‹ La Comédie de J. de La Bruyère (volume 2)Chapitre 7 sur 8 · DJ · texte numérisé non relu

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il? Je vous l'ai déjà dit, il me parle du sien.» Je ne sais à qui La Bruyère a fait allusion dans ce passage \ mais, malgré moi, quand j'y reviens, je pense à Boileau et à la première lecture qu'il lui fit des Caractères.

Il y eut toujours un peu du pédant chez Boileau, de « Thomme de collège, « pour l'appeler du nom plus poli que lui donnait La Fontaine'-; c'est pour cela que notre philosophe sans gène devait lui déplaire.

La Bruyère se fit tort auprès de bien d'autres par cette indépendance de toute pédanterie, et par les allures dégagées qui en sont la conséquence naturelle.

J'ignore s'il pouvait y avoir en son temps un milieu pour lui entre la tenue de professeur et l'air de l'homme de Cour,entre la gravité doctorale et la façon plus mondaine de l'homme d'esprit; en tout cas, si ce milieu était possible, il ne sut pas le prendre. Dès

1 Edit. Destailleur, t. I, p. \3q.

* Œuvres, éd'it. Walcknair, gr. in-'S", p. 5c)a.

lors , le véritable aplomb de l'homme accepté lui fit défaut. Il n'eut pas cette pondération des bonnes manières, cet équilibre irréprochable qui vous fait tenir et marcher droit entre toutes les complications du savoir-vivre , bien autrement savantes et impérieuses en ce temps-là que dans le nôtre.

Une fois chez des gens où il pouvait se croire libre, il se livrait, et, comme il arrive pour tous ceux à qui des habitudes trop solitaires ont fait désapprendre la vraie mesure de l'esprit en ses abandons, il se livrait trop. Peu à peu, en homme qui d'ordinaire pense plus qu'il ne parle, il se grisait de sa propre parole, de son esprit ce en libre pratique. » Comme toute ivresse , alors , celle-là lui faisait faire des faux pas, même des chutes, et l'on se moquait de lui.

Le mot paraît dur. Vous allez voir qu'il n'est que vrai. La Bruyère, tant qu'il fut chez les Condé , eut à souffrir de ce qu'il appelait « l'extrême pente des grands à rire aux dépens d'autrui '. »

Bouhier, dont la Correspondance nous a

• Edit. Destailleur, t. I, p. 342,

déjà été plus d'une fois utile, avait, lui-même nous l'a dit % beaucoup vu La Bruyère à Paris, lors du premier voyage qu'il y avait fait tout jeune homme encore, de 1691 à 1692. Se défiant toutefois de ses impressions de jeunesse sur un pareil homme, qui, pour être apprécié, ne demandait pas moins que la pleine maturité du jugement; ne croyant pas le connaître parce qu'à vingt ans il l'avait connu, mais désirant d'autant plus, il est vrai, qu'on le renseignât tout à fait sur son compte; il prit le parti d'écrire à l'un de ceux qu'une longue familiarité chez M. le Prince avait mis le mieux à même de lui dire ce qu'il voulait apprendre : c'est Valincourt.

La lettre de Bouhier, que nous n'avons pas, devait être de 1725 ; la réponse de Valincourt porte, en effet, la date du 3i octobre de cette année-là-. Il y avait juste trente-quatre ans que Bouhier avait vu La Bruyère. Le temps, comme on voit, n'avait pas affaibli sa curiosité.

Il demandait d'abord si M. le Prince n'a-

1 V. plus haut, p. 8.

- Cor. inéd.du Président Bouhier, t. XII, p. 3oq.

viiit pas été pour quelque chose dans la composition des Caractères. Valincourt lui répondit négativement par un passage que vous avez lu plus haut'. Bouhier s'inquiétait ensuite de l'homme même, de ses façons d'être, de l'opinion qu'on avait de lui et de ses manières.

On va lire la réponse très -curieuse et surtout fort inattendue qui lui fut faite.

Pour la bien comprendre, je dirai même pour ne pas s'en effaroucher, il faut se souvenir que l'académicien qui va parler était d'un genre d'esprit assez semblable à celui de Boileau son ami, et, par conséquent, très-différent de celui de La Bruyère; haut guindé sur le savoir-vivre, \'olontiers pédant^ grand liseur des auteurs anciens, se plaisant à le faire voir, au point qu'il pourrait bien avoir posé dans les Caractères pour celui tVIIérille^; enfin, grand citateur^, ainsi que sa letfe va du reste nous le prouver :

« La Bruyère, dit-il, pensoit profondément

1 P.gi-92.

2 Kdit. Destailleur, t. II, p. ii3.

3 Phélypeaux, dans une lettre du lôjuin iGqS, publiée par Depping, lui reproche ce travers, Bulletin du Comité historique, t. I, p. 38.

et plaisamment; deux choses qui se trouvent rarement ensemble. Il avoit non-seulement l'air de Vulteius \ mais celui de Vcspasien (faciem nitentis) -, et toutes les fois qu'on le voyoit on estoit tenté de lui dire :

« Utere lactiicisct mo'Ubus...^

« C'estoit un bonhomme dans le fonds , mais que la crainte de paruitre pédant avoit jeté dans un autre ridicule opposé^ qu'on ne sauroit définir, en sorte que pendant tout le temps qu'il a passé chez M. le Duc, où il est mort, on s'y est toujours moqué de luy. »

Qu'en dites-vous? N'avais-je pas bien fait

1 Duras, ait, Viiltei, nhnis attcntusquc videris Esse mi lu

(Horace, lib. I, Eyist. VU, adjiii.)

2 » Vespasien avait la figure comme celle d'un homme qui fait un effort. » (Suétone, Vcspasien, ch.XXX.) L'un des aiweurs delà. Ménippée, P. Pithou, avait aus?,\ faciem nitentis. (Scaligerana, p. iS8.)

s Utere lactucis et mollibus, utere malvis :

Nec faciem diiram, Phœbe, cacantis liâtes. {Martial, lib. III, épigr.-Hg.) «. Mange des laitues, prends d.s émollicnts, bois de la mauve, etc. »

de prévenir qu'on serait surpris, presque scandalisé !

Dans ce que Valincourt nous a d'abord appris, nous avofi:-.- .s'iï-, doute, reconnu La Bruyère; chaque trait s'est naturellement venu fondre dans la phvsionomie que nous nous faisions de lui; nous l'avons revu comme nous étions habitués à le voir : « brave homme au fond, » ses ennemis en convenaient eux-mêmes ', faisant des satires en ne croyant faire que des portraits^; « sans rien de pédant, » nous le savions déjà par Saint- Simon ^; curieux à l'excès, et comme le Vulteius d'Horace poussant jusqu'à la dureté l'attention du regard ; toujours en travail aussi, toujours faisant effort comme le Vespasien de Suétone; car une pensée est sans cesse en gestation chez lui^ et s'il ne crée pas les idées, il crée la forme et façonne le

1 (• M. La Bruyère, il faut le déclarer, et cet aveu ne me coûte aucunement, » ditïsLutiur des Senti}ne)its critiques, p. 38 3, « avoit un fond et des sentiments d'honnête homme. .. »

2 Le même auteur dit encore, p. 386 : « S'il lui est échappé quelques petites indiscrétions, son esprit l'a trompé, il a cru parler sans coaséquences son cœur n'y a point eu de part. »

3 Edit. Hachette, in-i2. t. I, p. 200.

moule ' : voilà le La Bruyère que nous nous représentions, et que nous avons vu sans surprise se refléter sur le premier côté de l'esquisse de Valincout'

Mais dans le reste, comment nous décider à le reconnaître ? Quels soni ces écarts où il se jette pour éviter de paraître pédant ? Quel est ce ridicule qu'il se donne pour échapper à l'autre, et qui fait qu'on se moque de lui? Une seconde confidence venue du même coin, et dont j'ai le premier retrouvé la trace ", va, je crois, nous aider à le savoir.

Par cette révélation, qui vaut pour le moins celle de Valincourt, qu'elle complète, on verra que La Bruyère, lorsqu'il sortait du sérieux, ne se ménageait pas dans son contraire; que le comique, dont il sentait si promptement l'éveil, pouvait s'émanciper en lui jusqu'au bouffon, et qu'il s'égarait alors assez loin au delà de ce délicat, de ce contenu dont il a fait, à juste titre, le suprême de la politesse et du bon ton. 11 suivait la loi commune

1 L'auteur des Scnthnents critiques, p. 5^, reconnaît qu'il avait l'esprit juste et rimai^ination noble. « Mais, ajoutc-t-il, l'expression lui coûtoit. »

* V. la. Revue française du 10 janvier 1857.

et prouvait ainsi qu'en toute chose l'axiome sur l'avare en dépense est d'une justesse parfaite. Qui sait^ d'ailleurs? Les accès de gaieté sont parfois, pour les gens sérieux, des moyens d'échapper ; et pour les indépendants^ des ressources d'indépendance.

Cette fois, c'est Galand qui va faire parler pour nous son Journal longtemps inédit ' ;

« Mercredi 12 septembre 17 14. — M. Fougères, oflicier de la maison de Condé depuis plus de trente ans, disoit que M. de La Bruyère n'étoit pas un homme de conversation, et qu'il lui prenoit des saillies de danser et de chanter, mais fort désagréablement. »

Voilà bien, si je ne me trompe, la phrase de Valincourt expliquée et justifiée. Après ce qu'il a dit toutefois, après ce que vient d'ajouter M. Fougères, dont le propos, sans la confirmation du sien, ne pourrait sembler, à première vue, qu'une sorte de commérage envieux, comme il devait tant s'en faire dans la domesticité des Condé, où La Bruyère, qui la dominait de son esprit, n'était pas, je crois, fort aimé; un troisième témoignage

1 II a été publié pour la première fois dans la Nouvelle Revue Ency dopé -ii.^uc. V. le n" de mai 1847,

112 sera pas inutile comme opinion décisive, comme jugement sans appel.

Il nous viendra d'un homme dont l'amitié avec notre philosophe nous est déjà connue , de Phélypeaux, fils de Pontchartrain, protecteur de La Bruyère. Parles lettres de lui que nous allons citer, il sera évident que les airs de gaieté bouffonne, les crises d'extravagance auxquels La Bruyère s'abandonnait dans le monde, avaient des contre-coups de folie plaisante jusqu'en sa correspondance, et que l'écrivain, dans le déshabillé d'une lettre familière, se permettait les mêmes « saillies » que l'homme du monde au milieu d'amis qui ne le gênaient pas. Il y avait en lui, même la plume à la main, de l'Heraclite et du Démocrite, du philosophe morose et du philosophe gai. Son livre entier, sauf en quelques parties, où le rire éclate, malgré lui, sous la caricature qui le provoquera chez les autres, son livre est d'Heraclite '; mais ses lettres, à en juger du

1 V. plus haut, p. 220-22 1.

2 Les Caractères passaient en central pour un livre de mauvaise humeur, sans compter comme ouvrage sérieux. V. La Bizardière, Caractères des

moins d'après celles auxquelles répondait Phélypeaux, ses lettres étaient de Démocri te.

« Si vous faites encore plusieurs voyages à Chantilly^ lui écrit Phélypeaux le 5 juillet 1694, je ne doute pas qu'il soit un an, on ne vous mène haranguer aux Petites-Maisons; ce seroit une fin assez bizarre pour le Théophraste de ce siècle. »

Tout est significatif dans cette curieuse phrase : d'abord le mot haranguer, qui fait allusion au discours que La Bruyère avait prononcé tout juste un an auparavant pour sa réception, et qui, par son indépendance de toute tradition académique, comme allure et comme style, avait provoqué un scandale dont le bruit durait encore.

L'absence du sérieux dogmatique en usage pour ces sortes d'exercices oratoires, avait partout été remarqué'. Ce n'avait été, pour le vieux parti académique, qu'un discours de mauvais plaisant, digne tout au plus du railleur expulsé quelques années auparavant, et dont le nom avait été répété, dans les chan-

Aiiteurs anciens et modernes, 1704, in-12, p. iSj. ' V. plus haut, pages 86 et 248, notes.

sons encore en cours, comme un reproche pour celui qui semblait l'imiter.

On chantait ':

Les quarante beaux esprits

Sont tombés dans le mépris :

Ils n'avoient plus Furetière;

Ils ont pris La Bruyère,

ou bien encore :

L'Académie a reçu La Bruyère; Elle pourra s'en repentir :

Toutefois il est bon que pour nous divertir Elle ait toujours un Furetière.

On peut juger par là de la réputation peu sérieuse que son livre, devenu si sérieux pour nous, avait faite à l'auteur des Caractères, et comprendre aussi pourquoi, à propos d'une lettre qui ne serait que gaie aujourd'hui, mais qui sembla folle en ce temps gourmé, Phélypeaux crut devoir faire allusion au Discours qui avait confirmé pour La Bruyère cette réputation d'homme plaisant.

Un autre point à remarquer dans la réponse de Phélypeaux, c'est ce qu'il dit de

' Chansonnier Maurcpas, t. VII, p. 437.

Chantilly, d'où La Bruyère lui a écrit la lettre qu'il accuse d'extravagance.

C'était un lieu de plaisir et de fête, où, pour être dans le ton, il fallait se faire,, bon gré mal gré, d'humeur joyeuse. La Bruyère s'y conformait de son mieux, mais en homme à qui l'habitude manque, il allait au delà. De la gaieté, exigée par l'usage du lieu, il tombait dans ce qui en est l'excès. Faute de cette mesure et de cette tenue, qui furent toujours le point important pour l'esprit des cours, grandes ou petites, comme le fut Chantilly, on le voyait s'égarer dans ces façons trop dégagées qui le faisaient tourner en ridicule, Valincourt et M. Fougères nous l'ont dit; s'émanciper trop par lettres folles, comme celle qui lui a valu la réponse de Phélypcaux, ou, pour le moins, y manquer de l'expression juste , comme il lui arriva certain jour avec Bussy-Rabutin.

Il ne fallaitqu'un mot pour faire voir alors l'absence de tact; dans la circonstance dont je parle, La Bruyère eut ce mot-là, que jamais homme sachant le monde ne se fût permis, et qui fut d'ailleurs fort bien relevé par Bussy, vrai gentilhomme^ lui du moins.

chez qui le mépris de la Cour venait de la science profonde qu'il en avait ', compliquée du dépit de n'y plus être.

A l'époque de la première candidature de La Bruyère à l'Académie, en 1 69 i , Bussy l'avait soutenu. Il avait fait le voyage de Paris tout exprés pour lui donner sa voix. C'est Tune des sept qu'il obtint alors ^. Soit modestie, soit défiance p^ur la sincérité des hommages qu'on pouvait lui rendre, — carie soupçon en toutes choses résulte nécessairement d'une observation aussi tendue que l'était la sienne, — La Bruyère s'imagina que le vote de Bussy lui avait été accordé, non comme à l'auteur des Caractères, mais comme au domestique de M. le Prince. Sa lettre de remerciement le fit sentir, avec la franchise qui ne fut jamais d'aucune Cour :

« Les Altesses à qui je suis, écrivit-il à Bussy *, seront informées de ce que vous avez fait pour moi. Monsieur. »

1 V, sa lettre à madame de Scvigné, du 2 3 mari

2 Correspondance de Bussy, édit. Lud. Lalanne, t. VI, p. 5i5. Lettre de La Bruyère à Bussy, du 9 de'cembre 1691.

3 ld.,ibid.

Bussy^ qui ne voulait pas avoir l'air d'un courtisan en quête de la faveur d'une Altesse, quand il n'avait travaillé que pour un homme d'esprit, lui re'pondit, comme il convenait, en homme soucieux que son vote fût estimé à sa vraie valeur, et ayant pour cela des droits, puisqu'il avait été des premiers à connaître le livre de La Bruyère et à l'applaudir ».

« Les voix que vous avez eues, lui dit-il dans sa réponse % n'ont regardé que vous.

1 Dès le lo mars 1688, c'est-à-dire peu de temps après leur apparition, Bussy, venant de lire les Carac tères, e'crivait au marquis de Termes, qui lui avait procuré cette bonne fortune : « Ce ne sont point des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés; il a travaillé d'après nature, et il n'y a pas une décision sur laquelle il n'ait eu quelqu'un en vue. » Après avoir donné ainsi raison à ce que nous avons dit plus haut, p. 162, sur les clés des Caractères, Bussy ajoute : « Ce que je viens de vous dire m'engage à vous demander la connoissance de M. de La Bruyère. Quoique tous ceux qui écrivent bien ne soient pas toujours de fort honnêtes gens, celui-ci me paroit avoir dans l'esprit un tour qui m'en donne bonne opinion, et qui me fait souhaiter de le connoître, » Corresp. de Bussy, édit. Lud. Lalanne, t. VI, p. 122-123.

2 Id., p. 5i6. Lettre de Bussy du 16 décembre

Vous avez un mérite qui pourrait se passer de la protection des Altesses, et, — ajoute-t-il avec une allusion à des candidatures moins dignes que l'influence des Condé avait fait réussir à l'Académie, — la protection de ces Altesses pourroit bien, à mon avis, faire recevoir l'homme du monde le moins recommandable. Jugez combien vous auriez para avec elleSj et avec vous-même, si vous les aviez employées. Pour moi, je vous trouve digne de l'estime de tout le monde, et c'est aussi sur ce pied-là que je suis votre ami sincère. »

C'est là le véritable ton de l'homme de Cour spirituel, chez qui l'esprit aide à la politesse et atténue la franchise sans rien ôter à la malice. Chez La Bruyère, qui en avait tant d'autres, cette qualité de tact n'existait pas. Aussi, je l'ai dit, n'écrivait-il guère, comme s'il avait eu conscience qu'une lettre du genre de celle que je viens de citer pourrait le livrer , pourrait le trahir. C'est ce qu'elle a fait.

Quoi qu'il ait dit ailleurs contre les grands, on a vu ici que la vanité « d'être à des Altesses )) ne l'avait pas trouvé trop insensible. Nous savions déjà, par l'indiscrétion du jeune

Bouhier ', que l'envie de leur plaire et le dépit d'y réussir moins que d'autres étaient assez vifs chez lui; nous allons apprendre maintenant que sa philosophie ne le mettait pas davantage en garde contre l'enivrement des honneurs que son esprit pouvait lui faire rendre chez ces Altesses, et que s'il avait pu dire^ : « Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr, » il avait pu aussi ajouter très-vite, en résumant ce que dit le Sosie de Molière ' ; « Mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. »

De cela, que conclure ? Cette vérité tout humaine : on participe presque toujours à ce qu'on reprend chez les autres; on ne critique chez autrui que pour se dispenser de critiquer en soi, et Alceste a eu raison de dire :

Qzie c'est à tort que sages on Jious n':>tnme,

Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme!

1 V. plus haut, p. 237.

2 Edit. Destailleur, t. I, p. 33j.

3 Et la moindre faveur d'un regard caressant

Nous rengage que de plus belle.

{Amphitryon, act. I, se. i.)

C'est encore à une lettre de Phélypeaux que nous devons de connaître quelque chose des honneurs rendus à La Bruyère chez les Condé, après sa réception à l'Académie, et de savoir aussi en quelle satisfaction mal déguisée ils jetaient notre sage.

Cette lettre est du même temps que l'autre, à un mois de distance. La Bruyère est toujours à Chantilly ; pour ne pas faire disparate par trop de sérieux avec le ton des fêtes qui s'y donnent, il a laissé sa gravité à Paris j il est à l'avenant du reste, et il continue à faire des folies, du moins par lettres, si j'en juge encore par la réponse de Phélypeaux :

« Si, par hasard, lui écrit-il le 28 août, vous avez. Monsieur, quelqu'un de vos amis qui vous connoisse assez peu pour vous croire sage, je vous prie de me le marquer par nom et par surnom, afin que je le détrompe à ne pouvoir douter un moment du contraire, je n'aurois pour cela qu'à lui montrer vos lettres; si, après cela, il ne demeure pas d'accord que vous êtes un des moins sensés de l'Académie françoise, il faudra qu'il le soit aussi peu que vous.

« Je n'ai pu encore bien discerner si c'est

la qualité d'académicien ou les honneurs que vous recepei à Chantilly qui vous ont fait tourner la cervelle.

« Qiioi qu'il en soit, je vous assure que c'est dommage, car vous étiez un fort joli garçon qui donniez beaucoup d'espérances. Si j'arrive devant (avant) vous à Paris, je ne manqueray pas de vous faire préparer une petite chambre bien commode à l'Académie du faubourg Saint-Germain \ J'auray bien soin qu'elle soit séparée des autres, affin que vous n'ayez communication qu'avec vos amis particuliers, et que les Parisiens, naturellement curieux, ne soient pas tesmoins du malheur qui vous est arrivé. En attendant vou^ pouvez penser, faire et écrire autant d'extravagances que vous voudrez : elles ne feront que me réjouir; car les fclies, quand elles sont aussi agréables que les vôtres, divertissent toujours et délassent du grand travail dont je suis accablé ^. »

1 Les Petites-Maisons.

2 II faisait un; tournée dans les ports du royaume et y était reçu en fils de France. V. une note de Saint- Simon sur un passage de Dangcau, du 26 juillet lôgS.

Il serait bien intéressant de pouvoir lire les lettres de La Bruyère qui ont laissé dans l'esprit de Phéiypeaux une impression si peu attendue. Nous n'y trouverions pas, sans doute, le penseur qui écrivit les cliapitres les plus profonds du livre des Caractères, mais nous pourrions y surprendre le caricaturiste spirituel qui en chargea quelques portraits, tels que celui de Ménalqiie, par exemple, qui fut pour cette grave comédie ce que la parade est pour certains théâtres. Nous y ferions aussi plus intime connaissance avec l'ami de ce fou de Santeul, avec l'homme qui s'oubliait en ces ce saillies » de chant et de danse que l'officier de la maison de Condé lui reprochait tout à l'heure. De même alors que le secret de l'homme, celui de son style aux allures parfois si vives et si comiquement émancipées nous serait mieux connu.

Il fut le premier de son temps qui eut ce style animé, scénique, sans rien de théâtral, toujours en mouvement, et qui semble

étrange de la part d'un homme « peu parleur, » comme nous l'a dit Ménage, aussi vif dans la phrase écrite qu'il aurait pu l'être dans la phrase parlée. C'est à La Bruyère, 0 qui n'étoit pas un homme de conversation, » s'il fallait en croire M. Fougères, que serait due ainsi la première invasion du style de la conversation dans les livres. Il en eut la vivacité, mais non l'abondance diffuse. Entraînant comme l'homme qui parle bien, il fut concis comme doit l'être celui qui sait bien écrire.

On ne tarda pas à l'imiter, et les critiques dès lors ne se firent pas non plus attendre. On prétendit, chez les puristes, que cette animation trop concise du style nuisait à sa dignité, que sans le long vêtement de la période il ne pouvait y avoir que des pensées en déshabillé, c'est-à-dire négligées; et qu'enfin cette vivacité, dont on se faisait gloire, ne tendait qu'à nous ramener plus vite à une décadence comme celle dans laquelle la langue latine était tombée sous Tibère '. Les Académies et les journaux de province s'en mêlèrent. Les

1 J, Leclerc , Biblioth. anc. et moderne, t. XVI,

prêtres surtout, grands amis de la phrase à longs replis, dont l'éloquence de la chaire avait fait la fortune, réclamèrent bien haut contre ce style rapide et court vêtu, qui, chose encore singulière , avait été mis à la mode par un ami de Bossuet!

Le P. Gaichiès, au nom de l'Académie de Soissons , fit un discours contre le style concis, dans lequel cette fille aînée de l'Académie française — on sait que l'Académie de Soissons prenait ce titre — miorigénait un peu sa mère de l'accueil fait par elle aux phrases cavalières '.

Le Journal de Trévoux reprit la même thèse - : rien n'y fit. Le ton était donné, on le suivit. La période ne fut plus du style en vogue; on la laissa se traîner avec la robe des avocats dans les harangues du Palais, ou bien encore avec l'aumusse des prêtres, dans les livres de querelle religieuse. Voltaire, qui devait tant ajouter de vives nuances à ces premières vivacités, put dire alors : « Les jansénistes seuls ont la phrase longue^. »

1 Œuvres du R. P. Gaichiès , 174?, in-H", p. 219. - V. les Variétés ingénieuses de Decouit , 17-2 5 in-8", p. 97.

s LémoMtcy, Histoire de la Régence, t. II. p. ^45.

Pour donner à son style cette allure prompte et serrée dont le mouvement fut exagéré, dès les premiers temps, par ses imitateurs ', La Bruyère n'avait eu qu'à s'abandonner au courant des entretiens, à la rapidité toujours changeante des conversations telles qu'on les aimait chez M. le Prince.

Il fut bien de cette maison, et par son caractère, qu'il s'efforça de dépouiller de tout pédantisme, comme nous l'avons vu, et par son style qui, vif, pressé, aiguisé, affectant je ne sais quel air d'épigramme en prose, fut tout à fait dans le ton d'esprit de la société, où madame la Duchesse donnant la note et menant le branle, tout se tournait en malice et chaque malice en couplet. Je ne sache rien ni personne dont on ne s'y amusât. La Bruyère eut le sort commun, par la raison même qu'il s'était mis sur le ton du reste.

On se moqua de lui, Yalincourt nous l'a dit, et ce fut un bonheur pour son livre. Si l'homme eût été pris trop au sérieux, l'ouvrage n'eût point passé. Pour ne pas s'en effrayer, il fallait en rire; c'est ce qu'on fit '.

1 II s'en plaignit lui-même. V. t. I, p. 140-141.

2 II en fut de même pour les Maximes de La Rochefoucauld. On n'y vit d'abord qu'une plaisanterie, et

Ce qu'il contient d'osé comme satire , de hardi comme révolte , d'audacieux comme espérance ou divination d'un ordre de choses meilleur, ne fut, pour son temps, que la boutade d'un original en accès de misanthropie, le coup de boutoir « d'un homme d'humeur '. »

En le voyant tel que nous l'a peint Valincourt, rien, de lui, ne pouvait tirer à conséquence; aussi, de son temps, ne trouvons-nous son livre pris en sérieuse considération par personne. On s'en amusa pour les portraits;

c'est ce qui leur fit pardonner ce qu'elles ont d'acre vérité. V. la lettre^ jusqu'alors trop peu connue, de madame de La Fayette à madame de Sablé^ qu; nous avons publiée dans nos Variétés historiques et littéraires, t. X, p. 12 1.

1 C'était l'expression acceptée. V. plus haut, p. 6o, 8o. — Il y avait dans les entretiens, il l'a dit (t. 1 , p. 244), des gens parlant par vanité « ou par humeur. » Il était de ceux-ci. Duclos qui en était de même, nous apprend que ces sortes d'originaux ne déparaient pas un cercle, et qu'on les recherchait comme une variété d'esprit nécessaire : « On voit, dit-il dans le passage indiqué déjà p. 80, on voit de ces sociétés oià les caractères se sont partagés, comme on distribue des rôles. L'un se fait philofophe, un second politique, un troisième homme d'humeur. »

quant au reste, on n'y vit rien '. Grimarest nous a dit^ qu'on devait, pour le bien lire, le lire gaiement; on n'y manqua pas. 11 a fallu notre temps et l'expérience dont il est plein pour faire voir ce qu'il a de profond et de triste. La frivolité de quelques parties dérouta sur le sérieux de l'ensemble. En d'autres endroits, l'ironie le masqua?.

Ce fut Tarme et le bouclier: « Ironie forte, mais utile, et propre à mettre vos mœurs en sûreté, » a dit quelque part La Bruyère \ qui aurait pu s'appliquer cette phrase à luimême, dont l'ironie fut si souvent la défense. Chez lui, en effet, que de sous-entendus ironiques, où sa conscience ne cherchait qu'à se comprendre elle-même, et se trouvait déjà bien hardie de l'oser!

1 D'Olivet et Formey le donnent à penser. Le succès des Caractères ne f..t d'abord que de curiosité.

- V. plus haut, p. 76.

3 V. plus haut, p. 113-114.— La Bruyère pouvait penser, d'ailleurs, que l'ironie était de nature à s'assccier avec les sentiments chrétiens, dont il tenait tant à ne pas se départir. V. plus haut, p. ibo, note. « L'ironie, dit M. de Sacy, parlant de celle de saint François de Sales, dans la préface du Choix de ses lettres, l'ironie ell;-méme peut avoir sa charité. »

* Edit. Destailleur, t. I, p. ?32.

C'est quand il s'agit du peuple qu'elle lui parle le mieux : « Les grands ont été conduits insensiblement à le compter pour rien ', » et, comme Sieyès, qu'il devance d'un siècle, lui déjà, nous l'avons dit plus haut ^, il serait d'à vis qu'il doit être tout.

Il ne le flatte pas; il le sait Jaloux, chagrin, envieux : il l'avoue. « Blâmons le peuple, ditil, où il seroit ridicule de l'excuser *. » Mais, un instant après, ce qu'il connaît de sa misère lui revient à la mémoire par le cœur, et la façon dont il en parle preuve que, pour cette misère, il lui pardonne le reste. Il est en train de dire quelques mots sur le dédain des gens de Cour pour les noms de baptême acceptés du vulgaire. On ne s'appelle plus Pierre, Jacques ou Jean, ainsi qu'il s'appelait lui-même. On prend le nom de Tancrèdc, portée comme on sait, par un bâtard de Rohan vers ce temps-là; ou bien celui d'Hercule, dont le cardinal de Fleury, par exemple, se trouva si singulièrement baptise ; ou bien encore celui d'Adolphe, qui avait été donné

1 lildit. IJcstailleur, t. I, p. 33(j.

3 Edit. Destaiilcur, t. I, p. 33q-34o.

au tilsde son amie madame de Belle forière'.

Les noms du calendrier sont laissés au peuple. « Evitons^ dit-il avec cette ironie dont je viens de parler, et qui justifie si bien le nom de Socrate qu'il se donnait , évitons d'avoir rien de commun avec la multitude... Qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers martyrs; » puis à ce mot de martyrs, il ajoute en parenthèse* : « Telles gens, tels patrons. »

On n'a rien dit publiquement de plus fort sous Louis XIV, à propos de la misère du peuple. L'appeler martyr, c'était dire son vrai nom; mais quel détour n'a-t-il pas fallu à La Bruyère pour en arriver là! Sa franchise n'a pu se donner pour refuge qu'une parenthèse de quatre mots, qu'on ne comprit pas de son temps, et qu'on n'a guère vue du nôtre.

1 La mode de ces sortes de prénoms venait d'Italie. Ménagiana, t. IV, p. lyS.— Plus tard, Destouches donna le même ridicule à son Glorieux, qui dicte ainsi ses prénoms au notaire :

Monseigneur Carloman-

Alexandre- César- Henri-Jules -Armand -

Philogènes- Louis

- Edit. Destailleur, t. I, p. 340. — Ce qu'il dit plus

- Je sais des gens d'un grand sens et d'un véritable esprit qui se demandent pourquoi il n'est pas plus net, pourquoi il prend tant d'ambages, pourquoi, surtout, il ne conclut pas? A quoi bon conclure après ce qu'il dit? La conclusion vient d'elle-même; son époque la donne pour lui. S'il n'apporte pas d'exempleSj c'est qu'ils foisonnent alentour. Lorsqu'il écrit, sur l'état des campagnes , le terrible passage dont nous parlerons plus loin, pour bien fixer l'endroit où il le peignit d'après nature, a-t-il besoin d'ajouter ce qu'il pense? a-t-il besoin de conclure? Sa conclusion se trouve dans chaque trait indigné du tableau. Il suffit qu'il dise : « Voilà ce qui est, » pour qu'aussitôt la moralité suive. La Fontaine l'eût dite , parce qu'il croyait n'écrire que pour des enfants; La Bruyère la supprime, parce qu'il écrit pour des hommes. Jamais le proverbe : « A bon entendeur, demi-mot » ne fut plus applicable qu'à lui et aux sousentendus de son livre.

Les oracles, et il en est un, n'ont jamais

loin, t. II, p. 20 : « Nommer un roi Père du peuple est moins faire son éloge que l'appeler par son nom,» fut aussi très-hardi sous un roi qui fit tout pour qu'on l'appelât autrement.

parlé que sous des voiles ou au travers de nuages : il a les siens qu'il fait plus ou moins épais, suivant qu'il se sent plus ou moins surveillé.

Ceci, en effet, est encore un des grands points, et il me semble qu'on n'en a pas assez tenu compte lorsqu'on lui a reproché son défaut de conclusions. On a oublié qu'il y avait toujours, sous le régime absolu du grand roi, une oreille ouverte pour entendre, une main armée pour réprimer ce qui se disait de trop hardi. De là ses réticences, qui ne demandent toutefois qu'à laisser saisir ce qu'elles retiennent; de là ses ironies, dont les frivoles s'amusent quand les sages s'en épouvantent; de là tous ces portraits où les noms manquent, mais où chacun attache une ressemblance; de là enfin tous ces traits de mœurs, si bien définis, si bien fixés, où rien n'est absent que l'exemple formellement direct.

Pour cela, il n'y eutpas que prudence chez lui, il y eut peut-être aussi embarras dans le choix de ces exemples et de ces preuves. On les trouvait si bien partout qu'il crut inutile d'en mettre aucun dans son livre. Ce grand nombre même le sauva, en lui permettant de nier la réalité des applications qui pouvaient

— 2Sl —

devenir un péril. \'enait-on lui dire qu'il était bien osé, par exemple, de parler des femmes « coquettes, joueuses, ou ambitieuses ', » quand la reine de Chantilly, madame la Duchesse, était tout cela-, il avait beau jeu pour répondre que son trait pouvant atteindre ailleurs, on était bien hardi soi-même de prétendre qu'il eûi: voulu viser si haut.

Les grands sont ceux qui se reconnaissent le moins dans les satires, se croyant audessus d'elles , comme ils sont au-dessus du reste. La Bruyère, qui le savait, en usa jusqu'à l'audace.

Je n'en citerai qu'un exemple :

Dans sa première édition, en 1687, il^'^'^it dit, au chapitre de l'Homme^ : « Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les mêmes dehors que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir à Paris de la fièvre, qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point.» Tout le monde vit dans les derniers mots une allusion à la mort du prince de

1 Edit. Destaillcur, t II, p. 14-.

2 Mémoires de Saint-Simon, c'Jit. L. Ilachcite, in-'2, t. IV, p. 2o5.

3 Edit. Dcstailleui, t. II, p. 52.

Conti, que la petite vérole avait emporté deux ans auparavant, le 9 novembre 1 685, en soignant, par mode ', sa femme, dont il n'avait jamais été amoureux. La Princesse seule ne comprit pas. Pouvait-elle supposer, elle, « la grande Princesse, » comme on l'appelait, qu'un livre s'occupât d'elle sans faire son éloge, et, qui plus est, se permît d'émettre un doute sur les sentiments qu'elle avait pu inspirer à son mari ? Un pareil trait, une fois compris, est de ceux qu'on ne pardonne pas. Or, la meilleure preuve que la Princesse ne s'en fit pas à elle-même l'application, c'est qu'elle fut une des plus constantes admiratrices du livre dans lequel il se trouve ^; à ce point que le rimeur qui, plus tard, mit en vers les Caractères, crut devoir lui adresser la dédicace de cette singulière version *.

Si madame de Conti ne sentit pas ce qu'il y avait là de direct sur son compte, elle dut comprendre bien moms encore que certaine allusion aux amours trop vifs des frères pour

1 Lémontey, Hist. de la Régence, t. II, p. 467.

2 Brillon, Portraits galants, 1696, in-12, p. 81.

3 Peintures parlantes , traduction en vers da m'jeiirs et caractères du siècle précédent , selon le Tiiéophras'e français, 170?, in- 12,

leurs sœurs* pouvait aller aussi à son adresse, et faire jaser les gens pour qui les visites de son frère, monseigneur le Dauphin, semblaient trop fréquentes chez elle, et surtout trop empressées.

Les grands, encore une fois, n'y voient pas de si près. Ils se croient trop haut, et toute satire leur semble trop bas pour qu'ils puissent rien découvrir de ce qui s'y trouve à leur adresse de vérités ou de leçons. L'éloge plein d'encens, dont la fumée s'élève, est la seule chose qui monte jusqu'à eux. La Bruyère a donc pu lancer ses traits sans qu'ils se crussent jamais atteints.

Les parvenus seuls furent chatouilleux, et s'irritèrent de ce qu'il dit. S'il y eut danger pour lui-, ce ne put être que du côté des mécontents de la finance et de la bourgeoisie ^

Quant aux duchesses , il put leur dire toutes leurs vérités, même les plus cruelles : parler de la rage du jeu qui avait alors

1 Edit. Destailleur, t. I, p. 2o5.

2 V. plus haut, p. 125-120.

^ Il est parle de ces mécontents dans le Mcnagi::na, t. Il[,p. ?82.

gagné toutes les femmes, et de la passion des liqueurs fortes qui ajoutait son ivresse à cette folie *; blâmer aussi cet usage des grands laquais, dont le service remplaça celui des femmes dans les grandes maisons et amena tant de scandaleux abus '; faire, en un mot, la satire complète des personnes du plus grand monde; aucune ne se trouva réellement mise en cause '.

La Bruyère, à qui elles auraient eu la puissance de faire enlever de son livre ce qui les y blessait, n'eut rien à en supprimer.

Un seul passage en disparut, mais il n'eut

1 Edit. Destailleur, t. I, p. 323.

2 Id., p. 295. — V. dans Lémontey, t. II,p. 3 19, une citation de la Biblioth. de Cour. — Les amours des grandes dames pour leurs domestiques commencèrent. V., sur les intrigues de la duchesse de Sully et de son intendant Petit, le Chansonnier Maurepas, t. III, p. 63.

3 La du-iiesse eût pourtant bien dû se reconnaître dans ce qu'il dit des femmes qui aiment le vin; c'était son défaut. V. Lescure, IcsThilifpiques de La Grange-Chanccl, i853,in-i8, p. 41; et lesLettres de madame Du Noyer, t I, p. 14. — Ce défaut était aussi, qui le croirait, celui de la toute charmante madame de Caylus, aux discrets souvenirs. Lassay, Recueil de diverses choses, t. II, p. 3q.

pour cela qu'à obéir à son cœur. Ce passage, en effet, qui se rapporte aux gens en disgrâce ' , avait pu être pénible pour Vardes, dont il aimait le savoir, compagnon de son exil-, pour Bussy, pour Lauzun, pour plusieurs autres : il s'empressa de le biffer dès qu'on lui eut fait comprendre qu'il leur pourrait être un chagrin. Le sacrifice qu'il fit ainsi à la disgrâce, et qu'il n'eût point fait à la faveur, témoigne de sa bonté sans faire croire à sa complaisance.

Il n'en eut pas, même pour le pouvoir qui en devait le plus attendre, c'est-à-dire même pour le roi, dont il ne lit un gigantesque éloge ^ qu'afin d'être à couvert et darder en liberté ses satires de détail.

Vous avez vu ce qu'il écrit sur l'état du peuple pendant ce règne, et vous avez senti la vivacité du reproche, malgré son déguisement. Voyons, à l'autre extrémité, ce qu'il a dit du faste et des fêtes, contraste criant de cette misère; ce qu'il a pensé des expédients de puissance, des garanties d'autorité qu'il y

1 Edit. Destaillcur, t. II. p. i5-iG.

- Il le cite parmi lt;s crudils. Id., p. C)2.

3 Id., p. 23-26.

eut toujours dans l'encouragement du luxe pour tout despotique ' .

Le mot est de lui. La Bruyère est, Je crois, le seul qui l'ait écrit sous Louis XIV, et, ce qui en accroît l'audace, c'est dans un passage dont l'application était des plus directes contre sa manière d; régner ;

« C'est, a-t-il dit -, une politique sûre et ancienne dans les républiques, que d'y laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans le luxe, dans le aste, dans les plaisirs, dans la vanité et la mollesse; le laisser se remplir de vide et savourer la bagatelle : quelles grantles démarches ■•* ne fait-on pas au despotique par cette indulgence. »

Cette invective contre l'un des plus chers

1 Edit. Destnllcur, t. II, p. 2.

2 Voltaire aurait dû se rappeler ce passage dans son Traité de Politique et de Législation {Œuvres, e'dit. Beuchot, t. XXXVII, p. 534); i^ se fût montré moins rigoureux pour ce que La Bruyère dit ailleurs encore contre le luxe (t. I, p. 296). 11 eût pu conserver les épithètes d'amer et de satirique qu'il lui donne; mais il eût retiré les mots de « misanthrope forcé, » qu'il y ajoute injustement.

3 Démarche est pris ici pour pro;;rcs.

secrets des pouvoirs absolus a bien des fois été reprise , entre autres par Charles Nodier, lorsqu'il a dit * : « Du moment que le despotisme a peur pour lui, on sait qu'il fait bon marché des mœurs; » mais personne ne s'est là-dessus aussi franchement, aussi bravement exprimé que La Bruyère, et cela dans un temps où il y avait plus que de la nouveauté à parler ainsi des gouvernements qui affaiblissent à l'entour d'eux pour rester forts , qui corrompent et énervent pour n'avoir pas de résistance à craindre.

Il dit de Phédoii '^ « qu'il est libre sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère; » et Phédon, c'est lui. Le nom tout socratique qu'il lui donne suffirait à le faire croire. En ne sortant presque jamais du grec, pour la dénomination de ses types^ il s''assurait une garantie contre leur propre hardiesse. «Ce n'est pas de vous que Je parle, mais du passé,» aurait-il pu répondre, sous ce couvert des noms antiques, à qui Tcùt

1 De la prose française et de Diderot, Bullct. du Bibliophile, j»/7/e?^ 1861, p. 877.

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« — Ce n'est point, lui dit-il, contrM. de La Vrillière que j'ai écrit; mais ayanlu les Caractères de Théophraste, j'ai fd: à la manière de ce Grec le caractère d'n ministre ridicule. Tant pis pour M. de II Vrillière s'il lui ressemble.»

Celui-ci survint à son tour, criai : « Il m'a vitupéré, monseigneur; il m'a jté une bouteille d'encre sur le visage. »

« — Monsu de La Vrillière, lui dit Mzarin, ce n'est point vous, ce sont des Catctères de Théophraste. »

La Bruyère, pour tous ses portrits, répondait comme Boisrobert. J'irais pesque à penser que c'est la réponse de celuci qui l'inspira pour la forme de son livre^'anecdote était connue *, surtout chez li Pontchartrain, parents de La Villière etimis de

* Historiettes 'e Tallemant, édit. P. FVis, t. If,

inquiété dans le présent. Le sous-titre que prit, à la quatrième édition, son dixième chapitre, en ajoutant aux mots : du Soiipcrain^ ceux-ci bien inattendus alors, ou de la République, nous semble aujourd'hui une audace : ce fut une prudence. Donnant ainsi à ce qu'il allait dire l'étiquette des gouvernements anciens, dont la forme en son temps n'était plus qu'une ombre , il échappait mieux au danger des allusions qu'on pouvait lui reprocher. « Que vous importe ce que je dis touchant les républiques, vous n'avez rien à voir chez elles, car la république n'est pas chez vous. Je suis Grec et je m'y tiens, m'occupant à ma façon de choses dont j'aurais pu m'inquiéter en Grèce. Ce n'est pas moi qui parle, c'est Théophraste qui continue à parler en moi. » Voilà quelle pouvait être sa réplique toute prête.

Au commencement du règne, lorsqu'il ne fallait déjà pas moins de prudence dans la satire, Boisrobert avait répondu de même, en une circonstance toute pareille. Ayant à se plaindre du secrétaire d'Etat La Vrillière , pour la suppression du nom de son frère d'Ouville sur la liste des pensions, il s'était vengé par une Epître où les ridicules

du ministre s'étalaient en long et en large. La Vrillière menaçait de se plaindre à Mazarin ; Boisrobert prit les devants. Il courut, avec le maréchal de Grammont, chez le cardinal, qu'il trouva connaissant déjà sa satire et s'en amusant.

« — Ce n'est point, lui dit-il, contre M. de La Vrillière que j'ai écrit; mais ayant lu les Caractères de Théophraste, j'ai fait à la manière de ce Grec le caractère d'un ministre ridicule. Tant pis pour M. de La Vrillière s'il lui ressemble.»

Celui-ci survint à son tour, criant : « Il m'a vitupéré, monseigneur; il m'a jeté une bouteille d'encre sur le visage. »

« — Monsiiàe La Vrillière, lui dit Mazarin, ce n'est point vous, ce sont des Caractères de Théophraste. »

La Bruyère, pour tous ses portraits, répondait comme Boisrobert. J'irais presque à penser que c'est la réponse de celui-ci qui l'inspira pour la forme de son livre. L'anecdote était connue ', surtout chez les Pontchartrain, parents de La Villière et amis de

' Historiettes de Tallemant, édit. P. Paris, t. IF, p. 4o3.

Maximes avec plus de malice dans l'allusion *. Le savoir chez M. le Prince allait volontiers de pair avec l'esprit :

(c Ils ont joint les lettres avec les armes, et ont une belle bibliothèque où il y a des manuscrits rares, grecs et latins -. Le père et le fils sont des bibliothèques vivantes. » C'est Gédéon Pontier qui parle ainsi du grand Condé et de son fils, dans son bizarre ouvrage , le Cabinet des Grands '. Il n'eut pas le profit de son éloge. Ayant dit ailleurs ^, à propos de Paris : « L'agréable fleuve de la Seine passe par le milieu et ne fait que serpenter à sa sortie, comme s'il avoit de la peine à le quitter, » La Bruyère saisit la phrase au bond pour en faire un des

1 Segraisiana, i^'édit., p. 86, 100. M. Destailleur a rapproche' avec soin les passages des Caractères qn'i peuvent s'être inspirés des Maximes.

2 On n'y comptait pas moins de dix mille volumes, Sauvai, t. III, p. 5-2; l'abbé de Marolles, Paris, etc., in-4", p. 42. — Au xviii' siècle, selon G, Brice, » les personnes studieuses y étoient reçues iavorablement. » Descript.hist. de Paris, iy52,in-8°, t. III, p. 407. M. Leroux de Lincy a publié des Recherches sur cette bib iothèque , Bulletin du Bibliophile, 1860, p. iî58, etc.

3 16S1. in- 12, t. I, p. TOI.

* Id., p. III, 112.

ridicules de son^ Dioscore , dont il dit ' : (t 11 écriroit volontiers que la Seine coule à Paris. «

M. le Prince, quoique loué par le pauvre Pontier, ne dut pas en vouloir à La Bruyère du coup qu'il lui portait. Il n'aimait pas l'érudition niaise^ mais les jeux d'histoire lui plaisaient. C'est ainsi qu'il ne dédaigna pas celui qui consistait à faire, à la façon des Centuries de Nostradamus, un de ces logogriphes historiques qui étaient alors à la mode"-. Madame de La Fayette, à qui il l'envoya, se fit aider pour l'expliquer^ et je crois bien que Son Altesse avait eu aussi recours au savoir d'autrui pour mieux en compliquer le problème. Or, comme d'après les faits qu'elles contiennent, ces Centuries doivent avoir été écrites en 167S ou 1679, et comme à cette époque, ainsi qu'on l'a vu plus haut ',

1 T. II, p. 204. — «Tout le monde, dans ce trait, reconnut Ge'déon Pontier. » Camusat, Hist. crit. des Journaux, t. II, p. Sô-Sy. V. aussi les Pièces fugit. d'Histoire et de Littérature, 1704, in-12, 3' partie, p. 517.

2 V. Le Bret, Lettres diverses, p. 62; Œuvres de La Fontaine, e'dit. Walcknaër, gr. in-8°, p. 583.

La Bruyère était déjà chez les Condé, tout me donne à croire qu'il mit la main à ce casse-tête '. Il y fallait du reste , avec son talent de professeur d'histoire, son habileté dans l'art des pastiches en vieux langage ^

M. le Duc, son élève, semble avoir bien profité de ses leçons, du moins pour une part. Partout, même chez ses ennemis, on s'accorda toujours à reconnaître en lui « les restes d'une excellente éducation \ » Il y prit, et pour le garder, le goût des lettres, qui lui fit rechercher avec empressement, cultiver avec un soin qui l'honore les gens d'esprit les plus distingués de son temps. Racine, entre autres, sans lequel toute fête eût paru sans charme chez M. le Duc, et tout bon repas sans dessert *.

Dans les discussions qui s'agitaient à cette

' Les Centuries et leur explication se trouvent dans le livre fort rare : Voyage de MM. de Bachaiimont et de La Chapelle, avec un mélange de pièces fugitives tirées du cabinet de M. de Saint -Evremond, 1704, in-i2, p. 162-175.

- V. son pastiche de Montaigne, édit. Destailleur, t. I, p. 234-235.

3 Saint-Simon, édit. Hachette, in-i8, t. V, p. 164..

'* V. la préface du Jugurtha de Lagrange-Ch nce],dans ses Œuvres, 1735, in 8°, t. I, p. xxxvi.

illustre table, SonAltesse ne manquait jamais d'intervenir, et c'était chaque fois avec une vivacité d'esprit et de savoir ' où se retrouvait la tradition de La Bruyère. Comme son père, M. le Duc aimait le jeu des Centuries historiques". Il y voulait aussi des collaborateurs, ce qui nous donne à penser qu'il suivait encore en cela l'exemple paternel, et justifie ce que nous avons dit tout à l'heure de la part qu'aurait eue La Bruyère dans la centurie envoyée à madame de La Fayette.

Les aides historiques de M. le Duc étaient Malézieux , l'abbé Genest *, peut-être aussi La Bruyère. Il est du moins hors de doute qu'il fut, avec les deux autres, en commerce d'amitié et d'esprit. Malézieux, que nous retrouverons plus tard, fut un des premiers confidents de son livre , et l'abbé Genest dut à son amitié de voir une de ses tragé-

' Saint-fimon raconte une dispute sur un point d'histoire que M. le Duc eut ainsi avec Fiesque; édit. Hachette, in-i8, t. Il, p. 3iq — Son défaut était de se répéter, selon madame de Caylus (e'dit. Asselineau, p. iQi). C'est de lui que La Bruyère a dû dire, au chap. des Grands (t. H, p. 335) : u Une chose arri e, ils en parlent trop. »

2 Chaulieu, Œuvres, 1S22, in-ri, p. i3g, 140. 2 58.

'' Souvenirs de madame de Caylus, p. igo.

dies, Pénélope, mise par lui sur le même rang que la Bérénice de Racine \ Le zèle de l'ami ne pouvait aller plus loin, d'autant que La Bruvère était un des plus grands admirateurs du poëte à qui, de cette façon, il donnait presque l'abbé Genest pour égal.

On connaît assez, sans que j'aie besoin d'y insister , cette admiration profonde de La Bruyère pour Racine; je m'y arrêterai cependant ici, afin de marquer en quelle circonstance il écrivit l'un des passages où elle se fit le mieux jour.

Les discussions de toutes sortes, principalement celles qui roulent sur les matières de l'esprit, étaient fort en usage, chez M. le Duc et chez madame la Duchesse, soit à l'hôtel de Condé, soit au château de Saint-Maur, leur chère Mauritanie, comme l'appelait Chaulieu ^ On y discutait à toute outrance, de plein cœur et à plein gosier, ce qui fit dire à La Bruvère, au sortir sans doute d'une de ces disputes à tue-tête : « On parle impétueusement dans les entretiens ^. » Lassav, dont nous aurons à reparler, qui était sou-

' Edit. Destailicur, t. I, p. 148.

- Chaulieu, p. 144.

vent de ces querelles littéraires, va nous dire en quelques mots comment elles se passaient, et sur quelles matières elles s'engageaient de préférence.

Il avait manqué à l'une des plus curieuses; mais quelqu'un de ses amis lui en avait écrit le sujet, ainsi que les incidents. Il lui répondit ' : « Vous me faites une peinture fort plaisante de la dispute qu'il y a eu à Saint- Maur. Je me suis trouvé à plusieurs de la même espèce, et je sais qu'il est bien plus nécessaire d'avoir une bonne poitrine que de bonnes raisons. Vous voulez savoir, ajoutet-il, mon sentiment sur la question; avant de vous le mander, je dirai comme Montagne, je vous le donne pour mien et non pour bon. ■»

De quoi s'était-il agir sur quoi avait-on si vivement disputé ? Sur le parallèle de Corneille et de Racine^ les uns tenant pour celui-là, les autres — parmi lesquels se rangea Lassay — s'acharnant pour celui-ci. Peutêtre vais-je me tromper; mais il me semble que La Bruyère était de cet impétueux entretien, et qu'après y avoir rompu sa lance

' Recueil de diverses choses, t. II, p. 479.

aussi bien qu'un autre, il écrivit, comme résumé du débat, le parallèle qui se trouve dans son livre ', avec une préférence si marquée pour Racine à l'exorde et à la conclusion.

Ces disputes littéraires, toutes bruyantes qu'elles fussent, étaient pour La Bruyère le bon côté de la vie à Saint-Maur ou à l'hôtel de Condé. Auprès était l'influence mauvaise à laquelle, malgré ce qu'il avait de résistant dans la pensée et dans le caractère, il ne lui fut pas possible de toujours échapper. L*esprit dirigeant de cette maison, l'esprit de madame la Duchesse réagit sur le sien, quoi qu'il pût faire.

C'était un esprit endiablé, une verve de mauvaise langue intarissable, tout à la satire aussitôt tournée en couplets"; tout à Tallusion méchante qui, d'un tour de plume, devenait roman* ou chanson : « Dans la maison

1 T. II, p. 1 32-1 54.

3 V. Brillon, le Tliéophraste moderne, p. 5o. La duchesse y est vantée sous le nom de Borbone, pour son talent à tourner un vaudeville. V. aussi les Lettres de madame Dunoyer, t. I, p. i3-i4, et les articles de M. Philarète-Chasles, les Femmes chanson- 7tières sous Louis XIV, Revue de Paris, 17 et 3i août 1834. Plusieurs couplets de la duchesse y sont cités.

3 Madame de Caylus parle d'un roman que la

de madame la Duchesse, dit la princesse palatine',1a méchanceté passe pour de l'esprit. »

La Bruyère étant de cette maison, faut-il s'étonner que la méchanceté l'ait gagné ?

L'amertume lui poussa dans ce monde amer, mais pour tourner surtout contre ceux qui la lui avaient donnée. Son fiel lui venait des grands; c'est sur eux qu'il déborda, « Ils n'ont point d'âme, »a-t-il dit, et c'est aux Coudé qu'il pensait ; c'est à M. le Duc, c'est à madame la Duchesse, dont, sur ce point, la réputation était faite : « Si son esprit est bon, a dit encore la Palatine-, son cœur est mauvais. »

C'est juste pour le cœur; pour l'esprit, moins. La femme qui fit tant de chansons ordurières; qui, sur la fin de sa vie, n'eut d'admiration que pour Grécourt et préféra les niaiseries du jocrisse Maranzac à la finesse de Fontenelle, à l'éloquence de Fénelon % n'avait pas l'esprit bon. L'amour du bouffon y dominait; La Bruyère s'en ressentit. C'est pour entrer dans ce goût qu'il écrivit les chapitres au comique outré qui, tels que ceduchesse avait fait ainsi. S'oki'., éd. Assc]ineau,p. 180

1 Mémoires, édit. Busoni, p. 25o.

2 lbid.,p. 269.

* Nodier, Mélanges d'une petite Bibliotlicque, p. 4 ; .

— 3oo —

lui de Ménalque, sont la farce de sa comédie sérieuse, la parade à la porte de sa philosophie.

Peut-être a-t-il fait pis. Il existe, à Saint- Pétersbourg, une suite de portraits satiriques en vers * qui lui sont attribués : est-ce à tort*?

Son livre met si souvent ses malices à l'unisson des médisances fredonnées autour de lui, qu'à certains passages on pourrait l'annoter en marge avec les chansons de la duchesse, comme l'abbé de Voisenon annotait son bréviaire avec les vaudevilles de madame Favart.

1 Voici le titre complet du ms. : La Dieudiade, ou . Caractères satyriques de la Cour de Louis XIV, ATTRIBUÉS A La Bruvfre, OU Portvaits de Jupiter, Junon,Ganymède, Diane, Adonis, Vénus, Apollon et Narcisse, qui sont gravés en caricature. M. de La Vallière avait possédé un manuscrit du même genre. On lit SOUS le n° 5,2 36 du Catalogue de sa bibliothèque : Caractères satyriques de la Cour de Louis XIV, attribués à La Bruyère, ms. in-4°de Sog ff.

^ Lorsqu'il parle (t. I, p. 222) des gens qui se défendent « de faire des vers... comme d'un foible qu'ils n'osent avouer, » peut-être parle-t-il de lui-même.

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