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s'appliquer à tant d'autres armoiries de nouveaux nobles issus de boutiquiers.
A ce sujet j'ouvrirai , s'il vous plaît , une parenthèse sur Le Noble, et sur la part qu'il put avoir, je ne dis pas au livre de La Bruyère, mais aux clés qui en coururent.
Il était du monde que notre auteur fréquentait. Santeul, dont il traduisit plusieurs pièces latines, était leur ami commun'; Boileau, qu'il voyait, lui reconnaissait de l'esprit 2; enfin ses pasquils, en dialogues, tels que le Cibisme, le Couronnement du roi Guillemot, etc., sont tout à fait, pour les opinions émises , en rapport avec les idées de La Bruyère. Ils devaient se connaître, et Le Noble, par là , se trouvait à même de savoir, mieux que personne , à qui La Bruyère avait pu penser pour quelques-uns de ses portraits.
* J.B. Sanctolii Victorini, openim oMnium editio sexunda. 1698, in-S", 2^ p., p. 68,89. Un autre rapport de Le Noble avec La Bruyère, c'est leur haine commune pour le Mercure galant. V. à ce sujet un rarissime petit livre, les Dépêches du Parnasse, i5 sept. 1693.
- Journal de Marais, publié par M. de Lcscure t. 1, p. 22.
Rien ne lui manquait pour composer une clé. Je crois donc qu'il la fit. La belle place qu'il occupe dans la plus répandue de celles qui coururent me l'avait d'abord trahi ' ; la citation de sa pièce du Fourbe acheva de mêle déceler. Quipouvait, si ce n'est l'auteur même, reproduire le fragment d'un ouvrage si complètement tombé, et qui n'avait même pas eu les honneurs de l'impression ? Le Noble, selon moi, a donc évidemment pris part à la Clé des Caractères, où il occupe une place que lui seul pouvait se donner; où il est cité, quand nul autre que lui ne pouvait faire la citation.
C'est un grand point que cette affaire des clés , aussi nous permettra-t-on d'y insister un peu, dès à présent.
Personne de ceux qui se sont occupés du
' C'est à l'endroit où La Bruyère dit: « Un homme né chrétien et françois se trouve contraint dans la satire..., » édit. Walcl<naêr, p. 176. — M. Havet a fait dans la Corresp. litt. , 5 mars 1867, p. 106, un commentaire sur ce passage, où il ne voit pas, loin de là, Le Noble, l'amant de la belle épicière.
— i.iy —
livre ne les a négligées , mais aucun ne s'est demandé de qui elles pouvaient être; c'est pourtant par là , ce me semble , qu'il fallait commencer, afin de savoir un peu quelle est leur valeur et si l'on peut regarder utilement par les portes qu'elles ouvrent.
On ne s'est pas non plus assez inquiété ce me semble, de la façon dont les premières furent lancées par la Ville et la Cour, ni de la manière dont La Bruyère se défendit de leurs indiscrétions, ou se plaignit de leur plus ou moins d'adresse à déchirer ses voiles plus ou moins transparents.
Pour parler d'abord de leur apparition, je dirai qu'elles coururent presque aussitôt que le livre : à peine eut-on les portraits qu'on chercha les ressemblances, et qu'on fit les applications. C'était à qui crierait : c''est lin tel, c'est une telle; c'était à qui surtout se hâterait d'acheter le livre, tant on craignait, en raison même de cette vérité des portraits, « que le libraire n'eût ordre d'en retrancher la meilleure partie '. »
L'ouvrage n'en fit pas moins son chemin sans encombre, et si bien, et d'un succès si
1 Mercure galant, juin iGgS, p. 265-266.
leste, quel'auteur crut pouvoir le charger bientôt d'une moisson de vérités nouvelles . Quand la troisième édition parut, un an à peine après la première, il s'était déjà grossi de trois cent quatre-vingt-six caractères nouveaux 1
11 y eut double bruit autour de l'ouvrage ainsi doublé, et les clés grandirent en conséquence, toujours plus indiscrètes.
La Bruyère alors se fâcha de ces applications multipliées. Dans un coin de l'édition qui suivit, se trouva un écho de ses plaintes contre tant d'indiscrétions, et surtout de ses révoltes contre ceux qui ne demandaient pas moins que la suppression des portraits trop ressemblants. « Un auteur sérieux, ditil dans sa quatrième édition ', n'est pas
obligé de remplir son esprit de toutes les
ineptes applications que l'on peut faire au sujet de quelques endroits de son ouvrage, et encore moins de les supprimer. »
On comprit, mais on ne se rendit pas, au contraire. La Bruyère, en se défendant ainsi par allusion, prouvait qu'il avait pu attaquer de même, et donnait presque raison à ceux qui le forçaient de se justiher. Un peu plus
' Edit. Destailleur, t. I, p. 140.
tard, dans la préface de son Discours de réception à l'Académie, il revint sur cette affaire des clés, mais ne convainquit pas davantage, malgré une défense encore plus énergique. Dans tout ce qu'il dit, on ne vit que cette phrase : « J'ai peint, à la vérité, d'après nature , mais je n'ai pas toujours songé à peindre celui-ci ou celle-là... '. » On en prit acte comme d'un aveu. Déclarer qu'il n'avait pas foM/owr^ 5on^e à faire des portraits, c'était convenir qu'il y avait pensé quelquefois. On n'en demandait pas plus.
Bonaventure d'Argonne fut, là encore, le plus ardent: « On dit, écrit-il-, que M. de La Bruyère travaille de fantaisie, qu'il n'a personne en vue, et qu'il ne pense qu'à représenter des fantômes. Je réponds hardiment que cela n'est pas vrai, et quoique M. de La Bruyère ait nié le fait avec détestation, il ne peut, en homme d'honneur, désavouer le portrait qu'il a fait de Santeuil (sic) sous le nom de Tliéodas. S'il reconnoît ce portrait pour être celui de Santeuil, comme il faut qu'il
1 Id.,t. U,p. 2bj. — Il avait déjà dit dans sa préface des Caractères « qu'il les tiroit souvent de la Cour de France et des hommes de sa nation. »
2 3/e7aHg'e5deVigneul-MarvilIe, Inédit,, p. 349-35o.
le reconnoisse, ou qu'il nous prenne pour des grues, il sera obligé d'en reconnoître encore plus d'une douzaine, et après ceux-là tous les autres, qui ne se sont pas rencontrés fortuitement au bout de son pinceau, comme il tâche de le faire croire, mais qu'il a peints de dessein forme. »
Cette fois, le malin moine a raison, et, pour cela, il ne pouvait, comme preuve, choisir mieux que le caractère dont il parle, celui de Théodas, qui est Santeul, à n'en pas douter, de l'aveu de Santeul lui-même, ainsi qu'on va le voir, et sans dénégation de la part de La Bruyère.
Bouhier, qui était à Paris quand ce portrait parut, dans l'édition de 1691, la sixième*, nous servira d'irrécusable témoin. Il nous apprendra, par un passage encore inédit de l'un de ses manuscrits les plus curieux*, comment Santeul fut heureux de se reconnaître dans Théodas, comment il en remercia La Bruyère, qui ne donna aucun démenti à son remerciement.
« Ce bonhomme (Santeul) étoit, dit-il, un
1 V. plus haut, p. 8-q.
2 Recueil des particularités (Biblioth. Imp. fonds Bouhier, n" 178), p. 5j.
composé assez bizarre de sérieux et de bouffon^ de sage et de fou, en sorte qu'on eût dit que c'étoient deux hommes, comme l'a fort bien représenté La Bruière (sic) dans le beau portrait qu'il en a fait parmi ses Caractères sous le nom de Théodas, portrait qui plut si fort à Santeuil {sic) lui-même, que je me souviens d'avoir vu entre les mains de La Bruière une de ses lettres, où il l'en remercioit et où il signoit : Votre ami Théodas, fou et sage'. y)
Cette ressemblance irrécusée suffisait pour faire croire, comme l'a dit le chartreux, que d'autres pouvaient bien n'être pas moins irrécusables.
C'est ce qu'on pensa, non-seulement chez les faiseurs de clés, comme Le Noble, et chez les ennemis de La Bruyère, comme Bonaventure d'Argonne, mais chez les gens
1 Bouhier revint sur ce fait dans sa lettre à Marais, du lo juillet 1734. V. sa Corr. ms. avec Marais, t. II. p. 23i.— Santeul avait raison d'être content du portrait qu'avait fait de lui La Bruyère. Beaucoup ne l'eussent pas si bien traitô. Il en était même qui trouvaient l'auteur trop indulgent pour ce victorin dissipé. V., par exemple, ce qui est dit à ce sujet pour blâmer La Bruyère et rétablir la vérité sur l'excessive mondanité de Santeul, dans les Réflexions, pensées, etc., de Pépinocourt (Bernier), p. 234-237.
sérieux et désintéressés de toute malice. Nous avons vu Marais * reconnaître, dans les Caractères^ un trait sur l'origine de l'abbé Alary; Saint-Simon, tout à l'heure, nous a mis le doigt sur la vérité d'un portrait qu'il n'a pu refaire lui-même qu'en copiant La Bruyère^; bientôt il nous fera toucher une autre ressemblance, celle de Dangeau- Pamphile ^ en nous disant dans le même passage que personne n'a mieux peint Lauzun que La Bruyère, par le trait le plus vivant du caractère de Stratoii; nous avons les aveux formels de l'abbé Trublet^, panégyriste de Fontenelle, sur la réalité satirique des portraits de Cydias et de Théobalde^ où Fontenelle et Benserade s'étaient aussi reconnus, mais non pas comme Santeul, pour en remercier La Bruyère, loin de là] enfin, s'il vous faut un dernier témoignage sur tant de ressemblances, voici celui de Sénécéj qu'on n'a jamais invoqué encore, et qui sera plus explicite que tous les autres.
Suivant lui, tous les gens nommés par l'es-
1 V. plus haut, p. 89.
2 V. plus haut, p. i3o-i32.
3 Mémoires pour servira Vhist. de la vie et des ouvrages de M. Fontenelle, 1761, in-12, p. 124, 224, 239.
pèced'Almanach Royal qu'on appelait l'£'5^af de la France^ et que Nicolas Besogne rédigeait, ont leur portrait dans les Caractères : La Bruyère fait le tableau, Besogne pourrait mettre l'étiquette. Aussi Sénécé pense-t-il que la prétention qu'aurait eue celui-ci de succéder à l'autre, soit comme académicien, soit comme homme de lettres de M. le Prince, n'était pas sans raison :
Besogtie ose briguer la place Du Théophraste de nos ans ; Pour moi j'approuve cette audace, Qiie sifflent tant d'honnêtes gens.
La Bruyère en ses Caractères Ménage trop la qualité; Besogne y fait des commentaires Qiii lèvent toute obscurité.
Comparez-les ligne par ligne, Pour décider de leur renom; Tous ceux que le premier désigne.
L'autre les nomme par leur nom *.
Vous voyez, d'après tout cela, que les clés doivent avoir souvent raison, et qu'on n'a, pas toujours tort d'y croire. Les reproches à
1 Œuvres posthumes de Scnccé, édit. P. Jannet, p. 3o6.
leur faire, c'est qu'ayant presque toutes couru manuscrites, elles sont d'une incorrection déplorable pour les mots ', pour les noms surtout^, et causent ainsi les plus singuliers contre-sens, les plus étranges confusions ^.
Elles ne sont pas non plus assez d'accord et trompent trop souvent sur une foule de gens nommés à tort, ou indiqués pour d'autres auxquels La Bruyère aurait pu réellement songer.
> Nous avons vu tout à l'heure (p. 148, note 2), l'étrange erreur du mot bêche mis pour pêche, dans une clé, et répétée presque partout.
2 V. plus haut, p. 92, note, au sujet du prince de Meckelbourg, appelé de Mecklembourg, dans toutes les clés.
3 La plus bizarre de ces confusions est celle qui fut faite pour le caractère : « Qu'est-ce qu'une femme qu'on dirige?... >< On lit partout dans les clés : « La Duchesse, >> ce qui est complètement incompréhensible; la Duchesse, c'est-à-dire la femme de M. le Duc, n'ayant été rien moins qu'une dévote à directeur. Que fallait-il lire i La Ducherré, comme nous le lisons dans la clé de la 9* édition, la seule vraiment bonne,
' et aussi parmi le fragment d'une autre manuscrite qui est à l'Arsenal, dans les papiers de Trallage. Cette Ducherré était une célèbre dévote alliée à la famille d'Ormesson. V. Journal de Marais, édit. de Lescure,t. II,
Sur quelques-uns, en revanche, elles sont unanimes , ainsi pour Langlée, le plus brillant des parvenus bien en cour, dans lequel tout le monde reconnut le Périandre de La Bruyère, quoique celui-ci, pour dérouter sur la ressemblance, eût tantôt changé, tantôt ajouté quelques traits. C'est ainsi que pour avoir son type, plus complet, en le doublant d'une compagne digne de lui par l'ostentation, il marie Périandre^ lorsqu'on sait que Langlée ne fut jamais marié. Simple détail, qui ne gêna guère l'exactitude, et ne trompa personne que de notre temps ^
La Bruyère, d'ailleurs , lorsqu'il fit ce portrait, dans sa 5® édition, n'avait pas besoin de donner la parfaite ressemblance de Langlée. Une première esquisse l'avait donnée complète, dans l'édition précédente, où Langlée est le courtisan-type. Qu'on se méprit pour Périandre, peu lui importait. Il savait que pour l'autre on ne s'était pas trompé.
Là, chaque trait est une lumière. Je n'en relèverai que quelques-uns. Le courtisan de La
» La méprise sur ce point est de M. Monmerqué, Lettres de Sévigné, édit. 1818, t. X, p. i 5.
Bruyère excelle à bien manger « délicatement et avec réflexion. » C'était un des savoirs les plus raffinés de Langlée, qui même à ce propos, se trouve cité en première ligne dans le Cuisinier royal ', pour des repas donnés par lui à Monsieur, dans le temps même où son portrait par La Bruyère commençait à courir. On pouvait dire de lui, comme du jeune Cléon de Célimène :
Qiie de son cuisinier il s'est fait un mérite.
De son architecte, il s'en était fait un autre encore, en lui donnant à bâtir, dans la rue Neuve-des- Petits-Champs , la magnifique maison dont La Bruyère devait d'autant moins pardonner à Langlée le luxe et l'ordonnance, que « cette demeure superbe, où, dans tous les dehors, le dorique régnoit, qui n'avoit pas une porte, mais un portique, et qui faisoit dire : Est-ce la maison d'un particulier? est-ce un temple'? » luttait ainsi
1 i6g8, in-i2, p. 5.
2 Ce que La Bruyère dit ici de la maison de Périandre se rapporte on ne peut mieux à celle que Gérard Huet avait bâtie pour Langlée : tout le monde, suivant G. Brice (t. I, p. 45-2), en admirait « la grande et belle apparence, « et Piganiol (t. III, p. 52) dit « qu'il n'y en avoit pas de plus commode dans Paris. » Lan-
non-seulement d'égal à égal avec l'hôtel même du ministre, ami et patron de La Bruyère, mais l'éclipsait *.
Cette maison de Langlée, moins hôtel que palais, lui tenait au cœur; aussi n'y a-t-il pas à douter que c'est elle encore qu'il désigne par ces mots : « le palais L..G...,)) dans le passage, déjà cité tout à l'heure, où il nous montre les Anglais et les Allemands visitant les plus belles maisons de Paris. En la plaçant sur le même pied que le Luxembourg et le Palais-Royal, il fait, sans rien dire, la meilleure critique de cette demeure trop superbe pour un particulier.
Les chansons du temps étaient, sur ce
glée la laissa, en mourant, à la fille de sa sœur et du comte de Guiscard, qui la vendit au garde du Tre'sor, Lebas de Montargis; Law l'acheta un peu plus tard, puis elle devint ï hôtel Ma^arin, par un échange qu'on en fit avec le duc de ce nom, pour une partie de son palais, livrée aux bureaux de la Compagnie des Indts. En 1737, la maison de Langlée appartenait à la princesse de Bourbon Condé, qui la vendit alors au roi pour V administration des loteries. Il n'en reste plus rien. Elle fut démolie en 1825, avec l'hôtel son voisin, pour faire place à la salle Ventadour et aux rues qui l'environnent.
1 Saint-Simon lui-mcme (t. IV, p. 94) fait l'éloge de cette belle maison.
point, de l'avis des Caractères. Ecoutons l'un des couplets les plus vifs qu'on ait faits sur Langlée, sa cuisine, sa maison et ses succès en cour :
Ci gU lin parfait parasite, Qui parla soixante ans sans avoir eu raison.
Il 7i' eut jamais d'autre mérite
Que sa cuisine et sa maison.
// brilla cependant dans le siècle oîi nous sommes. Fort souvent à Marly, recherché, souhaité.
S'il eût vécu parmi des hommes,
On ne l'eût jamais écouté ^.
Il n'était, en effet, à la cour, que parmi les femmes, mais du plus haut rang- ce n'étaient pas moins que les filles même du roi. Que leur disait-il ? » Des ordures horribles, » s'il faut en croire Saint-Simon % que La Bruyère ne dément pas. Son courtisan joue le même rôle : m Dévoué aux femmes, dont il ménage les plaisirs, étudie les foiblesses et flatte toutes les passions , il leur souffle à l'oreille des grossièretés. »
Son moyen de plaire le plus infaillible et le plus avouable était le goût parfait, auquel
1 Stromates de Jamet, t. II, p. 557.
5 T. II, p. 77.
Saint-Simon lui-même rend hommage', qu'il avait pour l'art des toilettes et des ameublements,
« Il fait les modes,» dit encore La Bruyère de son courtisan. Or, Langlée les menait toutes, les inspirait, les baptisait -; pas une n'était bonne que venant de lui. « Pour être à la mode , c'est Langlée, » dit madame de Sévigné "', qui, cette fois, chose assez rare, se rencontre avec La Bruyère pour le même trait, sur le même homme..
Ils étaient faits pour se comprendre, et ils ne semblent pas s'être même connus, bien que Bussy, cousin de la marquise et ami de La Bruyère, pût servir de point de contact. La marquise , qui lisait tout , paraît n'avoir pas lu les Caractères : elle n'en a pas dit un mot 1
■ i Id., ibid.
2 C'est à lui, par exemple, qu'on doit le mot falbala, qu'il fit passer pour être de Thébreu ! Callièrcs, Des Mots à la mode, 1692, in-12, p. 168; Longiieniana,'çi. i55; Variétés hist. et litt., coWecX. elzévirienne, t. V, p. 3i5.
* Lettre du 6 nov. 1676. Langle'e avait commencé par être le complaisant de Louvois. Mém. de madame de Courcelle,p. 11, yS. On peut encore consulter sur lui un très-curieux passage des Mémoires à\i marquis de Sourches, t. Il, p. 201-202.
— ijo —
La Bruyère aurait pu, de son côté, lire des lettres de la marquise, qui couraient manuscrites, mais sur ce point encore, rien de moins certain- Ce qu'il a dit du génie épistolaire des femmes, dans un passage dont on s'autorise pour faire croire qu'il connut la correspondance de madame de Sévigné, pouvait s'appliquer à tant d'autres en ce temps où le mérite qu'elle eut si complet était possédé, en partie du moins, par la plupart des femmes du monde 1 Bussy d'ailleurs, si cette allusion que l'on croit trouver aux lettres de sa cousine dans la 4e édition des Caractères était réelle , ne lui en aurait-il pas écrit quelques mots aimables? n'eût-elle pas de son côté répondu par quelque remerciement pour l'auteur ? Rien de tout cela.
Pour mon compte, Je crois donc que les lettres de la marquise échappèrent à La Bruyère, comme elles avaient, du reste, échappé à bien d'autres, même à Saint-Simon, qui, dans l'éloge qu'il a fait de madame de Sévigné ', pour son esprit dans la conversation^ n'a rien dit de son talent d'écrire.
1 Edit. Hachette, in-rz, t. I, p. mg.
— lyi —
Parmi les amies connues de La Bruyère, s'en trouvait plus d'une chez laquelle ce talent était poussé à un point qui n'est pas audessous de ce qu'il a écrit sur la supériorité des femmes en ce genre.
N'y avait-il pas cette mystérieuse amie, qu'on n'a pas assez cherchée , à laquelle , lui-même nous l'apprend dans la préface de son Discours de réception ', on attribuait ce que ses Caractères contenaient « de plus supportable ? »
N'y avait-il pas surtout cette spirituelle madame de Boislandry, dont il nous a fait un si galant portrait sous le nom d''Arthénice, anagramme précieux de son prénom de Catherine, et que nous retrouverons bientôt avec son amie Eluire, mademoiselle de La Force ? « Personne, dit de madame de Boislandry l'abbé de Chaulieu, à qui nous devons de connaître cette particularité intéressante, personne n'a jamais mieux écrit qu'elle et peu aussi bien^. »
Cet éloge ne se concilie-t-il pas avec celui que La Bruyère a fait du style de certaines
Edit. Destailleur, t. II, p. 252.
Œuv.deCliaulieu, LaHnyc, 1774, in-8°, p. 34-l-)5.
femmes? Avant donc à qui l'adresser, c'està-dire, à une personne qui fut de ses amies et dont par conséquent il dut lire les lettres, est-il besoin de le renvoyer à madame de Sévigné qu'il ne connut pas, puisqu'elle ne le nomme jamais , et dont la correspondance lui fut probablement tout aussi inconnue 'r
Madame de Sévigné et La Bruyère auraient gagné à se connaître, mais nous n'y perdons rien. Chacun a son monde, dont il 'parle : Pour la marquise, ce sont les gens du Marais et du faubourg Saint-Germain; pour La Bruyère, ce sont les gens du faubourg Saint- Honoré, les enrichis des quartiers neufs, la rue des Petits-Champs et la rue de Richelieu.
L'une connaît mieux la cour de Versailles,
1 Une des preuves que La Bru3'ère ne connut pas madame de Sévigné, dont autrement la conversation si pleine de traits et de choses n'eût pas manqué de lui fournir beaucoup pour ses Caractères, c'est que celui qu'il nous a donné de Ménalqiie-Bï3.ï\c&?, diffère complètement pour les faits de distraction de ceux que la marquise a racontés elle-même dans plusieurs de ses lettres. V., notamment, celles des 10 et 27 avril, i3 mai, 10 juin, 8 juillet, 23 décembre 1671; 2 juin 1672 ; 8 et 22 septembre 1680.
l'autre celle de Chantilly. Quand madame ae Sévigné voyage, c'est en Bretagne ou en Provence ; La Bruyère, lui, ne va guère qu'en Normandie ou en Bourgogne. Ainsi ne se rencontrant jamais nulle part , ils ne se rencontrent pas non plus pour les scènes à peindre, pour les portraits à faire, et c'est où nous gagnons. Au lieu d'un seul tableau, nous en avons deux, qui embrassent presque en entier le monde de leur temps.
Avec la marquise, nous tenons la noblesse d'épée petite ou grande, occupée d'elle-même, indifférente du reste ; avec La Bruyère, nous avons la bourgeoisie, et surtout la robe, dont il est sorti, où son frère est encore, et qui compte tant de représentants, avocats, juges ou conseillers, parmi les gens dont, je l'ai déjà dit, on aimait à s'entourer chez les Condé.
Par là nous allons jusqu'au peuple, en passant par les financiers qui le rongent, et les parvenus, comme Langlée , qui , après être sortis de lui, le foulent aux pieds, sans penser qu'ils devront peut-être retomber plus bas.
On ne les a pas vus grandir. Il n'a fallu qu'un jour pour qu'ils fussent tout poussés et florissant à la façon de ces arbres, apportés on ne sait d'où , avec lesquels le roi s'est impro-
visé le parc de Marly ^ et tant d'autres jardins, « OLi ils surprennent les yeux de ceux qui ne les ont point vus croître, et qui ne connoissent ni leur commencement ni leurs progrès ^. »
On ignore d'où viennent ces gens-là, mais on sait comment ils s'en vont. C'en est bientôt fait d'eux et de leurs fils, et des pauvres jeunes héritières qu'ils ont épousées : « Un financier, elle seroit bien lottie. Aujourd'hui, madame, et demain rien peut-être. » Voilà ce que fait dire à un de ses personnages Dancourt % qui n'eut pas que cette rencontre avec notre La Bruyère. Son mot est celui de la comédie du peuple. Ecoutez l'arrêt plus terrible, plus ineffaçable de la comédie du philosophe. « Les Partisans nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre : l'on commence par le mépris à cause de leur obscurité; on les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois et on les respecte. L'on vit
1 V. le Journal de Dangeau, 24 nov. 1697 ; Saint- Simon, édit. Hachette, in- 12, t. XII, p. 358.
2 Edit. Destailleur, t. I, p. ibq.
» Le Tuteur, scène V.
- lyS -
assez pour finir à leur égard jpar la compassion '. »
N'est-ce pas l'histoire complète des hommes d'argent, depuis Fouquet, dont tout fut imité, même la chute, par ceux qui le suivirent ? Comme lui, « ils ne gardoient aucune mesure; » comme lui, « ils s'étoient jeté dans les belles maisons à Paris, et dans les grosses terres à la campagne ^; » et comme lui, ils tombèrent de plus ou moins haut, selon leur taille.
iXXIIj
Le trésorier de basse Normandie ne connut guère de la finance que les ridicules, les fautes et les disgrâces des traitants. Les chapitres de son livre qu'il leur consacre sont bien certainement ses meilleurs comptes de finance. Ne nous en plaignons pas. Lesage, avec son Tiircaret , où il les refait encore plus rigoureusement, nous garantit d'ailleurs que ces comptes-là sont exacts.
1 Edit. Destailleur, t. I, p. 262.
2 Mém. de l'abbé de Choisy, 1747, in-8", p. iqS.
La Bruyère, en nous les donnant, continuait plus qu'on ne le croit son office de trésorier. Les fonctions n'en étaient -elles pas, en effet, toutes de contrôle et de révision ? Il y avait pour devoir d'être une sorte d'auditeur des comptes chargé d'examiner, contrôler, arrêter ceux que rendaient les officiers des domaines '. Or, comme ici, aussi bien que dans la comptabilité des fermes , confiées de même aux mains des traitants ^, l'exactitude et l'honnêteté n'étaient pas des lois inflexiblement observées, on peut juger des impressions du trésorier par l'amertume de l'écrivain. La sévérité à l'égard des gens qui ne manient l'argent de tous que pour en faire la fortune d'un seul, fut ce qu'il sut garder, avec le plus de persistance, de son passage à la trésorerie de Caen.
Il eût pu y gagner la noblesse, qui comptait parmi lesj^riviléges de sa charge^ : il ne
1 Monteil, Traité des matériaux mss, t. I, p. 3 16.
2 On voit fort bien par le Livre commode des Adresses pour 1692, p. 6-7, que les fermiers généraux pour les domaines et les cinq grosses fermes étaient compris dans le même bail.
3 Monteil, Traité des matériaux manuscrits, t. i, p. 317, 327.
fit que s'en moquer, comme vous l'avez vu, faisant aussi peu de cas de ce blason, dû aux emplois, que de l'autre qui vient de l'ancienneté de la race, et dont, avec un peu de complaisance, il n'eût tenu qu'à lui de se parer de même.
Quand M. le Duc, son ancien élève, le fit passer, dans sa maison, delà place de professeur d'histoire, puis d'homme de lettres au titre de gentilhomme, qui semblait tout naturellement impliquer une gentilhommerie quelconque, il se laissa faire, mais de telle sorte, qu'on vit bien qu'il subissait, plutôt qu'il n'agréait, ce supplément de faveur'.
Noble à son corps défendant, il ne trouva qu'ironie pour cette noblesse. Au lieu de tâcher de la faire croire légitime par son sans-géne à la porter, il prit plaisir à en afficher le ridicule par l'emphase comique dont
1 Son extrait mortuaire le qualifie : .< Gentilhomme de Monseigneur le Duc. » — D'abord, il signa Labvtiyère, sans particule, comme sur la lettre que nous avons vue à Londres, et sur celle dont la Galerie française di dor\né le. fac-similé . Devenu Gentilhomme de M. le Duc, il signa, peut-être par ses ordres, De La Bruyère, ainsi que le prouvent l'autographe de la collection d'Hunolstein, et ceux que possède le duc d'Aumale.
il l'exagéra. Les rieurs , qui guettaient ce railleur dans les parties de sa vie qui pouvaient être à railler, trouvèrent, là encore, sa moquerie en avance sur la leur : « Je le déclare, dit-il dans l'édition de 1691, je le déclare nettement, afin que l'on s'y prépare, et que personne un jour n'en soit surpris, s'il arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins... Il y a un Geoffroy de La Bruyère, que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre-Sainte. Voilà alors de qui je descends en ligne directe. »
Par cette ironie, où personne ne se trompa que Bonaventure d'Argonne', on devme, comme je le disais, que celui qui se moquait ainsi de la noblesse de race n'était pas homme à s'en faire une de moindre aloide parle seul privilège de sa charge.
Il n'y prit, comme droits, je le répète, que celui de l'inspection sévère à l'égard des traitants, et celui encore qui lui permettait d'être toujours par les voies et chemins. Qui
1 Mélanges de Vigneul-Marville, i'® édit., p. 335.
disait trésorier de France disait grand voj^er\ inspecteur général des routes et rues.
Il le fut, mais à sa façon. Ses collègues de la trésorerie inspectaient la route même; lui n'examinait que ceux qui y passaient. Nous avons, en merveilleux style, tous les signalements qu'il y prit. Il conciliait ainsi on ne peut mieux les fonctions qu'il tenait du roi avec celles qu'il tenait de son esprit, et dont il a si curieusement parlé, quand il a dit, sur ces exigences du métier d'observateur, toujours sur pied, dans chaque coin, dans chaque carrefour, in trivio, toujours regardant , sans cesser d'être en vue : « L'homme de lettres est trivial ^ comme une borne au coin des, places. »
Ses places à lui, vous l'avez déjà vu, fu-
1 Monteil, Traité, etc., t. I, p. 3i6.
2 Tout le monde s'est trompé sur le mot trivial, ainsi employé par La Bruyère. On l'a pris pour le citer, d'après lui, dans le sens moderne et non dans celui qu'il lui donne. A. de Musset s'y est trompé luimême, quand il a dit dans sapVcce, la Loi sur la presse, qui n'a paru que dans la Revue des Deux-Mondes du. 1" septembre i835, p. 6ii :
Eli. 'pour rambiir de Dieu, si votre dme est émue, Soyc:; donc trivial comme on l'est dans la nid La Driiycrc l'a dit, celui-là s'y connaît.
rent de préférence, au temps surtout où ses fonctions peu occupées d'avocat lui laissaient tant de loisirs d'observateur: les Tuileries en toute leur étendue, et le quartier voisin, et tout neuf alors, qui va de la place Vendôme à celle des Victoires, le quartier des financiers.
Quand il eut un logement dans ce grand hôtel du prince de Condé, qui, vous le savez, est remplacé par l'Odéon et les rues avoisinantes jusqu'à celle des Fossés-Monsieur-le-Prince, ses promenades changèrent un peu leur cours. Il vint encore où il était tant venu, mais un voisinage nouveau l'attirant, il s'y laissa prendre.
C'est là que nous allons le suivre quelque temps encore pour connaître à fond ses courses dans Paris, la Ville, avant de l'étudier dans son autre milieu , Versailles ou Chantilly, la Cour.
Il s'acoquina, comme on disait alors, chez quelques libraires de la rue Saint-Jacques, dont le préféré , dont le plus heureux fut Estienne Michallet, auquel il donna le livre des Caractères, en des circonstances déjà connues, mais dont nous tâcherons de renouveler plus loin le récit par quelques détails
nouveaux. Grande gloire pour la boutique de Michallet j où neuf éditions s'épuisèrent coup sur coup ! Grand bonheur pour sa fille, qui, vous le savez, eut pour dot tout l'argent généreusement abandonné par l'auteur ! Ce ne fut pas moins que cent mille livres, on le sait à un denier près. La Bruyère ne les regretta pas.
Que lui importait l'argent, à ce trésorier in partibiis injidelium, à. ce trésorier homme de lettres ? Un bon livre, une agréable causerie, une longue promenade étaient bien mieux son affaire. Il trouvait le bon livre chez Michallet, l'agréable causerie aussi , car alors c'est surtout chez les libraires qu'on allait causer, et rien ne le gênait pour la promenade dans les allées du Luxembourg, ou bien aux environs.
Il avait de ce côté des amis à voir, des ridicules à peindre.
Au nombre des amis. Je citerai d'abord^ au palais même du Luxembourg, l'abbé de Choisy, qui, pendant quelques mois', y tint dans son appartement des conférences où dut venir La Bruyère , quoique le compte
1 Du 8 janvier au 12 août i6()2. ~ Nous avons dit plus haut, p. 146, d'après l'abbé Le Dieu, que Lu Bruyère et Choisy étaient « bons amis. »
rendu des séances ne le cite pas parmi ceux qui firent des lectures*; puis Pontchartrain, pendant tout le temps qu^il demeura rue de Vaugirard, près des Carmes, c'est-à-dire jusqu'en lôgS environ; puis encore Gregorio Leti, qui , dans les derniers temps de son séjour à Paris, habitait une maison située sur le yossé du Prince^ ainsi qu'on disait pour désigner les logis dont était bordé le fossé qui entourait l'hôtel de Condé, le seul auquel on eût laissé le privilège de cette apparence féodale.
La rue Monsieur -le- Prince^ nommée longtemps des Fossés-Monsieur-le-Prince^ fut tracée, comme on sait, sur une partie de cet emplacement. C'est aussi par là que demeurait Henri JusteP, à quelques pas du
1 Ce compte rendu, rédigé par la plume spirituelle de l'abbé, se trouve au tome I" des manuscrits dont il fit don, en mourant, à M. d'Argenson, et qui sont maintenante la Bibliothèque de l'Arsenal. V Aa. Revue des provinces dui5 juin i865, p. 532-533. — Varillas, le Dorilas de La Bruyère, fut un des auteurs les plus Vertement critiqués dans ces conférences.
s Nous avons vu sur un livre de la Bibliothèque Impériale, Ars signorum, etc. (Z ancien, Falconnet, n" 9,377), cette mention: « Pour M. Thoinard, chez M. Justel, sur !e Fossé du Prince, au faubourg Saint-
logis de Gregorio Leti *. Sa maison était un centre littéraire et philosophique trop célèbre et trop bien hanté , un point de réunion trop hospitalier à tous les gens d'esprit de quelque pays qu'ils vinssent % pour que L'a Bruyère n'en fût pas l'hôte. Le voisinage devait l'y attirer, l'amour des lettres l'y retenir. D'un autre côté, sans s'éloigner beaucoup, dans la rue de Tournon même , qu'il avait à suivre volontiers chaque fois qu'il allait à la foire Saint-Germain, ou qu'il descendait vers le Palais-Royal, se trouvait l'hôtel de l'un des hommes heureux et enviés dont il avait épié la fortune en ses accroissements, et qu'il devait le mieux peindre : c'est Terrât, qui avait succédé, comme chancelier de la maison de Monsieur', à Boisfranc, beau-père de madame de Belieforière, amie de notre philosophe.
Germain. » Or, Thoynard, logé ainsi chez Justel, était des amis de La Bruyère puisqu'il faisait partie avec lui des conférences du petit concile tenues chez Bossuet. (Floquet, Bossuet précepteur, p. 425,437.)
1 Mémoires de madame de Courcelles, édit. elzévirienne, p. i65.
2 V. dans la Revue de Paris., 2^ année, t. XIV, p. 74, des extraits du Voyage de Locke en France de 1675 à 1679.
•' Clé manuscrite des Caractères, à l'Arsonal.
Il n'en dit pas de mal, car Terrât était au nombre des hommes rares que la richesse ne gâte pas. Saint-Simon lui-même n'en a pas médit *, et ce n'est pas à La Bruyère qu'il faut demander la méchanceté, quand le grand artiste en calomnies a été indulgent. Il se contente de le montrer au miheu des courtisans de sa fortune, en proie aux convoitises des mères qui avaient une fille à marier, bien que son âge eût dû l'en défendre. Il le nomma Téramène^ et par conséquent ne le déguisa qu'à moitié. Ce n^était qu'un demi-masque , sojs lequel tout le monde pouvait reconnaître et nommer le vrai Terrât.
Son art était grand pour ces sortes de déguisements, et surtout d'une variété merveilleuse. Il vaut bien que nous nous y arrêtions un instant.
Quelquefois il procédait, comme on vient de le voir, par un simple enjolivement du nom, qui, sans perdre sa première syllabe, prenait tout à coup une apparence grecque. De même que Terrât était, par ce moyen, devenu Téramène, Herbelot, l'orientaliste, le syriaque et l'arabisant, devint Hermagoras^ « qui débrouille l'horrible chaos des deux
^ Mémoires, édit. Hachette, in- 12, t. XI, p. 93.
empires, le babylonien et l'assyrien,., qui vous révélera que Nembrot fut gaucher et Sésostris ambidextre,... » mais qui, par contre, « n'a jamais vu Versaille et ne le verra jamais '. »
Souvent ici, comme partout, l'ironie le servait dans ses baptêmes satiriques , et de telle sorte que le nom seul eût presque suffi comme épigramme. N'est-ce pas une ironie bien trouvée que d'appeler d'un nom de femme, Iphis, l'homme à la mode; et d'un nom d'idylle, Théognis , le fat efféminé? Lorsque dans l'heureux enrichi qu'on a vu passer « de la livrée à une petite recette et à une sous-ferme^ » il trouve Sosie; lorsque des parvenus qui pensent donner de grandes fêtes parce qu'ils s'y ruinent, et qui se croient chasseurs a parce qu'ils passent tous les jours à manquer des grives, y> il fait les Sanniorts et les Crispins, et les réunit au personnel des valets de la comédie et de la satire
1 La Bruyère avait pu connaître Herbelot chez Pontchartrain, qui le prote'geait et par qui il parvint à la chaire de professeur royal pour le syriaque. Il avait pu assister aussi aux conférences qu'il donnait dans son voisinage, rue de Condé. V. le Livre co)nmode des adresses pour i6gi, p, 41.
iG.
antiques; lorsqu'enfin prenant cet autre enrichi, seigneur de la paroisse a où ses aïeux payoientia taille,» qui s'est acquis « de ses deniers de la naissance et un autre nom, » il lui donne, lui, pour toute noblesse, le rustique sobriquet de Sylvain .-irroyez-vous qu'il a besoin d'ajouter beaucoup de malices à cette première méchanceté de l'étiquette, et que Georges, par exemple, reconnupar tout le monde dans le dernier portrait, ne lui en voulut pas pour ce seul nom de Sylvain — qui ne le quitta plus — autant au moins que pour tout le reste ' ?
1 Brossette lui-même constate que Georges figure, dans les Caractères de La Bruyère, sous le nom de Sylvain {Mss.de la Biblioth. imp., suppl. fr.,n'' 2,810, p. 33). Il pouvait le savoir par Boileau, qui, ami de La Bruyère, ainsi que de Georges, avouait franchement qu'il avait lui-même fait allusion, dans sa 10 ■ satire (vers 465, etc.), à celui-ci, son voisin d'Auteuil. Le bourgeois, que l'on y voit acheter une charge de secrétaire du Roi, pour épouser une fille de haute naissance, c'est Georges qui, devenu en effet secrétaire du Roi, avait épousé la fille du marquis de Valençay, ajoutant ainsi un trait de plus à sa ressemblance avec Sylvain, dont La Bruyère dit : « Il n'auroit pu autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre. >> Il serait curieux que ce Georges fût aussi le Georges Dandin de Molière, ce qui est possible, puisqu'il habitait Auteuil, près de la maison du poète, et que sa
D'autres fois , par un artifice de langage familier aux Atliéniens , ses maîtres , La Bruyère avait recours à l'antiphrase : il donnait, à celui qu'il voulait caractériser, un nom qui était la contre-vérité ironique du caractère même. Le brillant Villeroy , modèle accompli du courtisan, devint ainsi sous sa plume le cynique et déguenillé Ménippe \ Roquette , l'évêque d'Autun, dont l'âme était toute au monde et à l'ambition, prit par une ironie plus cruelle encore le nom de ThéophUe ,ami de Dieu-, condamnant ainsi ce qu'il était par Tindice de ce qu'il aurait dû être. D'autres noms étaient d'une malice plus directe; ainsi celui de Pamphile, l'homme qui aime tout, donné à Dangeau, le grand applaudisseur de chacune des actions, et même des faiblesses du Roi, fut à lui seul une satire de ces sortes de complaisants. Personne ne s'y trompa, carie portrait
fortune et son mariage dataient du temps où se fit la pièce. Georges, en effet, on le sait encore par Brossette, s'enrichit dans le bnil de Legendre, comme receveur des Aides de Paris, de 1668 à 1674. La femme de son fils fut la célèbre madame de Falary, maîtresse du Jvc'ACnt.
1 Les Caractères, 2° édit. Destailleur, t. I,p. 176.
2 Idem, p. 330-337.
tel que le fit La Bruyère répondait à la malice de son étiquette, et la complétait. Saint- Simon lui-même, ayant à dessiner Dangeau, Philinte en extase, où il n'était, lui, qu'un Alceste bouillonnant, trouva bon, pour certains traits, de reprendre ceux de La Bruyère'.
1 II répéta, par exemple, ce trait de La Bruyère pour Dangeau : « Un Pamphile croit être grand, il ne l'est pas, il est d'après un grand. » J'ai dit que La Bruyère appela Dangeau Pampliile parce qu'il aimait et admirait tout. Peut-être est-ce plutôt parce qu'il avait fait sa fortune au jeu de cartes. Pamphile est le valet de trèfle, le valet d'atout. La Bruyère aurait repris ainsi, avec un simple changement de couleur, une plaisanterie de madame de Montespan contre Dangeau. Elle l'appelait leValet de carreau. [Souv. de madame de Caylus. Kd.Ch. Asselineau,p. 79.)— Dangeau se reconnut dans le portrait, et en tint rigueur à La Bruyère. La mention qu'il lui consacra dans son Jottrnal, sous la date du i i mai 1696, époque de sa mort, est plus que froide, ainsi que le remarque Saint-Simon dans la note dont il l'accompagne, et que Lémontey reproduisit le premier. Monarchie de Louis XIV (i8i8,in-8°, p. loi) : « C'est, dit Saint-Simon, relevant l'indication banale du livre de La Bruyère faite par Dangeau, c'est l'ouvrage où M. de Lauzun est si bien et si uniquement peint en deux paroles. C'est de lui qu'il dit : « qu'il n'est pas permis de rêver comme il « a vécu.-»M. de Dangeau est sobre sur les louanges de La Bruyère. Il n'étoit pas content du coup de pinceau
Quant à Bontemps, ils différèrent un peu d'avis. Saint-Simon fut indulgent', La Bruyère fut rigoureux, mais de telle façon que ses contradicteurs mêmes ne purent trouver sa sévérité injuste. Le nom de Mercure donné à ce valet de chambre proxénète, à ce Mercureau du Jupiter de Versailles, est un trait dont Saint-Simon dut lui-même sourire , malgré son amitié pour Bontemps.
Le nom de Théagène n'est pas moins juste ni moins clair dans un autre ordre d'allusions. Ce n'est que la traduction, sous forme grecque, du nom d' « enfant des Dieux^, » que La Bruyère avait donné plus haut aux jeunes princes de la famille royale, dans une phrase que lui reprit son ami Choisy ^. On s'est demandé lequel d'entre eux il avait plus spicialement appelé ainsi. On n'avait, pour le deviner aisément, qu'à lire avec un peu de
par lequel il Tavoit dunné si parlant; c'est de lui qu'il dit : « Ce n'est pas un seigneur, mais il est d'après « un seigneur. »
1 Mémoires, t. II, p. i53.
2 C'est celle-ci : « Les enfants des rois. . . naissent instruits. » Choisy, dans ses Mémoires, p. 340, a dit de même : « Les enfants des rois, comme ceux des dieux, naissent instruits de tout. »
— ipo —
soin ce qu'il dit à la suite : « Si vous êtes né vicieux, Théas^ène, je vous plains; si vous le devenez par foihlesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y réussir, souffrez que je vous méprise*. » Ne reconnaissez-vous pas, dans ces lignes écrites pour la sixième édition, en 1 691, le duc de Chartres, tombé depuis près de quatre ans des mains de l'honnête Saint- Laurent en celles du vicieux Dubois -, ce précepteur de corruption, dont les leçons trop bien suivies nous ont valu le Régent ?
Saint- Laurent était connu dans le monde de Boileau et de Racine, qui écrivit sur sa mort si rapide, et sur la joie qu'en éprouvèrent les commensaux du Palais- Royal, cette phrase d'une si singulière énergie : « Les voilà débarrassés d'un homme de bien '^ »
Par cette voie, La Bruyère pouvait tout savoir sur l'éducation du prince, et dire de lui ce qu'il en a dit sous ce pseudonyme de Théagène, derrière lequel, malgré la trans-
1 Edit. Destailleur, t. I, p. 332.
■2 Mémoires de Saint-Simon, édit. Hachette, in- 12, t. I, p. 12.
^ Lettre à Boileau du 4 août 1687.
— igi —
parence du voile, on ne l'a pourtant pas reconnu '.
L'abbé de Chaulieu est peut-être encore plus clairement désigné sous le nom de Catulle, si direct s'appliquant à lui, qu'il semble moins un pseudonyme qu'un synonyme.
On ne l'a cependant pas reconnu davantage. A l'endroit où La Bruyère dit : « Catulle et son disciple^, » toutes les clés sont muettes, quoique Chaulieu, par plusieurs passages de ses poésies où éclate son admiration pour le poëte latin, dont il déclare qu'il suit les leçons ^, semble dire : Catulle, c'est moi;
1 La|Bruyère pouvait être encore au fait de ce qui se passait au Palais-Royal, pay l'entourage de madame la Princesse, cousine de la seconde Madame, mère du duc de Chartres, et sa grande amie. V. Mémoires de la Princesse Palatine, édit. Busoni,p.25o. Saint-Laurent d'ailleurs avait suivi pour l'éducation du prince le système de Bossuet, bien connu de La Bruyère. Aussi, dans sa premipe édition^ lorsque le duc de Chartres était encore aux mains de Saint-Laurent et son disciple docile, l'avait-il placé, avec son propre élève, M. le duc de Bourbon, parmi les jeunes princes instruits. (Edit. Walcknacr, p. 455.)
- l'^dit. Walcknacr, p. 504.
.i i^oes/c's de Chaulieu, cdit. Dcsennc, 1JS24, in-12, p. 89, 121.
et bien que dans un autre endroit, VEpître au chevalier de Bouillon^ qui commence ainsi :
Elève que f ai fait dans la loi d'Épicwe,
il semble dire encore, pour compléter l'explication du passage de La Bruyère : Mon disciple, c'est le chevalier de Bouillon.
La Bruyère les avait beaucoup connus l'un et l'autre — Chaulieu surtout, que M. le Prince aimait et protégeait' — soit à Chantilly, soit à Saint-Maur, cette chère Mauritanie ào. M. le Duc, comme il l'appelait^.
Pourquoi l'abbé nes'entenait-ilàcette spirituelle hantise, où, si le scandale ne manquait pas, l'esprit et les jolis vers dédommageaient au moins de ses licences ? Mais, sans compter le Temple, où MM. de Vendôme avaient donné asile à bien d'autres débauches, dont il fut plutôt le ministre que le censeur, on le
1 Sur les démarches qu'il fit pour que Chaulieu fût de l'Académie, et qui furent toutes déjouées par Louis XIV, mécontent du libertinage de l'abbé, V. une note très-curieuse des Mss. de l'abbé Goujet, dans \q Dictionnaire des Anonymes de Barbier, t. II, p. 499.^
2 Poésies de Chaulieu, p. 144.
rencontrait, avec le Chevalier, en plusieurs des tripots officieux que la défense des brelans publics avait fait ouvrir, depuis 1686 ', chez ces brelandières bourgeoises ou de c[ualité, signalées par Boileau dans sa lo*^ satire, et que La Bruyère nous représente ^ « comme d'honnêtes femmes » qui, sans être « marchandes ni hôtelières, » faisaient accueil à tout venant, offraient « à choisir des dés, des cartes et de tous les jeux, » et donnaient même à manger « dans leurs maisons, commodes à tout commerce ^ »
1 W.Code de la Police, 1767, in- 12, p. 47. — Blegny (Abraham du Pradel), dans le Livre commode des Adresses pour i6gi, p. 7, après avoir dit que les maisons de jeu sont défendues, ajoute : « On ne joue plus que dans des maisons particulières et entre personnes connues. »
2 Discours sur TliéopJiraste, dans l'e'dit. Destailleur, t. I, p. Ci.
* Duclos a dit de même : « Une femme dont la maison est livrée au jeu s'engage ordinairement à plus d'un métier. » Madame Mazel, dont l'assassinat, qui lit tant de bruit, fut cause que son domestique Lebrun fut mis à la question, malgré son innocence, était de ces bourgeoises qui donnaient à jouer. Sa maison, dit Barbier d'Aucour, dans son factiim pour Lebrun, « étoit deux fois la semaine ouverte, le jour et la nuit, à une infinité de joueurs et à toute
La Bruyère était au fait des visites de l'abbé et du Chevalier chez ces hospitalières du vice, il savait le gros jeu qu'ils y jouaient, et il ne put s'empêcher de leur faire comprendre combien ils perdaient, moins par la bourse encore que par la dignité, à se commettre en ces parties où tout éclat s'efface devant celui de l'or, où la dépense de l'argent tue celle de l'esprit. « Je voudrois bien voir, dit-il , un homme poli , enjoué , spirituel, fût-il un Catulle ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cents pistoles en une séance.»
Ici, l'amitié adoucit la leçon. Rien ne blesse; le pseudonyme même cache un éloge au lieu d'une épigrammé. C'est rare , c'est même presque unique chez La Bruyère ; ailleurs il s'en dédommagera bien.
Dans le nom à''Arfiire, par exemple, la femme du traitant qui, en moins de six années, a fait « une monstrueuse fortune, » qui ne sent la malice de la dernière syllabe^wr, voleur? Et dans celui de Zélie, la dévote,
leur suite. » V., pour d'autres exemples de ces maisons de jeu particulières, deux articles de M. G. Servois, dans la Conesp. litt., 25 fév. et 25 avril i863.
qui ne devine aussi l'allusion au faux :{èle ?
Pour le nom de Téléphon, l'homme au ton arrogant « qu'on n'approche que comme du feu^ » qui rit haut, qui parle haut, la malice de l'étymologie n'est pas moins sensible. D'abord, il avait mis Antiphon^ l'homme dont la voix détonne, à force d'être haussée; puis, trouvant sans doute qu'on ne reconnaissait pas assez, sous ce masque, le fils retentissant du présomptueux La Feuillade, il l'appela Téléphon, l'homme dont la voix porte loin (xr.Xs).
Le grec lui fut ainsi très-souvent utile pour les étiquettes de ses portraits, qui, je l'ai dit, sont elles-mêmes presque toujours une malice préliminaire. Cherchez l'étymologie des noms qu'il donne, et, dans leur racine grecque, vous trouverez déjà la satire. Le verbe xuoiastv (se glorifier) ne vous annoncet-il pas fort à souhait, par exemple, le suffisant Cydias^ dont le nom n'est que son dérivé? Périandre, qui se croit au-dessus de tout le monde, n'a-t-il pas une excellente enseigne de son orgueil dans le mot grec d'où vient son nom, uspi àvooôc; (au-dessus de l'homme); et Tryphon, « qui a tous les vi-
CCS, » comment le désigner mieux que par ce nom même, dérivé du grec rpusaslv (être débauché)? Quant aux enrichis, son procédé d'appellation ne varie pas. Que ce soit Chrysippe ou Chrysanihe , le /pu^oç grec y sert toujours de base. Ne fallait-il pas de l'or, toujours de l'or, dans le nom de ces gens dont c'était la vie ?
Le latin, nioins souple pour la formation des mots, ne lui fournit presque rien. Sauf la Canidie d'Horace, dont il fit si à propos la marraine d'une autre empoisonneuse célèbre, la Voisin; sauf encore Mœvius et Titius, que le Droit romain lui prêta tout baptisés pour la petite comédie testamentaire ^ où sont en germe celles des Héritiers et du Testament de César Girodot, il ne dut rien à l'antiquité latine.
Cet emprunt qu'il fît de deux de ses personnages au Droit romain, est intéressant en ce qu'il prouve ce que nous avons déjà dit ^ de sa préférence pour les choses du Droit, et de ses fréquents retours par la pensée vers son ancienne profession d'avocat. Un de ses
1 Edit. Destailleur, t. If, p, 181 -182.
2 V. plus haut, p. 35.
ennemis lui reproche d'imiter, dans ses façons déparier^ «le style du Palais'; » cet ennemi ne se trompe pas. La Bruyère aime les vieilles formes de langage comme on les aimait au Palais du temps de Patru, le temps de sa jeunesse, et si, par exemple, au lieu de bienfaiteur, \\ continue à écrire bien/acteur, c'est que — Ménage nous l'apprend - — on prononçait ainsi dans les beaux plaidoyers.
Son affection, toutefois, ne s'est pas étendue jusqu'au ridicule des gens de robe. Il est au contraire plus âpre que personne à les combattre de la bonne façon. Je n'en veux pour preuve que ce qu'il a dit contre l'abus des citations chez les avocats. Nulle part on ne s'en est mieux moqué; il leur porta le coup de grâce ^.
C'est de ce côté qu'il avait le plus d'amis : « Je nomme nettement, dit-il dans la préface de son Discours à l'Académie'', les personnes que je veux nommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite ; j'é-
1 V. plus haut, pag: 35, note.
2 Observ. sur la Langue franc., 167G, in- 12,2'' part., p. 23 I.
3 V.suppl. au7)/c/.de Hayle, i722,in-fol.,p.i 3- ly. * Edit. Destaillcur, t. Il, p. 258.
cris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin et que le lecteur ne courre pas risque de les manquer. » Or^quinommet-il ainsi en toutes lettres? quelques amis qu'il avait dans la science, tels que Du Hamel ' et Fagon-; mais avant tout des personnes de la magistrature et du barreau : Novion ^, dont vous savez que son frère avait épousé la fille naturelle; les Bignon, parents de Pontchartrain '*, qui tenaient à l'Eglise ^ et à la robe; Lamoignon, dont il fréquentait la bibliothèque'; Gaumont'', l'une des gloires du barreau, et l'ancien conseil de Mazarin ; Fourcroy, ce tonnant ami de Molière, près duquel il avait peut-être fait
1 V. plus haut, p. 65. — 2 j^^^ p. 108, note.
* Edit. Destailleur, t. li, p. 258.— Dans plusieurs allusions aux grands jow s d'Auvergne que Novion pre'sida, c'est lui qu'il flatte. Ce qu'il (t. Il, p. 176) sur l'arrêt qui força les avocats d"être brefs, le flatte encore. Saint-Simon l'a fort attaqué; M. Chéruel' vient de le àé^Qnàre . Saint-Simon, etc. i865, in-8°, p. 5oo.
3 Journal de. Dangeau,édit.compl., t. II, p. 261, 340.
4 Ainsi l'abbé Bignon, reçu avec lui à l'Académie.
3 V. plus haut, p. 33, 68. — Il nomme aussi Le Maître quelque part; mais, trop jeune pour l'avoir connu, il ne rendait ainsi hommage qu'à un beau souvenir du Palais et de Port-Royal.
^ Edit. Destaiileur, t. I, p. 284.
ses premières armes d'avocat, et que plus tard il put connaître, ainsi que Gaumont ', chez Lamoignon,àBâville,où il était bailli ^.
Voilà ses amis, ceux qu'il aime et qu'il nomme, leur faisant une gloire de leur nom même. Revenons à ceux qu'il baptise tout seul , et dont le ridicule lui paye chèrement les amères dragées de ce baptême.
Où le grec et le latin ne pouvaient le servir, il recourait à l'histoire ^, qui ne l'aidait pas moins dans ses malices. Rien qu'à voir les noms qu'il y trouva, on sent qu'il la connaissait à fond , et devait l'enseigner avec esprit. C'est du génie, par exemple, d'avoir été chercher dans le Bas-Empire, au temps des empereurs caducs et des impératrices souveraines, le nom qui doit désigner dans son livre madame de Montespan. Il l'appelle Irène ^ et ce nom du
* De Châtre, Jeux d'esprit. rGq4, in-12, p. qS.
2 La Bruyère dut tirer qrand parti des conversations de Fourcroy, qui parlait et raillait beaucoup : « Fourcroy, avocat célèbre... qui étoit une gueule fière, qui depuis ce temps-là fut bailli de Basville... s'étoit acquis au Palais une liberté de tout dire et de raillera tort et à travers. » De Châtre, p. 83-90.
a II parle, dans son Disc, du soin qu'il prit pour (' emprunter les noms de l'ancienne histoire. »
règne des femmes à Byzance , la désigne mieux que le sien. Ce n'est pas un pseudonyme , c^est un caractère. Le portrait que sous cette étiquette il nous fait de la royale coquette, se sentant vieillir et allant chercher aux eaux d'Épidaure, ce que la favorite demanda souvent, en effet, aux eaux de Bourbon , un peu de Jeunesse nouvelle, est de tcnit point un chef-d'œuvre.
La Bruyère dut le faire sur place, après avoir entendu, peut-être de la bouche même du médecin de Bourbon, parlant à madame de Montespan, ce qu'il fait dire à Irène par l'Esculape d'Épidaure.
Je crois, en effet, qu'il dut aller à ces eauXj pour la paralysie dont il souffrait en 1687% un an juste après que madame de Montespan y fût retournée \ Entre autres choses qui me le confirment, c'est que Boileau y étant allé, et de là écrivant à Racine, lui dit après quelques
1 V. sa lettre dont le fac-similé a été publié dans la Galerie française, t. I, p. 36 1.
2 Elle y était allée en 1676, comme on le voit par une lettre de madame de Sévigné du 17 mai; elle y retourna en 1686. Mâm. du marquis de Sourches, t. II, p. 36.
mots sur le médecin des eaux : « Je vous envoie un compliment pour M. de La Bruyère'. » Or, ainsi placé, ce compliment semble venir moins de lui-même que du médecin, qui, ayant soigné La Bruyère, tenait à se rappeler à lui. Peut-être est-ce celui qui avait dit à madame de Montespan ce qu'il prêta pour Irène au dieu d'Epidaure.
La Bruyèi e ne mit ce caractère dans son livre que bien plus tard. Il n'y figure, pour la première fois, que dans l'édition de 1 694, la huitième. Cette discrétion, qui lui était ordinaire ^, atténuant la ressemblance par l'éloignement , diminuait la malignité de l'application trop directe. On lui en savait gré chez les gens de goût. Je répondrais que, pour le cas dont il s'agit, madame de Maintenon,qui n'aimait pas les malveillances trop à l'emporte-pièce contre la rivale qu'elle avait supplantée , approuva La Bruyère d'avoir affaibli sa malice en la différant.
Que pensait-elle de lui et que pensait-il d'elle? On ne sait là-dessus rien de certain; mais tout indique au moins qu'elle devait
1 Recueil des Lettres de Jean Racine, i^e édit., p. io3. - V. plus haut, p. 42.
l'avoir en grande estime et qu'il le lui rendait bien. Ami de Racine comme il l'était, le voyant assidûment % il avait dû être admis avec lui à quelques-uns des entretiens qu'elle voulait bien lui accorder, peut-être même à quelques-unes des audiences plus familières où le roi s'abandonnait à l'admiration des gens d'esprit. Si La Bruyère n'eut pas cet honneur pour lui-même, ses œuvres l'obtinrent. Ses Caractères furent lus chez madame de Maintenon et, par conséquent, connus du roi. Furent-ils au gré de la dame ? C'est probable, car elle s'essaya bientôt dans le même genre ^, et l'on n'imite que ce qu'on admire. Le Discours de La Bruyère à l'Académie obtint du roi une faveur plus haute encore : lecture en fut faite à son dîner à Marly^. Madame de Maintenon, croyez-le, dut être pour quelque chose dans cet hon-
1 L. Racine, dans ses Mémoires sur son père, cite La Bruyère parmi les personnes que Racine voyait le plus souvent, i" édit., p. 202.
2 Elle fit ainsi le caractère de la princesse Sylviane, etc., dont le Ms. autographe fut vendu chez Techener, il y a trois ans. V. Descript. raisonnée d'une collect. choisie d'anc. Mss. 1862, in-8°, p. 154.
3 « Le remerciement de M, de La Bruyère à l'Aca-
neurfait à La Bruyère, qui en fut on ne peut plus lier*.
Fagon, son ami -, et l'un des plus intimes confidents de madame de Maintenon, avait pu servir aussi entre eux de lien et de point de contact. Il avait pu surtout le mettre au fait des petits secrets de l'intimité royale où l'on voulait bien l'admettre en tiers; lui raconter par le menu ces divertissements de coin du feu, où, dépouillant le roi pour l'homme, et l'homme pour l'enfant, Louis XIV n'avait pas de plus grand plaisir que de disputer à Fagon, à madame de Maintenon, la cafetière pour se verser son café lui-même et les pincettes pour tisonner ^!
N'est-ce pas après un de ces récits du méde-
démie a fait icy du bruict. Il a esté leu à un disné du Roy à Marly. « Lettre inédite de Bourdelot à l'abbé Nicaise, du 2 3 août iGgS. V. aussi le livre si rare, Dépêches du Parnasse, 3' dépêche, i" octobre i6g3, p. 39.
1 Dans la préface du Discours, il parle avec une sorte de fierté de «Marly^ où la curiosité de l'entendre s'étoit répandue. » Edit. Destnillcur, t. H, p. 25(j.
2 V. plus haut, p. 108, ig8.
3 V. à ce sujet de très-curieux détails dans les Entretiens des Ombres, 1722, in-8°, 7° entretien, p. C4-67.
cin confident que La Bruyère dut écrire en initié : ce Le plaisir d'un roi qui mérite de l'être est de l'être moins quelquefois, de sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus familier. »
Nous voilà bien loin de Paris et du quartier du Luxembourg; mais nous pouvons y revenir vite, puisque nous ne sommes pas sortis des Caractères. Une de leurs plus belles moissons, on l'a vu déjà, fut dans ce quartier même, et plus qu'ailleurs, dans le jardin du Palais.
La Bruyère y retrouvait avec Belleville, domestique de Gourville *, et le plus fameux, « le plus accrédité » de la bande, les nouvellistes qu'il avait laissés aux Tuileries.
Ils venaient y compléter le butin de nouvelles, dont son ennemi le Mercure faisait au bout du mois son bagage, et, par l'amusement de leur zèle affairé , ils le dédom-
1 V. les Mémoires de celui-ci, edit. Petitot, p. 517,
mageaient d'avance de l'ennui qu'il aurait à les suivre dans le vide de leur cher Journal.
L'arbre sous lequel ils se réunissaient, et où il les écouta, existe encore. Pauvre vieux marronnier, à demi -mort et complètement couronné, pour nous servir d'une expression de métier, dont l'ironie veut dire qu'il n'a plus de couronne, vous pourrez le voir à deux pas de la belle allée, sur la gauche, un peu au-dessous du Jeu de Paume '. Il m'est cher, non pour les bruits qu'il entendit, mais pour le sourire de celui qui les écoutait.
C'est dans ce même jardin du Luxembourg que devait venir s'éteindre un de ses types les plus amusants : V amateur de fleurs ^ le 'curieux de tulipes , qu'il avait connu ailleurs, lorsqu'il le dessina, et qui, en s'installant enfin de ce côté, y compléta la galerie de ses Curieux. Presque tous, en effet, logeaient dans ce quartier.
Boucot, Vhomme aux coquilles, tout à sa collection et fort peu à l'administration des hospices , dont il était un des directeurs-,
1 V. un article trcs-curicux de M. A. Ysabeau, dans \q Journal Je l'Instruction publique, 14 sept. 1864, p. 587.
- Livre commode des Adresses pour 1092, p. 38.
avait son cabinet dans la rue Hautefeuille, où le vint voir et envier l'Anglais Lister, son confrère en cette maniée
Rousseau et Chasscbras de Grenailles, les grands ce curieux d'estampes » que Gaignères lui-même jalousait', s'étaient placés à proximité des marchands de la rue Saint-Jacques^,
1 Lister, A Joiirney to Paris, 1698, in-S", p. 57.— La collection de Boucot, dont les coquilles étaient la principale, mais non pas l'unique richesse, fut ensuite transférée de la rue Hautefeuille dans un hôtel de la rue Saint- Jacques, près de Saint-Séverin, qui, je crois, existe encore. V. G. Brice, édit, de 1701, t. 11^ p. 97.
2 Lister, p. g I, a parlé des admirables collections de Gaignères, en son appartement de l'hôtel de Guise. Les principales passèrent dans celles du roi, par suite d'un don fait par Gaignères lui-même. La Bibliothèque impériale les possède encore en grande partie. « Votre cabinet, écrivit Goulanges à Gaignères, quand il eût fait cette précieuse donation , mérite bien Fimmortalité, et, pour y parvenir, vous ne pouviez mieux faire que de le joindre à celui de Sa Majesté. » Lettre inédite du 17 mars 171 1.
3 Le plus fameux pendant longtemps fut Chartre, dit V Anglais, en continuelles relations avec le graveur Cl. Mellan, dont la Bibliothèque impériale {Collect. des autogr., t. III, p. 200) possède une lettre qu'il lui adressa en 1637. Sa veuve continua son commerce, dans la boutique de la rue Saint-Jacques, aux Piliers-d' Hercule, très-fréquentée des Anglais ama-
où la chasse était toute l'année ouverte à la passion que La Bruyère a, d'après eux, prêtée à son Démocède : l'un demeurait rue de la Calandre, l'autre rue du Cimetière-Saint- André.
Les amateurs de médailles se trouvaient un peu partout. C'était un goût presque général chez les gens qui se piquaient de faire des collections '. Il en était comme de la passion des insectes rares, surtout des papillons, dont il a aussi parlé, et qui, selon Boursault ^, avait, «pendant quelque, temps, jeté la cour et Paris dans un véritable engouement. »
Pour la manie des livres, La Bruyère n'avait aussi qu'à choisir, tant étaient nom-
teurs, sans doute parce que la marchande était bien plus connue par son surnom, V Anglaise, que par son nom de madame Chartre. V. à ce sujet, dans la Revue de Paris de déc. 1841, p. 59-60, l'extrait d'une note des Poésies de Robert Baillie, Ruyderd et lord Pembroke, publiées par le Bannatyn-Club.
1 C'est ainsi— pour ne citer que des amis de La Bruyère— qu'il y avait de fort belles collections de médailles antiques et modernes chez l'avocat général Lamoignon et chez le conseiller Lamoignon de Basville. — Le roi lui-même avait cette manie, ce qui eût suffi pour la mettre à la mode.Me)72.de Choisy.p. 227.
2 Lettres nouvelles, 1703, in-12, t. II, p. 229.
breux ceux qu'elle possédait. Qui préférat-il pour le peindre plus au vif? On a dit, dans toutes les clés^ que c'était le conseiller Morel. Je ne le crois pas, la bibliothèque de .cet amateur n'ayant laissé aucune trace'. J'opterais bien plutôt pour M. de Sardières. Sa collection, qui est restée célèbre, commençait à l'être assez, dans le temps où La Bruyère dessina ses Curieux^ pour qu'il ait pu la connaître ^. M. de Sardières se recommandait d'ailleurs à lui par un autre point : n'était-il pas le fils de madame Guyon *, grande prêtresse de ce qiiiétisme dont il devait tant se moquer ? Ayant raillé la mère pour son exaltation, je ne m'étonnerais pas que* par une autre préférence de satire, il ait pris le fils à partie pour sa manie des livres.
L'original de Z)///zf/e, l'amateur d'oiseaux, ne sera pas non plus pour moi le même que pour les faiseurs de clés. Ils disent tous que
1 S'il fit allusion au conseiller Mord, c'est dans le portv^ït à' Aristippe (t. II, p. 172) : .. Conseil de toute une ville, » qui a besoin de l'avis d'un directeur pour se réconcilier avec sa fille mourante. Elle s'appelait madame Fodet. V. la Clé niss. de l'Arsenal.
^ V. L'Art de la reliure, i 864, in -18, p. 197.
^ Journal de Mathieu Marais, 28 février 1723.
c'est Santeul. Je l'admets pour quelques détails, mais pour d'autres l'application me semble ridicule à force d'être impossible. Est-ce notre moine victorin qui pourrait, comme Diphile, négliger ses enfants pour ses oiseaux, et les laisser sans maîtres, tandis qu'il fait donner à ses chanteurs ailés une si belle éducation en musique ? A l'hôtel de Condé, sous l'œil même de notre railleur, dans la domesticité de madame la Princesse, qui avait, elle aussi, ce goût des oiseaux, si général alors chez les grandes dames ', je trouve bien mieux l'amateur complet,- le Diphile authentique, père de famille et couveur de Canaries : c'est l'homme qui avait soin des volières, et prenait le titre de « gouverneur des serins de S. A. madame la Princesse-! »
1 ■< Dans les hôtels les plus opulents, dit Lémontey {Histoire de la Régence,X. II, p. 3 19), on employait les femmes de chambre et même les demoiselles de qualité, à élever ces jolis oiseaux que les Espagnols avaient apportés des îles Canaries, et auxquels la mode et la nouveauté donnaient du prix. Une duchesse trouvait naturel d'envoyer vendre ses serins chez le célèbre oiselier du quai de la Mégisserie... »
2 V. dans le livre de Hervieux, Traité des Serins des Canaries, édit. de 1709, in-S", l'épître dédicatoire à madame la Princesse.
Les magnifiques jardins de l'hôtel auraient pu lui fournir aussi, dans cette même domesticité du Prince, deux autres de ses curieux: l'amateur de fruits et l'amateur de fleurs; car tout y était remis aux soins des gens les plus experts, sous la direction de La Saussaye, l'un des grands hommes du jardinage en ce temps-là *; mais l'on sait de façon à peu près certaine que l'homme aux primes, c'était La Sablière, si fameux, même à la cour, pour les fruits de son enclos de Rambouillet au faubourg Saint-Antoine.
Quant au curieux de fleurs, dont il est temps de reparler, je vais dire aussi son vrai nom.
Qui était-ce ? Aucun des faiseurs de clés, aucun des commentateurs ne nous l'a dit exactement, bien que ce ne fût pas impossible à savoir, puisque Mathieu Marais a sur ce pomt une curieuse note dans son Journal -. C'était le flûtiste Descôteaux, déjà célèbre du temps de Molière, et qui, à l'époque de la sixième édition des Caractères, où parut celui an fleuriste, c'est-à-dire en 1 691, ayant passé l'âge des succès de mode et de galan-
i Livre commode des Adresses pour 1692, p. 79. ^ Reinie rétrospective, 3i mars iSSj, p. 4.38-439.
terie qui, nous le verrons, avaient égayé sa jeunesse, s'en dédommageait par la satisfaction de sa passion des fleurs.
Avant de venir au Luxembourg, il habitait le faubourg Saint-Antoine ', centre embaumé de la culture qu'il adorait^.
La Bruyère pouvait l'y voir souvent, car, pour se rendre à Saint- Maur, il était continuellement dans le faubourg, sur la route de Vincennes, « le chemin de Venouze, comme il dit % où l'on mange les premiers fruits. »
Quand Descôteaux, radieux, le croyait en admiration devant ses fleurs, le malin faisait sur le vif, en pleine manie, la curieuse étude dont son livre a reçu la confidence,
Après l'avoir bien examiné , il le faisait parler. Descôteaux était bon ù entendre, sur toutes sortes de points : sur sa jeunesse d'abord, où se mêlaient des anecdotes relatives à Molière *, qu'il racontait fort bien ;
1 Livre commode, p. G?, loij,
2 «Les jardiniers qui font commeixe de fleurs, arbres et arbustes pour l'ornement des jardins, sont au faubourg Saint-Antoine « Id., p. 70.
3 Edit. Walcknacr, p. -iib.
'" D'Olivet, Hixt. de l'Académie, edit. Ch. Livet, t. II, p. 307.
puis sur la philosophie cartésienne, dont il raisonnait fort mal.
En 1723, quand Marais, qui le croyait mort, le retrouva au Luxembourg, n'ayant pas moins de soixante-dix-neuf ans, toutes ses manies si étrangement mêlées de fleurs et de cartésianisme lui étaient restées : «. Il a encore , dit -il, au suprême degré le goût des fleurs'; et c'est un des grands fleuristes de l'Europe. Il est logé au Luxembourg, où on lui a donné un petit jardin , qu'il cultive lui-même. La Bruyère ne l'a pas oublié dans ses Caractères sur cette curiosité de ses tulipes, qu'il baptise du nom qu'il lui plaît. Il veut être philosophe, et parler Descartes; mais c'est bien assez d'être musicien et fleuriste. »
Au fond c'était un brave homme, un bon cœur, un ami chaud. Ce qu'il avait fait pour Philibert, flûtiste de l'Opéra, comme lui, en était la preuve.
Les joueurs d'instruments paraissant alors sur la scène avec ces costumes d'acteur qui sont un si grand attrait pour le regard des femmes, leurs bonnes fortunes allaient de pair avec celles des comédiens et des chanteurs. Descôteauxjpour sa part, en eut de ce-
lèbres, qui méritèrent d'être mises en chansons'. Philibert en eut plus encore, et ce fut son malheur.
Entre autres femmes qui, de la noblesse à la bourgeoisie, se le disputèrent, se trouvait une riche bourgeoise, madame Brunet, dont il convoitait la fille , et qui voulut se le réserver pour elle, en devenant sa femme. Il fallait pour cela qu'elle fût veuve. La Voisin, dont le métier était de rendre de ces services, l'y aida.
M. Brunet mourut; sa femme un an après était madame Philibert. Cependant La Voisin fut prise, toutes les femmes qu'elle avait trop servies furent mises en cause, et madame Brunet étant de celles que la noblesse ne défendait pas, fut condamnée et exécutée^. Son second mari, Philibert, devait tout naturellement être inquiété, comme complice; il le fut.
Le Roi, qui l'aimait % lui dit qu'il ferait bien de se mettre en sûreté. Philibert refusa. Descôteaux lui offrit de le suivre
' Mémoires de Boisjourdain, t. II, p. 46?. ^ Richer, Causes célèbres, t. I, p. 426. * V. sur la faveur de Philibert à la cour, les Poésies de Lainez.iyôS, in-S", p. 2g.
et de tout quitter pour lui. Il ne refusa qu'avec plus de fermeté. Pourquoi perdre un ami, quand son innocence lui disait qu'il n'avait pas besoin lui-même d'être sauvé ? 0 II laissa faire le cours de la justice, qui le justifia pleinement et le renvoya absous K »
Cette affaire ayant bien tourné au lieu d'être fatale, mit à la mode Descôteaux , comme ami dévoué, Philibert, comme galant recherché. Ce fut à qui l'aurait, parmi les femmes du plus grand monde. Mademoiselle de Briou, fille du président des Aides, fut une des plus ardentes. Elle alla pour Philibert, que tant d'autres lui enviaient, jusqu'à l'extravagance.
Rien de tout cela ne devait échapper à La Bruyère, qui aimait assez les causes célèbres, comme curieux et ancien avocat^.
1 Lettres histor. et galantes de madame Dunoyer, 1757, in-i2, t. III, p. 3oo.
- Il y a souvent des allusions dans son livre aux faits judiciaires du temps. Ce qu'il dit sur la question a trait à celle qu'on avait fait subir à Langlade, et dont les suites amenèrent sa mort, près de deux ans avant que son innocence fût enfin acquise. Il succomba aux galères, le 4 mars 1689, et, en de'cembre 1600, le vrai coupable était découvert. Au mois de
Il était d'ailleurs un peu du monde où Philibert se trouvait ainsi en bonne fortune. Il y tenait par son amitié pour madame de Boislandry , amie de mademoiselle de La Force, dont mademoiselle de Briou était la belle-sœur. Il voulut, à ce propos, flétrir ce qu'il y avait de vil dans ces passions de grandes dames pour des histrions, et montrer en même temps le danger qui attendait celles dont Philibert, le flûtiste aux amours funestes, était le préféré.
En sortant de ses bras, on pouvait, comme madame Brunet, passer dans ceux du bour-
JLiin suivant^ La Bruyère écrivit dans sa 6° édition : « Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la précipitation et la procédure ont trouvé un crime : celle même de son juge peut-elle l'être davantage ? » V., sur Langlade, le Journal de Dangeau, 14 février 1688 et 28 décembre i6go. — La Bruyère a nommé aussi Ambrcville, dont le supplice avait fait événement en 1686. C'était un brigand célèbre, et son nom lui suffit comme satire. A qui l'appliqua-t-il ? A un grec qui ruinait les gens au jeu. Par là, il donnait à entendre que ce joueur lui semblait être un aussi grand voleur x\u' Ambrcville, et qu'il faudrait le brûler comme lui. V., sur Ambrevillc et Léance, sa sœur, Corrcsp. administr. de Louis XIV, t. II, p, 596; Dangeau, Journal, iij juillet 1686 ; Palaprat, Œuvres, t. II, p. 20.
reau ! Aussi dit-il à mademoiselle de Briou :
« Vous avez Dracon, le joueur de flûte
Je vous plains, Lélie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle les hommes publics... Que ferez-vous lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? 11 reste encore Brojïte, le questionnaire ^.. »
Ce passage était resté un des plus inexpliqués de ce livre qui cache tant d'énigmes, mais qui n'en a pas, toutefois, de plus impénétrables que la vie de son auteur.
C'est presque toujours sans se laisser connaître eux-mêmes que les moralistes sont arrivés à une profonde connaissance des autres. Deviner autour de soi le secret des ca-
1 Le bourreau de Paris, dont le nom du cyclope Broute est ici le pseudonyme, aimait fort les tableaux, surtout, par grâce d'état, ceux qui représentaient des martyres. Quoiqu'il trouvât généralement que les supplices y étaient figurés en dépit du sens commun, il achetait souvent de ces tableaux chez madame Forêt, la fameuse marchande. De Châtre, Nouv. entretiens des Jeux d'esprit, 1709, in-12,
ractères et ne pas faire voir le sien; avoir une existence cachée et publique tout ensemble; ramener chaque chose à soi sans laisser échapper rien cie soi-même au dehors; enfin marcher dans Tincognito le plus muet au travers de ce monde qui s'agite et qui se dépense avec grand bruit; le faire parler sans rien lui dire, voilà leurs façons d'être ordinaires, leurs grands moyens d'observation. Était-ce par instinct, ou de parti pris, qu'ils procédaient de cette sorte ? il serait difficile de le dire; mais ce qui est certain, c'est que, par nature, l'observateur est silencieuxj et que, par prudence, il ne doit pas l'être moins. Lui qui gagne tant à bien écouter, doit savoir, en effet, ce qu'il en coûte à se laisser entendre, et^ par conséquent, se tenir toujours en garde.
Si l'amour et la guerre n'eussent lancé La Rochefoucauld dans les affaires, et ne l'eussent pour ainsi dire obligé de s'expliquer en àas Mémoires , non pas sur lui-même, il s'en est gardé de son mieux, mais sur un de ses rôles, que saurait-onde lui ? Presque rien. Si, de même, en sa qualité de comédien, Molière n'eût pas été un homme public, et ne se lût pas ainsi forcément otfcrt, comme point de
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mire, aux propos el aux anecdotes, qu'auraiton appris de sa vie? Presque rien non plus.
Pour lui, comme pour La Rochefoucauld, mais pour lui surtout, ce qui manque, c'est une révélation intime , c'est une correspondance. Dans une lettre , à moins qu'elle ne soit de pure cérémonie et, par conséquent, obligée à n'être pas sincère, il s'échappe toujours quelque chose de l'homme. Il faut que là, malgré lui, il se fasse connaitre. Ces grands silencieux le savaient bien, .et ils semblent en avoir eu peur. Pour n'être pas infidèles à leur discrétion, ils ont donc peu écrit, même à des amis.
De Molière, par exemple, il ne reste pas une seule lettre. Afin d'expliquer cette complète pénurie, on parle de destruction de papiers, d'incendie, que sais-je? Pourquoi n'en pas trouver plutôt la cause dans cette passion du silence dont était possédé l'infatigable observateur, et qui, le suivant même dans ses expansions d'amour ou d'amitié, devait faire qu'il n'était pas plus bavard par correspondance que dans les conversations.
Quant à moi, je n'en cherche pas la raison autre part, et c'est de la même manière que je m'explique aussi pourquoi nous avons si
peu de lettres de l'auteur des Caractères; pourquoi sa vie nous est si incomplètement connue.
Comme écrivain, comme observateur et comique sérieux, La Bruyère, on l'a vu, tient à Molière par plus d'un point; il n'est donc pas étonnant qu'il lui ait aussi ressemblé comme homme par la discrétion du causeur et le silence de l'épistolaire.
Jusqu'à ces derniers temps, on ne connut de La Bruyère que deux lettres : l'une à Santeul, dont l'abbé Dinouart nous a conservé une copie des plus fautives, que nous redresserons tout à l'heure; l'autre qu'il avait écrite à Bussy, et qui aura aussi son tour ici pour un trait de son propre caractère.
Depuis lors, quelques autres lettres déjà citées * , et dont il sera encore question , ont été retrouvées , mais en très-petit nombre, malgré l'ardeur des amateurs d'autographes; de telle sorte que ces découvertes restreintes, et qui, j'en ai bien peur, ne se
' V., p. 32 et 177, deux mots, sur un autographe de La Bruyère que nous avons vu à Londres; p. 33, une citation de sa lettre à Gregorio Leti; et p. 177, une mention de celles qu'il écrivit à Fontenclle et à Ménage.
multiplieront guère, ne démentent en rien ce que je viens de dire sur la répugnance de La Bruyère pour l'une des formes d'esprit les plus à la mode de son temps. Etait-ce paresse, haine du bavardage, mépris du style trop courant , lassitude de la plume ou crainte de la mal employer en des sujets de simple conversation épistolaire, après s'en être servi pour des choses plus sérieuses ? C'était peut-être tout cela à la fois.
La vérité est en un mot que La Bruyère fut, de tous les correspondants, le plus discret, le moins fécond. Phélypeaux, fils de son protecteur Pontchartrain, lui en a fait reproche dans une lettre retrouvée aussi depuis peu d'années par Depping ', et qui est venue ajouter quelques faits de plus à ceux beaucoup trop rares que l'on savait sur lui.
En sa qualité de secrétaire d'État pour la marine , Phélypeaux était obligé de passer souvent de longs mois loin de Paris et de la Cour. Pour n'être pas sans nouvelles, et bien ressaisir de loin, ne fût-ce que par écho et par reflet, quelque chose de cette vie d'élégante
' Bulletin du Comité historique des monuments écrits de l'Histoire de France (^Histoire), t. II, p. 55.
dissipation qu'il regrettait, il avait chargé La Bruyère de lui en écrire la chronique. Pour l'esprit, c'était bien s'adresser; pour l'exactitude , beaucoup moins. Même en cette occasion, où il s'agissait de plaire à un homme dont l'amitié lui était d'importance, La Bruyère eut peine à se départir de sa paresse. Il fallut plus d'un mois et demi pour qu'il se décidât à envoyer à Phélypeaux l'ombre d'un bulletin. « Sérieusement parlant, lui écrivit celui-ci pour lui en accuser réception , vous êtes un grand paresseux : depuis près de deux mois que je suis party, vous ne m'avez donné aucun signe de vie, et vous ne méritez que trop les reproches que je vous fais. Cependant je me sens trop de penchant à vous pardonner pour ne pas excuser volontiers vos fautes passées , à la charge que vous vous corrigerez à l'avenir. J'ai leu avec un extrême plaisir toutes les nouvelles que vous m'écrivez de Chantilly *, etc.»
L'esprit de liberté en toute chose était le fond du caractère de La Bruyère, et comme l'inexactitude est une indépendance, il était
' Cette lettre est du 5 juillet 1694.
inexact pour rester libre. Ne pouvant s'affranchir des jougs qui lui pesaient, il se libérait des moindres , tel que celui d'une lettre à écrire. Etre bien à soi-même pendant les rares loisirs que lui laissait son emploi chez le Prince; ne donner à son esprit, en ces trop rapides instants d'heureuse retraite, que des plaisirs de choix, par des travaux de son goût, tel était son seul désir, tel fut son vrai bonheur.
Loin de se faire une loi du « Vœ soli » de l'Ecriture, il se donnait pour précepte contraire la recommandation de solitude indiquée par Pascal ', et disait d'après lui : « Tout notre mal vient de ne pouvoir être seul ^ »
Quelqu'un de ces gens pour lesquels il semble que toute activité cesse en dehors du mouvement du monde, venait-il à lui dire que solitude est paresse, que les affaires seules
' « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Pensées de Pascal, e'dit. Havet, p. 5i. — Madame de Sévigné, dans sa lettre du 29 septembre 1679, reprenant cette pensée, lui a donné l'allure plus leste qu'elle a gardée pour mieux courir le monde : « Tous les maux viennent de ne savoir pas garder sa chambre. »
2 Edit. Destailleur, t. II, p. 65-66.
peuvent remplir « le vide du temps, » il répliquait fièrement' : « Il ne manque à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler. »
Son livre fut le fruit de cette oisiveté pensante, de cette solitude active; aussi l'éloge qu'il en avait fait dans sa première édition, non-seulement se maintint, mais fut augmenté dans les autres. Plus il voyait s'accroître la fortune des Caractères, plus il sentait l'étendue de sa dette envers cette solitude féconde où ils avaient germé et grandi sous l'étude et la méditation.
Sa vie, en se prolongeant chez les Condé, lui avait aussi fait apprécier de plus en plus combien, ne fût-ce que pour une heure, il est doux d'être libre.
K La liberté, écrivit-il donc, en 1692, dans sa septième édition ^ pour enchérir encore sur ce qu'on vient de lire d'après la première , la liberté n'est pas oisiveté, c'est un usage libre du temps, c'est le choix du travail et de Texercice : être libre , en un
1 Ibid., t. I, p. i65.
2 Ibid., t. H, p. 12b.
mot, n'est pas ne rien faire, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la liberté! « Les lettres à écrire, où l'esprit de complaisance est surtout ce qu'il faut, n'étant guère un de « ces exercices » qu'il aimait tant, il n'écrivait pas. L'usage des correspondances nombreuses et assidûment suivies, reprises à chaque instant pour le moindre bruit , la plus petite nouvelle, comptait parmi les modes du bel air les mieux faites pour ne pas lui convenir. N'était-il pas, nous l'avons vu, trop grand ennemi du nouvellisme parlé pour se donner lui-même avec plaisir au Jiouvellisme écrit? Je comprends donc qu'il y eût une répugnance que l'amitié seule pût lui faire oublier. Si, pour le fils de Pontchartrain, protecteur de l'Académie, où, comme on le verra, il l'eut pour patron, il se faisait chroniqueur d'assez bonne volonté ^ , mais inexact, il ne se fût certes pas astreint pour d'autres à ce labeur. Il le laissait aux femmes, qui se plaisent volontiers à prolonger par lettres le babil des conversations , et dont quelques-unes des plus habiles en ce genre
• t V. plus haut, p. 78, note.
de bavardage épistolaire étaient de ses amies'; il le laissait aux beaux esprits de cour, sans leur envier cet usage plus qu'il ne leur enviait les autres.
Tout ce qui était du fin courtisan et vraiment de l'air de Versailles et de Marly lui fut en effet étranger. Quoiqu'il ai dit que cet air « est contagieux, » chez lui le sentiment des belles façons n'alla pas fort loin.
Saint-Simon nous le donne ^ « comme étant fort honnête homme; » mais cette expression, appliquée à La Bruyère, doit être prise bien plus dans le sens moderne de la véritable honnêteté de conduite et de mœurs que dans le sens alors admis de l'urbanité parfaite. La grande honnêteté, chez lui, n'était pas, comme chez beaucoup, notamment chez le chevalier de Méré, qui — M. Sainte-Beuve l'a merveilleusement prouvé — fut sur ce point le mo-
' V. plus haut, p. 171.
2 Mém., cdit Hachette, in- 12, t. I, p. 200.
dèle accompli, une simple chose de surface. C'était moins pour la forme, beaucoup plus pour le fond'. Honnêteté, chez La Bruyère, n'était pas politesse , c'était l'honnêteté même; en un mot, s'il fut l'honnête homme comme nous l'entendons , il ne fut pas l'homme poli comme on l'entendait, l'homme de cour encore moins. Ses ennemis en conclurent qu'il n'aurait pas dû parler d'un pays dont il avait si peu les façons, et dont, à le voir, on n'eût jamais cru qu'il eût même approché.
A propos du passage où, parlant de la Cour, il dit : « qu'il faut y avoir vécu pour la connoître, )) l'auteur des Sejitiments critiques^ pensa faire le fin en ajoutant qu'à ce compte M. de La Bruyère n'était pas homme à en bien parler, lui qui ne s'était jamais piqué « d'un grand commerce avec les gens de la Cour. »
Il se trompait. Pour bien parler d'une contrée, il faut la connaître, sans nul doute,
1 C'est tout à fait l'idée que donne de lui l'auteur, hostile pourtant, des Sentiments critiques: « M. de La Bruyère, dit-il, p. 385, avoit un fond et des rentiments d'honnête homme. »
mais il n'est pas nécessaire d'en être. L'habitude tue la clairvoyance, et ici je préfère, pour l'observation fine , le passant désintéressé, comme l'était notre philosophe, à l'habitant aveuglé de routine, comme le fut Dangeau, ou de passion, comme le fut Saint-Simon.
Pour l'honnête homme, suivant La Bruyère, il ne fallait que ce tâter de la Cour', » puis ayant, à ce simple contact, senti combien elle sonne creux, se retirer dans la solitude, dont, au reste, l'homme sérieux y puisait le goût ^.
Quant à son essence même, « l'esprit de la Cour, y> il fallait s'en garder comme de la peste.
Bossuet, qui en avait tant d'autres, n'avait pas eu celui-là. Madame de Maintenon s'en plaignit ^] La Bruyère eut le courage de l'en féliciter. Lorsqu'il a dit « que le plus honorable reproche » est d'accuser quelqu'un de n'avoir pas l'esprit de la Cour^ et (c qu'il n'y a sorte de vertu qu'on ne rassemble en soi par ce seul mot, » il pensait à
' Edit. Destailleur, t. I, p. 298.
^ Ibid,, p. 332.
3 Lettre de 1675 à madame de Saint-Gcran, citée par Floquct, Bossuet précepteur, 1864, in-S", p. 483.
Bossuet, certainement, mais un peu à luimême, que la contagion n'avait pas gagné davantage aux abords de Versailles.
« La politesse y tient lieu d'esprit, » dit-il encore. N'ayant pas besoin de cette substitution, il se passa d'être poli, du moins comme on l'entendait à la Cour, c'est-à-dire qu'il se permit d'être franc, avec toutes les brusques allures et les formes sans apprêt de la sincérité indépendante. On passait à moins pour (c grossier, » en ce temps-là. C'est un peu la réputation qu'on fit à La Bruyère.
De ce qu'il marchait et parlait assez brusquement, par exemple, on lui trouvait « un air de soldat, » et les chansons le disaient ' ; de ce qu'il ne faisait rien pour relever la rudesse un peu accentuée de ses traits, par les raffinements de la toilette, s'appliquant ainsi son propre précepte : « Un philosophe se laisse habiller par son tailleur^, » il passait pour négligé.
La chanson ^, rendant la pareille à son ironie ordinaire , l'appelait ironiquement « le beau La Bruyère, » et la fiote s'empressait de dire : « Il est fort laid. » Que lui impor-
1 Chansonnier Mauvepas, t. VII, p. 43i.
2 Edit. Destailleur, t. II, p. 33 i,
3 Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 43 1.
tait de l'être et qu'on le dît ! N'avait-il pas écrit quelque part * : k II ne faut à l'homme que l'air spirituel? » Sachant que, de ce côté, il avait la physionomie bien pourvue , il s'appliquait encore sa maxime comme consolation.
Il en avait d'autres. Les femmes de la Cour le trouvaient de leur goût, soit à cause de cet air spirituel qui ne leur a jamais déplu dans le bon temps de l'esprit, soit à cause aussi de cette carrure même un peu soldatesque dont le chansonnier lui faisait reproche tout à l'heure ; aussi fut-il obligé de dire, pour compléter sa note : « Malgré sa laideur, les dames le courent. »
On riait toutefois un peu de celles qui semblaient s'être le plus attachées à lui. Mademoiselle Saillans du Terrail, qu'on retrouvera plus loiuj quand il s'agira du mariage secret qui passa pour avoir existé entre elle et La Bruyère ^, eut ainsi, de la part des chansonniers, son coup de pointe à cause de cet attachement, dont, à ce qu'il paraît, elle
' Edit. Destaillcur, t. II, p. lo.
2 Mémoires de Maurepas, publiés par Soulavic, t. II, p. 223.
était un peu vaine. Pour la rappeler à la modestie, on lui dit d'oublier l'esprit de son amant et de regarder davantage à sa tournure. On chanta ' :
Vilaine du Terrail Ne faites point lacère, Car v.otre La Bruyère Tient beaucoup du cheval.
Le trait est dur et brutal. J'en sais, contre les façons d'être de La Bruyère, qui le sont encore plus. Un dernier me suffira, car il me déplaît, je l'avoue, de réveiller ces impolitesses du passé à l'égard d'un homme qui ne doit avoir que l'admiration du présent. Le philosophe ne perd rien, et gagne même à ce que l'homme reparaisse en son négligé} mais comme nous ne sommes pas à même de faire la part du vrai, et de dégager des critiques que lui attirait son sans-gêne, les exagérations passionnées du moment, il me fâche, je le répète, d'avoir à en reproduire l'injurieuse et souvent très-sotte expression.
Je n'insisterai donc pas sur ce point après
1 Biblioth. bibliophilo-facétieuse , par les frères G.B.O.D. (Gustave Brunet, Octave Delpierre).C/;<3)2sons Jiist, et satir. sur la Cour de France, p. 60-61.
le trait que Je viens de vous promettre, et dont je me serais dispensé s'il n'était, et presque de bonne guerre, la revanche d'un autre que La Bruyère avait lancé.
11 vous souvient de ce qu'il a dit de La Fontaine au chapitre des Jugements : « Un homme paroît grossier, lourd, stupidej il ne sait pas parler ni raconter ce qu'il vient de voir : s'il se met à écrire, c'est le modèle
des bons contes Ce n'est que légèreté',
qu'élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages. «
Ce portrait ne plut guère aux amis du Bonhomme. Ils trouvèrent que la pajtie critique faisait ombre un peu trop crûment sur le côté flatteur; un d'eux se chargea de répondre. De quelle façon ? En rendant la pareille à La Bruyère, qui lui semblait, à ce qu'il paraît, mériter lui-même, par son air et sa tenue, les reproches qu'il faisait à La Fontaine.
C'est dans l'Introduction aux Œuures posthumes du fabuliste que parut cette ré-
* Ce mot ainsi employé sembla singulier : « Légèreté, en bonne part, dit Marais dans une lettre inédite à Bayle,du 25 mai 1691, a paru nouveau. Mais pour La Fontaine ne falloit-il pas de la nouveauté? » Bibl. Imp., f. Bouhier, n" i38, p. mG,
plique, à l'instigation sans doute de madame Ulrich, sa dernière maîtresse, dont la vanité galante était intéressée à ce qu'on ne crût pas qu'un homme si grossier avait pu être son amant.
« Je dois d'abord, dit l'auteur de cette préface ', parlant du passage des Caractères^ ôter de votre esprit la mauvaise impression que pourroit y avoir laissée la lecture d'un portrait qu'on a fait de M. de La Fontaine. On peut dire que celui qui l'a fait a plutôt songé à donner un beau contraste en opposant la différence qui se trouvoit, à ce qu'il prétendoit, entre les ouvrages et la personne d'un même homme, qu'à faire un portrait qui ressemblât. Il semble même, — ajoute-t-il, et c'est ici que l'invective commence,— il semble même qu'il s'y soit copié trait pour trait, et qu'il ait trouvé dans lui-même toute la grossièreté et la stupidité qu'il donne si généreusement à la personne de M. de La Fontaine. »
Ici , l'exagération du trait est si évidente
1 M. P. Lacroix l'a republiée dernièrement, dans l'appendice des Œuvres inéd. de La Fontaine, i863, in-8°, p, 356.
qu'on y croit sentir, de la part de celui qui l'a lancé, non-seulement, comme je le disais, une revanche pour La Fontaine, qu'il veut défendre, mais je ne sais quel sentiment de rancune personnelle.
Cette rancune existait en effet. La préface dont nous parlons est du marquis de Sablé, à qui madame Ulrich, sa très-intime amie, avait dédié l'édition des Œuvres posthumes du Bonhomme, leur ami commun, et qui, pour la remercier dé la gracieuseté de ce morceau, avait écrit celui qui suivait. Il ne l'avait pas signé, mais personne n'avait été dupe de l'anonyme. Si l'on pouvait, d'ailleurs, s'y tromper encore, l'invective contre La Bruyère le trahirait à ne s'y plus méprendre.
Les Caractères, en représentant M. de Sablé dans le personnage de Phidippe \ qui, « déjà vieux, raffine sur la propreté et sur la mollesse, passe aux petites délicatesses et s'est fait un art du boire, du manger, du repos et de l'exercice-, » avaient piqué ce voluptueux sur l'âge au vif même de son plus grand ridicule, en ne lui faisant grâce de ses
1 V. la Clé ms. de l'Arsenal.
2 Edit. Destailleur, t. II, p. 71 .
vices que parce qu'ils ne pouvaient pas honnêtement se nommer '. Phidippe se vengeait d'être accusé de volupté excessive en accusant La Bruyère du défaut contraire, la grossièreté !
Son indépendance des belles façons n'allait pas sans doute jusque-là, puisque d'Olivet ^ a cru pouvoir dire qu'il était « poli dans ses manières; » mais, chez les raffinés, elle y pouvait faire croire, pour peu qu'on eût surtout intérêt à l'exagérer. Si La Bruyère n'était pas Diogène, il pouvait du moins passer pour Antisthène, qui était un cynique aussi, plutôt, il est vrai, par la franchise que par l'indécence grossière, et avec lequel il ne renia pas, d'ailleurs, une sorte de ressemblance, puisqu'il donna son nom à l'un des caractères où l'on pouvait lui-même le reconnaître ^
1 V. Saint-Simon, édition Hachette, in-12, t. VI, p. 317, et le Chansonnier Maurepas, t. III, p. 63, 336, et VII, p. 253.
2 Histoire de VAcaiémie française, édit. Ch. Livet, i858, in-8°, t. II, p. 317.
3 C'est le passage qui commence ainsi : « Je pardonne, dit Antisthène, à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage, s'ils m'oublient... »
Ce cynisme antisthénien,qui n'étaitqu'exces de franchise, ne fut pas sans lui nuire, même près de ceux qui lui voulaient le plus de bien. M. le Prince, qui l'estimait beaucoup , (■<■ qui le regretta plus que tout le monde \ » ne supportait pas toujours d'un égal esprit ses boutades de sincérité satirique. Ennemi de tout ce qui n'était pas distraction agréable, comme le grand Condé, son père, l'avait lui-même été sur la fin de sa vie ^, il préférait la gaieté de Santeul, dont la folie fit la fortune ^
De là des froissements pour La Bruyère, qui ne pouvait comprendre qu'une telle extravagance eût le pas sur sa sagesse; de là ces accès de misanthropie sur l'ingratitude des grands, dont les Caractères reçurent maintes fois le contre-coup, comme en cet endroit ■! : « Les princes ont de la Joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, d'un imbé-
1 Lettre de Bossuet à son neveu, le 28 mai 1696.
2 Annales de la Cour et de Paris, t. I, p. 269.
3 Gacon, le Poète sans fard, p. lôg.
■ 4 Edit. Destailleur, t. I, p. 348.
cile et d'un mauvais conte '; les gens moins heureux ne rient qu'à propos; » et comme en cet autre aussi ^, où, parlant à un grand, qui pourrait bien être M. le Prince, il lui reproche de quitter Socrate pour Dave, « avec qui vous riez, lui dit-il, et qui rit plus haut que vous. » Dave, c'était Santeul, et Socrate, ici encore "■*, c'était lui.
Nous avions pressenti, dans ces passages, je ne sais quel grondement de mauvaise humeur personnelle , mais la cause nous en échappait. Grâce à un témoin, le jeune Bouhier, qui vit de près La Bruyère à Paris % et peut-être aussi à Dijon, elle nous est connue aujourd'hui. Voici ce que nous lisons dans un des plus curieux manuscrits du futur président. Recueil inédit <ie Particularités, etc. ^ :
1 Les chansons, — V. le Recueil Maurepas, t. VI, p. gg^ — reprochaient à Condé de s'entourer « de plats beaux esprits, >- tels que l'abbé Martinet, qui était la risée de la ville. V. la Bibliothèque de Cour, t. II, 293-294.
2 Edit. Destailleur, t. II, p. SSg.
9 V. plus haut, p. ii3. -- L,'2t.\iXt\xr dt?, Sentiments critiques, p. 555, dit lui-même que La Bruyère se donne dans son livre le nom de Socrate.
* V. plus haut, p. 8.
» Ms. de la Biblioth. imp., f. Bouhier, n° 178, p. Sy.
« Dans les dernières années de sa vie, — il parle de Santeul, — M. le Prince n'a presque point fait de voyage, soit à Chantilly, soit en Bourgogne, dont il ne l'ait mis, Jusques là qu'il le plaçoit dans son carosse préférahlenient à beaucoup d'autres, qui le souffroient fort impatiemment.
ce J'en ai vu entr'autres La Bruière {sic) très-offensé, car il se croyoit fort au-dessus de Santeul. Mais l'enjouement et la vivacité de celui-ci plaisoient plus à M. le Prince que le sérieux cynique et mordant de l'autre. »
Ces mécontentements de La Bruyère , bien qu'ils fussent vifs, au point de l'engager presque à la retraite et de lui faire dire : « Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre, « ne duraient pas longtemps. La raison les dissipait bien vite. Loin même d'en vouloir à celui qui en était la cause, à Santeul, dont il a fait un portrait si flatteur, et qu'il aimait, parce qu'il le trouvait « excellent homme , quoique homme plaisant, » il était le premier à le consoler en d'autres moments, peu rares à la Cour, où le plus en faveur peut se croire en disgrâce, et s'emporte alors jusqu'aux plus étranges soupçons.
Santeul, très-irritable, comme tout esprit à vives impressions, s'exagérait le chagrin de ces moments-là, l'importance de ces mauvaises humeurs de prince et de princesse, où il n'entre presque toujours que du caprice, et il accusait tout le monde de lui en avoir attiré l'ennui. C'est alors que La Bruyère, qu'il aimait vraiment, qu'il appelait son (c censeur amical^ censor amice^, » en qui même il avait une si parfaite confiance qu'il le prenait pour premier confident de ses oeuvres ^, intervenait et, se mêlant de l'affaire, écrivait au victorin irrité, afin de le rappeler au bon sens, une lettre comme celle-ci, dont nous allons donner, pour la première fois, un texte intelligible ^ :
1 II lui donne ce nom, avec bien d'autres éloges, dans sa pièce éle'giaque sur la bibliothèque de Huet, engloutie sous les ruines de la maison du faubourg Saint-Germain où elle se trouvait. Œuvres de Santeul, 1698, in-8°, t. I, p. 282.
2 Voyez dans le SanteûilUana, 1708, in-S", 21= partie, p. 43, une lettre de l'abbé Anselme à Santeul, du 12 nov. 1690.
^ Nous la rectifions d'après le texte an SanteûilUana, 2' partie, p. 3g-40, et celui du recueil des Lettres choisies de MM. de l'Académie française, par Perrault, I 725, in-8°, p, 2 14.
« Cejeiidjr matin, à Paris.
« Voule\-POiis que je vous dise la périté^ mon cher M'' : je vous ai fort bien défini la ■première fois ^ ; vous ave^ le plus beau génie du monde et la plus fertile imagination qu'il soit possible de concevoir, mais, pour les mœurs et les manières, vous êtes un enfant de dou\e ans et demi. A quoi pense:^vous de fonder sur une méprise, ou sur un oubli, ou peut-être encore sur un malentendu, des soupçons injustes, et qui rie convenoient point aux personnes de qui x^ous les ape:{?
« Ccntei^- que Monsieur le Prince et Madame la Princesse sont très- contents de vous, quils sont très-incapables d'écouter les moindres rapports; qu'on ne leur en a point fait, qu'on n'a point à leur en faire sur votre sujet, puisque vous n'en ave\
1 La Bruyère fait allusion ici à son portrait de Santeul, sous le nom de Théodas , qui avait paru dans la 6' édition. Cette lettre n'est donc pas d'une date antérieure à 1691.
2 Pour compte:^. On écrivait ainsi. C'est par exemple l'orthographe de Racine dans la i" édition de ses pièces. V. IcCatal. de la Biblioth. Soleinne, t. II> 1" partie, p. 2 ;
point fourni de prétexte; que la première chose qiî'ils auraient faite auroit été de condamner les rapporteurs (voilà leur conduite); que tout le inonde est fort content de vous, pous loue, vous estime, vous admire : et vous reconnoître\ que je vous dis vrai. « La circonstance du passé ' est foible contre les assurances que vous donne avec plaisir et avec une estime infjiie, « Monsieur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
ic DE La Bruyère. »
Quand La Bruyère se trouvait avec des gens de sa valeur comme savo-'r, ou de sa trempe comme esprit, il devait, ce me semble, avoir des échappées qui le révélaient à
' On lit partout, excepté dans les Lettres choisies : « la circonstance du pâté, » bizarre faute d'impression qui nous a valu de non moins bizarres hypothèses, même de la part des juges les plus sages de La Bruyère.
peu près tel que son livre nous l'a fait connaître.
Je neveux point dire qu'en ces jours de verve il fît davantage abandon de sa personne; loin de là, plus l'esprit se donne, monis l'homme se livre. Seulement, alors , il était plus lui-même. Se sentant soutenu à l'entour par des attentions amies, chez lesquelles son savoir étendu ne trouvait pas, comme ailleurs, des échos distraits, ennuyés ou jaloux, il le laissait parler et se jetait d'abondance dans une de ces conversations où l'on sentait tout ce qu'il y avait en lui de savoir médité et de méditation savante.
L'abbé Fleury, son successeur à l'Académie française, où il parla de lui en homme qui l'avait beaucoup pratiqué, a dit, dans une phrase qui confond sous le même éloge le causeur et l'écrivain : « En faisant les caractères des autres, il a parfaitement exprimé le sien : on y voit une forte méditation et de profondes réflexions sur les esprits et sur les mœurs; on y entrevoit cette érudition qui se remarquoit, aux occasions^ dans ses conversations particulières. »
Aux occasions ^ voilà bien ce que nous voulions dire, quand nous parlions de ses
échappées d'exception comme causerie dans le libre champ des entretiens.
Pour lui — d'01ivet,qui eut des notes précises sur son compte, l'a fort bien remarqué ' — tout était affaire de choix : les études comme les idées , les hommes comme les livres. Il ne livrait sa pensée toujours choisie, qu'aux gens choisis de même, qu'il crovait dignes de la connaître. Il n'était donc pas tout à tous.
S'il parlait ici volontiers, là il nedisaitmot, comme il fit chez xMénage, dans une des rares visites qu'il lui rendit : « 11 m'a paru que ce n'étoitpas un grand parleur,» écrivit Ménage après cette conversation , où La Bruyère l'ayant laissé dire, il dut se persuader qu'il était le plus fort, parce qu'il avait parlé le plus. Le silence de notre homme, en cette occasion, s'explique sans peine: Ménage et lui s'étaient fort peu vus^, et nous savons que La Bruyère ne se livrait pas sans connaître ; flairant d'ailleurs un pédant déjà dénoncé par Molière, il avait trop à observer pour pou-
^ Hist. de l'Académie françoisCi édit. Ch. Livct, t. II, p. 317.
- Ménagiana, i7i3, in-8", t. III, p. 382. -Id. Ibid.
voir parler beaucoup. Il se borna donc à écouter.
Qu'en résulta-t-il? C'est que Ménage, pour avoir trop parlé, n'ayant rien saisi de celui qui l'écoutait, fut obligé de dire : « Je ne l'ai pas vu assez de temps pour le bienconnoître;» tandis que La Bruyère, chez qui le regardj qui surprend et acquiert, avait suppléé à la parole qui dépense, se trouvait, lorsqu'il quitta Ménage, en état de faire le caractère du pédant.
Si Je savais la date de cet entretien, Je saurais celle du portrait. Je ne puis dire que l'époque de son apparition, de sa mise en montre^ pour parler comme aujourd'hui. Il fut publié dans la 5'^ édition, c'est-à-dire au mois de mars 1690, peut-être après la lettre retrouvée dans les papiers de Ménage, et à lui adressée sans nul doute ', où La Bruyère laisse deviner à quelques impatiences imperceptibles d'abord, mais réelles lorsqu'on connaît son caractère, l'ennui qu'avaient dû lui
1 Elle acte publiée pour la première fois par M. Destailleur, à qui l'avait communiquée M. d'HunoIstcin, dans la collection duquel elle se trouve. Une note autographe du temps lui donne la date de lô'go ou de i6qi.
causer certaines observations du pédant sur quelques parties de sa traduction de Théophraste et le reste de son livre.
La ressemblance frappa tout le monde *, excepté Ménage lui-même, bien entendu; aussi n'ai-Je pas été surpris de lire dans le Menagiana % recueil de ses réflexions : « Le livre des Caractères de Théophraste m'a plu. Dans les Caractères du siècle, je n'y ai pas encore trouvé le mien. Dans la vingtième édition il n'y sera pas. Dieu veuille que je la voie!» Quelle assurance, et qui sent bien son pédant, incapable de croire qu'il puisse être ridicule, et qu'on ait même l'idée de faire sa critique ! Ménage était de ces gens qui ne se reconnaissent que dans les portraits flattés.
Nous avions vu La Bruyère dans les entretiens de savants, ses amis, y donnant, « aux occasions, » la réplique assez volontiers. Nous venons de le voir chez un pédant, et nous l'y avons trouvé muet. Que sera-t-il chez d'autres, à l'esprit célèbre, avec qui, par conséquent, le sien pourra se croire de plain-pied, et parler d'égal à égal ?
1 V. notamment la clé }iis., qui se trouve à l'Arsenal.
Si j'en crois l'abbé d'Olivet, il s'y fera voir d'une discrétion presque modeste, son usage étant, suivant l'historien de l'Académie , d'être « sage dans ses discours, craignant toutes sortes d'ambition, même celle de montrer de l'esprit '. »
Boileau nous dira, lui, tout le contraire. A l'entendre, le défaut de La Bruyère aurait été tout justement une sorte de prétention à ce même esprit dont l'abbé vient de nous assurer qu'il craignait de faire parade. Qui a raison ? Qui croire des deux ? L'un et l'autre. La Bruyère, en effet, « Montaigne mitigé , » comme l'appelle Marais ^, semble avoir été vraiment « l'homme ondoyant et divers » des Essais : silencieux ici, parleur autre part; sérieux et presque triste où il dédaignait d'être gai; mais d'humeur engageante, au contraire, homme agréable et « de très-bonne compagnie ^, » sitôt que, suivant les gens , il voulait bien en prendre la peine.
'D'Olivet, Hist. de l'Académie françoise, édit. Ch. Livet.t. H, p. 3 17.
2 Lettre inédite à Bayle, Bibl. Imp., fonds Bouhier, n» i38. p. 9g.
3 C'est l'expression même de Saint-Simon pour lui, édit Hachette, in-12, t. I, p. 200.
Il justifiait ainsi ce qu'a dit l'abbé Fleury sur son livre où tant de caractères ne sont que l'expression du sien ; et ce qu'on lit encore dans les Mélanges de Vigneul-Marville *, sur cet auteur de caractères^ qui lui-même K en a plus d'un. »
Après avoir entendu l'abbé d'Olivet, qui sans doute avait raison, écoutons Boileau, qui n'a probablement pas tort :
« Maximilien (c'est ainsi qu'il nomme La Bruyère, et je tâcherai plus tard de vous dire pourquoi), Maximilien, écrit-il à Racine ^, m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque chose de son Théophraste. C'est un fort honnête homme et à qui il ne manquerait rien si la nature Pavait fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite. «
La Bruyère serait donc, ce jour-là^ tombé dans le ridicule des gens toujours en travail d'esprit et de bons mots, dont Gresset a dit dans le Méchant :
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a,
1 Première édition, p. 333.
2 Lettre du lo mai 1687.
et qui lui avaient inspiré à lui-même, dans son chapitre de la Société et de la Conversation, cette phrase d'une si impitoyable compassion : « Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient complètement dénués; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont, et, ce qui est pire, on en souffre? » Ce n'est pas impossible.
En ce cas il dut y avoi r , de sa part, moins d'inclination naturelle au bel esprit que d'impuissance à en trouver d'autre en ce moment-là.
Les heures de conversation forcée où l'esprit oblige quiconque a le malheur d'en faire plus ou moins métier, étaient de celles qui devaient le plus gêner ce grand indépendant de la méditation solitaire. Il devait y garder la timidité de ces hommes à l'observation continue, qui ne sortent jamais que violemment et— pourquoi ne pas le dire? — un peu gauchement de leur silence.
La présence d'un personnage comme Boileau, qui imposait par son nom, qui effrayait par son tour d'esprit, l'aura contraint d'ailleurs, et d'autant plus que la visite était intéressée, délicate. Se hasardante lire au satirique en vers les fragments d'un livre de
satire en prose, La Bruyère devait sentir tout le danger qu'il y avait pour lui à venir affronter ce juge devenu partie, à cause de la concurrence.
Comment Boileau, l'homme des formes convenues depuis Horace, accueillera-t-il la forme toute nouvelle du nouveau livre? Partisan acharné des transitions, acceptera-t-il volontiers cet ouvrage qui s'en affranchit partout ' et qui, pour comble, se jette parfois en des familiarités de style qui devront naturellement répugner à la pruderie de sa critique^ ? S'étant lui-même, déjà depuis vingt ans^, départi du genre satirique pour les genres plus doux de l'épître et du poëme didactique, ne
1 Boileau ne le lui pardonna pas. V. la dernière note de Brossette sur la satire X. C'est après le succès des Caractères que Boileau fit cette satire, et le soin qu'il y mit dans les transitions semble être une critique du sans-gêne de La Bruyère à s'en débarrasser par une nouvelle fantaisie de son caractère indépendant.
2 V. Le Bolccana à la fin des Œuvres. Edit. Saint- Marc, 1747, in-8°, t. V. p. 77. Boileau reprochait à La Bruyère d'avoir eu, par exemple dans son discours à l'Académie, moins l'éloquence de Démosthène que l'éloquence du Pont-Neuf.
3 La satire IX est de 1667, et jusqu'en iGgS, Boileau n'en donna plus.
trouvera-t-il pas mauvais qu'on reprenne sans lui la satire ? Ne verra-t-il pas, dans la discrétion des pseudonymes donnés à chacun de ces caractères^ où le nom vrai n'est prononcé que lorsqu'il s'agit d'un éloge ', la critique de son procédé plus brutal de personnalité directe et à nom découvert? Enfin, quand le courant de la lecture aura, dès le premier chapitre, celui des Ouvrages de l'Esprit ^, amené cette phrase faite pour lui, et dans laquelle il devra se reconnaître : « Un homme né chrétien et François se trouve contraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus; il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de son génie et de son style; » quelle sera son opinion ? Que dira le juge de ce jugement sur lui-même ? L'éloge lui semblera-t-il suffisant et de bon aloi ? Ne trouvera-t-il pas qu'en le félicitant
1 V. plus haut, p. 197-198. Dès la première édition il avait ainsi nommé en grosses lettres Boileau lui-même. Edit. Destailleur, t. I, p. 161.
2 Edit. Destailleur, t. I, p. 160. — V, sur ce passage, dans \3i Corresp. Litt. du 5 mars 1857, une lettre de M. Havet, dont l'opinion est, comme la nôtre, qu'il faut voir Boileau dans ce passage.
de son succès dans les petites choses, telles que le poëme du Lutrin qu'il avait achevé depuis quatre ans \ laissant seulement entamés des sujets plus grands, dans la genre de l 'Ode^ par exemple , on l'amoindrit, on le rapetisse un peu ? Dans ce mot: « Un homme né chrétien se trouve contraint dans la satire, » ne sentira-t-il pas une trop grande vivacité d'allusion aux motifs qui l'ont en effet décidé à quitter ce premier domaine de son esprit, d'après le conseil de quelques amis, surtout des Lamoignon, chez qui la satire n'avait jamais été en crédit, « attendu qu'elle blesse la charité -? »
Voilà ce que pouvait se dire La Bruyère,
1 Le dernier chant du Lutrin avait paru en i683.
2 C'est le mot de mademoiselle de Lamoignon, qui ne pardonnait pas à Boileau d'avoir fait des satires. (Pièces intéressantes de La Place, t. VI, p. 216.)— La Bruyère, parce qu'il n'avait nommé personne dans la partie satirique de son livre, pensait n'avoir pas failli, pour son compte, aux sentiments chrétiens. Il croyait s'être conformé au précepte païen qui pourrait être une maxime chrétienne : Dicere de vitiis, parcerepersonis,et'û s'appliquait ce qu'avait écrit un jour son ami Bussy : « J'ai trouvé qu'on se sauvoit à déchirer le monde en général, comme on se damnoit à déchirer les particuliers. » Lettres, i'<' édit., t. IV, lettre 5. — Pour cela, les pseudonyme? au lieu des noms
lorsqu'en tremblant il vint lire à Boileau son ouvrage prêt à paraître, et ce qui, paralysant en lui le libre usage de l'esprit, l'aura fatalement jeté dans son excès.
Gomme les gens qui ont peur, il aura voulu être trop brave. Devinant que son livre pouvait être attaqué , il l'aura d'avance trop défendu; il aura mis trop d'esprit dans sa façon de lire, et, à la moindre critique^ trop d'esprit encore dans sa justification.
De là le jugement de Boileau, qui, après tout, ne serait juste que pour la surface.
J'en ai trouvé encore une autre raison dont j'ai déjà parlé, et à laquelle je reviens '.
11 se pourrait que La Bruyère, avant été trop a agréable, dans cette conversation, » Boileau, qui avait la vanité volontiers envieuse des causeurs à succès, ne lui eût point pardonné ce petit triomphe remporté sur lui.
mêmessemblaientluisuFrirc.Aussiavons-nous vu son indignai ion contre Ijs dés dont l'indiscrétion mettait à néant sa précaution de chrétien. Boileau fit comme lui dans sa io« satire, publiée après les Caractères. Il n'y nomma plus personne que pour l'éloge, et m crut ainsi à couvert du reproche de lèse-chaiité. 1 \'. plus haut, p. 76.
« L'esprit de la conversation, La Bruyère l'a dit — peut-être au sortir d'un pareil entretien,— consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort content de soi et de son esprit Test de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins à être instruits et même réjouis qu'à être goûtés et applaudis, et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui *, »
Cela est vrai pour tout le monde, mais à plus forte raison pour les gens qui, faisant profession d'esprit, ont toujours la démangeaison d'en montrer et, du même mouvement, l'impatience de voir taire celui qui en montre auprès d'eux. Despréaux était de ces genslà. Il me semble que je le sens contraint dans son attention pendant la lecture de La Bruyère , pressé qu'elle iinisse pour faire aussi la sienne, distrait enfin de tout ce qu'il entend par la préoccupation de son propre esprit et l'envie de dire son mot.
« Le hasard fait que je lui lis mon ouvrage, il l'écoute. Est-il lu, il me parle du sien. Et du vôtre, me direz-vous, qu'en pense-t-
> Edit. Destailleur, t. I", p. 23 1.