‹ La Comédie de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

C'est vers l'étude des historiens que La Bruyère tourna son savoir. Lire Thucydide, Strabon et Polybe dans leur langue même, c'était les étudier de plus près, et pour ainsi dire chez eux; il s'en donna le plaisir.

Une lettre de lui, qui n'a pas encore été imprimée et que j'ai tenue dans mes mains

femme. « Malgré le silence des anciens, lit-on dans le Menagiana, t. I, p. 401, il a deviné que la vieille qui mortifia de la sorte Théophraste étoit une herbière. » Ménage admirait beaucoup la traduction de Théophraste par La Bruyère. « Elle montre, suivant lui, que son auteur entend parfaitement le grec. » Ce n'était pas tout à fait l'avis du dernier et du plus excellent traducteur des Caractères, Coray : « Sa traduction, dit-il de La Bruyère, n'est point l'expression fidèle des idées de Théophraste... Il l'a traduit, dit-il encore très-finement, comme Virgile aurait peutêtre traduit VIliade d'Homère, ou Cicéron les harangues de Démosthène. » Les Caractères de Théophraste. d'après un manuscrit du Vatican, traduc. nouv. par Coray, 1799, in-8", p. liv-lvi. F lit. Ad. Destailleurs, H, p. q3.

dernièrement chez le libraire de Londres qui la possède, nous a révélé le secret de ses plus chères études. 11 envoie à un religieux de ses amis, avec qui il est en communauté de savoir, des livres qui lui ont été demandés, et il dit : « Voicy Thucydide, mon R. P. Strabon et Polybe m'ont donné plus de mal à traduire que les précédents. » Cette lettre est sans date, et l'on ne sait s'il était alors maître d'histoire du fils de M. le Prince, ou s'il se préparait à l'être. En tOutcas, il s'y préparait bien.

Une autre de ces lettres déjà citée ',etqui, bien qu'imprimée, n'est pas moins inconnue, nous renseigne aussi par quelques points sur sa multiple curiosité en histoire.

Elle est écrite, nous l'avons dit, à G. Leti, près duquel sa place chez les Condé, comme historien professeur, l'a mis, dix ans avant les Caractères^ en assez grande réputation d'esprit et de savoir pour quenotre Italien croie bon de rechercher son amitié, son patronage (padrona7i:{a) et de lui faire confidence de ce qu'il prépare. La Bruvère rend confidence pour confidence. A ce que lui a dit Lèti sur sa prochaine Histoire de Philippe IL il répond

1 V, plus haut, p. 2 1.

par ce qu'il sait lui-même sur une histoire de François I" qu'un de ses amis a écrite, et dont le sujet, lui a-t-on appris, est aussi une des préoccupations. L'ami qui ne craindra pas d'aller ainsi sur les brisées de Leti n'est autre que Varillas. La Bruyère semble alors l'estimer beaucoup, mais il l'estimera moins plus tard, lorsqu'il le connaîtra mieux \ Il a, dit-il, écrit ce livre d'après des mémoires^ cf dont j'ai vu une grande partie dans la bibliothèque du président de Lamoignon ; mais on ne lui a pas permis de la rendre publique, parce que la vérité n'y était que peu favorable, et parce qu'on ne pouvait consentir à. voirce roi déclaré indigne du xilvtàe grand. » VJHistoire de François /<"■ par Varillas n'était pas encore publiée, en effet, lorsque La Bruyère écrivit cette lettre, et si elle le fut plus tard, ce ne put être qu'à l'étranger*. La lettre de La Bruyère, fort curieuse par

1 C'est lui qu'il appelle Dorilas « au style vain et puéril. » Edit. WalcknaCr, p. 17 3, 663.

2 L'autorité avait la main dans les travaux de \'arillas. Ainsi Golbert, en 1670, lui avait fait savoir que son dessein d'écrire l'histoire de l'Hérésie pouvait être dangereux. V. Corresp. administr. de Louis AVI'; t. IV, p. 572.

le fait qu'elle contient, ne l'est pas moins par sa forme et sa nature même.

C'est en italien qu'il a répondu à son correspondant italien, justifiant ainsi ce que son ami l'abbé Fleury devait dire à la louange de son savoir, dans la réponse à l'académicien qui lui succéda' : « Iln'étoit, dit-il, étranger à aucun genre de doctrine; il savoit les langues mortes et les vivantes^. » C'était un de ses principes d'éducation : « On ne peut guère, a-t-il dit, charger l'enfance de la connoissance de trop de langues ^ »

Entre autres doctrines que La Bruyère se rendit encore familières, se trouvait celle du droit. Plus d'un passage de son livre avait donné à penser qu'il en avait fait son étude '* ; en voyant avec quelle fière sympathie il parle de la profession d'avocat, on était aussi tenté de soupçonner qu'il n'en parlait si bien que parce que c'était sa profession. L'on n'en doute plus aujourd'hui. Dans les actes retrouvés aux archives de Caen et de Rouen

1 OpM5C. de l'abbé Fleury. 1780, in-S", t. III, p. i56. î Le non"ide//i3?z<iio2(;-g'qu'ildonneauP.Mainbourg ferait croire qu'il savait aussi l'anglais ou l'allemand. 3 Edit. Destailleurs, 11,48.

* Id., t. I, ?.S3; II, 182, 206.

par M. Eugène Châtel • et qui sont relatifs à la charge de La Bruyère comme trésorier de France, on voit qu'il prend partout le titre d'aduocat an Parlement. La fonction de trésorier de France ne lui fut qu'une sinécure, ainsi qu'on le verra plus loin. En fut-il de même pour sa profession d'avocat? Je ne le pense point ^. Ayant une place dans les finances, il traite assez mal les financiers, ce qui prouverait qu'il ne le fut lui-même que de nom, jamais de fait; avocat, au contraire, il n'a que des louanges pour son état.

Ce serait une preuve qu'il l'eut à cœur, et n'en récusa rien. « 11 se trouve, dit-il par exemple, un corps considérable, qui refuse d'être du second ordre, et à qui l'on conteste le premier. Il ne se rend pas néanmoins, il cherche au contraire par la gravité et par la dépense à

1 Etude chronolog. sur J. de La Bruyère, i8, 21.

2 Les passages de son livre, indiqués tout à l'heure, suffiraient à prouver qu'il ne s'en tint pas à la théorie du Droit et poussa jusqu'à la pratique. On y sent un parfum de dossier qu'ils n'exhaleraient pas sans cela et qui avait assez frappé l'auteur des Sentiments critiques sur les Caractères {?a.r\?,, 1701, in- 12), pour qu'il se crût en droit de reprocher à La Bruyère (p. 255), ses façons de parler << imitant le style du Palais. »

s'égaler à la magistrature, on ne lui cède qu'avec peine : on l'entend dire que la noblesse de son emploi, l'indépendance de sa profession, le talent de la parole et le mérite personnel balancent au moins le sac de mille francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son office. » Ici, nous avons La Bruyère en lutte avec soi-même, et prenapt parti contre ce qu'il a été Avocat d'une part, et de l'autre homme d'ofhce, ayant payé sa charge; il sacrifie l'homme d'ofiice à l'avocat, qui n'existe que par son mérite même. Mais quand il parle ainsi, en 1689', il est libre; il y a deux ans qu'il n'est plus qu'avocat. La vente de sa charge de trésorier lui a fait le désintéressement dont il avait besoin pour parler à l'aise des gens de finance. Il a attendu ce moment, et il use du franc-parler qu'il s'est acquis. Le fait est même à constater dès à présent, pour n'avoir plus à trop y revenir : La Bruyère ne publia son livre, où dès la première édition les hommes d'argent reçoivent tant d'atteintes, que lorsqu'il ne leur appartenait plus et n'avait conservé à leur égard que le droit de satire et de conseil qui naît de l'expérience.

1 Ce caractère est dans la 4' édition.

Ce droit, il l'avait pour tout, puisqu'il avait touché à tout.

La politique seule lui échappait, du moins pour la pratique ; mais là, vivre et regarder suffit. 11 ne faut que l'expérience de ce qu'on a vu pour avoir l'intelligence de ce qu'on voit, la prescience de ce qu'on verra.

La Bruyère naquit trois ans avant la Fronde, et son enfance n'eut, par conséquent, que des Mazarins pour Croquemitaines. Il s'en souvint toujours. La guerre civile, qu'heureusement il ne devait plus revoir, laissa dans son esprit d'enfant des souvenirs dont l'expérience du moraliste devait tirer profit.

Il se demanda, par exemple, lui dont l'enfance avait été si agitée par les troubles de la rue, comment tout était si bien rentré dans l'ordre que rien ne semblait plus devoir s'en écarter, et il écrivit cette pensée, devenue — M. Destailleurs le dit avec raison, — devenue si frappante pour nous par l'expérience des derniers temps : « Quand le peuple est en mouvement, on ne comprend pas

par où le calme peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par où le calme peut en sortir. »

Une première fois, en 1669, il comprit la futilité des causes qui peuvent troubler ce repos du peuple et le changer en fièvre furieuse. Jusqu'alors il n'avait pu qu'admirer sa patience devant toutes les mesures prises par Colbert pour diminuer les privilèges des métiers, affaiblir les franchises des corporations, et, par contre, augmenter les taxes et les impôts. Personne n'avait bougé, on ne disait mot, on obéissait. Mais voilà qu'un nouvel ordre du ministre survient, qui commande de diminuer l'envergure des auvents et l'ampleur des enseignes. Le peuple, qui s'était jusque-là tenu coi, s'éveille tout à coup, comme piqué au vif, crie au lieu de chanter, s'insurge, et fait craindre une émeute sérieuse. La Bruyère alors comprend la F" ronde, dont les causes imperceptibles lui échappaient encore. Il conçoit comment, l'heure arrivée, une simple goutte d'eau peut faire déborder le vase rempli de fiel, et il écrit : « Quand on veut changer et innover dans une république, c'est moins les choses que le temps que l'on considère. Il y a des conjonctures où l'on sent

bien que l'on ne sauroit trop attenter contre le peuple, et il y en a d'autres où il est clair qu'on ne sauroit trop le ménager. Vous pouvez aujourd'hui ôterà cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges, mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. » Quand La Bruyère écrivit ce passage dans sa quatrième édition ', c'est-à-dire en 1689, il y avait tout juste vingt ans que la réforme des enseignes, dont il parle, avait été ordonnée par M. de La Reynie^. On voit par là que notre homme n'avait rien oublié des événements, petits ou grands, qui l'avaient frappé dans sa jeunesse, et qu'il savait s'en souvenir à propos. Peut-être est-ce d'après une note prise alors qu'il fit ce caractère^ ou peut-être encore l'écrivit-il sur le moment même. Cela ferait remonter bien haut dans sa vie les commencements de son livre, mais plusieurs autres endroits attestent qu'il y prit place en effet et la préoccupa de bonne heure. Le trait du jeune homme se trouve en maint passage, sous le coup de crayon de l'observateur, avec les retouches de l'âge mûr.

1 Edit. Ad. Destailleurs, t. Il, p. 2.

J Ga:;ettc rimcc de Robinet, 2 nov. 1669.

Il y a des tableaux, tels que celui de l'heureuse médiocrité de la vie bourgeoise *, où l'on sent comme une esquisse, faite surplace par La Bruyère au foyer de sa famille qui lui avait offert sans doute les douces joies de cette existence.

On y découvre même la trace de ses plaisirs d'esprit, du temps qu'il était jeune homme.

Il aimait le théâtre, et, si son éducation sérieuse ne l'en eût détourné, il aurait pu, de ce côté, passer du goût simple à la pratique active, et devenir à la scène un auteur de comédies, aussi facilement qu'il fut dans son livre un comique profond, égal à Molière, et parfois supérieur, suivant Vauvenargues-.

Nous parlerons plus loin de ce génie de la comédie, qu'il n'exerça qu'en moraliste. Il n'est question ici que de ses fréquentations de jeunesse au théâtre, et des premières impressions qu'il y ressentit.

UCEdijpe de Corneille fut une des premières pièces qu'il put voirdans sa nouveauté. Il avait quinze ans à peu près quand on la donna, et comme il était à l'àse où l'on se

' Œuvres. Edit. Gilbert, t. I, p. 237.

souvient de tout, il n'oublia jamais l'effet qu'elle avait produit sur son esprit. Il en prit note dès sa première édition : ayant à parler de Corneille et à le comparer avec Racine, c'est cette pièce qu'il cita', de préférence à d' autres, qu'il eût fallu préférer.

Les souvenirs du jeune homme , et l'espèce d'accord existant entre ses études les plus chères et le sujet de cette tragédie, empruntée aux Grecs, chose rare pour Corneille, l'avaient emporté sur les exigences de son goût plus mûri. L'on s'en étonna, et il comprit que l'on pût s'étonner. Il n'effaça pourtant pas Œdipe de la page où il l'avait loué, c'eût été trop se repentir. Il réserva pour son discours de réception ce qu'il avait à dire sur ce point, comme palinodie , et le fit en une phrase. «Quelques vieillards, dit-il, se mettant du nombre quoiqu'il ne le fût pas, n'aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse ^ » C'était court, mais d'autant plus vif. Fontenelle le neveu ne pardonna jamais ce trait contre une des pièces de son oncle qu'il était pourtant le plus pcr-

' T. II, p. 267.

mis de sacrifier; lui et ses amis ne virent là qu'une raillerie déguisée. Leur lutte, déjà commencée, contre La Bruyère et tout le parti de Racine en devint plus envenimée '.

Un caractère^ dont les souvenirs d'un temps qui était bien antérieur à son livre lui avaient aussi fourni les traits, ne lui attira pas d'affaire aussi fâcheuse. Loin de là, son plus grand succès en est peut-être venu.

Ce caractère est celui de Ménalque,le distrait. On sait que M. de Brancas lui servit de type. Il l'a si bien peint, qu'il dut certainement faire au moins son esquisse d'après nature. Or, quand la première édition des Caractères parut, en 1687,11 y avait septans déjà que Brancas était mort. C'était assez pour qu'il n'eût pas l'air, en lançant le portrait, d'insulter au deuil d'une famille. Il ne l'osa cependant pas. Onze ans lui semblèrent nécessaires entre la disparition du type et l'apparition du portrait qui devait le ressusciter.

Le caractère de Ménalque ne parut qu'en

1 Trublet, Mémoires sur Fontenelle, p. 223-224. Nous verrons qu'il y eut d'autres causes à l'antagonisme de La Bruyère et du parti de Fontenelle, le ^^vû normand àc l'Académie.

1 69 1 , dans la sixième édition. On s'en amusa, tout en le trouvant trop exagéré. On ne voyait pas que cette exagération même était un ménagement, et que La Bruyère l'avait faite à plaisir, pour mettre le portrait hors de la vraisemblance et empêcher ainsi l'application trop directe ^

Ce fut souvent son procédé; par cette façon d'égarer la ressemblance, en l'exagérant, il sut créer un genre jusqu'alors inconnu chez nous et qui n'avait encore de nom que dans la langue des artistes d'Italie : « Ces sortes de traits, dit Fontenelle% sont de l'espèce de ce qu'on appelle en Italie Caricature. Ils sont extrêmement outrés, poussés beaucoup au delà du vrai; mais conduits avec un certain art, ils font leur effet. »

Si l'on cherche quelques autres traces des souvenirs delà jeunesse de La Bruyère dans son livre, on n'a pas besoin de s'enquérir longtemps pour les y trouver. Plus d'une particularité les décèle : Ici un détail de toilette

' Apologie de M., de La Bruyère. 1701, in-12, p. 249.

» Préface de son recueil de tragédies et de comédies.

qui était à la mode quand il fît l'observation, mais qui avait vieilli quand l'observation fut publiée; ailleurs, le titre d'un livre, connu le Jour où La Bruyère écrivit qu'il était célèbre, mais oublié depuis longtemps lorsque, d'après la note prise, ses Caractères le remirent en vue. En 1 687, date de la première édition, on ne portait plus, depuis des années, de chausses à aiguillettes et de pourpoint à ailerons. Eh bien ! c'est le costume de l'homme à la mode, dans les Caractères^,

Qui lisait Bergerac et Lesclache en 1687? Personne. Il ne donna pourtant pas d'autre lecture au Narcisse de sa première édition*. Le caractère sans doute avait été fait par lui dans un temps où ces livres avaient de la réputation et des lecteurs, et il avait cru inutile d'y rien changer quand lecteurs et réputations avaient disparu.

Bergerac, à qui il prit plus d'un trait que lui reprit Swift, était un des hommes qu'il devait aimer à citer. Quant à Lesclache, dont la Philosophie expliquée en tables avait fait grand bruit du temps qu'il s'apprêtait lui-

1 T. II, p.

même à devenir philosophe', il ne pouvait croire, l'ayant sans doute eu pour maître, que personne ne voulût plus de ses leçons. Ne croit-on pas toujours célèbre celui que l'on a cru grand homme, lorsqu'on était enfant? Or, Lesclache avait été un grand philosophe pour La Bruyère lorsqu'il épelait la philosophie dans son livre, ou bien lorsque, tout jeune encore, on le menait à ses conférences de la rue Quincampoix,qui furent longtemps si bien achalandées ^.

Il était passé plus tard à une philosophie plus sérieuse. Descartes était devenu son maître. Sa doctrine le lui avait rendu cher; les persécutions le lui firent encore plus aimer. C'est le fait des esprits indépendants, comme l'était La Bruyère. Ils ne partagent pas toujours la révolte; mais ils aiment le révolté. Descartes passait pour tel, et sa doctrine était traitée en conséquence. Les Jésuites, parmi lesquels La Bruyère eut des amis, sans cesser d'être l'ennemi de leur société, avaient tenté de faire condamner par le

' L'abbé Bordclon, Le Livre à la mode , p. SS-Sy,

2 Journal de d'Ormesson. In-4°, t. I, p. 145. —

Historiettes do. Tallemant. Edit. in-ii, t. II, p. 6-8,

Parlement la philosophie cartésienne», et, à défaut de l'arrêt qu'ils n'avaient pu obtenir, s'étaient donné le profit d'une condamnation moins éclatante, mais tout aussi efficace : le roi, par leurs instances , avait de luimême défendu l'enseignement du Cartésianisme.

On ne continua pas moins de le professer. En 1 685, on en faisait des leçons publiques à Orléans; le roi l'apprit, et aussitôt un ordre vint de M. de Seignelay d'avoir à faire taire cette philosophie factieuse*. La Bruyère ne rompit pas avec elle pour cela. On le vit bien deux ans après dans sa première édition, où Descartes, sur lequel il devait revenir plus d'une fois avec éloge, est déjà très-favorablement traité^. Peut-être ce qu'il en dit fut-il écrit au moment même où M. de Seignelay lançait son ordre. Il est, en effet, certain qu'une partie de son livre fut faite en i685.

» M. Berriat Saint-Prix lut à ce sujet un curieux Mémoire à l'Académie des sciences morales et politiques, en février 1842.

^ Correspond, administr. de Louis XIV. T, IV, p. 608.

* T. II, p. 104. — Une partie du ch. des Esprits forts est inspirée par la 3' méditation de Descartes.

Quand il dit en un passage célèbre : « Il y a quarante ans que je n'étois point, etc.,'» soyez sûr qu'il est exact pour le chiffre, et que peut-être ce qu'il écrit là n'est que pour célébrer l'approche réelle de sa quarantaine. Or, c'est en i685 qu'il l'atteignit.

Il écrivait ainsi au Jour le jour, suivant la philosophie de l'heure présente : tantôt en revenant sur lui-même et sur ses souvenirs; tantôt en réfléchissant sur ce qu'il voyait passer. Où d'autres ne faisaient que regarder, lui il observait, et ce qu'il a vu nous porte encore profit. En 1686, il y avait une ambassade de Siamois qui avait fait à Paris aussi bien qu'à Versailles émeute de badauderie. Il la vit comme tout le monde, mais avec des yeux que tout le monde n'avait pas, et ce qu'il écrivit au retour porte encore le rayon de son coup d'oeil de philosophe ^. On pourrait dire à un jour près quand il mit dans son livre, qui ne parut qu'environ deux ans plus tard, ce qu'il a dit des Siamois.

1 T. II, p. 224-225.

2 Ibid., p. 57.

C'est d'une mansarde qu'était d'abord descendu La Bruyère pour observer tout cela, de plain-pied, dans la rue, car il n'était pas pourvu d'une grande aisance. Bien que son père fût « noble homme » et contrôleur des rentes, il n'était, lui, que bien chétif rentier. Avant d'aller habiter l'hôtel de Condé, comme professeur d'histoire de M. le Duc, il était logé pauvrement.

Il ne s'en plaignait pas) l'indépendance lui assaisonnait et lui dorait la médiocrité. Les envieux s'avisèrent seuls d'y trouver à redire, quand la fortune du livre leur eût donné prise contre la vie de l'homme, qui pourtant était resté modeste.

L'un d'eux, le faux Vigneul-Marville, c'està-dire le chartreux Bonaventure d'Argonne, trouva plaisent de se moquer de cette honnête misère, et ne la rendit que plus respectable.

La Bruyère, comparant l'accès facile de son réduit philosophique avec les embarras qui obstruaient le seuil des importants, des parvenus, avait écrit ces quelques phrases où s'épanche si bien son bonheur nourri et bercé

par l'étude : « Venez dans la solitude de mon cabinet, le philosophe est accessible, Je ne vous remettrai point à un autre jour : vous me trouverez sur les livres de Platon, qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction d'avec le corps; ou la plume à la main, pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter. J'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche par la connoissance de la vérité à régler mon esprit et devenir meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez! que voulez-vous que je fasse pour vous? faut-il quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette ligne qui est commencée ? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile ' ! »

Le moine jaloux, qui sans doute avait traîné ses sandales jusqu'à ces hauteurs, sans y pouvoir rien prendre de la sérénité qu'y faisait planer l'esprit tranquillement studieux et

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