V. // ne faut jurer de rien, acte I, scène i
de notre triste époque, elles n'ont pas une réserve plus grande, une pudeur plus voilée que celle de ces effrontées curieuses, qui, n'ayant en main qu'un éventail à jour *, a s'alloient promener au quai Saint-Bernard, dans le mois où les hommes s'y baignoient, et n'y revenoient plus quand la saison des bains étoit passée, » comme le dit La Bruyère avec cette discrétion goguenarde et cet art des réticences qui lui est particulier*.
Ce procédé de satire à demi-mot, et de critique voilée d'ironie, était le seul qu'il pût se permettre en ces matières délicates, où la cru-
^ Ces éventails s'appelaient des lorgnettes. V. Le Ménagiaruif édit. de la collect. des^n^^-t. 11^ p. 66, — Coulanges a fait une chanson » sur les précieuses au quai Saint- Bernard. »V. son Recueil, p. 43. Palaprat, dans le discours qui précède sa comédie du Ballet extravagant, en parle aussi, et ne croit pas qu'il faille y voir tant de mal : « Les dames^ dit-il^ ne sont pas exemptes des railleries que la malignité des hommes leur fait peut-être injustement sur le choix de ces promenades. » Œuvres, i7i2,in-8% t.ll, p. 5y.
« Bayle, à l'article Lycurgue de son Dictionnaire (édit. in-fol . , t. II, p. 827), trouve que dans ce passage de La Bruyère, la curiosité des femmes sur la nudité du sexe « est délicatement touchée. » — En juillet i6g6y peu de jours avant la mort de La Bruyère, les comédiens italiens donnèrent une pièce sur ces
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dite de l'invective eût elle-même été une indécence. Il savait qu'il pourrait tout dire avec cet art, qu'il tenait des Grecs, il s'appliquait donc à s'y montrer- chaque jour plus finement expert en malices sous-entendues. C'est pour cela qu'aux endroits de son livre où il veut parler de lui-même, il se donne le n om 3e Socrate, ce maître de l'ironie grecque *5 vrai patron de Tesprit qu'il réveille si bien*.
scandales qu*îl avait dénoncés des premiers. Le titre était Les Bains de la porte Saint- Bernard. Il s'y trouve des passages de très-spirituelle observation, et comme l'auteur n'était autre que le vieux Boisfranc , ancien trésorier de Monsieur , dont le fils avait épousé la marquise de Belleforière , grande amie de La Bruyère, il se pourrait que celui-ci fût pour quelque chose dans Tinspiration, sinon dans la composition de cette farce. Elle se trouve au tome VI du Théâtre italien, de Ghérardl.
' Elien dit, des discours de Socrate, « qu'il faut les retourner pour en trouver le vrai sens. »
* V. surtout le passage qui commence ainsi : « On a dit de Socrate qu'il étoit en délire. »— «Ici, écrit-il à ce propos dans la lettre sur quelques endroits de son livre que M. Destailleur a publiée le premier, ici Socrate n'est pas Socrate. C'est un nom qui en cache un autre. » Or, cet autre nom, c'est le sien, comme l'a fort justement pensé M. Louandre dans une note de son édition, p. 3oo.
Que de choses, sur lesquelles autrement il aurait dû se taire, n'a-t-îl pas su dire avec sécurité sous le demi-jour de cette nuance attique, de cet esprit à mots couverts*. Le passage qu*on vient de lire n'est pas le seul où il y excella, mais nulle part il n'avait eu plus grand besoin des ressources de sa discrétion ironique.
Les femmes qu'il voyait à la Ville et à la Cour n'allaient-elles pas toutes au quai Saint- Bernard, sans crainte de s'y mêler a avec ces personnes libres *, » comme il les appelle, qui, vingt ans plus tard, seront \ts filles de la Régence? M. le Duc, son élève, n'y venait-il pas lui-même faire fracas de galanterie, et ne citait-on pas de lui, à cet endroit même, une aventure ' avec les deux plus effrontées de ces a personnes, » les sœurs Loyson, filles du libraire % dont la scandaleuse conduite et la
^ Chateaubriand a fort bien saisi cette tendance de l'esprit de La Bruyère. « L'ironie, a-t-il dit, est son arme favorite, m
* Édit. Destailleur, t. 11^ p. 21 3. •
* Lettres de madame du Noyer, t. I, p. 16.
* Cizeron-Rival, Amusements philosophiques et UttéraireSt lySô, in- 12, p. 120.— Quand Dancourt, dans sa comédie de la Gai^ette, fait reprocher par Crispin à Clitandre d'être l'amant de la fille d'un libraire, il
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fin ' devaient faire un si étrange contraste avec la destinée paisible et heureuse de la fille de l'autre libraire, la petite Michallet, qui mérita d'avoir pour magnifique dot l'argent des Caractères ?
La Bruyère était, comme partout, au quai Saint-Bernard, « sur cette levée » qui servait d'amphithéâtre aux impudiques, mais ce n'était pour lui qu'un spectacle de passage.
Son vrai théâtre pour l'observation des coquettes, en leurs mille variétés, était le jardin des Tuileries oîi nous l'avons déjà vu % oti rien ne lui échappait , oîi tout lui était bon pour faire tableau, même la petite bouquetière qui vendait à la porte ces jolies fleurs des blés, ces bleuets célestes dont il compara si bien l'éclat stérile et parasite à celui des femmes qui s'en paraient*.
parle d'une des Loyson.On sait que Regnard et Palaprat furent aussi de leurs amis.
i L'une d'elles finit par être exilée pour inconduite par lettre de cachet. V. Dangeau, 22 juin 171 1.
« V. plus haut, p. 71, et les Mélanges de VigneuL Marville, 1699, in-12, p. 337: « Il faut avouer, ditil, que M. de La Bruyère a été longtemps à étudier sur les bancs du Luxembourg et des Tuileries la Cour et la Ville. »
* M. Feuillet de Conches, dans ses Causeries d'un
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Tout près de là, il avait des amis. Son observation faite, sa récréation prise, il allait les voir.
C'était, par eitemple, cette aimable madame de Belleforière qui logeait rue Sainte- Anne, et dont il paraîtrait, comme on le verra plus loin, qu'il fut au moins le commensal très-intime*; puis le beau-père de cette charmante femme, le vieux JBoisfranc, qui, déchu de sa charge de trésorier de Monsieur, se consolait de sa disgrâce par le luxe du bel hôtel que lui avait bâti Le Pau tre, dans la rue
curieux, t. II, p. 263, parle de cette mode des barbeaux cueillis dans les blés, et dit qu'elle n*eut qu*un instant. Il eût pu ajouter qu'elle se réveilla un peu plus tard^ en 1704. On fit alors de tels ravages dans les blés^ pour y cueillir la fleur en vogue, qu'une ordonnance de police dut interdire cette déplorable moisson. V. Fréminville^ Dictionn. de police, p. 78.
^ Sur un plan du quartier Richelieu à cette époque, que nous possédons manuscrit, elle est indiquée comme habitant un hôtel de la rue Sainte-Anne, près du coin droit de la rue Neuve-Saint-Augustin.
Neuve-Saint- Augustin *; par la lecture des bons livres dont il avait un cabinet très-choisi; et par quelques jeux d'esprit gaillards, pour lesquels l'inspiration de La Bruyère aurait bien pu être de quelque chose •.
Son protecteur Pontchartrain était aussi par 157'^ Après avoir quitté la maison delà rue de Vaugirard, tout près des Carmes ', où La Bruyère, logé chez les Condé, Pavait pour voisin , il était venu s'installer dans l'hôtel du financier Douilly, encore debout aujourd'hui, mais bien changé, au coin de la rue Vivienne et de celle des Filles-Saint- Thomas *. Ses fonctions de contrôleur général des finances l'avaient obligé à cette émigration d'un quartier paisible vers un quartier mondain.
Il y resta. Peu d'années après, il prenait pied, d'une façon cette fois définitive, dans l'hôtel de Lyonne, qui dès lors prit son nom, et qui se vit, jusqu'en 1825, sur le vaste espace aujourd'hui encombré par la salle Ventadour. La Bruyère, ne devait pas l'y
* G. Brice, Descr. de Paris, 1 70 1 , in-i 2 , 1. 1, p. 1 58. > V. plus haut, page 11 3, note.
» Livre commode des Adresses pour 1 691, p. 7. 4 G. Brice, 1. 1, p. x54.
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connaître; il était mort au moment de cette dernière installation. En revanche, il avait dû beaucoup le voir, lui et son fils Phélypeaux, dont nous avons déjà parlé , dans l'hôtel de la rue des Filles-Saint-Thomas.
En allant faire visite à ces puissants amis, qui voulaient bien parfois être ses inférieurs, puisqu'ils l'admettaient sur le terrain de l'esprit % il trouvait à glaner les observations sans nombre dont étincellent ses chapitres de la Ville et de la Fortune.
Les heureux de la finance, les parven us des fermes pullulaient, en effet, danscequartiérdèPhôtel Pontchartrain; c'est même à cause d'eux que le ministre était venu par ici, du fond de la rue de Yaugirard. Rue des Filles-Saint-Thomas, il se trouvait en pleine finance, au milieu même de ses administrés, pouvant les surveiller de près, leur faire la guerre à l'œil, comme on disait; et ce n'était pas inutile.
'Partout' : à la butte Saint-Roch, dans les Petits-Champs, depuis la rue de Richelieu
• Pontchartrain, selon Gourville, Mém., édit. Petitot, p. 53o, « savoit distinguer ceux qu'il croyoit plus habiles que lui... II les invitoit à lui parler de tout ce qui leur venoit à Tesprit. » La Bruyère devait être
jusqu'à la place des Victoires *; depuis la ru€ Neuve-Saint -Augustin, et jusqu'au Rempart, ce n'étaient que splendides demeures bâties pour ces traitants : là, cet hôtel du fameux partisan La Cour Deschiens, qui fut ensuite l'hôtel d'Antin, puis l'hôtel Richelieu; à deux pas, la belle maison de La Touanne , ce trésorier de l'extraordinaire des guerres, dont nous aurons tant à reparler; plus près, vers les filles Saint-Thomas, l'hôtel de Monnerot, qui, devenu l'hôtel Grammont, fut abattu pour faire place à la rue du même nom; puis encore l'hôtel de Thévenin, si magnifique^ si richement doré que le roi s'en émut et craignit de voir éclipser Versailles. Il fit écrire à ce s messieurs de la ferme pou r quïïls'ne se P^rm is^ent plus désormais d'aussi scandaleuses dorures ".
C'est plusieurs années après la mort de La Bruyère que fut prise cette mesure, à la-
de ces habiles, ainsi que son intime Tabbé de Choisy« qui a dit de Pontchartrain : « Il étoit plus que pas un de mes amis. >» Mém., 1747, in-8*, p. 43o.
* Sur trente fermiers généraux dont le Livre commode (p. 6-7) donne l'adresse, on en compte dix de la rue Neuve- Saint-Âugustin à la place des Victoires.
• Corresj^. adm, de Louis XIV, t. II» p. 810*
quelle il eût certainement applaudi. Elle était de celle que sa haine de toutes les insolences, et le luxe hardi Ses parvenus en est une, lui faisait approuver d'avance; de plus, elle était conseillée par un ministre dont les actes le trouvaient presque toujours favorable. Ce ministre est encore Ponchartrain.
La Bruyère le voyait avant ses hautes fonctions, et il le vit encore après, ce qui est de sa part une grande marque d'estime. Oîi Tavait-il connu } peut-être à rOratoi re, où Pontch artrain faisai t^es retraites *, en attendant ce dernier asile de solitude sérieuse, qu'il s'était rêvé au cloître Notre-Dame ', mais dont le ministère lui fit enfin perdre l'espoir. Ce goût pour la retraite et la méditation eût suffi pour le rapprocher de La Bruyère, si par d'autres encore ils ne se fussent attirés. La Bruyère avait la flatterie en horreur, et Pontchartrain les flatteurs en haine profonde. Pour l'ombre même d'un compliment, on se brouillait avec lui :
a II avoit fait là-dessus^ dit Saint-Simon ', ses conventions tant qu'il avoit pu. » Tourreil,
' V. la Clé ms. de TArsenal, à ces mots : « Brontin^ dit le peuple, etc. »
* Saint-Simon. Edit. L. Hachette, in-i2, t. II, p. 2 5. > Note dans le Journal de Dangeau, t. IV, p« 14.
qui était chargé de l'éducation du fils, dont il sera question plus loin, ne's'étant pas soumis à cette prescription de sincérité et, au contraire, flattant de plus belle fut congédié pour faire place à La Loubère, un ami de notre philosophe que nous retrouverons aussi plus tard *.
La Bruyère ne flatta peut-être Ponchartrain qu'une fois, et sans déplaire certainement : il le flatta dans sa haine des flatteurs. Vous rappelez-vous le passage des Carac' tères * qui commence ainsi : a Que d'amis, qu e de parents, naissent en une nuîTâù nouve au min istre ! ... » et qui se termine par cette invective : « Hommes vains et dévoués à la fortune, fades courtisans, parliez- vous ainsi il y a huit jours ? Est-il devenu depuis re temps plus homme de bien, plus digne du choix que le prince en vient de faire? Attendiez-vous cette circonstance pour le mieux connoître ? »
C'est de Ponchartrain qu'il s'agit, or, remarquez avec quelle délicatesse est loué ce grand enriêmT^de lalouange; comme son éloge se dissimule dans le blâme contre le
1 Note dans le Journal de Dangeau, t. IV, p. 14. ' « Edit. Walcknaôr, p. 828.
flot de ses flatteurs. Ce que ce passage a de favorable est si bien voilé, que personne ne vit ce qu'il cachait. Dans aucune des clés ne se trouve le nom de Pontchartrain, le seul pourtant qu'il y eût à citer. Quand parut, en effet, ce caractère ? En i ôgo^j dangjacinquiô" me édition, et quel était alors a le^ no uveau ministre ? » PontcËartrain, no mmé Ta nnée d'a uparav ant au mois de septembre. Il ne peuTdonc y avoir de doute sur ce point.
Je ne crois pas non plus qu'on puisse douter que La Bruyère, ayant pour ami le nouveau contrôleur des flnançgs,ne devint tout à coup en passe d'une fonction importante dans le ministère, où il avait des précédents de financier, puisqu'il avait été trésorier de France, et oîi sa réputation de probité devait le recommander, surtout auprès d'un ministre honnête homme.
Des offres durent certainement, à mon avis, lui être faites.
Que répondit -il? son livre va nous le dire, et cela sous la même date de 1690, qui se rapporte si bien au temps oîi purent lui venir les propositions d'une faveur qu'il refusa« D'abord^ il parle des stupides,des imbéciles a qui se placent en de beaus; postes, » et
rien que par les épithètes dont il les qualifie, on pressent Thorreur qu'il éprouverait à être seulement confondus avec eux. Puis il va plus loin, il ajoute au mépris de ce qu'il pourrait, mais ne veut pas être, l'estime profonde de ce qu'il est. Il compare le traitant avec le philosophe, et sa comparaison est tout un aveu.
C'est sur la joue d'un certain Fauconnetj a preneur du bail des fermes» de 1680 à 1687, qu'il soufflette en masse les trente partisans dont ce Fauconnet n'était que l'homme de paille, le préte-nom *.
Descartes est le philosophe , en pleine proscription, qu'il oppose à ces traitants en pleine opulence*. Ils sont florissants à Paris; lui, il est mort exilé et pauvre : « Que de-
1 Les fermiers généraux n'étaient , en effet , que sous-fermiers. Le seul homme en titre était quelque pauvre diable, comme ce Fauconnet, ou comme P. Domergue, qui lui succéda, avec la même caution des trente traitants. — Il y avait de la malice à confondre^ sous ce nom vulgaire, sorte de masque obscur, tous les noms éclatants des rois de la finance.
* Nous avons déjà vu, p. 45-46, avec quelle ferveur il s'était fait cartésien, s'abandonnant ainsi à une vogue dont Bonaventure d'Argonne , qui n'avait pas suivi le même entraînement^ car il était dit qu'il n'aurait avec La Bruyère aucune sympathie corn-
viendront, s'écrie-t-il, les Fauconnet? Irontils aussi loin dans la postérité que Descartes, né François et mort en Suède?» Et l'on voit à son accent amer, que la mort de Descartes lui ferait autant envie que l'existence des Fauconnet lui ferait honte *.
Son dernier mot sur tout cela, celui oti il me semble que je trouve le résumé de sa ré-
mune, nous a parlé assez dédaigneusement, après quelques mots plus dédaigneux encore sur Lesclache , que La Bruyère semble avoir aussi suivi (V. plus haut, p. 44-45}, et sur Gassendi. « Chacun , dit-il à propos de Descartes , se portojt d'autant plutôt à cette philosophie qu'elle paroissoit s'apprendre plus facilement que les autres, quoique elle eût des difficultés insurmontables pour les meilleurs esprits. » Lettres inéd, de Bonav, d'Argonne (Annales encyclopéd . , 1818, t. VI, p. 264-266).
* Parmi les Fauconnet, se trouvait Berthelot et les siens, qui firent tous de grosses fortunes, pendant ce bail. Ce sont eux surtout, et en particulier Berthelot, leur chef, fermier des poudres, que La Bruyère veut prendre à partie sous le couvert de leur prête-nom. Il avait ses raisons de famille qu*on lira tout à l'heure p. 127, note i,et il savait d'aillèursque ce qu'il endirait plairait à M. le Prince,tou jours des premiers à plaisanter Berthelot sur sa seigneurie de Jouy qui, achetée avec le produit de la ferme des salpêtres, « sentoit plus que pendant la guerre la poudre à canon. » Jeux d'esp, et de mém,, par le marquis de Châtre, 1694, in-ia, p. 2-3.
ponse à Pontchartrain, est dans cette pl^rase qui termine ce qu'il a dit avec tant d'éloquence sur l'inégalité des richesses alors si effrayante, et chaque jour accrue encore par la rapacité et le luxe des financiers : «Tienne qui voudra contre de telles extrémités; je ne veux être , si je puis , ni heureux , ni malheureux. J e me je tte et meréfugie^^ans la médiocrité. » Il ne s'en^îépartit jamais.
Cette médiocrité ne fut pas celle de l'égoïsme, active pour elle-même, inutile aux autres. Ami du ministre, plus ami du bien public, il pensa qu'il devait à l'un et à l'autre ses lumières et ses avis : il ne les épargna pas. Tout ce qu'il avait appris sur la finance et ses gens vint se condenser dans son livre, en phrases directes pour ceux qui savaient saisir, transparentes pour qui savait voir.
C'était une des qualités de Pontchartrain.
Il reconnut vite tous les traitants de son entourage, qui, de leur côté, n'avaient pas tardé à se reconnaître.
La Bruyère fut menacé, on le devine à plus d'une allusion *; il n'en parla que plus haut. Le danger qu'il fit ainsi planer sur lui,
1 V., par exemple, ce passage de là 5* édition dans
en s'attaquant aux puissances de ^l'argent était tel quand il mourut, que la rapidité de sa mort ayant, d'ailleurs, donné quelque motif aux soupçons, on n'hésita pas à dire et même à imprimer, comme nous le ferons voir, qu'il avait été empoisonné.
Parmi les gens de finance qui touchaient le plus près à Pontchartrain^ et qui ne furent que plus directement l'objet des allusions satiriques de La Bruyère, se trouvaient Laugeois et Monnerot, l'un, qui était entré dans la fa* mille du ministre par le mariage de son fils avec la fille du président Cousin, l'autre, qui était de son conseil intime, comme donneur d'avis. Du premier, Laugeois,dont le nom s'était trouvé un jour prolongé à l'improviste par le titre de seigneur d'Imbercourt, il fît Chrysippe, « l'homme nouveau, le premier noble de sa race; » et de Monnerot, il fit Champagne^ donnant à plaisir un nom de valet à ce traitant, qui était de ceux dont Boileau a dit:
Je Vai connu laquais avant qu'il fût commis.
Il le mit aussi dans le caractère d*Ergaste avec le baron de Beauvaîs , gendre de Ber-
le chap. Des biens de la fortune: « Fuyez, retirezvous, etc., » édit, DestaiHeur, t. I, p. 263.
thelot *, le chef dtsFaucortnet; ayec fiasseville, et avec Berrîer •, ces autres grands donneurs d'aviSj qui, comme lui, n'avaient d'idées que pour Pépuîsement du peuple, et qui chaque fois prélevant une prime sur ces idées de concussion', se faisaient une fartune nouvelle de ces nouvelles manières de ruiner le pays.
1 V. plus haut p. 124. — Quoiqu'ifn Berthelot se tût marié en 1680, avec la petite-fille de M. de Novion, dont la bâtarde avait, noiis Tavons dit p. 16, épousé le frère de La Bruyère, celui-ci n*épargna pas cette famille. On dirait même qu*il ne mit que plus de plaisir à Tattaquer, comme pour venger de la légitimité florissante, et trônant dans les hauts emplois, la bâtardise, représentée un peu obscurément par la femme de l'huissier au Parlement.
s C*est lui qui avait trouvé moyen de faire taxer les jurés crieurs d'enterrement. (De Châtre, Jeux d'esprit et de mémoire f 1694, in-12, p. 108.) Berner tenait aussi aux Novion , par son fils La Perrière qui avait épousé une autre petite-fille du président. Ce fut^ comme à Tégard des Berthelot^ une occasion pour La Bruyère de le mieux connaître et de le peindre mieux. Les faiseurs de cléSj qui savaient que Berrier posait pour ainsi dire en famille, devant La Bruyère, ne manquèrent pas de le retrouver dans quelques traits de son Cri7o>f,dans son Brontin, et surtout dans son Sofie^ parvenu fait marguillier. Berrier Tétait à Salnt-Eustache.
s La moitié du bénéfice annuel d'une taxe nouvelle
« Laissez £aire Ergaste, dit La Bruyère, et il exigera un droit de ceux qui boivent de Peau de la rivière, ou qui marchent sur la terre ferme : il sait convertir en or jusqu'aux roseaux, aux joncs et à l'ortie. »
Il n'y a là d'un peu forcé que le détail; le fond est cruellement vrai, Tout alors était prétexte à impôt, matière à taxe. Comme on le savait, on ne tentait rien, de pebr que la culture ou l'industrie entreprises ne fussent grevées d'une contribution aussitôt que créées.
Dans une de nos plus pauvres provinces, l'Intendant pensa que l'élève des abeilles serait à encourager, et il fit demander le nombre des ruches pour chaque paroisse. Les paysans ne virent dans cette enquête que la menace d'un impôt : ils détruisirent leurs essaims*. Ailleurs, la petite noblesse se fût volontiers livrée à l'élève des chevaux, et il y avait là une belle espérance pour nos haras :
était souvent pour celui qui avait donné Vavis. V. Dangeau, 8 janvier i685. — Quand le chevalier de Bouillon, par exemple, eut l'idée des bals de TOpéra, il reçut une pension de 6,000 livres pour son droit d'avis. La Place, Piçces intéressantes, t. I, p. 12 3. * Lémontey, Essai suri* établissement monarchique de Louis X/V, 1818, in-8*, p. 400. *
la même crainte d'une taxe fit tout arrêter *.
La Bruyère revint souvent sur les procédés de finance qui furent le principal fléau de l'admi nistratlon trop^inyentive de Pontch artrain. Mais ses conseils donnés sous forme de satire, pour être mieux en vue, se trouvèrent en pure perte. Pendant les douze ans qu'il dirigea les finances, Pontchartrain, livré aux donneurs d^avis, aux improvisateurs d'impôts, ne conclut pas moins de cent soixantetrois traités pour les affaires extraordinaires de finance*, qui, la plupart, étaient de ces extravagances déplorables, dont on ne Ravise que lorsqu'étant à bout de, ressources, on se trouve aussi à bout de raison : a Elles font rire aujourd'hui, a dit Voltaire,* mais alors elles faisaient pleurer. »
Un autre abus de ce temps, les ventes d'offices efles c ùm'urs qu'elles entraînent>jnie.laiss èrent pas La Bruyèr e indifférent. Personne
1 Corresp, administ. de Louis XIV, t. Il, p*. 400.
• V. le travail de M. P. Clément sur Pontchartrain, Rev, des Deux-Mondes^ 1 5 août i863, p. 929.Choisy, Mém. p. 246, le loue d*avoir fourni 1 5o millions par an c< avec du parchemin et de la cire, en imaginant des charges et faisant des marottes, qui ont été b^ien vendues. »
n'^a pris mieux à partie ces gens avides d'emplois, prompts accapareurs des gouvernements, charges et bénéfices, auxquels il suffisait d^avoir la somme demandée, ou la faveur nécessaire, pour être àla fois, par une suite d'accaparements greffés l'un sur l'autre, hommes d'Etat, d'épée, de magistrature et même d'Église.
a Tout leur convient, dit-il *^ ils se sont si bien ajustés, que par leur état ils deviennent capables de toutes les grâces: ils sont amphi-
/ ^^ ^MF*— ^ nain mmi^am^^mM^Êt
bies, ils vivent de l'Eglise et de l 'épée, et a ur ont lêsec ret d'y joindre la robe . »
Qui La Bruyère avait-il en vue ? Saint- Simon va nous le dire plus clairement que toutes les cléSj d'ailleurs muettes sur ce point: a Saint- Romain, dit-il *, amphibie de beaucoup démérite, qui avoit manié beaucoup de négociations, conseiller d^épée, sans être d'épée, avec des abbayes, sans être d'Église ». »
* Édit. Walcknaër, p. 32 5.
» Notes sur le jourkal de Dangeau, t. V, p. 45.
* Ce caractère parut dans sa 4* édition, c'est-àdire en 1689, lorsque Saint-Romain, revenu depuis quelques années de son ambassade en Portugal, se trouvait sans nouvel emploi, dans U position de ces hommes gorgés, mais qui demandent toujours, dont
. Voilà l'homme repris avec les expressions mêmes de La Bruyère, et cette fois nommé sans quç personne y eût fait attention *.
il est dit dans le même caractère : « Que font ces gens à la cour ? Us reçoivent, et envient tous ceux à qui Ton donne, n Saint-Romain avait été fait coH" seiller d'État d'Épée en mai i683, suivant le Dietionnaire des Bienfaits du Roy^ t. IV, p. 94 (Mss. de la Biblioth. imp., f. fr. no 7,658). Il avait, suivant le même document, obtenu^ le 3i octobre 1671, Tabbaye de Préaux, de Tordre de Saint-Benoît, diocèse de Lisieux, à la mort du cardinal Mancini ; il avait en outre celle de Corbigny, du même ordre, diocèse d'Autun. La première lui valait 20^000 francs de rente, l'autre 12,000. Dangeau, t.^ V, p. 45.
i La Bruyère, qui avait pu connaître Saint-Romain par les Pontchartrain , chez lesquels il allait aussi (t. V, Dangeau , 18 nôv. 169 3}, devait encore parler de lui dans son édition suivante (mars 1690), à propos de la rupturo de son intimité avec le conseiller de robe Courtin, rupture qui fit tant de bruit, car elle mettait fin à une communauté d'existence qui avait duré de longues années. Le passage des Caractères : M L'on sait des gens qui avoient coulé leurs jours dans une union étroite, etc.» (édit.Walcknaér, p. 252), fut compris de tout le monde, tant il était précis, même pour l'âge des amis qui se séparaient. La Bruyère leur donne quatre-vingts ans, et Dangeau, parlant de la mort de Saint-Romain, quatre ans après» dit en eftet qu'il avait dépassé cet âg«. (Journal, i5 juillet 1694
Saint-Simon a de ces rencontres avec l'auteur des Caractères^ ou plutôt de ces réminiscences, et, par là, comme les sous*entendus lui sont moins nécessaires, comme il peut nommer oîi La Bruyère ne peut qu'indiquer, il sert souvent à Téclaircir. d Je Pavois assez connu, » a-t-il dit de lui. Il connaissait le livre mieux encore que l'homme.
L'insolence des financiers, qui achetaient à beaux deniers les vieilles tours féodales, et s'y carraient en seigneurs, les embellissant, les agrandissant, comme si un traitant ne pouvait tenir oti jadis avait tenu un comte ou un duc, était une des indignations les plus ordinaires à notre philosophe. Maintes fois il y revient, notamment dans ce passage sur certains morts qui seraient bien surpris de voir a leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées possédées par les gens dont les pères étoient peut-être leurs métayers. »
C'est quand il a llait à Saint-M aur, che z M. le Duc, son'^ève, que ce dépit contreles
arrogantes fortunes des traitants devait surtout le prendre. Un d'eux, en effet, étalait sa morgue, à deux pas du château même du prince, et l'insultait de ses dépenses. C'était La Touanne, trésorier de l'extraordinaire des guerres.
La Bruyère le trouvait partout dans sa perspective : à Paris, il avait un magnifique hôtel, assez près de celui de Pontchartrain*; à Saint-Maur, son château touchait celui du pr ince; il devait ^doîïc^ ètafiTsï bien sous ses yeux, tomber quelque jour sous sa main.
Ce château de Saint-Maur, ancien domaine de Catherine de Médicis *, avait été au xvii* siècle partagé en deux parts : l'une, qui était revenue à M. le Duc, par l'abandon qu'avait fait Gourville d'une jouissance viagère à lui accordée par le grand Condé'; l'autre, qui appartenait à La Touanne.
1 Son hôte], habité plus tard par M. de Fériol, était rue Neuve- Saint -Augustin, à l'extrémité opposée de celui de Pontchartrain. V. l'excellent livre de M. Desnoiresterres, Les Cours galantes^ X, III, p. 217.
« Saint-Simon, éd. L. Hachette, t. 11» p. 319; Piganiol, Descript, de Paris, t. IX, p. 452.
' Condé lui avait cédé cette jouissance «sa vie. du-
Les Condé n'aSmèrent jamais les voisins, et M. le Prince^ Henri -Jules, moins que personne; on le sait de Saint-Simon, qui l'appelle a maître détestable, pernicieux voisin, » et conte à ce propos la singulière anecdote du secrétaire du roi, M. Rose, dont le Prince fît envahir, par trois cents renards, le parc, trop voisin du sien, qu'il enrageait de ne pas avoir •.
La Touanne, avec ses beaux jardins de Saint'Maur, et a sa maison, la plus jolie du monde', x> déplaisait à M. le Duc, au moins autant que Rose déplaisait à M. le Prince avec son enclos de Chantilly. Il s'indignait de n'avoir que la moitié d'un parc, lorsque ce traitant possédait l'autre *. Las de le regar-
rant, » avec 12,000 livres de rente, à condition qu'il en dépenserait 240,000 « entr^autres pour achever un côté du château. » Gourville en dépensa 4001000. Mém,, édit. Petitot, p. 456, 525.
* Saint-Simon, t. IV, p. 342* > Jd.^t, II, p. i5o.
» Jd,, ibid.y p. 319.
* Il était d'autant plus gêné du voisinage de La Touanne, que, suivant Saint-Simon, le jardin de celuici donnait pour ainsi dire dans le sien (/</., ibid.), et que, selon Gourville, p. 456, M. le Duc ne tenait rien tant qu'à s'agrandiré
der par-dessus son mur, il lui fit faire des offres où perçait trop vivement son désir, et qui tout naturellement n'aboutirent qu'aux prétentions les plus exorbitantes dç la part du financier*.
C'est alors que La Bruyère, au fait de cette affaire , comme de toutes les autres de la maison du prince, dut écrire dans sa cinquième édition : « Ne traitez pas avec Ciriton, il n'est touché que de ses seuls avantages. Le piège est tout dressé à ceux à qui sa charge, sa terre, ou ce qu'il possède feront envie; il vous imposera des conditions extravagantes. »
La Touanne garda son parc, et comme pour braver plus effrontément le prince dont l'envie faisait sa joie, il s'y épuisa en dépenses folles pour des embellissements. Il y engloutit, selon Dangeau, plus de sept à huit cent mille livres •.
4 Saint-Simon, loc. cit.j parle lui-mêrfie de cette en^ vie de M. le Duc. « Rien, dit-il, ne lui convenoit davantage que de joindre les jardins de La Touanne aux siens , et d'avoir sa maison pour en faire à Saint- Maur une petite maison particulière à ses plaisirs, et souvent une décharge au château, quand il y étoit avec madame la Duchesse et bien du monde. »
» Journal, t. VIII, p. 236.
La Bruyère devait parler encore, il parla.
Sa seconde sortie contre le fastueux voisin du prince ne fut pas moins que cette admirable page : a Ni les troubles, Zénobie, etc.,» toujours inexpliquée, et d'un sens si clair, quand on sait ce qui précède '.
Rien n'y semble plus obscur : Zénobie, la reine à la puissance troublée , c'est Catherine de Médicis; « la Royale maison, » bâtie sur les bords de l'Euphrate, et ombragée au
1 C'est en 1694, dans la 8* édition^ que parut ce passage pour la première fois. Déjà, dans la 4*, en 1689, il avait parlé de ces parvenus qui n'habitent ce d'anciens palais qu'après les avoir renouvelés et embellis. » Boursault, dans ses Lettres (1703, in-12, t. IIrp« 218), n'a pas oublié ces enrichis de fraîche date qui croyaient sans doute se faire des titres anciens par les antiques domaines qu'ils achetaient. Il cite à ce propos une épigramme contre un financier de son temps qui pourrait bien être notre LaTouanne; car Boursault aussi allait à Saint-Maur, et ce qu'il dit du domaine acquis par son financier conviendrait au mieux à cette maison. « C'est, un homme, dit-il. qui a acheté une terre de cinq cent mille francs plus aisément que je n'achéterois un livre de quinze sous. U y a peu de fiefs dans le royaume qui aient de plus beaux droits, et qui aient été possédés par des personnes d'une plus éminente qualité. » C'est bien Saint-Maur.
couchant par un bois sacré, c'est le château de Saint-Maur, si voisin de la forêt de Vincennes et de la Marne, qui est à cette presqu'île, entre elle et la Seine, ce que TEuphrate est avec le Tigre, pour la Mésopotamie; le pâtre a devenu riche par les péages des rivières, » c'est La Touanne, dont le nom fait penser* au droit de touage qu'on prélevait sur les fleuves; enfin, ce qui termine le chapitre, la phrase sur le pâtre enrichi achetant a à deniers comptants cette royale maison pour l'embellir et la rendre plus digne de lui et de sa fortune, » est une allusion aux sommes immenses englouties par le'financier à Saint-Maur, avec une pointe moins directe peut-être mais certaine, contre les dépenses qu'un autre homme de peu, Gourville, y avait faites auparavant *.
La culbute arriva pour le traitant. La Bruyère n'en eut pas le spectacle, puisqu'elle n'eut lieu que plus de cinq ans après sa mort, à la fin de 1701 ;mais M. le Duc en eut la joie
1 Ce que dit La Bruyère des machines « qui gémissent dans Tair » a trait aux travaux qu'avait fait faire Gourville pour extraire sur la place, des carrières de Saint-Maur, la pierre nécessaire à Tachèvement du château. Mém.,p. 52 5.
et le profit. La banqueroute de La Touanne, amenée par un désordre longtemps soutenu et caché, dit Saint-Simon*, « sous la sérénité et le luxe , » fut de quatre millions, que le roi paya, pour ne pas discréditer le Trésor de l'extraordinaire des guerres, au moment d'entrer en campagne. Il revendit en détail, et à perte, tout ce qu'il eut de ses débris.
C'est ainsi que M. le Duc put avoir de lui, dans un voyage à Fontainebleau, a pour peu de chose, » comme dit Saint-Simon, c'est-à-dire pour 20,000 écus seulement, selon Dangeau, ce qui, rien que pour la dépense des embellissements, avait coûté 7 à SoOjOOO francs à Lgi Touanne! « Cela, dit Dangeau •, avec son flegme ordinaire, augmente et embellit fort son parc ; on joindra tout ensemble aisément. »
Conclusion terrible du chapitre de Zéno^ bie! Il n'y manque, au lieu de la phrase plate de Dangeau, que le coup de plume de
« Mém.^ édit. Hachette, in- 12, t. II, p. 210.
• Journal^ t. VIII, p. 236.— En 1781, lorsque le prince ^e Condé dut vendre au roi la terre de Saint- Maur, pour y établir le duché de Tarchevêque de Paris, elle n'était pas estimée moins de 1,806,000 livres ,
La Bruyère. Combien ne vit-il pas de pareilles ruines, tantôt soudaines et se faisant d'elles-mêmes, tantôt causées par un retour de clairvoyance de la justice royale, s'avisant enfin de demander des comptes, lorsqu'il n'était plus possible d'en rendre, et frappant pour le crime d'infidélité et de concussion lorsqu'elle -même était coupable d'imprudence et d'aveuglement.
La Bruyère n'avait pas d'aussi redoutables arrêts contre les traitants qui, dès la mort de Colbert, s'étaient mis à pêcher dans cette eau trouble des affaires que l'administration de Pontchartrain était loin de devoir éclaircir; il ne frappait pas si fort que pouvait le faire Louis XIV, mais il frappait plus juste.
Où sont les lettres royales contre le luxe de Thévenin et de ses pareils? Qui les connaît? personne; mais les mots sanglants murmurés par La Bruyère en passant devant ces demeures insolentes, les anathèmes dont il a stigmatisé ces manieurs d'argent ^^ tout le monde les a lus, tout le monde les sait par cœur. Les édits royaux n'ont qu'un temps, les
* C'est l'expression de La Bruyère : « Le manieur d'argent, homme d'affaires, est un ours' qu'on ne sauroit apprivoiser. » Édit. Destailleur, t. I, p. 235.
arrêts de l'esprit ne se prescrivent pas. Ils frappent avec le ridicule, avec le mépris, même avec la pitié, et toujours ils tuent!
Les gens delà bourgeoisie qui fourvoyaient leur roture dans cette même magnificence des habitations princières, et les hommes de robe qui ne craignaient pas d'y égarer leur gravité, ne furent pas plus épargnés par lui que les gens de finance.
N'est-ce pas, en effet, à quelqu'un de la magistrature, dont tout le personnel lui était si bien connu par son frère, par ses anciennes hantises au Palais, et par l'entourage même de M. le Prince, toujours en affaire d'argent avec les gens de Parlement, surtout les plus riches *; n'est-ce pas à quelqu'un des Requêtes, le très-opulent Amelot de Bisseuil, qu'il fit allusion, lorsque, songeant au charmant hôtel de ce magnifique robin, dans la rue Vieille-du-Temple *, il écrivit ' :
a Un bourgeois aime les bâtiments, il se
1 Saint-Simon, édit. Hachette, t. IV, p. 342.
* Il y existe encore intact en face du marché des Blancs-Manteaux. — Collart en avait donné la description dans son Recueil^ en 1687, l'année même de la i'* édition des Caractères.
s Édit. Destailleur, t. II, p. 142.
fait bâtir un hôtel si beau, si riche et si orné ^ qu'il est inhabitable : le maître, honteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires*, se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que l'enfila de et je s planchers de rapport s ont en proi e aux Anglois et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais- Royal, du palais L..G..', et du Luxembourg*.
1 Louis Boulogne y avait peint pour une chambre à coucher le mariage d'Hercule et d'Hébé^ et pour le cabinet une Minerve, V. les Mémoires inédits de V Académie de peinture, t. I, p. 201 ; dans la chapelle domestique, car rien n'y manquait, La Fosse avait peint une Nativité (id., t.^II, p. 2).
s L'ambassade de Hollande y fut installée un peu plus tard, et y resta longtemps, delà vient que dans le quartier cette maison s'appelle encore Hôtel de Hollande, V. Laborde, le Palais Ma:çarin^ p. 332, note 423 ; Corresp, adm. de Louis XI V^ t. II, p. 762.
> On verra plus loin que c'est l'hôtel Langlée.
♦ Le livre de Lister, a Journey to Paris, i6c8, in -8*, où se trouve la description de tant de beaux hôtels, témoigne de cette curiosité des Anglais; celle des Allemands a de même sa preuve dans le Se- Jour de Paris, par Nemeitz, dont la première édit. allemande est de 171 8. Ces curieux étrangers se faisaient conduire par des ciceroni en titre, dont c'était Tunique métier. V. le Palais Mas^arin de
a On heurte sans fin à cette belle porte * ; tous demandent à voir la maison et personne à voir monsieur. »
Monsieur! comme ce mot seul sent son mépris, en sentant son homme de robe. Pour une si belle maison, il fallait au moins Monseigneur; il n*y a que Monsieur : il n*y a que le maître des requêtes messire Jean-Baptiste Amelot.
Le tableau est complet. Beaumarchais qui, en 1787 •, habita, dans cet hôtel, le même entre-sol • où se blottissait peut-être, pour
M. L. de Laborde, p. 227, note 247, et notre Paris démoli, 2* édit., p. 20.
^ « La porte d'abord, dit G. Brice, donne une idée avantageuse pour tout le reste. Elle est ornée sur le cintre de deux renommées assises, faites par Regnauldin, avec de très-beaux reliefs sur les battants de la menuiserie qui représentent des vertus. » Descript. de la ville de Paris, 1752, in-8% t. II, p. 99- — Regnauldin avait fait en outre dans cette maison toutes les sculptures, qui étaient en grand nombre. Mém. inéd, de l'Acad. de peinture, t. I, p. 477.
« État actuel de Paris, 1787, în-32; Qjiartier du Temple, p. 99.
s V. une note inédite de Collé dans le Journal de l'Institut historique t t. I, p. 75. — Le séjour de Beaumarchais dans cet hôtel, et ce qu'en a dit La Bruyère suffiraient pour sa réputation littéraire. J'a-
échapper à Tadiniration des visiteurs, le Bridoison fastueux qui l'avait bâti, dut bien s'amuser de ce passage, si,-~ce dont je doute il est vrai,— il sut à qui La Bruyère avait pensé en l'écrivant.
Je ne trouve, comme comparaison à ce tableau, que l'anecdote de Diogène visitant la demeure d'un traitant athénien, et lui crachant au visage parce qu'il ne sait oQ cracher sans rien salir de recommandable sous ces trop splendides lambris.
Vous avez vu le ridicule; voulez -vous maintenant la pitié? Voulez-vous, en deux mots, le spectacle navrant d'une fortune tombant en ruine et d'un maître mourant de douleur en regardant de loin la demeure dont on le chasse, et qu'il n'a pu achever? a Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux, vous enchantent et vous font récrier d'une première vue sur une maison si délicieuse et sur l'extrême bonheur du maître qui la possède :
il n'est plus; il n^en a pas joui, ni si agréable-
jouterai que le gendre de celui qui le fit bâtir, le capitaine Du DefTand, marquis de Ld Lande, eut de son mariage avec Cliarlotte Angélique, troisième fille d'Amelot de Bisseuil, un fils, dont la femme ne fut pas moins que la célèbre marquise Du DefFand<
ment, ni si tranquillement que vous; il n'y a jamais eu un jour serein ni une nuit tranquille. Il s'est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit : ses créanciers l'en ont chassé; il a tourné la tête, et il l'a regardée de loin une dernière fois ; et il est mort de saisissement ^ »
Les parvenus de toutes sortes , surtout les parvenus de noblesse , furent de ceux que La Bruyère attaqua le plus vertement. Il ne pouvait souffrir ces gens, qui n'étant ni bourgeois ni nobles , se trouvent pour ainsi dire placés entre deux indignités : la bourgeoisie qu'ils croient indignes d'eux , et la noblesse , dont ils ne sont pas dignes. Il eut son mot pour ceux « qui, nés à l'ombre des clochers de Paris, veulent être Flamands ou Italiens, comme si la roture n'étoitpas de tous pays. »
Le Flamand, c'était Sonning, receveur général, qui se faisait appeler partout M. de
* Ceci ne convient plus à Amelot de Bisseuil, qui mourut dans toute la plénitude de son opulence, en son hôtel même, le i5 avril 1688. Ses enfants lui firent élever par Le Hongre un superbe- tombeau dans réglise de Saint-Nicolas-des-Champ^. Mercure , mai 1688, p. 160; Mém, inéd, de VAcad. de Peinture, t. I, p. 370.
Sonningen;PItalien, c'était, suivant uprcdmimérage du temps, M. de Nicolaï, donH^^'attcétre, qui s'appelait Nicolas, ce se trouvtotci^ Italie, avoit habillé son nom à l'italienne, fin changeant son 5 en i ^ » w /i
C'est à l'abbé de Choisy que nous^ devons ce d ernier dé tail *, auqueTXa Bruyère devait certainemenrpenser quand il écrivit c& qu^om a lu tout à l'heure. Cette rencontre >'de isôâ livre avec les Mémoires de l'abbé «l'e^tipas unique, et ne me paraît que naturdleJ Hsi^e connaissaient en effet de longue date^ iqiuel4ques intimités leur étaient communb&vi^abfcié donna sa voix à La Bruyère pour l' Académie; La Bruyère l'en récompensa par'<ffuelquè^ m ots flatteur s de son discours de réception^^ enSn, leurs rapports étaient tels, surtout ters
* Ce n'est^ encore une fois, qu'une médisfincé. t)ès e XV* siècle, les Nicolaï, qui viennent dû 'Vi^rafaîlsi ^
portaient le nom qu'ils ont gardé. , ' ' * yAjii'.ù \
* Mémoires de Tabbé de Choisy ^j coll. y. iPetitçtl, T.* série, t. LXIII, p. 297. — V. aussi sur ce ridicule des noms italianisés ou germanisés par manie de noblesse, la 1 1* satire de Louis Petit dans ses Discours satyriqueset moraux ^ 1686, in- 12, p. gjb. ' '
8 Edit. Walcknaer, p. 618. - C'est d^ji 'àe Tàlité que La Bruyère avait parlé (p. 471) dés iS8'7,lors7 qu'il avait dit, à propos du succès de sbri' voyage' au
la fin, que Pabbé Le Dieu, dans une lettre à Bossuet *, parlant de l'abbé de Choisy, à propos de La Bruyère qui venait de-mourir, ne l'appelle pas moins que a son bon ami.
Revenons à nos parvenus.
L es marc hands, qui croyaient s'a cheter up e n oblesse , eiîTachetant de nobles domaines, eurent aussi leur compte bien régléparles Caractères. Dans le nombre, se trouvait le marchand Boudet, qui étalait à la Tête noire^ dans la rue des Bourdonnais. Son père , qui tenait un peu à la famille de Molière, par André Boudet, beau-frère de celui-ci, et qui avait peut-être servi pour quelques traits du Bourgeois gentilhomme^^ s'était acquis à beaux deniers la terre de Franconville. Il en réclamait tous les droits, surtout les honorifiques. Le curé, par exemple, était tenu de prier à la messe pour les anciens seigneurs : Boudet exigea qu'il priât de même pour lui. Le curé n'y voulut point entendre*
royaume de Siam, de sa réception à TÂcadémie, et des ennemis que cela lui avait faits : « Tout le monde s'élève contre un homme qui entre en réputation, etc. »
1 5 nov. 1696. Œuvres de Bossuet, édit. de Versailles, t. XL, p. 244.
* V. le Constitutionnel du 10 janvier 18 52.
Boudet l'assigna devant la Cour et perdit; il recourut à Tarchevêque et n'y gagna rien.
Bref, il mourut à la peine de son orgueil et de son procès. Le fils le reprit et s'y ruina. C'est de ce fils, qui continuait le commerce de son père rue des Bourdonnais, tout en soutenant son droit de seigneur à FranconviUe, que La Bruyère a parlé, par allusions, en maint endroit de son chapitre des Biens de la fortune j notamment en celui où, détaillant ce qu'il faut de ruses mesquines pour être un bon m archa nd % il semble opposer cette bassesse rusée à la grandeur des qualités qu'il faudrait pour être un vrai grand seigneur.
Cette affaire de Boudet devait le toucher d'autant plus que la seigneurie de Franconville était un ancien domaine des Condé, et qu'il la tenait de M. le Prince*. De cette façon, rien n'avait dû en échapper à La Bruyère, qui, je ne saurais assez le dire, aima surtout à particulariser dans son livre, ce qui pouvait avoir un intérêt particulier pour les Condé.
t Edit. Walcknaôr, p. 280, 688.
t On peut consulter sur toute cette affaire le livre si curieux et si rare : Nouveaux entretiens des Jeux (V esprit et de mémoire i par M. de Châtre. 1709, in-i2, p. 83-86.
î . .XX
* Entre autres affaires de noblesse, qu'il suiyit dans leurs causes et dans leurs effets, se trouva l'une des plus retentissantes du temps, celle de V edeau de Grammont. Il la vit poindre dans une Querelle TnsTgnifîante , aussi mesquine au moins qu'une affaire de mur mitoyen, et il en parla sans presque déguiser les noms *'.Un G désigna Grammont^ et un H fut le masque transparent d'Hervé son antagoniste.
Il s'agissait d'une péche'sur un cours d'eau, dont l'un disputait le droit à l'autre. En 1687, quand parut la première édition des Carac^ tères, la dispute était assez échauffée pour qu'il en pût déjà parler; six ans après, dans la 8* édition, il en aurait pu parler encore. Elle
* Edit. Destailleur, t. I, p. 239.
* Dans quelques-unes des clés se trouve une erreur singulière, dont M. Walcknaér lui-même ne s'est pas défendu : au lieu d'une pêche on lit une bêche ! — L'aventure est très-longuement racontée dans Ic^Mé' moires de Rochefort, par Sandras de Courtilz, 1688, in-8% p. 343, etc.
ne venait que de finir de la façon la plus tragique et la plus inattendue. Vedeau et Hervé, en. guerroyant Pun contre l'autre, s'étaient mis fort en vue , chose, toujours dangereuse, lorsqu'on a dans sa vie quelque chose à dissimuler. Pendant que vous faites un procès, le monde vous en fait un autre. C'est sur son nom même que Vedeau fut interrogé par l'opinion, puis bientôt incriminé, car le Parlement s'en mêla.
On lui demanda pourquoi sur ce nom roturier il greffait une noblesse qui semblait le mettre de l'illustre famille des Grammont, et il fut sommé de faire ses preuves. Il ne put répondre. On voulut l'arrêter, il fit rébellion, il soutint chez lui un siège oîi un sergent fut tué. La justice recula , et il se croyait sauvé par son audace, quand une nouvelle prise de corps, motivée par des arrêts rendus à bas bruit, fut lancée contre lui. Il résista encore, et, dans la lutte, tua un autre archer. Il n'en fut pas moins bel et bien pris cette fois, incarcéré. àrla-Çosiciergeiriep puis à Bie^re-rEncise, eî^ il <jkLt rester à perpétuité ^i Cei dénoûmçn^t imlait bien .queLa^cuyéreenparlât^ puisqu'il
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avait dit quelques mots du commencement de l'afFaire; mais c'était dans les premiers mois de 1693, cette année la plus af&irée de sa yie, qui fut toute remplie par les préoccupations de sa candidature académique, à ce point qu'il n'y put trouver place pour l'édition augmentée que, depuis 1688, il donnait chaque année de son livre. En 1694, lorsqu'arriva l'édition ainsi retardée, il n'était plus temps de revenir sur Vedeau de Grammont; on l'avait déjà oublié. La Bruyère n'en reparla donc plus.
Peut-être, au reste, ce que la fin de l'aventure avait de tragique lui répugnait-il pour la comédie des Caractères.
Les ridicules sans drame lui convenaient bien mieux. De ceux-là il ne se fit pas faute , sans même avoir à s'éloigner de la classe , chaque jour accrue , des bourgeois s'improvisant nobles, et des marchands fermant leur boutique sur un achat d'armoiries. C'était leur dernier tour de commerce.
11 en était même qui s'en dispensaient.
Ayant vendu des dentelles ou du drap sous l'enseigne de la Couronne d'or, ou de la Couronne d'argent, ils trouvaient commode et surtout peu coûteux, d^^n-'^n^p a»'ciiatiger
pour la noblesse, qù^ils avaient d'ailleurs le droit d'acquérir de par édit royal *.
a II reste encore aux meilleurs bourgeois, dit La Bruyère, une sorte de pudeur qui les empêche de se parer d'une cof/ronne de marquis, trop satisfaits de la comtale. Quelques-uns même ne vont pas la chercher fort loin, et la fo nt pa sser de leur enseigne à leur carrosse. »
C'est précisément ce qu'avaient fait les Bazin, qui, après s'être enrichis à Troyes, eiTvendant sous l'enseigne des Trois Couronnes la p etite étoffe qui le iir dôitsbnnom *, s'étaient créé des armoiries avec cette triple cowro/îne', devenue, en effet, comf^/e, comme
A Des lettres patentes du mois d'octobre x665, relatives à la manufacture d'Abbeville, avaient permis aux marchands d'acheter des titres de noblesse. C'était une ressource pour le trésor qui s'augmenta beaucoup quand un autre édit du même genre eût rendu obligatoire l'enregistrement des armoiries {Corr, admin. de Louis XIV, t. III, p. 3 14). Ce dernier édit fut rendu en 1697, ^^^ ^^ conseil de la duchesse de Roquelaure, qui toucha une belle somme pour son droit d'avis. {Annales de la Cour et de Paris, édit. de 1703, t. I, p. 169.)
• Hist. de Tallemant, édit. P. Paris, t. V, p. 204.
» Idem, ibid. — Grosley, Voy. en Hollande,..ijt3, in-8% p. 44, donne une autre étymologièrââai^^iidus préféronscà^OEiqLU .J ^:iL£i;jiuo[ci<jS. oL '^.bùoîViVif. *
celle dont il est parlé ici, quand Pun d'eux, le maréchal, eut, dans ce temps-là même, fait ériger en comté sa. terre de Bezons^
La Bruyère pouvait savoir cette histoire de noblesse boutiquière par Boileau, qui, en 1684, avait remplacé le père du maréchal à l'Académie française*. Aussi je ne doute pas que son allusion, indirecte pour beaucoup d'autres, ne soit directe, et vraîement ad hominemy pour les Bazin de Bezons.
De petits nobles d'Auvergne, les De Venu passaient pour avoir fait plus j eh prenant, non pas leurs armoiries, mais leur nom même, sur l'enseigne d'un de leurs ancêtres, mar-> chand à Riom. On y voyait un Saint-Esprit avec la devise: Veni^ sancte Spirit us; du premier mot, ils avaient fait leur noblesse '.
L. Petit, l'ami de Corneille, dans ses Discùursi8atyrîqties et moraux^ publiés en 1686^ jf eài-à-dlré tfoiè ans avant la quatrième édition des Caractère^, où se, trouve le passage
Ittll». l"«Cl tH'>>t «•• !l l,. - ..i.'. .' ,tll l» ■ 1. •> I •[■ ill, ; .!l|
, 1. 1 jja €hrain«ye«<ie6*Batt avait oabKé.toiu «cla. quant;! il fit descendre le maréchal de Bezons 4'une naaisoo npble .cjt, ')i(nci(3siiie de ^oomtai^die. . . 1 . . . : . \ w «^ . K 9 r<3Çi/ima dâ îBoyeajiA» é(jiu Saiot-Marc^i 747^,10-8%
s Mémoires de Boisjourdain, t. IIvp.i4â3«.,. ,.
que )e viens de citer, s'en était déjà pris au ridicule des enseignes se faisant écusson :
Avec Vor on fait tout y ses armes on prépare, Et vous alle^ entendre une chose assejç rare : L'enseigne de son père étoit un Lyon vert.
Aussitôt V écusson d'argent se vit couvert.
Un Lyon de sinopîe ensuite l'on applique Sur ce champ argenté, mais Lyon magnifique, Mais Lyon lampassé, rempant, ongle, gueulé, Ce qui sentoit beaucoup son noble signalé ^ •
Ici, personne n'est nommé, La'Bruyère n'a pas été plus indiscret ; mais, attendez, un impudent va venir, qui arrachera le masque et nommera en toutes lettres, en plein théâtre, un de ceux que La Bruyère et L. Petit ont sous-entendus.
Cet impud ent, c'est Le Noble,
En 1693, il donna aûTïiéâtre-Français la comédie du Fourbe, et il y fait dire :
Va-t-on chercher si loin d'où les gens sont venus? Et ne voyons-nous pas les fils du vieux Camus Étaler à nos yeux j sur un char magnifique.
L'enseigne que leur père avoit à sa boutique? S'informe-t'On qui fut leur aïeul, grand Colas* ?
Cette fois, comme je l'ai dit, plus de
% 1 Discours satyriques et moraux» 16S6, in-i2.p. 16. • V. La Clé des Caractères, mss. de l'Arsenal.
sous-entendu. Du temps de Henri IV, il y avait un Nicolas ou Colas Le Camus, qui était marchand rue Saint-Denis à l'enseigne du Pélican j et qui se jeta dans les grandes entreprises, entre autres celle de la construction de la place Royale, où il réussit à la satisfaction de Sa Majesté. Le titre de secrétaire du roi, et la permission d'ajouter une fleur de lis à ses armes furent sa récompense. Quelles étaient ces armes ? Comme celles des Bsizin, l'enseigne même de sa boutique, un Pélican. Les fils ne renièrent pas ce blason, les petitsfils non plus, dont un n'était pas moins que président de la Chambre des comptes, quand la comédie de Le Noble vint remettre en mémoire cette origine, qu'il ne méconnaissait pas sans doute , mais qu'il eût - volontiers laissé oublier par les autres.
Le souvenir un peu trop public que le Fourbe en avait donné fut au reste sans retentissement. La pièce n'eut pas même une représentation; elle tomba au milieu de la première soirée ; elle ne fut pas imprimée, et l'on n'en connaîtrait rien, sans la citation du passage qu'on vient de lire dans la Clé des Caractères^ à l'endroit même où l'allusion aux armes des Bazin de Bezons pouvait
s'appliquer à tant d'autres armoiries de nouveaux nobles issus de boutiquiers.
A ce sujet j'ouvrirai , s'il vous plaît , une parenthèse sur Le Noble, et sur la part qu'il put avoir, je ne dis pas au livre de La Bruyère, mais aux clés qui en coururent.
Il était du monde que notre auteur fréquentait. Santeul, dont il traduisit plusieurs pièces latines, était leur ami commun*; Boileau, qu'il voyait, lui reconnaissait de l'esprit'; enfin ses pasquils, en dialogues, tels que le Cibisme^ le Couronnement du roi Guillemot^ etc., sont tout à fait, pour les opinions émises , en rapport avec les idées de La Bruyère. Ils devaient se connaître, et Le Noble, par là , se trouvait à même de savoir, mieux que personne , à qui La Bruyère avait pu penser pour quelques-uns de ses portraits.
1 J.'B, SanetoUi Victorini, operum omnium editio secunda, 1698, in-8*, 2" p., p. 68, 89. Un autre rapport de Le Noble avec La Bruyère, c'est leur haine commune pour le Mercure galant. V. à ce sujet un rarissime petit livre, les Dépêches du Parnasse, i5 sept. 1693.
s Journal de Marais, publié par M. de Lescure
Rien ne lui manquait pour composer une clé. Je crois donc qu'il la fit. La belle place qu'il occupe dans la plus répandue de celles qui coururent me Pavait d'abord trahi * ; la citation de sa pièce du Fourbe acheva de me le déceler. Qui pouvait, si ce n'est l'auteur même, reproduire le fragment d'un ouvrage si complètement tombé, et qui n'avait même pas eu les honneurs de l'impression ? Le Noble, selon moi, a donc évidemment pris part à la Clé des Caractères^ où il occupe une place que lui seul pouvait se donner; où il est cité, quand nul autre que lui ne pouvait faire la citation.
C'est un grand point que c ette afiFaire d es clés , aussi nous permettra-t-on d'y insister uiTpeu, dès à préçent.
Personne de ceux qui se sont occupés du
1 C'est à Tendroit où La Bruyère dit: « Un homme né chrjétien et françois se trouve contraint dans la satire..., » édit. Walcknaôr, p. 176. — M. Havet a fait dans la Corresp. litt., 5 mars 1867, p. 106, un commentaire sur ce passage, où il ne voit pas, loin de là, Le Noble, l'amant de la belle épicière.
livre ne les a négligées , mais aucun ne s'est d eigandé de q ui elles gouyaientêtre ; c'est pourtant par là , ce me semblé^, qîi?il fallait commencer, afin de savoir un peu quelle est leur valeur et si l'on peut regarder utilement par les portes qu'elles ouvrent.
On ne s'est pas non plus assez inquiété ce me semble, de la façon dont les premières furent lancées par la Ville et la Cour, ni de la manière dont La Bruyère se défendit de leurs indiscrétions, ou se plaignit de leur plus ou moins d'adresse à déchirer ses voiles plus ou moins transparents.
Pour parler d'abord de leur apparition, je dirai qu'elles coururent presque aussitôt quelejivre : à peine eut-on les portraits qu'oïTcEercha les ressemblances, et qu'on fit les applications. C'était à qui crierait : c^est un tel^ c'est une telle; c'était à qui surtout se hâterait d'acheter le livre, tant on craignait, en raison même de cette vérité des portraits, « que le libraire n'eût ordre d'en retrancher la meilleure partie *. »
L'ouvrage n'en fit pas moins son chemin sans encombre, et si bien, et d'un succès si
^ Mercure galant, juin 1693, p. 265'*266.
leste, que Fauteur crut pouvoir le charger bientôt d'une moisson de vérités nouvelles. Quand la troisième édition parut, un an à peine après la première, il s'était déjà grossi de trois cent quatre-vingt-six caractères nouveaux !
Il y eut double bruit autour de l'ouvrage ainsi doublé , et les clés grandirent en conséquence, toujours plus indiscrètes.
La Bruyère alors se fâcha de ces applications multipliées. Dans un coin de l'édition qui suivit, se trouva un écho de ses plaintes contre, tant d'indiscrétions, et surtout de ses révoltes contre ceux qui ne demandaient pas moins que la suppression des portraits trop ressemblants. « Un auteur sérieux, dit-
""il J - " - - - T-~
il dans sa quatrième édition *, n 'est p as
obligé de remplir son esprit de toutes les
ineptes applications que Pon peutjf aire a u sujet dé quelques endroits de son ouvr age, et e ncore moins de lès* sùpprimerr»
On comprit, mais on ne se rendit pas, au contraire. La Bruyère, en se défendant ainsi par allusion, prouvait qu'il avait pu attaquer de même, et donnait presque raison à ceux qui le forçaient de se justifier* Un peu plus
^ Edit. DestaîIleulTy 1. 1, p. 140.
tard, dans la préface de son Discours de réception à l'Académie, il revint sur cette affaire des clés, mais ne convainquit pas davantage, malgré une défense encore plus énergique. Dans tout ce qu'il dit, on ne vit que cette phrase : « J'ai peint, à la vérité, d 'après nature , mais je n'ai pas toiyours s ongé à p eindre celui-ci ou celle-là... *. » On en prit acte comme d'un~~aveu. Déclarer qu'il n'avait pas toujours songé à faire des portraits, c'était convenir qu'il y avait pensé quelquefois. On n'en demandait pas plus.
Bonaventure d'Argonne fut, là encore, le plus ardent : a On dit, écrit-il ', que M. de La Bruyère travaille de fantaisie, qu'il n'a personne en vue, et qu'il ne pense qu'à représenter des fantômes. Je réponds hardiment que cela n'est pas vrai, et quoique M. de La Bruyère ait nié le fait avec détestation, il ne peut, en homme d'honneur, désavouer le portrait qu'il a fait de Santeuil {sic) sous le nom de Théodas. S'il reconnoît ce portrait pour être celui de Santeuil, comme il faut qu'il
* Id,, t. II, p. 257.— II avait déjà dit dans sa préface des Caractères « qu'il les tiroit souvent de la Cour de France et des hommes de sa nation. »
« 3/é/a«g^« de Vigneul-Marville, Inédit, p. 349-350.
le reconnoisse^ou qu'il nous prenne pour des grues, il sera obligé d'en reconnoître encore plus d'une douzaine, et après ceux-là tous les autres, qui ne se sont pas rencontrés fortuitement au bout de son pinceau, comme il tâche de le faire croire, mais qu'il a peints de dessein formé, b
Cette fois, le malin moine a raison, et, pour cela, il ne pouvait, comme preuve, choisir mieux que le caractère dont il parle, celui de Théodas. qui est Santeul, à n'en .pas douter, de l'aveu de Santeul lui-même, ainsi qu'on va le voir, et sans dénégation de la part de La Bruyère.
Bouhier, qui était à Paris quand ce portrait parut, dans l'édition de 1 69 1 ,1a sixième % nous servira d'irrécusable témoin. Il nous apprendra, par un passage encore inédit de l'un de ses manuscrits les plus curieux', comment Santeul fut heureux de se reconnaître dans Théodas^ comment il en remercia La Bruyère, qui ne donna aucun démenti à son remerciement.
a Ce bonhomme (Santeul) étoit, dit-il, un
1 V. plus haut, p. 8-9.
> Recueil des particularités (Biblioth. Imp. fonds Bouhier, n* 178), p. 57.
composé assez bizarre de sérieux et de bouffon^ de sage et de fou, en sorte qu^on eût dit que c'étoient deux hommes, comme l'a fort bien représenté La Bruière (sic) dans le beau portrait qu'il en a fait parmi ses Caractères sous le nom de Théodas, portrait qui plut si fort à Santeuil (sic) lui-même, que je me souviens d'avoir vu entre les mains de La Bruière une de ses lettres, où il l'en remercioit et oti il signoit : Votre ami Théodas y fou et sage ^.i>
Cette ressemblance irrécusée suffisait pour faire croire, comme l'a dit le chartreux, que d'autres pouvaient bien n'être pas moins irrécusables.
C'est ce qu'on pensa, non-seulement cheis les faiseurs de clés, comme Le Noble, et chez les ennemis de La Bruyère, comme Bonaventure d'Argonne, mais chez les gens
* Doubler revint sur ce fait dans sa lettre à Marais, du 10 juillet 1734. V. sa Corr, ms, avec Marais, t. II, p . 2 3 i.-*Santeul avait raison d'être content du portrait qu'avait fait de lui La Bruyère. Beaucoup ne Teussent pas si bien traité. Il en était même qui trouvaient l'auteur trop indulgent pour ce victorin dissipé. V., par exemple, ce qui est dit à ce sujet pour blâmer La Bruyère et rétablir la vérité sur l'excessive mondanité de Santeul, dans \t^ Réflexions y pensées, etc., de Pépinocourt (Bernier), p. 234-237.
sérieux et désintéressés de toute malice.
Nous avons vu Marais* reconnaître, dans les Caractères^ un trait sur l'origine de l'abbé Alary; Saint-Simon, tout à l'heure, nous a mis le doigt sur la vérité d'un portrait qu'il n'a pu refaire lui-même qu'en copiant La Bruyère '; bientôt il nous fera toucher une autre ressemblance, celle de Dangeau- Pamphile^ en nous disant dans le même passage que personne n' a mieux p eint Lauz un qu e La Bruyère, par le traijt le plus vivant du caractère de Straion; nousTvons les aveux formels de Fâbbé TFublet*, panégyriste de Fontenelle, sur la réalité satirique des portraits de Cydias et de T héoba lde, oîi Fontenelle et Beîîsêfade'Vëïaîeht "aussi reconnus,' maïs non pas^omme Santeul, pour en remercier La Bruyère, loin de là; enfin, s'il vous faut un dernier témoignage sur tant de ressemblances, voici celui de Sénécé^ qu'on n'a jamais invoqué encore, et qui sera plus explicite que tous les autres.
Suivant lui, tous les gens nommés par l'es-
1 V. plus haut, p. 89.
• V. plus haut, p. i3o-i32.
> Mémoires pour servira Vhist, de la vie et des ouvrages de M. Fontenelle^ 1761, in-12, p. 124, 224, 239.
pèce d'AImanach Royal qu'on appelait V Estât de la France^ et que Nicolas Besogne rédigeait, ont leur portrait dans les Caractères : La Bruyère fait le tableau, Besogne pourrait mettre l'étiquette. Aussi Sénécé pense-t-il que la prétention qu'aurait eue celui-ci de succéder à l'autre, soit comme académicien, soit comme homme de lettres de M . le Prince, n'était pas sans raison :
Besogne ose briguer la place Du Théophraste de nos ans ; Pour moi j'approuve cette audace.
Que sifflent tant d'honnêtes gens,
La Bruyère en ses Caractères Ménage trop la qualité; Besogne y fait des commentaires Qui lèvent toute obscurité.
Comparez-les ligne par ligne.
Pour décider de leur renom; Tous ceux que le premier désigne.
L'autre les nomme par leur nom *.
Vous voyez, d'après tout cela, que les clés doivent avoir souvent raison, et qu'on n'a pas toujours tort d'y croire. Les reproches à
1 Œuvres posthumes de Sénécé, édit. P. Jannet, p. 3o6.
leur faire, c'est qu'ayant presque toutes couru manuscrites, elles sont d'une incorrection déplorable pour les inots% pour les noms surtout ', et causent ainsi les plus singuliers contre-sens, les plus étranges confusions •.
Elles ne sont pas non plus assez d'accord et trompent trop souvent sur une foule de gens nommés à tort, ou indiqués pour d'autres auxquels La Bruyère aurait pu réellement songer.
* Nous avons vu tout à l'heure (p. 148, note 2), Tétrange erreur du mot bêche mis pour péchey dans une cléj et répétée presque partout.
« V. plus haut, p. 92, note, au sujet du prince de Meckelbourg, appelé de Mecklembourg, dans toutes les clés,
s La plus bizarre de ces confusions est celle qui fut faite pour le caractère : « Qu'est-ce qu'une femme qu'on dirige?... » On lit partout dans les clés : « La Duchesse, » ce qui est complètement incompréhensible; la Duchesse, c'est-à-dire la femme de M. le Duc, n'ayant été rien moins qu'une dévote à directeur. -Que fallait-il lire ? LsiDucherréj comme nous le lisons dans la clé de la 9* édition, la seule vraiment bonne, et aussi parmi le fragment d'une autre manuscrite qui «st à l'Arsenal, dans les papiers de Trallage. Cette Ducherré était une célèbre dévote alliée à la famille d'Ormesson. V. Journal d& Marais» ,é(&it« .d^ Lç$<;urp» t» II, P- 240. .0..: ,,
^^^u^ràft^
Sur quelques-uns, en revanche, elles sont unanimes , ai nsi pour Langlé e , le plus brillant des parvenus bien en cour, dans lequel tou t le m onde reconnut le Péria ndre de La Ëruyère, quoique celuf-ci, pour dérouter sur la ressemblance, eût tantôt changé, tantôt ajouté quelques traits. C'est ainsi que pour avoir son type, plus complet, en le doublant d'une compagne digne de lui par l'ostentation, il marie Périandre^ lorsqu'on sait que Langlée ne fut jamais marié. Simple détail, qui ne gêna guère l'exactitude, et ne trompa personne que de notre temps*.
La Bruyère, d'ailleurs , lorsqu'il fit ce portrait, dans sa 5* édition, n'avait pas besoin de donner la parfaite ressemblance de Langlée. Une première esquisse l'avait donnée complète, dans l'édition précédente, où Langlée est le courtisan-type. Qu'on se méprît pour PériandrCy peu lui importait. Il savait que pour l'autre on ne s'était pas trompé.
Là, chaque trait est une lumière. Je n'en relèverai que quelques-uns. Le courtisan de La
1 La méprise sur ce point est de M. Monmerqué, Lettres de Sévigné^ édit. 1818, t. X, p. 1 5.
Bruyère excelle à bien manger a délicatement et avec réflexion. » C'était un des savoirs les plus raffinés de Langlée, qui même à ce propos, se trouve cité en première ligne dans le Cuisinier roj^a/*, pour des repas donnés par lui à Monsieur, dans le temps même où son portrait par La Bruyère commençait à courir.
On pouvait dire de lui, comme du jeune Cléon de Célimène.:
Que de son cuisinier il s'est fait un mérite.
De son architecte, il s'en était fait un autre encore, en lui donnant à bâtir, dans la rue Neuve -des- Petits- Champs , la magnifique maison dont La Bruyère devait d'autant moins pardonner à Langlée le luxe et l'ordonnance, que a cette demeure superbe, où, dans tous les dehors, le dorique régnoit, qui n'avoit pas une porte, mais un portique, et qui faisoit dire : Est-ce la maison d'un particulier? est-ce un temple'? » luttait ainsi
1 i6g8, in-i2, p. 5.
s Ce que La Bruyère dit ici de la maison de Périandre se rapporte on ne peut mieux à celle que Gérard Huet avait bâtie pour Langlée : tout le monde, suivant G. Brice (t. I, p. 452), en admirait « la grande et belle apparence, » et Piganiol (t. III, p. 52) dit « qu'il n*y en avoit pas de plus commode dans Paris. » Lan-
non-seulement d'égal à égal avec l'hôtel même du ministre, ami et patron de La Bruyère, mais l'éclipsait ^
Cette maison de Langlée, moins hôtel que palais, lui tenait au cœur; aussi n'y a-t-il pas à douter que c'est elle encore qu'il désigne par ces mots : a le palais L..G...,» dans le passage, déjà cité tout à l'heure, oîi il nous montre les Anglais et les Allemands visitant les plus belles maisons de Paris. En la plaçant sur le même pied que le Luxembourg et le Palais-Royal, il fait, sans rien dire, la meilleure critique de cette demeure trop superbe pour un particulier.
Les chansons du temps étaient, sur ce
glée la laissa^ en mourant, à la fille de sa sœur et du comte de Guiscard, qui la vendit au garde du Trésor, Lebasde Montargis; Law Tacheta un peu plus tard, puis elle devint Vhôtel Mas^arin^ par un échange qu*on en fit avec le duc de ce nom, pour une partie de son palais, livrée aux bureaux de la Compagnie des Indes, En 1737, la maison de Langlée appartenait à la princesse de Bourbon Condé, qui la vendit alors au roi pour V administration des loteries. Il n'en reste plus rien. Elle fut démolie en 1826, avec Thôtel son voisin, pour faire place à la salle Ventadour et aux rues qui l'environnent.
i Saint-Simon lui-même (t. IV, p. 94) fait l'éloge de cette belle maison.
point, de l'avis des Caractères. Écoutons l'un des couplets les plus vifs qu'on ait faits sur Langlée, sa cuisine, sa maison et ses succès en cour :
Ci gtt un parfait parasite, Qui parla soixante ans sans avoir eu raison.
Il n'eut jamais d'autre mérite
Quet^^tuisim'T t^ maiso n .
// brilïa cependant dans le siècle oit nous sommes. Fort souvent à Marly, recherché, souhaité.
S'il eût vécu parmi des hommes,
On ne Veut jamais écouté *.
Il n'était, en effet, à la cour, que parmi les femmes, maisàu* plus haut rang; ce n'étaient pas moins que les filles même du roi. Que leur disait-il ? » Des ordures horribles, p s'il faut en croire Saint-Simon •, que La Bruyère ne dément pas. Son courtisan joue le même rôle : o D évoué a ux jeinmes,, dont jl ména ge les plaisirs, étudie les foi blesses et fl atte toute s les^passions ^ il leur souffle à JlWpîl^lg Hes grossièretés. »
Son moyen de plaire le plus infaillible et le plus avouable était le goût parfait, auquel
i Strùmates de Jamet, t. Il, p. 557.
«T. II, p. 77.
Saint-Simon lui-même rend hommage*, qu'il avait pour l'art des toilettes et des ameublements.
« I Haitles mode s^» dit encore La Bruyère de son courtisan. Or, Langlée les menait toutes, les inspirait, les baptisait *; p as un e n'était bonne que venant de lui. « Pour être à la mode, c'est Langlée, ». dit madame de Sévigné ', qui, cette fois, chose assez rare, se rencontre avec La Bruyère pour le même trait, sur le même homme.
Ils étaient faits pour se comprendre, et ils ne semblent pas s'être même connus, bien que Bussy, cousin de la marquise et ami de La Bruyère, pût servir de point de contact. La m arquise , qui lisait t out , paraît n'avoir pas l u tes Caractères :^Q n'eli apas âifun mpt !
• 1 Jd., ibid.
2 Ces t à lui^ par exem ple, qu'on doit le mot falbal a, qu^il fit passer pour"etrë"'Je"TTiebrcu J (JaJIicres, Des Mots à la moJêy 1 692,' in- 12, pTlôS; Longueruana.p, i55; Variétés hist. et /z7f., collect. elzévirienne» t. V, p. 3i5.
• Lettre du 6 nov. 1676. Langlée avait commence par être le complaisant de Louvois. Mém. de madame de Courcelle, p. 11, y3. On peut encore consulter sur lui un très-curieux passage des Mémoires du marquis de Sourches, t. II, p. 201-202.
ib
La Bruyère aurait pu, de son côté, lire des lettres de la marquise, qui couraient manuscrites, mais sur ce point encore, rien de moins certain.
Ce qu'il a dit du génie épistolaire des femmes, dans un passage dont on s'autorise pour faire croire qu'il connut la correspondance de madame de Sévigné, pouvait s'appliquer à tant d'autres en ce temps où le mérite qu'elle eut si complet était possédé, en partie du moins, par la plupart des femmes du monde !
Bussy d'ailleurs, si cette allusion que l'on croit trouver aux lettres de sa cousine dans la 4e édition des Caractères était réelle, ne lui en aurait-il pas écrit quelques mots aimables? n'eût-elle pas de son côté répondu par quelque remerciement pour l'auteur ? Rien de tout cela.
Pour mon compte, je crois donc que les let-* très de la marquise échappèrent à La Bruyère, comme elles avaient^ du reste, échappé à bien d'autres, même à S aint-Sim on, qui, dans l'éloge qu'il a fait de madame de Sévi-
gnT'",pour' son' éspnt "Sans la c onversati on^ n'a rien dit de son talent d'écrire.
i Edit. Hachette, itwi, t. I, p. 199.
Parmi les amies connues de La Bruyère, s'en trouvait plus d'une chez laquelle ce talent était poussé à un point qui n'est pas audessous de ce qu'il a écrit sur la supériorité des femmes en ce genre.
N'y avait-il pas cette mystérieuse amie, qu'on n'a pas assez cherchée, à laquelle, lui-même nous l'apprend dans la préface de son Discours de réception *, on attribuait ce que ses Caractères contenaient « de plus supportable ? »
N'y avait-il pas surtout cette spirituelle madame de Boislandry, dont il nous a fait un si galant portrait sous le nom aArthénîce^ anagramme précieux de son prénom de Catherine, et que nous retrouverons bientôt avec son amie Eli/ire^ mademoiselle de La Force? a Personlîe, Jif de^înadame de Boislandry l'abbé de Chaulieu, à qui nous devons de connaître cette particularité intéressante, pers onne n 'a jamais mieux écrit qu'elle etpeu aussi bien*.»
Cet éloge ne se concilie-t-il pas avec celui que La Bruyère a fait du style de certaines
Edit. Destailleur, t. II, p. 252.
Œuv, de Chaulieu f La Haye, 1774, in-8", p. 34-35.
femmes? Ayant donc à qui l'adresser, c'està-dire à une personne qui fut de ses amies et dont par conséquent il dut lire les lettres, est-il besoin de le renvoyer à madame de Sévigné qu'il ne connut pas, puisqu'elle ne le nomme jamais, et dont la correspondance lui fut probablement tout aussi inconnue *?
Madame de Sévigné et La Bruyère auraient gagné à se connaître, mais nous n'y perdons rien. Chacun a son monde, dont il parle :
Pour la marquise, ce sont les gens du Marais et du faubourg Saint-Germain; pour La Bruyère, ce sont les gens du faubourg Saint- Honoré, les enrichis des quartiers neufs, la rue des Petits-Champs et la rue de Richelieu.
L'une connaît mieux la cour de Versailles,
* Une des preuves que La Bruyère ne connut pas madame de Sévigné, dont autrement la conversation si pleine de traits et de choses n'eût pas manqué de lui fournir beaucoup pour ses Caractères, c'est que celui qu'il nous a donné de Af^ita/^ue-Brancas diffère complètement pour les faits de distraction de ceux que la marquise a racontés elle-même dans plusieurs dé ses lettres. V., notamment, celles des 10 et 27 avril, i3 mai, 10 juin, 8 juillet, 23 décembre 1671; 2 juin 1672 ; 8 et 22 septembre 1680.
Tautre celle de Chantilly. Quand madame ae Sévigné voyage, c'est en Bretagne ou en Provence ; L a Br uyère , lui, ne va guère qu'en Norman JlëoiT eh Bourgogne^ Ainisi ne se rencontrant jamais nulle part , ils ne se rencontrent pas non plus pour les scènes à peindre, pour les portraits à faire, et c'est où nous gagnons. Au lieu d'un seul tableau, nous en avons deux, qui embrassent presque en entier le monde de leur temps.
Avec la marquise, nous tenons la noblesse d'épée petite ou grande, occupée d'elle-même, indifférente du reste ; avec La Bruyère, nous avons la bourgeoisie, et surtout la robe, dont il est sorti, oti son frère est encore, et qui compte tant de représentants, avocats, juges ou conseillers, parmi les gens dont, je l'ai déjà dit, on aimait à s'entourer chez les Condé.
Par là nous allons jusqu'au peuple, en passant par les financiers qui le rongent, et les^ parvenus, comme Langlée , qui , après être sortis de lui, le foulent aux pieds, sans penser qu'ils devront peut-être retomber plus basi.
On ne les a pas vus grandir. Il n'a fallu qu'un jour pour qu'ils fussent tout poussés et florissant à la façon de ces arbres, apportés on ne sait d'où , avec lesquels le roi s'est impro-
visé le parc de Marly * et tant d'autres jardins, a oùTTs surprennent les yeux de ceux qui ne lés ont point vus croître, et qTuTne connoissent ni leur commenceTnent ni leurs progrès *. »
On ignore d*oti viennent ces gens-là, mais on sait comment ils s'en vont. C'en est bientôt fait d'eux et de leurs fils, et des pauvres jeunes héritières qu'ils ont épousées : a Un financier, elle seroit bien lottie. Aujourd'hui, madame, et demain rien peut-être. »
Voilà ce que fait dire à un de ses personnages Dancourt ', qui n'eut pas que cette rencontre avec notre La Bruyère. Son mot est celui de la comédie du peuple. Écoutez l'arrêt ^lus terrible, plus ineffaçable de la comédie du philosophe, a Lés Partisans nous font sentir toutes les passions l'une après l'autre : l'on commence par le mépris à cause de leur obscurité; on les envie ensuite, on les hait, on les craint, on les estime quelquefois et on les respecte. L'on vit
> V. le Journal de Dangeau, 24 nov. 1697 ; Saint- Simon, édit. Hachette, in- 12, t. XII, p. 358. * Edit. Destailleur, 1. 1, p. 25g.
» Le Tuteur, scène V.
assez pour finir à leur égard {par la compas-
sion *. »
N'est-ce pas Phistoire complète des hommes d'argent, depuis Fouquet. dont tout fut i mite^ même la chute, par ceux qui le suivirent ? Comme lui, a ils ne gardoient aucune mesure ; » comme lui, « ils s'étoient jeté dans les belles maisons à Paris, et dans les grosses terres à la campagne •; » et comme lui, ils tombèrent de plus ou moins haut, selon leur taille.
Le trésorier de basse Normandie ne connut guère de la finance que les ridicules, les fautes et les disgrâces* des traitants. Les chapitres de son livre qu'il leur consacre sont bien certainement ses meilleurs comptes de finance. Ne nous en plaignons pas. Lesage, avec son Turcaret , oîi il les refait encore plus rigoureusement, nous garantit d'ailleurs que ces comptes-là sont exacts.
1 Edit. Destailleur, t. I, p. 262.
« Mém. de l'abbé de Ghoisy, 1747, in-8% p. igS,
La Bruyère, en nous les donnant, continuait plus qu'on ne le croit son office de trésorier. Les fonctions n'en étaient -elles pas, en effet, toutes de contrôle et de révision ? Il y avait pour devoir d'être une sorte à^ auditeur des comptes chargé d'examiner, contrôler, arrêter ceux que rendaient les officiers des domaines*. Or, comme ici, aussi bien que dans la comptabilité des fermes , confiées de même aux mains des traitants ', l'exactitude et l'honnêteté n'étaient pas des lois inflexiblement observées, on peut juger des impressions du trésorier par l'amertume de l'écrivain. La sévérité à l'égard des gens qui ne manient l'argent de tous que pour en faire la fortune d'un seul, fut ce qu'il sut garder, avec le plus de persistance, de son passage à la trésorerie de Caen.
Il eût pu y gagner la noblesse, qui comptait parmi les privilèges de sa charge ' : il ne
1 Monteil, Traité des matériaux msSj t. I, p. 3x6.
> On voit fort bien par le Livre commode des Adresses pour 1692, p. 6-7, que les fermiers généraux pour les domaines tt les cinq grosses fermes étaient compris dans le même bail.
* Monteil, Traité des matériaux manuscrits, t. I^ p. 317, 327.
<4 ^'is*-.
fît que s'en moquer, comme vous Pavez vu, faisant aussi peu de cas de ce blason, dû slxxx emplois, que de l'autre qui vient de l'ancienneté de la race, et dont, avec un peu de complaisance, il n'eût tenu qu'à lui de se parer de même.
Quand M. le Duc, son ancien élève, le fit passer, dans sa maison, delà place de profésseur d'histoire, puis d'homme de lettres au titre de gentilhomme, qui semblait tout naturellement impliquer une gentilhommerie quelconque, il se laissa faire, mais de telle sorte, qu'on vit bien qu'il subissait, plutôt qu'il n'agréait, ce supplément de faveur*.
Noble à son corps défendant, il ne trouva qu'ironie pour cette noblesse. Au lieu de tâcher de la faire croire légitime par son sans-géne à la porter, il prit plaisir à en afficher le ridicule par l'emphase comique dont
1 Son extrait mortuaire le qualifie : « Gentilhomme de Monseigneur le Duc. » — D'abord, il signa Ltfbruyère, sans particule, comme sur la lettre que nous avons vue à Londres, et sur celle dont la Galerie française a donné \t fac-similé. De venu G entilhomme de M. le Duc, il signa, pe ut-être p ar ses ordres. j^.g La B r^er èf ainsT^quélê prouvent Tautographe de la coilecuon d'Hunolstein, et ceux que possède le duc d'Aumale .
îi Pexagéra. Les rieurs, qui guettaient ce railleur dans les parties de sa vie qui pouvaient être à railler, trouvèrent, Jà encore, sa moquerie en avance sur la leur : « Je le déclare, dit-il dans l'édition de 1691, je lé déclare nettement, afin que l'on s'y prépare, et que personne un jour n'en soit surpris, s'il arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins... Il y a un Geoffroy de La Bruyère, que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre-Sainte.
Voilà alors de qui je descends en ligne directe. »
Par cette ironie, où personne ne se trompa que Bonaventure d'Argonne*, on devine, comme je le disais, que celui qui se moquait ainsi de la noblesse de race n'était pas homme à s'en faire une de moindre aloide par le seul privilège de sa charge.
Il n'y prit, comme droits^ je le répète, que celui de l'inspection sévère à l'égard des traitants, et celui encore qui lui permettait d'être toujours par les voies et chemins. Qui
* Mélanges de Vigneul-Marville, !'• édit.-, p. 335.
disait trésorier de France disait grand voyer *, inspecteur général des routes et rues.
Il le fut, mais à sa façon. Ses collègues de la trésorerie inspectaient la route même; lui n'examinait que ceux qui y passaient.
Nous avons, en merveilleux style, tous les signalements qu'il y prit. Il conciliait ainsi on ne peut mieux les fonctions qu'il tenait du roi avec celles qu'il tenait de son esprit, et dont il a si curieusement parlé, quand il a dit, sur ces exigences du métier d'observateur, t oujours sur pied^ dans chaque coin, d ans chaque carrefour, m (f/v/pj toujours regardant, sans cesser d'être en viie :
a L'homme de lettres est trivial * comme une borne au coin des places. »
Ses places à lui, vous l'avez déjà vu, fu*
1 Monuil, Traité, etc., t. I, p. 3i6.
» Tout le monde s*est trompé sur le mot triviaU ainsi employé par La Bruyère. On Ta pris pouf fè citer, d*aprës lui, dans le sens moderne et nOn dans celui qu*il lui donne. A. de Musset s*y est troitipé luimême, quand il a dit dans sa pièce, la Loi sur la presse^ qui n'a paru que dans la Revue des Deux-Mondes du i** septembre i835, p. 6ii :
Eh !poùr Vamt>ur de Dieu, st votre dme est émue, ■ Soye^ doHc trivial comme on test dans la: rjtg. ~ Là Bruyère ta dit, celui-là s'y çomtaît.
rent de préférence, au temps surtout où ses fonctions peu occupées d'avocat lui laissaient tant de loisirs d'observateur; les Tuileries en toute leur étendue, et le quartier voisin, et tout neuf alors, qui va de la place Vendôme à celle des Victoires, le quartier des financiers.
Quand il eut un logement dans ce grand hôtel du prince de Condé, qui, vous le savez, est remplacé par l'Odéon et les rues avoisinantes jusqu'à celle des Fossés-Monsieur-le-Prince , ses promenades changèrent un peu leur cours. Il vint encore oîi il était tant venu, mais un voisinage nouveau l'attirant, il s'y laissa prendre.
C'est là que nous allons le suivre quelque temps encore pour connaître à fond ses courses dans Paris, la Vilhy avant de l'étu-^ dier dans son autre milieu , Versailles ou Chantilly, la Cour.
Il s'acoquina, comme on disait alors, chez quelques libraires de la rue Saint-Jacques, dont le préféré , dont le plus heureux fut Estienne Michallet, auquel il donna le livre des Caractères^ en des circonstances déjà connues, mais dont nous tâcherons de renouveler plus loin le récit par quelques détails
nouveaux. Grande gloire pour la boutique de Michallet ^ oîi neuf éditions s'épuisèrent coup sur coup ! Grand bonheur pour sa fille, qui, vous le savez, eut pour dot tout l'argent généreuseçient abandonné par l'auteur ! Ce ne fut pas moins que cent mille livres , ^n le sait à un denier prés. Xa Bruyère ne les regretta pas.
Que lui importait l'argent, à ce trésorier in partibus infidelium^ à ce trésorier homme de lettres ? Un bon livre, une agréable causerie, une longue promenade étaient bien mieux son affaire. Il trouvait le bon livre chez Michallet, l'agréable causerie aussi , car alors c'est su rtout chez le s niy;aires qu'on allait causer, et rien ne le gênait pour la promenade dans les allées du Luxembourg, ou bien aux environs.,
Il avait de ce côté des amis à voir, des ridicules à peindre.
Au nombre des amis, je citerai d'abord, au palais même du Luxembourg, l'abbé de Choisy, qui, pendant quelques mois*, y tint dans son appartement des conférences oîi dut venir La Bruyère , quoique le compte
• Du 8 janvier au 12 août 1692. — Nous avons dit plus haut, p. 146, d'après l'abbé Le Dieu, que Là Bruyère et Choisy étaient « bons amis. »
rendu des séances ne le cite pas parmi ceux qui firent des lectures*; puis Pontchartrain, pendant tout le temps qu'il demeura rue de Vaugirard, près des Carmes, c'est-à-dire )usqu'en 1693 environ; puis encore Gregorio Leti, qui, dans les derniers temps de son séjour à Paris, habitait une maison située sur le fossé du Prince, ainsi qu'on disait pour désigner les logis dont était bordé le fossé qui entourait Thôtel de Condé, le seul auguerbn eût laissé le pri vilège de cet te a£parence féodale.
La rue Monsieur -le- Prince, nommée longtemps d es F ossés- Monsieu r-le- Prince , fut tracée, comme on saït,TiîFune partie de cet -emplacement. C'est aussi par là que demeurait Henri JusteP, à quelques pas du
1 Ce compte rendu, rédigé par la plume spirituelle de l'abbé, se trouve au tome !•' des manuscrits dont il fit don, en mourant, à M. d'Argenson, et qui sont maintenant à la Bibliothèque de T Arsenal. V.la Revue des provinces dui5 juin i865, p. 532-533. — Varillas, le Dorilas de La Bruyère, fut un des auteurs les plus vertement critiqués dans ces conférences.
î Nous avons vu sur un livre de la Bibliothèque Impériale, Ars signorum, etc. (Z ancien, Falconnet, n* 9t377), cette mention : « Pour M. Thoinard, chez M, Justel, sur le Fossé du Prince, au faubourg Saint-
logis de Gregorio Léti *. Sa maison était un centre littéraire et philosophique trop célèbre et trop bien hanté, un point de réunion trop hospitalier à tous les gens d'esprit de quelque pays qu'ils vinssent*, pour que La Bruyère n'en fûtpas l'hôte. Le voisinage devait l'y attirer, l'amour des lettres l'y retenir. D'un autre côté, sans s'éloigner beaucoup,* dans la rue de Tournon même , qu'il avait à suivre volontiers chaque fois qu'il allait à la foire Saint-Germain, ou qu'il descendait vers le Palais-Royal, se trouvait l'hôtel de l'un des hommes heureux et enviés dont il avait épié la fortune en ses accroissements, et qu'il devait le mieux peindre : c^ est T errât, qui avait succédé, comme chancéhe r de îa maison de Monsieur °, âboistr anc, beau-père de madame de Belletorière, amie de notre philosophe.
Germain. » Or, Thoynard, logé ainsi chez Jiistel , était des iamis de La Bruyère puisqu'il faisait partie avec lui des conférences du petit concile tenues chez Bossuet. (Floquet, Bossuet précepteur, p. 425,437.)
« Mémoires de madame de Courcelles, édit. elzévi- Tienne, p. i65.
« V. dans la Revue de Paris, 2« année, t. XIV, p. 74, des extraits du Voyage de Locke en France de 1675 à 1679,
* Clé manuscrite des Caractères, à l'Arsenal.
Il n'en dit pas de mal, car Terrât était au nomb re de s hommes rares que la richesse ne gâte pas. Saint-Simon lui-même n'en a pas médit*, et ce n'est pas à La Bruyère qu'il faut demander la méchanceté, quand le grand artiste en calomnies a été indulgent.
Il se contente de le montrer au milieu des courtisans de sa fortune, en proie aux convoitises des mères qui avaient une fille à marier, bien que son âge eût dû l'en défendre.
Il le nomma Ter amène y et panc onséque nt ne le déguisa qu'à moitié. Ce n'était qu'un demi-masque , soas lequel tout le monde pouvait reconnaître et nommer le vrai Terrât.
Son art était grand pour ces sortes de dé* guisements, et surtout d'une variété merveilleuse. Il vaut bien que nous nous y arrêtions Vin instant.
Quelquefois il procédait, comme on vient de le voir, par un simple enjolivement du nom, qui, sans perdre sa première syllabe, prenait tout à coup une apparence grecque.
De même que Terrât était, par ce moyen, devenu Téramène, Herbelot, l'orientaliste, le syriaque et l'arabisant, devint HermagoraSy a qui débrouille l'horrible chaos des deux
* Mémoires, édit. Hachette, in- 12, t. XI, p. gS.
empires, le babylonien et l'assyrien... qui vous révélera que Nembrot fut gaucher et Sésostris ambidextre,... » mais qui, par contre, « n'a jamais vu Versaille et ne le verra jamais *. »
Souvent ici, comme partout, l'ironie le servait dans ses baptêmes satiriques , et de telle sorte que le nom seul eût presque suffi comme épigramme. N'est-ce pas une ironie bien trouvée que d'appeler d'un nom de femme, I phiSj l'h omme à la mode; et d'un nom d'idylle , Théognis , le fat efféminé?
Lorsque dans l'Heïïreûx'ênrichi qu'on a vu passer a de la livrée à une petite recette et à une sous-ferme^ » il trouve Sosie; lorsque des parvenus qui pensent donner de grandes fêtes parce qu'ils s'y ruinent, et qui se croient chasseurs « parce qu'ils passent tous les jours à manquer des grives, td il fait les Satinions et les Crisjfins, et les réunit au personnel des" valets de la comédie et de la satire
* La Bruyère avait pu connaître Herbelot chez Pontchartrain, qui le protégeait et par qui il parvint à ,1a chaire de professeur royal pour le syriaque. Il avait pu assister aussi aux conférences qu'il donnait dans son voisinage^ rue de Condé. V. le Livre commode des adresses pour 1691, p. 41.
3 ytvat^r^ c^àujl. Htà^téié
antiques; lorsqu'enfin prenant cet autre enrichi, seigneur de la paroisse «oîi ses aïeux payoient la taille, » qui s'est acquis a de ses deniers de la naissance et un autre nom, » il lui donne, lui, pour toute noblesse, le^^ustiguejobriquet de Sylvain ;croyez-vous qu'il a besoin d'ajouter beaucoup de malices à cette première méchanceté de l'étiquette, et que Georges, par exemple, reconnu par tout le monde dans le dernier portrait, ne lui en voulut pas pour ce seul nom de Sylvain — qui ne le quitta plus •—autant au moins que pour tout le reste * ?
1 B fossette lui-même constate que Georges figure, dans les Caractères de La Bruyère, sous le nom de Sylvain {Mss. de laBîblioth, imp,, suppl. fr.,n* 2,810, p. 33). Il pouvait le savoir par Boileau, qui, ami de La 13ruyère, ainsi que de Georges, avouait franchement qu'il avait lui-même fait allusion, dans sa lo^^ satire (vers 465, etc.), à celui-ci, son voisin d'Auteuil. Le bourgeois, que l'on y voit acheter une charge de secrétaire du Roi, pour épouser une fille de haute naissance, c'est Georges qui, devenu en effet secrétaire du Roi, avait épousé la fille du marquis de Valençay, ajoutant ainsi oin trait de plus à sa ressemblance avec Sylvain, dont La Bruyère dit : « Il n'auroit pu autrefois entrer page chez Cléobule, et il est son gendre. » Il serait curieux que ce Georges fût aussi le Georges Dandin de Molière, ce qui est possible, puisqu'il habitait Auteuil, près de la maison du poète, et que sa
D'autres fois , par un artifice de langage familier aux Athéniens , ses maîtres , La Bruyère avait recours à l'antiphrase : il donnait, à celui qu'il voulait caractériser, un nom qui était la contre-vérité ironique du caractère mêmenie brillant VîIIerôy, modèle accompli" du courtisan, devint ainsi sous sa plume le cynique et déguenillé Ménippe \ Roquette*, l'évéque d'Autun, dont l'âme étaitToutê au monde et à l'ambition, prit par" "une îroriié plus cruelle encore le nom de Théophile ^ ami de Dieu', condamnant ainsi ce qu'il était par l'indice de ce qu'il aurait dû être. D'autres noms étaient d'une malice plus directe; ainsi celui de Pam - • phiîe^ l'homme qui aime tout^ donné à Dangèâu, le grand" applaùdisseur de chacune des actions, et même des faiblesses du Roi, fut à lui seul une satire de ces sortes de complaisants. Personne ne s'y trompa, car le portrait
fortune et son mariage dataient du temps où se fit la pièce. Georges, en effet, on le sait encore par Brossette, s*enrichit dans le bail de Legendre^ comme receveur des Aides de Paris, de 166S à 1674. La femme de son fils fut la célèbre madame de Falary, maîtresse du Régent.
1 Les Caractères, 2' édit. Destailleur, t. I,p. 176.
« Idem, p. 336-337.
c/ci^^yrrwii
tel qu« le fit La Bruyère répondait à la malice de son étiquette, et la complétait.. Saint- Simon lui-même, ayant à dessiner Dangeau, Philinte en extase, oîi il n'était, lui, qu'un Alceste bouillonnant, trouva bon, pour certains traits, de reprendre ceux de La Bruyère * .
1 II répéta, par exemple, ce trait de La Bruyère pour Dangeau : « Un Pamphile croit être grand, il ne Te st pas, il est d'après u n gran d. » J'ai dit que La Bruyère appela Dangeau Pamphile parce qu'il aimait et admirait tout. Peut-être est-ce plutôt parce qu'il avait fait sa fortune au jeu de cartes. Pamphile est le valet de trèfle, le valet d'atout. La Bruyère aurait repris ainsi, avec un simple changementde couleur, une plaisanterie de madame de Montespan contre Dangeau. Elle l'appelait le Valet de carreau. {Souv, de madame de Caylus, Ed. Ch. Asselineau, p. 79.)— Dangeau se reconnut dans le portrait, et en tint rigueur à La Bruyère. La mention qu'il lui consacra dans son Journaît sous la date du 1 1 mai i6g6, époque de sa mort, est plus que froide, ainsi que le remarque Saint-Simon dans la note dont il l'accompagne, et que Lémontey reproduisit le premier. Monarchie de Louis XIV (i8i8,in-8% p. 10 1) : « C'est, dit Saint-Simon, relevant l'indication banale du livre de La Bruyère faite par Dangeau, c'est l'ouvrage où M. de Lauzun est si bien et si uniquement peint en deux paroles. C*est de lui qu'il dit : « qu*il n* est pas permis de rêver comme il c( a vécM.»M. de Dangeau est sobre sur les louanges de La Bruyère. Il n'étoit pas content du coup de pinceau
Quant à Bontemps, ils différèrent un peu d'avis. Saint-Simon fut indulgent*, La Bruyère fut rigoureux, mais de telle façon que ses contradicteurs mêmes ne purent trouver sa sévérité injuste. Le nom de Mercure donné à ce valet de chambre proxénète, à ce Mercureau du Jupiter de Versailles, est un trait dont Saint-Simon dut lui-même sourire , malgré son amitié pour Bontemps.
Le nom de Théagène n'est pas moins juste ni moins clair dans un autre ordre d'allusions. Ce n'est que la traduction, sous forme grecque, du nom d' « enfant des Dieux, » que La Bruyère avait donné plus haut aux jeunes princes de la famille royale, dans une phraseque lui reprit son ami Choisy *. On s'est demandé lequel d'entre eux il avait plus spécialement appelé ainsi. On n'avait, pour le deviner aisément, qu'à lire avec un peu de
par lequel il Tavoit donné si parlant; c'est de lui qu'il dit : « Ce n'est pas un seigneur, mais il est d'après « un seigneur. »
* Mémoires, t. II, p. i53.
* C'est celle-ci : « Les enfants des rois. . . naissent instruits. >» Choisy, dans ses Mémoires, p. 340, a dit de même : « Les enfants des rois, comme ceux des dieux, naissent instruits de tout. »
soin ce qu'il dit à la suite : a Si vous êtes né vicieux, Théagène^ je vous plains; si vous le devenez par foiblesse pour ceux qui ont intérêt que vous le soyez, qui ont juré entre eux de vous corrompre, et qui se vantent déjà de pouvoir y réussir, souffrez que je vous méprise*. » Ne reconnaissez-vous pas, dans ces lignes écrites pour la sixième édition, en 1691,1e duc de Chartres, tombé depuis près de quatre ans des mains de l'honnête Saint- Laurent en celles du vicieux Dubois % ce précepteur de corruption , dont les leçons trop bien suivies nous ont valu le Régent ?
Saint- Laurent était connu dans le monde de Boileau et de Racine,qui écrivit sur sa mort si rapide , et sur la joie qu'en éprouvèrent les commensaux du Palais- Royal, cette phrase d'une si singulière énergie : ce Les voilà débarrassés d'un homme de bien '. »
Par cette voie, La Bruyère pouvait tout savoir sur l'éducation du prince, et dire de lui ce qu'il en a dit sous ce pseudonyme de Théagène^ derrière lequel, malgré la trans-
* Edit. Destailleur, 1. 1, p. 332.
s Mémoires de Saint-Simon, édit. Hachette, in- 12, t. I, p. 12.
5 Lettre à Boileau du 4 août 1687.
parence du voile, on ne Ta pourtant pas reconnu *.
X'abbé de Chaulieu est peut-être encore plus clairement désigné sous le nom de Catuîle^ si direct s'appliquant à lui, qu'il semble moins un pseudonyme qu'un synonyme.
On ne Fa cependant pas reconnu davantage.
A l'endroit où La Bruyère dit : « Catulle et son disciple *, » toutes les clés sont muettes, quoique Chaulieu, par plusieurs passages de ses poésies oU éclate son admiration pour le poëte latin, dont il déclare qu'il suit les leçons ', semble dire : Catulle, c'est moi^
* La [Bruyère pouvait être encore au fait de ce qui se passait au Palais-Royal, par l'entourage de ma« dame la Princesse, cousine de la seconde Madame, mère du duc de Chartres, et sa grande amie. V. Mé^ moires de la Princesse Palatine , édit. Busoni,p. 2 5o. Saint-Laurent d'ailJeurs avait suivi pour l'éducation du prince le système de Bossuet, bfen connu de La Bruyère. Aussi, dans sa première édition^ lorsque le duc de Chartres était encore aux mains de Saint-Laurent et son disciple docile^ l'avait-il placé, avec son propre élève, M. le duc de Bourbon, parmi les jeunes princes instruits. (Edit. Wàlcknaér, p. 4550
* Edit. Walcknaôr, p. 504.
3 Poé^/es de Chaulieu, édit. Desenne, 1824, in-i2>
et bien que dans un autre endroit, VÉpitre au cheunlier de Bouillon, qui commence ainsi :
Élève que fat fait dans la loi d'Épicure,
il semble dire encore, pour compléter l'explication du passage de La Bruyère : Mon disciple, c^est le chevalier de Bouillon.
La Bruyère les avait beaucoup connus l'un et l'autre — Chaulieu surtout, que M. le Prince aimait et protégeait* — soit à Chantilly, soit à Saint-Maur, cette chère Mauritanie de M. le Duc, comme il l'appelait*.
Pourquoi l'abbé ne s'en tenait-il à cette spirituelle hantise, où, si le scandale ne manquait pas, l'esprit et les jolis vers dédommageaient au moins de ses licences ? Mais, sans compter le Temple, oU MM. de Vendôme avaient donné asile à bien d'autres débauches, dont il fut plutôt le ministre que le censeur, on le
1 Sur les démarches qu'il fît pour que Chaulieu fût de TAcadémie, et qui furent toutes déjouées par Louis XIV, mécontent du libertinage de Tabbé, V. une note très-curieuse des Mss. de l'abbé Goujet, dans le Dictionnaire des Anonymes de Barbier, t. II, p. 499.
• Poésies de Chaulieu, p. 144.
rencontrait, avec le Chevalier, en plusieurs des tripots officieux que la défense des brelans publics avait fait ouvrir, depuis 1686 % chez ces brelandières bourgeoises ou de qualité, signalées par Boileau dans sa lo* satire, et que La Bruyère nous représente * « comme d'honnêtes femmes » qui, sans être « marchandes ni hôtelières, » faisaient accueil à tout venant, offraient a à choisir des dés, des cartes et de tous les jeux, t> et donnaient même à manger « dans leurs maisons, commodes à tout commerce '. »
* y, Code de laPolice, lySy, in- 12, p. 47.— Blegny (Abraham du Pradel), dans le Livre commode des Adresses pour 169 1, p. 7, après avoir dit que les maisons de jeu sont défendues, ajoute : « On ne joue plus que dans des maisons particulières et entre personnes connues. »
* Discours sur Théophraste, dans l'édit. Destailleur, t. I, p. 61.
^ Duclos a dit de même : « Une femme dont la maison est livrée au jeu s^engage ordinairement à plus d'un métier. » Madame Mazel, dont l'assassinat, qui fit tant de bruit, fut cause que son domestique Lebrun fut mis à la question, malgré son innocence, était de ces bourgeoises qui donnaient à jouer. Sa maison, dit Barbier d'Aucour, dans son factum pour Lebrun, « étoit deux fois la semaine ouverte, le four et la nuit, à une infinité de joueurs et à toute
La Bruyère était au fait des visites de l'abbé et du Chevalier chez ces hospitalières du vice, il savait le gros jeu qu'ils y jouaient, et il ne put s'empêcher de leur faire comprendre combien ils perdaient, moins par la bourse encore que par la dignité, à se commettre en ces parties oti tout éclat s'efface devant celui de l'or, où la dépense de l'argent tue celle de l'esprit. « Je voudrois bien voir, dit^îl"^ un homme poli , enjoué , spirituel, fût-il un Catulle ou son disciple, faire quelque comparaison avec celui qui vient de perdre huit cents pistoles en une séance.»
Ici , l'amitié adoucit la leçon . Rien ne blesse: le pseudonyme même cache un éloge au lieu d'unë~^épîgramme. C'est rare, c'est même presque unique chez La Bruyère ; ailleurs il s'en dédommagera bien.
Dans le nom à^Arfure^ par exemple, la femme du traitant qui, en moins de six années, a fait « une monstrueuse fortune, » qui ne sent la malice de la dernière syllabe yi/r, voleur? Et dans celui de Zélie, la dévote,
leur suite. » V., pour d'autres exemples de ces maisons de jeu particulières, deux articles de M. G. Seryoisy dans la Corresp, Utt,^ 2.5 fév. et 25 avril i863«
quî ne devine aussi l'allusion au faux :[èle ?
Pour le nom de Téléphon^ l'homme au ton arrogant a qu'on n'approche que comme du feu^ » qui rit haut, qui parle haut, la malice de l'étymologie n'est pas moins sensible. D'abord, il avait mis Antiphoriy l'homme dont la voix détonne, à force d'être haussée; puis, trouvant sans doute qu'on ne reconnaissait pa's assez, sous ce masque, le fils retentissant du présomptueux La Feuillade, il l'appela Téléphon, l'homme dont la voix porte loin
(Tr,Xe).
Le grec lui fut ainsi très-souvent utile pour les étiquettes de ses portraits, qui, je l'ai dit, sont elles-mêmes presque toujours une malice préliminaire. Cherchez l'étymologie des noms qu'il donne, et, dans leur racine grecque, vous trouverez déjà la satire. Le verbe xuSiaeïv (se glorifier) ne vous annoncet-il pas fort à souhait, par exemple, le suffisant Cydias^ dont le nom n'est que -son dérivé ? Périandre^ qui se croit au-dessus de tout le moîi"3ê','Ti'a-t-il pas une excellente enseigne de son orgueil dans le mot grec d'oïl vient son nom, wspi àvSpo; (au-dessus de l'homme); et Tryphon, <c qui a tous les vi-
ces, » comment le désigner mieux que par ce nom même, dérivé du grec Tpuçagîv (être débauché) ? Quant aux enrichis, son procédé d'appellation ne varie pas. Que ce soit Chrysippe ou Chrysanihe, le xp^^o? grec y sert toujours de base. Ne fallait-il pas de l'or, toujours de l'or, dans le nom de ces gens dont c'était la vie ?
Le latin, moins souple pour la formation des mots, ne lui fournit presque rien. Sauf la Canidie d'Horace, dont il fit si à propos la marraine d'une autre empoisonneuse célèbre, la Voisin; sauf encore Maevius et Titius, que le Droit romain lui prêta tout baptisés pour la petite comédie testamentaire * oîi sont en germe celles des Héritiers et du Testament de César Girodot^ il ne dut rien à l'antiquité latine.
Cet emprunt qu'il fit de deux de ses personnages au Droit romain, est intéressant en ce qu'il prouve ce que nous avons déjà dit • de sa préférence pour les choses du Droit, et de ses fréquents retours par la pensée vers son ancienne profession d'avocat. Un de ses
1 Edit. Destailleur, t. II, p. 181 -182.
* V. plus haut, p. 35.
ennemis lui reproche d'imiter, dans ses façons de parler^ « le style du Palais * ; d cet ennemi ne se trompe pas. La Bruyère aime les vieilles formes de langage comme on les aimait au Palais du temps de Patru, le temps de sa jeunesse, et si, par exemple, au lieu de bienfaiteur y il continue à écrire bien/acteur, c'est que — Ménage nous l'apprend *— on prononçait ainsi dans les beaux plaidoyers.
Son affection, toutefois, ne s'est pas étendue jusqu'au ridicule des gens de robe. Il est au contraire plus âpre que personne à les combattre de la bonne façon. Je n'en veux pour preuve que ce qu'il a dit contre l'abus des citations chez les avocats. Nulle part on ne s'en est mieux moqué; il leur porta le coup de grâce '.
C'est de ce côté qu'il avait le plus d'amis : « Je nomme nettement, dit-il dans la préface de son Discours à V Académie''^ les personnes que je veux pommer, toujours dans la vue de louer leur vertu ou leur mérite; j'é-
1 V. plus haut, pag2 35, note.
2 Observ. sur la Langue franc» ^ 1676, in- 12,2* part.,
»V.suppl.au/)/c^cleBayle, i722,in-fol.,p.i3-i9. ♦ Edit. Destailleur, t. II, p. 2 58.
cris leurs noms en lettres capitales, afin qu'on les voie de loin et que le lecteur ne courre pas risque de les manquer. » Or^quinommet-il ainsi en toutes lettres? quelques amis qu'il avait dans la science, tels que Du Hamel * .et Fagon'; mais avant tout des personnes de la magistrature et du barreau :
Novion ', dont vous savez que son frère avait épousé la fille naturelle; les Bignon, parents de Pontchartrain *, qui tenaient à l'Église * et à la robe; Lamoignon, dont il fréquentait la bibliothèque*; Gaumont ^5 l'une des gloires du barreau, et l'ancien conseil de Mazarin; Fourcroy, ce tonnant ami de Molière, près duquel il avait peut-être fait
* V. plus haut, p. 65. — * Id., p. 108, note.
* Edit. Destailleur, t. II, p. 2 58.— Dans plusieurs allusions aux grands jours d'Auvergne que Novion présida, c'est lui qu'il flatte. Ce qu'il (t. II, p. 176) sur 1 arrêt qui força les avocats d'être brefs, le flatte encore. Saint-Simon l'a fort attaqué; M. Chéruel vient de le défendre. Saint-Simon, etc. i865, in-8*, p. 5oo.
' Journalàt Dangeau,édit.compl.,t. ll,p.26i,340.
* Ainsi l'abbé Bignon, reçu avec lui à l'Académie.
B V. plus haut, p. 33, 68.— Il nomme aussi Le Maître quelque part; mais, trop jeune pour l'avoir connu, il ne rendait ainsi hommage qu'à un beau souvenir du Palais et de Port-Royal.
® Edit. Destailleur, t. I, p. 284.
ses premières armes d'avocat, et que plus tard il put connaître, ainsi que Gaumont *, chez-Lamoignon, à Bâ ville, où il était bailli *.
Voilà ses amis, ceux qu'il aime et qu'il nomme, leur faisant une gloire de leur nom même. Revenons à ceux qu'il baptise tout seul, et dont le ridicule lui paye chèrement les amères dragées de ce baptême.
Où le grec et le latin ne pouvaient le servir, il recourait à l'histoire'^, qui ne l'aidait pas moins dans ses malices. Rien qu'à voir les noms qu'il y trouva, on sent qu'il la connaissait à fond , et devait l'enseigner avec esprit. C'est du génie, par exemple, d'avoir été chercher dans le Bas- Empire, au temps des empereurs caducs et des impératrices souveraines, le nom qui doit désigner dans son livre madame de Môntespan. Il l'appelle Irène, Qt ce nom du
* De Châtre, Jeux d'esprit. 1694, in-12, p. 93.
« La Bruyère dut tirer grand parti des conversations de Fourcroy, qui parlait et raillait beaucoup : « Fourcroy, avocat célèbre... qui étoit une gueule fière, qui depuis ce temps-là fut bailli de Basville... s'étoit acquis au Palais une liberté de tout dire et de railler à tort et à travers. » De Châtre, p. 83-90.
3 II parle, dans son DisCt du soin qu'il prit pour « emprunter les noms de l'ancienne histoire. »
règne des femmes à Byzance, la désigne mieux que le sien. Ce n^est pas un pseudonyme, c'est un caractère. Le portrait que sous cette étiquette il nous fait de la royale coquette, se sentant vieillir et allant chercher aux eaux d'Épidaure, ce que la favorite demanda souvent, en effet, aux eaux de Bourbon, un peu de jeunesse nouvelle, est de tout point un chef-d'œuvre.
La Bruyère dut le faire sur place, après avoir entendu, peut-être de la bouche même du médecin de Bourbon, parlant à madame de Montespan, ce qu'il fait dire à Irène par l'Esculape d'Épidaure.
Je crois, en effet, qu'il dut aller à ces eauXj pour la paralysie dont il souffrait en 1687*, un an juste après que madame de Montespan y fût retournée '. Entre autres choses qui me le confirment , c'est que Boileau y étant allé, et de là écrivant à Racine, lui dit après quelques
1 V. sa lettre dont le fac-similé a été publié dans la Galerie française, 1. 1, p. 36 1.
' Elle y était allée en 1676, comme on le voit par une lettre de madame de Sévigné du 17 mai; elle y retourna en 1686. Mém. du marquis de Sourches, t. II, p. 36.
mots sur le médecin des eaux : « Je vous envoie un compliment pour M. de La Bruyère*. » Or, ainsi placé, ce compliment semble venir moins de lui-même que du médecin, qui^ ayant soigné La Bruyère, tenait à se rappeler à lui. Peut-être est-ce celui qui avait dit à madame de Montespan ce qu'il prêta pour Irène au dieud'Epidaure.
• La Bruyère ne mit ce caractère dans son livre que bien plus tard. Il n'y figure, pour la première fois, que dans Pédition de 1 694, la huitième. Cette discrétion, qui lui était ordinaire *, atténuant la ressemblance par l'éloignement , diminuait la malignité de l'application trop directe. On lui en savait gré chez les gens de goût. Je répondrais que, pour le cas dont il s'agit, madame de Maintenon,qui n'aimait pas les malveillances trop àl'emporte-pièce contre la rivale qu'elle avait supplantée , approuva La Bruyère d'avoir affaibli sa malice en la différant.
Que pensait-elle de lui et que pensait-il d'elle? On ne sait là-dessus rien de certain; mais tout indique au moins qu'elle devait
* Recueil des Lettres de Jean Racine yi^* édit., p. io3.
* V. plus haut, p. 42.
l'avoir en grande estime et qu'il le lui rendait bien. Ami de Racine comme il l'était, le voyant assidûment % il avait dû être admis avec lui à quelques-uns des entretiens qu'elle voulait bien lui accorder, peut-être même à quelques-unes des audiences plus familières oîi le roi s'abandonnait à l'admiration des gens d'esprit. Si La Bruyère n'eut pas cet honneur pour lui-même, ses œuvres l'obtinrent. Ses Caractères furent lus chez madame de Maintenon et, par conséquent, connus du roi. Furent-ils au -gré de la dame ? C'est probable, car elle s'essaya bientôt dans le même genre *, et l'on n'imite que ce qu'on admire. Le Discours de La Bruyère à l'Académie obtint du roi une faveur plus haute encore : lecture en fut faite à son dîner à Marly*. Madame de Maintenon, croyez-le, dut être pour quelque chose dans cet hon-
« ] L. Racine, dans ses Mémoires sur son père, cite
La Bruyère parmi les personnes que Racine voyait le
plus souvent, i'« édit., p. 202.
' Elle fit ainsi le caractère de la princesse Sylviane, etc., dont le Ms. autographe fut vendu chez Techener, il y a trois ans. V. Descript, raisonnée d'une collect, choisie d'anc, Mss, 1862, in-8', p. 154.
s « Le remerciement de M. de La Bruyère à TAca-
neurfait à La Bruyère, qui en fut on ne peut plus fier*.
Fagon, son ami *, et l'un des plus intimes confidents de madame de Maintenon, avait pu servir aussi entre eux de lien et de point de contact. Il avait pu surtout le mettre au fait des petits secrets de l'intimité royale où l'on voulait bien l'admettre en tiers; lui raconter par le menu ces divertissements de coin du feu, où, dépouillant le roi pour l'homme, et l'homme pour l'enfant , Louis XIV n'avait pas de plus grand plaisir que de disputer à Fagon, à madame de Maintenon, la cafetière pour se verser son café lui-même et les pincettes pour tisonner ' !
N'est-ce pas après un de ces récits du méde-
démie a fait icy du bruict. Il a esté leu à un disné du Roy à Marly. » Lettre médite de Bourdelot à l'abbé Nicaise, du 2 3 août lôgS. V. aussi le livre si rare, Dépêches du Pâmasse j 3' dépêche, i" octobre i6g3, p. 39.
1 Dans la préface du Discours^ il parle avec une sorte de fierté de « Marly, où la curiosité de l'entendre s'étoit répandue. » Edit. Destailleur, t. II, p. 259.
* V. plus haut, p. 108, 198.
' V. à ce sujet de très-curieux détails dans les Entretiens des Ombres t 1722, in-8», 7* entretien, p. 64-67.
cin confident que La Bruyère dut écrire en initié : « Le plaisir d'un roi qui mérite de Pétre est de l'être moins quelquefois, de sortir du théâtre, de quitter le bas de saye et les brodequins, et de jouer avec une personne de confiance un rôle plus familier. »
Nous voilà bien loin de Paris et du quartier du Luxembourg; mais nous pouvons y revenir vite, puisque nous ne sommes pas sortis des Caractères. Une de leurs plus belles moissons, on l'a vu déjà, fut dans ce quartier même, et plus qu'ailleurs, dans le jardin du Palais.
La Bruyère y retrouvait avec Belleville, domestique de Gourville *, et le plus fameux, a le plus accrédité » de la bande, les nouvellistes qu'il avait laissés aux Tuileries.
Ils venaient y compléter le butin de nouvelles, dont son ennemi le Mercure faisait au bout du mois son bagage, et, par l'amusement de leur zèle affairé, ils le dédom-
1 V. les Mémoires à^ celui-ci, édit. Petitot, p, 517.
mageaient d'avance de l'ennui qu'il aurait à les suivre dans le vide de leur cher journal.
L'arbre sous lequel ils se réunissaient, et où il les écouta, existe encore. Pauvre vieux marronnier, à demi -mort et complètement couronné, pour nous servir d'une expression de métier, dont l'ironie veut dire qu'il n'a plus de couronne, vous pourrez le voir à deux pas de la belle allée, sur la gauche, un peu au-dessous du Jeu de Paume *. Il m'est cher, non pour les bruits qu'il entendit, mais pour le sourire de celui qui les écoutait.
C'est dans ce même jardin du Luxembourg que devait venir s'éteindre un de ses types les plus amusants : V amateur de fleurs^ le curieux de tulipes , qu'il avait connu ailleurs, lorsqu'il le dessina, et qui, en s'installant enfin de ce côté, y compléta la galerie de ses Curieux, Presque tous, en effet, logeaient dans ce quartier.
Boucot, Vhomme aux coquilles^ tout à sa collection et fort peu à l'administration des hospices , dont il était un des directeurs *,
* V. un article très-curieux de M. A. Ysabeau, dans le Journal de l'Instruction publique^ 14 sept. 1864, p. 587.
' Livre commode des Adresses pour 1692, p. 38.
avait son cabinet dans la rue Hautefeuille, où le vint voir et envier l'Anglais Lister, son confrère en cette manie ^
Rousseau et Chassebras de Grenailles, les grands « curieux d'estampes » que Gaignères lui-même jalousait*, s'étaient placés à proximité des marchands de la rue Saint* Jacques^,
* Lister, A Journey toPariSt 1698, in-8*, p. 57.— La collection de Boucot, dont les coquilles étaient la principale, mais non pas Tunique richesse, fut ensuite transférée de la rue Hautefeuille dans un hôtel de la rue Saint- Jacques, près de Saint-Séverin^ qui, je crois, existe encore. V. G. Brice, édit. de 1701, t. 11^ p. 97,
* Lister, p. 91^ a parlé des admirables collections de Gaignères, en son appartement de Thôtel de Guise. Les principales passèrent dans celles du roi, par suite d*un don fait par Gaignères lui-même. La Bibliothèque impériale les possède encore en grande partie. « Votre cabinet, écrivit Coulanges àGaignères,quand il eût fait cette précieuse donation , mérite bien Timmortalité, et, pour y parvenir, vous ne pouviez mieux faire que de le joindre à celui de Sa Majesté. » Lettre inédite du 17 mars 171 1.
> Le plus fameux pendant longtemps fut Ghartre, dit V Anglais, en continuelles relations avec le graveur Cl. Mellan, dont la Bibliothèque impériale (Collect. des autogr,f t. III, p. 200) possède une lettre quMl lui adressa en 1637. Sa veuve continua son com-imerce, dans la boutique de la rue Saint-Jacques, aux Piliers-d' Hercule , très-fréquentée des Anglais ama-
où la chasse était toute l'année ouverte à la passion que La Bruyère a, d'après eux, prêtée à son Démocède : l'un demeurait rue de la Calandre, l'autre rue du Cimetière-Saint - André.
Les amateurs de médailles se trouvaient un peu partout. C'était un goût presque général chez les gens qui se piquaient de faire des collections *. Il en était comme de la passion des insectes rares, surtout des papillons, dont il a aussi parlé, et qui, selon Boursault *, avait , « pendant quelque temps, jeté la cour et Paris dans un véritable engouement. »
Pour la manie des livres, La Bruyère n'avait aussi qu'à choisir, tant étaient nom-
teurs, sans doute parce que la marchande était bien plus connue par son surnom, VAngloisej que par son nom de madame Chartre. V. à ce sujet, dans la Revue de Paris de déc. 1841, p. 59-60, l'extrait d'une note des Poésies de Robert Baillie, Ruyderd et lord Pembroke, publiées par le Bannatyn-Club.
1 C'est ainsi— pour ne citer que des amis de La Bruyère— qu'il y avait de fort belles collections de médailles antiques et modernes chez l'avocat général Lamoignon et chez le conseiller Lamoignon de Basville. — Le roi lui-même avait cette manie, ce qui eût suffi pour la mettre à la mode. Afém, de Choisy,p. 227.
8 Lettres nouvelles, 1703, in-12, t. II, p. 229.
breux ceux qu'elle possédait. Qui préférat-il pour le peindre plus au vif? On a dit, dans toutes les clés^ que c'était le conseiller Morel, Je ne le crois pas, la bibliothèque de cet amateur n'ayant laissé aucune trace*.
J'opterais bien plutôt pour M. de Sardières.
Sa collection, qui est restée célèbre, commençait à l'être assez^ dans le temps oti La Bruyère dessina ses Curieux^ pour qu'il ait pu la connaître *. M. de Sardières se recommandait d'ailleurs à lui par un autre point : n'était-il pas le fils de madame Guyon*, grande prétresse de ce quiétisme dont il devait tant se moquer ? Ayant raillé la mère pour son exaltation, je ne m'étonnerais pas que, par une autre préférence de satire, il ait pris le fils à partie pour sa manie des livres.
L'original de Z)//7/i//e, l'amateur d'oiseaux, ne sera pas non plus pour moi le même que pour les faiseurs de clés. Ils disent tous que
1 S'il fit allusion au conseiller Mord, c'est dans le portrait d'il ri>f(pj?e (t. II, p. 172) : ^^ Conseil de toute une ville, » qui a besoin de l'avis d'un directeur pour se réconcilier avec sa fille mourante . Elle s'appelait madame Fodet. V. la Clé mss. de l'Arsenal.
* V. L*Art de la reliure, 1 864, in-i8, p. 197.
* Journal de Mathieu Marais, 28 février 1723.
c'est Santeul. Je l'admets pour quelques détails, mais pour d'autres l'application me semble ridicule à force d'être Impossible. Est-ce notre moine victorin qui pourrait, comme Diphile, négliger ses enfants pour ses oiseaux, et les laisser sans maîtres, tandis qu'il fait donner à ses chanteurs ailés une si belle éducation en musique ? A l'hôtel de Condé, sous l'œil même de notre railleur, dans la domesticité de madame la Princesse, qui avait, elle aussi, ce goût des oiseaux, si général alors chez les grandes dames *, je trouve bien mieux l'amateur complet, le Diphile authentique, père de famille et couveur de Canaries : c'est l'homme qui avait soin des volières, et prenait le titre de « gouverneur des serins de S. A. madame la Princesse* ! »
1 « Dans les hôtels les plus opulents, dit Lémontey {Histoire de la Régence, t, II, p. 3 19), on employait les femmes de chambre et même les demoiselles de qualité, â élever ces jolis oiseaux que les Espagnols avaient apportés des îles Canaries, et auxquels la mode et la nouveauté donnaient du prix. Une duchesse trouvait naturel d'envoyer vendre ses serins chez le célèbre oiselier du quai de la Mégisserie... >»'
* V. dans le livre de Hervieux, Traité deé Serins des Canaries, édit. de 1709, in-8% Tépître dédicatoire à madame la Princesse. «
U^^IVUÀ^
Les magnifiques jardins de Phdtel auraient pu lui fournir aussi, dans cette même domesticité du Prince, deux autres de sts curieux: l'amateur de fruits et l'amateur de fleurs; car tout y était remis aux soins des gens les plus experts, sous la direction de La Saussaye, l'un des grands hommes du jardinage en ce temps-là *; mais l'on sait de façon à peu près certaine que l'homme aux prunes y c'était La Sablière, si fameux, même à la cour, pour les fruits de son enclos de Rambouillet au faubourg Saint-Antoine.
Quant au curieux de fleurs, dont il est temps de reparler, je vais dire aussi son vrai nom.
Qui était-ce? Aucun des faiseurs de clés^ aucun des commentateurs ne nous l'a dit exactement, bien que ce ne fût pas impossible à savoir, puisque Mathieu Marais a sur ce point une curieuse note dans son Journal^. C'était le flûtiste Descôteaux, déjà célèbre du temps de Mplière, et qui, à l'époque de la sixièmis édition des Caractères,. oU parut celui du ^eum^e, c'est-à-dire en 1 691, ayant passé l'âge àts succès de mode et de galan-
* Livre commode des Adresses pour 1692, p. 79.
* Revue rétrospective ^ 3i mars iSSj, p. 438-439.
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terîe qui, nous le verrons, avaient égayé sa jeunesse, s'en dédommageait par la satisfaction de sa passion des fleurs.
Avant de venir au Luxembourg, il habitait le faubourg Saint-Antoine \ centre embaumé de la culture qu'il adorait*.
La Bruyère pouvait l'y voir souvent, car, pour se rendre à Saint- Maur, il était continuellement dans le faubourg, sur la route de Vincennes, a le chemin de Venouze, comme il dit ', oti l'on mange les premiers fruits. »
Quand Descôteaux, radieux, le croyait en admiration devant ses fleurs, le malin faisait sur le vif, en pleine manie, la curieuse étude dont son livre a reçu la confidence.
Après l'avoir bien examiné, il le faisait parler. Descôteaux était bon à entendre, sur toutes sortes de points : sur sa jeunesse d'abord, où se mêlaient des anecdotes relatives à Molière*, qu'il racontait fort bien;
i Livre commode, p. 63, 109.
* « Les jardiniers qui font commerce de fleurs, arbres et arbustes pour l'ornement des jardins, sont au faubourg Saint-Antoine. » Id^j p. 79.
• Edit. Walcknaêr, p. 2i5.
» D'OHvet, Hist. de V Académie, édit. Gh. Livet, t. Il, p. 307.
puis sur la philosophie cartésienne, dont il raisonnait fort mal.
En 1723, quand Marais, qui le croyait mort, le retrouva au Luxembourg, n'ayant pas moins de soixante-dix-neuf ans, toutes ses manies si étrangement mêlées de fleurs et de cartésianisme lui étaient restées : a II a encore , dit - il , au suprême degré le goût des fleurs; et c'est un des grands fleuristes de l'Europe. Il est logé au Luxembourg, oti on lui a donné un petit jardin, qu'il cultive lui-même. La Bruyère ne l'a pas oublié dans ses Caractères sur cette curiosité de ses tulipes, qu'il baptise du nom qu'il lui plaît. Il veut être philosophe, et parler Descartes; mais c'est bien assez d'être musicien et fleuriste. »
Au fond c'était un brave hom me, un bo n cœur, un ami chaud. Ce qu'il avait fait pour Philibert, flûtiste de l'Opéra, comme lui, en était la preuve.
Les joueurs d'instruments paraissant alors sur la scène avec ces costumes d'acteur qui sont un si grand attrait pour le regard des femmes, leurs bonnes fortunes allaient de pair avec celles des comédiens et des chanteurs. Descôteaux, pour sa part, en eut de ce-
lèbres, qui méritèrent d'être mises en chan-» sons^ Philibert en eut plus encore, et ce fut son malheur.
Entre autres femmes qui, de la noblesse à la bourgeoisie, se le disputèrent, se trouvait une riche bourgeoise, madame Brunet, don( il convoitait la fille, et qui voulut se le réserver pour elle, en devenant sa femme.
Il fallait pour cela qu'elle fût veuve. La Voisin, dont le métier était de rendre de ces services, l'y aida.
M. Brunet mourut; sa femme un an a^rès était^madâmê'Philibert. Cependant La Voisin fut prise, toutes les femmes qu'elle avait trop servies furent mises en cause, et ma-»
dame Brunet étant de celles que la noblesse ne défendait pas, fut condamnée et exécutée*. Son Second mari, Philibert, devait tout natu-î rellement être inquiété, comme complice; il le fut.
Le Roi, qui l'aimait', lui dit qu'il ferait bien de se mettre en sûreté. Philibert refusa, Desçôteaux lui offrit de le suivre
* Mémoires de Boisjourdain, t. II, p. 465.
* Richer, Causes célèbres, t. I, p. 426.
* V. sur la faveur dç Philibert à la cour, les Poé: sies de Laînez, 1758, in-8«, p. 29.
et de' tout quitter pour lui. Il ne refusa qu'avec plus de fermeté. Pourquoi perdre un ami, quand son innocence lui disait qu'il n'avait pas besoin lui-même d'être sauvé?
a II laissa faire le cours de la justice, qui le justifia pleinement et le renvoya absous ^ »
Cette affaire ayant bien tourné au lieu d'être fatale, mit à la mode Descôteaux, c omme jtm i dévoué, Philibert, comme galant recherché. Ce fut à qui Paurait, parmi les femmes du plus grand monde. Mademoiselle de Briou, fille du président des Aides, fut une des plus ardentes. Elle alla pour Philibert, que tant d'autres lui enviaient, jusqu'à l'extravagance.
Rien de tout cela ne devait échapper à La Bruyère, qui aimait assez les causes célèbres, cofflme curieux et ancien avocat*.
* Lettres histor. et galantes de madame Dunoyer, 1757, iii-i2, t. III, p. 3oo.
* Il y a souvent des allusions dans son livre aux faits judiciaires du temps. Ce qu'il dit sur la question a trait à celle qu*on avait fait subir à Langlade, et dont les suites amenèrent sa mort^ près de deux ans avant que son innocence fût enfin acquise. Il suc-
"^mba aux galères, ^4 mars i68g^ et, en décembre 10, le vrai coupable était découvert. Au mois de
Il était d'ailleurs un peu du monde où Philibert se trouvait ainsi en bonne fortune. Il y tenait par son amitié pour madame de Boislandry, amie de mademoiselle de La Force, dont mademoiselle de Brîou était la belle-sœur. Il voulut, à ce propos, flétrir ce qu'il y avait de vil dans ces passions de grandes dames pour des histrions, et montrer en même temps le danger qui attendait celles dont Philibert, le flûtiste aux amours funestes, était le préféré.
En sortant de ses bras, on pouvait, comme madame Brunet, passer dans ceux du bour-
juin suivant, La Bruyère écrivit dans sa 6* édition t « Une condition lamentable est celle d'un homme innocent à qui la précipitation et la procédure onl trouvé un crime : celle même de son juge peut-elle l'être davantage ? » V*, sur Langlade, le Journal de Dangeau, 14 février 1688 et 28 décembre 1690. i— La Bruyère a nommé aussi-4m^r^v/7/c, dont le supplice avait fait événement en 1686. C'était un brigand célèbre, et son nom lui suffit comme satire. A qui l'appliqua-t-il ? A un grec qui ruinait les gens au jeu. Par là, il donnait à entendre que ce joueur lui semblait être un aussi grand voleur qu'Ambreville, et qu'il faudrait le brûler comme lui. V., sur Ambreville et Léànce^ sa sœur, Corresp. administra dH Louis XIV, t. II, p. 596; Dangeau, Journal, ig juillet 1686 ; Palaprat, Œuvres, t. II, p^ 20.
reau ! Aussi dit-il à mademoiselle de Briou :
a Vous avez Dracon, le joueur de flûte •
Je vous plainsT Lélie , si vous avez pns par contagion ce nouveau goût qu'ont tant de femmes romaines pour ce qu'on appelle les hommes publics... Que ferez-vous lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? Il reste encore Bronte, le questionnaire *... »
Ce passage était resté un des plus inexpliqués de ce livre qui cache tant d'énigmes, mais qui n'en a pas, toutefois, de plus impénétrables que la vie de son auteur.
- C'est presque toujours sans se laisser connaître eux-mêmes que les moralistes sont arrivés à une profonde connaissance des autres. Deviner autour de soi le secret des ca-
* Le bourreau de Paris, dont le nom du cyclôpe Bronte est ici le pseudonyme, aimait fort les tableaux, surtout, par grâce d'état, ceux qui représentaient des martyres. Quoiqu'il trouvât généralement que les supplices y étaient figurés en dépit du sens commun, il achetait souvent de ces tableaux chez madame Forer, la fameuse marchande. De Châtre, Nouv. entretiens des Jeux d'esprit ^ iJoQf in-12, p. 218-224.
ractères et ne pas faire voir le sien; avoir une existence cachée et publique tout ensemble; ramener chaque chose à soi sans laisser échapper rien de soi-même au dehors; enfin marcher dans l'incognito le plus muet au travers de ce monde qui s'agite et qui se dépense avec grand bruit; le faire parler sans rien lui dire, voilà leurs façons d'être ordinaires , leurs grands moyens d'observation. Était-ce par instinct, ou de parti pris, qu'ils procédaient de cette sorte ? il serait difficile de le dire; mais ce qui est certain, c'est que, par nature, l'observateur est silencieux, et que, par prudence, il ne doit pas l'être moins. Lui qui gagne tant à bien écouter, doit savoir, en effet, ce qu'il en coûte à se laisser entendre, et, par conséquent, se tenir toujours en garde.
Si l'amour et la guerre n'eussent lancé La Rochefoucauld dans les affaires, et ne l'eussent pour ainsi dire obligé de s'expliquer en des Mémoires, non pas sur lui-même, il s'en est gardé de son mieux, mais sur un de ses rôles, que saurait-on de lui? Presque rien. Si, de même, en sa qualité de comédien, Molière n'eût pas été un homme public, et ne se fût pas ainsi forcément offert, comme point de
mire, aux propos et aux anecdotes, qu*auraiton appris de sa vie ? Presque rien non plus.
Pour lui, comme pour La Rochefoucauld, mais pour lui surtout, ce qui manque, c'est une révélation intime , c'est une correspondance. Dans une lettre, à moins qu'elle ne soit de p ure cé rémonie et, par conséquent, obligée à n'être pas sTnc?rê7îl'?ecBappe tou- Jo ïïrs qùHqïïe~cIiosé"3eThomme . Il faut que là, malgré lui, il se fasse connaître. Ces grands silencieux le savaient bien, , et ils semblent en avoir eu peur. Pour n'être pas infidèles à leur discrétion, ils ont donc peu écrit, même à des amis.
De Molière, par exemple, il ne reste pas line^seule lettréTÂEn dTéxpliquer cette cc^plète pénurie, on parle de destruction de papiers, d'incendie, que sais-je? Pourquoi n'en pas trouver plutôt la cause dans cette passion du silence dont était possédé Pinfatigable observateur, et qui, le suivant même dans ses expansions d'amour ou d'amitié^ devait faire qu'il n'était pas plus bavard par correspondance que dans les conversations.
Quant à moi, je n'en cherche pas la raison autre part, et c'est de la même manière que je m'explique aussi pourquoi nous avons si
peu de lettres de Tauteur des Caractères; pourquoi sa vie nous est si incomplètement connue.
Comme écrivain, comme observateur et comique sérieux, La Bruyère, on l'a vu, tient à Molière par plus d'un point; il n'est donc pas étonnant qu'il lui ait aussi ressemblé comme homme par la discrétion du causeur et le silence de l'épistolaire.
Jusqu'à ces derniers temps, on ne connut de La Bruyère que ïèùsT lettres' : Puné à banteul, dont Pabbe DinoifârFnous a conserve une copie des plus fautives, que nous redresserons tout à l'heure; l'autre qu'il avait écrite à Bussy, et qui aura aussi son tour ici pour un trait de son propre caractère.
Depuis lors, quelques autres lettres déjà citées * , et dont il sera encore question , ont été retrouvées , mais en très-petit nombre, malgré l'ardeur des amateurs d'autographes; de telle sorte que ces découvertes restreintes, et qui, j'en ai bien peur, ne se
* V., p. 32 et 177, deux mots sur un autographe de La Bruyère que nous avons vu à Londres; p. 33, une citation de sa lettre à Gregorio Leti; et p. 177, une mention de' celles qu'il écrivit à Fontenelle et à Ménage.
multiplieront guère, ne démentent en rien ce que je viens de dire sur la répugnance de La Bruyère pour l'une des formes d'esprit les plus à la mode de son temps. Était-ce paresse, haine du bavardage, mépris du style trop courant , lassitude de la plume ou crainte de la mal employer en des sujets de simple conversation épistolaire, après s'en être servi pour des choses plus sérieuses ?
C'était peut-être tout cela à la fois.
La vérité est en un mot que La Bruyère fut, de tous les correspondants , le plus discret, le moins fécond^ Phélypeaux, fils de son protecteur Pontchartrain, lui en a fait reproche dans une lettre retrouvée aussi depuis peu d'années par Depping ', et qui est venue ajouter quelques faits de plus à ceux beaucoup trop rares que l'on savait sur lui.
En sa qualité de secrétaire d'État pour la marine, Phélypeaux était obligé de passer souvent de longs mois loin de Paris et de la Cour. Pour n'être pas sans nouvelles, et bien ressaisir de loin, ne fût-ce que par écho et par reflet, quelque chose de cette vie d'élégante
1 Bulletin du Comité historique des monuments écrits de l'Histoire de France (Histoire), t. II, p. 55.
dissipation qu'il regrettait, il avait chargé La Bruyère de lui en écrire la chronique.
Pour l'esprit, c'était bien s'adresser; pour l'exactitude , beaucoup moins. Même en cette occasion, oîi il s'agissait de plaire à un homme dont l'amitié lui était d'importance, La Bruyère eut peine à se départir de ^a paresse. Il fallut plus d'un mois et demi pour qu'il se décidât à envoyer à Phélypeaux l'ombre d'un bulletin, a Sérieusement parlant, lui écrivit celui-ci pour lui en accuser réception, vous êtes un grand paresseux :
depuis près de deux mois que je suis party, vous ne m'avez donné aucun signe de vie, et vous ne méritez que trop les reproches que je vous fais. Cependant je me sens trop de penchant à vous pardonner pour ne pas excuser volontiers vos fautes passées , à la charge que vous vous corrigerez à l'avenir.
J'ai leu avec un extrême plaisir toutes les nouvelles que vous m'écrivez de Chantilly *, etc.»
L'esprit de liberté en toute chose était le fond du caractère de La Bruyère, et comme l'inexactitude est une indépendance, il était
< Cette lettre est du 5 juillet 1694.
inexact pour rester libre. Ne pouvant s'affranchir des jougs qui lui pesaient, il se libérait des moindres , tel que celui d'une lettre à écrire. Etre bien à soi-même pendant les rares loisirs que lui laissait son emploi chez le Prince; ne donner à son esprit, en ces trop rapides instants d'heureuse retraite, que des plaisirs de choix, par des travaux de son goût, tel était son seul désir, tel fut son vrai bonheur.
Loin de se faire une loi du « Vœ soit » de l'Ecriture, il se donnait pour précepte contraire la recommandation de solitude indiquée par Pascal *, et disait d'après lui : « Tout notre mal vient de ne pouvoir être seul *. »
Quelqu'un de ces gens pour lesquels il semble que toute activité cesse en dehors du mouvement du monde, venait-il à lui dire que solitude est paresse, que les affaires seules
* « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Pensées de Pascal, édit. Havet, p. 5i. — Madame de Sévigné, dans sa lettre du 29 septembre 1679, reprenant cette pensée, lui a donné l'allure plus leste qu'elle a gardée pour mieux courir le monde : « Tous les maux viennent de ne savoir pas garder sa chambre. »
> Edit. Destaiileur, t. II, p. 63-66.
peuvent remplir « le vide du temps, » il répliquait fièrement' : « Il ne manque à l'oisiveté du sage cfu'un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s'appelât travailler. »
Son livre fut le fruit de cette oisiveté pensante, de cette solitude active; aussi l'éloge qu'il en avait fait dans sa première édition, non -seulement se maintint, mais fut augmenté dans les autres. Plus il voyait s'accroître la fortune des Caractères, plus il sentait l'étendue de sa dette envers cette solitude féconde où ils avaient germé et grandi sous l'étude et la méditation.
Sa vie, en se prolongeant chez les Condé, lui avait aussi fait apprécier de plus en plus combien, ne fût-ce que pour une heure, il est doux d'être libre.
<( La liberté^ écrivit-il donc, en 1692, dans sa septième édition ' pour enchérir encore sur ce qu'on vient dé lire d'après la première , l a liberté n'est p as oisiveté , c'est un usage libre du tempSj c'est le choix du travail et'^^de Pexercice : être libre , en un
1 Ibid.y t. I, p. i65.
s Ibid.f t. H, p. 125.
mot, n'est pas ne rien faire, c'est être seul arbitre de ce qu'on fait ou de ce qu'on ne fait point. Quel bien en ce sens que la liberté ! » Les lettres à écrire, oti l'esprit de complaisance est surtout ce qu'il faut, n'étant guère un de « ces exercices » qu'il aimait tant, il n'écrivait pas. L'usage des correspondances nombreuses et assidûment suivies, reprises à chaque instant pour le moindre bruit, la plus petite nouvelle, comptaitparmi les modes du bel air les mieux faites pour ne pas lui convenir. N'était-il pas, nous l'avons vu, trop grand ennemi du nouvel lisme parlé pituT se donner lui-même avec plaisir au nouvellisme écrit? Je comprends donc qu'il y eût une répugnance que l'amitié seule pût lui faire oublier. Si, pour le fils de Pontchartrain, protecteur de l'Académie, où, comme on le verra, il l'eut pour patron, il se faisait chroniqueur d'assez bonne volonté • . mais inexact, il ne se fût ce d'autres à ce labeur. Il qui se plaisent voloi lettres le babil des t quelques-unes des pli
< V, plus haut, p. 78, note.
de bavardage cpJstoUire étaient de ses amies'; il le laissait aux beaux esprits de cour, sans leur envier cet usage plus qu'il" ne leur enviait les autres.
Tout ce qui était du fin courtisan et vraiment de l'air de Versailles et de Marly lui fut en effet étranger. Quoiqu'il ai dit que cet air « est contagieux, » chez lui le sentiment des belles façons n'alla pas fort loin.
Saint-Simon nous le donne' u comme étant
fort lïonnéte homme; » mais cette expression,
appliquée à La Bruyère, doit être prise bien
plus dans le sens moderne de la véritable
honnêteté de conduite et de mœurs que dans
le sens alors admis de l'urbanité parfaite. La
chezlui, n'était pas, comme
itarmnent chez le chevalier
Sainte-Beuve l'a merveil-
— fut sur ce point le mo-
dèle accompli, une simple chose de surface.
C'était moins pour la forme, beaucoup plus pour le fond*. Honnêteté, chez La Bruyère, n'était pas politesse , c'était l'honnêteté même; en un mot, s'il fut l'honnête homme comme nous l'entendons , il ne fut pas l'homme poli comme on l'entendait, l'homme de cour encore moins. Ses ennemis en conclurent qu'il n'aurait pas dû parler d'un pays dont il avait si peu les façons, et dont, à le voir, on n'eût jamais cru qu'il eût même approché.
A propos du passage oii, parlant de la Cour, il dit : a qu'il faut y avoir vécu pour la connoître, » l'auteur des Sentiments critiques • pensa faire le fin en ajoutant qu'à ce compte M. de La Bruyère n'était pas homme à en bien parler, lui qui ne s'était jamais piqué c( d'un grand commerce avec les gens de la Cour. »
Il se trompait. Pour bien parler d'une contrée, il faut la connaître, sans nul doute,
t C'est tout à fait l'idée que donne de lui l'auteur, hostile pourtant, des Sentiments critiques : « M. de La Bruyère, dit-il, p. 385, avoit un fond et des rentiments d'honnête homme. »
mais il n'est pas nécessaire d'en être. L'habitude tue la clairvoyance, et ici je préfère^pour l'obs ervation finê","^ le" passant désintéressé, comme l'était notre philosophe, à l'habitant aveuglé de routine, comme le fut Darigeau, ou de passion, comme le fut Saint-Simon.
Pour l'honnête homme, suivant La Bruyère, il ne fallait que « tâter de la Cour*, » puis ayant, à ce simple contact, senti combien elle sonne creux, se retirer dans la solitude, dont, au reste, l'homme sérieux y puisait le goût '.
Quant à son essence même, « l'esprit de la Cour, » il fallait s'en garder comme de la peste.
Bossuet, qui en avait tant d'autres, n'avait pas eu celui-là. Madame de Maintenon s'en 43laignit *; La Bruyère eut le courage de l'en féliciteri Lorsqu^il a dit a que le plus honorable reproche » est d'accuser quelqu'un de n'avoir pas l'esprit de la Cour^ et « qu'il n'y a sorte de vertu qu'on ne rassemble en soi par ce seul mot, » il pensait à
1 Edit. Destailleur, t. I, p. 298.
• Ibidi^p. 332.
8 Lettre de 1675 à madame de Saint-Géran, citée par Floquet» Bossuet précepteur ^ 1864, in-8%p. 483*
Bossuet, certainement, mais un peu à luimême, que la contagion n'avait pas gagné davantage aux abords de Versailles.
a La politesse y tient lieu d'esprit, » dit-il encore. N'ayant pas besoin de cette substitution, il se passa d'être poli, du moins comme on l'entendait à la Cour, c'est-à-dire qu'il se permit d'être franc, avec toutes les brusques allures et les formes sans apprêt de la sincérité indépendante. On passait à moins pour a grossier, » en ce temps-là. C'est un^peu la réputation qu'on fit à La Bruyère.
De ce qu'il marchait et parlait assez brusquement, par exemple, on lui trouvait» un air de soldat, » et les chansons le disaient * ; de ce qu'il ne faisait rien pour relever la rudesse un peu accentuée de ses traits, par les raffinements de la toilette, s'appliquant ainsi son propre précepte : « Un philosophe se laisse habiller par son tailleur*, » il passait pour négligé.
La chanson ', rendant la pareille à son ironie ordinaire , l'appelait ironiquement • le beau La Bruyère, » et la note s'empressait de dire : « Il est fort laid. » Que lui impor-
* Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 481 .
« Edit. Destailleur, t. II, p. 33 1.
« Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 431.
tait de l'être et qu'on le dît ! N'avait-il pas écrit quelque part ' : « Il ne faut à l'homme que l'air spirituel? ». Sachant que, de ce côté, il avait la physionomie bien pourvue , il s'appliquait encore sa maxime comme consolation.
Il en avait d'autres. Les femmes de la Cour le trouvaient de leur goût, soit à cause de cet air spirituel qui ne leur a jamais déplu dans le bon temps de l'esprit, soit à cause aussi de cette carrure même un peu soldatesque dont le chansonnier lui faisait reproche tout à l'heure ; aussi fut-il obligé de dire, poiir compléter sa note : « Malgré sa laideur, les dames le courent. x>
On riait toutefois un peu de celles qui semblaient s'être le plus attachées à lui.
Mademoiselle Saillans du Terrail, qu'on retrouvera plus loin, quand il s'agira du mariage secret qui passa pour avoir existé entre elle et La Bruyère *, eut ainsi, de la part des chansonniers, son coup de pointe à cause de cet attachement, dont, à ce qu'il paraît, elle
' Edit. Destailleur, t. II, p. lo.
« Mémoires de Maurepas, publiés parSoulavie, t. II,
était un peu vaine. Pour la rappeler à la modestie, on lui dit d'oublier Pesprit de son amant et de regarder davantage à sa tournure. On chanta « ;
Vilaine du Terrail Ne faites point la fier ej Car votre La Bruyère Tient beaucoup du cheval.
Le trait est dur et brutal. J'en sais, contre les façons d'être de La Bruyère, qui le sont encore plus. Un dernier me suffira, car il me déplaît, je l'avoue, de réveiller ces impolitesses du passé à l'égard d'un homme qui ne doit avoir que l'admiration du présent. Le philosophe ne perd rien, et gagne même à ce que l'homme reparaisse en son négligé; mais comme nous ne sommes pas à même de faire la part du vrai, et de dégager des critiques que lui attirait son sans-gêne, les exagérations passionnées du moment, il me fâche, je le répète, d'avoir à en reproduire l'injurieuse et souvent très-sotte expression.
Je n'insisterai donc pas sur ce point après
1 Biblioth, bibliophilo-facétieuse , par les frères G. B.O.D. (Gustave Brunet, Octave Delpierre) . C/tansons hist. et satir, sur la Cour de France, p. 60-61 •
le trait que je viens de vous promettre, et dont je me serais dispensé s'il n'était, et presque de bonne guerre , la revanche d'un autre que La Bruyère avait lancé.
11 vous souvient de ce qu'il a dit de La Fontaine au chapitre des Jugements : a Un homme paroît grossier, lourd, stupide; il ne sait pas parler ni raconter ce qu'il vient de voir : s'il se met à écrire, c'est le modèle
des bons contes Ce n'est que légèreté *,
qu'élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages. »
Ce portrait ne plut guère aux amis du Bonhomme. Ils trouvèrent que la partie critique faisait ombre un peu trop crûment sur le côté flatteur; un d'eux se chargea de répondre. De quelle façon ? En rendant la pareille à La Bruyère, qui lui semblait, à ce qu'il paraît, mériter lui-même, par son air et sajtenue, les reproches qu^il taisait^ La Fontaine.
C'est dans iTntroduction aux Œuures posthumes du fabuliste que parut cette ré-
* Ce mot ainsi employé sembla singulier : « Légèreté, en bonne part, dit Marais dans une lettre inédite à Bayle,du 25 mai 1691, a paru nouveau. Mais pour .La Fontaine ne falloit-il pas de la nouveauté? » BibL Imp.y f. Bouhier, n" i.38, p. 196.
plique, à l'instigation sans doute de madame Ulrich, sa dernière maîtresse, dont la vanité galante était intéressée à ce qu'on ne crût pas qu'un homme si grossier avait pu être son amant.
« Je dois d'abord, dit l'auteur de cette préface % parlant du passage des Caractères y ôter de votre esprit la mauvaise impression que pourroit y avoir laissée la lecture d'un portrait qu'on a fait de M. de La Fontaine.
On peut dire que celui qui l'a fait a plutôt songé à donner un beau contraste en opposant la différence qui se trouvoit, à ce qu'il prétendoit, entre les ouvrages et la personne d'un même homme, qu'à faire un portrait qui ressemblât. Il semble même, — ajoute-t-il, et c'est ici que l'invective commence,— il semble même qu'il s'y soit copié trait pour trait, et qu'il ait trouvé dans lui-même toute la grossièreté et la stupidité qu'il donne si généreusement à la personne de M. de La Fontaine. »
Ici , l'exagération du trait est si évidente
1 M. P. Lacroix Ta republiée dernièrement, dans Tappendice des Œuvres inéd. de La Fontaine ^ i863, in-8% p, 356.
qu'on y croit sentir, de la part de celui qui l'a lancé, non-seulement, comme je le disais, une revanche pour La Fontaine, qu'il veut défendre, mais je ne sais quel sentiment de rancune personnelle.
Cette rancune existait en effet. La préface dont nous parlons est du m arquis de Sabl é, à qui madame Ulrich, sa très-intime amie, avait dédié l'édition des Œuvres posthumes du Bonhomme, leur ami commun, et qui, pour la remercier de la gracieuseté de ce morceau, avait écrit celui qui suivait. Il ne l'avait pas signé, mais personne n'avait été dupe de l'anonyme. Si l'on pouvait, d'ailleurs, s'y tromper encore, l'invective contre La. Bruyère le trahirait à ne s'y plus méprendre.
Les Caractères, en représentant M. de Sablé dans le personnage ^T^Sippê^qm, a déjà vieux, raffine sur la propreté et sur la mollesse, passe aux petites délicatesses et s'est fait un art du boire, du manger, du repos et de l'exercice*, » avaient piqué ce voluptueux surl'âge au vif même de son plus grand ridicule, en ne lui faisant grâce de ses
* V. la Clé ms, de l'Arsenal.
» Edit. Destailieur, t. II, p. 71.
vices que parce qu'ils ne pouvaient pas honnêtement se nommer *. Phidippe se vengeait d'être accusé de volupté excessive en accusant La Bruyère du défaut contraire, la grossièreté!
Son indépendance des belles façons n'allait pas sans doute jusque-là, puisque d'Olivet * a cru pouvoir dire qu'il était « poli dans ses manières; » mais, chez les raffinés, elle y pouvait faire croire, pour peu qu'on eût surtout intérêt à l'exagérer. Si La Bruyère n'était pas Diogène, il pouvait du moins passer pour Antisthène, qui était un cyniîjue aussi, plutôt, il est vrai, par la franchise que par l'indécence grossière, et avec lequel il ne renia pas, d'ailleurs, une sorte de ressemblance, puisqu'il donna son nom à l'un des caractères oU l'on pouvait lui-même le reconnaître '.
* V. Saint-Simon, édition Hachette, in-12, t. VI, p. 317, et le Chansonnier Maurepas, t. III, p. 63, 336, et VII, p. 253.
* Histoire de V Académie françoise, édit. Ch. Li« vet, i838, in-8% t. II, p. 317.
' C*est le passage qui commence ainsi : « Je pardonne, dit Antisthène, à ceux que j'ai loués dans mon ouvrage, s'ils m'oublient..» »
Ce cynisme antisthénien, qui n'étaitquVxcès de franchise, ne fut pas sans lui nuire, même près de ceux qui lui voulaient le plus de bien, M. le Prince, qui l'estimait beaucoup, a qui le regretta plus que tout le monde*, » ne supportait .pas toujours d'un égal esprit ses boutades de sincérité satirique. Ennemi de tout ce qui n'était pas distraction agréable, comme le grand .Condé, son père, l'avait lui-même été sur. la fin de sa vie*, il préférait la gaieté de Santeul, dont la folie fit la fortune *.
De là des froissements pour La Bruyère, .qui ne pouvait comprendre qu'une telle extravagance eût le pas sur sa sagesse; de là ces accès de misanthropie sur l'ingratitude des grands, dont les Caractères reçurent maintes fois le contre-coup, comme en cet endroit 4 : a Les princes ont de la joie de reste pour rire d'un nain, d'un singe, d'un imbé-
* Lettre de Bossuet à son neveu, le 28 mai 1696.
* Annales de la Cour et de Paris^ 1. 1, p. 269.
* Gacon, le Poète sans fard, p, iSg.
« Edit. Destailleur, 1. 1, p. 343.
cile et d'un mauvais conte *; les gens moins heureux ne rient qu*à propos; » et comme en cet autre aussi ', où, parlant à un grand, qui pourrait bien être M. le Prince, il lui reproche de quitter Socrate pour Dave^ « avec qui vous riez, lui dit-il, et qui rit plus haut que vous. » Dave, c'était Santeul, et Socrate, ici encore •, c'était lui.
Nous avions pressenti, dans ces passages, je ne sais quel grondement de mauvaise humeur personnelle , mais la cause nous en échappait. Grâce à un témoin, le jeune Bouhier, qui vit de près La Bruyère à Paris *, et peut-être aussi à Dijon, elle nous est connue aujourd'hui. Voici ce que nous lisons dans un des plus curieux manuscrits du futur président. Recueil inédit ^e Particularités, etc. • :
1 Les chansons, — V. le Recueil Maurepas, t. VI, p. 99, — reprochaient à Condé de s'entourer « de plats beaux esprits, » tels que Tabbé Martinet, qui était la risée de la ville. V. la Bibliothèque de Cour, t. II, 293-294.
' Edît. Destailleur, t. II, p. 339.
* V. plus haut, p. 1 1 3 . — L'auteur des Sentiments critiques, p. 535 , dit lui-même que La Bruyère se donne dans son livre le nom de Socrate,
* V. plus haut, p. 8.
* Ms, de la Biblioth, imp., f. Bouhier, n» 178, p. 5y.
« Dans les dernières années de sa vie, — il parle de Santeul, — M. le Prince n'a presque point fait de voyage, soit à Chantilly, soit en Bourgogne, dont il ne l'ait mis, jusques là qu'il le plaçoit dans son carosse préférablement à beaucoup d'autres, qui le souffroient fort impatiemment.
a J'en ai vu entr'autres La Bruière {sic) très-offensé, car il se croyoit fort au-dessus de Santeul. Mais l'enjouement et la vivacité de celui-ci plaisoient plus à M. le Prince que le sérieux cynique et mordant de l'autre. »
Ces mécontentements de La Bruyère , bien qu'ils fussent vifs, au point de l'engager presque à la retraite et de lui faire dire : « Il est souvent plus utile de quitter les grands que de s'en plaindre, » ne duraient pas longtemps. La raison les dissipait bien vite. Loin même d'en vouloir à celui qui en était la cause, à Santeul, dont il a fait un portrait si flatteur, et qu'il aimait, parce qu'il le trouvait a excellent homme , quoique homme plaisant, » il était le premier à le consoler en d'autres moments, peu rares à la Cour, oîi le plus en faveur peut se croire en disgrâce, et s'emporte alors jusqu'aux plus étranges soupçons.
Santeul, très-ÎTritable, comme tout esprit à vives impressions, s'exagérait le chagrin de c'es^omèntSiài l'importance de ces mauvaises humeurs de prince et de princesse, où il n'entre presque toujours que du caprice, et il accusait tout le monde de lui en avoir attiré l'ennui. C'est alors que La Bruyère, qu'il aimait vraiment, qu'il appelait son <t censeur amical^ censor amice*, » en qui même il avait une si parfaite confiance qu'il le prenait pour premier confident de ses œuvres *, intervenait et, se mêlant de l'affaire, écrivait a u victo rin irrité, afin de le rappeler au bon sens~^' imënettre comme celle-ci, dont nous allons donner, pour la première fois, un texte intelligible ' :
1 II lui donne ce nom^ avec bien d'autres éloges, 'dans sa pièce élégiaque sur la bibliothèque de Huet, engloutie sous les ruines de la maison du faubourg Saint-Germain où elle se trouvait. Œuvres de Santeul, 1698, in-8*, t. I, p. 282.
' Voyez dans le Santeùilliana, 1708, in-8% 2« partie, p. 43, une lettre de Tabbé Anselme à Santeul^ du 12 nov. 1690.
> Nous la rectifions d'après le texte du Santeùilliana, 2* partie, p. 89-40, et celui du recueil des Lettres choisies de MM. de V Académie française, par Perrault, 1725, in-8% p. 2i4«
c( Cejeudy matin, à Paris»
« Voule^-j^ous que je vous dise la vérité^ mon cher M' : je vous ai fort bien défini la première fois ^; vous ave\ le plus beau génie du monde et la plus fertile imagination qu'il soit possible de concevoir, mais, pour les mœurs et les manières , vous êtes un enfant de dou^e ans et demi, A quoi pense^vous de fonder sur une méprise^ ou sur un oubli, ou peut-être encore sur un malen* tendu, des soupçons injustes, et qui ne convenoient point aux personnes de qui pous les ape^?
« Ccnte^^ que Monsieur le Prince et Madame la Princesse sont très- contents de vouSj quHls sont très-incapables d'écouter les moindres rapports; qu'on ne leur en a point fait y qu'on n'a point à leur en faire sur votre sujet , puisque vous n'en ave\
1 La Bruyère fait allusion ici à son portrait de Santeul, sous le nom de Théodas , qui avait paru dans la 6* édition. Cette lettre n'est donc pas d*une date antérieure à 1691.
* Pour compte^. On écrivait ainsi. C'est par' exemple l'orthographe de Racine dans la i'* édition de ses pièces. V. hCatal, de la Bibîioth, Soîeinne, U !!> x'^partlej p; 2*
point fourni de prétexte; que la première chose qu^ils auroient faite auroit été de condamner les rapporteurs (voilà leur conduite); que tout le monde est fort content de vous, vous loue, vous estime, pous admire :
et vous reconnottre\ que je vous dis y rai.
« La circonstance du passé ^ est foible contre les assurances que vous donne avec plaisir et avec une estime infinie^ « Monsieur,
a Votre très-humble et très-obéis^ sant serviteur.
Quand La Bruyère se trouvait avec des gens de sa valeur comme savoir, ou de sa trempe comme esprit, il devait, ce me semble, avoir des échappées qui le révélaient à
* On lit partout, excepté dans les Lettres choisies : « la circonstance du pâté, » bizarre faute d'impression qui nous a valu de non moins bizarres hypothèses, même de la part des juges les plus sages de La Bruyère.
peu près tel que son livre nous l'a fait connaître.
Je ne veux point dire qu'en ces jours de verve il fît davantage abandon de sa personne; loin de là, plus l'esprit se donne, moins l'homme se livre. Seulement, alors , il était plus lui-même. Se sentant soutenu à l'entour par des attentions amies, chez lesquelles son savoir étendu ne trouvait pas, comme ailleurs, des échos distraits, ennuyés ou jaloux, il le laissait parler et se jetait d'abondance dans une de ces conversations où l'on sentait tout ce qu'il y avait en lui de savoir médité et de méditation savante.
L'abbé Fleury, son successeur à l'Académie française, où il parla de lui en homme qui l'avait beaucoup pratiqué, a dit, dans une phrase qui confond sous le même éloge le causeur et l'écrivain : « En faisant les caractères des autres, il a parfaitement exprimé le sien : on y voit une forte méditation et de profondes réflexions sur les esprits et sur les mœurs ; on y entrevoit cette érudition qui se remarquoit, aux occasions, dans ses conversations particulières. »
Aux occasions y mvoilèi bien ce que nous
voulions dire, quand nous parlions de ses
échappées d'exception comme causerie dans le libre champ des entretiens.
Pour lui — d'Olivetj qui eut des notes précises sur son compte, l'a fort bien remarqué ' — tout était affaire de choix : les études comme les idées , les hommes comme les livres. Il ne livrait sa pensée toujours choisie, qu'aux gens choisis de même, qu'il croyait dignes de la connaître. Il n'était donc pas tout à tous.
S'il parlait ici volontiers,là il ne disait mot, comme il fît chez Ménage, dans une des rares visites qu'il lui rendit : « Il m'a paru que ce n'étoit pas un grand parleur, » écrivit Ménage * après cette conversation, où La Bruyère l'ayant laissé dire, il dut se persuader qu'il était le plus fort, parce qu'il avait parlé le plus. Le silence de notre homme, en cette occasion, s'explique sans peine: Ménage et lui s'étaient fort peu vus'j et nous savonsque La Bruyère ne se livrait pas sans connaître ; flairant d'ailleurs un pédant déjà dénoncé par Molière, il avait trop à observer pour pou-
* Hist» de V Académie française i édit. 6h. Livet, t. II, p. 317.
* Ménagiana, 171 5, in-8% t» III, p. 382.
« Id. Ibid.
voir parler beaucoup. Il se borna donc à écouter.
Qu'en résulta-t-il? C'est que Ménage, pour avoir trop parlé, n'ayant rien saisi de celui qui l'écoutait, fut obligé de dire : a Je ne l'ai pas vu assez de temps pour le bienconnoître;» tandis que La Bruyère, chez qui le regard, qui surprend et acquiert, avait suppléé à la parole qui dépense, se trouvait, lorsqu'il quitta Ménage, en état de faire le caractère du pédant.
Si je savais la date de cet entretien, je saurais celle du portrait. Je ne puis dire que l'époque de son apparition, de sa mise en montre^ pour parler comme aujourd'hui. Il fut publié dans la 5* édition, c'est-à-dire au mois de mars 1690, peut-être après la lettre re-' trouvée dans les papiers de Ménage, et à lui adressée sans nul doute *, où La Bruyère laisse deviner à quelques impatiences imperceptibles d'abord, mais réelles lorsqu'on connaît son caractère, l'ennui qu'avaient dû lui
1 Elle a été publiée pour la première fois par M. Destailleur, à qui Tavait communiquée M. d'HunoIstein, dans la collection duquel elle se trouve. Une note autographe du temps lui donne la date de 1690 ou de
causer certaines observations du pédant sur quelques parties de sa traduction de Théophraste et le reste de son livre.
La ressemblance frappa tout le monde *, excepté Ménage lui-même, bien entendu; aussi n'ai-je pas été surpris de lire dans le Menagiana *, recueil de ses réflexions : « Le livre des Caractères de Théophraste m'a plu. Dans les Caractères du siècle^ je n.'y ai pas encore trouvé le mien. Dans la vingtième édition il n'y sera pas. Dieu veuille que je la voie!» Quelle assurance, et qui sent bien son pédant, incapable de croire qu'il puisse être ridicule, et qu'on ait même l'idée de faire sa critique ! Ménage était de ces gens qui ne se reconnaissent que dans les portraits flattés.
Nous avions vu La Bruyère dans les entretiens de savants, ses amis, y donnant, a aux occasions, » la réplique assez volontiers. Nous venons de le voir chez un pédant, et nous l'y avons trouvé muet. Que sera-t-il chez d'autres^ à l'esprit célèbre, avec qui, par conséquent, le sien pourra se croire de plain-pied, et parler d'égal à égal ?
1 V. notamment la clé ms,, qui se trouve à TArsenal. « T. III, p. 245.
Si j'en crois l'abbé cf Olivet, il s'y fera voir d'une discrétion presque modeste, son usage étant, suivant l'historien de l'Académie, d'être a sage dans ses discours, craignant toutes sortes d'ambition, même celle de montrer de l'esprit *. »
Boileau nous dira, lui, tout le contraire.
A l'entendre, le défaut de La Bruyère au-, rait été tout justement une sorte de prétention à ce même esprit dont l'abbé vient dé nous assurer qu'il craignait de faire parade. Qui a raison ? Qui croire des deux ? L'un et l'autre. La Bruyère, en effet, « Montaigne mitigé , » comme l'appelle Marais *, semble avoir été vraiment « l'homme ondoyant et divers n des Essais : silencieux ici, parleur autre part; sérieux et presque triste où il dédaignait d'être gai; mais d'humeur engageante, au contraire, homme agréable et « de très-bonne compagnie ', » sitôt que, suivant les gens , il voulait bien en prendre la peine.
* D*01ivet, Hist. de l* Académie Jrançoise, édit» Ch. Livet,t. II, p. 317.
« Lettre inédite à Bayle, Bibl. Imp., fonds Bouhier, n<» i38. p. gg.
s C'est l'expression même de Saint-Simon pour lui, édit. Hachette, in-i 2, t. I, p. 200.
fh^r^M^fU ^ ^ Ç//i
Il justifiait ainsi ce qu'a ditPabbé Fleury sur son livre où tant de caractères ne sont que l'expression du sien ; et ce qu'on lit encore dans les Mélanges de Vigneul-Marville % sur cet auteur de caractères^ qui lui-même « en a plus d'un. »
Après avoir entendu l'abbé d'Olivet, qui sans doute avait raison, écoutons Boileau, qui n'a probablement pas tort :
« Maximilie n (c'est ainsi qu'il nomme La Bruyère, et je tâcherai plus tard de vous dire pourquoi), Maximilien, écrit-il à Racine *, m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque chose de son Théophraste. C'est un fort honnête homme etàquiil ne manque roit rie n si la nature Vavoit fait aussi agréable qu'il a envie de l'être. Du reste^ il a de 1 esprit, du savoir et du mérite. »
La Bruyère serait donc, ce jour-là, tombé dans le ridicule des gens toujours en travail d'esprit et de bons mots, dont Gresset a dit dans le Méchant :
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a y
* Première édition, p. 333.
• Lettre du 10 mai 1687.
et qui lui avaient inspiré à lui-même, dans son chapitre de la Société et de la Conversation y cette phrase d'une si impitoyable compassion : a Tous sont contents d'eux-mêmes et de l'agrément de leur esprit, et l'on ne peut pas dire qu'ils en soient complètement dénués; mais on les plaint de ce peu qu'ils en ont, et, ce qui est pire, on en souffre? » Ce n'est pas impossible.
En ce cas il dut y avoir, de sa part, moins d'inclination naturelle au bel esprit que d'impuissance à en trouver d'autre en ce moment-là.
Les heures de conversation forcée oîi l'esprit oblige quiconque a le malheur d'en faire plus ou moins métier, étaient de celles qui devaient le plus gêner ce grand indépendant delà méditation solitaire. Il devait y garder la timidité de ces hommes à l'observation continue, qui ne sortent jamais que violemment et — pourquoi ne pas le dire? — un peu gauchement de leur silence.
' La présence d'un personnage comme Boileau, qui imposait par son nom, qui effrayait par son tour d'esprit, l'aura contraint d'ailleurs, et d'autant plus que la visite était intéressée, délicate. Se hasardant à lire au satirique en vers les fragments d'un livre de
satire en prose, La Bruyère devait sentir tout le danger qu'il y avait pour lui à venir affronter ce juge devenu partie, à cause de la concurrence.
Comment Boileau, l'homme des formes convenues depuis Horace, accueillera-t-il la forme toute nouvelle du nouveau livre? Partisan acharné des transitions, -acceptera-t-il volontiers cet ouvrage qui s'en affranchit partout * et qui, pour comble, se Jette parfois en des familiarités de style qui devront naturellement répugner à la pruderie de sa critique* ? S'étant lui-même, déjà depuis vingt ans', départi du genre satirique pour lès genres plus doux de l'épître et du poëme didactique, ne
1 Boileau ne le lui pardonna pas. V. la dernière noté de Brossette sur la satire X, C'est après le succès des Caractères que Boileau fît cette satire, et le soin qu'il y mit dans les transitions semble être une critique du sans-gêne de La Bruyère à s'en débarrasser par une nouvelle fantaisie de son caractère indépendant.
* V. Le Bolceana à la fin des Œuvres, Edit. Saint- Marc, 1747, in-8*, t. V. p. 77. Boileau reprochait à La Bruyère d'avoir eu, par exemple dans son discours à l'Académie, moins l'éloquence de Démosthène que l'éloquence du Pont-Neuf.
• La satire IX est de 1667, et jusqu'en lôgS, Boileau n'en donna plus«
trouvera-t-il pas mauvais qu'on reprenne sans lui la satire? Ne verra-t-il pas, dans la discrétion des pseudonymes donnés à chacun de ces caractères^ où le nom vrai n'est prononcé que lorsqu'il s'agit d'un éloge *, la critique de son procédé plus brutal de personnalité directe et à nom découvert? Enfin, quand le courant de la lecture aura, dès le premier chapitre, celui des Ouvrages de l'Esprit *, amené cette phrase faite pour lui, et dans laquelle il devra se reconnaître : a Un homme né chrétien et François se trouve contraint dans la satire : les grands sujets lui sont défendus; il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de son génie et de son style; » quelle sera son opinion ? Que dira le juge de ce jugement sur lui-même ?
L'éloge lui semblera-t-il suffisant et de bon aloi ? Ne trouvera-t-il pas qu'en le félicitant
1 V. plus haut, p. 197-198. Dès la première édition il avait ainsi nottimé en grosses lettres Boileau lui-même. Edit. Destailleur, t. I, p. 161.
« Edit. Destailleur, t. I, p. 160. —V. sur ce passage, dans la Corresp, Litt, du 5 mars 1857, une lettre de M. Havet, dont l'opinion est, comme la nôtre, qu'il faut voir Boileau dans ce passage.
de son succès dans les petites choses, telles que le poëme du Lutrin qu'il avait achevé depuis quatre ans ^, laissant seulement entamés des sujets plus grands, dans la genre de VOde^ par exemple, on l'amoindrit, on le rapetisse un peu ? Dans ce mot : « Un homme né chrétien se trouve contraint dans la satire, » ne sentira-t-il pas une trop grande vivacité d'allusion aux motifs qui l'ont en effet décidé à quitter ce premier domaine de son esprit, d'après le conseil de quelques amis, surtout des Lamoignon, chez qui la satire n'avait jamais été en crédit, « attendu qu'elle blesse la charité * ? »
Voilà ce que pouvait se dire La Bruyère,
^ Le dernier chant du Lutrin avait paru en i683.
* C'est le mot de mademoiselle de Lamoignon, qui ne pardonnait pas à Boileau d'avoir fait des satires. {Pièces intéressantes dQ La Place, t. VI, p. 216.)— La Bruyère, parce qu'il n'avait nommé personne dans la partie satirique de son livre, pensait n*avoir pas failli^ pour son compte, aux sentiments chrétiens. Il croyait 8*étre conformé au précepte païen qui pourrait être une maxime chrétienne : Dieere de vitiis, parcere personiSf et il s'appliquait ce qu'avait écrit un jour son ami Bussy : « J*ai trouvé qu'on se sauvoit à déchirer le monde en général, comme on se damnoit à déchirer les particuliers. » Lettres, i" édit., t. IV, lettre 5. — Pour cela, les pseudonymes au lieu des noms
lorsqu'en tremblant il vint lire à Boileau son ouvrage prêt à paraître, et ce qui, paralysant en lui le libre usage de l'esprit, l'aura fatalement jeté dans son excès.
Comme les gens qui ont peur, il aura voulu être trop brave. Devinant que son livre pouvait être attaqué , il l'aura d'avance trop défendu; il aura mis trop d'esprit dans sa façon de lire, et, à la moindre critique, trop d'esprit encore dans sa justification.
De là le jugement de Boileau, qui, après tout, ne serait juste que pour la surface.
J'en ai trouvé encore une autre raison dont j*ai déjà parlé, et à laquelle je reviens *.
Il se pourrait que La Bruyère, ayant été trop a agréable , dans cette conversation , » Boileau, qui avait la vanité volontiers envieuse des causeurs à succès, ne lui eût point pardonné ce petit triomphe remporté sur lui.
mêmes semblaient lui suffire. Aussi avons-nous vu son indignation contre les clés dont Tindiscrétion mettait à néant sa précaution de chrétien. Boileau fit comme lui dans sa lo* satire, publiée après les Caractères. Il n'y nomma plus personne que pour l'éloge, et se crut ainsi à couvert du reproche de lèse-charité. 1 Vi plus haut, p. 76;
,^^ , ^B^nhétM^
« L*esprit de la conversation, La Bruyère l'a dit — ^peut-être. au sortir d'un pareil entretien, — consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres : celui qui sort content de soi et de son esprit l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire; ils cherchent moins à être instruits et même réjouis qu'à être goûtés et applaudis, et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui *. »
Cela est vrai pour tout le monde, mais à plus forte raison pour les gens qui, faisant profession d'esprit, ont toujours la démangeaison d'en montrer et, du même mouvemeqt, l'impatience de voir taire celui qui en montre auprès d'eux. Despréaux était de ces genslà. Il me semble que je le sens contraint dans son attention pendant la lecture de La Bruyère, pressé qu'elle finisse pour faire aussi la sienne, distrait enfin de tout ce qu'il entend par la préoccupation de son propre esprit et l'envie de dire son mot.
<c Le hasard faitquejejui li s mon ouvrage , il l'écolite. Est-îT lu, il me parle du sien. Et du vôtre, me direz- vous, qu'en pense-t-
* Edit. Destailleur, t. 1", p. aSi.
il? Je vous l'ai déjà dit, il me parle du sien.» je ne sais à qui La Bruyère a fait allusion dans ce passage *, mais, malgré moi, quand j'y reviens, je pense à Boileau et à la première lecture qu'il lui fit des Caractères.
Il y eut toujours un peu du pédant chez Boileau, de a l'homme de collège, » pour l'appeler du nom plus poli que lui donnait La Fontaine"; c'est pour cela que notre philosophe sans gêne devait lui déplaire.
La Bruyère se fit tort auprès de bien d'autres par cette indépendance de toute pédanterie, et par les allures dégagées qui en sont la conséquence naturelle.
J'ignore s'il pouvait y avoir en son temps un milieu pour lui entre la tenue de professeur et l'air de l'homme de Cour,entre la gravité doctorale et la façon plus mondaine de l'homme d'esprit; en tout cas, si ce milieu était possible, il ne sut pas le prendre. Dès
* Edit. Destailleur, t. I, p. iSg.
* Œuvres fédït. Walcknaôr, gr. in-S°, p. 58j..
lors , le véritabl e aplomb de l'hom me accepté lui tit déiàut. Il n*eut pas cette pondération des bonnes manières, cet équilibre irréprochable qui vous fait tenir et marcher droit entre toutes les complications du savoir-vivre, bien autrement savantes et impérieuses en ce temps-là que dans le nôtre.
Une fois chez des gens où il pouvait se croire libre, il se livrait, et, comme il arrive pour tous ceux à qui des habitudes trop solitaires ont fait désapprendre la vraie mesure de l'esprit en ses abandons, il se livrait trop. Peu à peu, en homme qui d'ordinaire pense plus qu'il ne parle, il se grisait de sa propre parole, de son esprit « en libre pratique. »
I Comme toute ivresse , alors , celle-là lui
faisait faire des faux pas, même des chutes, et l'on se moquait de lui.
Le mot paraît dur. Vous allez voir qu'il n'est que vrai. La Bruyère, tant qu'il fut chez les Condé , eut à souffrir de ce qu'il appelait « l'extrême pente des grands à rire
i aux dépe ns' d^âutrui^r'p^
""Eouhier, dont la Correspondance nous a
f * Edit. Destailleur, t. I, p. 342.
déjà été plus d'une fois utile, avait, lui-même nous l'a dit *, beaucoup vu La Bruyère à Parisjlors du premier voyage qu'il y avait fait tout jeune homme encore, de 1691 à 1692.
Se défiant toutefois de ses impressions de jeunesse sur un pareil homme, qui, pour être apprécié, ne demandait pas moins que la pleine maturité du jugement; necroyantpas le connaître parce qu'à vingt ans il l'avait connu, mais désirant d'autant plus, il est vrai, qu'on le renseignât tout à fait sur son compte; il prit le parti d'écrire à l'un de ceux qu'une longue familiarité chez M. le Prince avait mis le mieux à même de lui dire ce qu'il voulait apprendre : c'est Valincourt.
La lettre de Bouhier, que nous n'avons pas, devait être de 1725; la réponse de Vaïincourt porte, en effet, la date du 3i octobre de cette année-là *. Il y avait juste trente-quatre ans que Bouhier avait vu La Bruyère. Le temps, comnie on voit, n'avait pas affaibli sa curiosité.
Il demandait d'abord si M. le Prince n'a-
1 V. plus haut, p. 8t
* Cor. inéd.du Président Bouhier j t. XII, p. Sgg.
vait pas été pour quelque chose dans la composition des Caractères. Valincourt lui répondit négativement par un passage que • vous avez lu plus haut ^ Bouhier s'inquiétait ensuite de l'homme même, de ses façons d'être, de l'opinion qu'on avait de lui et de ses manières.
On va lire la réponse très-curieuse et surtout fort inattendue qui lui fut faite.
Pour la bien comprendre, je dirai même pour ne pas s'en effaroucher, il faut se souvenir que l'académicien qui va parler était d'un genre d'esprit assez semblable à celui de Boileau son ami, et, par conséquent, très-différent de celui de La Bruyère ; haut guindé sur le savoir-vivre, volontiers pédant^ grand liseur des auteurs anciens, se plaisant à le faire voir, au point qu'il pourrait bien avoir posé dans les Caractères pour celui (THérille*; enfin, grand citateur', ainsi que sa lett-e va du reste nous le prouver :
« La Bruyère, dit-il, pensoit profondément
î Kdit. Destailleur, t. II, p. ri3.
* Phélypeaux, dans une lettre du 16 juin 1695, publiée par Depping, lui reproche ce travers, Bulletin du Comitlè historique, t. I, p. 58.
et plaisamment ; deux choses qui se trotivent rarement ensemble. Il avoit non-seulement l'air de* Vulteius '^ mais celui de Vespasien (faciem nitentis) *, et toutes les fois qu'on le voyoit on estoît tenté de lui dire :
« Utere lactuciset moHibus.,, «
« C'estoit un bonhomme dans le fonds , mais que la crainte de paraître pédant avoit jeté dans un autre ridicule opposé, qu'on ne sauroit définir,* en sorte que pendant tout le temps qu'il a passé chez M. le Duc, où il est mort, on s'y est toujours moqué de luy. »
Qu'en dites-vous ? N'avais-je pas bien fait
1 DuruSy ait, Vultei, nimis attentusque videvis Esse mihi,,,,
(Horace, lib. I, Epist. VII, adfln.)
* « Ves pasien avait la figu re comme celle d'un h omme qu i ^alt un effort. » f Sue'tone, Vespasien , ch.XXX.)L^ûn 5ês auteurs de la Ménippée, P. Pithou, avait 2lM%û faciem nitentis. (Scaligerana, p. i88.)
* Utere lactucis et mollibus, utere tnalvis :
Nec faciem duram, Phœbe, cacantis habes,
(Martial-, lib. III, épigr. 8g.) « Mange des laitues, prends des émollients, bois de la mauve, etc. »
de prévenir qu'on serait surpris, presque scandalisé !
Dans ce que Valincourt Aous a d'abord appris, nous avons, sans doute, reconnu La Bruyère; chaque trait s'est naturellement venu fondre dans la physionomie que nous nous faisions de lui; nous l'avons revu comme nous étions habitués à le voir : a brave homme au fond, » ses ennemis en convenaient eux-mêmes *, faisant de s satires en ne croyant faire que des" portraits'; «sans rien de pédant, » nousie savions déjà par Saint- Simon*; curieux à l'excès, et comme le Vulteius d'Horace poussant jusqu'à la dureté l'attention du regard; toujours en travail aussi, toujours faisant effort comme le Vespasien de Suétone; car une pensée est sans cesse en gestation chez lui, et s'il ne crée pas les idées, il crée la forme et façonne le
» ft M. La Bruyère, il faut le déclarer, et cet aveu ne me coûte aucunement, » dit l'auteur de& Sentiments critiques^ p. 385, « avoit un fond et des sentiments d'honnête homme. .. »
> Le même auteur dit encore, p. 386 : « S'il lui est échappé quelques petites indiscrétions, son esprit l'a trompé, il a cru parler sans conséquence, son cœur n'y a point eu de partw »
' Edit. Hachette, in- 12, 1. 1, p. 200.
moule ^ : voilà le La Bruyère que nous nous représentions, et que nous avons vu sans surprise se refléter sur le premier côté de l'esquisse de Valincourt.
Mais dans le reste, comment nous décider à le reconnaître ? Quels sont ces écarts où il se Jette pour éviter de paraître pédant ? Quel est ce ridicule qu'il se donne pour échapper à l'autre, et qui fait qu'on se moque de lui? Une seconde confidence venue du même coin, et dont j'ai le premier retrouvé la trace % va, je crois, nous aider à le savoir.
Par cette révélation, qui vaut pour le moins celle de Valincourt, qu'elle complète, on verra que La Bruyère, lorsqu'il sortait dû sérieux, ne se ménageait pas dans son contraire; que le comique, dont il sentait si promptement l'éveil, pouvait s'émanciper en lui jusqu'au bouffon, et qu'il s'égarait alors assez loin au delà de ce délicat, de ce contenu dont il a fait, à juste titre, le suprême de la politesse et du bon ton. Il suivait la loi commune
* U^uteur des Sentiments critiques y p. 64, recon»naît qu'il avait l'esprit juste et l'imagination noble. « Mais, ajoute -t-il, l'expression lui coûtoit. »
• V. \2i Revue française du 10 janvier 1857.
et prouvait ainsi qu'en toute chose l'axiome sur l'avare en dépense est d'une justesse parfaite. Qui sait^ d'ailleurs? Les accès de gaieté sont parfois, pour les gens sérieux, des moyens d'échapper ; et pour les indépendant^ des ressources d'indépendance.
Cette fois, c'est Galand qui va faire parler pour nous son Journal longtemps inédit * :
a Mercredi 12 septembre 17 14. — M. Fougères, officier de la maison de Condé depuis plus de trente ans, disoit que M. de La Bruyère n'étoit pas un homme de conversation, et qu'il lui prenoit des saillies de danser et de chanter, mais fort désagréablement. »
Voilà bien, si je ne me trompe, la phrase de Valincourt expliquée et justifiée. Après ce qu'il a dit toutefois, après ce que vient d'ajouter M. Fougères, dont le propos, sans la confirmation du sien, ne pourrait sembler, à première vue, qu'une sorte de commérage envieux, comme il devait tant s'en faire dans la domesticité des Condé, où La Bruyère, qui la dominait de son esprit, n'était pas, je crois, fort aimé; un troisième témoignage
1 11 a été publié pour la première fois dans la Nouvelle Revue Ency dopé jlijie. V. le n» de mai 1847,
p. 4HG.
ne sera pas inutile comme opinion décisive, comme jugement sans appel.
Il nous viendra d'un homme dont l'amitié avec notre philosophe nous est déjà connue , de Phélypeaux, fils de Pontchartrain, protecteur de La Bruyère. Parles lettres de lui que nous allons citer, il sera évident que les airs de gaieté bouffonne, les crises d'extravagance auxquels La Bruyère s'abandonnait dans le monde, avaient des contre-coups de folie plaisante jusqu'en sa correspondance, et que l'écrivain, dans le déshabillé d'une lettre familière, se permettait les mêmes « saillies » que l'homme du monde au milieu d'amis qui ne le gênaient pas. Il y avait en lui, même la plume à la main, de l'Heraclite et du Démocrite, du philosophe morose et du philosophe gai. Son livre entier, sauf en quelques jjarties^^^où le r jfe éclate, m algré lui, sous la caricature qui le pro voquera chez les autres, son livre est d'Heraclite ^; mais ses lettres, à en juger du
* V. plus haut, p. 220-221.
' Les Caractères passaient en général pour un livre de mauvaise humeur, sans compter comme ouvrage sefTeiix. T.Xâ Bizardière, Caractères des
moins d'après celles auxquelles répondait Phélypeaux, ses lettres étaient de Démocrite.
a Si vous faites encore plusieurs voyages à Chantilly, lui écrit Phélypeaux le 5 juillet 1694, je ne doute pas qu'il soit un an, on ne vous mène haranguer aux Petites-Maisons; ce seroit une fin assez bizarre pour le Théophraste de ce siècle. »
Tout est significatif dans cette curieuse phrase : d'abord le mot haranguer, qui fait allusion au discours que La Bruyère avait prononcé tout juste un an auparavant pour sa réception, et qui, par son indépendance de toute tradition académique, comme allure et comme style, avait provoqué un scandale dont le bruit durait encore.
L'absence du sérieux dogmatique en usage pour ces sortes d'exercices oratoires, avait partout été remarqué *. Ce n'avait été, pour le vieux parti académique, qu'un discours de mauvais plaisant, digne tout au plus du railleur expulsé quelques années auparavant, et dont le nom avait été répété, dans les chan-
Auteurs anciens et modernes ^ 1704» in-12, p. iSy. ^ V. plus haut, pages ^6 et 248, notes.
sons encore en cours, comme un reproche pour celui qui semblait l'imiter.
On chantait*:
Les quarante beaux esprits Sont tombés dans le mépris :
Ils n*avoient pius Furetière; Ils ont pris La Bruyère,
OU bien encore :
h* Académie a reçu La Bruyère; Elle pourra s'en repentir :
Toutefois il est bon que pour nous divertir Elle ait toujours un Furetière.
On peut juger par là 'de la réputation peu sérieuse que son livre, devenu si sérieux pour nous, avait faite à l'auteur des Caractères, et comprendre aussi pourquoi, à propos d'une lettre qui ne serait que gaie aujourd'hui, mais qui sembla folle en ce temps gourmé, Phélypeaux crut devoir faire allusion au Disc ours qui avait confirmé pour La Bruyèje c ette réputatio n d'homme, plaisapt.
Un autre point à remarquer dans la réponse de Phélypeaux, c'est ce qu'il dit de
< Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 437.
Chantilly, d'où La Bruyère lui a écrit la lettre qu'il accuse d'extravagance.
C'était un lieu de plaisir et de fête, où, pour être dans le ton, il fallait se faire, bon gré mal gré, d'humeur joyeuse. La Bruyère s'y conformait de son mieux, mais en homme à qui l'habitude manque, il allait au delà.
De la gaieté, exigée par l'usage du lieu, il tombait dans ce qui en est l'excès. Faute de cette mesure et de cette tenue, qui furent toujours le point important pour l'esprit des cours, grandes ou petites, comme le fut Chantilly, on le voyait s'égarer dans ces façons trop dégagées qui le faisaient tourner en ridicule, Valincourt et M. Fougères nous l'ont dit; s'émanciper trop par lettres folles, comme celle qui lui a valu la réponse de Phélypeaux, ou, pour le moins, y manquer de l'expression juste , comme il lui arriva certain jour avec Bussy-Rabutin.
Il ne fallaitqu'un mot pour faire voir alors l'absence de tact; dans la circonstance dont je parle, La Bruyère eut ce mot-là, que jamais homme sachant le monde ne se fût permis, et qui fut d'ailleurs fort bien relevé par Bussy, vrai gentilhomme^ lui du moins.
chez qui le mépris de la Cour venait de la science profonde qu'il en avait *, compliquée du d^pit de n'y plus être.
A l'époque de la première candidature de La Bruyère à l'Académie, en 1691, Bussy l'avait soutenu. Il avait fait le voyage de Paris tout exprès pour lui donner sa voix.
C'est l'une des sept qu'il obtint alors *. Soit modestie, soit défiance pour la sincérité des hommages qu'on pouvait lui rendre, — car le soupçon en toutes, choses résulte nécessairement d'une observation aussi tendue que l'était la sienne, — La Bruyère s'imagina que le vote de Bussy lui avait été accordé, non comme à l'auteur des Caractères, mais comme au domestique de M. le Prince. Sa lettre de remerciement le fit sentir, avec la franchise qui ne fut Jamais d'aucune Cour :
a Les Altesses à qui je suis, écrivit-il à Bussy *, seront informées de ce que vous avez fait pour moi. Monsieur. »
1 V. sa lettre à madame de Sévigné, du 2 3 mars
« Correspondance de Bussy, édit. Lud. Lalanne, t. VI, p. 5i5. Lettre de La Bruyère à Bussy, du 9 décembre 1691.
^ ld.,ibid.
Bussy, qui ne voulait pas avoir Pair d'un courtisan en quête de la faveur d'une Altesse, quand il n'avait travaillé que pour un homme d'esprit, lui répondit, comme il convenait, en homme soucieux que son vote fût estimé à sa vraie valeur, et ayant pour cela des droits, puisqu'il avait été des premiers à con- ' naître le livre de La Bruyère et à l'applaudir ^
c( Les voix que vous avez eues, lui dit-il dans sa réponse*, n'ont regardé que vous.
1 Dès le 10 mars i688, c'est-à-dire peu de temps après leur apparition, Bussy, venant de lire les Carac tères, écrivait au marquis de Termes, qui lui avait procuré cette bonne fortune : « Ce ne sont point des portraits de fantaisie qu'il nous a donnés; il g travaillé d'après nature, et il n'y a pas une décision sur laquelle il n'ait eu quelqu'un en vue. » Après avoir donné ainsi raison à ce que nous avons dit plus haut, p. 162, sur les clés des Caractères^ Bussy ajoute : « Ce que je viens de vous dire m'engage à-vous demander la connoissance de M. de La Bruyère. Quoique tous ceux qui écrivent bien ne soient pas toujours de fort honnêtes gens, celui-ci me paroît avoir dans l'esprit un tour qui m'en donne bonne opinion, et qui me fait souhaiter de le connoître. » Corresp, de Bussy, édit. Lud. Lalanne, t. VI, p. 1 22-1 23-
2 Id,^ p. 5i6. Lettre de Bussy du 16 décembre
Vous avez un mérite qui pourroit se passer de la protection des Altesses, et, — ajoute-t-il avec une allusion à des candidatures moins dignes que l'influence des Condé avait fait réussir à l'Académie, — la protection de ces Altesses pourroit bien, à mon avis, faire recevoir l'homme du monde le moins recommandable. Jugez combien vous auriez para • avec elles^ et avec vous-même, si vous les aviez employées. Pour moi, je vous trouve digne de Festime de tout le monde, et c'est aussi sur ce pied-là que je suis votre ami sincère. »
C'est là le véritable ton de l'homme de Cour spirituel, chez qui l'esprit aide à la politesse et atténue la franchise sans rien ôter à la malice. Chez La Bruyère, qui en avait tant d'autres, cette qualité de tact n'existait pas. Aussi, je l'ai dit, n'écrivait-il guère, comme s'il avait eu conscience qu'une lettre du genre de celle que je viens de citer pourrait le livrer , pourrait le trahir. C'est ce qu'elle a fait.
Quoi qu'il ait dit ailleurs contre les grands, on a vu ici que la vanité « d'être à des Altesses » ne l'avait pas trouvé trop insensible. Nous savions déjà, par l'indiscrétion du jeune
Bouhier *, que l'envie de leur plaire et le dépit d'y réussir moins que d'autres étaient
■ assez vifs chez lui; nous allons apprendre
maintenant que sa philosophie ne le mettait pas davantage en garde contre l'enivrement
1 des honneurs que son esprit pouvait lui faire
rendre chez ces Altesses, et que s'il avait pu •dire' : « Une froideur ou une incivilité qui
t vient de ceUx qui sont au-dessus de nous
nous les fait haïr, » il avait pu aussi ajouter très-vite, en résumant ce que dit le Sosie de Molière ' : a Mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. »
De cela, que conclure ? Cette vérité tout humaine : on participe presque toujours à ce qu'on reprend chez les autres) on ne critique chez autrui que pour se dispenser de critiquer en soi, et Alceste a eu raison de dire :
Que c'est à tort que sages on nous nomme,
Et que dans tous les cœurs il est toujours de V homme!
1 V. plus haut, p. 237.
* Edit. Destailleur, t. I, p. SSj.
3 Et la moindre faveur d'un regard caressant Nous rengage que de plus belle.
(Amphitryon, act. I, se. i.)
C'est encore à une lettre de Phélypeaux que nous devons de connaître quelque chose des honneurs rendus à La Bruyère chez les-- Condé, après sa réception à l'Académie, et de savoir aussi en quelle satisfaction mal déguisée ils jetaient notre sage.
Cette lettre est du même temps que l'autre, à uri mois de distance. La Bruyère est toujours à Chantilly ; pour ne pas faire disparate par trop de sérieux avec le ton des fêtes qui s'y donnent, il a laissé sa gravité à Paris, il est à l'avenant du reste, et il continue à faire des folies, du moins par lettres, si j'en juge encore par la réponse de Phélypeaux :
« Si, par hasard, lui écrit-il le 28 août, vous avez, Monsieur, quelqu'un de vos amis qui vous connoisse assez peu pour vous croire sage, je vous prie de me le marquer par nom et par surnom, afin que je le détrompe à ne pouvoir douter un moment du contraire, je n'aurois pour cela qu'à lui montrer vos lettres; si, après cela, il ne demeure pas d'accord que vous êtes un des moins sensés de l'Académie françoise, il faudra qu'il le soit aussi peu que vous.
« Je n'ai pu encore bien discerner si c'est
la qualité d'académicien ou les honneurs que vous receve\ à Chantilly qui vous ont fait tourner la cervelle.
a Quoi qu'il en soit, je vous assure que c'est dommage, car vous étiez un fort joli garçon qui donniez beaucoup d'espérances. Si j'arrive devant (avant) vous à Paris, je ne manqueray pas de vous faire préparer une petite chambre bien commode à l'Académie du faubourg Saint-Germain *. J'auray bien soin qu'elle soit séparée des autres, affin que vous n'ayez communication qu'avec vos amis particuliers, et que les Parisiens, naturellement curieux, ne soient pas tesmoins du malheur qui vous est arrivé. En attendant vous pouvez penser, faire et écrire autant d'extravagances que vous voudrez : elles ne feront que me réjouir; car les folies, quand elles sont aussi agréables que les vôtres, divertissent toujours et délassent du grand travail dont je suis accablé *. »
* Les Petites-Maisons.
s II faisait une tournée dans les ports du royaume et y était reçu en fils de France. V. une note de Saint- Simon sur un passage de Dangeau, du 26 juillet 1695.
û <rn/ u i^â^
Il serait bien intéressant de pouvoir lire les lettres de La Bruyère qui ont laissé dans l'esprit de Phélypeaux une impression si peu attendue. Nous n'y trouverions pas, sans doute, le penseur qui écrivit les chapitres les plus profonds du livre des Caractères^ mais nous pourrions y surprendre le caricaturiste spirituel qui en chargea quelques portraits, tels que celui de Ménalque , par exemple, qui fut pour cette grave comédie ce que la parade est pour certains théâtres. Nous y ferions aussi plus intime connaissance avec l'ami de ce fou de Santeul, avec l'homme qui s'oubliait en ces « saillies » de chant et de danse que l'officier de la maison de Condé lui reprochait tout à l'heure. De même alors que le secret de l'homme, celui de son style aux allures parfois si vives et si comiquement émancipées nous serait mieux connu.
I l fut le premier de son temps qui eut ce style animé , scénique, sans rien de théàtral, toujours en mouvement, et qui semble
étrange de la part d'un homme « peu i)arlelTr, » cômme'flôusTâ^ît'Ménagej aussi vif c^s la phrase écrite qu*il aurait pu l'être dans la phrase parlée. C'est à La Bruyère, « qui n'étoit pas un homme de conversation, s s'il fallait en croire M. Fougères, que serait due ainsi l a pre mière invasion du s tyle d e la conversation dans les livres. iFen eut la vivacité^ mais non l'a&on3âhce diffuse. Entraînant comme l'homme qui parle bien, il fut concis comme doit l'être celui qui sait bien écrire.
On ne tarda pas à l'imiter, et les critiques dès lors ne se firent pas non plus attepdre. On prétendit, chez les puristes, que cette animation trop concise du style nuisait à sa dignit é, que sans le long vêtement de la période il ne pouvait y avoir que des pensées en déshabillé, c'est-à-dire négligées; et qu'enfin cette vivacité, dont on se faisait gloire, ne tendait qu'à nous ramener plus vite à une décadence comme celle dans laquelle la langue latine était tombée sous Tibère *. Les Académies et les journaux de province s'en mêlèrent. Les
* J. Leclerc, Biblioth, ane, et moderne, t. XVI, p. 228.
p rêtres surt o ut, gr ands amis de la phras^ à longs replis, dont l'éloquence de la chaire avait fait la fortune, réclamèrent bien haut contre ce style rapide et court vêtu, qui, chose encore singulière , avait été mis à la mode par un ami de Bossuet!
Le P. Gaichiès, au nom de l'Académie de Soissons, fit un discours contre le style concis, dans lequel cette fille aînée de l'Académie française — on sait que l'Académie de Soissons prenait ce titre — morigénait un peu sa mère de l'accueil fait par elle aux phrases cavalières *.
Le Journal de Trévoux reprit la même thèse * : rien n'y fit. Le ton était donné, on le suivit. La période ne fut plus du style en vogue; on la laissa se traîner avec la robe des avocats dans les harangues du Palais, ou bien encore avec l'aumusse des prêtres, dans les livres de querelle religieuse. Voltaire, qui devait tant ajouter de vives nuances à ces première s viva cités, put dire alors : « Les jansénistes seuls ont la phrase long.u.e** »
1 Œuvres du R. P. Gaichiès , 1743, in-8% p. 219. ' V. les Variétés ingénieuses de Decourt, 1725 in-8*, p. 97.
* Lémontey, Histoire de la Régence^ t. II, p. 345.
Pour donner à son style cette allure prompte et serrée dont le mouvement fut exagéré, dès les premiers temps, par ses imitateurs *, La Bruyère n'avait eu qu'à s'abandonner au courant des entretiens, à la rapidité toujours changeante des conversations telles qu'on les aimait chez M. le Prince.
Il fut bien de cette maison, et par son caractère, qu'il s'efforça de dépouiller de tout pédantisme, comme nous l'avons vu, et par son style qui, vif, pressé, aiguisé, affectant je ne sais quel air d'épigramme en prose, fut tout à fait dans le ton d'esprit de la société, où madame la Duchesse donnant la note et menant le branle, tout se tournait en mjalice et chaque malice eîT couplet! Je ne sa che rie n nF^pêrsonne ~ddnt~bh né sY amusâ t. La Bruyère eut le sort commun, par la raison même qu'il s'était mis sur le ton du reste.
On se moqua de lui, Valincourt nous l'a dit, et ce fut un bonheur pour son livre. Si l'homme eût été pris trop au sérieux, l'ouvrage n'eût point passé. Pour ne pas s'en effrayer, ilfallait en rire; c'est ce qu'on fît '.
4 II s'en plaignit lui-même. V. t. I, p. 140- 141. • Il en fut de même "çGwtXtî» Maximes de LaRochefoucauld. On n'y vit d'abord qu'une plaisanterie, et
Ce qu'il contient d'osé comme satire , de hardi comme révolte, d'audacieux comme espérance ou divination d'un ordre de choses 'meilleur, ne fut, pour son temps, que la boutade d'un original en accès de misanthropie, le coup de boutoir a d'un homme d'humeur *. » -
En le voyant tel que nous l'a peint Valincourt, rien, de lui, ne pouvait tirer à conséquence; aussi, de son temps, ne trouvons-nous son livre pris en sérieuse considération par personne. On s'en amusa pour les portraits;
c'est ce qui leur fit pardonner ce qu'elles ont d'acre vérité. V. la lettre^ jusqu'alors trop peu connue, de madame de La Fayette à madame de Sablé, que nous avons publiée dans nos Variétés historiques et littéraires, t. X, p. 1 2 1 .
1 C'était l'expression acceptée. V. plus haut, p. 60, 80.— Il y avait dans les entretiens, il Ta dit (t. I , p. 244), des gens parlant par vanité « ou par humeur. » Il était de ceux-ci. Duclos qui en était de même, nous apprend que ces sortes d'originaux ne déparaient pas un cercle, et qu'on les recherchait comme une variété d'esprit nécessaire ; w On voit, dit-il dans le passage indiqué déjà p. 80, on voit de ces sociétés où les caractères se sont partagés, comme on distribue des rôles. L'un se fatt philosophe, un second politique, un troisième homme d'humeur. »
quant au reste, on n'y vit rien*. Grimarest nous a dit* qu'on devait, pour le bien lire, le lire gaiement; on n'y manqua pas. 11 a fallu notre temps et l'expérience dont il est plein pour faire voir ce qu'il a de profond et de triste. La frivolité de quelques parties dérouta sur le sérieux de l'ensemble. En d'autres endroits, l'ironie le masqua^.
Ce fut l'arme et le bouclier: « Ironie forte, mais utile, et propre à mettre vos mœurs en sûreté, » a dit quelque part La Bruyère*, qui aurait pu s'appliquer cette phrase à luimême, dont l'ironie fut si souvent la défense. Chez lui, en effet, que de sous-entendus ironiques, oti sa conscience ne cherchait qu'à se comprendre elle-même, et se trouvait déjà bien hardie de l'oser!
1 D'Olivct et Formeyle donnent à penser. Le succes des Caractères ne f.it d'abord que de curiosité.
* V. plus haut, p. 76.
» V. plus haut, p. 113-114.— La Bruyère pouvait penser, d'ailleurs, que l'ironie était de nature à s'associer avec les sentiments chrétiens, dont il tenait tant à ne pas se départir. V. plus haut, p. 2 5o, note. « L'ironie, dit M. de Sacy, parlant de celle de saint François de Sales, dans la préface du Choix de ses' Ictties. l'ironie elle-même peutaroir sachante. »
♦ Edit. Destailleur, t. I, p. 332.
C'est quand il s'agit du peuple qu'elle lui parle le mieux : « Les grands ont été conduits insensiblement à le compter pour rien *, » et, comme Sieyès, qu'il devance d'un siècle, lui déjà, nous l'avons dit plus haut*, il serait d'à vis qu'il doit être tout.
Il ne le flatte pas; il le sait jaloux, chagrin, envieux :'il l'avoue. « Blâmons le peuple, ditil, oîi il seroit ridicule de l'excuser '. » Mais, un instant après, ce qu'il connaît de sa misère lui revient à la mémoire par le cœur, et la façon dont il en parle prouve que, pour cette misère, il lui pardonne le reste. Il est en train de dire quelques mots sur le dédain des gens de Cour pour les noms de baptême acceptés du vulgaire. On ne s'appelle plus Pierre, Jacques ou Jean, ainsi qu'il s'appelait lui-même. On prend le nom de Tancrède, portéj comme on sait, par un bâtard de Rohan vers ce temps-là; ou bien celui c THe rcule, dont le cardinal de Fleury, par exemple, se trouva si singulièrement baptisé ; ou bien efTCOre c!èlui*"dt?raolpTié7qui avaTt été donné
1 Edit. Destailleur, t. I, p. SSg.
«P.rg.
' Edit. Destailleur, t. I, p. 339-340. '
au fils de son amie madame de B e lle Forj ^re *.
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es noms du calendrier sont laissés au peuple, a Evitons^ dit-il avec cette ironie dont je viens de parler, et qui justifie si bien le nom de' Socrate qu'il se donnait, évitons d'avoir rien de commun avec la multitude...
Qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers martyrs; » puis à ce mot de martyrs, il ajoute en parenthèse* :
a Telles gens, tels patrons, »
On n'a rien dit publiquement de plus fort sous Louis XI v, à propos de la misère du peuple. L'appélel: martyr, c'était dire son vrai nom; mais quel détour n'a-t-il pas fallu à La Bruyère pour en arriver là !
Sa franchise n'a pu se donner pour refuge qu'une parenthèse de quatre mots, qu'on ne comprit pas de son temps, et qu'on n'a guère vue du nôtre.
i L ajnode de ces sortes de prén oms venait d'Itali e. Ménagiana, t. TV, p. 173.— Plus tard, Destouches donna le même ridicule à son Glorieux, qui dicte ainsi ses prénoms au notaire :
Monseigneur Carloman -
Alexandre -César- Henri-Jules -Armand-
Philogènes- Louis ,
* Edit. Destailleur, 1. 1, p. 340.— Ce qu'il dit plus
Je sais des gens d'un grand sens et d'un véritable esprit qui se demandent pourquoi il n'est pas plus net, pourquoi il prend tant d'ambages, pourquoi, surtout, il ne conclut pas? A quoi bon conclure après ce qu'il dit?
La conclusion vient d'elle-même; son époque la donne pour lui. S'il n'apporte pas d'exemples, c'est qu'ils foisonnent alentour. Lorsqu'il écrit, sur l'état des campagnes , le terrible passage dont nous parlerons plus loin, pour bien fixer l'endroit où il le peignit d'après nature, a-t-il besoin d'ajouter ce qu'il pense? a-t-il besoin de conclure? Sa conclusion se trouve dans chaque trait indigné du tableau.
Il suffit qu'il dise : «.Voilà ce qui est, » pour qu'aussitôt la moralité suive. La Fontaine l'eût dite , parce qu'il croyait n'écrire que pour des enfants; La Bruyère la supprime, parce qu'il écrit pour des hommes. Jamais^ le proverbe : a A bo n entendeu r, demi-niot »
ne fut plus applicable qu'à lui et aux sousefltendus de " son livre .
Les oracles, et il en est un, n'ont jamais
loin, t. II, p. 20 : « Nommer un roi Père du peuple est moins faire son éloge que l'appeler par son nom,» fut aussi très-hardi sous un roi qui fit tout pour qu'on rappelât autrement.
parlé que sous des voiles ou au travers de nuages : il a les siens qu'il fait plus ou moins épais, suivant qu'il se sent plus ou moins surveillé.
Cecij en effet, est encore un des grands points, et il me semble qu'on n'en a pas assez tenu compte lorsqu'on lui a reproché son défaut de conclusions. On a oublié qu'il y avait toujours, sous le régime absolu du grand roi, une oreille ouverte pour entendre, une m ain armée pour £épri mer c e qui se disait cJe trop hâFJÎ.Tïe là ses réticences, qui ne demandent toutefois qu'à laisser saisir ce qu'elles retiennent; de là ses ironies, dont les frivoles s'amusent quand les sages s'en épouvantent; de là tous ces portraits oîi les noms manquent, mais où chacun attache une ressemblance; de là enfin tous ces traits de mœurs, si bien définis, si bien fixés, où rien n'est absent que l'exemple formellement direct.
Pour cela, il n'y eutpas que prudence chez lui, il y eut peut-être aussi embarras dans le choix de ces exemples et de ces preuves. On les trouvait si bien partout qu'il crut inutile d'en mettre aucun dans son livre. Ce grand nombre même le sauva, en lui permettant de nier la réalité des applications qui pouvaient
devenir un péril. Venait-on lui dire qu'il était bien osé, par exemple, de parler des femmes a coquettes, joueuses, ou ambitieuses *, » quand la reine de Chantilly, madame la Duchesse, était tout cela', il avait beau jeu pour répondre que son trait pouvant atteindre ailleurs, on était bien hardi soi-même de prétendre qu'il eût voulu viser si haut.
L es gra nds sont ceux qui.se reconnaissent l e moi ns dans les satires, se croyant audessus d'elles, comme ils sont au-dessus du reste. La Bruyère, qui le savait, en usa jusqu'à ï'audace.
Je n'en citerai qu'un exemple :
Dans sa première édition, en 1687, il avait dit, au chapitre de l'Homme* : a Nous faisons par vanité ou par bienséance les mêmes choses, et avec les mêmes dehors que nous les ferions par inclination ou par devoir. Tel vient de mourir à Paris de la fièvre, qu'il a gagnée à veiller sa femme qu'il n'aimoit point. » Tout le monde vit dans les derniers mots une allusion à la mort du prince de
1 Edit. Destailleur, t II, p. 147.
* Mémoires de Saint-Simon, édit. L. Hachette, in-i2, t. IV, p. 2o5.
> Edit. Destailleut, t. II, p.- 52.
Conti, que la petite vérole avait emporté deux ans auparavant, le 9 novembre 16855-en soignant, par mode *, sa femme, dont il n'avait jamais été amoureux. La Princesse seule ne comprit pas. Pouvait-çllç supposer, elle, «la grande Princesse, » comme on l'appelait, qu'un livre s'occupât d'elle sans faire son éloge, et, qui plus est, se permît d'émettre un doute sur les sentiments qu'elle avait pu inspirer à son mari ? Un pareil trait, une fois compris, est de ceux qu'on ne pardonné pas. Or, la meilleure preuve que la Princesse ne s'en fît pas à elle-même l'application^ c'est f qu'elle fut une des plus constantes admira-.
trices du livre dans lequel il se trouve *; à ce I point que le rimeur qui, plus tard, mit en
\ vers les Caractères, crut devoir lui adresser
[ la dédicace de cette singulière version '.
Si madame de Conti ne sentit pas ce qu'il y avait là de direct sur son compte, elle dut comprendre bien moms encore que certaine allusion aux amours trop vifs des frères pour
« Lémontey, Hist, de la Régence, t. II, p. 467.
* Brillon, Portraits galants, 1696, in-12, p. 81.
• Peintures parlantes , traduction en vers des mœurs et caractères du siècle précédent , selon le Théophr as te français, 1703, in- 12.
leurs sœurs* pouvait aller aussi à son adresse, et faire jaser les gens pour qui les visites de son frère, monseigneur le Dauphin, semblaient trop fréquentes chez elle, et surtout trçp empressées.
Ixs grands, encore une fois, n'y voient pas de si près. Ils se croient trop haut, et toute satire leur semble trop bas pour qu'ils puissent rien découvrir de ce qui s'y trouve à leur adresse de vérités ou de leçons. L'éloge plein d'encens, dont la fumée s'élève, est la seule chose qui monte jusqu'à eux. La Bruyère a donc pu lancer ses traits sans qu'ils se crussent jamais atteints.
Les parvenus seuls furent chatouilleux, et s'irritèrent de ce qu'il dit. S'il y eut danger pour lui *, ce ne put être que du côté des mécontents de la finance et de la bourgeoisie '.
Quant aux duchesses , il put leur dire
t outes leur s vérités, même les plus cruelles : parler de la rage du jeu qui avait alors
1 Edit. Destaillôur, t. I, p» ao3.
« V. plus haut,p. i25-ia6.
> il est parlé de ces mécontents dans le Ménagianci, t. III, p. 382.
gagné toutes les .femmes, et de la passion des liqueurs fortes qui ajoutait son ivresse à cette folie *; blâmer aussi cet usage des grands laquais, dont le service remplaça celui des femmes dans les grandes maisons et amena tant de scandaleux abus •; faire, en un mot, la satire complète des personnes du plus grand monde; aucune ne se trouva réellement mise en cause '.
La Bruyère, à qui elles auraient eu la puissance de faire enlever de son livre ce qui les y blessait, n'eut rien à en supprimer.
Un seul passage en disparut, mais il n'eut
1 Edit. Destailleur, t. I,p. 323.
* Id,, p. 295. — V. dans Lémontey, t. II^p. 3 19, une citation de la Biblioth. de Cour, —Les amours des grandes dames pour leurs domestiques commencèrent. V., sur les intrigues de la duchesse de Sully et de son intendant Petit, le Chansonnier Maurepas, t. III, p. 63.
' La duchesse eût pourtant bien dû se reconnaître dans ce qu'il dit des femmes qui aiment le vin; c'était son défaut. V. Ltscuretles^Philippiques de La Grange-Chancel, i853,in-i8, p. 41; et lesLettresde madame Du Noyer^ t. I, p. 14. — Ce défaut était aussi, qui le croirait, celui de la toute charmante madame deCaylus, aux discrets souvenirs, Lassay, Recueil de diverses choses, t. II, p. 39.
pour cela qu'à obéir à son cœur. Ce passage, en effet, qui se rapporte aux gens en disgrâce % avait pu être pénible pour Vardes, dont il aimait le savoir, compagnon de son exil*, pour Bussy, pour Lauzun, pour plusieurs autres : il s'empressa de le biffer dès qu'on lui eut fait comprendre qu'il leur pourrait être un chagrin. Le sacrifice qu'il fît ainsi à la disgrâce, et qu'il n'eût point fait à la faveur, témoigne de sa bonté sans faire croire à sa complaisance.
Il n'en eut pas, même pour le pouvoir qui en devait le plus attendre, c'est-à-dire même pour le roi, dont il ne fît un gigantesque éloge^qu'afin d'être à couvert et darder en liberté ses s atires de détail.
Vous avez vu ce qu'il écrit sur l'état du peuple pendant ce règne, et vous avez senti la vivacité du reproche, malgré son déguisement. Voyons, à l'autre extrémité, ce qu'il a d it du faste et des fêtes, contraste cnant de cette misère ; ce qu'il a pensé des expédients de puissance, des garanties d'autorité qu'il y
1 Edit. Destailleur, t. II, p. i5-i6.
2 11 le cite parmi les érudits. /</., p. 92.
3 Id.j p. 23-26.
eut toujours dans rencouragement du luxe pour tout despotique ^,
Le mot est dcTui. La Bruyère est, je^crois, le seul qui l'ait écrit sous Louis XIV, et. ce qui en accroît l'audace, c'est dans un passage dont l'application était des plus directes contre sa manière de régner :
a C'est , a-t-il dit * , une politique sûre et ancienne dans les républiques, que d'y laisser le peuple s'endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanité et la mollesse; le laisser se remplir de vide et savourer la bagatelle : quell'es^randes démarches ' ne fait-on pas au despotique par cette indulgence. »
nCette invective contre l'un des plus chers
* Edit. Destailleur, t. II, p. 2.
* Voltaire aurait dû se rappeler ce passage dans son Traité de Politique et de Législation [Œuvres, édit. Beuchot, t. XXXVIi, p. 534); il se fût montré moins rigoureux pour ce que La Bruyère dit ailleurs encore contre le luxe (t. I, p. 296). Il eût pu conserver les épithètes d*amer et de satirique qu'il lui donne; mais il eût retiré les mots de « misanthrope forcé, » qu'il y ajoute injustement.
' Démarche est pris ici pour progrès.
secrets des pouvoirs absolus a bien des fois été reprise , entre autres par Charles Nodier, lorsqu'il a dit * : « Du moment que le despotisme a peur pour lui, on sait qu'il fait bon marché des mœurs; » mais personne ne s'est là-dessus aussi franchement, aussi bravement exprimé que La Bruyère, et cela dans un temps o\^ il y avait plus que de la nouveauté à parler ainsi des gouvernements qui affaiblissent à l'entour d'eux pour rester forts , qui corrompent et énervent pour n'avoir pas de résistance à craindre.
Il dit de Phédon * « qu'il est libre sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère; » et Phédon, c'est lui. Le nom tout socratique qu'il lui donne suffirait à le faire croire. En ne sortant presque jamais du grec, pour la dénomination de ses types^ il s'assurait une garantie contre leur propre hardiesse, a Ce n'est pas de vous que je parle, mais du passé, » aurait-il pu répondre, sous ce couvert des noms antiques, à qui l'eût
* De la prose française et de Diderot, Bullet. du Bibliophile, juillet 1861, p. 377.
inquiété dans le présent. Le sous-titre que prit, à la quatrième édition, son dixième chapitre, en ajoutant aux mots : du Souyerairiy ceux-ci bien inattendus alors^ ou de la République, nous semble aujourd'hui une audace : ce fut une prudence. Donnant ainsi à ce qu'il allait dire l'étiquette des gouvernements anciens, dont la forme en son temps n'était plus qu'une ombre , il échappait mieux au danger des allusions qu'on pouvait lui reprocher. c( Que vous importe ce que je dis touchant les républiques, vous n'avez rien à voir chez elles, car la république n'est pas chez vous. Je suis Grec et je m'y tiens, m'occupant à ma façon de choses dont j'aurais pu m'inquiéter en Grèce. Ce n^est pas moi qui parle, c'est Théophraste qui continue à parler en moi. » Voilà quelle pouvait être sa réplique toute prête.
Au commencement du règne, lorsqu'il ne fallait déjà pas moins de prudence dans la satire, Boisrobert avait répondu de méme^ en une circonstance toute pareille. Ayant à se plaindre du secrétaire d'État La Vrillière, pour la suppression du nom de son frère d'Ouville sur la liste des pensions, il s'était vengé par une Epîire où les ridicules
du ministre s'étalaient en long et en large.
La Vrillière menaçait de se plaindre à Mazarin ; Boisrobert prit les devants. Il courut, avec le maréchal de Grammont, chez le cardinal^ qu'il trouva connaissant déjà sa satire et s'en amusant.
a — Ce n'est point, lui dit-il, contre M. de La Vrillière que j'ai écrit; mais ayant lu les Caractères de Théophraste^ j'ai fait à la manière de ce Grec le caractère d'un ministre ridicule. Tant pis pour M. de La Vrillière s'il lui ressemble.»
Celui-ci survint à son tour, criant : « Il m'a vitupéré, monseigneur ; il m'a jeté une bouteille d'encre sur le visage. »
a-^Monsu de La Vrillière, lui dit Mazarin, ce n'est point vous, ce sont des Caractères de Théophraste. »
La Bruyère, ^pour tous ses portraits, répondait comme Boisrobert. J 'irais presque à penser que c'est la réponse de celui-ci qui l'iTlspiiU pour la torme'dê' son ïi vrê . L'àhëcfaîFcônnue \ surtout chez les Pont-
chartrain, parents de La Villière et amis de
4 Historiettes de Tallemant, édit. P. Paris, t. II, p. 4o3.
notre infatigable écouteur. J'imagine qu'il l'entendit conter dans leur monde, et qu'il ne lui en aura pas fallu davantage pour l'idée du déguisement à la grecque dont il s'enveloppe et sous lequel court encore l'immortelle mascarade de son esprit.
Comme tous les observateurs, il faisait ainsi de chaque chose son profit. Il y a dans son miroir mille reflets du monde qui l'entoura. Les Condé y sont tous, depuis l'aïeul, le grand Condé, jusqu'au petit-fils, M. le Duc; nous l'avons déjà dit, mais il nous reste, sur ce point, tant de choses à dire encore!
Ce n'est point par leur portrait seul qu'ils figurent chez La Bruyère : ils y vivent par leur influence, en mille endroits présente, active, tyrannique. De leur part, tout s'imposait, et fût- on, comme notre homme, le plus indépendant des esprits, il fallait subir le joug de leur goût, le despotisme de leurs préférences. Par bonheur, leur goût était bon, et, sauf quelques protections mal placées, comme celle que le grand Condé
accorda par ennui, et faute de mieux, au piètre rimeur l'abbé Martinet*, leurs préférences ne se fourvoyaient pas trop. Chantilly était vraiment, comme La Bruyère l'a dit % « recueil des mauvais ouvrages. »
Nous avons vu plus haut ' que M. le Prince Henry- Jules était le plus capable « pour marquer aux écrivains le ridicule de leurs écrits. »
Fort jeune, il avait eu cette faculté. Dès 1668, on avait dit de lui, dans les Portraits de la Cour * : « Il se connoît fort aux beaux vers... Il dit ,son sentiment avec beaucoup d'esprit sur les matières les plus hautes de la philosophie. » La Rochefoucauld avait été, jusqu'au dernier moment, un de ses meilleurs amis '; cela seul suffirait pour faire comprendre qu'il dut encourager La Bruyère dans l'entreprise des Caractères^ qui ne sont, à tant d'endroits, qu'un écho prolongé des
1 Chansonnier Maurepas, t. VI, p. 99 ; Biblioth» de Cour, t. II, p. 293-294.
« T. II, p. 259.
« Cités dans les Arch, du Biblioph., t. II, p. 263.
s V. Lettres de madame de Sévigné, 3 avril 1671, 29 mars 1680.
Maximes avec plus de malice dans l'allusion *. Le savoir chez M. le Prince allait volontiers de pair avec l'esprit :
« Ils ont joint les lettres avec les armes, et ont une belle bibliothèque où il y a des manuscrits rares, grecs et latins *. Le père et le fils sont des bibliothèques vivantes. » C'est Gédéon Pontier qui parle ainsi du grand Condé et de son fils, dans son bizarre ouvrage , le Cabinet des Grands '. Il n'eut pas le profit de son éloge. Ayant dit ailleurs *, à propos de Paris : « L'agréable fleuve de la Seine passe par le milieu et ne fait que serpenter à sa sortie, comme s'il avoit de la peine à le quitter, » La Bruyère saisit la phrase au bond pour en faire un des
1 Segraisiana, inédit, p. 86, loo. M. Destailleur a rapproché avec soin les passages des Caractères c\mi peuvent s'être inspirés des Maximes,
« On n'y comptait pas moins de dix mille volumes, Sauvai, t. III, p. 52; l'abbé de Marolles, Paris, etc., in-4", p. 42.-^Au xviii* siècle, selon G. Brice, <* les personnes studieuses y étoient reçues favorablement. » Descript.hist, de Paris.iy 52, inS*, t. III, p. 407. M. Leroux de Lincy a publié des Recherches sur cette bibliothèque , Bulletin du Bibliophile, 1860, p. ii58, etc.
» 1681, in-i2, 1. 1, p. F91.
* Jd»t p. I II, 112.
ridicules de son] Dioscore , dont il dit * :
« Il écriroit volontiers que la Seine coule à Paris. »
M. le Prince, quoique loué par le pauvre Pontier, ne dut pas en vouloir à La Bruyère du coup qu'il lui portait. Il n'aimait pas l'érudition niaise^ mais les jeux d'histoire lui plaisaient. C'est ainsi qu'il ne dédaigna pas celui qui consistait à faire, à la façon des Centuries de Nostradamus, un de ces logogriphes historiques qui étaient alors à la mode ^ Madame de La Fayette, à qui il l'envoya, se fît aider pour l'expliquer, et je crois bien que Son Altesse avait eu aussi recours au savoir d'autrui pour mieux en compliquer le problème. Or, comme d'après les faits qu'elles contiennent, ces Centuries doivent avoir été écrites en 1678 ou 1679, et comme à cette époque, ainsi qu'on l'a vu plus haut ',
* T. II, p. 204. — « Tout le monde, dans ce trait, reconnut Gédéon Pontier. »> Camusat, Hist. crit. des Journaux, t. II, p. 36-3 7. V. aussi les Pièces fugi t. d'Histoire et de Littérature y 1704, in-i2, Z^ partie, p. 517.
« V. Le Bret, Lettres diverses, p. 62; Œuvres de La Fontaine, édit. Walcknaôr, gr. in-8', p. 583.
La Bruyère était déjà chez les Condé, tout me donne à croire qu'il mit la mftin à ce casse-tête *. Il y fallait du reste , avec son talent de professeur d'histoire, son habileté dans l'art des pastiches en vieux langage '.
M. le Duc, son élève, semble avoir bien profité de ses leçons, du moins pour une part. Partout, même chez ses ennemis, on s'accorda toujours à reconnaître en lui c les restes 3'une excellente éducation*. » Il y prit, et pour le garder, le goût des lettres, qui lui fit rechercher avec empressement, cultiver avec un soin qui l'honore les gens d'esprit les plus distingués de son temps. Racine, entre autres, sans lequel toute fête eût paru sans charme chez M. le Duc, et tout bon re* pas sans dessert «.
Dans les discussions qui s'agitaient à cette
i L^s Centuries et leur explication se trouvent dans le livre fort rare : Voyage de MM, de Bachaumont et de La Chapelle, avec un mélange de pièces fugitives tirées du cabinet de M. de Saint-Évremond, 1704, in- 12, p. 162-175.
* V. son pastiche de Montaigne, édit. Destailieur, t. I, p. 234-233.
* Saint-Simon, édit. Hachette, in-i8, t. V, p. 164..
^ V, la préface du Jugurtha de Lagrange-Ch^nce], dans ses Œuvres-, 1735, in 8», 1. 1, p. xzxvi.
illustre table, Son Altesse ne manquait jamais d*intérvenir, et c'était chaque fois avec une vivacité d'esprit et de savoir* oti se retrouvait la tradition de La Bruyère. Comme son père, M. le Duc .aimait le jeu des Centuries historiques *. Il y voulait aussi des collaborateurs, ce qui nous donne à penser qu'il suivait encore en cela l'exemple paternel, et justifie ce que nous avons dit tout à l'heure de la part qu'aurait eue La Bruyère dans la centurie envoyée à madame de La Fayette.
Les aides historiques de M. le Duc étaient Malézieux , l'abbé Genest •, peut-être aussi La Bruyère. Il est du moins hors de doute qu'il fut, avec les deux autres, en commerce d'amitié et d'esprit. Malézieux, que nous retrouverons plus tard, fut un des premiers confidents de son livre, et l'abbé Genest dut à son amitié de voir une de ses tragé-
^ Saint-Simon raconte une dispute sur un point d'histoire que M. le Duc eut ainsi avec Fiesque; édit. Hachette, in-i8, t. Il, p. Sig. — Son défaut était de se répéter, selon madame de Caylus (édit. Asselineau, p. 191). C'est de lui que La Bruyère a dû dire, au chap. des Grands (t. II, p. 355) : « Une chose arrive, ils en parlent trop . »
s Chaulieu, Œuvres, 1822, in-12, p. iSg, 140, 2 58.
' Souvenirs de madame de Caylus^, p. 190.
diesj Pénélope, mise par lui sur le même rang que la Bérénice de Racine *. Le zèle de l'ami ne pouvait aller plus loin, d'autant que La Bruyère était un des plus grands admirateurs du poëte à qui , de cette façon , il donnait presque l'abbé Genest pour égah
On connaît assez, sans que j'aie besoin d'y insister, cette admiration profonde de La Bruyère pour Racine; je m'y arrêterai cependant ici, afin de marquer en quelle circonstance il écrivit Tun des passages où elle se fit le mieux jour.
Les discussions de toutes sortes, principalement celles qui roulent sur les matières de l'esprit, étaient fort en usage, chez M. le Duc et chez madame la Duchesse, soit à l'hôtel de Condé, soit au château de Saint-Maur, leur chère Mauritanie, comme l'appelait Chaulieu *. On y discutait à toute outrance, de plein cœur et à plein gosier, ce qui fit dire à La Bruyère, au sortir sans doute d'une de ces disputes à tue-téte : « On parle impétueusement dans les entretiens '. » Lassay, dont nous aurons à reparler, qui était sou-
« Edit. Destailleur, t. I, p. 148.
* Chaulieu, p. 144.
vent de ces querelles littéraires, va nous dire en quelques mots comment elles se passaient, et sur quelles matières elles s'engageaient de préférence.
Il avait manqué à l'une des plus curieuses; mais quelqu'un de ses amis lui en avait écrit le sujet, ainsi que les incidents. Il lui répondit * : a Vous me faites une peinture fort plaisante de la dispute qu'il y a eu à Saint- Maur. Je me suis trouvé à plusieurs de la même espèce, et Je sais qu'il est bien plus nécessaire d'avoir une bonne poitrine que de bonnes raisons. Vous voulez savoir, ajoutet-ilj mon sentiment sur la question ; avant de vous le mander, je dirai comme Montagne, je vous le donne pour mien et non pour bon. »
De quoi s'était-il agi ? sur quoi avait-on si vivement disputé? Sur le parallèle de Corneille et de Racine^ les uns tenant pour celui-là, les autres — parmi lesquels se rangea Lassay — s'acharnant pour celui-ci. Peutêtre vais-je me tromper; mais il me semble que La Bruyère était de cet impétueux entretien, et qu'après y avoir rompu sa lance
1 Recueil de diverses choses , t. II, p. 479.
aussi bien qu'un autre, il écrivit^ comme résumé du débat, le parallèle qui se trouve dans son livre *, avec une préférence si marquée pour Racine à l'exorde et à la conclusion.
Ces disputes littéraires, toutes bruyantes qu'elles fussent, étaient pour La Bruyère le bon côté de la vie à Saint-Maur ou à Phôtei de Condé. Auprès était l'influence mauvaise à laquelle, malgré ce qu'il avait de résistant dans la pensée et dans le caractère, il ne lui fut pas possible de toujours échapper. L*esprit dirigeant de cette maison, l'esprit de madame la Duchesse réagit sur le sien, quoi qu'il pût faire.
C'était un esprit endiablé, une verve de mauvàise'langue intarissable, tout à la satire aussitôt tournée en couplets ; tout à l'allusion méchante qui, d'un tour de plume, devenait roman * ou chanson : « Dans la maison
1 T. II, p. 1 52-1 54.
f V. Brillon, le Théophraste moderne, p. 5o. La duchesse y est vantée sous le nom de Borbone, pour son talent à tourner un vaudeville. V. aussi les Lettres de madame Dunoyer, t. I, p. i3-i4, et les articles de M. Philarète-Chasles, les Femmes chansonnières sous Louis XIV, Revue de Paris, 17 et 3i août 1834. Plusieurs couplets de la duchesse y sont cités.
* Madame de Caylus parle d*un roman que la
de madame la Duchesse, dit la princesse palatine •jlaméchancetéjpa pour de l'esprit. »
La Bruyère étant de cette maison, faut-il s'étonner que la méchanceté l'ait gagné ?
L'amertume lui poussa dans ce monde amer, mais pour tourner surtout contre ceux qui la lui avaient donnée. Son fiel lui venait des grands; c'es t sur eux qu'il déborda, a Ils n'ont point d'àme,»a-t-ildit, et c'est aux Condé qu'il pensait; c'est à M. le Duc, c'est à madame la Duchesse, dont^ sur ce point, la réputation était faite : a Si son esprit est bon, a dit encore la Palatine*, son cœur est mauvais, b C'est juste pour le cœur; pour l'esprit, moins. La femme qui fit tant de chansons ordurières; qui, sur la fin de sa vie, n'eut d'admiration que pour Grécourt et préféra les niaiseries du jocrisse Maranzac à la finesse de Fontenelle, à l'éloquence de Fénelon •, n'avait pas l'esprit bon. L'amour du bouffon y dominait; La Bruyère s'en ressentit. C'est pour entrer dans ce goût qu'il écrivit les chapitres au comique outré qui, tels que ceduchesse avait fait ainsi. 5ot/v., éd. Asselineau^p. 180
A Mémoires, édit. Busoni, p. 25o.
» Jbid,,p, 269.
* Nodier, Mélanges d'une petite Bibliothèque ^ p. 4 1 .
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lui de Ménalque, sont la farce de sa comédie sérieuse, la parade à la porte de saphilosophie.
Peut-être a-t-il fait pis. Il existe, à Saint- Pétersbourg, une suite de portraits satiriques en vers * qui lui sont attribués : est-ce à tort*?
Son livre met si souvent ses malices à l'unisson des médisances -fredonnées autour de lui, qu'à certains passages on pourrait l'annoter en marge avec les chansons de la duchesse, comme l'abbé de Voisenon annotait son bréviaire avec les vaudevilles de madame Favart.
1 Voici le titre complet du ms. : La Dieudiade^ ou Caractères satyriques de la Cour de Louis XIV, ATTRIBUÉS A La Bruyfre, OU Porti aits de Jupîtcr, Junon, Ganymèdef Diane y Adonis, Vénus, Apollon et Narcisse, qui sont gravés en caricature. M. de La Vallière avait possédé un manuscrit du même genre. On lit sous le n* 5,2 36 du Catalogue de sa bibliothèque : Caractères satyriques de la Cour de Louis XIV, attribués à La Bruyère, ms. in-4*de Sog fT.
* LorsquMl parle (t. I, p. 222) des gens qui se défendent « de faire des vers... comme d*un foible qu'ils n*osent avouer, » peut-être parle-t-il de lui-même.