‹ La comédie de DanteChapitre 3 sur 19 · G1IA>T V · texte numérisé non relu

G1IA>T V

Ma tâche d'écrivain, iaul je Tai prise à cœur.

Le plus sublime agent des lois de la nature (jui sur le monde empreint le sceau du Créateur, Cet astre lumineux qui le temps nous mesure, Sans quitter le chemin que j'indique plus haut, En spirale tournait à ce point où plus tôt Chaque heure, tour à tour, à son poste s'avance. Avec lui je montais, mais sans m'apercevoir De mon ascension, plus qu'on n'a conscience D'une pensée à naître avant que de l'avoir. Et Béatrice , ô Dieu ! qui , de plus en plus belle , Subit un changement dont la rapidité Échappe à tout calcul par le temps supputé, Déjà si lumineuse, alors que devint-elle ? Non qu'elle revôltt une couleur nouvelle, Au foyer du soleil où j'étais transporté , Mais elle y resplendit d'une telle clarté Que, loin que la parole et l'art puissent suffire, Dussé-je réclamer leur aide, à la décrire, L'imagination ne peut la concevoir.

On peut me croire au moins et désirer le voir. • Il n'est pas étonnant que notre humble pensée Devant un but si haut reste comme affaissée. Car du soleil nul œil n'a sondé la splendeur.

Ainsi s'offrait à nioi ce quatrième chœur Des élus du Très-Haut, sans fin qu'il rassasie , En leur manifestant coinmenl, en vérité. Procèdent dans le sein de la gloire in Unie Son émanation et sa paternité.

Offre tes actions de grâce et de louanges, S'écria Béatrice , au pm* Soleil des Anges , Qui jusqu'à celui-ci t'élève en sa bonté.

Jamais homme eu son cœur d'une ardeur empressée Ne reporta vers Dieu sa pieuse pensée Aussi dévotement que je le fis alors ;

Et pour lui mes élans d'atnour étaient si forts Qu'oubliant Béatrice, elle en fut éclipsée. Loin d'en paraître en rien blessée , elle sourit , Et son regard, brillant d'utie splendeur nouvelle, Sut vers d'autres objets diriger mon esprit, Qu'une pensée unique avait détourne! d'elle. Je vis nombre d'Ardeurs Vivantes et sans pair Autour de nous, au ceritrfe, arrondir leur touronue, Ardeurs de qui la voix plus doucement résonne Que n'est vif leur éclat. Ainsi parfois, quand l'air Est chargé de vapeurs , la fllle de Latone De sa ceinture y voit le reflet qui rayonne.

Sont à là cour du Ciel, qu'en corps je visitai, De tels trésors de joie et de félicité Qu'ils ne peuvent sortir des sphères éternelles , Auisi de ces Splendeurs le chant plein de beauté. Or celui qui n'a pas pour y voler des ailes En peut bien d'un muet allehdre des nouvelles.

Lorsque, tout en chahtant, ces radieux soleils Eurent tourné trois fois autour de nous, pareils A des étoiles près des immobiles pôles , Je les vis s'ârrôter, comme font un instant Des femmes à la danse , en silence écoutant, Tant que n'ont pas repHs la note et les paroles. Puis j'ouïs l'un d'entre eux en ces mots s'cxprlinér ;

En toi quand resplendît, multipliait sa trace, Si manifestement le rayon de la Grâce, Où l'amour vrai s'allume et s'accroît pour aimer; Quand par ces échelons elle t'ouvre l'espace D'où l'on ne descend pas sans remonter soudain , De sa gourde à ta soif qui dénierait le vitt ? Celui-là ne serait plus libre que la soUï-ce Dont Tonde vers la mer ne prendrait pas sa course. Tu désires savoir cfuelles sublimes fleurs Parent cette cx)uronne aux vivantes ardeurs ,

0'h'i>niiiiages eHtburant la belle et noble dame Qui» pour gt-avir au Ciel, dbnne forfce à ton àtae.

i^ îus Tùn des agneaux du troupeau révéré Que guide Dominique en son chemiii sacré , Où eonlribue aU bien et n'encourt pas vergogne Qui ne s'égare pas. Celui que, plus voisin, A ma droite tu Vbîs, est Albert de Cologne, Mokie, taon ntàftt-c , et moi je suis Thomas d'AquIn. Si de même tu veux connaître tout le reste, Que ton œil parcourant la couronne céleste Se dirige à ma voix. Ce radieux souris Te signale Gratien, aux bienheureux pourpris, Avec joie accueilli pour l'œuvre de science , Qui du double foruni fègle la compétence. L'autre, de notre cour non moins digne ornement Est ce Pierre par qui son trésot- hdiiibletnent Fut offert à TÉglise, en rappelant l'exemple Du don que fit jadis la pauvre vetivfe ail teniyle. La cinquième clarté , W plus vive à tfes yeui, Recèle tant d'amour que du lieu qu'elle habite Le monde s'inquiète et sur son sort hésitd. En elfe est cet Esprit au savoir merveilleux Et si profond que , si le saint livre est crbyâBle , En doctrine jamais ne surgit son semblable.

A sa suite l'éclat que tu vois raybhner Provient de ce flambeau qu'on â tu, sur la terre, Pénétrer plus avant et mieui illuminer La nature angélique et son saint ministère. Dans cette autre lueur, plus i>ellte, sourit Cet avocat zélé dont la voix défendit Les temples des chrétiens et de qui l'éloquence Fut pour saint Augustin d'une utile assistance.

Si tu m'as bien suivi , selon- que je louais , De Splendeur en Splendeur, ton cœur doit désormais Désirer ardemment connaître la huitième.

Or, en elle jouit, à voir le bien suprême,

L*âme sainte qui montre à qui la comprend bien

Qu'au monde tout est faux et n'est prisablc en rien.

Le corps dont elle fut vioh'immenl chassée

Repose sur la terre en la nef au ciel d'or.

De l'exil au martyre après ôtre passée.

Pour la céleste paix elle a pris son essor.

Vois plus loin cet éclat flamboyant; il procède . . D'Isidore à la fois , du vénérable Bède Et d'un contemplateur surhumain , de Richard. Dans celle enfin que vient de quitter ton regard Est un Esprit à qui , pour d'autres trop hâtive, En ses graves pensers la mort parut tardive. C'est Sigier, dont l'éclat y brillera sans fin , Le docte professeur qui , d'un courage rare , Syllogisa, bravant l'envie et son venin , De rudes vérités dans le quartier du Fouarre.

Aussitôt, comme à l'heure où se lève au matin L'épouse du Seigneur, pour saluer,, fidèle , L'époux et mériter son amour par son zèle, L'horloge, dont au loin va retentir l'airain, Et dont joue un ressort pour que l'autre y réponde. Tinte si doucement de son timbre argentin Que l'Âme s'ouvre heureuse à l'amour qui Tinonde; Ainsi je vis soudain la glorieuse ronde S'ébranler et tourner, et de tous à la fois Si douce résonnait à l'oreille la voix, . Qu'ailleurs qu'aux lieux où règne une joie infinie On ne peut concevoir une telle harmonie.

Ambition stapide, aveugle des humains, Combien sont erronés et vains les syllogismes Qui te font t'enfoncer dans de fangeux chemins ! L'an s'appUquait au droit, un autre aux aphorismes; Ceux-ci du sacerdoce allaient suivant lés lois, Ceux-là voulaient régner par force ou par sopbismes; Qui volait le prochain, qui briguait les emplois; Tel s'énervait, plongé dans un charnel délice, Tel enfin croupissait dans un repos oiseux ; Quand moi, libre, affranchi de ces ignobles nœuds, Pour m'élever si haut je suivais Béatrice Et trouvais un accueil si plein de gloire aux Cieux.

Chaque Esprit , de retour dans la circonférence Au point qu'il occupait s'y tint droit arrêté, Comme du candélabre un cierge qui s'élance. J'ouis alors, au sein de la même Clarté Qui venait de parler et souriait plus vive. Ces mots, que recueillit mon oreille attentive :

Ainsi que je m'allume à son feu^ dans le Ciel, J'observe ta pensée au foyer étemel, Et vois d'où naît le doute en toi qui prend naissance. Tu veux qu'en termes clairs pour ton intelligence Je t'explique ces mots, qui causent ton souci : « Où contribue au bien ; » et de même ceux-ci : « En doctrine jamais ne surgit son semblable. » te tout sera pour toi bientôt indubitable;

Mais il nous faut d'abord bien distinguer ici.

La Providence qui du Ciel régit le monde , Par cette volonté si vaste et si profonde Qu'un œil créé ne peut sans vertige y plonger, Pour que, plus confiante et plus inébranlable , L'Épouse vers l'Époux ait à se diriger. Vers cet Époux chéri dont le sang adorable Et le cri de douleur sanctifia leurs nœuds, Pour guides lui donna deux princes glorieux. Que sa grâce marqua d'un sacré caractère. Le pren^ier, tout brûlant de séraphique ardeur, L'autre par sa doctrine apparaissant sur terre L'égal des chérubins à la vive splendeur. De l'un d'eux je te veux parler, car quoi qu'on di^ \ l'éloge de Tun, à l'autre on rend honneur, Chacun d'eux n'ayant eu qu'un but, qu'une devise.

Entre l'eau du lupin et celle qui descend De la cime où vécut Lbal4 en solitaire, D'iin mont ?u front altier le flanc îécqji^ s'éten(J Jusqu'à Pérousc, qui de ce côté ressent Le froid cpmme le chaud, quand gémissent derrière, Accablés sous le joug, ceux de Gualde pt Nocèrp. Au point où ce CQtpau descend plus adouci, Naquit au monde un astre éclatant de lumière. Comme sort quelquefois du (iange celui-ci. Pour désigner ce lieu l'on pe doit donc pas fjire Assises, pom trop faiblç et qui n'y peut suffire; C'est celui d'Oriept qji'il faut lui réserver. Cet asti*e n'était pas ^iep loin de soq leyer Que, 4^ t^pt ^e vertu l'influence prospère Se faiçj^nt ressentir, réjouissait la terre. Pour celle que chacun repousse tour i^ tqur. Comme op fait de la mort, qu'on chasse en étrangère, Tout jeunô, il aflronta la guerre avec son père, Et l'épousa devai)t l'épiscopale cour,

CHAMT Xf. 671

Coram paire suo^ ne cessant, de ce jour, De llaimer d'une /rdeur croissante , h toute épreuve. ï>e son premier époux restée aussitôt veuve, Durant onze cents ans et plus elle eqdufa L'aban4op , le mépris même, et ne rencontra Personne, jusqu'à lui, qui s'epflfiimmftt pour elle. . Ne lui servit de rien qu'une lyre îflpaiortellq Proclamât que, sans peur, au foyer d'Amyclas, Sous rhumble toit de chaunie, elle ne ^'é^iut pas A la voix de pe|ui qui fit trembler le îpoude. Ne lui seryit pas plu3 la ve^tu sans spcoude, Le couTiige constant qui lui fit autrefois Suivre le Christ, uionter avec lui sur la croix, Lorsque Uafi^ au pied demeurait ^plorée; Mais, pour que ma parole i\ l'excès figurée N'ait paç à laisser trop ton esprit en s^sp^ns, Tu sauras qi^e Françojs est un de ces am^ts , L'autre la Pauvret^. Leur tendresse pareille Et leur air de bonheur, de paisible union, Leurs anjoi^reux regard? étaient l'occasion D'édifiants pensers et 4e tous l^ paerveilie. D'un tel exemple ému, le révérençj Bernard, Le premier, pie4s déchc^ux, s'élança sur la voie D'un si parfait t)ppbeur et crut l'atteindrp tard. . 0 richesse ignorée, ô véritable.joie I On voit bientôt ^gide et &ylvestrp, pieds nus. Suivre l'époux tous deux, 4i«oiples assidus, . Tant les charpie réponse. Et puis s'en va ce père,, ^ WSftre, acçpippagpé de sa famille entière , Dont les reins soqt 4éjà ceiqts de l'if^ipbl^ cordcm< Quoiqu'il ne spij; que fils 4'uq -Pierre BernardoQ, Qu'oj) sefflble Jqi jeter le mépris quand il passe, Par faiblesse dp cœur il n'incline la face ; Mais, d'upe Ame royale, au popjife Innocewt , 11 expose s^ règle, œuyre austère et féconde,

672 LK HARAbIS.

Kt lui fait approuver Tordre pieux qu*U fonde. Puis, le pauvre troupeau sans cesse s'accroissant^ Sur les pas de celui dont, seul, le chœur des Anges Devrait dire la vie et chanter les louanges , De rhumble archunandrite, institut, vœux et lois Sont, par Honorius, que TEsprit Saint inspire, Approuvés, consacrés pour la seconde fois. Bientôt après, pressé de la soif du martyre. Il va, sous le regard du soudan orgueilleux, Prêcher le Christ, sa loi, ses Apôtres pieux ; Mais trouvant dans Terreur une race endurcie. Il revient, pour ne pas perdre un temps précieux. Surveiller la moisson que produit Fltalie.

Ce fut entre les bords du Tibre et de TArno, Sur un âpre rocher, que de son dernier sceau Le Christ daigna l'empreindre, et ses membres, l'espace De deux ans tout entiers, en gardèrent la trace. Lorsqu'il plut à celui qui l'avait destiné A ce labeur béni , dignement terminé, De l'appeler à lui, pour qu'il eût récompense, Aux plus hauts rangs du Ciel, de son humble indigence, A ses frères en Dieu, comme k ses héritiers, Sa voix recommanda la compagne chérie , Afln qu'à la servir se livrant tout entiers. L'aimer fidèlement fût leur soin dans la vie. Puis Pftme illustre au sein de sa constante amie Voulut finir ses jours et, lui léguant son corps. Pour remonter au ciel s'exhala; même alors Voulant que seule il l'eût pour linceul et pour bière.

Songe donc maintenant, je te laisse en juger. Quel fut son digne émule au but à diriger Droit, en la haute mer, la barque de saint Pierre : Or, son émule fut notre saint fondateur. Tu sens donc que quiconque h ses lois est fidèle, •Pour l'autre vie amasse un trésor de bonheur.

]y ais hélas ! son troupeau de pâture nouvelle Est devenu gourmand , et hors du champ fécond L'égaré dispersé son essor vagabond.

Plus vont loin ses brebis erranles et rebelles, xMoins de lait au bercail rapportent leurs mamelles. Quelques-unes encore , en crainte de malheur, Demeurent, se pressant à Tenlour du pasteur; ^lais leur nombre est petit, je préviens la demande. Et suffit peu d'étoffe à revêtir la bande.

Si donc je ne fus pas obscur dans mon discours. Si, pour t'en souvenir, tu le suivis toujours, Ton désir çst déjà satisfait en partie; Tu dois voir où le tronc allonge ses deux bras, Et comprendre comment le sens se modifie D'une restriction, dans ce que signifie : <( Où contribue au bien qui ne s'égare pas. »

De la céleste Ardeur la parole dernière A peine finissait, que reprenait Tessor Celte ronde bénie et tournait tout entière. Son évolution n*était pas faite encor, Que vint une autre ronde enfermer la première ; Son pas s'unit aux siens et ses chants à son chant, Doux chant qui , modulé par ces voix surhumaines , Surpasse autant celui des Muses, des Syrënes, Que le rayon direct son reflet pâlissant.

Ainsi qu'on voit deux arcs dans un léger nuage, Parallèles , briller de semblables couleurs , Lorsque Iris de Junon va porter un message, L'un de l'autre en dehors naissant ; tel le langage De la Nymphe qu'Amour en ses tendres ardeurs Consuma, comme fait le soleil des vapeurs ; Double arc qui s'ofl^e au ciel en signe pour le monde De l'alliance faite avec Noé par Dieu , Qui plus jamais sur lui ne déchaînera Tonde; De môme autour de nous, brillant d'un même feu, De ces roses du Ciel cette double guirlande Tournait, d'accord parfait , la moindre en la plus grande.

Quand ces rayonnements, ces joyeux chants d'amour, Par ces Splendeurs en fôte échangés tour à tour, Au môme instant précis, d'une môme pensée. Comme les yeux qu'on voit ensemble se mouvoir Et se clore ou s'ouvrir, régis d'un seul vouloir.

^^^t-étèrent avec la danse cadencée,

, ^B de ces Clartés qui venaient d'accourir

Voix s'exhala , dont me fit la parole 1^ olle me tourner, comme Taiguille au pôle. jà ^tnoar, me fut-il dit , qui me fait resplendir, A VOrie à te parier de l'autre illustre maître ^ ^"^V. on prit si bien texte au mien pour applaudir. ^iH effet , c'est le moins que l'on fasse connaître , Où l'on parle de l'un , ce que l'autre accomplit ; Et, puisque chacun d'eux à l'envi combattit , Quaud fut le zèle égal , la gloire aussi doit Fétre. La phalange du Christ , qui coûta tant d'efforts A réanner, suivait craintive sa bannière Peu nombreuse, à pas lents. De sa milice alors L'éternel Empereur, en voyant la misère , Prit pitié; mais ce fut dans sa bonté de pèi-c , Non qu'elle eût mérité qu'à ses maux il pourvût Vinrent deux diampions , t'a-t-on dit , qu'il élut, Secourir son épouse, et , dispersé naguère , Le peuple , qui les vit si bien dire et bien faire , £n foule rallié, sur leurs pas accourut.

Au pays d'où Zéphyr vient d'un battement d'aiies Entr'ouvrir les bourgeons , qui de feuilles nouvelles Revêtiront l'Europe et charmeront les yeux , I^on loin du choc puissant de cette mer profonde * Que l'homme , par moments , tant elle étend son onde, Voit lui cacher l'aspect du grand flambeau des Gieux, Siège Callaroga , que couvre, glorieux , . L'écu d'argent portant le lion héraldique Dominant, dominé. Prit naissance en ces lieux L'ardent adorateur de la foi catholique , Son saint athlète, aux siens qui, toujours tendre et doux, Contre ses ennemis fut rude en son courroux. Son esprit (il avait à peine reçu l'être) , Du Ciel tenait déjà de si sublimes dons

676 LE PAUAU18.

Qu'il ût prophétiser sa mère avant de naître. Fiancé de la Foi , sitôt q\x'Bn\ sacrés fonts Furent scellés leurs nœuds , de s^entr'aider sans cesse , Pour leur dot mutuelle , ils se firent promesse. Celle qui s'engageait pour lui , durant la nuit , Dans un songe divin , vit l'admirable fruit Qui de lui devait nattrc ainsi que de sa race ; • Et vint un pur Esprit , en signe de la grAce Dont les trésors allaient se révéler en lui, Le baptiser d'un nom dérivé de Celui Qui déjà possédait son âme tout entière. Dominique il fut donc appelé sur la terre; Et je t'en parle ici comme du laboureur , Pour Taider en son champ , dont fit choix le Seigneur. Certe, il se montra bien son serviteur fidèle Et son digne envoyé, car, tout brûlant de zèle Pour le premier conseil que donna Jésus-Christ, C'est le premier penser auquel son cœur s'ouvrit.

Plus d'une fois, la nuit , le trouva sa nourrice Éveillé, sans pousser un cri, sur le sol nu , Comme disant : Voilà pourquoi je suis venu. 0 père bien nommé Félix , quel sort propice î 0 mère, gracieuse en toute vérité, Si ton doux nom de Jeanne est bien interprété !

Sans aucun but mondain , répudiant l'idée Qui sur les pas d'Ostie et sur ceux de Thadée Pousse en foule aujourd'hui tant de gens au labeur ; Mais pour rassasier le désir ineOfable Qu'en son sein éveillait la manne véritable, De bonne heure il devint un sublime docteur. On le vit aussitôt s'empresser à la vigne Dont , si le vigneron par malheur est mauvais , Se sèchent les rameaux. Alors, au siège insigne 11 s'en vint d'où, jadis, tombaient plus de bienfaits Sur le juste indigent ; non qu'il faillisse, mais

Seulement celui-là qui J'occupe et forligne. 11 demanda, non pas, de six à tort muni, De rendre deux ou trois , en vertu de dispense ; Non pas un bénéfice en première vacance, Non décimas quœ suni pauperum Domini; Mais qu'il lui fût permis , au gré de son attente , Contre ceux qu'égarait le monde et ses erreurs, Dé combattre en tous lieux pour la céleste plante Dont t'environnent là vingt-quatre vives fleurs.

Alors, comme un torrent d'en haut roulant son onde , Avec volonté forte et doctrine profonde , A l'œuvre apostolique il se précipita.

Sur le sol que le germe hérétique infecta Se porta son effort , qui crût de véhémence, Où plus ftpre s'offrit à lui la résistance. De lui sont dérivés plus tard divers ruisseaux Qui , du champ catholique en arrosant l'enceinte , N'en firent prospérer que mieux les arbrisseaux.

Lorsque fut une roue aussi forte , aussi sainte , De ce char d'où l'Église , armant son bras vengeur, Se défendit , vainquit les soutiens de l'erreur, Et mit enfin un terme à la guerre civile, De l'autre assurément te serait bien facile De juger l'excellence. Au surplus , en fait foi L'éloge dont Thomas l'honorait avant moi.

Mais , hélas ! désormais l'ornière est délaissée Que du point culminant son orbe avait tracée. Et la fange croupit où la fleur se penchait. Sa famille autrefois, qui sur ses pas marchait. Chemine maintenant de toute autre manière ; Elle suit bien sa route, oui , mais c'est en arrière. Que vienne la moisson, et l'on reconnaîtra La mauvaise culture , alors que se plaindra L'ivraie amèrement du grenier d'être exclue. Qui, de notre volume en faisant la revue,

Voudrait, Tun après l*autre, en tourner les feuillets, Y pourrait lire encor : Je suis ce que j'étais. Mais les pages sont peu , plus lourde en est la tâche , Qui peuvent à la règle aider à revenir : Gasale, Aquasparta, ne sauraient la fournir, Car l'un Toutrant, ici, là, l'autre la relâche.

De ce Bonaventure auquel donna le jour L'obscur Bagnoreggio , qui, tout au saint amour. Dans le« plus hauts emplois du sacré ministère Mit toujours à l'écart les vains soins de la terre, Je suis l'âme. Ici sont aussi récompensés Illuminât, ainsi qu'Augustin, qu'on vit être Des premiers , s'en allant pauvres et déchaussés , A ceindre le cordon pour plaire au divin Maître. Ici sont avec eux Hugues de Saint-Victor Et Pierre l'Espagnol, qu'illustre un savant tome, Le docte évoque Anselme et Pierre Gomestor, Le prophète Nathan, l'éloquent Ghrysostôme , Et Donat, qui daigna tracer de simples lois Pour le premier des arts auxquels l'esprit s'applique. Voici Raban ; cet autre est l'abbé catabrois , Le pieux Joachim, à l'esprit prophétique.

A louer les hauts faits d'un si haut paladin M'a poussé la fervente et noble courtoisie Du saint frère Thomas, dont l'accent tout divin A touché comme moi cette troupe bénie.

CHANT Xni.

Que celui-là qui yeat clairement concevoir Ce qu'alors à mes yeux il fut donné de voir Se figure, en gravant soudain dans sa pensée (Somme sur le roc vif Tîmage retracée , Quinze étoiles au ciel , dans les couches de l'air Projetant tellement leur clarté condensée Que, de divers côtés, comme aux feux de l'éclair, Il en est sillonné ; de plus , qu'il se figure Ce char auquel suffit si bien notre horizon Que jamais , soit le jour, soit tant que la nuit dure, Il ne le quitte , alors que tourne son timon; Qu'il se figure enfin ce cor dont Teti^bouchure S'appuie à l'axe autour duquel tourne à nos yeux Le premier ciel mobile ; et ces astres nombreux Ayaut formé, d'accord, deux signes dans lescieux, Semblables à celui qui glorieux y brille, Depuis que de Minos la mort glaça la fille ; S'il les voit, l'un dans Fautre en concentrant leurs feux, Bapides, tournoyer ensemble , de manière Que leur conversion se fasse en sens contraire , B tfaura qu'une idée , une ombre, je le veux , ^ ce splendide aspect, quoiqu'il comprenne mieux ^ constellation vraie et la double danse Dont m'entouraient alors les cercles radieux ; Car elle est aussi loin, en sa magnificence » ^ oe que nous voyons , que du cours paresseux

De la (iliiana , Tessor du plus vite des Gieux.

On n'y chanta Bacchus ni le fils de Latone, Mais trois personnes dans une seule existant Kn nature divine, et dans une personne L'une et l'autre nature ensemble s'unissant.

Quand s'arrêta le chant et la ronde bénie , S'empressèrent vers nous ces Esprits lumineux , Satisfaits de passer, en leur joie infinie. De plaisir en plaisir, en exauçant nos vœux ; Puis, celui qui d'abord de l'admirable vie Du saint pauvre de Dieu m'avait fait le récit , Des rangs silencieux de ces élus sortit , Disant: — Le tendre amour dont mon âme est émue M'invite , maintenant qu'une paille est battue Et la semence i\ part, à battre l'autre grain.

Tu penses qu'en ce flanc dont jadis , dans Éden , Une côte engendra la lèvre enchanteresse Qui fit payer si cher sa sensuelle ivresse, Gomme en celui qui fut d'une lance percé Et du péché, pour nous , subit la juste peine , Au point qu'en demeura tout vestige effacé, Brilla tout le savoir qu'à la nature humaine Il soit permis d'atteindre ; en lui qu'il fût infus Par Celui qui les fit de tous ses dons pourvus. Tu restes donc surpris de ce que j'ai naguère Dit , en te signalant la cinquième lumière. Qu'il n'exista jamais un savoir si profond. Ce que tu vas ouïr à ton doute répond. Tu verras que mon dire et ta propre croyance Sont dans le vrai , comme est le centre dans le rond.

Ce qui doit prendre fin et ce dont l'existence Ne peut finir n'est rien qu'un resplendissement De ce divin penser qui procrée en aimant. De son foyer divin , cette lumière vive , Sans s'isoler de lui ni de l'Amour ardent

£n tiers au milieu d'eux , qui constamment dërive,

Concentre ses rayons et , sa puissance aidant,

Les fait se réfléchir, comme en limpide glace ,

Dans neuf sphères roulant à Tentour dans l'espace ,

Sans cesser de rester une éternellement;

Puis, de là, par degrés , sans cesse elle descend

Jusqu'aux infimes rangs des dernières puissances:

A tel point elle va , dès lors , s'affaiblissant

Qu'elle n'enfante plus que frêles contingences;

Or, par ce mot j'entends tous êtres et substances

Dans le monde engendrés et que le Ciel produit ,

Grâce à son mouvement , avec ou sans semences.

Ni la matière, ni la loi qui la conduit

A subir et sa forme et sa fin , n'est la même :

De là vient plus ou moins que du penser suprême

1^ sceau s'y montre empreint et plus ou moins y luit ;

De là vient qu'au même arbre on peut, selon l'espèce,

Cueillir, en la saison, et bon et mauvais fruit,

El de penchants divers qu'il faut que l'homme naisse.

Si, la matière étant dans sa perfection, Le Ciel y déployait sa suprême action , Du sceau divin l'empreinte y brillerait entière. Mais toujours la nature, eh la donnant, ï'aW^re, Procédant à sa tâche ainsi quo l'ouvrier Dont la main tremble , encor que savante au métier. Quand donc l'ardent Amour imprime à la matière Le radieux aspect de la vertu première. Tout est perfection dans ce qui s'accomplit. . C'est ainsi que, pétri jadis, un peu de terre A la perfection animale atteignit :

Ainsi conçut Marie et, vierge, devint mère.

^ ton avis, dès lors, mon jugement souscrit; Car la nature humaine à coup sûr ne s'offrit. Ne s'offrira jamais , dans le long cours des ftges , Telle qu'elle apparut dans ces doux personnages.

Or, si je m'arrâtais ici , tu f (écrierais : Celui dont il s'agit , dès lors, comment jamais N'a-t-il eu son égal en savoir, en sagesse î Mais pour qu'à cet égard toute obscurité cesse, Songe à ce qu'il était , et pour quelle raison , Quand lui fût dit : Demande, il requit pareil don.

Tu peux , au peu de mots que je Tiens de te dire , Comprendre qu'étant roi , la sagesse il requit Pour pouvoir à sa tftche entièrement sufOre. Des suprêmes moteurs, par suite, il ne s'enquit, De leur nombre ; à quel point, quand vient au nécessaire Un contingent s'adjoindre , il convient qu'on infère Une nécessité. Bien moins fut-il poussé A savoir s'il est vrai , prvnum motum esse. Ni si dans la moitié d'un cercle peut se faire Un triangle qui n'ait un de ses angles droit.

Or, sur ce que j'ai dit , si ton penser repose , Et sur ce que j'y joins, tu comprendras, je croi, Que ce savoir sans pair était celui d'un roi ; Car je n'entendais pas exprimer autre chose. Tu verras; en pesant mieux mes expressions , Qu'il faut les appliquer seulement , et pour cause , Aux rois, qui sont beaucoup et trop rares les bons.

De ta pensée en rien mon dire ne diffère , Si tu le prends avec cette distinction , Et rien n'y contredit à ton opinion Sur notre Rédempteur et notre premier Père.

Que ceci te profite , et , modérant ton pas , Soit pour toi comme un plomb aux pieds d'un bomine las, Lorsqu'il faut , sans avoir éclairé la matière , Dire soit oui, soit non sur ce qu'on ne voit pas ; Car celui-là parmi les sots rampe bien bas Qui , sans distinction , qu'on affirme ou qu'on nie , Se bâte d'opiner dans l'un ou l'autre cas. Voilà pourquoi souvent une aveuglîs manie

Fait que va dans le faux donner l'opinion ; Puis s'égare l'esprit mû par la passion.

Plus qu'inutilement s'éloigne du rivage Et n'y reviendra pas , à coup sûr, comme il part, Celui qui dans ses rets croit , qu'étranger à l'art , Saisir la vérité sera facile ouvrage.

En ont donné la preuve au monde Melissus, Le savant Parménide et l'antique Brixus ; Beaucoup d'autres encor, qui se mirent en route, Allant saas savoir où, cherchant sans y voir goutte. Ainsi ûi Arius, ainsi SabelUus , Tant d'autres fous encor, pour la sainte Écriture , Qui forent comme autant de glaives émoulus, Mettant à l'envi texte et faits à la torture. N'ayez pas de juger tant de démangeaison , Comme ces gens avant que la moisson soit mûre Qui veulent l'estimer ; car sur le noir buisson Que hérissait l'épine en la froide saison , Plus tard j'ai vu la rose étaler sa parure. J'ai vu plus d'un vaisseau, qui sur les flots d'abord Suivant droit son chemin , hAtait sa course alerte Au moment d'arriver faire naufrage au port.

Que ne s'avisent pas Martin et dame Berthe, Parce qu'Us auront vu l'un commettre un. larcin , L'antre, d'un air contrit, s'en aller à l'offerte, De préjuger leur sort dans le penser divin : L'on peut se relever, tomber l'autre à sa perte.

L'eau, dans un vaisseau rond» se uieut du centre aux boixls, Ou vers le centre tend de la circonférence , Selon que vient le choc du dedans , du dehors. Ce double effet s'offrit à moi , par ressemblance, Quand de Thomas se tut le glorieux esprit • Et qu'après lui, soudain, Bc^atrice reprit :

Cet homme aurait besoin encor, mais en silence Sa bouche vous le tait, c'est au plus s'il y pense , Par vous d'approfondir une autre vérité. Apprenez-lui donc si, durant l'éternité.

Votre substance doit darder tant de lumière Et , s'il en est ainsi , comment se pourra faire , Quand vous redeviendrez visibles dans vos corps, Qu'elle ne g^ïiè pas votre vue au dehors.

Ainsi que , par instants, poussés de plus de joie. Ceux qui dansent en rond pressent le mouvement , En élevant le chant, qui plus vif se déploie, A sa douce requête ainsi , dans ce moment, Les deux chœurs bienheureux d'allégresse nouvelle Se montrèrent saisis, tant éclata leur chant, Tant leur ronde reprit d'un plus chaleureux zèle. Qui s'afflige d'avoir à mourir ici-bas Pour revivre là-haut, n'a pas vu, ne sait pas Ce qu'épanche de biens la rosée éternelle.

Cet être un, infini, qui vit en deux, en trois. Et règne en trois, en deux, un et triple à la fois,

ciiA?iT \iv. 685

Sans être circonscrit qui toute chose embrasse,

Trois fois par ces Esprits inondés de sa grâce

F\il chanté, d'un accent si pur, mélodieux,

Qa'aa centuple il paierait qui mérita le mieux.

Et j'ouis la Lumière au feu le plus céleste

Du cercle le moins grand, qui, d'une voix modeste,

Ainsi TÂDge à Marie a dû parler jadis,

Répondait en ces mots : — Tant (jne du Paradis

La fêle durera , rayonnera de même

L'amour autour de nous, dans cet éclat suprême.

Son éclat suit l'ardeur, l'ardeur la vision ,

Comme la vision est en proportion

De la grâce accordée à notre humble mérite.

Quand , glorieuse et sainte, afln qu'elle l'habite,

La chair à l'âme aura rendu son vêtement.

Notre personne étant désormais tout entière,

De gratitude en nous croîtra le sentiment ;

Par suite, ce qu'à tous dispense de lumière -

lia grâce du Très-Haut croîtra d'intensité ;

Or, rend apte à le voir cette même clarté.

La vision ainsi devenant plus puissante,

Il faut bien que l'ardeur qu'elle produit augmente ,

El le rayonnement, qui n'en est que l'effet.

Mais, comme un charbon vif d'où la flamiAe s'élance,

En dominant l'éclat par son incandescence ,

Au milieu d'elle encore au regard apparaît,

De notre corps ainsi , gisant sous la poussière ,

L'éclat dépassera celui de la lumière

Qui nous ceint et saura l'y faire discerner,

Sans que tant de splendeur nous puisse importuner;

Car à suffii-e â tout, dans la béatitude,

Les organes du corps acquerront l'aptitude.

D'un l(»l élan fut prompt et l'un et l'autre chœur A s'écrier Amen, que, d'une même ardeur. Ils M.Mnl)laient ihoquer h/s corps restés sous terre.

Non peut-être les leurs ; mais celui d'une mère , D'un père, de ceux-là qui leur furent plus chers Avant de briller flamme aux étemels éclairs.

Sur ces rangs lumineux tout à coup j'en vis naître Un autre , d'un éclat pareil , et m'apparattre, Scintillant àl'entour, comme un clair horizon; Puis, au tomber du jour, de la môme façon Qu'au Ciel d'autres flambeaux vont se mettant en route. Qui sur l'aspect réel font que l'œil reste en doute , Me sembla cônnnencer à discerner alors D'autres Esprits , formant un grand cercle en dehors Des deux rondes, dont l'une en l'autre est contenue. 0 vrai rayonnement de l'Esprit souverain , Gomme il frappa mes yeux , éclatant et soudain , Au point que je ne pus en soutenir la vue ! Mais Béatrice alors, Tceil brillant de bonheur. Près de moi souriait si belle qu'à le dire , Comme pour tant d'aspects dont confond la splendeur, Hésite mon esprit et ne saurait suffire.

Je vis , lorsque mes yeux , recouvrant leur vigueur, Purent se relever, qu'en la voie étemelle Plus haut je me trouvais porté , seul avec elle. Et je m'aperçus bien que plus haut j'arrivais Au sourire enflammé dont semblait la planète M'accueillir, plus ardente et rouge que jamais.

Je rendis grâce à Dieu, de celte voix secrète Qui chez tous est la même et s'élance du cœur, Autant que l'exigeait sa nouvelle faveur; Et dans mon sein l'ardeur du pieux sacrifice N'était pas même éteinte encor, quand je compris Qu'il était agréé par sa bonté propice. Car d'un si vif éclat , semés d'ardents mbis , Jo vis étinccler deux rayons, que je dis: Ta splendeur, llélios , seule ainsi les dérore !

D'un pôle à l'autre ainsi que Galaxie aux Gieux

[ sa blanche trace aux innombrables feux , Sur lesquels maint docteur discute et doute encore; De même constellés, au sein profond de Mars, Ces rayons dessinaient le signe vénérable Par qaatre quarts de cercle offert à nos regards , Au centre en se joignant 0 spectacle ineffable ! Sons la mémoire ici plie affaissé l'esprit.

Sur cette croix brillait si radieux le Obrist, Que je ne sais trouver d'image comparable. Mais qui, prenant sa croix, se fait suivant du Christ, Lorsqu'un jour il verra , tout rayonnant , le Christ Sur Tarbre resplendir dans sa magnificence , Ne m'imputera pas à crime le silence.

De la base au sommet, des deux bras opposés, Je voyais se mouvoir mille feux embrasés, DoDt la vive lumière éclatait davantage , Lorsqu'elles se joignaient et lors de leur passage ; Ainsi dans le rayon qu'en un réduit obscur Laisse entrer le treillage ou la fente d'un mur, Nous voyons se mouvoir de corps mille parcelles. Droites ou serpentant, comme autant d'étincelles A la forme diverse, au vol rapide ou lent ; Et comme, quand le luth à la liarpe s'allie , Plusieurs cordes, ensemble à l'unisson vibrant, Ne forment qu'une seule et douce mélodie , Pour qui ne saisit pas la note en écoutant; De même de ces feux que je vis s'agitant.

S'épanchait de la croix un torrent d'harmonie. Dont je restais ravi, sans distinguer le chant; Hymne de gloire autant que je pouvais comprendre. Par les mots Risurgf*, Vinci, qui m' arrivaient. Comme fait qui, trop loin, écoute sans entendre. Ces accents inspirés si fort me captivaient Que, jusqu'à cet instant, jamais plus douce chaîne Ne s'était imposée à ma pensée humaine.

Mon dire paraîtra peut-être audacieux, Quand je ne mets qu'après le plaisir que me cause L'aspect de ces beaux yeux où mon désir repose; Mais celui qui comprend que ces sceaux radieux Où toute beauté brille, en splendeur comme en gnUe Croissent de plus en plus on montant dans l'espace Que mon regnrd distrait s'était détourné d'eux , En me voyant sincère alors que je m'accuse, M'absoudra pour l'aveu qui poi'le mon excuse. Le saint plaisir n'est pas ici même écarté, Puisqu'à l'ascension il gagne en pureté.

Un bienveillant vouloir, où. pur se manifeste Cet amour qui s'épand de sa source céleste , Gomme apparaît Fenvie en un désir mauvais , A celte douce lyre imposa le silence, Et ces cordes , rendant des accords si parfaits , Dont la main du Très-Haut règle la consonnance, Se tarent à la fois. Gomment penser jamais Qu'ils demeureraient sourds à la juste prière, Ces bienheureux Esprits, que je vis à se taire S'empresser, tous d'accord, pour me donner loisir De leur faire connaître humblement monr désir ? Ils méritent bien d'être à jamais misérables Ceux-là qui, par attache à des biens périssables, Répudient un amour dont l'objet est sans fm. Dans un ciel azuré, par une nuit tranquille Gomme brille parfois et court un feu soudain. Qui détourne vers lui le regard incertain Et semble dans l'espace une étoile qui file, Sauf qu'au point, à l'instant , où s'allume ce feu N'en disparaît aucune et que lui dure peu ; De même, du bras droit de cette croix splendide Vers sa base, je vis se diriger, rapide. Un des astres formant la constellation : La perle ne quitta pourtant pas le-cordon. Non, mais, semblable au feu que l'albâtre emprisonne, Bile suivit la hgne où tant d'éclat rayonne.

Aux champs élysécns en revoyant son flls, Ne s'attendrit pas plus Fombre du Tieil Anchyse (Si notre grand poète en ses divins récits Mérite assez de foi pour qu'on s'en autorise).

0 tu, sanguis meitë, o superinfusa Gratin Domini; sicut tibi cui Bis unquam cœhrum jantM rcclusa?

M'adressa la parole ainsi TEsprit de flamme Et mon œil attentif se dirigea sur lui ; Puis je le reportai , tout surpris , vers ma dame , Deux sentiments égaux se partageant mon âme : Car je vis dans ses yeux briller un tel souris, Qu'en extase, je crus de l'étemelle grâce Atteindre la limite et de mon Paradis.

Mais bientôt cet Esprit, dont l'aspect tout dépasse, Dont charment les accents, à ce qu'il dit d'abord Ajouta des discours d'un si sublime essor Qu'en vain je Fécoutais. En venait le mystère De la nécessité, non d'un choix volontaire, Tant le penser moriel sous le sien s'affaissait Quand se fut épanché l'amour qui l'embrasait Et qu'il put, en parlant, à mon niveau descendre. Voici les premiers mots que j'en vins à comprendre :

Béni sois-tu, mon Dieu, triple en ton unité. Qui daignes pour mon sang montrer tant de bonté !

Il poursuivit : — Tu viens, mon flls, grâces à celle Qui ût pour si haut vol se déployer ton aile, M'apporter un bonheur que , dans cette clarté D'où te parle ma voix, j'ai longtemps souhaité. Depuis que j'ai pu lire au livre incomparable, Dont chaque page, blanche ou noire, est immuable.

Tu crois que ton penser m'apparait reflété Dans le type divin, comme de l'unité.

Pour celui-là qui soit , cinq et six ont à nattre. Tu ne me dis donc pas de te faire connaître

. i^ sois , ni parmi ces rangs de bienheureux * OUTquoi je m'offre à toi par-dessus tous joyeux. Tu crois vrai, car ici, dans la céleste vie, Tous, petits comme grands, ont Tœil sur ce miroir Où ta pensée avant d'éclore se fait voir. Mais , pour que cet amour à la veille infinie Perpétuellement qui tient ouverts mes ynex Paisse étancher sa soif et se contenter mieux, Que sans crainte ta voix, par la joie enhardie, M'exprime ton désir, dise ta volonté ; Ce que je dois répondre est déjà décrété. Vers Béatrice alors je dirigeai ma vue ; Avant d'éclore était ma prière entendue , Et son sourire fut le signe gracieux Qui me fit de parler encor plus désireux.

Je dis donc aussitôt : — L'amour et la science, Lorsque s'est une fois révélée à vos yeux L'ég^dité première, en la juste balance Vous sont pesés de même , au royaume des cieux. Car du soleil qui tous vous brûle et vous éclake Est égale à tel point l'ardeur et la lumière Qrfon n'y peut comparer rien dans tout l'univers. Mais, parmi les mortels, vont d'un essor divers, Dont la cause n'est pas pour vous tous un mystère, Pomoir et volonté. Moi, chétif et mortel , Cette inégalité, je la sens en moi-méme , Et mon cœur seul, rempli de gratitude extrême. Peut vous remercier d'un accueil paternel. Ardemment je t'en prie, 6 topaze éclatante. Précieux ornement de ce joyau du ciel.

En m'apprenant ton nom rends mon ftme contente!

0 mon cher rejeton, qu'avec bonheur et foi fespérai bien longtemps, ta tige est devant toi ! Ainsi commença-t*il sa réponse attendue Et, poursuivant, il dit : ^ Celui-là qui jadis

693 LE PAKADIS.

Prit le nom sous lequel ta famille est connue , Depuis plus de cent ans , pour ses péchés commis, Erre au premier redan du mont à cime ardue : C'était ton bisaïeul ; il fut Tun de mes fils. A toi de raffranchir par des œuvres chrétiennes De sa longue fatigue et d'alléger ses peines.

Dans son ancienne enceinte ayant qu'elle s'accrût, Aux lieux où tinte encor pour elle sexte et nonne, Florence, alors pudique et sobre, en paix vécut. Elle n'avait alors ni collier ni couronne, Ni femmes à la mode avec ceinture d'or, Attirant plus les yeux que ne fait la personne. Une fille en naissant n'y portait pas encor A son père l'effroi ; car l'heure nuptiale N'avait pas à sonner bien avant la saison , La dot h se grossir sans terme et sans raison. Ne restait pas déserte aloi^ mainte maison. N'avait pas au grand jour montré Sardanapale Ce qu'on ose au boudoir; avec Montemario Ne rivalisait pas votre Uccellatoio , Aujourd'hui qui l'emporte en superbe opulence, Comme il doit le laisser bien loin en décadence. Eu ceinturon de cuir avec sa boucle d'os J'ai vu Bellincion Berli marcher dispos, Et sa femme au miroir terminer sa parure Sans que sa joue oifrît vestige de peinture. J'ai vu ceux de Nerli porter l'habit de peau, Aussi les du Vccchio , sans nulle garniture; Leurs femmes la quenouille en main et le fuseau. Chacune alors vivait heureuse, en paix bercée, Dans son pays natal sûre de son tombeau, Sans être pour la France en son lit délaissée. Veillait l'une, attentive, à côté du berceau. Consolant son enfant dans ce naïf langage Dont père et mère sont charmés au premier âge ;

^ ^^^, en faisant tourner le rapide écheveau,

Dey, ^^mille, tout oreille à sa parole,

., ^^^t des Troyens, de Rome et de Fiésole.

^^^ Cianghelle, alors, un Lapo Saltcrel

N'auraient pas étonné moins qu'une Gornélie

Et qu'un Gincinnatus dans le temps actuel.

En ces paisibles murs, pour cette douce vie,

Parmi ces citoyens loyaux, probes, unis

Me fit naître la Vierge, invoquée à grands cris

El, sur les fonts sacrés de votre baptistère

Fait chrétien, je reçus pour nom Cacciaguida.

Elysée et Moronte eurent en moi leur frère ,

Ma femme vint du val du Pô, compagne chère,

Dont ton nom de famille ensuite procéda.

Je suivis l'empereur Conrad, en haute estime

Par qui je fus tenu, comme vaillant guerrier,

J'en reçus T accolade et fus fait chevalier.

Avec lui je marchai contre la loi de crime

Dont, par coupable oubli du suprême pasteur,

Commande où vous régniez le peuple usurpateur.

Là je fus dégagé , par cette race impie ,

Des terrestres liens de ce monde trompeur ,

Dont Tamour souille et perd tant d'âmes dans la vie,

Et passai du martyre à ce parfait bonheur.

CHANT XVL

Que mince est ta valeur, 6 noblesse du sang ! Ne saurait m'étonner toutefois que, sur terre, Où Tamour est en nous si faible et languissant, L'homme soit lier de toi, puisqu'en si haute sphère. Au Ciel, où sentiments, désirs sont purs d'erreur, Tu me fis un instant naître Torgucil au cœur. Mais tu n'es qu'un manteau dont l'étoffe s'altère Et, si l'on n'y rajuste un morceau chaque jour, Que les ciseaux du temps vont rognant à l'entour.

Par le mot vai», que Rome accepta la première, Et qui là cependant moins qu'ailleurs a duré, Je repris la parole et, ce mot proféré, A quelques pas de nous, ma dame sur sa lèvre Laissant poindre un souris, me revint en penser Ce que je lus écrit touchant certain tousser. Lors du premier faux pas où s'engagea Genèvre.

Vous êtes, dis-je donc, mon père respecté ! Ah I vous m'enhardissez avec toute franchise A parler, au delà de moi-même exalté.

Mon âme d'allégresse et de douce surprise Déborde et s'en abreuve avec félicité.

Sans craindre que la joie en son excès la brise. Dites-moi, cher ancêtre, ô source de mon sang. Quels furent vos aïeux et, lors de votre enfance, Combien d'ans on comptait du jour de délivrance; Des nôtres parlez-moi, du bercail de saint Jean ,

CHANT XYI. 696

Be ceux <iu'on y voyait briller au premier rang.

Gomme la brise ayiye , en un foyer, la flamme , Aux mots pleins de caresse épanchés de mon âme, De même rayonna cette sainte Splendeur ; Et, comme sa lumière éclatait davantage, Sa voix parla de môme avec plus de douceur ; Mais en répudiant ce moderne langage.

Elle dit : — De l'instant où Fange dit Ave , Jusqu'au jour où, son fruit à son terme arrivé , Ma mère m'enfanta, sainte au Ciel à cette heure, Cinq cent cinquante fois, plus trois, à la demeure Du céleste Lion , cet astre radieux Était venu se rendre et retremper ses feux. Mes ancêtres sont nés , je naquis où s'arrête Au dernier des sestiers, dans l'annuelle fête, Eq atteignant le but, le vainqueur de vos jeux. C'en est, sans plus en dire, assez sur mes aïeux. ' Ce qu'ils furent, d'où, quand ils vinrent en ces lieux, En parler convient moins, crois-moi , que de s'en taire. Du vieux débris de Mars aux murs du baptistère, Ceux qui pouvaient porter les armes, en ce temps, Étaient comme un à cinq à ceux qui sont vivants. Arec ceux de Gampi, de Gortaldo, Figghine, La bourgeoisie alors n'allait pas se croisant, ^lie était pure dans le dernier artisan. Obi qu'il vous vaudrait mieux avoir donc pour voisine Pareille engeance et voir à Galluze, & Trespian Reculer vos confins, loin de prendre l'élan , Que d'avoir à sentir au sein de votre ville , Chez vous, la puanteur du manant d'Aguglion, De celui de Signa , dont la main est agile, Dont l'ceil semble aux aguets de quelque extorsion.

N'eùt*on vu celle plus au monde qui forligne Mar&tre pour César, mais bien tendre et bénigne, Gomme une mère au fils allaité par son sein,

Tel fait banque et négoce, aujourd'hui Florentin, Qui serait retourné croupir à Semifonles , Où son aïeul allait, chélif, tendant la main; A Montemurle encor résideraient ses comtes , La paroisse d'Acon eût gardé les Gerchi, Les Buondelmont seraient au Val de Grève aussi.

Des races, en tout temps, le mélange funeste Fit le mal des cités, comme le corps humain Souffre s'il se repatt d'une masse indigeste. L'aveugle taureau bronche et tombe plus soudain Que l'aveugle mouton ne fait et , bien trempée, Mieux que cinq, maintes fois, taille une seule épée.

Gherche où brilla Luni, regarde Urbisaglia, Vois ce qu'est advenu de l'une et l'autre ville. Gomme, après elles, vontGhiusi, Sinigaglia; Tu trouveras alors naturel et facile A concevoir, ayant les cités à finir, Que les races aussi n'aient qu'un temps à fournir. Gomme vous, chaque chose a sa mort sur la terre , Pour certaines, tardive, elle reste un mystère. Parce qu'en vous la vie est plus prompte à tarir.

De même en se mouvant que le ciel de la lune Par les flots fait couvrir sans trêve et découvrir Le rivage des mers , ainsi fait la Fortune Pour Florence, dont vont alternant les destins. Ne saurait étonner dès lors, même des rustres, Ge que je te dirai de ces grands Florentins Dont le renom déjà remonte à bien des lustres. J'ai vu, sur leur déclin, mais alors même illustres Et dignes citoyens, les Ormann, les Greci , Ughi, Gatellini, Philippe, Alberichi; J'ai vu, non moins puissants que de lignée antique, Les de l'Arche , Aldinghi , Soldanieri, Bostique , Les de la Sannella, dans ce séjour de paix.

Auprès de cette porte aujourd'hui si chargée

^**^ble trahison que , pliant sous le faix ,

eut tarder la barque à couler submergée , LogeaieDt les Ravignan, dont le comte Guido Descendit, et tous ceux qui prirent, lourd fardeau, Du grand BelHncion , si digne de mémoire, Le nom un peu plus tard. Déjà, tu peux m'en croire, Savait un la Pressa comme il faut gouyerner, Et Galigaï faisait fièrement rayonner Sur son logis Tépée à la garde dorée, la colonne de vair déjà grande , honorée , L'était plus chaque jour, aussi les Sacchetti , LesGalli, les Giuochi, Barucci, Sifanli, Et ceux que fait rougir la mesure altérée. La tige qui donna naissance aux Calfucci , Était dans sa verdeur et les Arrigucci , I^s Sizi s'asseyaient sur la chaise curule.

Combien j'ai vu grands ceux qu'un orgueil ridicule Fit déchoir de vos jours ! En tous ses nobles faits Horence aux boules d'or devait gloire et succès. De même la servait, à l'envi, Tascendance De ceux qu'à s'engraisser vous voyez s'appliqnant , Lorsque de votre Église est le siège vacant.

La famille, en tout temps pleine d'outrecuiJancc, Qni sur ceux qu'elle effraie avec rage se lance, ï^'t s'apaise, en agneau, pour qui montre les dents Ou bien lui tend la bourse, encor sans importance, Commençait à surgir , mais de petites gens ; D'IIbertin Donato , lorsqu'il vit son beau-père A Jai les allier, d'où provint la colère.

Au marché l'on voyait déjà Capousacco Descendu de Fiésole et Guide , Infangato Portaient, bons citoyens, un nom recommandable. Sache une chose vraie et qui semble incroyable , Lne porle tenant son nom des Peruzzi Ouvrait Taccès des murs au cercle rétréci.

696 LB PABADIS.

Au grand baron de qui Ton fôte la mémoire Le jour de Saint-Thomas , tous ceux qui se font gloire D*ëcarteler encor ses armes dans les leurs, Doivent et la noblesse et les autres honneurs ; Avec le peuple bien qu'à cette heure s'accorde Celui qui d'un fll d'or sur son blason les borde.

Déjà les Gualterot et les Importun!

Brillaient au premier rang, et le bourg des Apôtres, S'il n'eût dû pour voisins en voir arriver d'autres, Serait encor paisible, heureux et bien uni. La maison qui, causant par sa juste colère Tant de morts en vos murs, de pleurs et de misère, Y mit fin à la paix , au tranquille bonheur, Était, elle et les siens, alors en grand honneur. Tu mis, BuondeUuontë, bien mal ta confiance Quand tu crus le conseil de fuir son alliance. Beaucoup vivraient joyeux , qui sont dans la douleur, Si , la première fois que tu vins à Florence, Aux ondes de l'Elma t'eût livré le Seigneur. Peut-être fallait-il qu'à cette pierre antique A la garde du pont qui reste désormais. Notre triste cité fit l'offrande publique' Du sang d'une victime, en adieux à la paix.

Avec ces citoyens et bien d'autres encore J'ai vu Florence heureuse , exempte de regrets, Tant y régnait un calme aujourd'hui qu'elle ignore; Avec ces citoyens j'ai vu, dans de beaux jours, Son peuple juste et grand , car le lis de la ville Jamais ne fut placé sur la hampe à rebours, Jamais ne l'empourpra la discorde civile.

Tel celai qui, venu vers Glimène jadis ,

I>'an mot hostile afin que sa voix flt justice,

Rendit sourd plus d'un père aux instances d'un iils ;

Tel j'étais; tel aussi me voyaient Béatrice

Et le saint flambeau qui pour moi se déplaça

£^1 pour me faire accueil , tout d'abord s'avança.

De ton secret désir, me dit alors ma dame, En toute liberté laisse éclater la flamme , Tellement qu'en entier s'y reflète ton cœur; Non que oous puisse rien apprendre ton langage, Mais pour t'accoutumer à dire avec candeur : J'ai soif, à qui se plalt à verser le breuvage.

0 toi, tige chérie, & mes regards confus , Qui t'élèves si haut en cette gloire immense Et, de même que voit l'humaine intelligence Que répugne un triangle à deux angles obtus. Qui vois, les yeux fixés sur cette providence Pour qui, sur terre, au ciel, tous les temps sont présents, Les effets à venu*, bien avant leur naissance; Tandis que sur le mont de leurs égarements Qui lave les pécheurs, j'accompagnais Virgile, Et quand du monde mort je visitais l'asile. Sur mon destin futur, maints discours alarmants, Me furent adressés , encor que je me sente Aux coups de la fortune une ftme indifférente. Tout ce que j'attends donc pour être satisfait,

C'est d'apprendre pour moi quel destin se prépare ; Car s'amoindrît l'atteinte à voir venir le trait.

A cet élu qu'au Ciel tant de lumière pare , En ces mois je parlai, confessant mon souhait ; Béatrice à le faire aussi m'encourageait.

Alors, sans ces détours d'une ruse profonde, Dans lesquels , autrefois, demeurait englué Le stupide païen , avant que fût tué L'agneau qui s'immola pour les péchés du monde; Mais prompt à s'exprimer en mots clairs et précis, Il daigna me répondre , ainsi qu'un tendre père, Dont se trahit l'amour brillant dans son souris.

La contingence, qui de votre humble matière N'a pas à dépasser le cadre limité, Dans le regard de Dieu se réfléchit entière ; Mais n'en résulte pas plus la nécessité Que du regard qui suit, sur le courant rapide, Un frêle esquif , le but où son essor le guide. De là, comme d'un orgue aux sons mélodieux Vient à l'oreille émue une douce harmonie , Le temps, qui t'est caché , vient s'ofl'rir à mes yeux.

Souviens-toi d'Hippolyte ; une marâtre impie Le Ht bannir d'Athène, en sachant le noircir.' De même de Florence il te faudra partir. On le veut ; déjà môme on y pousse , à l'avance , Et le fait adviendra tel qu'il est attendu , Où le Christ à prix d'or chaque jour est vendu. Chacun ira , selon l'ordinaire sentence.

Proclamant que le tort est au parti vaincu; Mais à la vérité portera témoignage La vengeance , qui tôt ou tard lui rend hommage. Il te faudra laisser tout ce que tu tiens cher, Premier dard que l'exil lance d'un arc de fer. Par toi-même, bientôt, brisé de lassitude , Tu sauras si le pain des autres est amer.

Et combien Tescalier de Fétranger est rude

A monter et descendre. Or, tu souffriras plus

De tomber dans les rangs d'hommes qui, sans vertus.

Courage ni bon sens, mais pleins d'ingratitude,

Dlneptie et de fiel, contre toi s'uniront ;

Puis, confus, non pas toi, bientôt en rougiront.

Viendra l'événement , montrer leur ineptie ,

En prouvant que tu fus sage et bien averti

Lorsque tu voulus faire, à toi seul, ton parti,

Et leur outrecuidance ainsi sera punie.

Du grand Lombard qu'on voit porter l'oiseau sacré. Sur l'écbelette d'or, la noble courtoisie Pour toi sera d'abord un refuge assuré. A ton égard sera telle sa bienveillance. Qu'il fera précéder, chose qii'on trouve peu, Le don à la demande et le service au vœu. Près de lui tu verras celui qu'à sa naissance, Cette étoile à tel point imprégna de ses feux Que ses faits doivent tous éclater glorieux. De son jeune âge vient que le monde l'ignqre , Car sache sur son front que ces sphères encore i\'ont tourné que neuf ans. Mais, avant qu'en félon Trompant le grand Henri, triomphe le Gascon, En lui doit resplendir une âme noble et forte , A qui plus que l'argent la fatigue n'importe. Prince plus magnifique on n'aura vu jamais A ses ennemis même aiTacher la louange. Espère en lui, mon fils, compte sur ses bienfaits; Maintes gens , grâce à lui , de sort feront échange , L'indigent sera riche et le riche indigent.

Ce que je t'en ai dit, d'un zèle diligent Gardes-en souvenir; ce que je vais t' apprendre Tais-le; tu comprendras que nul ne doit l'entendre.

Il me prédit alors des faits qui paraîtront Incroyables à ceux dont les yeux les verront.

Il ajouta : — Voilà, mon fils, le commentaire De ce qu'en d'autres lieux on t'annonça naguère , Voilà ce que te cache un temps, qui n'est lointain, De pi^es dont sera hérisse ton chemin.

Mais crois-moi, toutefois, ne porte point envie A ceux qui t'ont lésé , puisque doit ton destin Durer assez pour voir punir leur perfidie.

Sitôt qu'en se taisant l'àme sainte eut montré Qu'au tissu dont j'avais fourni la chaîne ourdie , Toute la trame était employée à son gré, Avec timidité, comme alors qu'on épie L'avis d'une personne à l'esprit éclairé, Je repris : — Je vols bien , ô père vénéré, Que sur mes pas le Temps qui de l'éperon donne, S'apprête à me porter un coup trop assuré. D'autant plus redoutable à qui plus s'abandonne, il faut donc que d*abord je me précautionne , Pour qu'en perdant les lieux qui me sont les plus chers, Je ne sois pas exclu des autres pour mes vers. Là-bas , parmi les pleurs de l'éternel abtme, Puis aussi sur le mont à verdoyante cûne D'où m'enleva ma dame, aux regards de ses yeux, Et d'astre en astre encor, dans mon voyage aux cieux, Me fut donné de voir et d'ouïr mamtes choses Qui, si je les redis et ne les tiens bien closes, Paraîtront à beaucoup d'une amère saveur ; Ou , si n'est mon langage et franc et véridique, Mais plein de réticence et timide, j'ai peur De vivre peu chez ceux qui nommeront antique Le temps présent, pour moi qui garde heur et malheur.

Je vis, à ce discours rayonner la lumière Où souriait mon saint et précieux trésor, Comme aux feux du soleil s'embrase un miroir d'or; Et me fut répondu : — Ton langage sévère Paraîtra sans doute âpre à quiconque aujourd'hui

N'a pas, par honlc propre, ou par celle d'autrui, La conscience en paix. Mais sans feinte et mensonge, Dis dans ta vision tout ce qui s'est produit, Et laisse se gratter ceux que leur lèpre ronge. Si ton langage semble au premier goût amer, Une fois digéré, plus d'un le tiendra cher, En y reconnaissant Taliment salutaire.

Ta voix, en s'élevant libre , mâle et sincère. Fera comme le vent aux sommets les plus hauts, Qui livre en son courroux de plus rudes assauts, Et ne s'en trouvera pas peu ta gloire accrae. C'est dans ce but aussi qu'offrirent à ta vue Ces orbes radieux, le mont, les noirs cachots Des âmes dont le nom retentit sur la terre. Car l'esprit n'a point foi ni ne s'arrête guère Aux exemples obscurs, et n'est fait ni motif Pour le frapper, s'il n'est éclatant, décisif.

CHANT XVllI.

Déjà se complaisait seul avec sa pensée Cet Esprit bienheureux, et moi , rêveur encor, Je sentais par le miel Tabsinthe balancée ; Quand la dame vers Dieu qui guidait mon essor, Dit : — Laisse ces pensers, et songe que ma place Est auprès de celui dont sans cesse la grâce Soulage tous les maux, redresse chaque tort.

A ces tendres accents, sur mon doux réconfort , Je tournai mes regards, et ce que je vis luire D'amour en ses yeux saints j^e peut se retracer : La parole serait vaine à le reproduire. Car, sans un guide sûr, habile à Ty conduire, L'esprit même aussi haut ne saurait s'élancer. Tout ce que je dirai de ce moment propice. C'est qu'en la contemplant, inondé de bonheur, De tout autre désir fut affranchi mon cœur.

Tandis que, reflétée au front de Béatrice, L'éternelle allégresse en toute sa splendeur, Par son rayonnement me comblait de délice ; Prompte à me subjuguer au charme d'un souris :

Retourne-toi, dit-elle, et maintenant écoute. Dans mes yeux seulement n'est pas le Paradis.

De même que, parfois, quand l'ûme est prise tout? D'un sentiment puissant, avant d'avoir parlé. Dans les traits, le regard, on le voit révélé, Ainsi je reconnus, à l'ardeur lumineuse

CHANT XVIU. 705

Qae la sainte clarté lançait de toutes parts, De me parler encor qu'elle était désireuse. Et j'enlendis ces mots : — Là , s'offre à les regards Le cinquième rameau de cet arbre sublime, Toujours donnant des fruits et vivant par sa cime, Dont ne tombe une feuille en aucune saison; Et sont là des Esprits dont fut grand le renom , Sur terre, avant d'avoir place dans l'Empyrée ; Il n'est Muse , en tout temps , qui n'en fût illustrée. Sur les bras de la croix dirige donc tes yeux : Quand je prononcerai le nom de l'un d'entre eux, Il s'y révélera, comme dans le nuage Apparaît un éclair, dont le feu s'en dégage.

Et je vis sur la croix jaillir une Splendeur Au nom de Josué ; me frappa la lueur Que n'était pas encor la parole tombée. Puis, à celui du grand et vaillant Machabée, J'en vis, en tournoyant, une autre s'agiter; Tel ce jouet qu'on fait sous le fouet pivoter; Mais pour moteur unique il n'avait que la joie. Aux noms de Charlemagne encore et de Roland, Ma vue en suivit deux ensemble élincelant, De l'œil comme un chasseur suit son oiseau de proie. Puis aussi, sur la croix, Guillaume et Renoard, Godefroy, le grand chef, le fier Robert Guiscard , Attirèrent mes yeux par une clarté vive.

Alors l'Esprit qui tint mon oreille attentive Se mut lui-même, et vint se mêler sans retard Au chœur où dans le chant se montra tout son art Je me tournai soudain vers mon guide céleste, A ma droite, attendant que sa bouche ou sou geste Me dictât mon devoir, et je vis ses beaux yeux Briller, resplendissants, si purs -et si joyeux, Que jamais nul aspect ne fut si beau, pas même Le sien, quoiqu'en dernier paré d'éclat suprême.

Gomme, alors qu'on se sent de jour en jour au cœur Plus de joie à bien faire, on juge avec bonheur Que Ton croit en vertu, je m'aperçus de même, En voyant ce prodige encor plus merveilleux, De ma course en spirale à la suite des cieui Que s'agrandissait l'arc ; et, sur un front de neige , D'une honte pudique à l'instant qu'il s'allège , Aussi rapidement que change la couleur.

Je reconnus, à voir une douce lumière Épancher mollement sa limpide blancheur, Que j'étais accueilli dans la sixième sphère.

En l'astre jovien je vis distinctement L'amour des bienheureux, par son rayonnement, Tracer les signes dont se peint notre langage.

Ainsi que ces oiseaux qu'on voit sur le rivage S'en volant, tout joyeux du butin recueilli, Se former, au moment de changer de parage, En files, en triangle, ou bien en cercle; ainsi, Brillantes de clarté, ces saintes créatures. Volant tout en chantant, dessinaient des figures Qui, tour à tour, offraient le D, l'L ou bien l'I. D'abord leur danse au chant s'accordait, noble et digne. Puis, lorsqu'elles venaient de dessmer un signe, En place elles restaient, cessant leur chant pieux.

Muse divine, ô toi qui fais que le génie, Dans la postérité, survivant glorieux, Des cités, des États éternise la vie, Sois-moi guide et flambeau; que par toi, sans faillir. Je puisse retracer de la céleste danse Chaque figure, ainsi que je sus la saisir ; Que dans ces quelques vers éclate ta puissance 1

Cinq fois sept lettres donc frappèrent mon regard, Et je remarquai bien consonnes et voyelles. Chacune dans son ordre, et chaque mot à part, Selon que me painjt le tout tracé par elles.

^igik d*abord , et puis Justitiam

^offrirent à mes yeux, pour verbe et pour régime ;

Je lus ensuite : Quijudicatis krram.

I^ansl'M du dernier mot la phalange sublime Resta, gardant ses rangs, à scintiller encor, ^H'astre ainsi semblait d'argent diapré d*or. ^*"is j'aperçus d'en haut d'autres clartés descendre ^^ le point culminant de TM, et s'y poser, ^^«t en chantant le bien qui seul est à priser, ^ l^ien qui vers lui seul constamment les fait tendre. Ensuite, comme on voit de tisons embrasés Jaillir, au moindre choc, des torrents d'étincelles, En augure accueillis par les sots abusés , Surgirent à la fois mille clartés nouvelles ; Les unes s'élevant haut et les autres peu, Selon que fut réglé leur poste dans ce lieu, Par le divin soleil qui les y rend si belles; Et, chacune à son rang arrêtée en ce feu, Je vis le cou d'un aigle et sa tôte apparaître.

Celui qui le traça n'a ni guide ni maître ; Guide et maître lui-même, il inspire et bénit L'instinct qui, sans errer, donne la forme au nid.

Les autres bienheureux, joyeux de leur partage. Dont s'enguirlandait l'IVf , alors se déplaçant Eurent à faire peu pour achever l'image. ' 0 combien à mes yeux, astre resplendissant, Rayonnèrent alors de joyaux, m'annonçant Que du Ciel, dont tu fais l'ornement, le délice, Émane, comme effet, notre humaine justice! Aussi, du fond du cœur, conjurai-je l'Esprit , Dont procèdent ton droit, tes actes, ta puissance, De voir où la vapeur s'engendre et se nourrit Qui voile ses rayons, afln que recommence A s'allumer son ire, au trafic qui flétrit Ce temple dont les murs, fondés sur tant d'oracles,

Sont formes de martyrs, cimentés de miracles.

0 milice du Ciel que j'adjure à genoux, Prie, adore pour ceui qui sont sur celte terre , Et qu'un funeste exemple a fait s'égarer tous !

Jadis avec le glaive, on se faisait la guerre. On la fait aujourd'lmi , d'un et d'autre côté, En enlevant le pain qu'à nul en sa bonté Ne voulut refuser jamais le commun Père. Mais toi qui n'écris rien que pour le raturer. Songe que Pierre et Paul, que l'on vit expirer Pour la vigne par toi de ronces envahie. Vivent tous deux là-haut de l'éternelle vie. Tu peux dire, il est vrai : Me tient tant de ferveur Pour celui qui jadis vécut en solitaire , Et fut jeté, martyr, à la danse en salaire, Que je ne connais plus ni Paul ni le pécheur.

L'oiseau resplendissant, les ailes dployées, S'offrait à mes regards , inondant de bonheur Les Ames h former son image employées.

Chacune paraissait un rubis dont Tardeur, Aux rayons du soleil avivée, enrichie , Dans mes yeux fascinés se serait réfléchie.

Ce qu'il me faut ici retracer désormais, Sur terre nulle voix ne l'exprima jamais : Ne fut, en aucun temps, plume apte à le décrire; Imagination pour le rêver et dire :

J'ouïs parler le bec de l'aigle , et de mes yeux Je le vis. Il disait , d'une voix cadencée : Je, ma , quand nous et notre était dans sa pensée.

Ici , commença-t-il , comme juste et pieux M'est donné de briller à ce comble de gloire Qui , certes , de bien loin dépasse tous les vœux. En honneur j'ai laissé sur terre ma mémoire ; Maïs, tout en la vantant, les hommes pleins d'erreur Désertent mon exemple, et parle en vain l'histoire.

Comme de cent charbons ne naît qu'une chaleur, Tous ces Amours ainsi rendaient un son unique Qu'exhalait jusqu'à moi l'image magnifique.

Alors je m'écriai : — Perpétuelles fleurs De l'étemelle joie , ô vous , ainsi dans une Qui me faites jouir de toutes vos senteurs, Veuillez me soulager de la faim importune

Pour laquelle sur terre il n Vst pàlurc aucune ; D'où vient que j'endurai jeûne long et cruel I Je sais bien que s'il est une autre sphère au Ciel Partout réfléchissant la divine justice , Pour la vôtre, il n'est voile aussi qui l'obscurcisse. . Vous ne pouvez douter, à ce que vous direz , De mon attention ; enfin , vous n'ignorez Quel doute, en moi bien vieux, réclame votre office.

Comme, à peine affranchi qu'il est du chaperon , Sur le poing du chasseur l'impatient faucon Bat des ailes , joyeux , en secouant la tête Et, prêt à s'envoler, se fait beau pour la fête ; De même tressaillit l'emblème glorieux.

Tout formé de louange envers le Roi des Cieux, Et d'où se répandait un chant plein d'harmonie, Tel qu'on ne le conçoit qu'en la joie infinie. Puis j'entendis ces mots : — Celm dont le compas Dans l'espace traçant les limites du monde, Ensemble y renferma ce que l'œil ne voit pas Et ce qu'il aperçoit, A cette œuvre féconde Ne put tant appliquer une marque profonde De sa perfection, que n'eût infiniment Son Verbe à dépasser encor l'entendement. Le premier orgueilleux en est la preuve sûre : Lui , plus grand, plus parfait qu'aucune créature, Pour n'avoir pas, aveugle, attendu la clarté, 11 tomba, sans atteindre à sa maturité. En de plus humbles rangs, dès lors , toute nature N'oflre qu'un réceptacle étroit, trop limité Pour ce bien qui , sans fin , est aussi sans mesure. Notre entendement donc n'étant rien , on le sent , Qu'un rayon de l'Esprit qui remplit toute chose. Par sa nature même il se trouve impuissant A connaître , dans tout ce qu'il voit ou suppose, Son principe , à scruter profondément sa cause.

L'intelligence dont le Giel vous a pourvus N'arrive à sonder mieux la justice divine Que l'œil qui sous la mer à pénétrer s'obstine , Et du bord voit le fond qu'au large il ne voit plus : Il est pourtant , ce fond ; sa profondeur le voile. Ne s'épand la clarté que de la pure étoile Dont jamais n'est terni l'éclat vif et serein ; Toute autre n'est auprès, ténèbres ou venin , Que l'ombre de la chair. Il n'en faut davantage Pour que, désormais, tombe en entier le nuage Qui cachait à tes yeux la Justice d'en haut , Et laissa si souvent ton esprit en défaut.

Ainsi , tu te disais : — Sur l'indien rivage , Où nul ne proclama le nom de Jésus-Christ , Ne lut , ne vit un livre où son nom fût écrit , Naît un homme ; ses vœux, ses actes sont d'un sage , D'un juste, pour autant que l'humaine raison En puisse décider, dans son humble horizon; Sa vie est sans péché , sa langue sans malice ; Il meurt non baptisé, sans avoir eu la foi : Où , pour le condamner, trouver une justice? Gomment lui faire un crime, ignorant de la loi , De ne pas avoir cru ? — Qui donc es-tu toi-même , Qui prétends , de ton siège , en arbitre suprême T'ériger et juger à mille stades loin, Quand ta vue , à deux pas, t'abuse en ton besoin ? Si ne vous parlait pas de bien haut l'Écriture , A tel qui subtilise avec moi , conjecture , Douter, assurément, pourrait être à propos.

0 trop grossiers esprits, terrestres animaux I Jamais, bonne de soi, la volonté première, Souverain bien qu'elle est, tout amour et lumière. En soi ne s'aliéna. Rien n'est juste qu'autant Qu'en elle il se confond lui-même à chaque instant; Ne peut nul bien créé l'avoir en sa puissance ,

Ni l'attirer à lui : c'est elle, en «^datant,

Par son rayonnement qui lui donne naissance.

Ainsi que la cigogne, alors qu ù ses petits Elle a (iistril)ué la pâlure attendue, Dans son nid va tournant , où de ses yeux ravis La regarde celui dont la faim est repue ; De même ût alors, en ravissant mes yeux, Cette image bénie; et s'agitaient ses ailes, Que d'accord balançaient tant d'unanimes vœux. J'écoutais de son chant les notes solennelles Et , tout en tournoyant , voici ce qu'elle dit :

Comme entend ton oreille et non pas ton esprit Les accents que ma voix fait retentir, de même En est pour vous, mortels, du jugement suprême.

Quand se fut arrêté l'essor de tant d'éclairs. Rayons de l'Esprit saint, dont s'émaillait l'enseigne Qui devant Rome fit s'incliner l'univers, L'aigle reprit : — Au Ciel, où dans sa gloire il règne, Nul n'est monté jamais qui ne crut pas au Christ, Soit avant , soit depuis sur la croix qu'il souffrit ; Mais sache que beaucoup à la bouche ont le. Christ , Qui , lors du jugement , eux-mêmes doivent être Moins près de lui que tel qui ne put le connaître. De tels chrétiens seront condamnés du païen, Des deux collèges quand se fera le partage : L'un , riche à tout jamais du céleste héritage. L'autre , déshérité sans retour de tout bien. Avec justice alors que ne pourront pas dire Les Perses à vos rois, lorsqu'ils verront ouvert Le livre où leurs méfaits sans nombre vont s'inscrire?.

On y verra, parmi maints autres faits d'Albert, Celui qui se prépare et ne tardera guère Au royaume de Prague à porter la misère. Sur les bords de la Seine , on y verra le deuil Dont est cause ce roi battant fausse monnaie,

Qui doit finir, atteint d'une mortelle plaie, Sous la dent d'un pourceau. On y verra Torgiioil Qui stimule Écossais, Anglais, et les irrite L'un l'autre, les poussant à franchir leur limite. S'y verront la mollesse et les lascifs excès Du monarque espagnol; de celui de Bohême, Au cœur efféminé, qui ne connut jamais Ce que c'est que valeur, ne s'en soucia même. S'y verra du boiteux , roi de Jérusalem , L'I marquer la vertu , l'honneur et la justice, Lorsque tout le contraire aura pour signe un M.

La couardise encor s'y verra, l'avarice De tel qui sous sa loi tient cette lie de feu Od finit ses longs jours Anchise, et , pour que fasse Sa mention juger combien il compte peu , La lettre mutilée, et tenant peu de place. Exprimera beaucoup dans un étroit espace. De même on y verra tous les actes honteux Dont son oncle et son frère ont souillé tous les deux Une illustre naissance et deux nobles couronnes. Le prince portugais et le Norvégien, Là , seront signalés pour leurs œuvres félonnes, Et celui de Rascia, qui , pour son plus grand bien. Battit d'impur métal au coin vénitien.

Heureuse la Hongrie, heureuse la Navarre, Si ne se laisse pas la première opprimer ; Si l'autre, de ses monts résolue à s'armer, A repousser le joug hardiment se prépare I Crois que le temps est proche ; on le peut bien juger Aux cris de Famagouste, aux pleurs de Nicosie , Quand leur brute, aujourd'hui que le sang rassasie , Des autres suit les pas pour ne pas déroger.

A l'heure où le flambeau du monde qu'il éclaire S'abaissant tout à coup, quitte notre hémisphère ; Quand le jour qui s'éteint a fui de toutes parts, Le ciel, qui de lui seul brillait à nos regards, Se repeuple de feux, innombrable famille, En qui ce n'est encor qu'une splendeur qui brille. Cette phase du ciel à mon esprit revint , Quand l'insigne du monde et de ses nobles guides Eut fait trêve aux accents de son organe saint. Car ces vives Clartés , de plus en plus splendides , Entonnèrent des chants tels que mon souvenir, Débile et fugitif, n'a pu les retenir.

0 doux et pur Amour, qui, voilé d'un sourire, N'en resplendis que mieux, que tu semblais brûlant En ces vivants foyers , à l'envi n'exhalant Que des pensers pieux, qu'un tendre et saint délire !

Quand les joyaux bénis aux lucides rayons. Précieux ornement de la sixième sphère, Eurent interrompu leurs angéliques sons, Il me parut ouïr comme un bruit de rivière ' Qui, limpide, descend de rocher en rocher. Et que sa source à flots ne cesse d'épancher. Et comme, sous le doigt, au col de la guitare. Pour éclore , le son se forme et se prépare ; Comme l'air se module aux trous du chalumeau ; De môme j'entendis alors un long murmure

Monter le long du col du radieux oiseau, Gomme si d'un canal il offrait la structure ; Puis, là, devenu voix, par son bec aussitôt , Sous forme de langage, il sortit , mot à mot , Ainsi que l'attendait le désir de mon âme, Où je le recueillis inscrit en traits de flamme.

Regarde bien en moi, dit l'oiseau nonpareil. Observe la partie, à voir qui destinée, Peut, dans tout son éclat, sans en être gênée, Chez les aigles mortels, contempler le soleil. Car des feux étoUés dont tout mon corps scintille. Ceux-là par qui mon œil brille si radieux , Des Esprits de leur rang sont les plus glorieux.

Celui, seul au milieu, qui forme ma pupille. Fut roi : de l'Esprit saint c'est ce chantre inspiré Qui jadis fit porter l'arche de ville en ville. Il connaît maintenant à son conseil sacré Combien plurent ses chants et, par la récompense , De leur mérite il juge en la voyant immense.

Des cinq que de mon œil dessinent le contour, Le plus près de mon bec prit en pitié la veuve Qui pleurait mort le fils objet de son amour. Il connaît, maintenant qu'il en a fait l'épreuve, A ne suivre le Christ ce qu'il en coûte un jour ; Il sait des sombres lieux quelle est la différence A cette douce vie. A sa suite, celui Qui fait la sommité de la circonférence. Par une véritable et sainte pénitence Vit sa fin retardée ; 11 connaît aujourd'hui Que l'arrêt étemel n'est pas moins immuable , Encor qu'une prière au Seigneur agréable Obtienne un court sursis du jour au lendemain. Celui qui vient après se fit, à bon dessein , Avec les lois et moi. Grec , de la ville reine, Pour céder au pasteur le suprême domaine.

Louable intcnlion qui porla mauvais fruit. H connaît maintenant que rien du mal produit Par sa bonne action n'amoindrit son me^rilo. Bien que le monde en soit à sa perte réduit.

L'autre, au-dessous, de Toeil où se courbe Torbite , Fut Guillaume, que pleure encoi-e aujourd'hui, mort , La terre que, vivants, ne font pleurer moins fort Charles et Frédéric. A cette heure il n'ignore Combien aux justes rois porte d'amour le Ciel ; Et le proclame à tous cet éclat immortel Qui parmi ses égaux à jamais le décore.

Qui croirait, sur la terre où régnent tant d'erreurs , Que le troyen Ryphée, en celte enceinte ronde. Est le cinquième auprès de ces saintes Splendeurs ? Il connaît maintenant ce que ne peut le monde De la divine grâce entrevoir, préjuger.

Bien que sa vue au fond ne sache encor plonger.

Comme en chantant, d'abord, l'alouette s'élève , Puis bientôt, des doux sons qu'en dernier elle achève Satisfaite, se tait. Ainsi se tut soudain L'image, où je voyais du bon plaisir divin, Dont toute chose au ciel procède et sur la terre^ L'emblème révéré. Dans tous mes traits alors Bien qu'apparut mon doute, ainsi que sous le verre Transparaît la couleur étendue en dehors, A l'attente ne put tenir ma patience, Et son poids, à ma bouche en faisant violence, En fit jaillir ces mots : Ai-je bien entendu?

Dans l'éclat plus splendide aussitôt épandu Je vis se révéler une plus vive joie Et, pour ne me tenir à la surprise en proie , Le signe saint reprit, l'œil plus ardent : — Tu crois Les choses que je dis, comme de moi reçues , Mais non pour les avoir comprises, je le vois, Et ton esprit s'y perd bien qu'elles en soient crues.

Tu fais comme ceux-là qui d'un objet cité

Retiennent bien le nom, mais de sa quidité

Ne voienjrien , si d'autrui ne leur vient assistance.

An royaume des Cieux peut faire violence,

Cet amour plein d'ardeur, cette vive espérance,

Qui du Juge éternel vainquent la volonté ;

Mais non pas comme l'homme est par l'homme dompté;

Elle est vaincue ainsi parce qu'elle veut l'être ,

El triomphe, vaincue, encore sa bonté.

De ton étonnement reviens donc. L'a fait naître

Ce premier feu vivant et le cinquième aussi

Qu'à l'en tour de mon œil tu vois, brillant ainsi,

Décorer le séjour des Anges de lumière.

Or, apprends qu'ils n*'ont pas, dépouillant sa poussière ,

Quitté leur corps mortel, païens comme tu croi,

Mais Chrétiens tous les deux, tous les deux pleins de foi,

L'un, au Christ à venir, l'autre, au Sauveur du monde,

Ayant souffert pour tous. L'un, de ce gouffre immonde

D'où nul ne se relève à bonne volonté,

Vint ranimer le corps qu'il avait habité ;

Ce fut le digne prix d'une vive espérance

Qui, pour en obtenir d'être ressuscité,

Dans la prière faite à Dieu mit confiance

Et, parla, put fléchir sa sainte volonté.

Cette âme glorieuse, en sa chair revenue,

Dans laquelle elle n'eut à demeurer que peu,

Crut dès lors à celui qui l'avait secourue ;

Puis, lorsqu'elle eut la foi, l'embrasa d'un tel feu

Le véritable amour, qu'à peine sonna l'heure

De sa seconde mort, de si haute demeure

Elle se trouva digne en l'éternel bonheur.

L'autre, par cette grâce intarissable et pure Dont se cache la source , à telle profondeur Que jamais n'y plongea l'œil d'une créature, Alors qu'il habitait le terrestre séjour.

Pour la justice fut tout zèle, tout amour. De la Rédemption aussi, de grâce en grâce, Dieu lui fit-il de loin apercevoir la trace. Croyant dès lors en elle, il prit en grande erieur L'infection païenne et, sévère censeur, Gourmanda les pervers en leur malice eitrème. Avant qu'on baptisât, et de plus de mille ans, Ces trois dames pour lui valurent de baptême Qu'à la droite du char, tu vis n'est pas longtemps.

Prédestination, oh ! combien ta racine.

Plonge profondément loin du regard borné, Qui ne peut en entier, h sa source divine. Voir la cause première et s'égare étonné. Vous, mortels, réprimez votre inquiète audace , Et dans vos jugements soyez moins absolus ; Car nous-mêmes ici, vojant Dieu face à face, Nous ne connaissons pas encor tous les élus. Nous est douce pourtant, celte ignorance même, Notre bonheur croissant de ce bonheur suprême. Qui consiste à vouloir ce que veut le Seigneur.

Ainsi parla l'image à divine Splendeur, Me versant la liqueur, sous ma faible paupière Qui douce à s'infiltrer, l'ouvrait à la lumière. Et comme, accompagnant un habile chanteur, De la cithare, sous une main exercée, La corde frémissante, en mesure pincée.

Donne au chant plus de charme, ajoute à sa douceur. Ainsi, tant que j'ouïs sa voix, je me rappelle Que je vis constamment les deux feux bienheureux, A chaque mot, d'accord comme un battement d'yeux. Se mouvoir rayonnants, en dardant l'étincelle.

CHANT XXL

De nouveau contemplant Béatrice, mes yeux Ne s'occupaient que d'elle , et mon âme avec eux , Sût tout autre penser subissant son empire, ^aîs alors je cherchais vainement son sourire ; Quand sa bouche aussitôt, dit : — Si je souriais, Semblable à Sémélé, cendre lu deviendrais. En effet, ma beauté, tu Tas pu voir naguère. Qui brille d'autant plus, de Fétemel palais Qu'on monte les degrés, si je ne tempérais, Par prudence pour toi , sa croissante lumière , Rayonnerait soudain , lançant des éclairs tels Que n'y résisteraient tes organes mortels , Plus que la feuille sèche où s'abat le tonnerre.

Nous sommes arrivés à la septième sphère Qui, sous l'ardent poitrail du lion parvenant. Confond avec la sienne et verse maintenant. En rayons, sa puissante influence à la terre. Que ton attention passe toute en tes yeux, Que tes yeux, k leur tour, reflètent la figure Qui va dans ce miroir se révéler pour eux.

Celui qui concevrait quelle douce pâture C'était pour mes regards de l'admirer aux cieux, Sans peine comprendrait, dans la même mesure. Quand je dus les porter ailleurs, tout mon plaisbr, A mon céleste guide empressé d'obéir.

De l'extase à sortir pour un nouveau délice.

Je vis dans le cristal qui roule par les airs Et tourne autour du globe en ce vaste univers, Portant le nom d'un roi dont le sceptre propice Des mortels innocents sut écarter tout vice, Je vis un escalier, d'or pur et transparent , En haut se déployer tellement dans l'espace , Que mes yeux ne pouvaient au loin suivre sa trace ; Et le long des degrés j'aperçus, descendant, Dos milliers de Splendeurs. J'en étais près de croire Voir tout ce qu'a le Ciel de lumière et de gloire A flots y ruisseler, d'en haut se répandant.

Gomme aux champs, le matin, par native coutume, Sur leurs membres glacés pour réchauffer la plume. S'agitent les corbeaux, à l'heure où point le jour ; Les uns partant alors, s'envolent sans retour, Reviennent promptement les autres, et le reste A tournoyer demeure au paternel séjour ; De même il me sembla sur Téchelle céleste Voir fondre ces Splendeurs et, scintillant d'amour, Chacune en son degré, s'y poser empressée.

Une d'elles vers nous s'étant plus avancée, Fit briller tant d'éclat, que je dis à part moi : Tu me révèles bien l'amour qui brûle en toi; Mais celle dont j'attends , pour parler et me taire , Qu'elle ait prescrit comment et quand je dois le faire, Reste silencieuse et, partant, j'agis bien, Malgré tout mon désir, en ne demandant rien.

Mais elle qui lisait, nettement retracée En Celui qui voit tout , ma secrète pensée , Me dit : Que ton désû* ait satisfaction.

Je parlai donc ainsi : — Ne m'est certes pas due, La réponse qu'ici j'implore, mais au nom De celle qui permet cette humble question , 0 toi qui de ta joie es voilée, âme élue. Dis-moi ce qui t'a fait venir si près de nous ;

Pourquoi du Paradis cette sphère bénie

Me laisse à r^etlerla même symphonie

Qui des autres s'exhale en chants pieux et doux.

Ton ouïe est mortelle aussi bien que ta vue, I-'entendis-je répondre, et ce qui dans ces lieux Fait qu'on ne chante pas, de sourire à tes yeux ^ fait que Béatrice aussi s'est abstenue. Si î'ai tant descendu les sacrés échelons , C'est pour te faire fête, et de tous mes rayons, De mes discours amis accueiUir ta visite. Plus d'amour ne m'a pas fait accourir plus vite : Autant et plus d'amour là-haut brûle chei^ tous; Dans les sacrés pourpris, c'est ce. que te révèle Ce flamboyant éclat qui darde rétincelle . Mais cette charité qui sait faire de nous Des serviteurs zélés et prêts au premier signe De Celui qui régit le monde, nous assigne Notre rang, notre poste en ce lieu de bonheur.

Je vois bien, repartis-je, 6 céleste Splendeur! Comment d'un libre amour la sainte obéissance Vous suffit pour servir en tout la Providence; Hais il me faut chercher avec plus de labeur Pourquoi tu fus ainsi, seule, prédestinée Entre tous tes égaux à la tâche ordonnée.

Le dernier de ces mots n'était pas prononcé, Que la sainte Splendeur, encor plus éclatante. Se mit à tournoyer comme une meule ardente ; Puis, répondit ainsi son amour empressé :

Pénétrant à travers cet éclat qui m'enserre, Sur moi descend d'en haut la divine lumière ; A ma perception la vertu qui s'unit Au-dessus de moi-même à tel point me grandit, Que je vois, dans sa sainte et divine nature, La source dont elle est l'émanation pure ; Et de là cette joie en moi qui resplendit,

7iS l'E PARADIS.

Ma flamme rayonnant aussi tive et limpide Que dans ma yision mon regardest lucide. Mais rame dans le Ciel dont plus brille le feu , Le sc^raphin dont rœil plonge le plus en Dieu , Ne pourra satisfaire encore à ta demande. Ce que tu veux savoir et ne sauras jamais, Dans Tablme infini des étemels décrets, Que nul regard créé ne sonde , où qu'il s'étende, S'enfonce trop avant, même pour ceux du Ciel. Quand tu retourneras dans le monde mortel , Dis-le , pour que, jamais son orgueil ne présume Jusqu'à porter si haut un regard criminel. * L'esprit qui luit limpide ici , sur terre fdme< Juge donc si, là-*bas, il doit aller rêvant Pouvoir ce qu'il ne peut lorsque le Giel l'assume.

Je laissai donc , sa voix ainsi me l'intimant. Ma question première et, dans l'humaine vie , De ce qu'il fut de lui je m'enquis humblement.

Cette fois il reprit. — Non loin de ta patrie , Sont, entre les deux mers qui pressent l'Italie, D'âpres rochers, si haut se dressant fièrement, Qu'on y voit à ses pieds l'orage se formant; Sous le plus élevé, que l'on nomme Gatrie , Existe, à la prière asile consacré.

Un hermitage, un cloître, où je me retirai. A servir Dieu mon âme y fut tout att^tive. L'hiver comme l'été, n'ayant pour aliment Que des mets dont le suc exprimé de l'olive Fournissait tout l'apprêt, là je vivais content , En méditation sainte et contemplative.

Le champ rendait alors à ce Giel laidement; Mais, stérile aujourd'hui , l'ivraie y croit épaisse. Aussi faut-il bientôt que le mal apparaisse. Dans ce pieux séjour je fus Pierre Damlen , Et Pierre le Pécheur vécut au monastère

CHANT XXK 723

Dit de Sainte-Marie, au rivage Adrien.

Peu de jours qie restaient à vivre sur la terre ,

Quand me fut imposé ce cbapeau convoité,^

Qu'on voit de mal en pis incessamment jeté.

Vases d'élection, s'en allaient Paul et Pierre,

Tous deux maigres, pieds nus, avec humilité

Mangeant ce qu'ils trouvaient de chaumière en chaumière ;

Mms il faut aux pasteurs, en ce siècle nouveau.

Des bra$ pour s'appuyer, quand la marche les lasse ,

Et pour les soulever, tant est lourde leur masse.

On voit leurs palefrois couverts de leur manteau,

Et deux bêtes ainn vont sons la mtaie peau*

Peux-iu tant endurer , patience suprême !

Ces mots à peine dit»^ je vis ft l'instant même, Des flammes, en grand nondnre, aux purs rayons dorés, Descendre en toumoyaDt, de degrés en degrés, Et toutes resplendir, à chaque tour plus belles} Puis » à l'entour du saint ces vives ëtincdles Se rangeant, un grand cri fut par elles poussé. Tel qu'au mdnde il n'est bruit qui n'en fût dépassé. Je l'entendis à peine et ne le compris guère» Tant je fus écrasé par oe vaste tonnerre.

CHANT XXll.

De stupeur accablé, vers mon guide, soudain. Je tournai mon regard, comme dans son chagrin L'enfant met son espoir où plus il se confie. Et Béatrice, ainsi qu'une mère attendrie A son fils faible et pâle implorant son secours, Fait entendre une voix qui le calme toujours :

Ne sais-tu pas qu'au Ciel tu te trouves, dit-elle; Au Ciel ne sais-tu pas que tout est saint et bgn ; Que tout ce qui s'y fait provient d'un juste zèle ? Ce que t'auraient causé de révolution Mon sourire et leur chant, ce cri te le révèle, l^isque, seul , il te livre à tant d'émotion. Si , lorsque leur prière ébranla ces demeures. Ton esprit avait pu la saisir, tu saurais La vengeance qui doit frapper tant de méfaits , Et que tes yeux verront , même avant que tu meures. Le glaive de là-haut n'est rapide ni lent Qu'autant qu'il parait tel , soit à qui le réclame , Soit à qui le redoute, en l'effroi de son àme. Mais que d'autres sujets t'occupent maintenant. Plus d'un illustre Esprit va s'offrir à ta vue. Si tu veux la laisser guider par mes avis.

Dirigeant donc mes yeux comme il lui plut, je vis Cent sphériques foyers qui , peuplant l'étendue,

^ mutuels rayons se paraient embellis.

le demeurais muet : tel rhomme qui réprime

l'aiguillon du désir, de crainte d'excéder

Une juste limite en osant demander. |

Celui qui répandait Téclat le plus sublime I

Parmi ces purs joyaux , et le plus grand de tous , Pour exaucer mes vœux se dirigea vers nous Et, du sein de ses feux, je Tentendis me dire :

Si , comme dans ton âme il m'est donné de lire , Tu voyais ce qu'il brûle en nous de charité , Par toi ton vœu déjà serait manifesté.

Mais, loin de retarder, en te laissant attendre, Ta course vers le but qui si haut te fait tendre , rirai , par ma réponse , au-devant du penser Que ton esprit recèle, en n'osant l'énoncer.

Le sommet de ce mont qui , depuis , sur sa pente Vit s'élever Cassin , par la foule ignorante D'un peuple plein d'erreurs , au mal toujours porté, A certains jours était de mon temps fréquenté. Le premier, j'y portai le nom du divin Maître , Dont les hommes sur terre apprirent à connaître La vérité , qui seule à tel point nous grandit , Nous rapproche du Ciel. £t sur moi resplendit Si manifestement la grâce , qu'à la ronde l'arrachai boui^s , cités , à ce culte maudit Dont les prestiges vains avaient séduit le monde. Ces autres feux qui tous étincellent si vifs Firent aussi leur tâche, hommes contemplatifs , De ce zèle embrasés qui répand sur la terre Et fleurs et fruits bénis. Là s'oflre à toi Macaire , Là Romuald ; ici sont mes religieux , Au cloître ensevelis , le cœur ferme et pieux.

Et moi : — Tu m'as montré si grande bienveillance En daignant me parler d'un ton affectueux , Et s'en révèle tant chez tous ces autres feux ,

7t6 l'K PAttADIS.

Que mon cœur enhardi s'ouyre à la eonflauee , Ainsi que 9 dilatée aux rayons du soleil , Toqte s'épanouit la rose au sein vermeil. Je t'en conjure donc, père que je révère, Dis-moi si , par faveur insigne , je pourrais Te voir à découvert et contempler tes traits.

Il me fut répondu : — Ton désir, ô mon frère t Ne saurait s'accomplir qu'en la dernière sphère , Où des élus en tout sont comblés les souhaits, Où l'est aussi le mien ; y sont entiers , parfaits Et mûrs tous les désirs : sphère immense, accomplie, La seule dans laquelle on voit chaque partie Où toujours elle fut et doit être à jamais ; Parce que n'étant point dans un lieu contenue , Elle n'est pas non plus de deux pôles pourvue. Notre échelle mystique y monte en haut des Gieux ; C'est pourquoi dans l'espace elle échappe à tes yeux. Jacob jusqu'au sommet put élevant sa vue , Contempler ses degrés chargés d'Anges nombreux. Mais quoi? pour la gravir, nul en ce siècle impie De la terre ne songe à soulever son pied , Et ma r^le survit en perte du papier.

Les murs qu'on appelait autrefois abbaye Antres sont devenus, et le froc n'est au fond Qu'un sac, qui de farine est moins plein que de son. Mais n'offense pas Dieu la plus criante usure Autant que pour le gain cette démangeaison Qui pervertit le cœur des moines sous la bure ; Car tout ce que l'Église acquiert revient de droit Au pauvre , au malheureux , et non, comme on le voit , A des parents, bien moins à gens de vie impure. Si molle est votre chair, mortels , si lâche, hélas I Qu'un bon début chez vous ne dure même pas Le temps qu'un chêne met du jour de sa naissance A celui qui le voit se couronner de gland.

CHANT XXIIp 787

SdiDt Pierre comjuença sans or et sao0 argeut, Moi de même, en priant et faisant pénitence. François fonda son Ordre liumble autant qulndigent Remonte à l'origine et reporte ta vue Sur ce que l*œa?re antique est partout deyenue : Tu la verras changée en tout du blanc au noir. Mais certes du Jourdain quand Dieu refoula l'onde; Lorsque, par son Touloir, s'enfuit la mer profonde. Put ce qu'il opéra moins étonnant à voir Que le secours au mal qui doit ici pourvoir.

liS saint , en finissant , & la troupe sacrée Se réunit, qui toute alors s'étant serrée. Telle qu'un tourbillon pour monter s'élança. De ma dame à leur suite un signe me poussa Sur ces degrés divins, tant sa douce influence. Subjuguant ma nature, eut sur moi de puissance.

Ici-bas , où Ton monte et descend , non jamais On ne vit vol rapide on course naturelle Qu'on puisse comparer à l'essor de mon aile. Puissé-je retourner, au gré de mes souhaits, Lecteur, où resplendit cette gloire éternelle Qui fait que si souvent, dans un pieux chagrin , Je pleure mes péchés et me frappe le sein , Gomme, en bien moins de temps qu'il ne t'en faut pour mettre Dans la flamme brûlante et retirer ta main, Il est vrai que je vis le signe m'apparaltre Que le Taureau précède , et que j'y suis entré.

0 constellation à l'éclat éthéré , C'est, je le reconnais, ta féconde influence D'où je tiens , quels qu*ils soient , et génie et science ! En même temps que toi se levait^ se couchait Celui qui dans le monde b tout donne la vie, Quand ,'la première fois, dans la brise attiédie. J'aspirai l'air toscan. Puis , quand, par un efiët De la GrAcc divine, en cette haute sphère

788 LE PàRADIB.

Qui se meut , j'arrivai d'un4»i soblline essor, C'est par ta région que j'y parvins encor; Et mon Ame , à cette heure, en toi 9e fie , espère , Pour la doter de force à l'épreuve dernière , A ce passage ardu qui l'attire d'en haut

Te voici, m'avait dit Béatrice aussitôt, Si près du dernier Ciel, où toute joie afflue, Que se doit aiguiser de plus en plus ta vue. Regarde donc , plus loin avant de t'élancer, Regarde en bas , et vois de mondes tout un monde Que j'ai mis sous tes pieds, prompte à les dépasser. Afin que dans ton sein plus d'allégresse abonde Et qu*à ce peuple saint , qui s'avance joyeux Sous la voûte éthérée , elle apparaisse mieux.

Plongeant donc mon regard à travers les sept sphères , Je vis ce globe tel que, soudain , je souris De son chétif aspect digne de ses misères. D'excellent jugement fait preuve, à mon avis , Qui le méprise plus; et qui plus s'en dégage, Pour mettre ailleurs son but, se peut appeler sage.

Je vis briller de là , dans toute sa clarté, La fille de Latone, épanchant sa lumière Sans l'ombre qui me fit croire à la densité Se combinant en elle au défaut de matière. Là, de ton fils aussi je pus, Hypérion , Contempler fixement la face illuminée, Et voir autour de lui comment dans son rayon Se meuvent de plus près Mercure et Dionée. Taperçus Jupiter à l'éclat tempéré.

Modérant à la fois et son fils et son père ; Je pus de tous les sept observer à mon gré Les évolutions, juger dans leur carrière Combien leur course est prompte et combien ils sont grands ; Combien sont espacés leurs postes différents. Ce globe, pauvre nid dont notre àme est si flère ,

guàmt XXII. 729

Tout entier, comme avec les étemels Gémeaux Je tournais, m'apparut, de ses monts à ses flots ; Puis, cette perspective immense parcourue, Vers les yeux adores se reporta ma vue.

Gomme sur Tarbre aimé, dans ses rameaux fleuris, L'oiseau, durant la nuit, qui voile toute chose, Près du nid calme où dort sa famille se pose , Et, pour revoir plus tôt ses nourrissons chéris , Puis leur glaner aux champs Tordinaire pâture. Pour lui labeur, péril, tout est doux à ce prix, L'œil attentif épie, à travers la verdure. D'une inquiète ardeur , le lever du soleil , Jusqu'au moment où l'aube annonce son réveil; De même Béatrice observait attentive, Sondant de son regard la région des cieux Sous laquelle , ici-bas, du soleil à nos yeux La course radieuse apparaît plus tardive. Moi, la voyant pensive, absorbée, explorer. J'attendais confiant, comme, alors qu'on désire, On se calme en songeant que l'on peut espérer.

L'intervalle fut court, je m'empresse à le dire , Entre ma sûre attente et l'instant où je vis Du Ciel de plus en plus resplendir les pourpris.

Voici , dit Béatrice alors, riante et belle. Le triomphe du Ghîrist et sa troupe immortelle , Pour toi d'avoir gravi ces sphères c'est le prix.

Tout ne semblait que flamme en son charmant visage, Étincelaient ses yeux , de bonheur si remplis, Qu'à la peindre échouerait mon terrestre langage.

Gomme, lorsque son disque en entier s'arrondit,

Par uoe mit sereine , Hécate au Ciel sourit » Radieuse au milieu des Nymphes étemelles, I>ont Fespace partout se pare et rpspleudit ; Td je vis, au-dessus de milliers d'étiocelles, Ud Sojeil qui, lui seul, toutes les embrasait , Des étoiles, là-haut, comme le uôtre fait Sa lucide substance eu leur yji?e lunûère Toute transparaissait, tellement nette et claire , Que ne pouvait ma vue en soutenir Tardem*. 0 Béatrice, guide aimé, compagne cbëre t

Ce qui, dit-elle * ainsi fait baisser ta paupière N'a rien qui lui résiste, et de tout est vainqueur. Là, brille la sagesse, éclate la puissance Qui de la terre ouvrit la route vers les CÂexjoi , En comblant une longue et bien vive espérance.

Comme un feu dans les flancs d'un nuage orageux S'éveille et, tout à coup , à tel point se dilate Que, lui manquant l'espace, au dehors il éclate Et, contre sa nature i en terre il va tomber, Ainsi, s'agrandissant au sein de tant de gloire, Mon esprit me semblait de moi se dérober, Et ce qu'il devenait, je n'en ai pas mémoire.

Béatrice reprit alors : — Ouvre les yeux , Contemple mou aspect, désormais tu le peux , Ce que tu viens de vpir désormais doit suffire Sans péril à te faire endurer mon sourbre.

Tel celui qui» frappé par une vision, Pour se la rappeler fouille dans sa pensée ; Tel je fus, quand j'ouïs cette invitation , Qui se grava , jamais pour n'en être elffacée , Dans le livre où s'inscrit chaque chose passée. Quand pour me seconder j'aurais toutes les voix Auxquelles Polymnie et ses sœurs autrefois Prodiguèrent à flots leur plus douce harmonie, Mes chants ne rendraient pas ce sourire enchanteur,

7S2 lE PARADIS.

Ce qu'à son saint aspect il donnait de Splendeur, Ni de la vérité la millième partie.

Alors qu*en mes tableaux je peins le Paradis Par bonds doit procéder ainsi ce saint poème, Comme un homme au milieu du voyage entrepris Qui trouve son chemin coupé. Mais , en soi-m^me , Pour peu qu'on réfléchisse au difficile thème, Aux reins mortels chargés d'un poids lourd à l'excès , On ne peut les blâmer de trembler sous le faix. Ce n'est point une mer pour fragile nacelle, Ni pour nocher manquant d'art , d'audace et de zèle , Que celle où mon vaisseau s'ouvre un hardi chemin.

A mon aspect ainsi pourquoi restant sans fin A t'enivrer d'amour, ne pas tourner ta vue Sur tant d'autres beautés, sur ce riant jardin Où de fleurs, aux rayons du Christ, le sol afflue ? Brille la Rose, ici, dont au Verbe divin. Alors qu'il se fit chair, s'ouvrit le chaste sein , Et ces lis dont au loin la senteur* répandue Fit dans la sombre nuit trouver le bon chemin.

Ainsi dit Béatrice; et moi, toujours docile, J'affermis pour lutter ma paupière débile Et me rendis soudain à ses ordres chéris.

Comme d'une hauteur, parfois, je découvris, Quoique les yeux dans l'ombre, un riant paysage Où laissait le soleil, déchirant le nuage, Tomber un pur rayon; je vis des rangs nombreux De* Splendeurs que d'en haut des rayons lumineux Allaient frapper, sans voir de ceux-ci le principe.

0 bénigne vertu , de ton sublime type Qui les empreins ainsi, tu daignas t'élever Pour que mes faibles yeux pussent se soulever. De cette belle fleur qu'en mon cœur je révère El que matin et soir invoque ma prière, Le doux nom m'envahit du désir curieux

CBANT XXIII. 733

D*admirer de ce Ciel la plus grande lumière. A peioe s'était fait reconnaître à mes yeux Cette vivante étoile à Téclat radieux, Qui triomphe là-haut comme elle fit sur terre , Qu'un jet de feu sur elle en cercle descendit Et, comme une couronne au front qui resplendit, La ceignit, rayonnant et tournant autour d'elle. L'harmonie , ici-bas , qui plus suave excelle Par ses tendres accords à subjuguer le cœur. Paraîtrait en la nue une sourde rumeur, Comparée aux doux sons de la lyre inspirée Couronnant le saphir dont s'orne TEmpyrée, Où plus vive et plus pure éclate sa splendeur.

Je suis ce saint Amour, qui, d'essence angélique, Manifeste, exhalée en cercles radieux, La joie immense, fruit béni du flanc pudique Que pour séjour choisit l'objet de tous nos vœux ; Et j'irai l'exhalant, du Ciel ô Dame et Reine, Taot que près de ton flls , durant l'éternité , Ta feras l'oniement du suprême domaine, Plas beau de ta présence et de ta sainteté,

Voilà ce qu'exprimait la pure mélodie, Tandis qu'évoluaient les circulaires feux, Et tous , au même instant, les autres bienheureux Répétaient à l'envi le saint nom de Marie.

L'ample manteau royal qui revêt l'univers Et ses orbes roulants, tous par lui recouverts. Subit un mouvement plus rapide et s'anime Au souffle du Très-Haut, sous son regard sublime. Si loin alors sur nous son interne paroi S'éployait, qu'elle était invisible pour moi. De mes yeux la portée était donc trop bornée, Poar suivre en son essor la flamme couronnée. Qui soudain remonta pour se joindre à son flls. Gomme le jeune enfant, aussitôt qu'il a pris

Le doux lait nourricier, tend les bras à sa mêfe, Et montre ainsi combien à son âme elle est chère; De même chaque flamme à la candide ardeur En haut dressa sa cime , et je vis que Marie D'elles tontes était profondément chérie. Puis, je les entendis avec tant de douceur • Entonner Regina Cœli, que de ma vie Je n'oublierai la joie où s'abîma mon cœur. Que de riches trésors dans ces saiiits tabernacles . Arches d'où s'épandit, malgré lous les obstacles. Le bon grain ici-bas au gré du laboureur! Là , celui qui, durant Texil de Babylone, Pleura dans l'amertume, en lui laissant son or, De ce qu'il amassa sans dépouiller personne, Joui( dans l'allégresse et vit de son trésor. Là triomphe , ayant eu sa part de la victoire , Avec ceux de l'Ancien, du Nouveau Testament Sous le Fils de Marie et de Dieu, saintement. Celui qui tient les clefs de ce séjour de gloire.

0 convives élus an festin de TAgneaa, Qui, mets saint et béni, pleinement rassasie Un désir Ineffable, en vous toujours nouveau, Puisqu'ainsi Dieu permet, par sa grâce Infinie, A celui que je guide, avant l^heure où la mort Lui prescrira d*avoir h regagner le port, De glaner les débris tombés de votre table, Qu'à son immense soif votre amour secourable L'étanche quelque peu ! Faites, vous qui pouvez Vous abreuver toujours à cette source vive D'où ce qui doit combler ses vœux sans fin dérive , Que sa lèvre se mouiUe au flot où vous buvez.

Ainsi, dit Béatrice, et ces ftmes joyeuses Me parurent autant de spbères lumineuses Sur leurs pôles tournant, en lançant mille feui. Tels qu'en font resplendir les comètes aux deux. Et, comme dans l'horloge on voit chaque rouage Se mouvoir de façon que semble le premier Rester coi sur son axe et voler le dernier; Ainsli les unes moins, les autres davantage Se hâtant dans leur danse, à leur vélocité Se montraient leur mérite et leur félicité.

De celle qui, plus belle, avait plus de vitesse, Je vis sortir un feu si brillant d'allégresse

Qae nulle autre n'offrait plus de vive clarté. Elle tourna trois fois autour de Béatrice , En exhalant un chant d'un si divin délice Que n'y saurait atteindre on rêve mon penser. Ma plume s'en tait donc et passe outre, craintive; Car sur de tels sujets que veuille s'ex.ercer L'imagination, que pour lès retracer La bouche ose parler, la couleur est trop vive.

0 sainte sœur, de qui l'ardente piété, Si tendrement nous prie, à ta voix j'ai quitté, Touché de tant d'amour, cette sublime sphère.

C'est ainsi qu'aussitôt qu'il se fût arrêté, A ma dame parla cet Esprit de lumière.

Elle reprit soudain : — Éternelle Splendeur Du grand Apôtre auquel laissa Notre-Seigneur, Quand pour les y porter il descendit sur terre. Les clefs de tant de joie, admirable salaire, Daigne questionner à ton gré sur la foi, Qui te fit sur la mer marcher plein d'assurance, Soit le point grave ou non, celui qui s'offre à toi. Tu sais s'il a croyance, amour, ferme espérance ; Ne t'en est caché rien ; car ton œil est fixé Où tout va, de partout, se peindre retracé. Mais la foi véritable au royaume céleste Faisant les citoyens, à la glorifier Il est bon qu'il soit prêt et qu'il la manifeste.

Ainsi que d'arguments s'arme le bachelier, Qui se tait pour ouïr la question que pose Le maître, sans conclure, en attendant la glose ; Moi, pendant son discours, je m'armais en secret Des plus forts arguments, pour que me trouvât prêt Tel interrogateur a profession telle.

Fais-toi connaître à nous pour un Chrétien fidèle , Dis, qu'est-ce que la foi? — Je relevai le front Vers la sainte lumière, et puis, vers Béatrice

Ayant tourné les yeux, je vis un signe prompt M'exprimer le désir qu'au dehors j'épandisse Ce qui de moi pouvait jaillir de plus profond.

Fasse la Grâce, qui me vaut cet avantage, €ommençai-je, d*avoir au grand premier pasteur A confesser la foi déposée en mon cœur, Que puissent mes pensers passer en mon langage !

J'ajoutai : — Père, ainsi que Ta bien exprimé En termes vrais, précis, ton frère bicn-aimé, Qui mit avec toi Rome en bonne acheminance , La foi de ce qu'attend Tespoir est la substance, L'argument qui fait voir ce qui n'apparaît pas. Telle est sa quidité pour moi dans tous les cas.

Tu penses justement , l'entendis-je reprendre, Si, toutefois, tu sais en même temps comprendre Pourquoi la fait ainsi sa déiinition. Substance, en^premier lieu, puis démonstration.

Je répondis : — Ici tout ce que mon œil sonde De mystères profonds, d^arcanes éternels. Se dérobe k tel point aux regards des mortels, Qu'en la seule croyance où notre espoir se fonde Ils existent, là*bas, et, par cette raison. De substance elle prend la nature et le ilom. Or, comme il faut toujours que dans cette croyance On puise les motifs de sa conviction.

Sans que les trouve ailleurs notre humaine science, Elle équivaut pour nous à démonstration.

J'ouïs alors ces mots : — Si pouvait toute chose Sur la terre enseignée être comprise ainsi , Les sophistes confus auraient la bouche close.

Cette flamme d'amour d'oà s'exhalait ceci, Ajouta : — J'en conviens, la monnaie exposée Est d'excellent aloi, bien frappée et pesée, Mais, dis-moi, dans ta bourse est-elle juste aussi ?

Oui, certes, répondis-je, et si nette et si ronde,

Que je n'ai sur son coin nul doule, Difiu merci.

Puis, de celte lumière à la clarté profonde Celte demande alors m'arriva : — D'où te vint Ce joyau précieux, sur lequel, âans le monde Ainsi que dans le ciel, toute vertu se fonde?

Et moi : — f^ large pluie oh daigna l'Esprit saint Se répandre sur l'une et sur l'autre écriture, M'a fait conclure ainsi, syllogisme sans pair. Et l'argument pour moi s'est présent*^ si clair. Que toute preuve humaine, auprès, me semble obscgre.

Puis, j'entendis oncor ces mots : — Pourquoi tiens-tu Pour parolis divine , à conclusion telle Qui te fait t'arrêler, l'écriture nouvelle , Aussi bien que l'ancienne? — El moi, — m'a convaincu Ce qui s'en est suivi ; œs œuvres que n'oiil su La nature, en ballant le fer sur son enclume. Jamais produira ; en eux ma preuve s^résmne.

11 me fut ré{riiquLi : — Dis, qui peut l'assurer Que ces œuvres aient bien existé ? car ces pages Qui de preuve ont besoin, sont tes seuls témoignages , Tu n'es as point ailleurs , nul ne t'en vient jurer. Si le monde, repris-je, ù la vo^x des apôtres, Sans miracles, se fit chrélien, ce fait tranchant En est, certe, un cent fois plus grand que tous les auli^es ; Car c'est pauvre et sans pain dans l'infertile cliamp Que tu vins , pour semer enfin la bonne plante; Celle qui fut jadis une vigne opulente Et qu'on voit devenir ronee de jour en jour.

Comme je finissais, la bienheureuse c^ur Entonna : — Ou Seigneur, célébrons les louanges ; — De ce chant tout céleste, apanage des Auges ; PuiSy ce prince d'en haut, qui dans cet e:i^amen. De branche en branche avait pris un essor sublime , En me faisant le suivre ainsi jusqu'à la cime , Reprit : — La grâce qui, dans un mystique hymen.

Époiisaat tan esprit» en ce memeiit t'inspire, T'a dicté jqaqu'ici ce que tu (levais ()ire ; Aussi j'approqve en tout ee qu'exprima ta voix ; Mais il faut à précK^ dire ee que tu crois, Et de plus exposer d'où te vient ta croyance.

0 Très-Saint-Père, Esprit à cetto. heure qui vois Ce que tu crus avec tant d'ardeur autrefois ; Toi qui sus devancer, en faisant diligence »

Pour courir au sépulcre, un plus jeune que toi, Repartis-je aussitôt, tu veux que de ma foi, Je m'ouvre sans détour , en te faisant connaître Son symbole et la cause en moi qui la fit naître : Je crois en un seul Dieu, tout-puissant, étemel, Par l'amour, le désir qui meut, sans qu'il se meuve, Dans son immensité, ce qu'enserre le ciel. Et, pour n'en pas douter, outre que mainte preuve. Métaphysique ou non, frappe mon sens mortel, M'en convainc et, bien plus encore, me l'atteste, La vérité pleuvant de ce séjour céleste Par Moïse, la voix des prophètes sacrés, Les Psaumes, l'Évangile, et vous tous qui, sur terre, Écrivîtes, des feux de l'Esprit éclairés. Trois personnes je croîs, en qui mon âme espère ; D'essence unique et triple ensemble je les crois, Au point de comporter est et sunt à la fois. Sur cet impénétrable et tout divin mystère, Ce^qui dans l'Évangile est mainte fois écrit. En grava pour toujours la trace en mon esprit. De là ma foi dérive et naquit dans mon âme L'étincelle qui, prompte à s'éployer en flamme , En moi, non moins qu'au ciel l'étoile, resplendit.

Gomme un maître apprenant ce qu'à peine il espère Embrasse, tout joyeux, le zélé serviteur Qui vient de lui porter la nouvelle prospère; De même je venais à peine de me taire,

Que trois fois, en chantant, Tapostolique Ardeur, Dont l'ordre fit parler ma bouche avec candeur,. Me bénit, me ceignit de sa vive auréole, Tant l'avait satisfait de tout point ma parole.

S'il arrive qu'un jour ce poème sacré , (Cuvre où mirent la main et le Ciel et la terre , Kt qui longtemps maigrit mon visage altéré , Désarme la rigueur qui, pour ma peine amère, M'exile du bercail où je dormis agneau, I^ans la haine des loups ennemis du troupeau ; Poète, alors ma voix ne sera plus la même, Non plus que ma toison, et, quand j'y rentrerai, Dq glorieux chapeau je me couronnerai , Sur ces fonts où mon front reçut Teau du baptême; Car en mon sein la foi pénétra dans ce lieu. Cette foi par qui Fftme est agréable à Dieu, Et pour elle je fus couronné par saint Pierre.

Mais bientêt s'avança vers nous une lumière Sortant des mêmes rangs qu'avait quittés d'abord Le premier que le Gbrist laissa pour son vicaire. Et ma dame me dit, en un joyeux transport :

Regarde, sois tout yeux, voici le saint propice Que vont les pèlerins visiter en Galice.

Quand la colombe vient se poser tendrement Auprès de sa compagne, ainsi que se révèle Dans les cercles décrits, dans leur roucoulement, Bt s'épanche à l'envi leur amour mutuelle; De même je vis l'un des princes glorieux Être accueilli par l'autre, et leur voix fraternelle Vantait le mets si doux nourriture des eieux.

742 LE l'ARADlS.

Leurs saluts échaugés dans cet accueil joyeux, Chacun d'eux » devant moi s'arrétant en silence , Versa d'ardents rayons une telle abondance Que de baisser les yeux me força leur Splendeur. Béatrice en sourit et dit : — Ame bénie , . Qui jadis décrivis l'allégresse infinie De notre basilique et les dons du Seigneur, Veuille de Tespérance, au comble du bonheur, Parler, toi qui devins chaque fois sa figure , Alors que le Sauveur à trois de ses élus Dans sa divinité se révéla le pla«.

Lève la tête, et fais que ton coBur se rasîîttrè. Car du taonde mortel jusqtf en ces régions Tout ce. qui monte doit mûrir à nos rayons.

Me vint du second Ifeu ce bicftiteilldrit langage. Vers ces monts de splendetir jfe levai donc mes yeux Qui, ployant sous le fait, rivaient perdu courage.

Puisque notre Pimpereûr veut qu'au plus haut dea deux. Par un don de sa grôce, avant l'heure dernière, Tu sois adttiiH au fond dû secret sanctuaire Où siègent à leur rang ses comtes glorleu.t , De notre Cottr alln qu'ayant vu la taervellW, L'espéhance, tiui fait là-bas avec ardeui- Rechercher le vrai bien, raiiÈl<?i' dé tout âofl cobûr, Chez d'ahtrbs et che>5 loi pliis vive se réveiBè , Déflnis-lâ, dis-moi ce qu'eri hdurrlt ton seirt, D'où te viht celte fleur au pdrfUni tout dlvid.

Ainsi m'interfogea la seconde Itlttiièré, Et cettb ehère sainte on si vaste carrière Avec un soin pieux qui guida rtlcfli esstîi'. Me prévint, elle-mèmo en répondant d'abord.

L'ont pu lire tes yeux dans le soleil mystiqtte, Qui pour nous tous rayonne en ce peuple angélique, L'Église militante aurait ptelne A t'oBTHr Un fils ayant au cœur espérance plus vivo.

Dans ia stiote Sioo d'Êgyprte s'il arme,

C'est à ce titre, afin de potivoir à loisir

y promener partent une tae attefntire,

Avant que les combats porir lui ddif ënt finir.

Quant aux deux pcrints touchant lesquels, pour te complaire,

Tu viens, non pour f instruire, ici de l'invitet,

Afin qu'à son retour il ait à rapporter

Combien celte vertu t'est agréable et chère,

Je le laisse y répondre ; il peut s'en acquitter

Sans peine, sans jactance, et le fera paraître;

Qu'il parle donc et Dieu veuille encor l'assister.

AiQsi qu'un boti discipte d répondre à son màitre N'bësite pas, joyeux de lui faire connaître De ses enseîgnemenis qu'il a su profiler :

L'espérance, alots dls-je, est une attente sûre, Inébranlable k tout, de la gloire future. C'est la Grâce d'en haut en nous qui la produit ; D'un précédent mérite elle est d'ailleurs W frdit. Je dois Cette loihière à bien plus d'ufiie ëtoUe , Mais le prétnier pour moi qui déchira le toile f%t le (chantre sans pair de l'invincible roi : «Quiconque dait ton nom doit espérer en toi,)) Dit son vers inspiré, dubllme théodie.

Ce nom qui ne le sait, s'il professe ma fol? Puis, goutte â gciutte, en moi ton épltre bénie Versa tant de clartés, qu'imbd de votre pluie, Je la fais à mon tour sur d'autres repleuvoir.

Tandis que je parlais ainsi, je pouvais voir Des traits de flamme ati sein du vivant incendie Vibrer, comme l'éclair à l'éclair succédant.

Bientôt j'ouïs : — L'amour, en moi toujours ardeilt, . Pour la vertu qui sut soutenir ma constance Dans l'arène, et vaînquetir m'en fit enfin sol-tlr, M'incite à Veri parler, te voyant la chérît. Dis-moi donc , d'y trouver plaisir j'di cdtillaûee,

744 LK VARADIS.

Ce que, dans ton penser, te promet Tespérance.

Et, prompt à satisfaire au bienbeureuK désir, Je repris : — L'écriture ancienne et nouvelle Posent d'accord le but où toute Âme fidèle Doit tendre, du Seigneur en méritant Tamour. Et c'est lui qu'elle montre à mes yeux chaque jour. D'un double vêtement, nous l'enseigne Isaïe , Gbacune se verra riche dans sa patrie ; Et , leur patrie , elle est dans cet heureux séjour. Or, c'est ce que ton frère encore nous indique Plus manifestement, lorsqu'il voit, transporté , Les élus radieux sous leur blanche tunique.

Je terminais ces mots, quand soudain fut chanté, Dans l'espace, au-dessus de nous , Spereni in to, Et les rondes en chœur s'unirent au cantique. Puis, sortant de leurs rangs, une pure Clarté A son tour s'avança, tellement radieuse Que si d'autant d'éclat rayonnait le Cancer L'année aurait un mois d'un seul jour en hiver.

Comme se lève et marche une vierge joyeuse, Puis, prend place à la danse, aux premiers sons de l'air. Non qu'elle songe à mal, de briller peu jalouse, Mais pour être agréable à la nouvelle épouse; Ainsi je vis venir l'éclatante Splendeur Vers les deux près de nous dont tournoyait la flamme, Révélant tout l'amour dont s'embrase leur âme. Elle se mit alors à répéter en chœur La note avec le chant, et ma dame attentive, Comme une fiancée en sa pudeur naïve, Restait à regarder, immobile et sans voix, , Puis elle s'écria : — Celui qu'ici tu vois Pour appuyer son front trouva le sein propice De notre Pélican et du haut de la croix , Fut choisi pour le grand et glorieux ofiice.

En m'adressant ces mots , ne cessait Béatrice

CMAI<iT XXV. 745

De tenir ses i^egards fixés au même lieu ; Et moi, comme celui qui lorgne et s'étudie Pour voir si du soleil s'éclipse une partie, Se figure, aveuglé, qu'il s'obscurcit un peu; Aiusi je m'aveuglais, l'œil sur ce dernier feu, Quand me fut dit : — Pourquoi fatiguer ta paupière Pour voir ce qui n'est point au séjour de lumière ? Dans la terre est mon corps, et terre y restera Avec les autres corps, autant que n'atteindra Notre phalange, à Dieu dont plaisent les cantiques^ Le nombre en ses décrets étemels arrêté. Au cloître radieux sache qu'il n'est monté Que deux Splendeurs encore avec les deux tuniques ; Qu'à ton monde par loi ceci soit rapporté.

A ces mots, s'arrêta cette ronde enflammée, Se tut le chant si doux à l'oreille charmée Que de sa triple voix le saint groupe y mêlait. De même, soit danger, soit efforts inutiles. Les rames , qui battaient Tonde, au coup de sifOet Toutes en même temps s'arrêtent immobiles.

Ah ! combien mon esprit se sentit émouvoir. Lorsque, m'étant tourné pour chercher Béatrice, Je ne l'aperçus plus, faute de le pouvoir. Bien que près d'elle, au sein du monde de délice (

Lorsque, la vue dteinle et le trouble eu mon cœilf*, Je restais incertain, de Tardenle Splendeur Qui m'avait aveuglé s'exhala ce langage , Dont jVcWuf âî muet l'accent mélodieux :

De ton regard , qui s'est consumé dans mes feux. Jusqu'à ce que Jrtentôf tu reprennes l'usage ; Il est juste à parler que je te dédonmiage. Dis-moi donc où ton cœur met le but qtfll poursuit, Et demeure certain , d'ailleurs , qu'en toi la tue Est. sculemelil troublée et non du tout perdue. Car la damd au séjour divin qui t'a conduit Possède en son regard, dorit l'éclair vivifie, La vertu que jadis eut la main d'Ananfe.

Vienne, dis-jé, à sdtt gré, tôt ou triM, te secours Pour ces débiles yeux, ilar lesquels dans mon ftnie Elle entra triomphante, en y portant la flamme. Celte ineffable ardeur dont je brûle toujoure, Le bien, qui des trésors d'une joie infinie Comble éternellemnent cette céleste cour , Est Yalpha, Voméga de tout ce que l'amour M'enseigne et, plus ou moms, k ma foi certifie.

La voix qui dissipa ce trouble d'un moment , Qu'avait fait naître en moi mon éblouissemerit, De lui répondre encor.me mettant en demeure, Reprit alors : — 11 faut expliquer à cette heure. En passant ta doctrine à crible plus menu,

CMAN* XXTI. iti

Vers ce but ce qui fit que ton arc fut teftdti.

Je répondis : — Bji irioî cet a/iioui* si sublime, Par le raisouticittient et par l'autorité Qui dérive d'Ici, profondément s'împrhifie; Car le bien , lorsqu'il est compris en Térité, Allume eii tous Taraottr, d'autant plus qu'en lUf-riiéme, Ce bien est plus parfait, plus rettiiilli de bodté: Or, rien ri'est comparable à l'essence suprême, Chaque biferi qdî , hors d'elle , rippeirâlt à nos tebx , De sa lumière n'est qu'un rayoh précieux; De préféteiice à tout, 11 contient donc yeH elle Que s'élance , en aimant, toute ôme où se révèle La vérité, qui fait de te raisonnement La base inébratilàble.* A mon entendement Cette vérité brille; elle m'est démontrée Par celui qui nous dit, dans son œuvre admirée , « Des êtres étei'flels l'aihour est le Jfrèmîer. » Me l'atteste celui qui fie peut (otitvojer, Lorsqu'il dit de lui-même, en partant S ^{fi^e : «Je ferai que tetit ttén h tes yeux se p^odulsè. » Toi-même , en commençant ton écrit inspiré , Qui proelame plus haut le mystère céleste Que jâillÂts, sur la terre ,atiëuh hérâtit sacré. Tu me l'as démontrée, et tort œUVi-e l'atteste.

La vok reprit : — Ainsi veut l'humaine r«<lS(>n Jointe à l'autorité, de tout point concordante. Qu'à Dieu, i^r-dessuë tout juste, puissant fet bëtt, Tu gardes dans ton cœur l'amour lô (iltis ardérité. Mais dis y ne Sèns-tu pas d'autres liens éhcbr, Qui t'attirent tèrs lui d'un sympathique effort? Tu sauras bien aussi nous révéler peUt-être , Par combien d'aiguillons cet amour te pénètre.

De l'aigle cher au Christ la sainte intention Ne me fut pas ctfchée et, sachattt refcounaltre Quelle voie il traçait à mal profession ,

748 LE PARABIS.

Je lui répondis : — Tout ce qui plus sollicite Le cœur à mettre en Dieu son amour sans limite, Concourut à remplir le mien de charité : L'existence du monde et la mienne, la vie Que me valut sa mort; Tespérance chérie De ceux qui, comme moi , croient à la vérité; De ce bien que j'ai dit la connaissance vive ; Tout cela m'a tiré hors du damoable amour, Mer funeste, et m'a fait, sauf, atteindre la rive De l'amour pur et droit qui peuple ce séjour. J'aime toutes les fleurs qu'en son riche domaine L'éternel Jardinier va semant à main pleine, Selon que, issu de lui, le bien s'y montre empreint.

A peine je me tus, qu'une douce harmonie Se répandit au ciel , et ma dame bénie Avec les bienheureux répétait : Saint, saint, saint.

Gomme rompt le sommeil une lueur subite, De tunique en tunique alors qu'en s'allumant, Elle glisse et, poignante » attire, sollicite Notre sens visuel , tellement qu'elle irrite Celui qui, réveillé, la voit, jusqu'au moment Où dans son trouble vient l'aider le jugement ; Ainsi pui^ea mes yeux de toute vapeur sombre Ma dame, d'un regard des siens, si radieux Qu'à bien des milles loin il eût éclairé l'ombre. J'en recouvrai la vue et môme je vis mieux.

Tout stupéfait d'abord , une Splendeur nouvelle Pi*ës de nous m'apparut, et je m'informai d'elle. Béatrice alors dit : — Du sein de celte ardeur, Contemple avec amour son divin Créateur, L'âme éclose en premier de la vertu première.

Après s'être courbée au passage du vent, Comme de se dresser la feuille est coutumièi^e. Par sa propre vertu soudain se relevant; De même mon esprit à l'aspect émouvant.

Fut affaissé d'abord , mais un désir extrême , Que j'avais de parler, me rendit à moi-même. 0 toi, dis-je, seul fruit qui jamais soit excru Daus sa maturité complète, antique père, De qui toute épouse est, à la fois, ûlle et bru, Daigne, en me répondant, ac<^ueiliir la prière Que j'ose t'adresser d'un cœur humble et pieux. Tu lis dans ma pensée ot tu connais mes vœux ; Je ne les dis donc pas pour t'entendre plus vite.

Comme, encor que couvert, l'animal qui s'agite, Trahit l'affection dont il est affecté, Ed faisant onduler le voile qui l'abrite; La première ftme ainsi, de sa vive clarté Recouverte, laissait apparaître à ma vue Le sentiment joyeux dont elle était émue. Ce qu'à me satisfaire elle aurait de plaisir.

A l'instant, elle dit : •— ^ans que tu me l'apprennes, J'aperçois mieux en toi l'objet de ton désir. Que toi les choses qui s'offrent les plus certaines ; Car je le vois'au pur et sincère miroir Où tout se réfléchit, soit esprit ou matière, Et que rien ne reflète en la nature entière. En ce moment, de moi tu désires savoir Depuis combien de temps Dieu m'assigna pour plaoe Ce haut jardin où vint la dame que voici , T'appréter à gravir ces degrés jusqu'ici ; Durant combien de temps j'y restai dans sa grâce ; A quelle cause, alors, réellement j'ai dû Si grand courroux, enfin quel était le langage Dont en ce temps je fus l'auteur et fis usage.

Or, mon fils, ne fut pas l'arrêt d'exil rendu Par cela seul qu'au fruit , faible , j'avais mordu , Mais parce que j'avais transgressé la défense. Aux lieux où , de VirgUe invoquant l'assistance , Ta dame t'appela vers d'autres régions,

Quatre paille trois peot àem révolntions

Du soleil m'ont laissé désirer que ?tnt Theurc

Où s^ouvrirait pour moi la céleste demeure ;

Et neuf cent trente fois, du terrestre séjour

J'av«nis Vu revenir cet astre, tour à tour,

A tous les grands flambeaux dont sa route est sel|lé<^

La langue qui par moi fut parlée et formée

Ne me survécut guère; éteinte avant le jour

Où surgit de Ijemrpd Tinterminablc tour ;

Car auGiioe œuvra, offrt de Thumaine sagesse ,

sûr terre n'apparaf) pour y durer sans cesse.

Suivant Taspect.du riel tout y passe et revient.

Que Ihomm^ parle, c'est l'œuvre de la nature. Mais de façon ou d'autre, elle n*en prend pas cure, Et vous laisse opérer ainsi qu'il vous convient. Avant que m'eilt reçu le douloureux hospice, Sur terre on appelait EL le souverain bien , Qui me reyêt de joie^en réternel délice ; PuU EU fut son nom, et n'importait en rien ; Car parmi les mortelo, il en est de Tusage Gomme sur les rameauic, tous les ans, du feuillage , Se succédant (sans fin , l'un s'en va, l'autre vient. Sur le mont qui plus haut dresse au-desaus de l'onde ilon verdoyant sommet, je véeus innocent, Et coupable bientôt pour le malheur du moi|de, Depuis la première heure , hélas { jusqu'à l'insCâpl Où, la sixième à peine en son vol s'ari^tanf, Le soleil de cadran change et nait la seconde.

CHANT XXYII.

\.e PariBiâis eotief s'éaria : Glaipe m Vèva, Au Fils, au SaifitrEsprU i àe si doiiise menièi^, Qu'âne céleste joie m\vm^ fnes 3dppîta ; Me semblail runiFe^s rire à pies yeux surpris ; D'eux mn fesent l'it^P^se autant qne de i'or^UIe. 0 boDheuf irnSeiA^j fsxtase s^ns pawUis» Vie epH^e d'^ipour, d'allégressis et de p^ii, Richesse sana angoisse a^surtfa h jamais !

Là, les quatre Splendeur^ rayeuoAiant h im ruf , Qu9ii4 eelle qui m'était }a pfemièf» appiirup, De (euf plos éslatdQt^ iiMmiit ma» f egai^ds. Son aspect devint te) qQ'âo nj\m\ «aus uupgie, S'offrirait Jupitier s'il ¥Wait iiV9ii Mars. Tous deux ëtai^t ois^iQUic, à ehaogef ie ptumuge. La Provideuce, là, qui diapeus^ à sofi gr«^ Chaque tftehe, en sou ordre, avait au c))our saeré, ' Par tout le Ciel, d'un «igné, impotté te aitenpe, Qoand i'miBnài» cea wots t — Nts t'énsu8rv0iU9 pn^ Si de couleur je ràange m»if enr tu verrai Oaistoi», quand je vais dire ini ee queja ppn9^« De même en ebangeront dnns eeita fou{e inunai^»*

L'intrus qui sur la terre «st asais en mon lieu. Sur mon aiége , à ma place ueurpée, et qui vaqua A la (aise du Ciel, aux yeux dq Fils de Dieu« Des mur» où gtt mq eendre a fait un vrai oloaiiuf», Plein d'ordure et de sang, si bien que le maudit

Qui tomba de si haut, satisfait, s*en gaudit.

Et je vis, à ces mots, par tout le Ciel s'épandre La couleur qu'à la nue imprime le soleil, Le matin et le soir, quand son rayon vermeil, Aux bords de l'horizon à revers vient la prendre. Comme une femme sage et digne de respect Qui, sûre d'elle-même, avec rougeur ëcoute Quelque faute d'une autre et s'intimide toute, Béatrice à ces mots aussi changea d'aspect. Une semblable éclipse au Ciel se fit, je pense. Quand sur terre pftlit la suprême puissance. Puis, la voix poursuivit d'un ton plus véhément; Ne m'en frappa pas moins alors la différence Que de la sainte Ardeur le subit changement

Non, l'Église du Christ n'a pas été nourrie De mon sang, de celui qu'ont veisé Lin et Glet, A ramasser de l'or pour qu'elle se décrie. Ce taX pour conquérir ce bonheur si complet Qu'après avoir beaucoup souffert; Urbain, Calixte, Répandirent leur sang, comme aussi Pie et Sixte. Nous n'avons jamais eu, certes, l'intention Que du peuple chrétien dût siéger portion A la droite de ceux dont le vouloir céleste Ferait nos successeurs, à leur gauche le reste; Ni que les saintes clefs remises dans nos mains Dussent armorier des drapeaux inhumains Levés contre des gens que lava le baptême ; Ni que j'eusse à sceller, fallacieux emblème. Des brefs, pour or vendus, aussi menteurs que vains , Dont souvmt je rougis et m'irrite ici même. De l'habit du pasteur hardiment revêtu , Dans chaque pAturage on voit le loup rapace. 0 vengeance de Dieu! pourquoi sommeilles-tu 7 Gahorsins et Gascons s'apprêtent, pleins d'audace, A boire notre sang. 0 début tout divin.

CHANT XXVll. 753

Devais-tu donc avoir si déplorable fin!

Hais bientôt y saura pourvoir la Providence Qui, du grand Scipion suscitant la vaillance, Du monde défendit la gloire par son bras. Et toi, mon fils, qui dois retourner sur la terre, Où ta charge mortelle entraînera tes pas. Va proclamant ce dont je ne fais point mystère.

Gomme, à flocons glacés , notre pâle atmosphère Nous verse ses vapeurs, quand la chèvre des deux De sa corne a touché Tastre qui nous éclaire, De môme, par Féther resplendissant, mes yeux Virent monter alors, en triomphante neige, Ces ardentes vapeurs, ce rayonnant cortège Qui pour nous différa son essor glorieux. Mon regard les suivit, jusqu'à ce que l'espace Dans son immensité me dérobât leur trace.

Ha dame alors voyant qu'il n'était plus en haut Rien qui me captivât, dit : — Maintenant il faut Plonger en bas tes yeux ; observe l'étendue Que ta course en tournant a déjà parcourue.

Or, je vis que, depuis qu'ainsi je regardais, Cette courbe par nous avait été décrite Que, du milieu de l'arc jusques à sa limite. Fait le premier climat; car par delà Gadës Je découvrais au loin le périlleux passage Qu'osa franchir Ulysse ; en deçà, le rivage Qui par l'enlèvement d'Europe fut marqué. J'aurais vu plus encor de ce nid terraqué Si le soleil n^eût pas d'un signe et davantage Sous mes pieds avancé son rapide voyage.

Mon esprit constamment vers ma dame tendu , En tous lieux qui la suit d'un amour assidu, Plus que jamais brûlait de reporter sur elle Des regards pleins d'ardeur. Or, ce qu'ont fait de mieux El la nature et l'art, l'une, en beauté «harnelle ,

7o4 L.E PÀEAPIS.

L'autre , en brillants tal)Ieaax, pour gagner par les ycAix: L*âmc humaine entraînée à leur puissante amorce, Tout cela réuni serait terne et sans force Près de ce que je vis, quand je me retournai Vers son front souriant de joie illuminé.

De son divin regard Tinfluencc invincible M'enleva du beau nid des jumeaux de Léda; Dans le neuvième ciel bientôt il me guida, Ciel dont Tessor rapide est incompréhensible. Chaque partie en est vie et lucidité.

Offrant à Tœil ravi tant d'uniformité Que je voudrais en vain préciser quelle place Me choisit Béatrice en toute sa surface. Mais elle, qui lisait mon désh* en mon sein, Me dit, en souriant d'un souris si divin Que lui*méme semblait Dieu sourire en sa face :

Comme à sou point extrémp, ici, du mouvement Qui va s'éteindre au centre et fait tout, en silence, Se mouvoir à Tentour, la nature commence ; Et ce Ciel tout entier n'a d'autre emplacement Que le divin Esprit , en qui prennent naissance Et l'amour qui le meut et l'^^ctive influence Qu'il laisse s'épancher en pluie incc^aïqment. lia lumière et l'amour embrassent son enceinte , De môme qu'il embras$e en lui les autres w\xi^\ Et celui-là, lui seul , dout l'immensité sainte L'enveloppe^ comprend cet or|i>e radieui^. Son mouvement par nul autre ne se mesure, Mais les autres par lui, dans toute la nature. Comme peut l'être dix et par cinq et p^r deux. Sans peine, désornaais, je pense, tu devines Que dans ce sol profond le temps a ses racines Et , de là , qu'à la ronde il étend ses rameaux. 0 convoitise humaine! ep tes fatales eaux Tu fais faire au mortel un si complet naufrage ,

GHAIST XXVII. 755

Qu'une fois submergé pas un ne s'en dégage, Hoi-s du gouffre ne peut même lever les y^ux. On voit bien, par instant, un penser vertueux Chez les hommes germer, mais l'averse est ii'op forte Et, si la fleur éclôt, le fruit bientôt avorte. LfBoocence, la foi, chez l'enfant au berceau Se trouTeDl seulement, puis, au duvet nouveau Dont se revêt sa joue, elles prennent la fuite. Tel, bégayant encor, qui jeûne exactement, Dès qu'il se sent la langue alerte, se dément. Et, quelque jour qu'il soit, ne 3e fait faute ensuite De dévorer sans choix tel ox\ tel aliment. Tel, bc^ayant encore, aime, écoute 5a mère. Qui, plus leste à parler, voudrait la voir en terre. De celui dont l'éclat laisse après lui I^ soir lid belle fille ainsi, d'abord blanche et vermeille, Perd ce qui la. parait et son teint devient noir. Sache, pour que ceci ne te soit point nierveille, Que, là-bas, au timon nul n'appuyant la main, En s'égarant toujours vogue le genre humain ; Mais avant que janvier laisse l'hiver arrière, Pour cette fraction qu'on néglige sur terre. Ces orbes indignés feront tant, qu'on verra La tempête attendue éclater, et la proue Où chemine aujourd'hui la poupe reviendra ; Courra la flotte alors tout droit, sans qu'elle échoue Et le fruit, succédant à la fleur, mûrira.

Lorsque celle par qui mon âuie au Ciel ravie S'emparadisait toute, implacable aux pervers; Par sa parole vraie , en leur présente vie , M'eut des tristes humains signalé les travers ; De même que celui qui , levant sa paupière, Aperçoit devant lui briller dans un miroir Le reflet d'un flambeau , sans penser ni savoir Que dût derrière lui resplendir sa lumière, Et qui, tout aussitôt, se retournant, pourvoir Si le cristal Tabuse ou bien s'il est sincère ; Reconnaît qu'il s'accorde avec la volonté Anssi bien que la note avec le vers chante; De même , il m'en souvient , fls-je , sans m'en défendre, Comme je contemplais , absorbé , ces beaux yeux Dont l'Amour fit les lacs destinés à me prendre.

Dès que, m'étanl tourné, ce qui s'offre en ces lieux A qui sait observer en leur circonférence Eut frappé mon regard , j'aperçus à distance Un point clair, lumineux , d'où partout rayonnait Une ardente splendeur. A s'y porter , la Tue Fléchit sous son éclat, tant elle est vive, aiguë. L'étoile qui , là-haut; dans l'espace paraît Pour nous la plus petite , ù côté semblerait Gomme la lune auprès d'une étoile placée.

De lui peut être aussi rapproché qu'à nos yeux Le halo Test de l'astre, alors que, condensée,

CHANT xxvni. 787

IjSl vapeur qui le porte en reflète les feux , Un cercle flamboyant , qu'un autre aussi splendide Circonscrivait, tournait lui-même incessamment A Fentour de ce point. Or, son essor rapide Passe celui du ciel qui le plus vivement Autour du monde va hâtant son mouvement. Un troisième suivait, enceînt d'un quatrième. Qu'un cinquième cnclosait, enclos par un sixième ; L^ septième , à tel point s'ëployait en rondeur Que, pour Tembrasser tout, aurait trop peu d'ampleur L'arc-en-ciel , en doublant sa courbe ; encor de même Du huitième, après lui, de même du neuvième ; Et plus tardivement chacun d'eux se mouvait. Plus loin du point central selon qu'il se trouvait. La flamme rayonnait et plus vive et plus belle Dans le moins éloigné de la pure étincelle : C'est que d'elle, je pense, il est plus pénétré.

Ma dame, me voyant tout pensif demeuré. Me dit : —Vois, de ce point à la clarté si pure Dépend le vaste Ciel et toute la nature. Là , plus voisin de lui , vois ce cercle éclatant, Et sache qu'il se meut avec plus de vitesse Par reflet de l'Amour qui l'embrase et le presse.

Si le monde m'offrait , répondis-je h l'instant , L'ordre que je remarque en ces sphères ardentes , De ce qu'il m'en est dit je me tiendrais content ; Mais non : du centre plus les sphères sont distantes , Dans le monde sensible , et plus on reconnaît Que tout est plus divin en elles , plus parfait. Si donc dans ce sublime et séraphique temple, Qui pour confins a seuls la lumière et l'amour. Tout mon désir doit être exaucé sans retour, Il te fanl m'expliquer encor comment l'exemple Et la copie ainsi se montrent si divers ; Car, pour moi, plus j'y vais songeant, plus je m'y perds.

766 LE PÀRADtg.

Si tu n'as pas aux doigts la vigueur nécessaire Pour dénouer un nœud pareil , n*en sois surpris : Personne, jusqu'ici , n'ayant tant entrepris , • 11 n'est que plus serré. Mais , h se satisfaire , Si tendent tes désirs , sois toute attention Et songe è bien saisir mon explication.

De près, comme de loin , lorsque tu les contemples , Les teneles corporels sont ou plus ou moins amples, Selon qUë plus ou moins est répartie eh eux L'Influence d'en haut aux eflets mer\'eilleux. Plus de bonté comporte au bien plus d'influence, Et plus grand est le corps plus, de bien il dispense, S'il est de toutes parts également parfait , D'où suit que celui-ci , qui dans sa couine immense Entraîné l'univers, est en correspondance Avec le cercle, ici, qui plus aime et plus sait. Si donc à la vertu , non point A l'apparence , S'attache ta pensée, un rapport merveilleiix Du plus M plus, du moins au moitis de diligence Entre chacun des deux et son intelligence. Doit manitestemetit éclater à tes yeux.

Quand Borée a soufflé de sa plus douce haleine, Comiïie resplendit l'air et partout s'asséreine, Tellement dégagé de vapeurs qu'en sourît Le Ciel , en prodiguant ses beautés à la terre ; Quand ma danie m'eut fait cette réponse claire , Aihsi s'illumina , s'éclaira mon esprit , Et la vérité même à mes regards s'offrit.

Les cercles radieux, h peine finit-elle, A torrents embrasés lancèrent l'étincelle , Gomme dans la fournaise alors que bout le fer : Naissait un incendie & chaque ardent éclair. Et de ces vifs éclairs l'abondance était telle Que leur nombre excédait ce qu'à multiplier Ses cases, en doublant, donnerait Téchlquier.

CHAltT XXVItl. 759

Partout , de chœur en chœur, d'une voix ineffable , S'exhalait Hosanna vers le point immuable Qui lient tous et chacun au poste décrété, Et qui les y tiendra de tohte éternité.

Béatrice voyant ma pensée inccrlalne Me dit : — Le premier cercle offre des Séraphins La phalange à tes yeux , l'autre des Chérubins. Tous, vers le point central , attirés par leur chaîne, Se bAtent d'autant plus , pour mieux lui rcssenjbler. Selon qu'ils peuvent mieux Ife voir, le contempler. Ces autres saints^mours , autour d'eux qui cheminent , Trônes sont appelés, attendu qu'ils terminent Le ternaire premier, trônes du Dieu vivant. Sache de pjius , que tous , selon que plus avant Va plongeant leur regard en la vérité sainte. Où l'esprit pour toujours se repose sans crainte , Ont la béatitude. Or, tu peux concevoir Que la béatitude est dans l'acte de voir, Non dans celui d'aimer, qui ne vient qu'à la suite. La vue a pour mesure, en chacun , le mérite , Par la grâce produit et parle bon vouloir. Ainsi, de rang en rang, le bonheur va pleuvoir.

Le deuxième ternaire, après qui se déploie, Dans ce riant printemps à l'éternelle joie. Du nocturne Ariès qui brave l'Apreté, Chante éternellement en triple mélodie LHosanna triomphal , sans cesse répété Par trois ordres joyeux, et celle hiérarchie Des Déesses comprend les irois divisions. Siègent au premier rang les Dominations , Ensuite les Vertus, en dernier les Puissances. Dans les cercles tournant à plus grandes dislances , Par la joie emportés, sont d'autres légions, Les Princes en premier, après eux , les Archanges ; Le dernier n'est que jeux pour la foule des Anges.

Tous ces ordres divers , tendant yers le milieu. En même temps qu'en haut dominés, ils admirent, Dominent au-dessous, agissent, et vers Dieu , Tous attirés quils sont, vers eux de même attirent, Denys à contempler dans leur vaste splendeur Ces ordres gradués mit jadis tant d'ardeur Qu'il les nomme et les range ainsi que j*ai pu faire. Grégoire, en certains points, qui fut d'avis contraire, Rit de lui-même, ici dès qu'il ouvrit les yeux. Toi , ne sois pas surpris qu'un mortel, sur la teri*e , Ait dit la vérité sur un si haut mystère : 11 rapprit de Celui qui la voit en ces lieux , Et plus d'une autre encor que recèlent les Gieux.

Quand, Ynn sous le Bélier, l'autre sous la Balance, Aux bords de Thorizon arrivent en présence Les enfants de Latono , autant ils sont tous deux , Se faisant équilibre, à changer d'hémisphère, Autant resta ma dame en silence, ses yeux En souriant fixés sur ce point radieux Dont l'éclat me força d'abaisser ma paupière.

Puis, elle dit ces mots : —Au-devant de tes vœux, Je vais, sans demander ce que tu veux apprendre ; Car je Taî vu soudain où viennent , pour s'y rendre Visibles et présents, aboutir temps et lieu.

Non pour croître en bonté, chose impossible à Dieu. Mais pour que sa Splendeur, toute en lui qui subsiste, En s'épandant immense, eût à dire : J'existe; Dans son éternité, hors du temps, hors du ciel Et de tout contenant, selon sa complaisance, En de nouveaux Amours, l'Amour saint, étemel S'épanouit ; non pas que sa toute-puissance Eût avant sommeillé dans un profond repos; Car avant comme après n'avait pas pris naissance , Quand l'Esprit du Seigneur chemina sur les eaux. Pures, forme et matière, en union complète, Jaillirent d'un même arc infaillible et puissant, Gomme d'un arc tricorde une triple sagette; Et, comme le rayon s'en vient resplendissant Briller dans le cristal, dans l'ambre et dans le verre.

SI bien qu'entre rapproche et Téclat surgissant Il n'est point d'intervalle à signaler, sur terre; C'est ainsi, tout entier, que le triforme effet Du sein de son auteur rayonna, sans distance De son éclosion à son terme parfait.

Ensemble fut créée avec chaque substance Toute la hiérarchie et sa vaste ordonnance : Celles, au faite, où l'acte est dans sa pureté, En bas, celles qui n'ont que la simple aptitude; Au centre, l'aptitude avec l'activité .

S'unissant d'un lien h jamais contracté.

Jérôme écrit que Dieu tians la béatitude Créa les Anges saints , bien des siècles avant Que sa voix eût tiré le monde du néant. Mais la vérité, telle Ici que je l'ai dite, Avec attention quand tu la chercheras.

Eh bien plus d'un endroit tu la verras écrite Par ceux (Jtte l'Esprit saint illumina là-bal Et Seule la raison suffit pour t'en Instruire, Qui n'admet pas que tant de moteurs si longtemps Soient dans l'inaction demeurés exportants.

Tu sais où, quand, comment ft tiieU plut de produire Ces sublimes Amours. En toi donc désohnais Trois désirs pleins d'ardeur se trouvent satisfaits. Or, en bien moins de temps, je to le rertifle, . Qu'on n'est à compter vingt , de ces Anges partie Troubla des élértionts l'ordre matériel, Le surplus demeUrd, cDmm^nçant datis le Ciel La tftchc qad tu tols, et, rempli d'allégresse, Tant H l'aime. Il s'y livre en tournoyant sans cesse. Ce qui, causant leur chute, à tout jamais perdit Tant d'élres immortels, ce fut Torgueil maudit De celui que tu vis au fond de l'antre immonde Écrasé sous le poids des souillures du monde.

Ceux que tu vois ici, de la toute bonté

CfiAHT XXIX. 76S

S'avouant énianés, reconnurent, modestes, Tenir d'elle leur être et tous leurs dons célestes. Aussi la vue en eux, l'esprit fut exalté Par ce qu'a de plus vif la Grftce illutninante, Par leur mérite propre aussi, qui s'en augmente; D'où vient qu'ils ont et pleine et ferme volonté. Car je veux qt« tu sois Ibëbraniabte à croire Que recevoir la Grâce est, dfe soi, méritoire, Selon que s'ouvre l'Ame ù ses rayons dlVins.

Si pour toi mes discours ne sont pas restés vains, Tu peux seul, à Tenlour, et sans autres paroles, Voir, observer beaucoup en cette cour des Saitils. Mais, comme Sur la terre bri dit, en vos écoles, Que l'Ange tout ensemble entend, veut, se Souvlctit, Je crois boii d'ajouter fencor ce qu'il convient , Pour que la vérité, parmi vous qu'on altère En usant d'éijuivoque , à ce Sujet t'éclàire.

Depuis que Dieu créa ces êttes fortùtiés, Leurs yeux ne se sont pas un instdrit détournés De sa face, à laquelle il n'est rien qui se caché; Or, à le contempler ofecupés sans relâche, Par nul objet nouVoaii sans en être distraits, De s^ remémorer ils n'ont besoin jamais, Puisque jamais ailleurs leur penser ne se porte. On rêve donc là-bas, les yeux tout grands ouverts, En croyant ou niant; on erre en séhs divers : La faute au premier cas t)lus de honte coitiporlé.

Vous philosophez bien, mais sans suivre un fchemih, Et vous vous égarez ainsi, tant vous transporte L'apparence, qui plaît â votre penser vàln. ToujoUrfe ést-il Qu'au Ciel encore on le supporte Avec moins de feourroux que qaand vous délaissez La diviiie Écriture bu quand Vous la faussez. Vous bubliez coïtibîen de sang ebula siif terre Pour la répandre, et tout ce qu'il on a coûté ;

Vous oubliez à Dieu combien est sûr de plaire Celui qui 3'y rattache avec humilité.

Pour paraître chacun s'ingénie et veut fahv, Inventer ; va plus loin chaque prédicateur, Et le saint Évangile est réduit à se taire. L*un s'en va débitant qu'à la mort du Sauveur S'interposa la lune, en rebroussant carric^re. Et du soleil ainsi vint voiler la splendeur : L'autre que sa clarté se cacha d'elle-même; D'où suit que l'Espagnol eût avec l'Indien Pu voir, comme le Juif, cette éclipse suprême . Le nombre des Lapi dans Florence n'est rien Ni celui des Bindi, près de ce tas de tables Qu'en chaire on crie à l'an, de voix infatigables ; . Si bien que les brebis, ignorantes souvent, Au pâturage vont se repaître de vent ; Et ne pas voir le mal ne les rend excusables. Aux Apôtres le Christ n'a pas certainement Dit : Allez et prêchez au monde des sornettes ; Mais c'est la vérité qui, pour seul fondement, Par lui leur fUt donnée, et ces saints interprètes De leur maître si haut proclamèrent la loi, Qu'en leurs mains, pour combattre en allumant la foi, L'ÉvangQe valut de lances et d'armures.

Avec des jeux de mots et des fadaises pures On prêche maintenant, et quand la foule rit, Gonflé sous son capuce en soi l'on s'applaudit. Tel oiseau cependant sous le froc se blotlit Que, si jamais venait à le voir le vulgaire, Il perdrait confiance et ne voudrait plus guère De ces pardons auxquels, simple, il met son recours. La sottise ù tel point est accrue en vos jours Que, sans aucune preuve ou digne témoignage , A toute loi chacun accourrait rendre hommage. De saint Antoine aussi s'engraisse le pourceau

Et bien d'autres eucor, plus ignoble troupeau, Qui a*use pour payer que de fausse monnaie.

Mais revenons au but , et sur la route vraie , Dont nous sommes bien loin, en reportant tes yeux, Abrégeons le trajet, le temps est précieux.

Des Anges de tout rang la multitude est telle Que ne peut l'exprimer une langue mortelle, Penser le concevoir et, si tu réfléchis A ce qui par Daniel sur ce point se révèle, Dans les mille milliers devant lui réunis, Tu verras qu'il s'abstient de tout nombre précis. La première Clarté, qui partout illumine La nature angélique, en elle se combine En autant de façons que s'offrent de Splendeurs Où sa vertu rayonne, aussi, plein de douceurs , L'amour diversement brûle et tiédit en elle ; Parce qu'il est toujours le résultat Adèle De l'acte qui la rend apte à le concevoir.

Vois donc l'immensité de l'étemel pouvoir, Poisqu'en tant de miroirs lui-même il se parcelle Et reste un, comme avant, dans sa gloire immortelle.

Six mille milles loin peut-être de nos bords, Midi se fait brûlant , cl de ce monde alors S'incline horizontale et déjà grandit Tombre; Sous la voûte du ciel l'azur devient moins sombre Et, dans ses profondeurs s*efTarant, disparaît Mainte étoile, ici-bas cncor qui se montrait. Plus s'en vient du soleil la belle avanl-courrière Et plus le ciel éteint lumière sur lumière, Jusqu'à la plus brillante. Or, de môme à mes jeux S'éteignit le triomphe à la multiple ronde , Tournant sans an autour de ce point lumineux Dont m'éblouit l'éclair, d'une ardeur sans seconde, Et dans ce qu'il enclôt qui parait être inclus. Par degrés effacé, je ne l'aperçus plus. A son défaut l'amour me fit vjers Béatrice Reporter mes regards , vers ma consolatrice.

Tout ce que jusqu'ici j'ai dit d'elle et pensé Fût-il dans un seul mot d'éloge condensé, A ma tâche présente il ne saurait suffbre. Tant de beauté divine , impossible à décrire Telle que je la vis par un être mortel , Doit par son auteur seul être embrassée au Ciel.

Je me confesse donc, en ce moment critique, Vaincu par mon sujet, plus que ne fut jamais Par le sien nul poète ou comique ou tragique. Car aiusi qu'au soleil s'épand un voile épais

CHANT XXÎ. 76?

Sur de débiles îe^x, mon esprit eu lui-même iSc perd au soiivenii', plein de douceiir Siuprême , De ce sourire aimé dont rayonnaient ses tr^^its.

Jamais depuis le jour où vint en cette vie Sou aspect me charmer pour la première fois, Jusqu'à la vision de cette heure bénie , Rien, suspendant mesf chants, n'a fait taire q^a voix ; Mais de poursuivre il faut qu'ici je me désiste Et renonce, impuissant à rendre tant d'attraits, Aoï limites do l'art conune fait tout artiste.

Telle dans sa beauté que je dois, désormais, , Au terme d'un labeur bien ardu pour atteindre , Laisser un plus habile essayer de la poindre; Du ton de voix , de l'air d'un clief rcmpji d'ardeur, Elle reprit ainsi : — Nous sommes, à cette heure, Montés du plus grand corps en plus haute demeure. En ce Ciel qui partout n'est que puro splendcHr ;. Lumière intelligente çt d'amour toute pleine. Amour du seul vrai bien, tout rempli de boohewr, Bonheur qui laisse loin tovite allégresse humaine. Ici du Paradis va s'offrir à tes yeux , Dans ses rangs respectifs , l'une et l'autre milice. L'une d'elles , déjà , sous l'aspect glorieux Qu'eUe doit revêtir au joijr de la ji^slice.

Comme fait un éclair quijj soudain, divisant ^ esprits visuels, éteint l'opil et le prive î^evoir^ volumineux qu'il soit, l'objet présent; Ainsi, m'enveloppant, une lumière vive Sous sa splendeur voila mes yeuit d'un tel bandeau. Qu'ils ne distinguaient rien en ce monde nouveau.

L'Amour, qui de ce Ciel fait la paix et la joie, Par ce salut accueille ici ceux qu'il festoie, Pour qu'à la torche soit préparé le flambeau.

Ces mots retentissaient à mon oreille à peine, Que je me sentis plein de vertu surhumaine;

D'une nouvelle vue aussi j'étais doté.

Et telle qu'il n'est point de si pure lumière

Dont n'eussent mes regards enduré 4a clarté.

J'en vis resplendir une à l'aspect de rivière , D'un fulgurant éclat, coulant entre deux bords, Que d'un printemps céleste émaillaient les trésors. De ses ondes sortaient de vives étincelles , Qui , retombant au sein des fleurs toujours nouvelles , Semblaient de beaux rubis dans l'or pur enchâssés. Puis, de leurs doux parfums bientôt comme enivrées. Elles se replongeaient aux ondes éthérées D'où s'élevaient alors d'autres à rangs pressés.

L'impatient désir en ton sein qui s'éveille De connaître quelle est cette immense merveille , Profond, brûlant qu'il est; m'est d'autant plus à gré; Mais il te faut ici bdire à ce flot sacré, Pour tant de soif avant que tu te désaltères.

C'est ainsi que parla le Soleil de mes yeux. Ensuite il ajouta : — Ce fleuve radieux, Ces topazes sortant, rentrant pures, légères, Et ces fleurs souriant du sourire des Cîeux , Sont l'image du vrai sous des traits ombrîfères. Non qu'en lui-même il soit bien difficile à voir. Mais la faute est à toi qui n'as, pour tout pouvoir, ^ Ni l'œil assez hardi ni la vue assez nette.

Jamais le jeune enfant si vite ne se jelte , Quand plus tard que d'usage il vient à s'éveiller, . Le visage en avant vers le lait nourricier. Que je ne fis alors , en me penchant vers l'onde Où grandit eu bonté ce qui vient de ce monde. Afin que de mes yeux le miroir fût meilleur. A peine la toucha le bord de ina paupière , Que, de long qu'il était dans sa forme première , Le fleuve s'éploya pour moi tout en rondeur.

Tels des gens qui , d'abord , du masque se couvrirent

CHANT XXX. 7Gy

El sous des Irails d'emprunt déguisèrent les leurs, Lorsqu'ils dépouillent ceux sous lesquels ils s'offrirent, Reprennent leur aspect; ainsi soudain les flciirs, Ainsi tout cet essaim de vives étincelles, A mes yeux enchantés se révélant plus belles, M'offrirent les deujc cours gloire du Paradis.

0 resplendissement de Dieu, par qui je vis Le royaume céleste en son triomphe immense, A mon langage huînain accorde la puissance De retracer comment je vis ce que je dis.

Là>haut une lumière est, qui rend , vive et pure , Le Créateur visible à celte créature Dont en sa seule vue est la paix et l'amour. Elle affecte d'un cercle immense la figure , Et si vaste s'éploie , en son entier contour, Qu'elle serait trop large au soleiH)our ceinture. Ce qu'il en apparaît, de son ardent foyer N'est qu'un rayonnement, qui se reflète intense Sur Texlrême sommet du mobile preniier, En lui communiquant la vie et la puissance. Et, comme le coteau semble avec complaisance Dans l'onde se mirer, pour s'y voir tout orné De verdoyants gazons et de fleurs couronné; Sur plus de mille rangs, autour de la lumière De même échelonnés, immense fourmilière, Vers elle en se penchant je vis s'y contempler Tous ceux de nous qu'à lui Dieu' voulut appeler. Si le rang le plus près d'elle enceint, tout entière, Aussi vaste clarté , quelle sera l'ampleur De cette rose immense à sa feuille dernière !

Ma vue en parcourait la sublime grandeur Et, ne s'égarant pas dans sa large carrière , Sans peine elle embrassait ce comble du bonheur. Là, rien an loin qu.'on.perde ou de près qu'on acquière; Car, où Dieu règne seul, sans inlenncnliaire ,

La naturelle loi demeare sans valeur.

Vers le centre doré de la rose éternelle, Qui par degrés 8*étage, exhalant de son sein Un parfum de louange à ce Soleil divin , Dans rétemel printemps sans fin brillant pour elle , M'entraîna Béatrice et, tout en me taisant, Le silence déjà me paraissait pesant.

Enfm elle me dit : — Vois des blanches tuniques Combien Tordre est nombreux et les rangs magnifiques! Vois quelle vaste enceinte offre notre Cité 1 Vois nos sièges chargés d'une si grande masse Que bien peu désormais y pourront prendi*e place. Sur ce trône, où déjà ton regard s'est porté. Pour le bandeau royal dont il est surmonté, Avant qu'à ce banquet nuptial tu t'asseoies Siégera l'âme, admise aux éternelles joies , De Tauguste Henri, prince qui doit venir Ramener l'Italie au droit , à la justice, Avant qu'elle soit prête encore à les subir. Fascinés par l'aveugle et cupide avarice. Vous êtes devenus semblables à l'enfant Qui de la faim polit et chasse sa nourrice. Tel au divin forum régnera tiiomphanl Que ce prince verra, dans l'ombre du mysU'Te, Suivre, comme au grand jour, un chemin tout contrah*e ; Mais en ce poste saint Dieu le souffrira peu; Car il sera plongé , pour ses méfaits , au lien Où le magicien Simon est à Fattendre, - Et celui d'Anagni plus bas devra descendre.

Sous forme d'une rose h la pure blancheur, S'offrait donc à mes yeux celte sainte milice Qui, dans son sang, devint l'épouse du Sauveur. L'autre, en volant, qui voit et chante avec délice La glaire de Celui qui l'embrase d'amour, Sa boMë, qui la fit telle au divin séjour, L'autre, comme un essaim de joyeuses abeilles, Qui va d'abord plongeant au sein des fleurs vermeilles, Puis, retourne où déjà s'embaume son labeur. Descendait empressée en cette immense fleur,* Dont tant de fouilles font la parure splendide, Et remontait soudain où, source de bonheur, L'objet de son amour à tout jamais réside. De tous brillait la face autant qu'ardent brasier, I^urs ailes étaient d'or d'une blancheur limpide ; Le reste, plus que neige au soleil printanier.

Chaque fois que plongeaient leurs phalanges fidèles. De giron en giron, dans la céleste fleur. Partout ils répandaient , en agitant leurs ailes , Leur immense moisson de paix, de pure ardeur. Sans que leur multitude, en volant, innombrable, Entre la satote fleur et le'haut dais du Ciel, Voilât ni la splendeur ni la vue inefl'able ; La divine lumière et l'éclat éternel Pénétrant l'univers selon qu'il le mérite, Sans que rien lui puisse être obstacle ni limite.

Ce rojauuic m'offrait, paisible, heureux séjour, Les ('lus de la foi nouvelle et de Tanlique , Pour leur regard n'ayant qu'uu but, pour leur amour. O loi, triple lumière , en une étoile unique Qui, brillant à leur vue, ainsi les rends heureux , D'en haut sois-nous propice en ces temps orageux !

Si, lorsqu'ils voyaient Rome et son pénible ouvrage, Des Barbares venus de telle froide plage, Sur laquelle , en tournant , Hélice avec son fils Repasse chaque jour, restaient tout ébahis A l'aspect de Lalran , alors que sa puissance Sur tout effort mortel enfin l'eut emporté ; Moi , tout à coup , du temps qui dans l'éternité , De l'humain au divin et, des murs de Florence, Chez ce peuple de Saints me trouvais transporté, (Combien dut ma surprise à cette heure être immense !

Stupéfait, mais charmé, je me sentais jouir A demeurer muet, à ne plus rien ouïr; Kt, comme un pèlerin arrivé dans le temple, Qu'il a depuis longtemps fait vœu de visiter, Le parcourt du regard et de ce qu'il contemple. Espère à son retour pouvoir tout raconter; Partout, dé rangs en rangs, je promenais de même Mes regards étonnés dans cet éclat suprême, En haut, en bas, autour, puis je recommençais, Et ne s'offraient partout que des fronts satisfaits, Heaux d'une charité qui sent ce qu'tUe inspire, Parés de tout mérite et de leur doux sourire.

Du Paradis déjà mes yeux avaient compris La forme générale, en ses vastes pourpris, Sans que j'eusse sur rien encor fixé la vue. Et je me retournai de nouveau, désireux D'interroger ma dame , afin de juger mieux Des choses dont mon âme était le plus émue. Fut loin de mou espoir ce qui lui rc'pondil.

Je vis , quand je pensais tronvcM- là B«»atrlce, Un vieillard, revêtu du glorieux habit Dont pare ses élus la (Urine Justice.

La joie et la bonté sur sa face, en ses yeux, Se révélaient, son geste était doux et pieux, Son aspect bienveillant, celui d'un tendre père.

Qu'est-elle devenue ? — Ainsi, tout hors de moi, M'écriai-jc soudain. Le vieillard débonnaire Me dit : — A ton désir ici pour satisfaire, Béatrice m'envoie en son lieu i)rès de toi. Si ton regard se porte en haut de cette enceinte, * Au troisième pourtour tu peux l'apercevoir. En son trône, gagné par ses œuvres de sainte .

Sans répondre, levant les yeux à cet espoir, Je la vis se faisant soi-même sa couronne , Tantse réfléchissaient en toute sa personne , Sur elle en s'épancbant, les éternels rayons.

N'est aucun œil mortel si loin des régions Où plus haut dans les airs sur nous la foudre gronde , Fût-il en bas plongé sous la vague profonde. De Béatrice, alors, que le mien ne l'était. Hais ne me faisait pas obstacle la distance , Car aucun corps fluide entre nous n'existait, El jusqu'à moi sa gloire ainsi se projetait.

0 Dame en qui réside et vit mon espérance, Toi qui, pour mon salut, sainte ne craignis pas, De laisser dans l'Enfer la trace de tes pas, A ton divin pouvoir, j'aime k le reconnaître , A ta bonté mes yeux ont dû de se repaître De tout ce qu'ils ont vu de tableaux suiliumains. Tu m'as, serf que j'élais, tiré de Tesclavage Et fait libre , en sachant tenter tous les chemins, Tous les modes, selon qu'en en faisant usage, Pour atteindre le but, ils servaient tes desseins. Conserve en moi les dons de ta magnificence,

774 LE PARAUI8.

Pour que, par toi rendue au bien, avec constance, Mon ûmc enfin, pour prix de courageux effoi*ts. Te plaise en s'échappant des entraves du corps.

Elle me regarda , sourit à ma prière , Loin qu'elle paraissait dans la fëlicité , Puis, vers Tardent foyer d'éternelle lumière Se tourna son regard avec sérénité.

Le saint vieillard alors : — AGn que s'accomplisse Ton voyage et qu'au but il te mène à la an, Ce vœu d'un saint amour, qui près de toi soudain M'a prié de venir et de t'étre propice, Yole de ton regard dans tout ce beau jardin ; Car son sublime aspect stimulera ta vue, A s'élever plus liant, désireuse, assidue, Dans le divin rayon, et la reine du Ciel, Pour qui brûle mon cœur d'un amour immortel, Nous sera toute grâce en assistant mon zèle. Car te parle Bernard, son serviteur fidèle.

Tel, de la Croatie ou du pays Slavon, Celui qui, venu voir la véritable image, La contemple, admirant son antique renom, Et se disant en soi, pris d'un pieux frisson , Vous étiez donc ainsi, voilà votre visage, Mon Seigneur, Jésus-Christ, Dieu vrai, seul juste et bon ! Tel je restais, muet et la vue attentive, A regarder, brillant d'une charité vive, Celui qui savoura dans l'extase ici-bas. L'avant-goût de la paix aux éternels appas.

Tu ne connaîtras pas, dit*il, fils de la grâce. Cette félicité, si tes yeux abaissés.

Au point le plus infime ont à rester fixés. Regarde, en remontant ces cercles dans l'espace, Et bientôt tu verras, siégeant au plus lointain. Celle pour qui de zèle ici toute âme est pleine. L'amour de son royaume et son auguste reine.

ghânt XXXI. 775

Docile, j*obéis et , comme , le matio , Le côté.du Levant qui de feux s'illumine, Sur l'autre part l'emporte, où le soleil décline ; Ainsi, levant les yeux, tout à l'extrémité, Je vis une partie épandre sa clarté^ Au point de dépasser l'autre en splendeur divine, Et, comme l'air, au seuil d'où s'élance le char Qu'égara Phaêton, de plus en plus s'enflamme. Tandis que son éclat s'amortit d'autre part; Ainsi la pacifique et splendide oriflamme Au centre s'avivait et, de toiig les eôtés, Faisait également pâlir toute autre flamme.

DaDS ce centre, je vis, de bonheur transportés , ites Anges par milliers s'ébattre, ailes flottantes , Chacun d'eux de splendeurs, de tâches difl^érentes. Là, de même je vis, à leurs chants, à leurs jeux. Sourire une beauté qui des élus des deux. Etait la douce joie et ravissait leurs yeux.

Quand j'aurais la parole aussi riche et facile Que pourrait Tétre en moi l'imagination, Je n'oserais tenter le moindre effort de style. Pour rendre tant d'attrais , de délectation. Bernard qui s'aperçut que, l'âme tout émue Sur elle je fixais, en extase, ma vue, Me la fit admirer plus ardemment eneor, Tant il la contempla lui-même avec transport.

Quelque temps absorbé dans sa joie éternelle, De lui-même songea le saint contemplateur A remplir près de mol le rôle de docteur.

Vois, au pied de Marie et plus que jamais belle, Dit-il , celle qui fit la blessure mortelle Que ferma notre Dame et qu'elle oignit de miel. Sur le troisième rang, cette autre, au-dessous d'elle. Et près de Béatrice, est la tendre Rachel. Là , sont aussi Sara, Rébecca ; vient ensuite Cette Judith qui mit T Assyrien en fuite, Puis , du chantre qui dit en pleurs : miserere, Celle qui fut Faîeule au doux et simple zèle. Ton œil dut, pour me suivre, à chaque nom sacré. Chaque fois descendant avec moi d'un degré. Aller de feuille en feuille en la rose immortelle.

De ce septième rang jusqu'en bas, comme aussi Du plus haut jusqu'à lui , tu vois , toutes ici Séparant en deux parts la bienheureuse enceinte, Des filles d'Israël siéger la foule sainte. Car, selon le regard que, sur terre, la foi Dirigea vers le Christ, elles font là paroi Entre les rangs élus. Or, dans celte partie Où la fleur est partout de pétales fournie , Siègent ceux dont la foi crut au Christ à venir. Et, de cette autre part, où restent à garnir Des vides dans les rangs à demi circulaires.

ciiA.NT xxxn. 777

Ceux dans le (Uirist venu qui, fermes et sincères, Out cru sans dévier. Comme, de 'ce côW,' De la Reine du Ciel le Irône respecté, Et la foule au-dessous, indique la limite; De même , à l'opposé, celui de ce grand Jean Qui pâtit au désert, fut martyr d'un tyran, Et deux ans dans l'enfer eut à languir ensuite. Sous lui sont Augustin et Benoit et François, Et tous ceux qui, de même, où chacune conflue, De cercle en.cfercle vont sépdtant les deux lois.

Admire en ses desseins la sagesse divine. Qui veut en ce jardin égale admission Pour l'une et l'autre foi , l'une et l'autre doctrine.

Sache sur ces degrés dont l'intersection En bas coupe à moitié chaque division , Que nul ne vient siéger, pour son propre mérite. Mais pour celui d'autrui, non sans condition. Là, tous sont des' Esprits du corps dégagés vite. Avant d'avoir acquis la libre élection.

Si tu prêtes l'oreille et bien les examines, T'en feront foi leurs traits et leurs voix enfantines. Te vient un doute ; aussi , plein d'hésitation Tu te tais , enlacé dans sa maille subtile ; Mais de t'en dégager il me sera facile. Dans toute celte ampleur du royaume du Ciel , Rien ne peut survenir qui soit accidentel, Plus que n'y naît la faim, ou la soif ou la peine. Car tout ce que tu vois par la loi souveraine Est réglé , ce qui fait que tout, coordonné. Comme la bague au doigt est proportionné. Cette foule, 'moisson hâtivement ravie, N'a pas sine causa la véritable vie, Et le mérite aussi décide ici du sort. Selon que chez chacun il est plus on moins fort. L'éternel Roi, par qui lant d'amour, d'allégresse

Inonde dans s>a paix ces légions d'élus ,

Que nulle volonté ne peut désirer plus,

En créant à son gré, sous rœil de sa Sagesse,

Tous les esprits divei^, qu'au monde il va semaot.

De sa grâce les doue aussi diversement

S'en montre ici Teffet; et la sainte Ecriture,

En rapporte uue preuve expresse et non obscure,

En ces jumeaux déjà de colère brûlant,

Lorsque leur mère encor les portait dans son flanc.

Or, selon la couleur des rayons de la grâce.

Ces âmes dans ia gloire ont à prendre leur place.

Si leui^ sièges, dès lors, sont plus haut ou plus bas,

Les œuvres n'y font rien et n'en décident pas.

Mais bien leur aptitude , en toutes qui difTèi-e ,

A percevoir les dons de la bonté première.

Lorsque le monde et l'bomme étaient encor récents.

Pour avoir le salut suffisait l'innocence,

Qui, pure, s'unissait à la foi des parents.

Quelques siècles après il fallut de l'enfance

Fortifier le vol pour gagner ces pourpris.

Et tout mâle, dès lors, dut être circoncis.

Puis, le temp&de la grâce arrivé, sans baptême

Reçu selon la Ibi que vint prêcher le Christ ,

Aux limbes s'engloutit l'innocence elle-même.

Regarde maintenant cette beauté suprême , Qui t'apparatt ici la plus semblable au Ghbist. Son visage peut seul, par sa splendeur extrême, Te préparer à voir l'aspect divin du Ghbist.

Je vis pleuvoir sur elle. une telle allégresse De tous ces miUe Esprits , sur leurs ailes de feu Gréés d'un si haut vol pour s'élancer sans cesse. Que tout ce qui brillait d'admirable en ce lieu Ne m'avait point causé tant d'extatique ivresse, Ni retracé, si vive , une image de Dieu. Et cet Amour jadis qui descendit vers elle,

CHA^T xxxii. 779

Je le vis à ses pieds, en abaissant son aile , S'incliner et chanter : « Marie, à toi salut, A toi pleine des dons de la grâce éternelle. »

La bienheureuse cour toute, en chœur, se complut A finir d*un Amen la sainte cantilène, Et la joie en brilla chez chacun plus sereine.

O saint père, pour moi qui restes en ce lieu Loin du siège élevé ton éternel partage, Quel est Tange béni , la joie en son visage , Que je vois plein d'amour et semblant tout de .feu , Contempler notre Rtîioe en lui rendant hommage?

En ces mots j'eus recours à ce vieillard divin, Qui semblait rayonner aux beautés de Marie, Comme aux feux du soleil Tétoile du malin.

Et lui : — Tout ce que peut TAnge, Tûme accomplie. Posséder de vaiUant, de gracieux, de beau, Est son lot, et de tous le vouloir s'y rallie ; Car il vint h Marie apporter le rameau. Gage d'élection, lorsque de notre somme, Le Fils de Dieu voulut se charger et naître homme. Que tes yeux maintenant, dans ces rangs glorieux. Suivent bien ma parole, et remarque, à mesure, Les grands patriciens, éternelle parure, De cet Empire, où tous sont justes et pieux.

Les deux qui, tout en Jiaut, siègent les plus heureux. Comme les plus voisins de notre auguste Reine, Sont la double racine au terrestre domaine De cette belle rose à l'éclat tout divin. S'offre, à gauche, ce Père à qui sa convoitise* Valut tant d'amertume et tant au genre humain ; Tandis qu'à droite assis, tu vois de sainte Église Cet ancien Père à qui le Christ de son jardin, De cette belle fleur remit les clefs en main. A sa suite est celui qui, par la mort jalouse Avant d'être frappé , vit tous les graves coups

780 LE PAnAOIS.

Réservés, dans le temps, à celte belle épouse Conquise par la lance el la (^roix et les clous. Près de Tautre, est ce chef sous qui vécut de manne Le peuple incorrigible, ingrat, capricieux. A Pierre faisant face, est assise sainte Anne, Qui , joyeuse de voir sa fille en haut des Cieux, En chantant llosanna, n'en détourne les yeux. Et vis-à-vis d'Adam, tu vois siéger Lucie, Qui, dans Tabîme quand pour te préripilor, Tu regardais en bas, fit qu'à temps avertie. Ta dame en ton péril accourut t'assisler. Mais de la vision le temps qui se dérobe, Nous contraint .d'en rester Ifi, comme un bon tailleur Qui , selon ce qu'il a d'étoffe , fait la robe ; Et nous élèverons nos regards pleins d'ardeur Vers le premier Amour, pour que ton œil pénètre; Autant qu'il est possible, en sa sainte splendeur. Mais de peur que ton aile, en son essor, peut-être, En croyant avancer, n'ait t\ rétrograder, Par une humble prière, il nous faut demander A Celle qui le peut de t'accorder sa grâce. Dans ce que je dirai , que ton cœur, ta raison. Soient donc prêts à me suivre, et ne quiltefit ma trace. Alors il commença cette sainte oraison :

CHANT XXXIIL

^ Vierge, de toû Fils à la fois Fille et Mère, Créature humble et douce en ton séjour sur terre, Pl^^s sublime aujourd'hui qu'aucun Archange au Ciel, 'î^ï'Tiie prédestiné du vouloir éternel ! ^ar toi s'ennoblit tant noire humaine nature Qtte ue dédaigna pas le divin Créateur De sci faire en ton sein sa propre créature. V.u ee pudique sein se raviva l'ardeur DnlAmour, aux rayons duquel, toujours nouvelle, Est germée, est éclose en la paix immortelle, , Pour ne périr jamais , cette splendidc jîleur. Ici nous te voyons comme une flamme ardenîe De doace charité, quand les mortels en toi Voient de vive espérance une source abondante. Tes mérites sont tels que du suprême Roi , Quelle soit en son cœur la grâce qu'on attende, Sans ailes veut voler qui n'a recours à toi. Pour tous, sur terre , au Ciel , est ta bonté si grande Que tu n accordes pas seulement la demande, Mais viens souvent en aide à qui n'a pas prié. En toi miséricorde, en toi tendre pitié, / En toi magnificence, en toi, parfaite et pure, Ce que peut embrasser de bon la créature. Ce mortel qui du gouffre infime en l'univers, Jusqu'à cette hauteur, a des Esprits divers. L'un aprAs l'autre, vu la demeure et la vie.

Timplore par ma voix, 6 Roino, ot le snpplio D'octroyer k ses yeux (iobilos le pouvoir De s'élever pins haut vers le suprême espoir. Et moi qui n*ai jamais désiré pour ma vue (iet ineffable aspect d'une plus vive ardeur Qu'aujourd'hui, pour qu'eu lui la sienne soit accrue, ' Je t'en conjure, accorde à nos vœux ta faveur ; De tout voile grossier, par ta douce prieure , Affranchis son regard, pour qu'en sa gloire entière Il ait à contempler le souverain bonheur. Je t'en conjure encor, fais , ô céleste Reine ! Qui peux ce que lu veux , qu'il reste pur d'erreur , Après avoir vu tant, et TAme d'amour pleine; Qu'il triomphe par toi des mouvements humains. Vois tant de bienheureux unis A Béatrice Joindre et tendre vers toi leurs suppliantes mains , En te priant pour lui d'être à mes vœux propice. -

Ces yeux, là-haut, de Dieu vénérés et chéris Sur rhumble intercesseur se fixant attendris, Laissèrent voir combien les ferventes prières Sont à Ta Cour du Ciel d'agréables courrîéres ; Puis, au divin foyer d'éternelle clarté Se porta leur regard tout plein de pureté, Tel que ne peut jamais, quoi que l'on se figure. Si limpide y plonger l'œil d'une créature. Et moi , du terme auquel tendaient tous mes désirs En me voyant si près , l'ardeur de mes soupirs S'éteignit en mon sein , ainsi qu'il devait être. L'air souriant , Bernard , ce vénérable maître , Du geste m'invitait en haut h regarder ; Mais , de moi-même, ainsi qu il semblait commander. Je l'avais fait déjà; car ma vue épurée Plongeait, de plus en plus, en la vive clarté Rayonnant jusqu'à moi de la source sacrée Qui , seule et par soi-même, est toute vérité.

. CHANT XXXI il. 783

Dès lors ma vision, en éclat, en beauté, De tout langage humain dépasse la limite; La mémoire en demeure éperdue, interdite. Tel celui dont un songe agita le sommeil , En qui demeure bien, à l'instant du réveil. L'impression reçue , agréable ou funeste, Mais dont l'esprit en vain cherche trace du reste. Oui, tel ma vision , depuis lors, m'a laissé; Tout dans mon souvenir s'en est presque effacé. En mon cœur cependant coule, toujours nouvelle , La suave douceur qu'il a puisée en elle. Ainsi fond au soleil la neige du matin; Ainsi fuyait au vent cette feuille fragile De ses oracles vains que chargeait la Sibylle.

0 suprême lumière à l'éclat tout divin , Qui rayonnes si haut loin du concept humain , A mon esprit mortel un instant restitue Uo péri de ce qu'alors a contemplé ma vue. Fais que, dans mon langage, aux races h venir J'aie à faire briller un reflet de ta gloire ; Cap, ne m'en revînt-il qu'un vestige en mémoire. Pour peu que dans ces vers il ait à retentir, On en concevra mieux qu'à toi soit la victoire.

Je croîs que, sous l'éclat du rayon lumineux , S il me fût arrivé de détourner les yeux. Je me serais perdu. Mais, j'en al souvenance, Je dos à ce penser plus de ferme assurance. Et je pus du regard , dans toute sa splendeur. Atteindre Finflnle, étemelle valeur.

0 grâce intarissable, où je puisai l'audace , L'œil sur elle fixé, de contempler en face L'éternelle clarté , tant que ma vue enfin Toute fut consumée à son éclat serein l

En elle j'aperçus comme un volume immense Wimissant en soi , par l'Amour relié ,

Ce qui dans Tunivers s'eireuille éparpillé.

A mes yeux sW montraicul Taccident, la substance

Et leurs modes divers, tous tellement unis

Que ne peut Texpiîmer cet énoncé concis.

De ce groupe divin je crois qu'alors je vis,

Distincte à mes regards, la forme univei*solle;

Car d*en pouvoir parler, je sens , toujours nouvelle,

Plus de joie en mon cœur. Mais un rapide instant

Efface plus en moi cet aspect éclalant ,

Que vingt siècles passés n'ont encor pu le faire

De ce voyage où vit Neptune avec colère

L'ombre d'Argo flottant Immobile, attentif.

J'admirais, y mettant mon âme tout entière,

Et d'admirer j'avais toujours désir plus vif.

Captive tellement cette vive lumière

Que n'en peut détourner rien qui d'elle diffère ;

Car de la volonté le bien constant objet

Est tout inclus en elle, et tout ce qui, hors d'elle ,

N'est qu'imperfection est, en elle, parfait.

Pour dire désormais ce que je inc rappelle Mon langage sera faible plus que ne l'est Celui du jeune enfant encore à la mamoUo. Ce n'est pas que s'offrît dans l'ardenle Splendeur Qu'ainsi je contemplais en son éclat suprême, Plus d'un aspect: avant, après, elle est la même. Mais mon sens visuel prenant plus de vigueur. Pour moi, l'aspect unique acquérait en grandeur Et se modifiait. Dans la claire substance De ce foyer profond je vis , plein de ferveur. Trois cercles qui, chacun de diverse nuance, Comportaient tous les trois une pareille ampleur. Du premier paraissait réfléchi le deuxième Comme une Iris d'une autre, et semblait le troisième Un feu dont émanait également l'ardeur Des deux autrc^s eirsemhlo. 0 combien mon langage

CHANT XXÎÎÎ. 785

Est pauvre, sans couleur, près de la vive image Présente à ma pensée! Image encor si loin De la merveille dont j'étais Theureux témoin, Que la rendre en entier serait encor peu dire.

0 lumière étemelle habitant seule en soi, Qui seule te comprends ; qui , comprise de loi , Opères, et, t'aimant, te plais à te sourire! Ce cercle qui semblait, émané de tes feux , Ta clarté réfléchie, en sa circonférence M'offrit, dès qu'attentifs s'y portèrent mes yeux. De la même couleur du cadre radieux , Gomme une image peinte à notre ressemblance; Aussi tout mon regard s'y fixa curieux.

Gomme le géomètpe occupé sans relâche A mesurer le cercle , et qui dans son cerveau Cherche en vain le principe applicable à sa tâche, Je cherchais sans trouver, à cet aspect nouveau. Je m'efforçais à voir comment ainsi s'engage Dans le cercle et s'unit avec lui cette image : L'essor était trop haut pour qui l'avait tenté ; Quand, Crappant mon esprit, une immense clarté Vint combler tous ses vœux, au terme du voyage.

L'imagination en moi fléchit à voir Ce qui m'apparaissait dégagé de tous voiles... Mais déjà maîtrisait mon désir, mon vouloir, Gomme par tours égaux l'orbe qu'on fait mouvoir, L'Amour qui meut le Ciel, la terre et les étoiles.

Page 1