‹ La comédie de J. de La Bruyère (volume 3)Chapitre 1 sur 2 · PARIS E. DENTU, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS E. DENTU, ÉDITEUR

Libraire de la Société des Gens de Lettres

PALAIS ROYAL, I7 ET IQ, GALERIE d'oRLÉANS.

Tous droits réservis.

DE

Il semblait que rien ne fût plus à trouver sur l'auteur des Caractères^ bien qu'à tout considérer. Ton n'eût pas trouvé grand'chose à son sujet.

Le livre avait été examiné à merveille, de fond en comble; on l'avait, pourrait-on dire, épluché à vif, on y avait même tant regardé que maintes fois on y avait vu plus qu'il ne fallait voir; mais l'auteur dont l'esprit animait ces pages, mais a l'homme môme, »

comme dit BufFon, l'homme dont ce livre reflétait peut-être la vie, que savait-on de

lui? Presque rien, tout compte fait, et ce

qui le prouve, c'est qu'on ignorait même d'une façon certaine à quelle époque il était né, et dans quelle ville.

L'opinion la plus généralement admise et qui courait le mieux les livres, ces moutons de Panurge, qu'on n'entend que parce qu'ils se répètent, était que Jean de La Bruyère avait pris naissance de i63g à 1646, dans un village voisin de la ville de Dourdan. Rien n'indiquait d'ailleurs qu'il fût venu de ce pays, et, sauf un passage des Caractères où il nomme l'Ivette*, qui coule par là, nulle trace de lui ne s'y trouvait. On n'y connaissait non plus aucune propriété ayant pu appartenir à sa famille. Tout enfin semblait plutôt faire croire qu'il était né 'à Paris ou dans les environs, et que dès l'enfance il avait vécu dans la grande ville ; on n'en tenait pas moins au village voisin de Dourdan. L'abbé d'Olivet' et le P. Niceron avaient dit, d'après Clément', que c'est là que La Bruyère était

t Voir la 2' édition donnée par M . Ad. Destailleurs. Librairie nouvelle, 1861, in- 12, t. II, p. 229.

* Histoire de l'Académie, Edit. Ch. Livet, t. II, p. 3i5-3i6.

• Voici ce que dit le P. Niceron : « Jean de La Bruyère naquit Tan 1644, dans un village proche de

né : on les croyait sans chercher davantage.

Peu importait qu'en maint endroit de son livre. Fauteur des Caractères se révélât parisien de la tête aux pieds ; parisien de naissance et d'habitude, parisien de cœur et d'esprit! Peu importait encore ce que l'on savait de sa famille, vieille souche de Rigueurs, qui depuis Henri IV ne semblait pas avoir dû se déraciner du sol de la Cité^ qui l'avait vue grandir} et ce que l'on avait aussi découvert touchant un petit bien que les La Bruyère avaient possédée Sceaux*, propriété vraisem-

Dourdan , comme nous l'apprenons d'une note que M. Clément a mise sur le Catalogue de la Bibliothèque du Roy. » MémoireSy t. XIX, p. 191.

1 C'était une petite maison avec jardin et cinq arpents huit perches de terre, dont La Bruyère hérita de son oncle et parrain, noble Jehan de La Bruyère, avec ses frères Louis et Robert-Pierre, et sa sœur Elisabeth-Marguerite. La valeur, d'après un acte de licilation partielle du i5 avril 1682, en était estimée 4,400 livres, ce qui portait à 1,466 liv. i3 sous 4 deniers le tiers afférant à La Bruyère. M. Walcknaôr, qui nous a fait connaître ces particularités si bien d'accord avec ce que l'auteur, en plus d'un endroit, a dit lui-même de son peu de fortune, pense que La Bruyère ne possédait rien de plus. [Les Caractères, 1845, in- 12, p. 756-757.) — On sait, toutefois, par une quittance qui se trouvait dans la collection de M. de

blable pour une famille parisienne, mais assez invraisemblable pour des gens de Dourdan !

La routine, qui ne s'inquiète guère de la logique, restait la plus forte.

Quiconque eût dit que La Bruyère n'était pas un petit hobereau du Hurepoix, quiconque se fût permis d'avancer, même timidement, qu'il pouvait bien être né à Paris, aurait été fort mal reçu dans ]qs Biographies, Il aurait eu pourtant raison pleinement, sans réplique.

Aujourd'hui enfin, on tient l'acte qui fit toujours défaut à ceux qui s'obstinaient pour Dourdan, l'acte qui doit péremptoirement leur donner tort.

Que dit-il ? Il dit que :

« Le jeudy dix-septiesme aoust 1645 a esté baptisé Jehan, fils de noble homme, Loys de la Brière (sic)^ controUeur des rentes de la ville de Paris,

Chalabre, et souvent revue depuis dans les ventes, que La Bruyère partageait avec ses frères et sa sœur une rente de huit cents livres constituée sur les Aides. La quittance est du 3i août 1679. Catalogue des livres imprimés et manuscrits, et autographes nomposant le cabinet de M, de Bruyères-Chalabre. i833, in-8*, p. 126.

a Et de demoiselle Izabelle Hamouyn, ses père et mère, le quel a esté tenu et eslevé sur les saint font baptismaux de St. Xp. (isto) phe par noble Jehan de la Brière, parain; la maraine fut dame Geneviesve Duboys, espousede M. Daniel Hamouyn, et ont signé :

a De La Bruyère. — De La Bruyère. — G. Dubois. »

Il était sans doute né la veille, c'est-à-dire le i6 août. Quand il mourut à Versailles, le 10 mai 1696', il avait donc cinquante ans neuf mois et six jours, ce qui se trouve d'accord avec l'acte de décès, sur lequel, faute de renseignements très-précis, on a mis : cinquante ans environ.

Ses contemporains le croyaient plus âgé, parce qu'il le paraissait, comme on le verra plus loin. Au bas de son' portrait par Bachelier, que François grava en manière de crayon pour V Histoire des Philosophes de Saverien,

1 L'acte de mort indique le 1 1 mai. On lira tout à l'heure pourquoi nous préférons la date du 10.

on lit : « La Bruière, né en 164^., mort en 1696. » Ici, on le vieillit d'un an. Ailleurs c'est bien pis, on lui donne six ans de trop, c'est-à-dire cinquante-sept ans, au lieu de cinquante et un. L'erreur se trouve notamment sur son portrait gravé en 1720 par Bernard Picard. En deux lignes, comme l'a remarqué M. Châtel *, il y a trois erreurs : il est dit : a Jean de La Bruyère, de l'Académie françoise, né en 1639, mort à Versailles, le 10 aoust i696,àl'âge de cinquante-sept ans.»

L'erreur sur l'âge avait été consacrée par sqn éditeur même. Dans une clé publiée chez lui en T699, on lisait à la dernière page : a Monsieur Jean de La Bruyère étoit gentilhomme de monsieur le Prince, et l'un des quarante de l'Académie françoise. Il mourut subitement le jeudi lomay i696,à dix heures du soir, âgé de cinquante-sept ans*. » Dans cette note très-curieuse et trop oubliée, qui

• Étude chronolog. sur Jean de La Bruyère. Caen, 1861, in-8% p. 4.

* Une lettre du 21 mai, écrite à l'abbé Bossuet, et publiée par la Revue rétrospective (3i octobre i836, page 140), consacre aussi cette date : « Je viens à la triste nouvelle du pauvre M. de La Bruyère, que nous perdîmes le 10 de ce mois, par une apoplexie, en deux ou trois heures, à Versailles. »

contient même sur l'heure juste oii mourut La Bruyère un détail qui n'est nulle part, tout est exact, excepté encore ce qui se rapporte à l'âge. C'est le point sur lequel on se trompait toujours. Ainsi dans une des mentions les plus intéressantes qu'on ait faites de lui, il n'y a d'erreur que là. Le lieu de la naissance même est très-exactement indiqué, mais le chiffre de l'âge est faux. Voici cette mention curieuse qui se trouve au bas du portrait gravé par Des Roches, et mis audevant de l'édition des Caractères donnée à Lyon, en 171 6, in-12, chez Boudet : a Jean de La Bruyère, de l'Académie françoise, et gentilhomme de M. le Prince, né a Paris, et mort à Versailles, le 10 may 1696, âgé de 57 ans. » On ne répéta nulle part le fait si juste « né à Paris ; » mais on répéta partout le fait inexact a mort à 5y ans, » qui n'était peut-être, par la substitution si facile de 7 à i , qu'une des fautes de texte ordinaires aux graveurs de ce temps-là. Suard lui-même n'a pas échappé à cette erreur.

Grâce à M. Jal, elle ne sera plus commise.

Un seul biographe devança ce savant dans la vérité enfin ressaisie sur ce point : c'est l'avocat Aubert. Dans la série de Notices qu'il

donna, avec Leclerc, sous le titre de Bibliothèque de Richelet, en tête du Dictionnaire de Richelet (1723,, in-fol. t. I), il dit à l'article La Bruyère qu'il naquit a à Paris, en 1645. »

C'était exact, mais on n'y voulut pas croire. Des réclamations vinrent des gens mêmes qui l'avaient connu, et qui, d'après son air, l'avaient cru plus vieux. Le président Bouhier fut du nombre. Ecrivant à Leclerc, le 3 mars 1729, des remarques sur ctsNotices du Richelet, il lui dit,àprQpos de celle de La Bruyère :

a Vous dites qu'il naquit en 1645. J'avois marqué dans quelque mémoire qu'il étoit de 1639, sans que je puisse vous dire oti j'ai pris cela *.

« Je ne l'ai pourtant pas deviné, et je crois que je ne me suis pas trompé. Je l'ai fort fréquenté à Paris, pendant les années 1691 et 1692. Il paroissoit certainement alors avoir plus de cinquante ans *. »

1 II Tavait pris sur le portrait gravé par Bernard Picard, indiqué plus haut, lequel ne faisait que répéter, en 1 720, la faute de texte commise en 17 16, au bas du portrait gravé par Des Roches.

• Corr, inéd. du Présid. Bouhier, à la Bibliothèque Impériale, t. IV, 704-705.

Il n'en avait pourtant alors que quarantesix. Mais Bouhier était jeune, et les yeux de la jeunesse vous voient volontiers avec plus d'âge que vous n'en avez. Il se peut d'ailleurs que La Bruyère, fatigué des études et d'une méditation plus laborieuse encore, atteint même déjà par quelques attaques de la maladie qui l'emporta ', parût plus vieux qu'il ne l'était. Quant à moi, cela me plaît chez un penseur. C'est avec de telles gens, à la maturité rapide, qu'il est bon de pouvoir répéter le credidit esse senem de Martial.

Bouhier avait pu mesurer son âge, moins d'après l'air de son visage, que d'après l'air de son esprit.

Paris retrouve en La Bruyère un illustre enfant de plus.

A qui doit-on de le savoir? Je viens de le dire et suis heureux de le répéter ; c'est

1 On voit par une lettre de lui, dont la Galerie française (t. II, p. 36 1), a reproduit b fac-similé, et qui, je ne sais pourquoi, n'a jamais été reprise, qu'au mois de décembre 1687, il souffrait d'une paralysie au bras droit.

au très-savant M. A. Jal, qui, du reste, est coutumier de ces bonheurs. Quand nous les fera-t-il partager tous ? Quand nous dira-t-il tout ce qu'il a trouvé ?

Cette fois du moins, remercions-le ; il n'a pas été avare, il a bien voulu détacher le fait curieux du monceau de curiosités qu'il thésaurise.

On lui est venu dire que M. G. Mancel, bibliothécaire de la ville de Caen, — à laquelle La Bruyère pourrait bien appartenir un peu si la charge qu'il y avait, comme trésorier de France, n'eût pas été pour lui la moins exigeanterdes sinécures, — - préparait une nouvelle édition de ce livre des Caractères^ dont l'auteur dépensa à Paris, comme observateur et moraliste, le temps qu'il devait peut-être strictement, mais moins utilement, à la basse Normandie, et, bon homme, M . Jal s'est laissé toucher.

On le flattait, on le caressait à l'endroit du renseignement qu'on savait bien qu'il possédait seul; il l'a donné. Ce fut une obligeance et aussi une malice. Il parut plaisant à cet homme d'esprit de faire publier pour la première fois, à Caen, où rigoureusement La Bruyère aurait dû résider, mais oîi pourtant

— les preuves sont là — il semble être à peine venu , son acte de naissance authentique.

De cette façon, il y sera allé un peu. Ainsi, ce n'est ni de Dourdan, qui ne le méritait plus, ni de Paris, qui seul en avait le droit, mais de Caen, d'où, certes, on ne l'attendait guère, que le précieux renseignement nous sera venu. Grâces soient rendues à M. Jal, et merci à M . . Mancel qui profita si bien de son obligeance et de sa malice.

Nous allons en profiter nous-même. L'inappréciable renseignement nous servira de point de départ pour étudier La Bruyère, non plus seulement comme moraliste nomade, allant de la province à Paris, et de Paris à Versailles ou à Marly; mais d'abord surtout comme Parisien observateur.

C'est au cœur même de la grande ville qu'il naquit.

La petite église de Saint-Christophe , où nous avons vu qu'il fut baptisé, était en effet dans la Cité, à deux pas et dans l'ombre même des tours de Notre-Dame. On ne pcruvait pas être plus Parisien par la naissance. On ne pouvait pas l'être mieux par la famille. Les La Bruyère étaient de cette vieille race de Parisiens renforcés et pur

sang, chez qui le vieux levain de révolte, calmé depuis Marcel et Caboche, s'était si bien réveillé, et avait Jeté de si longs ferments, à l'époque de la Ligue.

a II descendoit, dit l'abbé d'Olivet \ d'un fameux ligueur qui, dans le temps des barricades de Paris, exerça la charge de lieutenant civil. »

Il n'y a là qu'une erreur : le La Bruyère, aïeul du nôtre, n'était pas lieutenant civil, mais lieutenant particulier •. Son père, Mathieu La Bruyère, qui exerçait le métier d'apothicaire, et qui n'était pas entré moins avant que lui dans le parti de la Ligue, partagea son sort au retour du roi '. Le père et le fils figurent parmi ceux qui durent sortir de la ville, a suivant la volonté du roy, après la réduction en son obéissance *. » Ils se retirèrent à l'étranger, mais en pays catholique. Anvers fut leur premier refuge. Ils y furent en pays ami, puisqu'ils étaient sur terre espagnole.

1 Hist. de l'Académie. Edit. Ch. Livet, t. II, p. 3i5-3i6.

* Chron, novennaire, t. I, p. 5i.

* Mémoires de Nevers. In-4% t. II, p. 708.

* Satyre Ménippée, Edit. Langlet-Dufresnoy, t. II,

Mathieu , qui s'était fait auteur , mais quel ce changement d'état n'avait pas attiédi dans sa ferveur de cathohque, y publia, en lôoB, un Rosaire de la très - heureuse Vierge Marie y avec figures *. Cet asile d'Anvers était trop près de la France. Quand le bruit courut des entreprises nouvelles que Henri IVvoulait tenter contre l'Espagne^ les La Bruyère prirent peur; ils s'en allèrent d'u 1 autre côté, beaucoup plus loin.

C'est à Naples qu'onJes retrouve plus tard, conspirant toujours avec les agents de Philippe II «et les plus désespérés ligueurs*.» Il paraîtrait même que Ravaillac fut reçu chez eux pendant un séjour qu'il aurait fait dans cette ville, et que la décision régicide qui lui mit le poignard à la main, aurait été prise chez La Bruyère '. Qu'il ait eu ou non quelque part au complot, ce qui sera toujours un mystère, il est certain que, pendant la régence de Marie de Médicis, plus favorable aux ennemis du feu roi qu'à ses amis, La Bruyère

1 Satyre Ménippée. Edit. Langlet-Dufresnoy, t. H, p. 339.

« Journal àQ rEstoille. Edit. Langlet, t. II, p. I25.

3 V. dans nos Variétés hist. et ïitt,j t. VII, p. 84, le Manifeste du capitaine Lagarde.

put rentrer en France et ne fut pas inquiété. Il parut, en 1617, sous le titre d^Anti-malice des femmes^ un de ces petits livrets, si nombreux alors , dont l'auteur, nommé sur le titre, nous paraît être notre vieux ligueur *. Quel était alors son état de fortune ? que faisait-il ? Je ne saurais le dire, mais il est probable qu'il était rentré dans un de ces emplois de l'hôtel de ville où nous allons retrouver son fils. Celui-ci, père de l'auteur des CaractèreSj était, comme on l'a vu par l'acte de naissance cité tout à l'heure, contrôleur des rentes de la ville de Paris. Ajoutons conseiller du roi. Ces titres ne donnaient pas la richesse, et c'est ce qui manqua, je crois, au père de La Bruyère. En revanche, il eut des enfants.

Nous en avons nommé quatre plus haut , ' trois fils et une fille. Jean et Louis étaient les aînés, sans que nous puissions dire lequel était le plus âgé des deux. Les autres , Robert-Pierre et Marguerite, étaient beaucoup plus jeunes. En 1679, quand ils donnèrent, tous ensemble, la quittance citée tout à

1 Un autre pasquil, publié deux ans auparavant et dont voici le titre complet : Résurrection et triomphe de la 'Paulette par le sieur de La Bruyère, Paris, 161 5, in-8% pourrait très-bien être aussi de lui.

l'heure, Robert-Pierre et Elisabeth intervinrent comme mineurs émancipés, c'est-dire comme ayant au plus vingt-quatre ans, tandis que Jean en avait trente-quatre *.

Cette différence d'âge me faisait croire qu'ils n'étaient pas du même lit; que la mère de Jean et dé Louis étant morte, le père aurait pris une £iutre femme, de laquelle seraient nés Robert et Elisabeth. Ainsi, comme Poquelin, La Bruyère n'aurait pas échappé aux épreuves d'une belle-mère, et l'on ne comprendrait que mieux la phrase de son livre :

c Les marâtres... ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques, d'esclaves, que la pauvreté. »

Mon hypothèse tomba devant quelques actes dûs encore à M. Jal. Il en ressort que le père mourut le premier. La mère s'y qualifie comme noble ; a demoiselle veuve ". »

Rien ne nous est parvenu sur la sœur.

1 M. Jal n'a pu trouver, à Paris, Tacte de naissance de Robert. Est-ce lui qui fut de Dourdan ? Il signa l'acte de mort de Jean. Rev. rétrosp,, 2* sér.j t. VIII, p. 41 .

• Le père était « noble homme. » (V. p. 4 et 438.)— Cette noblesse dont le fils se moqua (p. 178) dut leur venir de ce que Taieul, lieutenant de M. de Rieux, garda Pierrefonds en i5gi. (J. Vaultier de Senlis, Hist.et I>i>c.,etc.,publ.par Adh. Dernier, i835,in-8o,p. 228.)

Quant à Louis, le plus âgé des frères, j'ai su, par une note de l'abbé Drouin', que, premier huissier du Parlement, il épousa c la bâtarde du premier président de Novion.» C'est assez pour nous expliquer comment La Bruyère, qui fut lui-même avocat % ayant un frère ainsi placé, ainsi marié, se trouva si bien au fait des hommes et des choses de la Magistrature. Louis mourut avant Jean, dont ses trois enfants mineurs ' furent les héritiers. L'union était-elle restée intime entre eux? Je le crois. Les Caractères ne disent rien contre la fraternité.

Je me figure le frère Louis passant ses vacances à la campagne, près de Dourdan peutêtre, ce qui aura prêté à Terreur indiquée plus haut: je l'y vois bon bourgois de campagne, au milieu de sa jeune famille qui grandit] de temps à autre, quand la belle saison l'y pousse, j'aime à suivre, dans cette métairie, le frère observateur, faisant sur

^ V. ses Mss. à TArsenal, t. XXIX. — Ménage esti* hiait cet abbé pour la variété de son savoir. Menagiana, t. II, p. 224.

* V. plus bas» p. 34*>36, ce quHl dit des avocats; eti p; 43o> son certificat de licence à Orléans, en 1664.

* Nous dirons, p. 109, ce que devint une arrièrepetite-fille de Louity morte en i8o3.

place ces effrayantes études de paysans dont la vérité nous attriste encore, et, pour s'en distraire, se plaisant au milieu de ses neveux et de ses nièces, à ces études d'enfants, dont le dessin, à traits larges et délicats, nous charmera toujours K

Le plus jeune frère, Robert- Pierre, nous est aussi inconnu que l'aîné. Quand La Bruyère mourut, il était clerc au diocèse de Paris, c'est à peu près tout ce que nous en pouvons dire •.

Nous ajouterons que la gloire de son frère semble lui avoir tenu au cœur. Lorsqu'en 1700, parut la Suite des Caractères qui donnait assez insolemment une continuation posthume à l'œuvre fraternelle, il s'en émut et prépara même une protestation qui ne semble pas pourtant avoir été publiée. On lit dans les Nouvelles de la République des Lettres ', à propos de l'auteur de cette suite :

* Edit. Destailleurs, i86i,in-i2, t. II, p. 48-51. — Si parfois il dit du mal des enfants, c'est qu'il pense au petit prince, son élève, qui fut plus tard un homme si redoutable. Nous en reparlerons.

' Dans un acte du 7 juillet 1696, relatif à la succession de son frère, on voit qu'il prend ce titre de clerc au diocèse de Paris.

» Avril 1700. P. 473.

« J'ay appris que c'est un avocat, qui demeure à Rouen, nommé M. Alleaume. II a de l'esprit et de la politesse... On m'a assuré que M. l'abbé de La Bruyère, frère de celui dont je viens de parler, désavouera publiquement cet ouvrage * . »

Voilà tout ce qu'on sait sur sa famille.

Quant à l'homme, on ne le connaît guère mieux. S'il se trouve quelque part, c'est dans son livre, où il ne faut pas seulement chercher sa gloire et son esprit, mais sa vie.

Son origine mê me s'y ré vèle. On sent dans maint endroit le vieux sang ligueur qui, toujours chaud, continue à î^rmenter*.

* D'après une note du Catalogue manuscrit de la Bibliothèque d^ VOratoire, qui est aujourd'hui à l'Arsenal, Alleaume aurait été fort aidé, pour cette suite, par le P. Germain, augustin -déchaussé, qui devint plus tard Tabbé Favier, bénédictin. — On vient de lire qu'Alleaume était un avocat de Rouen. Il eût été pénible à La Bruyère de voir que la suite de son livre vînt de la ville qu'il détestait le plus, comme nous le prouverons.

« M. de Carné [Rev, des Deux-Mondes y nov. i856, p. 196) a remarqué avant nous l'influence de la tradition ligueuse chez La Bruyère.

(Quand du haut de sa studieuse pauvreté , il parle si fièrement des gens qui n'ont pas le moyen d'être nobles*; quand, drapé dans son indépendance roturière , il s'amuse avec une si fiêre ironie des Geoffroy de La Bruyère que tout autre que lui tâcherait de se donner pour ancêtres •, ne trouvet-on pas sous ce qu'il dit quelque chose de cette démocratie ligueuse qui éclatait si effrontément bruyante dans les sermons des curés Lincestre et Boucher ? Il tient dans son livre les propos dont on s'exaltait dans la Cité, quand son bisaïeul et son aïeul , l'apothicaire et le lieutenant particulier, faisaient rage d'éloquence populaire autour de Saint-Barthélémy et de Saint-Christophe. S'il plaint quelqu'un, c'est le peuple, qui est tou t, d isait-il comme Siëyès , et que cependant « on ne compte p our rie n ^, » ÎJ est peuple, et il s'en vante : .e peuple, dit-il, n'a guère d'esprit, et les •grands n'ont point d'âme; celui-là a un bon fond et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie.

Faut-il opter ? Je ne balance pas, je veux être

* Edit. Destailleurs, t. II, p. 162.

^ Id,f ibid,j p i66.

peuple *. » Il est catholique aussi, et c'est la seconde face" de la physionomie ligueuse qu'il tient de sa famille. De toutes les philosophies, il n'en est qu'une dont il ait pu s'éprendre, c'est celle, il l'a dit, « qui est dépendante de la religion chrétienne '. »

Il l'a connue et aimée d'enfance; il s'y tient. « J'en ai, dit-il *, reçu les principes trop aisément, et je les ai conservés depuis trop naturellement Tan s un âge avancé pour la soupçonner de fausseté. » Aussi, personne n'a-f-il mis en doute la sincérité de sa foi. Le plus ardent de ses critiques lui a même, sur ce point, rendu hommage lorsqu'il a dit * : a M, de La Bruyère avoit, on peut l'assurer, beaucoup de religion et une grande vénération pour tous les livres de piété. » Fidèle, comme chrétien et comme ami du peuple, aux traditions de sa famille^ il n'en était pas l'esclave en toutes choses. Si, par exemple, on lui eût parlé de Philippe II avec lequel son aïeul avait fait cause commune et conspiré contre Henri IV, il eût répondu d'une ma-

* Edit. Destailleurs, t. I, p. 342.

« Id,, II, p. 78.

* Id., ibid,, p. 21 5.

* Critique des Caractères, p. 55 1.

nière qui n'eût que médiocrement agréé au vieux ligueur. On sait ce qu'il pensait du royal meneur de la Ligue, par une lettre inconnue jusqu'ici, qu'il écrivit le 4 juin 1678.

C'est dix ans avant la publication des CaractèreSyà. uneépoqueoti,devenudepuis deux ans professeur d'histoire du petit-fils de Condé*, il s'occupait surtout, avec sa conscience visible en toutes choses, de ce qu'il avait à enseigner.

Cette lettre est adressée à G. Leti, qui préparait V Histoire de Philippe II.

Il le félicite de s'être donné cette tâche que personne mieux que lui ne peut conduire à bien, et, amené ainsi à dire son opinion sur ce a fameux roi Philippe II, » il écrit : a C' était vraiment un gra nd po litiq ue si, pour être tel^ il suffit d'être fourbe, sans foi, sans humanité, sans tendresse, sans e ntrailles e t sans relijgion *. »

* M. Châtel, p. 75, pense que La Bruyère fut mis - f>ar Bossuet près du jeune prince, comme professeur

d'histoire, en 1674, c'est-à^iire vers le même temps qu'il devenait trésorier de France au bureau de Caen. J'opterais pour 1676. Alors le petit prince avait sept ans, et c'est l'âge où les princes passaient des mains des femmes en celles des précepteurs.

* Lettere di Gregorio Leti. Amst., 1701, in-8% t. II, p. 393. La lettre de La Bruyère^ que nous citerons

Nous venons de voir La Bruyère dans sa famille, prenant ou laissant ce que son esprit y devait laisser ou prendre. Voyons-le maintenant, plus indépendant, plus lui-même; voyons-le dans Paris.

Pour le suivre, livre en main, je prendrai Pédition de M. Destailleur, qui, )usqu^à ce que M. Servois ait complété la sienne^, sera Pédition classique de ce classique.

Nous avons dit que, même avant la découverte de Pacte authentique de son baptême, le fait de la naissance de La Bruyère à Paris semblait indiquédaqssonlivre *. Nous y revenons.

Né dans la Cité, à deux pas de Notre-Dame, toutprès delà Sainte-Chapelle et du Palais, il n'oublia jamais son berceau. Où l'enfant avait joué, l'homme revint observer, pour s'amuser encore. Il procéda comme Boileau, qui, sorti de ce même coin où il revenait sans cesse, y fit en voisin ses meilleures satires d'après les

encore, est en italien. M. G. Brunet Ta traduite pour le Bull, du Bouquiniste, i5 janvier 1864, p. ^T*

* V., p. 491, un mot sur le i*' vol. de cette édition.

' Lui-même, on le verra plus bas, p. 43o, notCf 8 intitulait paxislctif parisinus.

types environnants. Quelques-uns de ceux qui lui avaient servi servirent de même à La Bruyère. Qu'on lise, dans le chapitre de Quelques usages j l'endroit où il parle des chanoines fainéants,% on pourra se croire dans l'épopée burlesque de Boileau : « C'est entre eux tous, dit-il, à qui ne louera point Dieu, et à qui fera voir par un long usage qu'il n'est pas obligé de le faire : l'émulation de ne se point rendre aux offices divms ne sauroit être plus vive ni plus ardente. Les cloches sonnent dans uiîé huitTranquille ; et leur mélodie, qui" réveille les chantres et les enfans de chœur, endort les chanoines, les plonge dans un sommeil doux et facile, et qui ne leur procure que de beaux songes : ils se lèvent tard, et vont à l'église se faire payer d'avoir dormi. » N'est-ce pas tout un fragment du Lutrin en bonne prose ? Ce que Boileau avait écrit en 1684, La Bruyère le répète à sa manière six ans après *. Il n'imite pas, il dit ce qu'il sait d'enfance; comme Boileau, il fait sa critique par droit de bon voisinage. Dans le nombre de ces chanoines si bien vivant s'en trouvait un, l'abbé Dansse , dont l'appétit

4 Les Caractères. Edit. Ad. DestailJeurs, t. I p . 171. « n n'en parla que dans la 5" édition, en 1690.

était plus célèbre encore que celui des autres. Boileau en fait le chanoine Evrard, a d'abstinence incapable, » et La Bruyère en fait Gnathonjl'égoiste goulu « qui ne vit que pour solj^^uî rriange haut et avec grand bruit ^ » L'abbé Dansse était par alliance le parent de Boileau, puisque sa sœur, madame Dongois, était femme du neveu du satirique. Boileau ne l'en avait pas épargné davantage. Il l'avait vu si souvent à tablé *! La Bruyère, pour qui ce n'était qu'un voisin, n'était donc pas à blâmer d'avoir à son tour flagellé ce glouton qu'on fustigeait si vertement en famille.

Au cloître Notre-Dame, qui était plus proche encore de la maison paternelle, se trouvaient d'autres originaux d'Eglise, aussi bons à observer, et qu'il ne peignit pas d'une touche moins fine. Il y revint plus tard pour les Mercuriales de Ménage, avec son patron Pont-Chartrain, dont, suivant Saint-Simon, l'un des châteaux en Espagne était d'avoir une petite maison au cloître, et c'est à ces retours vers le coin natal qu'il put bien voir ce

1 Edit. Walckna2r, p. 433, 720.

• F. à ce sujet une lettre de J.-B. Rousseau à Brossette du 1 5 juillet 1 71 7, et la réponse de Brossette du 1 3 sept, suivant.

que sa malice d'enfant n'avait que pressenti : saisir au vif le ridicule deviné saisissable.

Les gens du monde venaient là s'essayer à la retraite; les gens de retraite s'en échappaient pour aller ailleurs se faire gens du monde.

Un de cesdamerets de chapitre, qui savaient le mieux concilier les facilités de la vie mondaine et les sévérités de celle de l'Eglise, ajuster l'habit de galant avec l'habit ecclésiastique pour se faire de l'un une coquetterie et de l'autre une gravité, était le pénitencier de Notre- Dame, M. Robert, ayant par son titre le droit spécial 3^absoudre les cas réservés. Il eût pu maintes fois s'appliquer à lui-même cette grâce d'absolution, qui était son monopole. La fréquentation des gens au moins profanes, et des poètes aussi peu édifiants par leurs œuvres que par leur conduite, était son péché mignon.

La Fontaine était, de ces gens-là, celui qu'il voyait le plus; aussi s'en allait-on chantant sur l'air à la mode :

Robert le grand pénitencier A toujours l'air fort altéré.

Mais il a La Fontaine

Eh bien!

Pour soulager sa peine, Vous m'entende :f bien '.

^ Chansonnier Maurepas, t. XXV, p. 363.

La Bruyère le railla en meilleur style, quand il dit au chapitre Du Mérite personnel : a Un homme à la cour et souvent à la ville, qui a un long manteau de soie, ou de drap de Hollande, une ceinture large et placée haut sur l'estomac, le soulier de maroquin, la calote de même d'un beau grain, un collet bien fait et bien empesé, les cheveux arrangés^ et le teint vermeil ; qui avec cela se souvient de quelques distinctions métaphysiques; explique ce que c'est que la lumière de gloire, et sait précisément comment l'on voit Dieu ; cela s'appelle un docteur. » La Bruyère ne le fut pas. A ce prix, eût-il consenti à l'être ? Il fut plutôt le personnage tout contraire, dont le portrait vieçt à la suite comme opposition : « Une personne humble, qui est ensevelie dans le cabinet, qui a médité, cherché^ consulté, confronté, lu ou écrit pendant toute sa vie est un homme docte. » Voilà ce que fut La Bruyère" qui longtemps , en effet , resta humblement enseveli dans son cabinet., qui pendant toute sa vie médita, chercha, consulta, confronta, lut, et enfin écrivit.

C'est à l'Oratoire que se fit son éducation.

Le P. AcfryTâ dit le premier dans la Bibliothèque des écrivains de V Oratoire ou Histoire littéraire de cette Congrégation^ à l'article La Bruyère *.

* Cette curieuse indication a été donnée pour la première fois par M. Sainte-Beuve, La Bruyère et La Rochefoucauld. 1842, in- 12, p. 7. Voici textuellement ce que dit le P. Ad ry, dont le manuscrit, longtemps conservé aux Archives, est aujourd'hui à la Bibliothèque Impériale , /owâf* de l'Oratoire, n" 279, t. I, p. 2 3o: «Dans les mémoires particuliers qui se trouvent dans la Bibliothèque de l'Oratoire, on marque que ce célèbre auteur (La Bruyère) avoit été de l'Oratoire... ceci étoit écrit vers 1720, ou par le P. Bougerel ou par le P. Lelong. » Ce P. Bougerel était ami de Marais qu'il allait voir souvent, comme l'indique la lettre inédite de celui-ci à Bouhier, du 7 janvier 1733. Ils durent parler de La Bruyère, mais Marais n*en resta pas moins assez ignorant sur son compte. Bayle, lui écrivant le 2 octobre 1698 {CÉuvres, in-fol., t. IV, p. 768), le remercie de ce qu'il lui en a appris, et nous espérions par conséquent beaucoup trouver en découvrant la lettre dont celle-ci était le remerciement. Nous avons été fort déçif. La lettre de Marais, datée du 2 may 1698,

Quoiqu'il invoquât sur ce fait les Mémoires manuscrits du P. Bougerel et du P. Lelong, plusieurs en ont douté , à cause de l'absence du nom de La Bruyère sur la b'ste d'admission des novices. Ce n'est pas ce qui m'en ferait douter. Il n'y avait pas que l'Oratoire de Paris; celui de Juilly et bien d'autres existaient déjà. Pourquoi ne serait-ce pas dans une de ces maisons que La Bruyère aurait été novice ?

A moins qu'on ne me prouve que son nom, vainement cherché sur les listes de Paris, est de même absent aussi sur celles des autres maisons du même ordre, je croirai ce qu'a dit le P. Adry de la première éducation de La Bruyère. Tout dans sa vie vient d'ailleurs confirmer cette donnée et en montrer les traces.

En mettant son fils à l'Oratoire, le père de

existe à la Bibliothèque^ dans les manuscrits du fonds Bouhier, sous le n* i38, p. 99-104. Nous l'avons lue avec la plus anxieuse espérance, et n*y avons rien trouvé d'intéressant sur notre homme. A la fin. Marais dit à Bayle : «Vous devez, monsieur, à cet illustre, à ce Montaigne mitigé un grain de cet encens exquis que les muses vous ont donné, pour le distribuer aux sçavans. » Bayle ne se trouva pas assez amplement renseigné. La Bruyère n'a pas d'article dans son Dietionnaire.

La Bruyère n'aurait fait que suivre l'exemple du fameux Senault, collègue de son père dans le gouvernement de la Ligue, dont le fils était supérieur de la Congrégation, à l'époque même où La Bruyère s'y serait trouvé comme novice.

C'était le refuge des débris de la Ligue. Ils y avaient porté, avec une grande ardeur de catholicisme, je ne sais quelle indépendance dont la société moins libre des Jésuites ne se fût pas accommodée. Il existait entre les deux ordres communauté dans la foi, mais vif antagonisme pour le reste, même pour l'éducation des enfants et les choses à leur apprendre. Chez les Jésuites dominaient les études latines; à l'Or atoire comme à Port- Royal, les études grecques s'y mêlaient à part presque égale, et apportaient, avecAristote et Platon, un peu plus de cette philosophie et de ce libre penser dont s'effrayait la Société de Jésus.

Corneille^ qui fut élève des Jésuites, savait à peine le grec, et Bossuet ne l'apprit qu'après être sorti de leurs mains *, tandis que Racine qui était de Port-Royal, et La Bruyère

1 Burigny, Vie de Bossuet, 1761, in- 12, p. 8.

qui était de l'Oratoire *^ furent tout d'abord et sans avoir besoin d'une instruction supplémentaire, de fort bons grecs, comme on disait.

C'était presque un ridicule, surtout depuis le Vadius des Femmes savantes,

La Bruyère le portait gaiement. Se trouvant là avec Bossuet, Boileau, Racine, son ami Dacier et bi«n d'autres, il se savait en bonne compagnie, et se raillait des railleurs :

« Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d'affaires... Il sait le grec, continue l'homme d'État, c'est Tirf grîmaud , c'est un philosophe. Et, en effet, une fruitière d'Athènes, selon les apparences parloit grec, et, par cette raison étoit philosophe *.

* Tréville aussi, dont il sera parlé, et qui s'était formé à l'Oratoire, était très-fort sur le grec. Corr. de Boileau, édit. Laverdet, p. 545.

« Ici La Bruyère revient à « la simple femme, de qui, avait-il dit dans sa notice^ Théophraste achetoit des herbes au marché, et qui reconnut, à je ne sais quoi d'attique qui lui manquoit... qu'il n'étoit pas Athénien. •> Il en fait cette fois une fruitière. Dans son discours sur Théophraste , c'était une marchande d'herbes. Là différence est petite, mais prouve que sur ce point, il n'était pas sûr de son fait. C'est lui en effet qui a le premier prêté un métier à cette bonne

« Les Bîgnotij les Lamoignon étoîent de purs grimauds : qui en peut douter ? ils savoient le grec *. »

C'est vers Pétude des historiens que La Bruyère tourna son savoir. Lire Thucydide, Strabon et Polybe dans leur langue même, c'était les étudier de plus près, et pour ainsi dire chez eux ; il s'en donna le plaisir.

Une lettre de lui, qui n'a pas encore été imprimée et que j'ai tenue dans mes mains

femme. « Malgré le silence des anciens, lit -on dans le Menagiana, 1. 1, p. 401, il a deviné que la vieille qui mortifia de la sorte Théophraste étoit une herbière. » Ménage admirait beaucoup ia traduction de Théophraste par La Bruyère. « Elle montre, suivant lui, que son auteur entend parfaitement le grec. >» Ce n'était pas tout à fait Tavis du dernier et du plus excellent traducteur des Caractères ^ Coray : « Sa traductionr, dit-il de La Bruyère, n'est point l'expression fidèle des idées de Théophraste... Il Ta traduit, dit-il encore très-finement, comme Virgile'auraitpeiitêtre tra3ûrt"î7/i^âfe d'Homère, ou Cicçron les harari' gues de £)émosthène. » Les Caractères de Théophraste d'après un manuscrit du Vatican, traduc. nouv. par Coray, 1799, in-8', p. liv-lvi.

Edit. Ad. Destailleurs, II, p. 93.

dernièrement chez le libraire de Londres qui la possède, nous arévélé le secret de ses plus chères études. Il envoie à un religieux de ses amis, avec qui il est en communauté de savoir, des livres qui lui ont été demandés, et il dit : « Voicy Thucydide, mon R. P. Strabon et Polybe m'ont donné plus de mal à traduire que les précédents. » Cette lettre est sans date, et l'on ne sait s'il était alors maître d'histoire du fils de M. le Prince, ou s'il se préparait à l'être. En tout cas, il s'y préparait bien.

Une autre de ces lettres déjà citée *,etqui, bien qu'imprimée, n'est pas moins inconnue, nous renseigne aussi par quelques points sur sa multiple curiosité en histoire.

Elle est écrite, nous l'avons dit, à G. Leti, près duquel sa place chez les Condé, comme historien professeur, l'a mis, dix ans avant les Caractères^ en assez grande réputation d'esprit et de savoir pour quenotre Italien croie bon de rechercher son amitié, son patronage (padronan:[a) et de lui faire confidence de ce qu'il prépare. La Bruyère rend confidence pour confidence. A ce que lui a dit Leti sur sa prochaine Histoire de Philippe II, il répond

* V. plus haut, p. 2 1 .

par ce qu'it sait lui-même sur une histoire de François I*' qu'un de ses amis a écrite, et dont le sujet, lui a-t-on appris, est aussi une des préoccupations. L'ami qui ne craindra pas d'aller ainsi sur les brisées de Leti n'est autre que Varillas. La Bruyère semble alors l'estimer beaucoup, mais il l'estimera moins plus tard, lorsqu'il le connaîtra mieux *. Il a, dit-il, écrit ce livre d'après des mémoires, tf dont j'ai vu une grande partie dans la bibliothèque du président de Lamoignon ; mais on ne lui a pas permis de la rendre publique, parce que la vérité n'y était que peu favorable, et parce qu'on ne pouvait consentir à voir ce roi déclaré indigne du titre de grand, ïi U Histoire de François /«'' par Varillas n'était pas encore publiée, en effet, lorsque La Bruyère écrivit cette lettre, et si elle le fut plus tard, ce ne put être qu'à l'étranger*.

La lettre de La Bruyère, fort curieuse par

1 C'est lui qu'il appelle Dorilas « au style vain et puéril. » Edit. Walcknaér, p. 17 5, 663.

* L'autorité avait la main dans les travaux de Varillas. Ainsi Colbert, en 1670, lui avait fait savoir que son dessein d'écrire l'histoire de l'Hérésie pouvait être dangereux. V. Corresp. administr. dé Louis XIV ; t. IV; p. 572.

le fait qu'elle contient, ne l'est pas moins par sa forme et sa nature même.

C'est en italien qu'il a répondu à son correspondant Italien, justifiant ainsi ce que son ami l'abbé Fleury devait dire à la louange de son savoir, dans la réponse à l'académicien qui lui succéda* : a Iln'étoit, dit-il, étranger à aucun genre de doctrine; il savoit les langues mortes et les vivantes*. » C'était un de ses principes d'éducation : a On ne peut guère, a-t-il dit, charger l'enfance de la connoissance de trop de langues '. »

Entre autres doctrines que La Bruyère se rendit encore familières, se trouvait celle du droit. Plus d'un passage de son livre avait donné à penser qu'il en avait fait son étude * ; en voyant avec quelle jfière sympathie il parle de la profession d'avocat, on était aussi tenté de soupçonner qu'il n'en parlait si bien que parce que c'était sa profession. L'on n'en cloute plus aujourd'hui. Dans les actes retrouvés aux archives de Caen et de Rouen

1 QpttJC. de l'abbé Fleury. 1780, in-8% t. III, p. i56. » Le nom de i/ani/^ottr^ qu'il donne au P.Mainbourg ferait croire qu'il savait aussi l'anglais ou Tallemand. « Edit. Destailleurs, II, 48.

4 W.,t. I, 283; II, 182, 206.

par M. Eugène Châtel * et qui sont relatifs à la charge de La Bruyère comme trésorier de France, on voit qu*il prend partout le titre d 'advocat au Parlement. La fonction de trésorier de France ne lui fut qu'une sinécure, ainsi qu'on le verra plus loin. En fut-il de même pour sa profe ssion d'avocat ? Je ne le pense point*. Ayant une place dans les finances, il traite assez mal les financiers, ce qui prouverait qu'il ne le fut lui-même que de nom, jamais de fait ; avocat, au contraire, il n'a que des louanges pour son état.

Ce serait une preuve qu'il l'eut à cœur, et n'en récusa rien . « Il se trouve, dit-il par exemple, un corps considérable, qui refuse d'être du second ordre, et à qui l'on conteste le premier. Il ne se rend pas néanmoins, il cherche au contraire par la gravité et par la dépense à

* Etude chronolo^. sur J. de La Bruyère, i8, 21.

s Les passages de son livre, indiqués tout à Theure, suffiraient à prouver qu'il ne s'en tint pas à la théorie du Droit et poussa jusqu'à la pratique. On y sent un parfum de dossier qu'ils n'exhaleraient pas sans cela et qui avait assez frappé l'auteur des Sentiments critiques sur les Caractères (Paris, 1701, in- 12), pour qu'il se crût en droit de reprocher à La Bruyère (p. 2 55), ses façons de parler « imitant le style du Palais. »

s'égaler à la magistrature, on ne lui cède qu'avec peine : on l'entend dire que la noblesse de son emploi, l'indépendance de sa profession, le talent de la parole et le mérite personnel balancent au moins le sac de mille francs que le fils du partisan ou du banquier a su payer pour son office. » Ici, nous avons La Bruyère en lutte avec soi-même, et prenant parti contre ce qull a été. Avocat d'une part, et de l'autre homme d'office, ayant payé sa charge; il sacrifie l'homme d'office à l'avocat, qui n'existe que par son mérite même. Mais quand il parle ainsi, en 1689*, il est libre; il y a deux ans qu'il n'est plus qu'avocat. La vente de sa charge de trésorier lui a fait le désintéressement dont il avait besoin pour parler à l'aise des gens de finance. Il a attendu ce moment, et il use du franc-parler qu'il s'est acquis. Le fait est même à constater dès à présent, pour n'avoir plus à trop y revenir : La Bruyère ne publia son livre, où dès la première édition les hommes d'argent reçoivent tant d'atteintes, que lorsqu'il ne leur appartenait plus et n'avait conservé à leur égard que le droit de satire et de conseil qui naît de l'expérience.

i Ce caractère est dans la 4' édition.

Ce droit, il l'avait pour tout, puisqu'il avait touché à tout.

La politique seule lui échappait, du moins pour la pratique ; mais là, vivre et regarder suffit. Il ne faut que l'expérience de ce qu'on a vu pour avoir l'intelligence de ce qu'on voit, la prescience de ce qu'on verra.

La Bruyère naquit trois* ans avant la Fronde, et son enfance n'eut, par conséquent, que des Mazarins pour Croquemitai nés. Il s'en souvint toujours, La guerre civile, qu'heureusement il ne devait plus revoir, laissa dans son esprit d'enfant des souvenirs dont l'expérience du moraliste devait tirer profit.

Il se demanda, par exemple, lui dont l'enfance avait été si agitée par les troubles de la rue, comment tout était si bien rentré dans l'ordre que rien ne semblait plus devoir s'en écarter, et il écrivit cette pensée, devenue — M. Destailleurs le dit avec raison, — devenue si frappante pour nous par l'expérience des derniers temps : a Quand le peuple est en mouvement, on ne coniprend pas

Ùiô^eJtêu

wiiMbnié

par où le calme peut y rentrer; et quand il est paisible, on ne voit pas par où le ca}me peut en sortir. »

Une première fois, en 1669, il comprit la futilité des causes qui peuvent troubler ce repos du peuple et le changer en fièvre furieuse. Jusqu'alors il n'avait pu qu'admirer sa patience devant toutes les mesures prises par Colbert pour diminuer les privilèges des mêtiersj affaiblir les franchises des corporations, et, par contre, augmenter les t axes et les i mpôts. Personne n'avait bouge, on ne disait niot, on obéissait. Mais voilà qu'un nouvel ordre du ministre survient, qui commande de diminuer l'envergure des auvents et l'ampleur'Hes enseîgnes.'Le peuple,qui s'étaTt Jusque-là tenu coi, s'éveille tout à coup, comme piqué au vif, crie au lieu de chanter, s'insurge, et fait craindre une émeute sérieuse. La Bruyère alors comprend la Fronde, dont les causes imperceptibles lui échappaient encore. U conçoit comment, l'heure arrivée, une simple goutte d'eau peut faire déborder le vase rempli de fiel, et il écrit : « Quand on veut changer et innover dans une république, c'est moins les choses que le temps que l'on considère. Il y a des conjonctures où l'on sent

bien que l'on ne sauroit trop attenter contre le peuple, et il y en a d'autres où il est clair qu'on ne sauroit trop le ménager. Vous pouvez aujourd'hui ôterà cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges, mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. »

Quand La Bruyère écrivit ce passage dans sa quatrième édition *, c'est-à-dire en 1689, il y avait tout juste vingt ans que la réforme des enseignes, dont il parle, avait été ordonnée par M. de La Reynie*. On voit par là que notre homme n'avait rien oublié des événements, petits ou grands, qui l'avaient frappé dans sa jeunesse, et qu'il savait s'en souvenir à propos. Peut-être est-ce d'après une note prise alors qu'il fit ce caractère^ ou peut-être encore l'écrivit-il sur le moment même. Cela ferait remonter bien haut dans sa vie les commencements de son livre, mais plusieurs autres endroits attestent qu'il y prit place en effet et la préoccupa de bonne heure. Le trait du jeune homme se trouve en maint passage, sous le coup de crayon de l'observateur, avec les retouches de l'âge mûr.

1 Edit. Ad. Destailleurs, t. II, p. 2.

s Gaij^ette rimée de Robinet, 2 nov. 1669.

Il y a des tableaux, tels que celui de l'heureuse médiocrité de la vie bourgeoise *, où l'on sent comme une esquisse, faite surplace par La Bruyère au foyer de sa famille qui lui avait offert sans doute les douces joies de cette existence.

On y découvre même la trace de ses plaisirs d'esprit, du temps qu'il était jeune homme.

Il aimait le théâtre, et, si son éducation sérieuse ne l'en eût détourné, il aurait pu, de ce côté, passer du goût simple à la pratique active, et devenir à la scène un auteur de comédies,, aussi facilement qu'il fut dans son livre un comique profond, égal à Molière, et parfois supérieur , suivant Vauvenargues *.

Nous parlerons plus loin de ce génie de la comédie, qu'il n'exerça qu'en moraliste. Il n'est question ici que de ses fréquentations de jeunesse au théâtre, et des premières impressions qu'il y ressentit.

UQCdipe de Corneille fut une des premières pièces qu'il put voir dans sa nouveauté. Il avait quinze ans à peu près quand on la donna, et comme il était à l'âge où l'on se

* Œuvres, Edit. Gilbert, t. I, p. 237.

souvient de tout, il n'oublia jamais Peffet qu'elle avait produit sur son esprit. Il en prit note dès sa première édition : ayant à parler de Corneille et à le comparer avec Racine, c'est cette pièce qu'il cita*, de préférence à d' autres, qu'il eût fallu préférer.

Les souvenirs du jeune homme , et l'espèce d'accord existant entre ses études les plus chères et le sujet de cette tragédie, empruntée aux Grecs, chose rare pour Corneille, l'avaient emporté sur les exigencesde son goût plus mûri. L'on s'en étonna, et il comprit que l'on pût s'étonner. Il n'effaça pourtant pas Œdipe de la page où il l'avait loué, c'eût été trop se repentir. Il réserva pour son discours de réception ce qu'il avait à dire sur ce point, comme palinodie, et le fit en une phrase, a Quelques vieillards, dit-il, se mettant du nombre quoiqu'il ne le fût pas, n'aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse *. » C'était court, mais d'autant plus vif. Fontenelle le neveu ne pardonna jamais ce trait contre une des pièces de son oncle qu'il était pourtant le plus per-

* T. II, p. 267.

mis de sacrifier; lui et ses amis ne virent là qu'une raillerie déguisée. Leur lutte, déjà commencée, contre La Bruyère et tout le parti de Racine en devint plus envenimée *.

Un caractère^ dont les souvenirs d'un temps qui était bien antérieur à son livre lui avaient aussi fourni les traits, ne lui attira pas d'affaire aussi fâcheuse. Loin de là, son plus grand succès «n est peut-être venu.

Ce caractère est celui de Ménalque, le distrait. On sait que M. de Brancas lui servit de type. Il l'a si bien peint, qu'il dut certainement faire au moins son esquisse d'après nature. O r, qua nd la première édition^des Caractères parut, en 1 68y, il y avait septjns déjà que Brancas était mort. C'était assez pour qu'il n'eût pas l'air, en lançant le portrait, d'insulter au deuil d'une famille. Il ne l'osa cependant pas. Onze ans lui semblèrent nécessaires entre la disparition du type et l'apparition du portrait qui devait le ressusciter.

Le caractère de Ménalque ne parut qu'en

1 Trublet, Mémoires sur Fonteneîîe, p. 223-224. Nous verrons qu'il y eut d'autres causes à Tantagonisme de La Bruyère et du parti de Fontenelle, le parti normand de TAcadémie .

h^i/ndJ^^ —

1 69 1 , dans la sixième édition. On s'en amusa, tout en le trouvant trop exagéré. On ne voyait pas que cette exagération même était un ménagement, et que La Bruyère l'avait faite à plaisir, pour mettre le portrait hors de la vraisemblance et empêcher ainsi l'application trop directe *.

Ce fut souvent son procédé; par cette façon d'égarer la ressemblance, en l'exagérant, il sut créer un genre jusqu'alors inconnu chez nous et qui n'avait encore de nom que dans la langue des artistes d'Italie : « Ces sortes de traits, dit Fontenelle*, sont de l'espèce de ce qu'on appelle en Italie Caricature. Ils sont extrêmement outrés, poussés beaucoup au delà du vrai; mais conduits avec un certain art, ils font leur effet. »

Si l'on cherche quelques autres traces des souvenirs delà jeunesse de La Bruyère 3ans son livre , on n'a pas besoin de s'enquérir longtemps pour les y trouver. Plus d'une particularité les décèle : Ici un détail de toilette

* Apologie de M, de La Bruyère, 1701, in-12, p. 249.

• « Préface de son recueil de tragédies et de comédies.

qui était à la mode quand il fit l'observation, mais qui avait vieilli quand l'observation fut publiée; ailleurs, le titre d'un livre, connu le jour oU La Bruyère écrivit qu'il était célèj bre, mais oublié depuis longtemps lorsque,

d'après la note prise, ses Caractères le remirent en vue. En 1687, date de la première édition, on ne portait plus, depuis des années, de chausses à aiguillettes et de pourpoint à "aîlerons. Eh bien ! c'est le costume de l'Kbmme à la mode, dans. les Caractères^»

Qui lisait Bergerac et Lesclache en 1687?

Personne. Il ne donna pourtant pas d'autre lecture au Narcisse de sa première édition*.

Le caractère sans doute avait été fait par lui dans un temps oîi ces livres avaient de la réputation et des lecteurs, et il avait cru inutile d'y rien changer quand lecteurs et réputations avaient disparu.

Bergerac, à qui il prit plus d'un trait que lui reprit Swift, était un des hommes qu'il devait aimer à citer. Quant à Lesclache, dont la Philosophie expliquée en tables avait fait grand bruit du temps qu'il s'apprêtait lui-

« T. II, p. 148.

même à devenir philosophe', il ne pouvait croire. Payant ^sans doute eu pour maître, que personne ne voulût plus de ses leçons.

Ne croit-on pas toujours célèbre celui quel'on a cru grand homme, lorsqu'on était enfant? Or, Lesclache avait été un grand philosophe pour La Bruyère lorsqu'il épelait la philosophie dans son livre, ou bien lorsque, tout jeune encore, on le menait à ses conférences delà rue Quincampoix,qui furent longtemps si bien achalandées *.

Il était passé plus tard à une philosophie plus sérieuse. Descartes était devenu son maître. Sa doctrine le lui avait rendu cher; les persécutions le lui firent encore plus aimer. C'est le fait des esprits indépendants, comme l^tait La Bruyère. Ils ne partagent pas toujours la révolte; mais ils aiment le révolté. Descartes passait pour tel , et sa doctrine était traitée en conséquence. Les Jésuites, parmi lesquels La Bruyère eut des amis, sans cesser d'être l'ennemi de leur société, avaient tenté de faire condamner par le

' L'abbé Bordelon, Le Livre à la modej p. 55-57.

« Journal de d'Ormesson. In-4*, t. I, p. 145. —

Historiettes âe Tallemant. Edit. in-12, t. II, p. 6-8.

— 4^ — Parlement la philosophie cartésienne», et, à défaut de l'arrêt qu'ils n'avaient pu obtenir, s'étaient donné le profit d'une'condamnation moins éclatante, mais tout aussi efficace : le roi, par leurs instances, avait de luimême défendu l'enseignement du Cartésianisme.

On ne continua pas moins de le professer.

En i685, on en faisait des leçons publiques à Orléans; le roi l'apprit, et aussitôt un ordre vint de M. de Seignelay d'avoir à faire taire cette philosophie factieuse'. La Bruyère ne rompit pas avec elle pour cela. On le vit bien deux ans après dans sa première édition, où Descartes, sur lequel il devait revenir plus d'une fois avec éloge, est déjà très-favorablement traité '. Peut-être ce qu'il en dit fut-il écrit au moment même oti M. de Seignelay lançait son ordre. Il est, en effet, certain qu'une partie de son livre fut faite en i685.

* M. Berriat Saint-Prix lut à ce sujet un curieux Mémoire à TAcadémie des sciences morales et politiques, en février 1842.

* Correspond, administr, de Louis XIV, T. IV, p. 608.

* T. II, p. 104. — Une partie du ch. des Esprits forts est inspirée par la 3* méditation de Descartes.

IjU <i Caffr^^nA A 9 0ÛXAA

Quand il dit en un passage célèbre : « Il y a quarante ans que je n'étois point, etc.,'»

soyez sur qu'il est exact pour lèchiffre, et que peut-être ce qu'il écrit là n'est que pour célébrer l'approche réelle de sa quarantaine. Or, c'est en i685 qu'il l'atteignit.

Il écrivait ainsi au jour le jour, suivant la philosophie de l'heure présente : tantôt en revenant sur lui-même et sur ses souvenirs; tantôt en* réfléchissant sur ce qu'il voyait passer. Où d'autres ne faisaient que regarder, lui il observait, et ce qu'il a vu ' nous porte encore profit. En 1 686, il y avait une ambassade de Siamois qui avait fait à Paris aussi biéirqu'à Versailles émeute de badauderie.

Il îà vif comme tout le monde, mais avec des yeux que tout le monde n'avait pas, et ce qu'il écrivit au retour porte encore le rayon de son coup d'oeil de philosophe *. On pourrait dire à un jour près quand il mit dans son livre, qui ne parut qu'environ deux ans plus tard, ce qu'il a dit des Siamois.

* T. II, p. 224-225.

> Ihid,^ p. 57.

C'est d'une mansarde qu'était d'abord descendu La Bruyère pour observer tout cela, de plain-pied, dans la rue, car il n'était pas pourvu d'une grande aisance. Bien que soh père fût « noble homme » et contrôleur des rentes, il n'était, lui, que bien chétif rentier. Avant d'aller habiter Thôtel de Condé, comme professeur d'histoire de M. le Duc, il était logé pauvrement.

Il ne s'en plaignait pas ; l'indépendance lui assaisonnait et lui dorait la médiocrité. Les envieux s'avisèrent seuls d'y trouver à redire, quand la fortune du livre leur eût donné prise contre la vie de l'homme, qui pourtant était resté modeste.

L'un d'eux, le faux Vigneul-Marville,c'està-dire le chartreux Bonaventure d'Argonne, trouva plaisant de se moquer de cette honnête misère, et ne la rendit que plus respectable.

La Bruyère, comparant l'accès facile de son réduit philosophique avec les embarras qui obstruaient le seuil des importants, des parvenus, avait écrit ces quelques phrases où s'é • panche si bien son bonheur nourri et bercé

par Féttide : « Venez dans la solitude de mon cabinet, le philosophe est accessible, je ne vous remettrai point à un autre jour : vous me trouverez sur les livres de Platon, qui traitent de la spiritualité de l'âme et de sa distinction d'avec le corps; ou la plume à la main, pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter. J'admire Dieu dans ses ouvrages, et je cherche par la connoissance de la vérité à régler mon esprit et devenir meilleur. Entrez, toutes les portes vous sont ouvertes; mon antichambre n'est pas faite pour s'y ennuyer en m'attendant; passez jusqu'à moi sans me faire avertir. Vous m'apportez quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or, si c'est une occasion de vous obliger. Parlez ! que voulez- vous que je fasse pour vous ? ' faut-il quitter mes livres, mes études, mon ouvrage, cette* ligne qui est commencée ? Quelle interruption heureuse pour moi que celle qui vous est utile * ! »

Le moine jaloux, qui sans doute avait traîné ses sandales jusqu'à ces hauteurs, sans y pouvoir rien prendre de la sérénité qu'y faisait planer l'esprit tranquillement studieux et

rayonnant du philosophe, fut assez malheureux pour ne pouvoir trouver que matière à raillerie dans la description de ce bonheur.

Mais, quoi qu'il ait tenté, il n'a pu réussir à lui ôter son charme. La parodie qu?il a faite en est elle-même restée tout imprégnée et comme souriante :

a II n'y a voit, écrit-il donc à propos de cette sainte mansarde, dont malgré lui il ne saurait médire, il n'y avoit qu'une porte à ouvrir, et qu'une chambre, proche du ciel, séparée en deux par une légère tapisserie. Le vent, toujours bon serviteur des philosophes, courant au-devant de ceux qui arrivoient et retournant avec le mouvement de la porte, levoit adroitement la tapisserie et laissoît voir le philosophe, le visage riant et bien content d'avoir occasion de distiller dans Tesprit et le cœur des survénans l'élixir de ses médita tipns ^ »

Sauf le dernier trait, qui ne manque pas de malice, car il semble toucher juste, étant d'accord avec ce que Boileau écrivit à Racine sur la prétention de La Bruyère à montrer

1 Mélanges d'histoire et de littérature, 1699, in-i 2, p* 336.

plus d'esprit encore qu'il n'en avait, cette description n'est-elle pas d'un charme engageant ? ne donne-t-elle pas envie de connaître celui dont elle voudrait être la satire ? Un ami, et je dis des plus spirituels, n'aurait pas fait mieux.

Comme tout a sa cause, sinon sa raison, je me suis demandé souvent d'où était venue contre La Bruyère la haine du chartreux Bonaventure d'Argonne, qui fut l'un des premiers à l'attaquer et le plus vivement. J'ai trouvé pour point de départ une question de rivalité d'esprit et de concurrence de livres, où le chartreux se donnait tort, rien que par le fait de la lutte. Se croire le rival d'un homme comme La Bruyère, et penser qu'on peut entamer avec lui un combat d'égal à égal, c'est se faire, en effet, condamner d'à*vance, ne fût-ce que pour le péché de présomption. Mais songe-t-on soi-même à ces choses? ne se croit-on pas toujours digne de tous les combats, l'égal de tous les rivaux ?

Le chartreux se donna donc l'orgueil d'une comparaison avec La Bruyère. Le livre qui en fut le prétexte parut en 1691, c'est-à-dire au plein milieu du succès des Caractères ^(\m\ en étaient déjà à leur sixième édition. Le

chartreux, qui n'avait fait jusque-là que des ouvrages plus en rapport avec sa robe, tel qu'un Petit traité de la lecture des Pères de l'Eglise publié en 1688, s'était, dans ce livre, placé sur le terrain de notre auteur, et presque avec ses propres allures. Il avait pris un sujet didactique, en adoptant la forme des pensées détachées, et, comme La Bruyère, il avait donné le tout sous un autre couvert que le sien.

Les Caractères^ venant à la suite d'une traduction de Théophraste, étaient partis sous pavillon grec; c'est sous pavillon espagnol que s'aventura le livre du chartreux. En voici le titre : V Éducation^ Maximes et réflexions de monsieur de Moncade^ avec un discours du sel dans les ouvrages de l'esprit^ Rouen, chez la veuve A. Maurry, 1691, in- 12 *. Bonaventure d'Argonne n'y disait

1 On voit, rien que par rimpression de son livre à Rouen, chez la veuve de l'imprimeur de Corneille, que Bonaventure était du parti normand ^ le parti ennemi de La Bruyère. Il avait été longtemps à la Chartreuse de Rouen, suivant le Président Bouhier, qui ne doute pas que ces Maximes de Moncade ne soient de lui» V. sa lettre à Leclerc du 24 juillet 1729 {Corresp. inéd., t. V, p. 753).

rien du livre avec lequel il arrivait ainsi en présomptueuse concurrence ; mais en quelques passages, on y sentait plus que l'intention de l'égaler, la prétention d'avoir fait mieux.

Loin d'avoir la modestie de Duché qui, deux Ans après la mort de La Bruyère, ayant donné un ouvrage tout à fait calqué sur le sien, puisque des remarques et pensées y suivaient la traduction des Préceptes d^un philosophe grec, Phocylide^y s'était, dans sa préface, excusé de cette témérité d'imitation et avait avoué qu'agir ainsi c'était a s'exposer à n'être souffert qu'avec peine; » Bonaventure d'Argonne n'avait, en aucune façon et sous aucune forme, demandé pardon de la liberté grande; au contraire, il avait indirectement critiqué celui qu'il imitait. L'ordre adopté par La Bruyère dans la disposition de son livre, oîi se suivent les Caractères de même nature, lui avait, par exemple, semblé fastidieux; adoptant le désordre contraire, il &'était hâté de le déclarer préférable : a II seroit ennuyeux, dit-il à propos de ses pen-

* Les Préceptes de Phocylide^ traduits du grec, avec des remarques et des pensées et peintures critiques à rimitation de cet auteur. 1698, in-12.

sées diverses, de rencontrer par enfilades toutes celles qui traitent du même sujet. »

Je ne sais si La Bruyère estima que ce beau désordre était bien un effet^ de l'art, et s'il eut une haute opinion du livre lui-même. Je pense plutôt qu'il le remboursa de ses critiques indirectes par quelques-uns de ces mots qu'il savait si bien lancer dans les sociétés, où on le voyait souvent, et qu'il animait, nous le prouverons, de sa caustique gaieté. Bonaventure d'Argonhe, qui était mondain, malgré son habit, allait aussi dans ce monde, a Le solitaire bel esprit... fort éloigné de garderie silence, 7> dont a parlé Pépinocourt dans son curieux volume des Réflexions^ pensées et bons mots\ n'est autre que notre religieux dameret et homme d'esprit. C'est de lui aussi que Sanlecque a voulu parler dans sa première satire* quand il y signale un chartreux gazetier qui compromet par ses besognes bavardes dans les journaux l'autorité de l'ordre, et surtout le silence imposé par la règle. Cette collaboration du chartreux dans les journaux, c'est-à-

1 1696, in-i2, p. 3i.

■ Poésies héroïques, morales et satyriques. Paris, 1696, pet. in-4», p. 16.

dire par conséquent dans It Mercure galant y le seul où l'on se permît alors de la littérature, n'était pas faite pour le rapprocher de La Bruyère; c'était, au contraire, une cause d'antagonisme de plus. On sait, en effet, l'opinion qu'il avait du Mercure^ mis par lui a immédiatement au-dessous de rien. »

On ne l'y ménageait pas, et^ l'on voit qu'il le fendait de reste. Thomas Corneille dirigeait alors jcette feuille, et par quelques passages des Mélanges de littérature^ on sait que Bo navenfure d'Argonn e, qui avait connu Pierre, était resté l'ami de Thomas.

Il fit cause commune avec lui et son neveu Fontenelle contre La Bruyère, et c'est dans ses Mélanges qu'il mit sa part d'attaque. Elle se résume en trente-sept pages* qui ne manquent pas d'une assez judicieuse finesse; quelques fragments 's'en trouveront plus loin. Une critique plus à.

fond fut d'abord dans ses intention^, a mais par un principe d'honneur, et même par une juste délicatesse de conscience, à laquelle rend

1 Mélanges d'histoire et de littérature, i a, in-i 2 , p. 332-369.

hommage l'apologiste de La Bruyère, il quitta l'entreprise'. »

Un autre s'en chargea, et l'on eut, en 1701, les Sentiments critiques^ etc., livre plus malveillant que réellement mauvais , dont l'auteur n'est pas complètement connu *.

Le faible en veut volontiers au fort de la concurrence que lui fait son talent, mais le fort Paccepte au contraire. Bonaventure d'Ar-

* Apologie de M, de La Bruyère, 1701, in-12, p. 1 1 5. — Cette Apologie est de Brillon. Il ne faut pas la confondre avec la Défense de La Bruyère. CeHe-ci est de Coste, qui s*en cacha d'abord, comme on le voit par une lettre de Bayle du i5 mai 1702, mais qui finit par l'avouer et la signer. Il n'y répond qu'à Bonaventure d'Argonne.

^ * On a cru que c'était Vigneul-Marville ; mais ce que nous venons de dire, d'après VApoIogie^ détruit cette assertion, adoptée d'abord par Barbier, dans ses Anonymes (t. III, p. 253), puis démentie ensuite par lui à la table des Auteurs. Il finit par croire que les Sentiments critiques sont de l'abbé de Villiers, ce que nous penson^ aussi. Nous dirons tout à l'heure pourquoi, en z pliquant la cause de l'hostilité de cet abbé pour L \ Bruyère.

gonne n'avait pas pardonné à La Bruyère d'avoir fait sur le même sujet un livre plus heureux que le sien; La Bruyère, tout au rebours,, accueillit avec bonne grâce l'idée d'un jeurre avocat nommé Brillon *, qui vint un Jour lui dire résolument qu'il voulait travailler dans son genre, et faire un ouvrage qui continuerait ses Caractères. Comme les bons esprits sont toujours défiants, surtout dans le succès, cette résolution si éveillée aurait pu lui faire pressentir un rival à craindre et par conséquent à décourager. La Bruyère pourtant encouragea Brillon, qui dès lors se mit au travail sous l'œil même du maître.

Son Théophraste moderne ne va pas certainement de pair avec le modèle; l'élève y est le plus souvent d'une infériorité trop respectueuse, mais on y trouve en quelques parties le coup d'oeil de l'homme qui, s'il ne sait pas toufoufs^cômmeni regarder, a vu du moins à l'œuvre celui qui voyait biep. Pour l'appréciation de quelques détails de société, il a parfois son regard. Sa préface n'est qu'un

* C'est lui que nous avons cité dans l'avant-dernière note, comme auteur de V Apologie de La Bruyère. En outte du Théophraste moderne, il fit une suite des Car^c^èrw différente de celle d'Alleaume, citée p. i8.

aveu d'imitation et un témoignage de reconnaissance pour celui qui a bien voulu se laisser imiter : « Je ne l'ai fait, dit-il parlant de son livre, que du consentement de cet illustre moderne. Il m'aimoit assez pour me conseiller ouvertement, et il n'étoit pas si idolâtre de ses productions, qu'il ne tombât d'accord qu'on pouvoit ajouter à ce qu'il avoit dit. Je ne pousse pas mes vues si loin, et je n'ai pas prétendu enchérir sur ce qu'il nous a laissé... Soit qu'il reconnût ses portraits dans les miens, soit qu'il y trouvât du nouveau, ou qu'il me marquât de la complaisance, j'ai eu quelquefois la gloire d'être approuvé d'un honmie dont on sait qiielegoût étoit exquis... Il m'a semblé nécessaire de prévenir le public sur cet avantage que la connoissance de M. de La Bruyère m'a procuré... Mon ouvrage seroit plus parfait si M. de La Bruyère eût assez vécu pour employer en le lisant toute l'exactitude qu'il a apportée à finir ses Caractères, »

Neretrouve-t-on pas, dans ce que vient de dire ici Brillon, un reflet de ce sourire de bon accueil; de cette grâce spirituellement avenante, que le chartreux nous a déjà fait aimer, lorsqu'il ne voulait qu'en médire ?

Ce n'est pas que chez La Bruyère le satirique abdiquât toujours, pour ne faire place qu'au bienveillant conseiller.

Si les imitateurs respectueux ne lui déplaisaient pas, il avait en horreur les singes indiscrets de son livre; l'abbé de Villiers en fut un, et le paya bien, mais à charge de revanche, il est vrai. Curieux d'avoir sa part des succès en cours, et toujours sur la trace des idées heureuses pour leur prendre quelque chose, il s'était empressé, même avant Bonaventure d'Argonne, de donner un livre dans le genre de celui des Caractères, Il Vappéla Réflexions sur les défauts d' autrui^ et le lança, en 1690, juste en même temps que la 5* édition de La Bruyère, à laquelle il pensait faire une concurrence qui n'eut pas l'effet espéré. Ce n'était qu'une mouche autour d'un succès. La Bruyère n'eût rien dit si c'eût été une abeille. C'était un frelon, il cria.

En 1691, un an après l'apparition du livre de l'abbé, oîi il n'avait trouvé qu'un copiste partout, nulle part un émule, il le renvoya, par quelques phrases décisives, aux ouvrages oîi l'on peut copier, en lui conseillant d'abandonner ceux oîi, comme le sien, il faut parler d'inspiration et être vraiment soi-même :

Je conseille, écrivit-il, à un auteur né copiste, de ne se choisir pour exemplaires que ceTsortes d'ouvrages, où il entre de l'esprit,

de l'imagination, ou même de l'érudition

Il doit au contraire éviter, comme un écueil, de vouloir imiter ceux qui écrivent par humeur^ que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent pour ainsi dire de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier. »

Ce passage, qu'on n'a pas assez remarqué, est on ne peut plus curieux, surtout parce qu'il nous fait voir La Bruyère s'expliquant lui-même, et nous donnant le secret de sa manière toute personnelle, toute A^humeur^ comme il dit, toute d^humour^ comme on dirait aujourd'hui, d'après les Anglais qui n'ont fait qu'altérer notre mot pour que nous leur fassions honneur de l'altération, en la leur empruntant !

Ainsi, La Bruyère vient de nous le dire lui-même, il n'écrivait que « par humeur, »

c'est-à-dire en pleine originalité; chaque pensée lui venait vraiment « des èntraillesT»

En parlant ainsi, il ne *se surfait pas. Ses amis le jugeaient de même, a II parloît tou-

jours de cœur, » dit celui à qui nous devons le récit de sa mort *.

L'abbé de Villîers ne vît dans ce caractère ^ où d'ailleurs on l'avait reconnu ", que ce qui s'attaquait à lui; il ne le pardonna pas à La Bruyère. S'il prit part aux Sentiments critiques^ comme nous le pensons, c'est par rancune contre ce passage, curieux à tant d'égards, où l'on voit entre autres choses que rien n'échappait à La Bruyère comme sentiment ou détail, ni des livres qui lui tombaient sous les yeux, ni des personnes qu'il rencontrait dans le monde, ou qui le venaient voir.

Lui rendre visite, lorsqu'on n'était pas sûr de se bien tenir, et de ne laisser percer aucun ridicule, c'était donner de soi-même dans le piège toujours dressé d'une observation sans merci. Ce fut le cas de l'abbé de

' Revue rétrospective j^i OCX. i%'i6,^» 141.

s La clé indique en effet à cet endroit Tabbé de Villiers, que M. Walcknacr a eu le tort de n'y pas reconnaître.

Saint-Pierre, qui vint un jour le voir avec le dégage^sans tact de ces curieux qui se croient tout permis de par l'autorité de leur désir de connaître. Sans prendre la peine de se faire présenter, ni presque de dire son nom, il entra chez La Bruyère avec toute l'ardeur de sa curiosité impétueuse. Notre philosophe, flairant un original, ne le renvoya pas, le fit asseoir, le laissa parler tant qu'il voulut, et l'autre ne s'en fit pas faute.

U ne fallut qu'un quart d'heure de ce babil pour qu'il connût de la tête aux pieds l'homme, son esprit , ses habitudes. Quand il fut parti, sans que La Bruyère qui n'avait pas mis grande obligeance à l'interrompre, se fût donné plus de peine pour le retenir, son portrait se trouva écrit en quelques lignes :

« Je connois Mopse, y lisait-on, d'une visite qu'il m'a rendue sans meconnoître. Il prie les gens qu'il ne connoît point de le conduire chez d'autres, dont il n'est pas connu : il écrit à des femmes qu'il connoît de vue ; il s'insinue dans un cercle de personnes respectables, et qui ne savent quel il est; et, là, sans attendre qu'on l'interroge, ni sans sentir qu'il interrompt, il parle et souvent et ridiculement. »

On a douté que ce fût l'abbé de Saint- Pierre *. Il fallait lire ce qu'il a dit lui-même de sa curiosité des gens célèbres, de son ardeur à courir après eux, à les interroger, à recueillir leurs réponses, pour les écrire en rentrant ; on n'eût plus douté.

Il alla de cette façon chez Nicole, dont il nous a transcrit un entretien; chez Malebranche « pour lui faire des objections; » chez madame de La Fayette, chez bien d'autres encore *.

Pour sa visite sans présentation, chez notre philosophe, il n'avait pas de titres, mais il pouvait s'en croire. N'était-il pas du pays oîi La Bruyère avait été longtemps trésorier de France, et par là, presque son compatriote ?

n'avait-il pas fait ses études chez les Jésuites de Caen? A Paris, son logement de la rue Saint-Jacques, qu'il partageait avec son ami Varignon', ne le plaçait-il pas dans le voisi-

1 Walcknaér. P. 669. — Dans une clé imprimée qui parut .à part et fut faite pour la 9» édition, il est positivement dit que Mopse est l'abbé de Saint-Pierre, de l'Académie française, premicraumônier de Madame.

* Sainte-Beuve, Causeries du lundi. T. XV, p. 2 56.

« Œuvres de Fontenelle. 1770, in-8% t. VI, p. i85-

nage de l'hôtel de Condé, oîi La Bruyère logeait, et par là, car il n'en faut pas davantage aux importuns, ne pouvait-il pas se croire le droit de lui dire en entrant, sans crier gare : Je viens- vous voir en voisin ? Il y avait eu encore d'autres points de rencontre qui pouvaient autoriser ce curieux de hautes connaissances à penser qu'il était connu lui-même :

a J'allois, a-vt-il dit, au cours d'anatomie de feu M. du Verney; j'allois au cours de chimie de feu M. Lémery; j'allois aux diverses conférences de physique, chezM.de Launay, chez M. Bourdelot et chez d'autres *, etc.»

Toutes ces savantes personnes étaient connues de La Bruyère qui, j'en jurerais, allait aussi à leurs cours. Homme de lettres de M. le Prince, eût-il pu ne pas assister aux assemblées tenues chez l'abbé Bourdelot, qui était son médecin * ? logeant à l'hôtel de Condé, pouvait-il ne pas être des leçons que faisait Lémery, à l'hôtel même, dans le laboratoire de M. Martin, apothicaire du prince'? Puisque l'abbé de Saint-Pierre nous^ a dit

1 Sainte-Beuve, Loc, citât,, p. 252.

« Fontenelle, Œuvres. T. V, p. Sgi.

» Id, Ibid.

qu'il s'y rendait aussi, vous voyez qu'il y avait eu pour lui bien des occasions de remarquer La Bruyère et, avec la présomption si naturelle à la jeunesse, de penser qu'il en avait lui-même été remarqué.

Cette fréquentation de La Bruyère chez tous ces savants s'accorde bien avec ce que l'abbé Fleury nous a dit de son savoir, « qui n'étoit étranger à aucun genre de doctrine;» et avec «le titre d'homme d'une curieuse érudition, » que lui a donné son apologiste*.

Il prit de la science tout ce qu'elle pouvail lui fournir alors, et sous toutes les formes. Lui-même nous a dit, il n'y a qu'un instant, qu'il s'occupait d'astronomie, et par bien d'autres passages de son livre, on voit que c'était une de ses études préférées*. Son ami La Loubère,dont nous aurons souvent à parler plus loin, en amusait ses loisirs de voyageur'; Du Hamel, de l'Académie des sciences, qu'il estimait tant pour son infati-

1 Apologie de M, de ha Bruyère^ p. 74.

t Edit. Destailleurs, t. I, 255; II, 23o.

' Fontenelle. T. V, p. 3 54. — Du Hamel avait été de rOratoire comme La Bruyère. V. dans la Corr, inéd, de Bouhier^ une lettre de Leclerc, du 16 août 1727.

gable ardeur au travail*, s'appliquait aussi à cette étude. Comment La Bruyère ne Peûtîl pas aimée ?

Le savoir à Versailles n'était pas une bonne recommandation de courtisan, mais à l'hôtel de Condé, au contraire, et à Chantilly, c'était un titre presque indispensable. La BruyèreTpour y être admis, se le fût donné par nécessité , s'il ne l'avait eu par goût.

Fontenelle, dans son Éloge de M. Lémery, parlant de l'estime qu'avait pour lui M. le Prince, chez qui il travaillait, ajoute : a II fut souvent mandé à Chantilly, où le héros, entouré de gens d'esprit^et de savans, vivoit comme auroit fait César oisif*. » La Bruyère était de ces savants, de ces gens d'esprit, peut-être est-ce pour n'avoir pas à le nommer, que Fontenelle n'en nomme aucun.

Dans un autre Eloge, celui de Sauveur, il parle encore de ces récréations savantes que l'on se donnait chez les Condé. Sauveur fut mandé avec son ami Mariotte à Chantilly, en 1681, pour faire des expériences sur les eaux. Fontenelle après l'avoir rappelé, dit à propos de Sauveur : a II fut connu du

1 Edit. DestaiUeurs. T. I, p. 284.

» Fontenelle. T. V, p. 392.

grand prince Louis de Condé, dont l'ingénieuse et vive cunosTté se pôrtôît à^tout. Il prit beaucoup de goût et d'affection pour M. Sauveur, il le faisoit venir souvent de Paris à Chantilly, et l'honoroit de ses lettres \ JD Soyez sûr que La Bruyère ne restait étranger à aucune de ces visites de savants chez M. le Prince, et qu'il était peut-être pour quelque chose dans les lettres que Condé leur écrivait. Je le croirais d'autant mieux, pour Sauveur, dont il est ici question, que plusieurs amitiés leur étant communes, ils devaient certainement se connaître. Ainsi, Bossuet, protecteur de La Bruyère, avait été un des plus sages conseillers de Sauveur, et c'est par l'entremise d'un autre ami de notre philosophe qu'il avait obtenu le bénéfice de ces précieux conseils.

Cet ami était l'historien Cordemoy, avec lequel La Bruyère, que nous avons vu si porté pour l'histoire, devait être certainement en communauté d'étude et dans un intime commerce d'amitié, puisqu'à sa mort, le 8 octobre 1684, Antoine Bossuet ayant à donner à M. le Prince des détails sur cet évé-

1 W., ibid. P. 473.

nement, s'en dispensa pour laisser la parole à La Bruyère que son intimité avec le défunt avait mis en état de tout mieux savoir.Voici la lettre d'Antoine Bossuet à Condé : a Le mauvais état de la maladie cle M.Cordemoy, dont j'ai l'honneur de rendre compte à V. A. S. 5 eut bientôt la suite funeste que y. A, S. a sçeue. Je n'ose luy en rien dire davantage; et je me contente de prier M. de La Bruyère de le luy faire sçavoir^ »

S'occuper d'histoire avec Cordemoy et même avec Varillas, jusqu'à ce qu'il l'eût mieux connu ; s'inquiéter des sources et les aller chercher, avec une ardeur qui était plus de notre temps que du sien, jusque dans les recoins inédits des bibliothèques — nous avons vu qu'il mit ainsi en réquisition celle de M. de Lamoignon; — quand il s'était bien enquis de ces choses de la terre, se préoccuper à son temps perdu de celles du ciel, en s'appliquant un peu à l'astronomie; accorder à la science de tous les doctes hôtes de M . le Prince les honneurs de son assiduité.; lire beaucoup, lire toujours : les Grecs, les Latins, les Italiens, les Français, surtout ceux du temps

* Floquet, Études sur Bossuet. T. III, p. 641 .

passé, dans leur vieux style qu'il connaissait jusqu'à pouvoir en faire des pastiches*; avoir le dilettantisme de tous les savoirs, en se réservant la partie plus exclusive de l'observation ; telle fut la vie de La Bruyère, aussi bien dans sa mansarde de philosophe, que dans sa chambre plus digne d'homme de lettres et de gentilhomme de M. le Prince.

^ C'est ainsi qu'il en fît un de Montaigne. (Edit. Destailleurs, t. II, p. 234.) — Les rondeaux qull nous donne {Id., p. 194-195), en disant « qu'une tradition nous les a conservés sans nous en marquer ni le temps ni l'auteur, » passaient aux yeux de quelques critiques pour être aussi un pastiche de sa façon. Une communication faite sur ce point à M. de La Place, pour ses Pièces intéressantes (t. III, p. 341), tendait à dissiper les doutes, mais il en restait encore, rien n'indiquant dans la communication faite à La Place quel était le manuscrit d'où les rondeaux auraient été tirés. Nous l'avons découvert à la Bibliothèque Impériale, parmi ceux du fonds Gaignière^, sous le n* 2872, in-fol., 2« part., p. 7. On lit au titre: Rondeaux pour quatre Preux. Ce sont : Richard sans Peur, Pierre de Provence, Galien restauré, Ogier le Danois. La Bruyère n'a donné que les rondeaux pour Ogier et Richard.

Où s'en allait-il, quand il quittait ces bienheureux gites ? Dans quels lieux promenait-il cette ardente attention de son regard, qu'avait aiguisée la méditation ?

Il s'en allait étudier les hommes aux lieux oti il pouvait en voir le plus. La foule ne gênait pas son observation : plus elle était grande, plus elle lui apportait de types diflerents; et pour chacun il avait un coup d'oeil net et distinct. Il se rendait où s'agitait, pérorait, frétillait, se débattait dans le brouillard encore indécis des nouvelles toutes fraîches, la meute affairée de nouvellistes : aux Célestins, aux Augustins, aux Tuileries.

Il écoutait et prenait des notes, non sur les rôles joués, mais sur les acteurs mêmes, ces vivantes gazettes que les Caractères ont si plaisamment fait revivre.

C'est aux Tuileries qu'il faisait ses haltes les plus longues. Le chartreux Bonaventure, qui, en voulant le critiquer, ne sait que le faire apprécier mieux, a la sottise de tourner

* encore en moquerie ces stations patientes du philosophe au milieu de cette foule, où chaque passant attrape un coup d'œil; où chaque coup d'œil jaillit armé d'une pensée et d'un mot. Qu'aurait-il dit de mieux pour le faire admirer? C'est là, sur place, que La Bruyère, désintéressant son attention de l'éclat du beau monde pour ne voir que sa sottise, pour n'écouter que l'inanité médisante de ses compliments, de ses propos, a crayonné pour ainsi dire sur le genou cette pensée, qui prélude si bien aux pénétrantes malices de son chapitre de la Ville : a L'on se donne à Paris, sans se parler, comme un rendez-vous puBlîc, riîaîsTorf exact, tous les soirs au Cours oiTaû x" Tuileries pour se regarder au visage et se désapprouver les uns les autres, b

Il s'en moquait, puis à force d'en rire^ finissait par s'en amuser. C'est à grand'peine qu'il détachait sa gravité de cette contemplation futile : a L'on ne peut, a-t-il dit à cette même place, sur ce même banc des Tuileries, on ne peut se passer de ce monde que l'on n'aime point, et dont on se moque. »

Il en avait besoin, comme le théâtre est nécessaire à ceux qui aiment la comédie» On

la leur donne détestable, ils n*y vont pas moins. Aux bons esprits, ce qui est mauvais ne profite-t-il pas comme ce qui est excellent? Pobservation de ce qui ne devrait pas être ne leur est-elle pas souvent la plus fructueuse des expériences ? L'admiration élève, la critique instruit. La Bruyère aimait surtout à s^instruire de ce côté-là. Pour s'amuser de la vie, il la prenait par le comique, et ne se plaisait à rien tant qu'aux ridicules. Il fut en cela ce qu'était Molière , moins le théâtre.

Son livre lui en servit; il sut y animer ses personnages, comme sur une scène véritable, a Je conseillerai toujours à un^poëte comique de l'étudier, disait La Harpe * ; »

Sûârd, après avoir admiré chez La Bruyère a cet ensemble de vérité idéale et de vérité de nature, qui constitue la perfection des beaux-arts, » a dit de même : a C'est là le talent du poëte comique : aussi a-t-on comparé La Bruyère à Molière, et ce parallèle oftre des rapports frappants *. » Vauvenar-

* Cité par M. Destailleurs, 2* édition, t. I, p. 23o, note. — Victorin Fabre, Éloge de La Bruyère, p. 195, dit la même chose.

* Suard, Notice de La Bruyère.

gues est de ceux qui firent la comparaison, et, en sa qualité de moraliste, c'est à La Bruyère qu'il donna la préférence '. Suard garde sur ce point le silence prudent qui lui était ordinaire. Nous ferons comme lui, mais moins par prudence que par esprit de pure justice.

Pourquoi nuire^ en effet, à une admiration par une autre, et se diminuer ce qui semble grand ici par le rapprochement mal entendu de ce qui est grand ailleurs ? Laissons chacun à sa taille et dans son milieu ; ne voyons que ce qui nous importe; assistons enfiii sans les gâter par un stérile parallèle, à ces comédies que nous donne La Bruyère, où presque toujours rien ne manque que la pièce même.

Il l'a laissé faire à d'autres qvii ne l'ont pas toujours réussie *.

Les types, les caractères yWoUk son unique

* Vauvenargues. Edit. Gilbert, t. I, p. 237.

s Parmi les pièces heureuses dont on doit Tinspiration aux Caractères^ il faut citer le Distrait de Regnard, qui procède directement du Ménalque de La Bruyère; la Petite- Ville de Picard, dont le passage : c< J^approche d'une petite ville ...» fut, on le sait, l'origine; et le Préjugé à la mode, comédie de La Chaussée, qui eut pour point de départ l'article du livre où on lit ceci : <« .. .Quelle mauvaise honte fait rougir un homme de sa propre femme. . . »

objet. Il nous les donne vivants , parlants , presque en scène, puis il les abandonne au hasard de la comédie à venir. On dirait qu'il se complaît même dans le pêle-mêle de ses types épars. a Liez la partie, semble-t-il dire, avec sa malice, voilà les joueurs; nouez l'acte, filez la scène, voilà l'esprit. »

Il fait de propos délibéré pour son œuvre comique, dont nous n'avons, pourrions-nous dire, que les débris, ce que le temps a fait pour celle de Ménandre* qui ne survit que par fragments; et aussi pour ces farces latines de Publius Syrusjpour ces mzm^^, dont, par un nouvel entraînement de son instinct de comique, il a su faire passer l'esprit presque tout entier dans son livre, fondant ces débris dans ses propres fragments, et composant avec le tout un ensemble immortel *.

1 Disons, en passant, qu'il fut disciple de Théo* phraste, s'initiant avec lui à la comédie, comme tant d'autres avec La Bruyère.

« « M. de La Bruyère, dit Accarias de Sérione , à propos de Publius Syrus, a répandu dans ses Caractères.-,, presque toutes les sentences de ce poète. II en a traduit quelques-unes, il a donné aux autres un tour nouveau, un peu plus étendu, il les a présentées sous plusieurs faces différentes. » UEtna de P, Cornélius Severus et les sentences de Puèliue Syrus^

Si nous ne nous préoccupons pas de le comparerà Molière, La Bruyère se préoccupait, luiT^é la coimparaisioh ; même il la cherchait. Plus d'un de ses caractères^ comme on Ta déjà remarqué, et comme nous le ferons voir plus loin, n'est que le produit de l'espèce d'émulation que le souvenir de l'auteur de Tartuffe donnait à son esprit. Souvent l'idée de faire une pièce ne vient pas, tandis que la prétention de refaire, à sa façon, celle qu'on a vue semble toute naturelle. La Bruyère y céda. C'est la meilleure preuve qu'il eût été un comique, si son éducation qui l'emportait vers des milieux tout autres, mais dont ne s'accommodait pas moins son esprit facilement satisfait de tout ce qui intéresse la pensée, ne lui eût fait une vocation différente.

Il avait, je le répète, celle de la comédie, qui est si souvent la vocation innée des enfants de Paris, quelque soit le monde d'où ils sont sortis. Il y eût été complet. Non-seulement il eût bien saisi un type, et l'eût vivement animé dans une scène, mais ce qui va

trad. en franc., Paris, 1736, in-12, p. 235. Cette traduction, qui est bien de Sérione et de l'abbé Banier, fut attribuée au président Bouhier. V. dans ssLCàrresp, inéd, une lettre de Tabbé Goujet, du 8 janvier 1742,

sembler plus étrange, et ce que nous ne nous risquerions pas à dire sans d'incontestables preuves qui viendront plus loin, il aurait peut-être lui-même volontiers représenté le type, et comiquement joué ou chanté la scène.

Faisait-il une lecture de ses Caractères^ comme un jour, chez Boileau à Auteuil *, il les lisait moins qu'il ne les jouait. C'est pour cela peut-être que le satirique devenu doctoral, après avoir tout .d'abord donné lui-même dans le bouffon , comme nous le prouverons facilement ailleurs, trouva qu'il se faisait plus agréable que de raison. Pour Boileau, la représentation trop animée avait nui à la scène

Grimarest, qui avait dû connaître des personnes auxquelles La Bruyère avait ainsi fait lecture de quelques parties de son livre, et qui par là pouvait savoir comment il fallait le lire, d'après l'idée même de l'auteur, ne manque pas d'insister sur le ton sans gêne et de comédie presque bouffonne qu'il faut donner aux Caractères en les lisant : a Les Maximes de M. de La Rochefoucauld, ditil *, doivent être lues gravement; lesCarac-

* Lettre de Boileau à Racine du 19 mai 1687.

« Grimarest, Traité du récitatif, 1707, in-12, p. 90.

tères de M. de La Bruyère veulent une voix familière et quelquefois plaisante. »

Tout en lui est de Fauteur comique, en même temps que du philosophe. Celui-ci généralise et ramène à l'idée de morale universelle ce que l'autre a spécialisé, avec le soin curieux de l'observateur amoureux du fait et friand du détail.

La Bruyère met à étudier les mœurs une minutie singulière dans cet art de la particularité, qui est un des accessoires de l'art comique*.

• M. Walcknaér, p. 674 de son édition, remarque avec raison ce goût de La Bruyère à particulariser, dont nous avons déjà parlé, et qui avait frappé ses contemporains, bien plus à même que nous pour en juger. L'un de ceux qui Tavaient connu le mieux, l*abbé Fleury, son successeur à T Académie , parle, dans son discours de réception, de la fidélité des peintures qu'il fit sur le vif, et il ajoute que par une délicatesse, déjà signalée ici, p. 43, il s'appliqua parfois à les charger^» pour ne pas les faire trop ressemblantes. » La Monnoye, qui avait pu connaître aussi La Bruyère et les originaux qu'il a peints, trouva ce

Il y va même plus loin que Molière. Sa précision dans le trait saisi au vif même de l'actualité, sa recherche du mot en vogue, du ridicule en faveur, de la mode courante, de l'anecdote en circulation, et le soin qu'il met à se les approprier pour les enchâsser dans son livre, qui prend alors je ne sais quel air de Chronique mondaine, sentent le journaliste de ce temps-ci, sans cesser d'être de l'auteur comique de ce temps-là *.

Le philosophe et le chrétien dominent le tout pour l'idéaliser et le grandir. Chez La Bruyère, la curiosité qui fait tout chercher, et la justesse de coup d'oeil qui fait tout bien voir servent d'instrument; la philosophie met en œuvre. Le philosophe en lui a souvent été examiné, mais le curieux n'a pas encore été,

trait de jugement si juste qu'il le reprit textuellement pour sa Lettre, trop peu connue, sur les Écrivains français. Bibliothèque Françoise, octobre 1 726, p. 263. < La Bruyère se faisait volontiers chroniqueur pour ses amis absents. Il leur écrivait en homme renseigné sur tout ce qui se pasait à la ville comme à la cour. « J'ay leu, lui dit par exemple Phélypeaux, à qui il avait adressé une de ces lettres-chroniques, j'ay leu avec le plus grand plaisir toutes les nouvelles que vous m'écrivez de Chantilly. » Bulletin du Comité histO' rique, i835, in-8% p. 55.

ce me semble, suffisamment pris sur le fait de son observation soutenue par l'attention de l'auteur comique qui l'anime et qui> s'en amuse.

Rien n'est plus intéressant que d'étudier cette curiosité, toujours un peu railleuse, de La Bruyère, et de la suivre dans les détails parfois infiniment petits, mais d'autant moins à dédaigner, dont elle s'alimente. On a ainsi dans le livre du grand penseur, une chronique exacte des petites choses de son temps, à côté de la sérieuse appréciation des plus hautes et des plus grandes. En maint endroit, sa gravité s'abaisse jusqu'à lui permettre d'être dessinateur de modes. Ce qu'il dit semble fait pour servir de texte et de légendes aux images du peintre Dieu de Saint-Jean, qui avait alors la vogue pour ces sortes de dessins, et qui, chose singulière, fit aussi, entre auti^es rares portraits, celui de La Bruyère, comme pour clore sa série de figures mondaines par la représentation même de celui dont la plume les avait fait le mieux connaître*.

1 Je citerai , entre autres estampes faites d'après Saint- Jean , celles que .possédait M. A. Bertin : Femme de qualité en déshabillé pour le baitty 1686; Femme de qualité en déshabillé, reposant sur un lit

La Bruyère, on le verra tout à l'heure, n'ignore rien de ces frivolités; il s'en amuse, il en cause, en homme d'humeur y suivant l'expression du temps ^, qu'il se flattait de justifier pour son compte *. Son livre alors n'est souvent que l'écho de ce qu'il en a dit, en riant par le monde. D'une plaisanterie de passage, il fait en la ciselant et l'enchâssant dans son œuvre un mot destiné à vivre. Molière et lui sont les seuls qui aient donné aux modes quelque chose de durable en les fixant par l'immortalité du ridicule.

De ces mots de La Bruyère sur les sottises du moment, il en est qui semblent être plus que d'autres de véritables traits de conversation. Ils vibrent encore dans le livre, comme sur la lèvre d'où ils ont jailli. Celuici est du nombre : a II faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu'à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre tête et queue. » C'est là certainement un de ces traits que le fiot de la cau-

d'ange, 1688; Femme de qualité en déshabillé, recevant un message, 1688. (CataL Armand Bertin, x854, grand in-8*» p. 34, n* 234.)

1 Duclos, Œuvres diverses, in-8», p. 161.

* V, plut haut, p. 59-60 .

série amène, et que la plume toujours un peu plus prude ne laisserait pas aller. Suard le délicat pense, pour celui-ci , que La Bruyère eût peut-être bien fait de le laisser perdre; soit, mais s'il ne l'eût pas écrit, connaîtrionsnous si bien, verrions-nous aussi nettement d'un seul coup d'œil, ces ridicules poupées du f temps, qui avec leurs hauts talons et leurs interminables cornettes, « sembloient avoir la tête au mïïîèuTdu corps*. » C'est par de parells traits un péii'plus abandonnés que le causeur survit dans l'écrivain.

Chez La Bruyère le plus souvent l'un amendait, corrigeait, développait l'autre, et ne le livrait pas, comme ici, avec la crudité du premier jet. J'en ai la preuve dans un petit fait jusqu'ici laissé maperçu : « Ces personnes, dit le Fureteriana*, qui briguent

1 Œuvres de La Mormoie, t. III, p. 171.— V. aussi ^é^mocoMXtj Réflexions t pensées et bons mots» 1696, in- 12, p. 16. Nous avons déjà cité, p. 34, et nous citerons encore ce livre rare et curieux dont l'auteur, suivant Bayle, dans sa lettre du 9 oct. 1696 à l'abbé Dubos, ne serait autre que le médecin Bernier, à qui Ton devait déjà VAnti-Menagiana, V. à ce sujet Bonnegarde, Dict, hist, tiré du Dict. de Boy le, t. I>p. 612.

t 1696» in-i2, p. i58.

tant le nom de bel esprit, M. de La Bruyère les appelle garçons bel esprit, comme qui diroit garçon tailleur. » Cherchez ce mot dans les Caractères y vous ne le trouverez pas, mais vous y verrez à la place tout un chapitre sur la comparaison du bel esprit et de l'ouvrier, qui n'est que le mot plus étendu.

Il l'avait dit dans quelque assemblée où se trouvait Furetière, on l'avait applaudi, et cette approbation l'avait encouragé à le développer dans un paragraphe qui parut beaucoup plus tard. Furetière mourut l'année même de 1^ première édition des Caractères, et le paragraphe, développement du mot entendu par lui, retrouvé dans ses papiers, dont on fit le Fureteriana, ne figure que dans l'édition septième publiée quatre ans après*.

Ainsi nous tenons un caractère de La Bruyère dans son germe même; le mot fugitif d\)îi sortira la page immortelle; le trait, l'arme dont le causeur essaye la pointe, en attendant que l'écrivain en ait forgé, façonné et trempé la lame.

Pour combien d'autres ne dut-il pas faire

^ La Bruyère, dans sa 8* édition, revient encore sur cette idée à propos de Fontenelle Cydias, le bel esprit de profession.

de même ! Dans la plupart de ses caractères^ on sent sous le dessin, achevé en silence, le coup de crayon de l'observation sur place ; l'esquisse faite en plein vent pour ainsi dire, ef'soîghéij^émérit rapportée dans Je cabinet, oùrespnt lui donnera la couleur, où la philosophie la retouchera pour l'agrandir et la mettre au point des vérités immortelles.

C'est ce mélange de l'esprit de plein jet avec l'esprit mûri et médité, c'est cet accord de l'improvisation soudaine et saisissante avec l'étude qui la reprend pour l'étendre et la parer sans la refroidir, qui font du livre des Caractères une merveille. La première de ces qualités, née de Vactualité même, lui donna la vie et le succès à l'époque qui le vit paraître * ;

1 « Qu'est-ce qui fit rechercher tout de suite et avec tant d'activité les Caractères? Ce fut la clé< On s'empressa de deviner à qui ils étoient applicables; et ils l'étoient souvent de la manière la plus frappante.... Voilà d'où vint ce grand fracas qui surpassa de beaucoup l'attente de l'auteur* » C'est Formey qui parle ainsi dans le Discours, désormais célèbre, mais toujours assez mal cité, où se trouva pour la première fois l'anecdote si intéressante de La Bruyère, abandonnant tous les produits de son livre- « pour la dot » de la petite Michallet, fille de son libraire. Mémoires de VAcadémie des sciences et belles lettres de Berlin, 1792, in-4% p. 24.

l'autre lui a donné ce qui fait vivre dans tous'les temps *.

Tout était bon à La Bruyère comme prétexte à méditation et point de départ de philosophie. J'ai dit que la plus petite chose, le plus minutieux détail trouvé par les rues ou "dans le monde, l'amusait jpour le faire penser : je le prouve. Passe-t-ii un de ces carrosses aux dorures insultantes prohibées plus tard par un édit du roi*; il en voit d'un coup d'œil, le bel attelage, la livrée, « les rangs de clous parfaitement dorés, les doubles soupentes, les ressorts qui le font rouler plus mollement, » et pendant que d'autres admirent l'équipage, il calcule les charmes qu'une bourgeoise ne manquera pas de trouver au sot ou au barbon si magnifiquement voiture.

1 Le siècle suivant, pour qui les Caractères n'avalent plus un aussi vif Intérêt de curiosité actuelle, les délaissa un peu. Formey le remarque^ en parlant de leur succès, resté seulement distingué; etd'Argenson s'en plaint : « On ne lit pas assez La Bruyère, » dit-il. Mémoires, édit. Jannet, t.V, p. 220.— Notre époque Ta remis à sa place.

• Correspond, administr, de Louis XIV, (1706), t. II, p. 829; V. aussi nos Variétés histor, et littér., t. X, p. 264, note.

Avez-vous remarqué comme il a su tout vo ir,* et "dônnéFà cHaque chose son nom.

C'est un Hé ses talents, et il aime à le montrer, mais sans prétention, toutefois, ni affectation. Il se moque même des gens qui, pour avoir l'air de connaître tout et tout le monde, ne dédaigneraient pas de laisser croire qu'ils connaissent Rousseau, Fabry et La Couture. Or, qu'étaient-ce que La Couture, Fabry et Rousseau ? Le premier, un pauvre bouffon de cour*; le second, un infâme, c( puni pour des saletés, » ainsi que le

^ II y a, dans les Mss* de l'Arsenal, une mascaradç où il est mis en scène. On répe'tait ses mots, comme autrefois ceux de Triboulet. « On avoit mené La Couture, espèce de fou sérieux, entendre le P. Bourdaloue; il se leva au milieu du sermon et s'en alla. On lui en demandoit la raison : « Voulez-vous que je « vous dise ? Je n'entends pas le raisonné et je n'aime « pas le braillé. » {Mss. de Tabbé de Choisy, à l'Arsenal, t. I, p. 217.) Ce mot de La Couture courut longtemps^ car M™ Du Deffand le cite encore, Corresp, inédite, 1. 1, p. 400; II, p. 25 1. — Il y eut dans la première troupe de Molière un ancien maître écrivain, Georges Pînel, dit La Couture; peut-être est-ce le même à qui un. grain de folie, sur ses derniers jours, aurait fait donner une sorte d'of&ce de bouffon de

disait une note de la première édition*; le troisième, un cabaretier trop célèbre *.

Jamais La Bruyère ne manque le terme technique, ni le mot à la ihode. Son vocabulaire n'a pas de dédains, il s'enricnit de tout ce qui passe, au risque de n'être pas toujours approuvé par les délicats ».

cour. V. sur ce Pinel, dans la Corr, ïitt,, 25 janvier i865, p. 32, quelques mots d'un article de M. Eud. Soulié.

* Il avait été brûlé en Grève avec Pomey et Chausson, au mois de janvier 1679, *' pour avoir tenu une maison de débauche infâme. » Voyez les extraits du Journal de Locke à Paris, dans la Revue de Paris de i83o, t. XIV, p. 75, et Fr. Barrière, la Cour et la Ville, i83o, i«-8*, p. 60-61.

« Son cabaret de la Galère était rue d'Aviçnon. Il en est parlé dans les Chansons de Coulanges, dans Turcaret et dans presque toutes les comédies de Dancourt, notamment dans le Chevalier à la mode, V. notre Hist» des Hôtelleries et Cabarets, p. 332*334.

8 Boileau, entre autres, lui reprochait sur ce point son trop de facilité. *I1 trouvait par exemple que son discours de réception à TAcadémie avait moins fait penser à l'éloquence de Démosthène qu'à celle du Pont-Neuf» V. le Bolœana de Montchesnay, à la suite ties Œuvres de Boileau, édit. Saint-Marc, t. V, p. 77. La Bruyère ne fuyait rien tant que Je style oratoire, et c'est surtout ce qu'on lui reprocha d'avoir négligé. On Je lui avait presque passé pour son livre, on ne ie lui pardonna pas pour son dis-

C'est lui par exemple— et cecî va nous compléter la description du carrosse de tout à l'heure — c'est lui qui, l'un des premiers^ nous a nom mé par leur nom ces strapontins * qui se rvaie nt de sièges auprès desportières ". Il sait la langue du marchand, comme celle de l'ouvrier, et celle de l'homme du monde, comme celle du marchand. Celui-ci, pour relever le nom de sa boutique, l'appelle-t-il un magasin^ il le sait avant tout le monde, et avant tout le monde il consacre par le ridicule la prétention du mot*.

S'avise-t-on de dire pour un homme couru des femmes qu'il en est la coqueluche^ il saisit le mot au vol et le cloue dans sa vitrine, comme unpapiUpn de passage pçur jamais arrêté.

**S7t-on chez les buveurs en crédit inventé

cours. V. Heures perdues et divertissantes de M**. Amsterdam, 1706, in-12, p. i5o-i5i.

* La première apparence du mot se trouve dans Rabelais. Èdit. Burgaud et Rathery, t. II, p. x 29, note.

s Lettres nouvelles et inédites de la Princesse palatine, publiées par M. Rolland. i863, in-12, p. 340.

s Les Caractères. Edit. Â. Destailleur, t. II, p. 2 12. -<£a 1703, un sieur Bizet, marchand miroitier, dont on a retrouvé les adresses «ur jetons de cuivre, avait pour enseigne au Magasin royaU

une façon nouvelle de dire boire d'un trait une rasade; il connaît bientôt l'expression, quoiqu'il ne soit pas de ces débauches, mais s'il nous l'apprend, ce n'est que pour nous dire qu'il est ridicule de la savoir, et de se faire hopneur comme Tigillin , de souffler oujeterensablexxn verre de vin*.

Il tire parti de toutes les choses de la ville et de la cour, dont il n'ignore même pas les plus frivoles.

Il connaît le scandale du jour, et le dit au plus vite". Le public, qui le sent aux aguets, attend chaque année la nouvelle édition de son livre, pour savoir ce que le temps écoulé depuis la dernière a pu en cela fournir à sa malice attentive. Il se trouve ainsi que chaque édition est comme une chronique annuelle faite par allusions transparentes, dont le temps a malheureusement trop souvent

t Nous n'avons trouvé que La Fontaine qui se fût servi de cette expression avant La Bruyère. V. son Ragotin, acte II, scène vu.

* Dans la lettre- chronique à laquelle Phélypeaux répondit le 5 juillet 1694, il en avait, à ce qu'il paraît, raconté d'assez vifs, dont un même sur certaine demoiselle, n'était pas moins qu'une aventure « à faire trembler. » Bulletin historique, 1. 1, p* 53.

effacé la trace ou épaissi les voiles. On entend de près les indiscrétions à demi-mot, de loin on ne les entend plus.

Il avait par exemple caractérisé quelque part, c'est Marais qui l'écrit à Bouhier *, la naissance galante de l'abbé Alary, fils du coquet apothicaire provençal' dont il portait le nom, et de quelque grande dame : j'ai cherché l'allusion et ne l'ai pas trouvée •.

De son temps ce dut être pourtant visible pour tout le monde.

L'abbé naquit en 1690, et c'est bien certainement dans la 6° édition donnée au mois de mars de l'année suivante que doit se trouver ce qui m'échappe.

La Bruyère n'aimait pas, en effet, à laisser refroidir là-propos. L anecdote en primeur était surtout son fait. Racontant celle qui est

1 Lettre inédite du 3 1 octobre 1 73 1 .

t « Il étoit fort bel homme et très-couru des dames. » Notes du Chef-d'œuvre inconnu^ t. II, p. 495.

* Peut-être, après tout, ne faut-il voir dans ce que dit Marais qu'un souvenir du passage dont il sera parlé plus loin, p. 10 5, où La Bruyère se moque des charlatans en o et en /, désinences dont la dernière était justement celle du nom de notre apothicaire à bonnes fortunes.

relative à l'ambassade de Sethon^^ qu'il avait saisie ainsi en pleine nouveauté, il fit entendre à la fin qu'il l'avait yraîcAemenf apprise. Mais, deux ans après, donnant sa neuvième édition, il ôta le lâot que l'anecdote avait cessé de mériter : elle n'était plus^raîcA^.

Son livre s'enrichissait au jour le jour de ce que lui apportait ainsi le monde, ou de ce qu'avait retrouvé son esprit en revenant sur lui-même. Le. trait ajouté était s©uvent le meilleur. Celui-ci, qu'il prête au vieux Ruffiriy laissant à d'autres le soin de pleurer son fils unique , et qui est si cruel : qc Mon fils est morty cela fera mourir sa mère, et il est consolé *, » est un de ces mots ajoutés qui, pour être venus après coup, n'en portent pas d'une façon moins terrible.

Il ne parut que dans la 7* édition, et je ne sais pourquoi, il me semble y retrouver une de ces phrases mordantes, à l'ironie implacable^ comme il en devait tant jaillir et circuler à Chantilly dans les conversations que M. le Prince, en ses bons jours d'esprit, animait lui-même de ses saillies impétueuses. On a

1 Edit, ûestailJeur, 1. 1, p. 226.

« Id,, t. II, p. 73,

même cru que La Bruyère, qui était de ces entretiens et y gagna ce qu'il a parfois d'amer, dut plus d'un trait à l'active causticité du fils de Condé. Je pense, quant à. moi, qu'il ne lui prit que quelques coups de foudre de mépris souverain, ou bien encore quelques éclairs de jugement délicat — car M. le Prince était homme de grand goût— dont le livre des Caractères fit, en les reflétant, d'impérissables clartés. Ce dut être là sa seule part d'influence sur l'ouvrage. Valincourt, comme on va le voir, est en cela tout à fait de mon avis. Le Prince, à l'entendre , n'aurait été pour rien dans le livre, que par les critiques qu'il en aurait faites, et qui auraient ainsi contribué indirectement à sa perfection :

<c Quant à La Bruyère, dit-il, dans une lettre inédite adressée au président Bouhier, le 3i octobre 1725 **, dont nous citerons plus tard, en son lieu, la partie la plus importante, quant à La Bruyère, qui a été fort de mes amis, il ne devoit guère qu'à luimême ce qu'il a écrit, et M. le Prince Henry-

* Correspondance du président Bouhier, t. XII, p. 399.

Jules, dont j'ay eu Thonneur d'être le favori, estoit bien plus capable de marquer aux écrivains le ridicule de leurs écrits que de leur fournir des idées ou des bons mots. »

L'homme universel et à l'infatigable ubiquité, que La Bruyère nous a représenté au chapitre de La Ville^ et dans lequel, de son temps, on croyait reconnaître le prince de MeckelbourgS n'était pas mieux au fait que lui de ce qu'il fallait savoir ou même ne savoir pas. En nous disant ce qu'a vu cet insatiable curieux, il nous parle de ce qu'il a vu

^ La plupart des dés manuscrites ou imprimées disent lé prince de Mecklembourg , ce qui n'a pas d'application possible ; mais da clé inédite de l'Arsenal et la clé imprimée à part de la g* édit. disent expressément M. le prince de Meckelbourg, et l'application devient vraisemblable . Les Meckelbourg, en effet, mari et femme, étaient, comme on peut le voir dans Saint-Simon et madame de Sévigné, de grands intrigants et d'infatigables affairés, à ce point que le prince s'étant un peu trop mêlé d'affaires au-dessus de sa portée fut emprisonné à Vincénnes. (V. le Journal de Dangeau, 22 juin 1684.)

lui-même. Seulement le curieux ne voyait que pour le plaisir de dire : «c J'ai vu, » tandis que La Bruyère faisait de chaque chose observée une acquisition pour sa grande comédie des Caractères, On pourrait jurer qu'il était partout où son curieux se trouve. Quand il lui fait parler de « ce bourbier de Vincennes enfin desséché, oîi l'on ne versera plus*; » ne parle-t-il pas de ce qu'il a vu luimême, sur ce chemin de Vincennes ou de Venou^Cy comme il Pappêlïe, en'^allant à S aint-Maur che z M . le Ehic ? S'ÏTle^ mène voir les revues dans les plaines d'Ouilles ou d'Achères*, il le conduit oîi lui-même doit aller volontiers, pour se donner par ces grands mouvements d'hommes un peu de ce repos, qui résulte toujours pour l'esprit des agitations matérielles qu'on regarde sans y prendre part.

Ailleurs, autre petite guerre, autour du

i Les Caractères. Chap. de La Ville, $13.

* La plaine d'Achères est proche de Poissy. En 1686, on avait projeté d'y faire un camp. Mémoires du marquis de Sourches, t. II, p. 69, 91.— Il y en avait eu un, en 1679, ^^^^ ^^ plaine d'Ouilles, où le marquis de Sévigné fît des dépenses que sa mère regretta fort. V. sa lettre du 20 juillet 1679.

fort pour rire que Bernard! fait élever tous les ans afin d'exercer aux manœuvres les jeunes gentilshommes de son Académie ^ La Bruyère, qui venait voir ces évolutions en voisin, — car Bernardi bâtissait son fort tout près du Luxembourg, à deux pas de l'hôtel' de Condé, — ne manque pas d'y conduire son curieux, avec une curiosité qui n'est que la sienne même.

S'il dit plus loin que cet affairé se fait affaire de tous les spectacles, depuis ceux qu'on voit du balcon de la Comédie et des loges de l'Opéra, jusqu'aux a prestiges de la foire, » c'est, croyez-le bien, encore, que lui-même n'a pas dédaigné ces plaisirs. Par mille endroits de son livre, on voit, à n'en pas douter, qu'il ne trouvait pas au-dessous de sa gravité de venir fréquemment à l'Opéra, et qu'il était homme à connaître tout des premiers, aussi

1 V. sur ce Bernardi « gentilhomme lucquois, » et sur son académie de la rue de Condé, une note de nos Variétés, t. IV, p. i88 ; la Réponse à M. Baudelot, par Tabbé de Vallemont; 1706, in-12, p. 233; et les Lettres diverses de M. Le Bret, p. 127, où il est dit que tout bon gentilhomme devait rester deux ans chez Bernardi, et y gagner au moins « un prix à la course de bagues. »

— go —

bien que son curieux : la mort de Beaumavielle, un rhume de La Rochois et le sort fâcheux de Fopéra d^Achille et Polyxène^ qui lui faisait écrire en rentrant, à propos de Colasse, son triste auteur : « Ce n'est qu'un musicien. »

Chose plus singulière, on a su par un contemporain, dont le témoignage viendra plus tard, qu'il se laissait aller lui-même à chanter les airs qu'il avait entendus, à répéter les pas de ballet qu'il avait vu danser !

Les choses de la Comédie ne lui étaient pas plus étrangères, ce qu'il en a dit atteste l'expérience d'un habitué. Qui, par exemple, s'est mieux expliqué sur Baron, dont la fatuité lui gâtait le talent? Chacun de ses traits contre le grand et présomptueux comédien porte juste, et les plus fins les ont repris faute de trouver mieux. D'Allainval entre autres * applaudit fort à celui-ci sur la déclamation du nouveau Roscius : « Il ne lui manque, di t La Bruyère, que de parler avec la bouche. » Or Baron, en effet, s'était si furieusement bourré' de tabac dans sa jeunesse ,

1 Lettre sur M^^ Le^ouvFeup ^aais ta Celleet, des mémoires sur l'art dramatique* 1822^ t. 11^ p. 219*

qu^il parlait du nez très-désagréablement ^ li avait en lui, ce comédien, ce que La Bruyère avait le plus en horreur : la fatuité du petit-maître à la ville, et la pompe du déclamateur au théâtre. Sa pièce de l'Homme à bonnes fortunes, où il étalait au naturel toutes les frivolités du premier de ces ridicules, fut frappée par notre homme d'un trait dont sa froide insipidité ne se releva pas, et qui, bien examiné, n'est pas moins que la condamnation anticipée des excès dans lesquels le réalisme des détails niais et de la mise en scène trop minutieuse, a fait tomber notre théâtre '. ^

Il poursuivait le faux dans le frivole comme dans le pompeux . Cherchant partout l'homme en lui-même, il flagellait quiconque sortait de soi par un caprice de parole, ou un ridicule d'apparat. Un portrait, par exemple, où l'on n'était pas soi-même, où l'on se drapait dans un habit qui n'était pas le sien, l'indignait de ses prétentions, trop communes à cette époque des premiers parvenus '. La Bruyère vit

' Almanach des spectacles. 1757, p. 80.

s Edit. Destailleur, 1. 1, p. i52.

> C'est une remarque de Lémontey, Hist. de la. Régence, t. W, p. 363.

souvent dé ces peintures en visitant la galerie que Rigaud avait faite dans son appartement de la rue Louis-le-Grand *, avec les portraits peints par lui et dont l'exposition était permanente ; il s'en moqua. Rigaud , reconnaissant ses œuvres dans les portraits ridiculisés qui : d'un abbé font un capitan, d'un homme de robe un matamore, d'une honnête fille une Laïs, etc. *, en tint rigueur à La Bruyère. Il ne fit pas pour lui ce qu'il avait fait pour la plupart des illustres esprits de son temps '; il ne le peignit pas.

Ici l'absence du vrai a blessé La Bruyère; autre part, l'excès du réel ne le blessera pas moins, ainsi que nous l'avons déjà remarqué.

S'il voit cet autre genre de portraits, alors à la

1 V. G. Brice, Description de Paris, t. I, p. 452. — Il est souvent parlé de cette exposition de portraits chez Rigaud, dans les chansons du temps. V. G. Brunet, Nouv. siècle de Louis XI Vy p. i55, 160, 338. — L'abbé de Villiers, dans Tépître qu'il adresse à Rigaud, lui fait aussi reproche des habits de fantaisie qu'il étale sur ses portraits. Il est cette fois de Tavis de La Bruyère. V. ses Œuvres en vers, p. 209.

* Edit. Destailleur, 11, p. 149-150.

8 II avait, par exemple, fait, et pour rien, le portrait de La Fontaine. Mém, inéd, de V Académie de peinture fX, I, p. 172.

mode, que Benoît modelait en cire, il se fâchera de leur trop de ressemblance qui avait aussi frappé Boileau ', il s'indignera une fois de plus de cette exagération du naturel, où l'art ne peut trouver place; il criera contre la fortune que fait ce Benoît eo montrant a des marionnettes dans un cercle*, » C'est ainsi'que le Curtius du xvii* siècle appelait son exposition, visible dans son appartement du" faubourg Saint-Germain, dès 1662', ou bien encore à la foire tant qu'elle durait*.

Peut-être est-ce là que la vit La Bruyère, car il y venait, et il n'est pas un seul des prestiges, fût-ce le moindre, que l'on

^ Mémoires de Brossette, à la suite de rédition de la Correspondance de Boileau^ donnée par M. Laverdet. 1867, in-8*, p. 537.

« Edit. DestailJeur, t. II, p. jb.

• Galette de Robinet, 23 février 1667— « M.Benoist, qui tient le Cercle royal, rue des Saints-Pères, et mademoiselle Benoist, rue Saint-Antoine, font très-bien les portraits en cire. » Le Livre commode des adresses, 1692, in-S», p. 109.

* V. La Foire S t -Germain , par Dancourt, jouée U 19 janvier 1696. — C'est Benoît qui fit le portrait en cire qui nous représente Louis XiV vieilli avec une si terrible vérité, V. la petite brochure de M. Eudore Soulié, Louis XIV, médaillon en cire par Antoine Benoist 1 18 56, in -S».

montrât dans les loges foraines, dont il ne se fît, comme son curieux, un spectacle intéressant.

N'a-t-il pas une ligne de description charmante pour ce charlatan « subtil ouvrier » qui faisait mieux que celui qui avait, pour amuser Louis XIV enfant, attelé une puce à un canon d'or * . Il en montrait quatre toutes caparaçonnées, l'armure au corps, et le casque en tête, « allant par sauts et par bonds au fond d'une bouteille'.» Pris isolément, c'est là sans doute un détail qui paraît bien futile et même presque indigne, mais remis à la place que La Bruyère lui a faite, en ce passage oti l'homme examiné par un géant ne paraît pas, dans ses batailles sur son grain de sable, un être de plus belle importance que cette puce armée en guerre au fond de sa fiole, il est, ce détail, d'une portée philosophique égale au moins, sinon supérieure à celle du reste. Tout le Lilliputdu Gulliver de Swift, comme on l'a déjà remarqué, s'y trouve en

* Mémoires de Bricnpe, édit. Fr. Barrière. T. I, p. 222. —V. aussi, sur une curiosité de ce genre, la Lettre de madame de Sévigné du 4 décembre

' Les Caractères, Edit. Destailleur, t. H^ p. i33.

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germe, et S wift connaissait certainement La Bruyère * .

La Bruyère n'était pas distrait de la méditation des grandes choses par l'observation minutieuse des moindres. Il grandissait les unes sans rapetisser les autres. Maintes fois, après nous avoir fait volontiers croire qu'il était un coureur de petites nouvelles et de menues curiosités dans Paris, il nous apparaît tout à coup comme l'homme le mieux au fait de ce qui se passe à la Cour. Usait jusqu'aux plus intimes secrets du Roi. N'est-ce pas lui presque^ seul qui nous a parlé de cet étonnant dessein qu'avait Louis XIV, de se mettre en possession de tous les Biens du royaume? Oh comprend mal à première vue lîTphrase dont il voile la confidence de ce fait inouï, qui fut un des repentirs de Col-

* n fut, tout d*abord, avec Montaigne et Bossuet^ un de nos auteurs que les étrangers et surtout les Anglais estimèrent et imitèrent le plus. Du Resnel, trad. des Principes de la morale et du goût, par Pope, l'jbo, p. XXIX, 140- 141, 1 54-1 55.— Steel le cite souvent et lui prête même un caractère de sa façon, le Babillard, 1725, in-i2, p. 141-142.

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bert mourant. Mais, ce qu'il en dit étant rapproché de ce qui se trouve sur le méine sujet dans le dernier des quinze petits pamphlets publiés en Hollande sous ce titre : les Soupirs de la France esclave, etc., il n'y a plus sur ce passage des Caractères aucune obscurité possible. « Dire qu'un prince... est maître absolu de tous les biens de ses sujets, sans égards, sans compte ni discussion, c'est le langage de la flatterie, c'est l'opinion d'un favori qui se dédira à l'agonie. »

Voilà ce qu'en 1692, dans sa septième édition, écrivait La Bruyère, qui n'était sans doute pas fâché de se prendre ainsi à Colbert, dont la gravité, le rire amer, et surtout le 7acowf5me^,Tavaient souyent froissé et lui avaieriftoïïjours déplu.

Voulez- vous maintenant sur cette affaire le mot de l'énigme, écoutez ce qu'avait dit la

^ Je met8 ce mot en italique comme Ta mis La Bruyère, qui Tiii venta peut-être, car c'^t chez lui qu e nous en t rouvons le premier exemple, t. I, p. 31)3. — Dans une clé Mss. que nous possédons, on lit en regard de ce passage : « M. Col bert affectoit de parler en monosy llabes.» —L'abbé de Choisy, Mém.y édit. de 1 747, p. 4287 dit : tt qu*il sembloit qu'il fût toujours fâché; » suivant lui encore « le pli du front de M. Colbert, » était célèbre et redouté, /i., p. 242.

brochure hollandaise , deux ans auparavant, le !•' octobre 1690 : « Sous le ministère de M. Colbert, il fut mis en délibération si le Roi ne se mettroit pas en possession actuelle de tous les fonds et de toutes les terres de France, et si on ne les rédujroit point toutes en domaine royal, pour en jouir et les affermer à qui la Cour jugeroit à propos,» L'auteur ajoute que sur ces idées de Louis XI Y, vrai devancier du communisme, on consulta le voyageur Bernier pour savoir comment ce système^ bien digne d'être pratiqué par les despotes orientaux avant de renaître dans les desseins des tyrans populaires^ était en effet administré au Mogol où on le disait en usage. Il ajoute que sur toutes ces choses, on était fort bien renseigné à l'étranger, tandis qu'en France, où elles étaient d'un intérêt si direct, personne n'en savait rien*.

1 V. sur tout cela, dans l'Illustration du 19 avril i85i, p. 255, un curieux article de M. H. Trianon, qui n*a oublié que Tallusion de La Bruyère. V. aussi VAnalectabiblion du marquis du Roure, t. II, p. SSy, — Cette idée survécut à Colbert dans les conseils de Louis XIV. Plus tard, son confesseur, le jésuite Le Tellier, ne lui persuada de créer Timpôt du dixième, auquel il résistait, « qu*en rassurant qu'il étoit le maître et le propriétaire de tous les biens du

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La Bruyère cependant en avait connaissance, ce qui prouve, comme je Pai dit, qu'il était au courant de toutes choses, grandes ou petites.

Je conçois alors qu'il se soit tant moqué des nouvellistes, dont l'agitation aussi stérile qu'affairée l'amusa si souvent aux Tuileries et au Luxembourg, où tout à l'heure nous les retrouverons avec lui. Il devait se faire un malin plaisir de voir leur bavard esprit tourbillonner dans le vide confus de ces bruits, dont son oreille plus finement aux écoutes, son coup d'œil plus juste, et sa place mieux prise lui avaient permis de saisir la réalité.

Rien n'est plus divertissant que d'entendre le faux et ses inventions, où l'on sait le vrai dans sa simplicité. Or, ce divertissement dut être souvent celui de notre observateur, silencieux au milieu de ces nouvellistes aux mensonges bruyants. Lors même que le vrai ne leur eût pas échappé, qu'en eussentils fait ? Le bruit d'un moment. La Bruyère, au contraire, je ne saurais trop le répéter, élève tout à la hauteur des vérités qui n'ont

royaume. » La Place , Pièces intéressantes , t. I,

p. XII.

pas d'époque, parce qu'elles conviennent à , toutes^ de chaque chose il tire une morale à futilité toujours directe. Aussi bien que l'intuition de nos faiblesses, il a le pressentiment de leur immortalité, et il les frappe d'un trait qui n'est pas moins immortel. Mis au cœur des ridicules de son temps, ce trait survit au cœur des nôtres ; face à face avec nos mœurs, sa critique n'abdique pas une seule de ses vérités. Bien que par sa précision dans le détail elle ne semble être faite que pour l'heure précise oti elle fut lancée, elle frappe encore et tout aussi juste à l'heure où nous parlons.

Sous d'autres masques, et dans un autre carnaval, La Bruyère souffleté les mêmes visages. Ne connaissons-nous pas encore tous ces parvenus de ;la finance dont il a si vertement analysé l'odieuse et fière sottise } Ceux de ce temps-ci ont-ils un ridicule qu'il n'ait pas montré du doigt dans ceux de son temps ? Et les charlatans sont-ils changés?

N'en est-il pas encore de toutes sortes, et les mêmes dans leur variété ? N'en avons-nous pas vu par milliers « dont les noms en O et en I, imposoient aux malades et aux mala-

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* Ce C arett î, qu'on appelait en France M. Caret, était en si grande faveur du temps de La Bruyère, qu'en mars 1690, pendant la maladie qui emporta la Dauphine, le roi lui envoya un courrier, pourquoi arrivât plus vite {Journal de Dangeau, édit. complète, t. III, p. 8î, 83, 85). Il habitait Tournaj, où il repartait toujours bien paye, quand sa cure était faite, ou son malade mort. C'est pour cela que La Bruyère no us le m ontre toujours par voies et par chemins : « Carro Carri, dit-il, débarque avec une recette, qu*il appelle un prompt remède... » ou bien encore: « Il arrive ici avec une malle, et n'est pas déchargé que les pensions courent. Il est prêt à retourner d'où il vient avec des mulets et des fourgons. » On le nomma d'abord M. Caret, tout court, puis M. de Caretfe, puis M. le marquis de Carette, et c'est de lui quePalaprat doit parler quand il dit dans le Discours-préface de sa comédie des Empiriques, jouée en 1698, lors que cette vogue des charlatans durait encore : «< J'ai vu un temps que c'était la grand'mode de ne prendre des remèdes que de la façon d'un marquis étranger, » V. encore sur lui les Mém. du marquis de Sourches,t. I, p. 98, 814.

s La clé de la 9* édition est seule à nommer Ammonio, qui était, en effet, quand parut ce caractère de la 4* édition, c'est-à-dire en 1689, un des intrigants à la mode. V. sur lui, Desnoiresterres, les Cours galantes, t. III, p. 277-290. « Il est d'Immola en Italie, et a plusieurs secrets de médecine, » lit- on dans le Dict, mss. des présents du Roy, à propos d'une pension de 2,000 livres qui lui avait été

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et comme Âlary ', pour lesquels on faisait si facilement une application transparente du passage de La Bruyère contre les empiriques?

La rivière aussi ne coule-t-elle pas tou-

donnée en mai 1671, sur Tévéché de Pamiers. (Biblioth. imp., SuppL français, 7, 655, p. 23.)

^ L'apothicaire provençal Alary, dont nous avons déjà parlé, p. 89, ^tait aussi de ces charlatans en o et en I. Il guérissait surtout les fièvres avec de certaines tablettes qu'il vendait sur le pont Saint Michel, à l'enseigne du Page du Roi, et pour lesquelles il avait, comme réclame, publié un petit volume en i685, la Guérison assurée des fièvres tierces, etc. Il était fort ami de La Loubère et de Valincourt, fort amis euxmêmes de La Bruyère, ce qui n'aura pas empêché celui-ci de l'envelopper dans son attaque contre les empiriques.— Caretti,Ammonio, et surtout Alary, comme nous l'avons déjà vu, étaient fort courus des grandes dames, qui les payaient chèrement, u On ne se demandoit pas, dit Palaprat ( Œuvres, t. II, p. 17 ) : Quel est le médecin le plus habile? mais quel est le charlatan le plus cher i » Le fils de l'apothicaire de Grasse, l'abbé Alary, fut aussi trèsgalant et très-chèrement fêté; aussi Marais écrit-il à Bouhier : « On dit déjà qu'il est plus cher que son père. M Lettre inédite du 3 1 octobre 1 73 1 . Resterait à savoir qui le payait; car il courait de très-mauvais bruits sur ses mœurs, selon Jamet dans ses Stromates. (Mss. de la Biblioth. imp., 1. 1, p. 164, 5i i.)

jours pour ces marchands 'd'eau claire mise en bouteille, qu'il désignait par un double jB, et dans lesquels les uns reconnaissaient B arbereau et ses eajmc minérale^rtificielle ; lesautres , Brimbœuf et son eau de Jouvence* ?

. La Bruyère se prenait à ces charlatans de santé, d'abord par cet amour du vrai et ce zèle du sincère qui lui faisaient poursuivre le faux sous toutes ses formes, l'empirisme sous fous ses déguisements de philosophie ou de science, de pensée ou de remède; puis aussi peut-être u n peu pou r complaire à son li- 1 braire Michallet,Te plus sérieux de ceux de 1

^-p^- .1 I I I I Mil II • ■ • "^ 1 1 ^

son temps, chez qui se vendaient « presque tous les livres de MM. de l'Académie des sciences*, » et qui, pour un des ouvrages les plus en renom de sa boutique, élaitmême en concurrence suivie avec les publications empiriques dont Alary et ses pareils inondaient Paris.

Cet ouvrage, dont un volume paraissait chaque trimestre , n'était pas moins que le recueil des remèdes, certifiés salutaires, aux-

* Pépinocourt, Sentences, etc. P* 143* •Le Livre commode des Adresses pour 1692, p. 57*

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quels, d'après valable déclaration de la. Faculté, le public pouvait avoir confiance. Son titre était : les Travaux d'Esculape, ou les Découvertes successives du secret de Vart de guérir. Michallet le publiait a pour satisfaire aux ordres du Roy et de M. le premier médecin de Sa Majesté *. 9

On devine en quel mépris devait être le charlatanisme en cette boutique oti la santé officielle se débitait tous les trois mois sous la forme du divin volume, et l'on conçoit aussi comment La Bruyère qui, Formey nous le dira, a y venoit journellement, » dut y prendre une partie de la haine qu'on y professait, et la refléter en malice dans son livre.

A peine y efHeure-t-il la médecine d'un trait bénin, tandis que le charlatanisme le trouve sans merci. C'est encore une différence entre Molière et lui, et qui vient de la manière tout opposée dont ils me paraissent avoir conduit leur santé. La Bruyère avait pour amis des médecins, notamment Fagon*, et iFrie consultait qu'eux; Molière, et là-des-

1 Le Livre commode des adresses pour 1 692 , p. 1 48 .

* Il le nomme avec les plus beaux éloges et fait même sur lui toute uneprosopée : u O Fagon^ Esculape, etc., » dans la 8* édition, qui parut en 1694, peu

sus j*en crois la comédie d^Elomirey ne consultait que des charlatans. Il les a donc épargnés pour frapper sur les autres; mais, avec La Bruyère, ceux-ci ont eu leur revanche.

Il convient que les médecins a ne guérissent pas toujours ni sûrement, » et qu'ils peuvent laisser mourir; mais, ajoute-il, les charlatans font bien bien pis, a ils tuent, o

Ce qu'il y a d'assez curieux, c'est que la dernière descendante de la famille de notre philosophe, la seule dont nous ayons pu retrouver la trace, Catherine-Amette de La Bruyère, qui mourut à Passy le 1 6 août i8o3, avait tout justement épousé un empirique, comme Barbereau, dont les remèdes venaient peut-être de la même source. Il s'appelait le

de mois après qu'il eût été nommé premier médecin du roi. C'était son compliment d*amitié> et Fagon dut y être sensible. Deux ans après, quand La Bruyère fut si subitement frappé de l'apoplexie qui l'emporta, il fut le premier qui accourut. V. la lettre sur sa mort, déjà citée, d'après la Revue retrospect. d'oct. i836. — L'abbé de Choisy raconte dans ses MémoireSt édit de 1747, p. 3 12, comment Fagon devint

premier médecin du roi. Il tenait le fait de La

(sic). C'est certainement La Bruyère, son ami, qu'il n'aura pas voulu nommer en toutes lettres pour cette mince anecdote.

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docteur Lambert, et opérait Cour des Fontaines^ avec une panacée qui lui valut plus d'une attaque de la Faculté '.

Quand La Bruyère, passant au chapitre de la coquetterie , nous parle de celle des jeunes mariées qui entrent en ménage par la brèche que font à leur dot les frais de noce, l'achat de la toilette et des meubles, ne devance-t-il pas ce qu'on a pu dire de notre temps sur les riches corbeilles des fiancées, étincelantes de bijoux et de cachemires à la surface, avec la misère au fond?

De son temps^ on allait chez Gaultier dans la rue des Bourdonnais • ; aujourd'hui, l'on va

i Le Cousin Jacques (Bcffroy de Reigny), qui fut son ami, et qui pour être conséquent avec le sérieux de ses remèdes le défendit par des chansons, dit positivement, dans une note des couplets consacrés par lui à la mort de « Catherine-Âmette de La Bruyère^ femme Lambert, » qu'elle était « arriàre-petitC'^nièce du célèbre auteur des Caractères. » Les Soirées chantantes ou le Chansonnier bourgeois. x8o5, in- 12, t. II, p. 205.

s Tout ce passage de La Bruyère, y compris le nom de Gaultier j l'illustre marchand de la rue des Bour^

chez d'autres, en des rues plus neuves : il n'y a de changé que le marchand et le quartier; la ruine est la même *.

La pudeur n'a pas plus marché que la sagesse. Quand nos élégantes s'en vont admirer, aux Champs-Elysées, ces lutteurs demi-nus, dont parle Alfred de Musset*, ou dans le Cirque cet acrobate au hardi trapèze, dont les Mémoires galants resteront un des signes

donnais^ a été mis en vers dans la Satyre nouvelle sur les promenades de Paris, 1699, in-8«, p. 7. On y trouve aussi, p. 17, tout ce que La Bruyère a dit sur la promenade des bains de la Porte Saint-Bernard, dont il sera parlé tout à Theure.

* On peut juger des dépenses qu'on faisait alors pour les toilettes de mariage par ce que dit madatne de Sévigné dans sa lettre du 29 décembre 1679: « Gautier ne peut plus se plaindre; il aura touché en noces , cette année, plus d*un million. » — Il a maint autre trait contre les' usages des noces. Celui par exemple qui consistait à faire parader, le lendemain du mariage, la mariée « femme d*une seule nuit, sur un lit, comme sur un théâtre, » a été trèsvivement malmené par lui, dans tout son naïf scandale. La cour avait commencé à le proscrire depuis 1687 (Dangeau, t. II, p. 33), et ce n'était plus qu'une mode bourgeoise, aussi La Bruyère, lorsquMl en parla eîTiôgo, euCT'soin de mettre ce qu'il en dit au chapitre de la Ville.

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