. Puis, dans le cours des ans, lorsque le temps fut près, Par le Ciel arrêté, pour qu'une paix profonde, A son exemple, enfin descendit sur le monde, De par le vœu de Rome, en main le prit César;
Et combien de hauts faits alors , des bords du Var Aux rivages du Rhin ! Le virent et la Saône Et risëre et la Seine, et maint et maint vallon Dont viennent les tributs grossir les flots du Rhône. Puis, lorsque, pour franchir bientôt le Rubicon, De Ravenne il sortit , son vol fut si rapide Que l'histoire elle-même à le suivre est timide.
Vers l'Espagne il entraîne alors les légions , Ensuite à Durazzo, puis il frappe à Pharsale Un coup tel que du Nil les chaudes régions Ressentent la douleur de l'atteinte fatale. Il court revoir Antandre et le doux Simoïs , Et ces lieux d'où lui-même il est parti jadis, Où sur le grand Hector la tombe s'est fermée. Il s'en éloigne, à mal pour mettre Ptolémée ; De là, tel que la foudre, il tombe sur Juba; Puis vers votre Occident il s'élance et s'abat, Terrible, sur les bords où retentit encore Le clairon de Pompée, alors qu'il succomba. Brutus et Gassius que la douleur dévore Rugissent dans l'Enfer de ce qu'exécuta Celui qui , d'un bras ferme, ensuite le porta. S'en désola Pérouse, en prit le deuil Modëne, Et Cléopâtre en pleure encor, la triste reine Qui, fuyant devant lui, pour un trépas affreux Et subit, eut recours à l'aspic venimeux.
Celui-ci le lança vers l'arabique plage , Donna la paix au monde, et sa main forte et sago Des portes de Janus fit se clore l'airain. jMais tout ce qu'accomplit ce signe souverain, Auquel fut dévolu l'empire de la terre , Ce que dans l'avenir il devait encor faire. Quand le tient en sa main le troisième César, Doit te sembler chétif, terne, si ton regard S'éclaire de l'Amour et d'une foi sincère.
CHAîïT VI. 647
Car la justice même , en moi qui parle ainsi ,
Lui concéda la gloire, au gré de la sentence
Et du courroux d'en haut, d'exercer sa vengeance.
Or, vois si tout n'est pas admirable en ceci : Plus tard avec Titus il courut sans merci Châtier les vengeurs de la première offense ; Puis, au jour où la dent du Lombard en fureur Mordit l'Église, on vit Gharlemagne, vainqueur Sous ses aUes , bientôt lui prêter assistance. Tu peux apprécier, je pense, désormais Et ceux que tout k l'heure encore j'accusais Et leurs erreurs, qui sont de tous vos maux la cause. L'un au public symbole avec audace oppose La bannière aux lis d'or et, dans un but humain, D'intérêt de parti, l'autre se l'approprie , Au point qu'on doute où plus éclate de folie.
Sous tout autre étendard permis au Gibelin De suivre ses projets ; mais ce signe propice Convient mal à qui laisse à l'écart la justice. Qu'avec ses Guelfes n'ait à tenter Charles deux De l'abattre à ses pieds; mais redoute sa serre, Qui de plus fort lion déchira la crinière. Les^ils ont maintes fois sous des coups douloureux Versé des'pleurs amers pour la faute du père. Pour arborer ses lis il ne doit pas songer De bannière jamais que Dieu veuille changer.
Cette petite étoile est en foule semée Des Esprits généreux qui , constamment actifs , Brûlèrent d'acquérir honneur et renommée. Mais, tendus vers ce but, les désirs excessifs S'écartent de leur voie et s'élèvent moins vifs Vers le but immortel de l'Amour véritable. Ce qui nous comble ici d'une joie ineffable , A nos mérites c'est lorsque nous comparons , Le salaire divin que nous en recevons ,
Sans le Juger ni plus ni moins considérable. La vivante justice en nous apaise ainsi , Satisfait le désir, qui ne saurait ici S'égarer et jamais loin du bien ne dévie. Comme diverses voix forment de doux concerts Dans ces sphères , de même, en des sièges divers Répartis, il en naît une douce harmonie.
Dans cette perle, enceint d'un éclat radieux. Brille Romieu, dont grand fut l'œuvre et glorieux, Bien que récompensé d'un indigne salaire. Mais l'ingrat Provençal déchaîné contre lui N'eut guère à s'applaudir, car rarement prospère Celui qui tourne à mal le bien que fait autrui, Si Raymond Bérenger, de quatre ûUes père, Put voir chacune reine, il le dut à coup sûr A Romieu , personne humble et pèlerin obscur. De perfides discours excitèrent le comte Au juste à demander qu'il eût à rendre compte , Et douze il lui remit quand dix il en reçut. Puis, pauvre il le quitta, déjà courbé par l'âge. Si le monde savait quelle constance il eut A mendier son pain de village en village , Son nom, déjà loué, le serait davantage.
Hosanna Jehovah, Domim sabaoth, • Fortumtos ignés illorutn malakoth Qui superillustras daritate tua.
C'est dinsi que chanta la brillante substance A la double clarté, qui, dans sa joie immense, Tournait, suivant le chant qu'elle continua. Les autres à Tenvi s'unirent à sa danse Et, comme l'étincelle à l'instant qu'elle a lui, A mes yeux les voila promptement la distance.
Par un doute assailli, sans rompre le silence, En moi je me disais : Parle-lui, parle -lui! Oui, parle, répétais-je en moi-môme, à la dame Dont les discours bénis désaltèrent ton âme. Mais ce respect profond auquel rien n'est pareil, Qui tout entier pour B me domine et pour ICE, M'affaissait, comme un homme assailli du sommeil.
A mon trouble bientôt eut mis fin Béatrice, Et, laissant rayonner un sourire en ses yeux , Tel qu'il inonderait de joie au sein des feux , Elle me dit : — Je vois ta pensée occupée A réfléchir comment fut justement frappée Une juste vengeance, et de suite je veux De ton esprit chasser toute trace de doute. ^is attentif; en lui , si ton oreille écoute , Sur un point important se fera la clarté.
L'homme en des flancs mortels qui ne prît pas naissance
Pour avoir sans nul frein suivi sa volonté , Se damna tout ensemble et sa postérité. De là vient que, livrée au mal , à Tignorance, La race des humains dans l'erreur attendit, Durant des milliers d'ans, ce jour de délivrance Où du Dieu tout-puissant le Verbe descendit.
En sa personne alors, à sa propre nature Il unit, en venant au terrestre séjour. Celle qui du péché conservait la souillure Et ce fut l'œuvre en lui de l'éternel Amour. A ma parole ici que ton esprit s'avive : Cette nature, unie à son divin Auteur, Fut créée en premier bonne, pure et naïve; Du Paradis pourtant, ce séjour du bonheur, Le moment arriva qu'elle se vit bannie. Pour s'être du seùtier de vérité, de vie. Follement détournée. Or donc le châtiment Que fit subir la croix (à l'humaine nature Prise pour l'endurer pour peu qu'on le mesure ) Ne pouvait certes pas sévir plus justement. Ne fut jamais aussi de plus grande injustice, Si l'on songe qu'elle est la personne au supplice Que, sous cette nature, on traîna, qui souffrit D'un seul fait résulta diverse conséquence : De cette mort, où Dieu se complut, le Juif rit , En tressaillit la terre et le ciel se rouvrit. Tu ne peux plus dès lors te méprendre, je pense, A ce qui te fut dit, d'une juste vengeance Châtiée elle-même avec juste motif.
Mais je vois maintenant qu'à ton esprit pensif Une difficulté s'est encor présentée, Dont la solution est par toi souhaitée. Tu dis : Je comprends bien cette explication ; Mais, lorsque Dieu voulut notre rédemption. Pourquoi d'un tel moyen fit-il choix, comme père ?
C'est un décret qui reste impénétrable, frère, Aux regards de quiconque au céleste séjour Ne s*est pas pénétré de la flamme d'amour. Or, comme plus on veut éclaircir ce mystère. Plus s*y confond l'esprit, qui ne distingue rien, Sache pourquoi ce fut le plus digne moyen. . La divine bonté, qui repousse loin d'elle Toute haine, en brûlant en soi-même, étincelle Et répand ses trésors d'éternelles beautés. Des ouvrages qu'elle a d'elle-même enfantés Immédiatement, sans fin est la durée ; Car ne peut s'effacer son empreinte sacrée. Ce qui découle d'elle immédiatement Est libre, n'ayant point , sans son consentement , A subir l'action d'un agent secondaire.
Ce qui plus lui ressemble aussi sait plus lui plaire, Car le divin Amour, en tout qui brille infus. Est plus vif dans ce qui lui ressemble le plus.
De rhomme tous ces dons composent l'apanage, In de moins, il déchoit de son sublime rang. Seul , vient le dégrader le péché, dont l'outrage Fait que du bien suprême il devient différent. Parce qu'en lui pâlit son lumineux partage. Jamais l'homme déchu n'est réhabilité Qu'autant qu'un châtiment sévère et mérité, De la faute commise en remplissant le vide, Radiètc des faux biens sa convoitise avide.
Quand, dans son germe encor, vint à pécher jadis Votre nature entière, avec le Paradis Sa noblesse native â l'instant fut perdue : Elle ne pouvait plus, dans la même étendue, La recouvrer dès lors, si tu veux y penser, Par un de ces chemins sans avoir à passer : Ou que le Dieu clément, en sa bonté suprême, Fit remise du crime, ou bien que, par soi-même
6o2 LE PARADIS.
L'homme, pour sa folie, envers lai satisfît.
Or, plonge maintenant tes regards dans Tablme Du conseil éternel, et qu(; ton sens intime Saisissant ma parole en fasse son profit. 1/homme n'eût pu jamais, dans son étroite sphère, Pour le péché commis envers Dieu satisfaire, Puisqu il ne pouvait pas, en son humilité, S'abaisser, obéir, touché de repentance, Autant qu'il se flatta, bravant Farrét porté, Que devait l'élever sa désobéissance.
L'homme, par ce motif, ne fut pas accepté Et ne put racheter lui-même son offense.
Il fallait donc que Dieu, pour que Thomme revint A sa complète et noble existence, intervint. Par clémence ou justice, à son gré qu'il déploie. Ou qu'il lui plût de suivre et Tune et l'autre voie. Mais l'œuvre étant d'autant plus chère à son auteur Qu'elle reproduit mieux la bonté, la grandeur Du cœur qui l'enfanta, la bonté souveraine Voulut tout employer à vous tirer de peine. Et de vous relever, humains, se réjouit. Entre le premier jour et la dernière nuit , Ne fut ni ne sera jamais si magnanime. Si généreux penser, action si sublime.
Que soit ou la justice ou la clémence en jeu. Car il fut à coup sûr plus généreux à Dieu De se donner lui-même, afin que votre argile A recouvrer le Ciel pût devenir habile. Que s'il eût seulement pardonné le forfait. Et si le Fils de Dieu n'eût, d'un amour extrême. Daigné s'humilier, en s'incarnant lui-même, De tout autre moyen la justice souffrait.
Or, en tout désirant te rendre satisfait. Sur un point je reviens, afin que tu comprennes Les choses comme moi, nettement et sans peine.
Tu te dis : Je vois Teau, Tair, la terre, le feu
Et tous leurs composés, dans la nature entière,
S'altérer, se corrompre et ne durer que peu :
Tous tant qu'ils sont pourtant furent créés de Dieu.
Si ce que j'avançais eu entrant en matière
Bst Trai, pourtant, il semble, à ne se point tromper,
Qu'à la corruption ils devraient échapper.
Frère, on peut en effet dire créés les Anges , Ces régions du ciel, pures de tous mélanges ; Car, tels dans tout leur ^tre, ils sont tels proclamés. Mais quant aux éléments, par toi tout bas nommés, Aux choses dont ils sont la substance première, D'une essence créée ils ont été formés ; Fut créé ce qu'ils ont de commun , la matière; Fut créée, elle aussi, la vertu singulière. Constituante, qui, dans ces astres nombreux Se mouvant à Fentour, se dérobe à tes yeux. Or l'àme de la brute et celle de la plante. Produit potentiel, des saints flambeaux des cieux Tirent, en subissant leur action puissante. Et vie et mouvement. Mais la divinité Sans intermédiaire, en sa toute bonté.
Nous insuffle notre âme et soudain la pénètre D'ardent amour pour elle; aussi, dès lors, notre être D'un vif désir vers elle est sans cesse emporté. Et de là môme encor tu déduiras sans peine La résurrection de la chair, si tu veux Réfléchir quelle main pétrit la pâte humaine, Quand nos premiers parents furent formés tous deux.
CHANT VÏIL
Le monde crut longtemps , à son péril extrême , Que la belle Cyprine , en tournant nuit et jour Dans répicycle au Ciel qui se meut le troisième , Épanchait en rayons le feu du fol amour : Vers elle aussi montaient Tencens et la prière ; Dans son antique erreur se complaisait la terre , Adorant Dionée et son fils Gupidon , Qu'en ses bras caressants aurait tenu Didon. De cette déité, par qui j'entre en matière, Elle donna le nom à l'étoile qu'aux Gieux Nous voyons du soleil briller l'avant-courière Ou sur ses pas verser en souriant ses feux.
Sans m'en apercevoir, je montai dans sa sphère Et sans savoir comment ; mais je pus m'assurer Dans son ciel radieux que je venais d'entrer, En voyant aussitôt Béatrice plus belle.
Gomme au sein de la flamme on peut voir l'étincelle , Distinguer dans un chant deux voix, l'une tenant Son intonation , l'autre allant et venant, Je vis d'autres Splendeurs parmi cette lumière En ronde se mouvoir plus ou moins vivement, Selon leur vision de la Splendeur première. Si rapides jamais ne sont sortis les vents. Ou visibles ou non , de quelque froid nuage , Qu'ils n'eussent en leur vol semblé tardifs et lents A quiconque eût alors vu sur notre passage
Veair oes diyins feux , délaissant par essaims La ronde qui commence aux plus hauts Séraphins. Derrière les premiers qui plus près s'avancèrent , D'un si suave accent les autres commencèrent A chantei* Hosanna^ qu'un incessant désir M'est resté de l'entendre encore retentir.
L'un d'eux , l'instant d'après, s'approcha davantage Et me dit : ~ A parler librement je t'engage ; De te complaire en tout nous nous empresserons. A ces Princes du Ciel avec qui nous tournons, Rivalisant d'ardeur et d'élan » notre ronde Étroitement s'unit» à ceux-là dont, au monde, Naguère tu disais : a Vous dont, sublime agent. Meut le troisième Ciel , l'esprit intelligent. » Tant d'amour est en nous que , pour te satisfaire. Un repos d'un moment ne saurait nous déplaire I
Sitôt qu'avec respect sur ma dame mes yeux Qui s'étaient dirigés eurent vu qu'à mes vœux Elle accordait faveur, loin d'y sembler contraire, A i'ËsiNrit dont pour moi l'offre était d'un tel prix , Je demandai , la voix empreinte de tendresse : — Qui donc êtes-vous ?— Oh I comme alors je le vis Redoubler, à ces mots, d'éclat et d'allégresse I Il répondit ainsi , rayonnant de clarté :
J'ai peu vécu , fut court mon passage sur terre ; Si j'avais pndongé plus longtemps ma carrière , Beaucoup de mai sera qui n'aurait pas été. A tes regards me cache , à cette heure, la joie Autour de moi qui brille et me fait un rempart. Comme est caché l'insecte en son réseau de soie. Tu m'aimas, et ce fut justement de ta part. Car si là-bas j'étais demeuré davantage, Mon amour t'eût fait voir bien plus que du feuillage. Pour souverain , un jour, m'attendait le pays Qu'à sa gauche, du Rhône et de la Sorgue unis
L'onde arrose, et ces champs d'Aasonic où Grotone
S'élève avec Gaéte et Bari , d'où le Verd
Et le Tronto s'en vont se jeter à la mer.
Mon front brillait déjà paré d'une couronne,
Aux bords que vient baigner le Danube au moment
Où ses flots ont quitté le sol de l'Allemand.
La belle Trinacrie au rivage qui fume
Entre le cap Pélore et l'aride Pachin,
Non parce que Typhée en efforts s'y consiuue,
Mais parce que le soufre y bouillonne en son sein.
Vers la rive où l'Eurus bat plus les flots du golfe,
Eût eu par moi du sang de Gharle et de Rodolphe
Des princes pour ses rois, si d'ignobles«excës,
Les abus de pouvoir, qui des peuples sujets
Poussent enfin à bout la secrète colère ,
N'eussent fait, criant, mort, courir Palerme entière.
Mon frère, s'il était moins aveugle, aurait fui
De ses chers Catalans la cupide indigence ,
Afin qu'elle n'ait pas à tourner contre lui.
Par lui-même il est temps, ou par d'autres, qu'il pense.
Quand sa barque a déjà trop de lest à porter,
A l'alléger plutôt que d'y rien ajouter.
Né d'un sang libéral , lui serait nécessaire ,
Quand son instinct le porte à vouloir amasser,
D'être entouré de gens qui , d'une avide serre.
Ne fussent pas au coffre occupés d'entasser. —
Gomme je me complais, mon cher sire, à penser Que tu vois, où tout bien commence et se termine , Quelle vive allégresse inonde ma poitrine , En t'écoutant parler ! S'en accroît mon bonheur. Et d'autant plus qu'en Dieu tu la vois dans mon cœur. Tu me combles de joie; ainsi fais-moi connaître Comment, puisque toi-même en doute m'as induit. D'une douce semence un fruit amer peut naître ?
Ainsi je lui parlai , désireux d'être instruit.
CHANT Mil. 657
Kt lai : — Si je parviens à te faire apparaître
Une vérild , frère , à ce que tu veux voir
Quand tu tournes le dos , tu tourneras la face.
Le bien en ce royaume où tu franchis Fespace
Qui met partout la joie et le fait se mouvoir,
Pour force en ces grands corps épand sa providence.
Ainsi, non-seulement cette pensée immense,
De soi parfaite , veille avec un tendre soin
Sur les genres divers et pourvoit au besoin ;
C'est elle qui de tous conserve l'existence.
De cet arc chaque fois que le trait part, toujours
Il touche où fut sa fin assignée à l'avance ,
Comme à son but précis la flèche qui s'élance.
S'il n'en était ainsi , le Ciel que tu parcours ,
Loin d'aller produisant des œuvres dans son cours ,
N'offrirait pour effets que chaos et ruines ;
Chose impossible, si les puissances divines,
Par qui sont mus ces corps, ne sont point en défaut»
Et lui-même, faillible en premier, le Très-Haut ,
Qui n'aurait su parfaire en elles son ouvrage.
Désire-tu m'entendre insister davantage
Sur cette vérité ? poursuivit-il ; mais moi :
Non , car on ne saurait admettre que de soi N'ait pas chaque nature à sa tâche à suffire.
Il reprit: — Or, dis-moi, serait-ce un destin pire Pour l'homme, si sur terre il n'était citoyen?
— Oui , dis-je , et la raison je la conçois fort bien.
— Peut-il donc l'être à moins que dé façon diverse , Chacun dans son état, son emploi, ne s'exerce? Non, à croire le maître en ce qu'il écrivit
Jusque-là , Réduisant toujours , il poursuivit. Puis conclut en ces mots : — Il est donc nécessaire, Vos effets différant, que leur cause diffère : L'un naît donc, là, Solon, un autre, ici, Xercès, Meichisedech tel autre , ou Dédale ou Cratès.
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La nature stellaîrp, h la rire morirlle En imprimant son sceau, dans sa rondo (^femelle , Conduit toujours sa lâche à sa perfection , Mais de sujet, de lieu, sans Taire acception. . De là vient qu'Ésaû , du tronc originaire S'offre si différent, et que Mars est le père Qu'on donne à Quirinus, tant fut obscur le sien. Jamais Tétré engendré ne dévierait en rien Du sentier que suivit Fauteur de sa naissance , Si ne remportait pas la suprême influence. Or, tu vois devant toi , depuis que j*ai parlé , Ce qui derrière toi Tétait resté celé ; Mais il est, pour prouver mon plaisir à Vinslruire, Un corollaire encor que je te veux déduire :
Toute nature tourne à mal, lorsque le sort Qu'elle trouve n'est pas avec elle en rapport ; Comme toujours avorte et trompe la culture Le grain qu'on a semé hors de sa région. SI le monjJe observait, d'une raison plus mûre, La base sur laquelle opéra la nature , Et n'en déviait pas , tout homme serait bon. Mais quoi , tel est par vous mis en religion , Qui naquit pour porter Tépée et la cuirasse ; Tel règne , qui n'est bon qu'à prêcher un s^rmon : Hors du chemin ainsi s'égare votre trace.
Quand ton père eut ainsi daigné, belje Cléwenc<î, M*éclairer, je Touïs encor me signaler Les méfaits dont devait souffrir sa desceodance.
Mais tais-toi , me dit-il, laisse les aiis couler ; Sur d'autres points encor ip'est ejijoint le silence : Je peux dire pourtant qup de trop justes pleurs Seront versés bientôt et suivroqt vos malheurs.
Mais déjà s'absorbait cette sainte lumière Dans lé diyiq soleil qui la rpp^plit entière , Gomme un bien qui suffit à to^tes le§ ardeurs. Mortels, race fibpsée et plpine de folie, De ce suprême bien ypus détojirnent vos cqeurs, Et pour ^es vapités yotre fange Foublie I
Une autre alors, p^rmi ces gublimes Splendeurs, S'avança , témoignant son désir de me plaire Par un plus vif éclat, dont brillait sa lumière ; Et Béatrice encor tenant ses yeux fixés Sur les miens , m'y laissa lire la preuye pljère Que par (çjj^ mes vœux n'étaient pas repoussés.
Que ppr foi n^es souhaits puissept être exaucés , 0 biei)|ieureux Esprit! i}is-je, et fais-moi counaîtrç Que ma pensée en toi soudain a son reflet.
La nouvelle clarté qui venait d'apparaître, Du fond du s^cré chœur pu sa voix se mêlait , Répondit , con^me alors qu'à bien faire on se plaît
11 est dans cette part de la terre italique 4^
Qui va (lu Riallo s'étendanl jusqu'aux lieux Où la Brenta descend de la chaîne Xoriquo Avec la Piave, il est un mont qui vers les Gienr S'élève faiblement. S'en élança naguère Une flamme , qu'on vit à la contrée entière Livrer un grand assaut. Nous eûmes toutes deux, Elle et moi qui te parle , une même origine : Gunizza fut mon nom; d'un éclat glorieux Je resplendis ici par la bonté divine , Parce qu'en moi cet astre épancha tous ses foiix ; Mais à moi-même enfin , joyeuse » je pardonne La cause de mon sort et n'ai point de regrets, Quoique pour le vulgaire, à bien moins qui s'étonne, Puisse sembler la chose étrange , je l'admets.
Ce joyau radieux, de notre Ciel la gloire, Là, près de moj, laissa grand renom ; sa mémoire , De cinq siècles encor ne s'eflfacera pas. Par lui tu peux juger si l'homme sur la terre , Afin qu'une autre vie abjure la première, Vers l'excellence doit diriger tous ses pas. C'est à quoi songe peu cette tourbe qu'enserre L'Adige à l'Occident , le Tagliament au Nord ; Ses maux ne l'ont pas fait se repentir encor; Mais, du devoir, pour s'être en rebelle éloignée, Padoue, atteinte au cœur, empourprera bientôt. Dans leurs marais , les eaux dont Vicence est baignée , Et tel où le Silé s'unit au Cagnano Domine sans obstacle et marche le front haut. Lorsque déjà l'on tend le filet pour le prendre. Feltre, à son tour, aura des larmes à répandre, Pour la déloyauté de son lâche pasteur, Dont le méfait aura tant d'ignoble noirceur Que n'est point expiée à Maltan la semblable. Comment alors trouver une cuve capable D'absorber en ses flancs tout le sang ferrarais ?
Par once k le peser qui safQrait jainais ? Mais cet borrible don d'un prêtre misérable , A son parti pour faire acte de dévouement, Digne de la contrée , en rien ne la dément.
Là-haut sont des miroirs, dits Trônes chez les hommes, En qui Dieu resplendit, pour tous tant que nous sommes, Gomme juge étemel ; ce qui fait que toujours Juste est notre parole et sont vrais nos discours.
Elle se tut alors, et^ sans plus m'en apprendre , Dans la ronde céleste, où je la vis reprendre Son rang , à d'autres soins parut se reporter. Alors l'autre joyau , que je l'ouïs vanter. Se revêtit soudain d'une telle lumière Que jamais un rubis frappé par le soleil Ne saurait au regard briller d'un feu pareil. A plus d'éclat là-haut, comme au rire sur terre, Se reconnaît la joie, au lieu qu'en ses remords L'àme triste, là-bas, s'enténèbre au dehors.
Dieu voit tout , dis -je , Esprit bienheureux , et ta vue Plonge en lui tellement qu'il n'est désirs ni vœux Dont puissent t'échapper l'objet et l'étendue. D'où nient donc que ta voix, qui réjouit les Gieux Alors qu'elle s'unit * pieusement émue , Au chant des purs Esprits qui de six ailes font Un toile à l'entour d'eux, un abri sur leur front. Tarde à me satisfaire en mon désir extrême ? A prévenir tes vœux, ah ! tu me verrais prompt. Si je plongeais en toi comme toi dans moi-même !
La plus vaste vallée où s'épandent les eaux Sortant de cette mer, dit-il , qui de sa masse Enceint partout la terre, où se heurtent se» flots. Se prolonge si loin , entre deut bords rivaux , Contre le cours constant du soleil dans l'espace , Que le méridien se retrouve plus tard Où d'abord l'horizon arrêta le i-egard.
Or, iSUr run de ces bords je reçus la naissance , Entre TÈbre et la Magre, h petite distance, Qui du sol des Génois sépai^ le Toscan. Avec même Orient presque et même Occident Siègent Bougie ici, là ma ville natale, Où le sang a rendu tiède la froide dalle. Foulque je fus nommé par ceux qui m'ont connu, Et s'imprègne de moi ce Ciel qui in'â reçu , Comme en moi s'imprégna jadi^ son influence ; Car certes, plus que moi, tant que j'en eus licence. N'a pas brûlé jadis celle de qui les feux Outragèrent Sichée et Creuse tous deux, Ni de DemopKoon l'amante délaissée Au Rhodope expirant, ni lui-môme le flls D'Alcmène , quand son cœur d'iole fut épris. Mais l'âme, ici, n'est pas de regrets oppressée : Elle se réjouit, non de l'ancienne erreur. Car la mémoire en est désormais effacée, Mais de ce pouvoir fort au penser créateur Qui dispose et pourvoit. On contemple avec joie L'art de tout embellir, ici qui se déploie, Et l'on voit, par ce bien, le monde inférieur Cheminer à son tour vers le supérieur.
Je dois poursuivre encore, aûn de satisfaire Tous les souhaits formés par toi dans cette sphère : Tu désires savoir qui, dans cette clarté. Auprès de mbi rayonne et t'apparatl splendidè Comme un rayon du jour dans une onde limpide. Apprends que c'est Raab , de la félicité Qui, paisible, y jouit, et que d'en haut la grâce Désigna parmi nous à cette haute place. La première, parmi les âmes escortant Le triomphe du Christ, ce Ciel, où l'ombre noire De votre globe vient d'en bas se projetant, ' La reçut. Il était juste, au jour de sa gloire.
Que dans quelqu'un des Cleux la laissât le Sauveur,
En signe et souvenir de la haute victoire
Que gagnèrent ses mains avec tant de labeur ;
Car son zèle servit la première entreprise
Que tenta Josué sur la terre promise ,
Dont le pape bien peu s'inquiète aujourd'hui.
Ta coupable cité , lille en tout de celui Qui contre son auteur le premier prit les armes, Et dont l'envie a fait tant répandre de larmes, Produit et va semant cette maudite fleur Dont riûdiience, ayant fait un loup dti pasteur. Égare agneaux, brebis , les irëpalt de scandâiés. C'est pourquoi l'Évangile et les plus grands doclèurs Sotit délaissés, tandis qu'aux àeules decrétales On fouille , où étudie, S voir leurs marges sales. PoDtife>et cardinaux, d'un soin continuel , Mettent là leur pensée et ne s'occupent guère De rhitmble Nazareth où vola Gabriel.
Mais, et le Vatican et, vaste cimetière, Ce sol romain où isont gisants les 6s sacrés Des soldats de saint Pierre, en martyrs expirés, Seront purgés bientôt de l'impur adultère.
ÏjP premier, ineffable el sourerain pouvoir. En regarrtanl son tils, dont la gloire est égale. Avec ce pur Amoar que l'an et Fautre exhale , Créa d'un ordre tel tout ce que Vœ'û peut voir Et TEsprit embrasser, que sans lui rendre hommage Nul ne peut contempler son magnifique ouvrage. Ainsi que moi, lecteur, élève donc les yeux Vers les mondes semés en celle part des cieux Où vont deuï mouvements se croiser dans l'espace , Et, ravi de plaisir, comme moi ne te lasse Dadmirer l'ouvrier, qui d'un regard joyeux Suit, tant il le chérit, son œuvre merveilleux; Et, pour que leur lumière au monde satisfasse. Vois de là comme au loin des deux côtés s'étend Le cercle oblique où vont les planètes roulant. Si ne s'inclinait pas leur roule de la sorte, Du Ciel maintes vertus s'épandraient sans effet. Presque toute énergie ici-bas serait morte ; El si de l'angle droit plus ou moins déviait Leur point de jonction, Tunivers y perdrait Non moins en haut qu'en bas de son ordre admirable
Veux-tu jouir, lecteur, d'un plaisir délectable. Dont on n'est jamais las ? Reste à rêver assis Au sujet que je viens d'effleurer ; je t'ai rais Le mets à ta portée, avise à t'en repaîli-e. Car, pour moi, me réclame, absorbant tout mon êliv.