‹ La Comédie de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · II I · texte numérisé non relu

II I

Paris retrouve en La Bruyère un illustre enfant de plus.

A qui doit-on de le savoir? Je viens de le dire et suis heureux de le répéter ; c'est

1 On voit par une lettre de lui, dont la Galerie française (t. II, p. 36 1), a reproduit L- fic-simile, et qui, je ne sais pourquoi, n'a jamais été reprise, qu'au mois de dc'cembre 1G87, il souffrait d'une paralysie au bras droit.

au très-savant M. A. Jal, qui, du reste, est coutumier de ces bonheurs. Quand nous les fera-t-il partager tous ? Quand nous dira-t-il tout ce qu'il a trouvé ?

Cette fois du moins, remercions-le; il n'a pas été avare, il a bien voulu détacher le fait curieux du monceau de curiosités qu'il thésaurise.

On lui est venu dire que M. G. Mancel, bibliothécaire de la ville de Caen, — à laquelle La Bruyère pourrait bien appartenir un peu si la charge qu'il y avait, comme trésorier de France, n'eût pas été pour lui la moins exigeante des sinécures, — préparait une nouvelle édition de ce livre des Caractères, dont l'auteur dépensa à Paris, comme observateur et moraliste, le temps qu'il devait peut-être strictement, mais moins utilement, à la basse Normandie, et, bon homme, M . Jal s'est laissé toucher.

On le flattait, on le caressait à l'endroit du renseignement qu'on savait bien qu'il possédait seul] il l'a donné. Ce fut une obligeance et aussi une malice. Il parut plaisant à cet homme d'esprit de faire publier pour la première fois, à Caen, où rigoureusement La Bruyère aurait dû résider, mais où pourtant

— les preuves sont là — il semble être à peine venu , son acte de naissance authentique. De cette façon, il y sera allé un peu. Ainsi, ce n'est ni de Dourdan, qui ne le méritait plus, ni de Paris, qui seul en avait le droit, mais de Caen, d'où, certes, on ne l'attendait guère, que le précieux renseignement nous sera venu. Grâces soient rendues à M. Jal, et merci à M. Mancel qui profita si bien de son obligeance et de sa malice.

Nous allons en profiter nous-même. L'inappréciable renseignement nous servira de point de départ pour étudier La Bruyère, non plus seulement comme moraliste nomade, allant de la province à Paris, et de Paris à Versailles ou à Marly; mais d'abord surtout comme Parisien observateur.

C'est au cœur même de la grande ville qu'il naquit.

La petite église de Saint-Christophe, où nous avons vu qu'il fat baptisé, était en effet dans la Cité, à deux pas et dans l'ombre même des tours de Notre-Dame. On ne pouvait pas être plus Parisien par la naissance. On ne pouvait pas l'être mieux par la famille. Les La Bruyère étaient de cette vieille race de Parisiens renforcés et pur

sang, chez qui le vieux levain de révolte , calmé depuis Marcel et Caboche, s'était si bien réveillé, et avait jeté de si longs ferments, à l'époque de la Ligue.

« Il descendoit, dit l'abbé d'Olivet \ d'un fameux ligueur qui, dans le temps des barricades de Paris, exerça la charge de lieutenant civil. »

Il n'y a là qu'une erreur : le La Bruyère, aïeul du nôtre, n'était pas lieutenant civil, mais lieutenant particulier ^. Son père, Mathieu La Bruyère, qui exerçait le métier d'apothicaire, et qui n'était pas entré moins avant que lui dans le parti de la Ligue, partagea son sort au retour du roi '\ Le père et le fils figurent parmi ceux qui durent sortir de la ville, «suivant la volonté du roy, après la réduction en son obéissance *. » Ils se retirèrent à l'étranger, mais en pays catholique. Anvers fut leur premier refuge. Ils y furent en pays ami, puisqu'ils étaient sur terre espagnole.

1 Hist. de l'Académie. Edit. Ch. Livet , t. II, p. 3i5-3i6.

^ Chron. novcnnaire, 1. I, p. 5i.

3 Mémoires de Nevers. In-4'', t. II, p. 708.

'■* Satyre Ménippée. Edit. Langlet-Dufresnoy, t. II, p. 67.

Mathieu , qui s'était fait auteur , mais que ce changement d'état n'avait pas attiédi dans sa ferveur de catholique, y publia, en iôo3, un Rosaire de la très - heureuse Vierge Marie, avecjigures '. Cet asile d'Anvers était trop près de la France. Quand le bruit courut des entreprises nouvelles que Henri IV voulait tenter contre l'Espagne^ les La Bruyère prirent peur; ils s'en allèrent d'un autre côté, beaucoup plus loin.

C'est à Naples qu'on les retrouve plus tard, conspirant toujours avec les agents de Philippe II «et les plus désespérés ligueurs ^ » Il paraîtrait même que Ravaillac fut reçu chez eux pendant un séjour qu'il aurait fait dans cette ville, et que la décision régicide qui lui mit le poignard à la main, aurait été prise chez La Bruyère ^. Qu'il ait eu ou non quelque part au complot, ce qui sera toujours un mystère, il est certain que, pendant la régence de Marie de Médicis, plus favorable aux ennemis du feu roi qu'à ses amis, La Bruyère

1 Satyre Ménippée. Edit. LanL;let-Dufrcsnoy, t. H, p. 339.

■^ Journal ào. l'Estoillc. Edit. Langlet, t. II, p. \-j.b.

^ V. dans nos Variétés hist. et lift., t. VII, p. 84, le Manifeste du capitaine Lagarde.

put rentrer en France et ne fut pas inquiété. Il parut, en 1617, sous le ùtre d' Anti-malice des femmes^ un de ces petits livrets, si nombreux alors , dont l'auteur, nommé sur le. titre, nous paraît être notre vieux ligueur '. Quel était alors son état de fortune ? que faisait-il ? Je ne saurais le dire, mais il est probable qu'il était rentré dans un de ces emplois de l'hôtel de ville où nous allons retrouver son fils. Celui-ci, père de l'auteur des Caractères, était, comme on l'a vu par l'acte de naissance cité tout à l'heure, contrôleur des rentes de la ville de Paris. Ajoutons conseiller du roi. Ces titres ne donnaient pas la richesse, et c^est ce qui manqua, je crois, au père de La Bruyère. En revanche, il eut des enfants. Nous en avons nommé quatre plus haut , trois fils et une fille. Jean et Louis étaient les aînés, sans que nous puissions dire lequel était le plus âgé des deux. Les autres , Robert-Pierre et Marguerite, étaient beaucoup plus jeunes. En 1679, quand ils donnèrent, tous ensemble, la quittance citée tout à

1 Un autre pasquil, publié deux ans auparavant et dont voici le titre complet : Résurrection et triomphe de la Taulette par le sieur de La Bruyère, Paris, 161 5, in-8°, pourrait très-bien être aussi de lui.

l'heure, Robert-Pierre et Elisabeth intervinrent comme mineurs émancipés, c'est-dire comme ayant au plus vingt-quatre ans, tandis que Jean en avait trente-quatre *.

Cette différence d'âge me faisait croire qu'ils n'étaient pas du même lit; que la mère de Jean et de Louis étant morte, le père aurait pris une autre femme, de laquelle seraient nés Robert et Elisabeth. Ainsi, comme Poquelin, La Bruyère n'aurait pas échappé aux épreuves d'une belle-mère, et l'on ne comprendrait que mieux la phrase de son livre :

« Les marâtres... ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques, d'esclaves, que la pauvreté. »

Mon hypothèse tomba devant quelques actes dûs encore à M. Jal. 11 en ressort que le père mourut le premier. La mère s'y qualifie comme noble : « demoiselle veuve ^ »

Rien ne nous est parvenu sur la sœur.

1 M. Jal n'a pu trouver, à Paris, l'acte de naissance de Robert. Est-ce lui qui fut de Dourdan ? Il signa l'acte de mort de Jean. R'ev. rétrosp., 2° sér., t. VI II, p. 41 .

2 Le père e'tait « noble homme. » (V. p. 4 et 438.)— Cette noblesse dont le fils se moqua (p. 178) dut leur venir de ce que l'aïeul, lieutenant de M. de Hieux, garda Pierrefonds en iSgi. (J.Vaultier de Senlis, liist.et £)/sc.,etc,,publ.par Adh, Bernier, i835,in So, p. 228.)

Quant à Louis, le plus âgé des frères, j'ai su, }>ar une note de l'abbé Drouin ', que, premier huissier du Parlement, il épousa a la bâtarde du premier président de Novion.B C'est assez pour nous expliquer comment La Bruyère, qui fut lui-même avocat^, ayant un frère ainsi placé , ainsi marié, se trouva si bien au fait des hommes et des choses de la Magistrature. Louis mourut avant Jean, dont ses trois enfants mineurs' furent les héritiers. L'union était-elle restée intime entre eux? Je le crois. Les Caractères ne disent rien contre la fraternité.

Je me figure le frère Louis passant ses vacances à la campagne, près de Dourdan peutêtre, ce qui aura prêté à Terreur indiquée plus haut: je l'y vois bon bourgois de campagne , au milieu de sa jeune famille qui grandit) de temps à autre, quand la belle saison l'y pousse, j'aime à suivre, dans cette métairie , le frère observateur, faisant sur

* V. ses Mss. à l'Arsenal, t. XXIX. — Me'nage estU mait cet abbé pour la varie'té de son savoir. Ménagiana, t. II, p. 224.

2 V. plus bas, p. 34-36, ce qu'il dit des avocats; et, p. 430j son certificat de licence à Orléans, en 1664.

3 Nous dirons, p. loy, ce que devint une arriérepetite-fille de Louis, morte en i8o3.

place ces effrayantes études de paysans dont la vérité nous attriste encore , et, pour s'en distraire, se plaisant au milieu de ses neveux et de ses nièces, à ces études d'enfants, dont le dessin, à traits larges et délicats, nous charmera toujours '.

Le plus jeune frère, Robert-Pierre, nous est aussi inconnu que l'aîné. Quand La Bruyère mourut, il était clerc au diocèse de Paris, c'est à peu près tout ce que nous en pouvons dire *. '

Nous ajouterons que la gloire de son frère semble lui avoir tenu au cœur. Lorsqu'en 1 700, parut la Suite des Caractères qui donnait assez insolemment une continuation posthume à l'œuvre fraternelle, il s'en émut et prépara même une protestation qui ne semble pas pourtant avoir été publiée. On lit dans les Nouvelles de la République des Lettres ', à propos de l'auteur de cette suite :

* Edit. Destailleurs, i86i,in-i2, t. II, p. 48-51. — Si parfois il dit du mal des enfants, c'est c^u'il pense au petit prince, son élève, qui fut plus tard un homme si redoutable. Nous en reparlerons.

^ Dans un acte du 7 juillet 1606, relatif à la succession de son frère, on voit qu'il prend ce titre de clerc au diocèse de Paris.

^ Avril 1700. P. 473.

« J'ay appris que c'est un avocat, qui demeure à Rouen, nommé M. /Heaume. Il a de l'esprit et de la politesse... On m'a assuré que M. l'ahbé de La Bruyère, frère de celui dont je viens de parler, désavouera publiquement cet ouvrage '. »

Voilà tout ce qu'on sait sur sa famille. Quant à l'homme, on ne le connaît guère mieux. S'il se trouve quelque part, c'est dans son livre, où il ne faut pas seulement chercher sa gloire et son esprit, mais sa vie.

Son origine même s'y révèle. On sent dans maint endroit le vieux sang ligueur qui, toujours chaud, continue à fermenter^.

' D'après une note du Catalogue manuscrit de la Bibliothèque de l'Oratoire, qui est aujourd'hui à l'Arsenal. Alleaume aurait été fort aidé, pour cette suite, par le P. Germain, augustin -déchaussé, qui devint plus tard l'abbé Favier, bénédictin. — On vient de lire qu'Alleaume était un avocat de Rouen. Il eût été pénible à La Bruyère de voir que la suite de son livre vînt de la ville qu'il détestait le plus, comme nous le prouverons.

2 M, de Carné [Rev. des Deux-Mondes, nov. i856, p. ig6) a remarqué avant nous l'influence de la tradition ligueuse chez La Bruyère.

Quand du haut de sa studieuse pauvreté , il parle si fièrement des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles*; quand, drapé dans son indépendance roturière , il s'amuse avec une si fière ironie des Geoffroy de La Bruyère que tout autre que lui tâcherait de se donner pour ancêtres ^, ne trouvet-on pas sous ce qu'il dit quelque chose de cette démocratie ligueuse qui éclatait si effrontément bruyante dans les sermons des curés Lincestre et Boucher ? Il tient dans son livre les propos dont on s'exaltait dans la Cité, quand son bisaïeul et son aïeul, l'apothicaire et le lieutenant particulier, faisaient rage d'éloquence populaire autour de Saint-Barthélémy et de Saint-Christophe. S'il plaint quelqu'un, c'est le peuple, qui est tout, disait-il comme Sieyès , et que cependant « on ne compte pour rien ^. » Il est peuple, et il s'en vante : « Le peuple, dit-il, n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme; celui-là a un bon fond et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut -il opter ? Je ne balance pas, je veux être

1 Edit. Destailleurs, t. II, p. 162.

2 /i., ibid., p 1G6.

3 Id., t. I, p. 339-340.

peuple '. » Il est catholique aussi, et c'est la seconde face de la physionomie ligueuse qu'il tient de sa famille. De toutes les philosophies, il n'en est qu'une dont il ait pu s'éprendre, c'est celle, il l'a dit, « qui est dépendante de la religion chrétienne ^ »

Il l'a connue et aimée d'enfance; il s'y tient. « J'en ai, dit-il ^, reçu les principes trop aisément, et je les ai conservés depuis trop naturellement dans un âge avancé pour la soupçonner de fausseté, » Aussi, personne n'a-t-il mis en doute la sincérité de sa foi. Le plus ardent de ses critiques lui a même, sur ce point, rendu hommage lorsqu'il a dit * : « M. de La Bruyère avoit, on peut l'assurer, beaucoup de religion et une grande vénération pour tous les livres de piété. » Fidèle, comme chrétien et comme ami du peuple, aux traditions de sa famille, il n'en était pas l'esclave en toutes choses. Si, par exemple, on lui eût parlé de Philippe II avec lequel son aïeul avait fait cause commune et conspiré contre Henri IV, il eût répondu d'une ma-

1 Edit. Destailleurs, t. I, p. 342.

2 Id., II, p. 78.

3 Id., ibid., p. 21 5,

♦ Critique des Caractères, p. 55 1.

nière qui n'eût que médiocrement agréé au vieux ligueur. On sait ce qu'il pensait du royal meneur de la Ligue, par une lettre inconnue jusqu'ici, qu'il écrivit le 4 juin 1678. C'est dix ans avant la publication des Caracfère5,à uneépoque OLi,devenudepuis deux ans professeur d'histoire du petit-fils de Condé', il s'occupait surtout, avec sa conscience visible en toutes choses, de ce qu'il avait à enseigner.

Cette lettre est adressée à G. Leti, qui préparait VHistoire de Philippe II.

Il le félicite de s'être donné cette tâche que personne mieux que lui ne peut conduire à bien, et, amené ainsi à dire son opinion sur ce « fameux roi Philippe II, » il écrit : « C'était vraiment un grand politique si, pour être tel, il suffit d'être fourbe, sans foi, sans humanité, sans tendresse, sans entrailles et sans religion '\ n

* M. Châtel^ p. 75, pense que La Bruyère fut mis par Bossuet près du jeune prince, comme professeur d'histoire, en 1674, c'est-à-dire vers le même temps qu'il devenait trésorier de France au bureau de Cacn. J'opterais pour 1676. Alors le petit prinee avait sept ans, et c'est l'âge où les princes passaient des mains des femmes en celles des pre'cepteurs.

■•' Lettere di Gregorio Leti. Amst., 1701, in-S"; t. II, p. SgS.Lalettre deLaBruyère, que nous citerons

Nous venons de voir La Bruyère dans sa famille, prenant ou laissant ce que son esprit y devait laisser ou prendre. Voyons-le maintenant, plus indépendant, plus lui-même; voyons-le dans Paris.

Pour le suivre, livre en main, je prendrai l'édition de M. Destailleur, qui, jusqu'à ce que M. Servois ait complété la sienne', sera l'édition classique de ce classique.

Nous avons dit que, même avant la découverte de l'acte authentique de son baptême, le fait de la naissance de La Bruyère à Paris semblait indiquédanssonlivre '. Nousy revenons.

Né dans la Cité, à deux pas de Notre-Dame, toutprèsdela Sainte-Chapelle et du Palais, il n'oublia jamais son berceau. Où l'enfant avait joué, l'homme revint observer, pour s 'amuser encore. Il procéda comme Boileau,qui, sorti de ce même coin où il revenait sans cesse, y fit en voisin ses meilleures satires d'après les

encore, est en italien. M. G. Brunet l'a traduite pour le Bull, du Bouquiniste, i5 janvier 1864, p. ~7 •

* V., p. 49 1 , un mot sur le i " vol. de cette édition.

* Lui-même, on le verra plus bas, p. 43o, note, s'intitulait parisien, parisinus.

types environnants. Quelques-uns de ceux qui lui avaient servi servirent de même à La Bruyère. Qu'on lise, dans le chapitre de Quelques usages^ l'endroit où il parle des chanoines fainéants % on pourra se croire dans l'épopée burlesque de Boileau : a C'est entre eux tous, dit-il, à qui ne louera point Dieu, et à qui fera voir par un long usage qu'il n'est pas obligé de le faire : l'émulation de ne se point rendre aux offices divins ne sauroit être plus vive ni plus ardente. Les cloches sonnent dans une nuit tranquille; et leur mélodie, qui réveille les chantres et les enfans de chœur, endort les chanoines, les plonge dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux songes : ils se lèvent tard, et vont à l'église se faire payer d'avoir dormi, » N'est-ce pas tout un fragment du Lutrin en bonne prose ?Ce que Boileau avait écrit en 1684, La Bruyère le répète à sa manière six ans après ^. Il n'imite pas, il dit ce qu'il sait d'enfance ; comme Boileau, il fait sa critique par droit de bon voisinage. Dans le nombre de ces chanoines si bien vivant s'en trouvait un, l'abbé Dansse , dont l'appétit

1 Les Crtrac^ères. Edit. Ad. Dcstaillc LUS, t. I p. 171,

2 II n'en parla que dans la 5" iJdition, en i(î<jo.

était plus célèbre encore que celui des autres. Boileau en fait le chanoine Evrard, « d'abstinence incapable, » et La Bruyère en fait Gnathon, l'égoïste goulu « qui ne vit que pour soi, qui mange haut et avec grand bruit', » L'abbé Dansse était par alliance le parent de Boileau, puisque sa sœur, madame Dongois, était femme du neveu du satirique. Boileau ne l'en avait pas épargné davantage. Il l'avait vu si souvent à table * ! La Bruyère, pour qui ce n'était qu'un voisin , n'était donc pas à blâmer d'avoir à son tour flagellé ce glouton qu'on fustigeait si vertement en famille.

Au cloître Notre-Dame, qui était plus proche encore de la maison paternelle, se trouvaient d'autres originaux d'Eglise, aussi bons à observer, et qu'il ne peignit pas d'une touche moins fine. Il y revint plus tard pour les Mercuriales de Ménage, avec son patron Pont-Chartrain, dont, suivant Saint-Simon, l'un des châteaux en Espagne était d'avoir une petite maison au cloître, et c'est à ces retours vers le coin natal qu'il put bien voir ce

1 Edit. \Valckna;r, p. 433, 720.

' F. à ce sujet une lettre de J.-B. Rousseau à Brossette du 1 5 juillet 1 7 1 7, et la réponse de Brossette du i3 sept, suivant.

que sa malice d'enfant n'avait que pressenti : saisir au vif le ridicule cieviné saisissahle.

Les gens du monde venaient là s'essayer à la retraite; les gens de retraite s'en échappaient pour aller ailleurs se faire gens du monde.

Un de ces damerets de chapitre, qui savaient le mieux concilier les facilités de la vie mondaine et les sévérités de celle de l'Eglise, ajuster l'habit de galant avec l'habit ecclésiastique pour s-e faire del'un une coquetterie et de l'autre une gravité, était le pénitencier de Notre- Dame, M. Robert, ayant par son titre le droit spécial d'absoudre les cas réservés. Il eût pu maintes fois s'appliquer à lui-même cette grâce d'absolution, qui était son monopole. La fréquentation des gens au moins profanes, et des poètes aussi peu édifiants par leurs œuvres que par leur conduite, était son péché mignon.

La Fontaine était, de ces gens-là, celui qu'il voyait le plus; aussi s'en allait-on chantant sur l'air à la mode :

Robert le grand pénitencier

A toujours l'air fort altéré.

Mais il a La Fontaine

EIi bien!

Pour soulager sa peine.

Vous m'entende:^ bien '-

' Cluvisonnier Maurepas, t. XXV, p. 363.

La Bruyère le railla en meilleur style, quand il dit au chapitre Du Mérite personnel : « Un homme à la cour et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie, ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calote de même d'un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés, et le teint vermeil ; qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques; explique ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on voit Dieu; cela s'appelle un docteur. » La Bruyère ne le fut pas, A ce prix, eùt-il consenti à l'être ? Il fut plutôt le personnage tout contraire, dont le portrait vient à la suite comme opposition : « Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché, cOx' suite, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie est un homme docte. » Voilà ce que fut La Bruyère qui longtemps , en effet , resta- humblement enseveli dans son cabinet., qui pendant toute sa vie médita, chercha , consulta, confronta, lut, et enfin écrivit.

C'est à l'Oratoire que se fit son éducation. Lé P. Adry l'a dit le premier dans la Bibliothèque des écrivains de l'Oratoire ou Histoire littéraire de cette Congrégation^ à l'article La Bruyère '.

1 Cette curieuse indication a été donnée pour la première fois par M. Sainte-Beuve, La Bruyère et La Rochefoucauld. 1842, in- 12, p. 7. Voici textuellement ce que dit le P. Adry, dont le manuscrit, longtemps conservé aux Archives, est aujourd'hui à la Bibliothèque Impériale, /oHiis de l'Oratoire, n" 279, t. I, p. 23o: «Dans les mémoires particuliers qui se trouvent dans la Bibliothèque de l'Oratoire, on marque que ce célèbre auteur (La Bruyère) avoit été de l'Oratoire... ceci étoit écrit vers 1720, ou par le P. BoLigerel ou par le P. Lelong. » Ce P. Bougerel était ami de Marais qu'il allait voir souvent, comme l'indique la lettre inédite de celui-ci à Bouhier, du 7 janvier 1733. Ils durent parler de La Bruyère, mais Marais n'en resta pas moins assez ignorant sur son compte. Bayle, lui écrivant le 2 octobre 1698 {Œuvres, in-fol., t. IV, p. 768), le remercie de ce qu'il lui en a appris, et nous espérions par conséquent beaucoup trouver en découvrant la lettre dont celle-ci était le remerciement. Nous avons été fort déçu. La lettre de Marais, datée du 2 may 1698,

Quoiqu'il invoquât sur ce fait les Mémoires manuscrits du P. Bougerel et du P. Lelong, plusieurs en ont douté , à cause de l'absence du nom de La Bruyère sur la l'ste d'admission des novices. Ce n'est pas ce qui m'en ferait douter. Il n'y avait pas que l'Oratoire de Paris; celui de Juilly et bien d'autres existaient déjà. Pourquoi ne serait-ce pas dans une de ces maisons que La Bruyère aurait été novice?

A moins qu'on ne me prouve que son nom, vainement cherché sur les listes de Paris, est de même absent aussi sur celles des autres maisons du même ordre, je croirai ce qu'a dit le P. Adry de la première éducation de La Bruyère. Tout dans sa vie vientd'ailleurs confirmer cette donnée et en montrer les traces.

En mettant son fils à l'Oratoire, le père de

existe à la Bibliothèque, dans les manuscrits à\i fonds Bon/lier, sous le n° i38, p. 99-104. Nous l'avons lue avec la plus anxieuse espérance, et n'y avons rien trouvé d'intéressant sur notre homme. A la fin, Marais dit à Bayle : «Vous devez, monsieur, à cet illustre, à ce Montaigne mitigé un grain de cet encens exquis que les muses vous ont donné, pour le distribuer aux sçavans. » Bayle ne se trouva pas assez amplement renseigne. La Bruyère n'a pas d'article dans son Dictionnaire.

La Bruyère n'aurait fait que suivre l'exemple du fameux Senault, collègue de son père dans le gouvernement de la Ligue, dont le fils était supérieur de la Congrégation , à l'époque même où La Bruyère s'y serait trouvé comme novice.

C'était le refuge des débris de la Ligue. Ils y avaient porté, avec une grande ardeur de catholicisme, je ne sais cruelle indépendance dont la société moins libre des Jésuites ne se fût pas accommodée. Il existait entre les deux ordres communauté dans la foi, mais vif antagonisme pour le reste, même pour l'éducation des enfants et les choses à leur apprendre. Chez les Jésuites dominaient les études latines; à l'Oratoire comme à Port- Royal, les études grecques s'y mêlaient à part presque égale, et apportaient, avecAristote et Platon, un peu plus de cette philosophie et de ce libre penser dont s'effrayait la Société de Jésus.

Corneille^ qui fut élève des Jésuites, savait à peine le grec, et Bossuet ne l'apprit c^u'après être sorti de leurs mains ', tandis que Racine qui était de Port-Royal, et La Bruyère

1 Burigny, Vie de Bossuet. ijOt-, in- 12, p. 8.

qui était de l'Oratoire ', furent tout d'abord et sans avoir besoin d'une instruction supplémentaire, de fort bons grecs, comme on disait.

C'était presque un ridicule, surtout depuis le Vadius des Femmes savantes.

La Bruyère le portait gaiement. Se trouvant là avec Bossuet, Boileau, Racine, son ami Dacier et bien d'autres, il se savait en bonne compagnie, et se raillait des railleurs :

« Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires... Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est un grimaud , c'est un philosophe. Et, en effet, une fruitière d'Athènes, selon les apparences parloit grec, et, par cette raison étoit philosophe '.

1 Tréville aussi, dont il sera parlé, et qui s'était formé à l'Oratoire, était très-fort sur le grec. Corr. de Boilsau, édit. Laverdet, p. 543,

2 Ici La Bruyère revient à « la simple femme, de qui, avait-il dit dans sa notice, Théophraste achetoit des herbes au marché, et qui reconnut, à je ne sais quoi d'attique qui lui mc-nquoit... qu'il n'étoit pas Athénien. » 11 en fait cette fois une fruitière. Dans son discours sur 7'Aeo/'/n<J5fe, c'était une marchande d'herbes. La différence est petite, mais prouve que sur ce point, il n'était pas sûr de son fait. C'est lui en effet qui a le premier prêté un métier à cette bonne

« Les Bignon, les Lamoignon étoient de purs grimauds : qui en peut douter ? ils savoient le grec ', »

Page 1