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On n'échappe jamais àl'esprit de son milieu. Est-on sage, s'il est fou on le devient plus ou moinSj et plus ou moins on s'en repent, pour revenir plus tard à la sagesse, avec l'expérience de la folie. Les livres de morale sont souvent le fruit de ces retours. Celui de La Bruyère ne dut pas avoir d'autre origine.
Dans le monde, il se laissait faire, quitte à en avoir les remords dont son ouvrage fit des leçons. A Chantilly, il consentait même à jouer, il se risquait au lansquenet, et, surpris de ses prouesses, il en écrivait à Phély-
peaux. Celui-ci, dans la lettre citée déjà, l'en 2* p. 26*
raille, ainsi que d'autres nouvelles qu'il lui a mandées, a il y en a telles qui m'ont fait trembler, dit-il, et surtout l'aventure de la demoiselle .. et de ce que vous êtes un des plus rudes joueurs de lansquenet qui soient au monde. Il ne vous faut plus que cela pour devenir tout à fait fou. »
Jouer est bon, mais jouer gros jeu est différent; La Bruyère, je crois, ne fut jamais assez en argent ni en humeur hasardeuse pour s'y risquer : a Je permets, dit-il, à un fripon de jouer un grand jeu, je le défends à un honnête homme; c'est une trop grande futilité que de s'exposer à une grande perte *.»
Bien jouer est autre chose aussi, et je ne crois pas davantage que ce fût l'un des talents de sa philosophie. Il me semble même qu'il y a, dans les lignes suivantes, je ne sais quel aveu de joueur malhabile, mécontent des déconvenues qu'une foule de sottes gens, ayante faute d'autre, Vesprit dujeu^ comme .jdit Vauvenargues ', auraient évitées :
« Ne faut-il ni prévoyance, ni finesse, ni habileté pour jouer l'hombre ou les échecs?
et, s'il en faut, pourquoi voit-on des imbé-
» V. , dans ses œuvres, le chap. de V Esprit du Jeu,
dles qui y excellent, et de très-beaux génies qui n'ont pu même atteindre la médiocrité, à qui une pièce ou une carte trouble la vue et fait perdre la contenance ' ? »
Je jurerais qu'il pensait à Dangeau, son Pamphile^ le valet de Trèfle', en écrivant ce passage sur la supériorité de certains imbéciles au jeu*; et que pour les autres, exempts de cet esprit afin d'en avoir un meilleur, il songeait à lui-même, très-inexpert en ces délassements,quoi que Phély peaux ait pu dire de sa rage du lansquenet.
Il a trop blâmé Chaulieu et a son élève »
de leur empressement à ces parties, où le niais heureux peut effacer l'homme d'esprit qui perd *, pour s'y commettre lui-même plus que de raison, et s'y lancer au delà de ce que lui commandait l'usage. Pour être vraiment du monde, il fallait jouer un peu. La Bruyère s'y résignait, perdait, et se croyait quitte : il
1 Edit. Destailleur, t. II, p. io8.
> V. plus haut, p. i88, note.
' Madame de Sévigné, dans sa lettre du 29 juillet 1676, convient elle-même, avec une sorte de honte, de l'espèce d'infériorité où elle se trouve quand elle voit jouer Dangeau.
* V. plus haut, p. 192-194.
avait, en perdant, payé sa dîme à la mode.
Là, comme partout , l'observation lui valait mieux que l'action. Quand il avait bien surpris dans une partie tous ces instincts que la passion du jeu réveille, le seul gain réel avait été pour lui, il aurait pu dire comme madame de Sévigné parlant du jeu en vogue, que lui-même vient de nommer * : « Je veux apprendre Vhomhre, non pour jouer, mais pour voir jouer. » Il ne savait le jeu qu'autant qu'il fallait pour perdre, et après regarder jouer. Le savait-il même bien ? J'en doute, La Rochefoucauld avait excellé aux échecs *, dont les combinaisons semblaient si désespérantes à madame de Sévigné '; La Bruyère me paraît avoir eu le même goût. Il revient trop de fois sur ce jeu , et il avait d'ailleurs des amis, notamment De Court*, qui le pra-
1 Uhombre, qui avait été importé d'Espagne, était alors le /eu en vogue. V. les Lettres de Boursault, t. II, p. 75, et les Nouvelles Lettres de la duchesse <f'Or/^a«s, mère du Régent, édit. G. Brunet, p. 11-12.
s Un poète qu'il avait souvent fait mat lui adressa une ode publiée dans \t Recueil des Pièces curieuses, La Haye, 169 5, in-12, t, IV, p. 207.
» Lettre du 28 février 1680.
♦ Nous verrons plus loin comment De Court fut, avec La Bruyère, de la société de Bossuet à Versailles.
tiquèrent avec trop d'habileté, pour n'avoir pas été entraînée suivre leur exemple.
Je ne pense pas toutefois qu'il y fût trèshabile. Une de ses métaphores, où il mêle et brouille ensemble les termes du jeu d'échecs avec ceux du jeu de dames ', m'a trahi son inexpérience. Je ne la lui reprocherai pas. En cela, comme en tout, il fut ce qu'il devait être : il ne prit des frivolités du monde que ce qu'il en devait prendre pour n'être pas frivole lui-même; mais comme en cet entourage des Condé, c'est souvent le superficiel qui était l'important, La Bruyère ne passa pas pour sérieux parce qu'il ne sut pas l'art d'être sérieusement futile.
La plus belle partie de la vie de La Bruyère, je ne saurais trop le répéter, la
« Il était, dit Tabbé Genest, dans le Portrait qu*il a fait de lui, 1696, in-40, p. 14- 1 5, de première classe aux échecs; >» il gagna Michel Xin, dit le petit Chinois, qui jouait à la façon de son pays, et dont il comprit aussitôt la manière de jouer.
> Edit. Destailleur, t. II, p. 3 20.
mieux employée surtout, je ne dis pas comme étude des livres, mais comme étude des hommes, est celle qu'il passa dans cette maison de Condé. La plupart des observations qu'il a jetées à pleines mains dans son ouvrage viennent du temps — M. Sainte-Beuve Ta trèsfinement remarqué le premier *, — où, placé au milieu de ce grand monde si divers en originaux, il fut à même de tout voir avec cette avidité curieuse qui le prit dès les premiers jours et qui ne le quitta plus.
La lecture Pavait fortement mûri, l'observation pratique lui manquait. En venant chez les Condé, il sortit des livres, il entra chez les hommes.
Il arrivait profond et naïf à la fois, c'est-àdire possédant, avec un immense besoin de regarder, l'admirable don de bien voir et celui, plus rare encore, de bien dire ce qu'il avait vu.
Sans ce long séjour dans un tel milieu, où, dès qu'il y fut, tout sembla vivre et s'agiter
* « La Bruyère, dit-il, dut tirer un fruit inappréciable, comme observateur, d'être initié de près à cette famille si remarquable alors par le mélange d'heureux dons, d'urbanité brillante, de férocité et de débauche. » Portraits littéraires, 1863, in- 18, 1. 1, p. 394.
pour lui, il ne fût certainement pas devenu aussi complet comme expérience d'esprit.
Sans doute il aurait pu, avant 1676, époque probable de son admission à l'hôtel de Condé, publier sa traduction de Théophraste; mais donner dès lors son véritable ouvrage, les Caractères ou les moeurs de ce siècle, c'eût été impossible. Aussi ne le fit-il imprimer qu'après douze ans passés chez ses Altesses.
Le grand Condé ne vivait plus depuis un an, quftnd la Bruyère fit paraître son livre. Avait-il attendu cette mort, qui le délivrait d'un juge sévère? Je ne le pense pas. Condé se plaisait trop aux choses de Tesprit, et à défaut des délicates se satisfaisait trop aisément des médiocres *, pour que La Bruyère pût penser que ses Caractères n'eussent pas été du goût du maître. Mon avis est même que si Condé ne lut pas le livre entier , il en connut certainement des parties, et qu'il n'en désapprouva pas l'esprit. Ses propres idées s'y reflétaient, en maint endroit, avec une telle évidence, il y revit si bien par ses sympathies ou ses antipathies, que son assentiment §e pressent à chaque page. On le devine
* V. plus haut, p. 235, 236.
qui collabore par l'inspiration, et l'on est sûr qu'il ne devra qu'applaudir à l'expression de ce qu'il a inspiré.
Ce qui domine dans l'ouvrage de La Bruyère, c'est l'amour du vrai, et la pénétration du regard dans les voies qui y mènent.
Condé, sur la fin, avait la même passion, et se donnait les mêmes soins pour la satisfaire : a M. le Prince, écrivait le i8 août i683, Malebranche qui l'était allé voir peu de temps auparavant à Chantilly*, est un esprit vif, pénétrant , net, et que je crois ferme dans la vérité quand il la connoît, mais il veut voir clair... il aime la vérité, et je crois qu'il en est touché. » Ayant un tel esprit, aurait-il pu n'être pas charmé des Caractères.
Pour la variété qui s'y trouve, pour la vivacité qui sans cesse y amène l'amusement sous la leçon sérieuse; pour la façon aussi dont tant d'actes de la comédie humaine y sont ébauchés avec une précision qu'aucune longueur n'allanguit , que nulle monotonie
1 E. Saisset, Malebranche, dans les Précurseurs et disciples de Descartes , 1862 , in-8*, p. 363-364.— Malebranche fut pour beaucoup dans la conversion de Condé. Ad. Penaud, l'Oratoire de France^ 1866, in-8% p. i53.
n'émousse, ils auraient dû plaire encore à ce désanchanté , à ce blasé de toutes choses, même de la gloire, et qui sur ses derniers jou rs, nous l'avons déjà dit*, ne redoutait qu'un ennemi, l'ennui. Enfin, à cause de l'amour de l'étude et des livres, dont l'expression passionnée s'y rencontre à chaque page avec l'éloge de la solitude qui les féconde , Condé n'aurait pu qu'être encore satisfait du livre de La Bruyère.
Tous les goûts de sa vieillesse s'y trouvent vantés* : sa passion pour la recherche du vrai, sa préoccupation des progrès de la philosophie, son ardeur à connaître les nouvelles conquêtes de la science et à s'entourer pour cela des savants qui en sont les apôtres, et dont il s'empressait de faire ses hôtes à Chantilly et à Paris '. La Bruyère devait être de toutes ces parties , de toutes ces paisibles
î « Il se retira dans sa maison de Chantilly, s'occupant de lecture et d'agriculture avec la même tranquillité que s'il n'eût été capable d'autre chose. » Note du Recueil Maurepas, t. VI, p. 99.
» V. plus hant, p. 67. Le P. Rapin, dans son traité du Grand et du Sublime, p. 63, vante aussi « le génie de M. le Prince pour les sciences, et de Tempressement des savants à se faire ses hôtes. »
— 3io —
débauches de philosophie et de savoir ^ ; rien ne nous l'indique expressément, tout nous l'affirme.
Ce qui plus que le reste nous répond de l'espèce d'intimité et de familiarité savante qui dut exister entre La Bruyère et Condé, c'est la part que celui-ci se réserva dans la tâche même pour laquelle La Bruyère avait été attaché à sa maison.
Sur la recommandation de Bossuet, avec lequel nous vous le ferons bientôt voir, et qui avait alors mission « de fournir aux princes les gens de mérite dans les lettres, dont ils avoient besoin*, » La Bruyère^ on le sait déjà, était entré chez M. le Prince pour enseigner l'histoire à son petit-fils. Ce n'était pas, je crois, une fonction nouvelle pour lui. Il avait dû s'y exercer , comme aide professeur , historien auxiliaire, en prêtant son concours à Bossuet lui-même dans les parties correspondantes de l'éducation du Dauphin .Cordemoy, qui était son très-intime ami *, avait été chargé de la rédaction de plusieurs pe-
tV. plus haut, p. 67.
t Fontenelle, Éloge de Valincourt, dans les Œu^ vres complètes, t. VI, p- 441*
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tits traités, dont les uns parurent après sa mort, et dont les autres restèrent manuscrits *. On sait que Malezieu y mit la main, que Pabbé de Vare y travailla de même ', Pourquoi La Bruyèie, dont c'était plus spécialement l'étude, car ces petits traités s'occupent surtout d'histoire, n'y aurait-il pas apporté aussi sa part de travail et de connaissances? Je le pense, quant à moi, et suis même tout près de croire que si Bossuet le mit chez M. le Prince, ce fut pour le récompenser de cette collaboration tacite, comme il avait, dans le même temps, récompensé l'abbé de Vare de son concours, non moins discret, en lui faisant obtenir une place de garde à la Bibliothèque du Roi •.
L'emploi donné à La Bruyère ne fut d'aucune façon une sinécure; il se compliqua même, ainsi qu'on le verra, d'occupations accessoires qui semblent avoir posé notre professeur historien en secrétaire bibliothécaire du grand Condé. Celui-ci veillait d'assez près dans sa maison pour que tous les emplois
1 Floquet, Bossuet précepteur du Dauphin, i865, in-8', p. 73, io3.
• Ibid., p. 73-74.
» Ibid.
y fussent réellement occupés , sérieusement remplis*. La charge de La Bruyère surtout lui tenait au cœur. Une des parts les plus précieuses de l'éducation de son petit-fils dépendait du soin qu'on y apporterait, et nous savons avec quelle sollicitude active il suivait lui-même toute cette éducation dans ses moindres détails : « Une des occupations les plus agréables de Condé dans sa retraite, et qui remplit le plus son âme, écrit Désormeaux *, fut de former le cœur du duc de Bourbon, son petit-fi\s. Il voulut lui rendre les mêmes soins qu'il avoit reçus de son père, et qu'il avoit prodigués au duc d'Enghien. C'étoit, ajoute-t-il, en citant à l'appui un manuscrit de l'hôtel de Condé, c'étoit sous ses yeux que Deschamps, qui nous a laissé une relation si estimée des deux dernières campagnes de Turenne, donnoit des leçons militaires au jeune prince. »
Quand La Bruyère faisait la sienne, soyez sûr que M. le Prince était là aussi, suivant
1 V., pour le soin que Condé prenait de son domestique, à Chantilly comme à Paris, nos Variétés hist, et litt., t. X, p. 17.
• Hist. de L. de Bourbon^ prince de Condé, in-4"*, t. iV, p. 468.
des yeux, guidant de la pensée, et repassant ainsi pour son propre compte ce qu'apprenait son petit-fils. S'il s'attachait pour lui à l'étude de la guerre, où il avait été un si grand maître, il ne devait pas tenir moins à celle de l'histoire, qu'il avait si vaillamment remplie. Auprès de Condé , sous les mêmes attentions de sollicitude paternelle, s'élevaient ses deux ne* veux , ses deux pupilles * , les princes de Conti^ avec un précepteur particulier, l'abbé Fleury, qui, à ce rapprochement des deux éducations, gagna de connaître La Bruyère et de rester son ami •.
Ils avaient à suivre ensemble, pour la direction de leurs élèves^ le livre de l'Éducation d'un prince^ que Nicole avait expressément ccfit pour les princes de Conti •, dont , par droit d'aînesse, l'éducation avait précédé de plusieurs années celle de M. le Duc. Une trace est restée dans les Caractères de la lecture que La Bruyère dut faire ainsi du livre de Nicole. « Un de ces voluptueux de Rome, dit celui-ci *, se faisant reporter
* Hist. de L. de Bourbon^ etc., in-4*, t. IV, p. 468.
* V. plus haut, p. 34 et 241.
' Floquet, Bossuet^ précepteur du Dauphin, p. 129.
* Nicole, De l'Éducation d'un prince, 1670, in-8% 2* partie, p. 65.
du bain dans une chaise, demandoit à ses valets : Suis-je assis? (Jatn sedeo\ c'est à peu près comme celui qui étant à la chasse demandoit à ses gens : Ai-je bien du plaisir? Ce sont, ajoute Nicole, des fatuités de grands qu'il est bon de remarquer. »
La Bruyère, reprenant le trait, le fit à double tranchant. De cette « fatuité d'un grand, »
comme dit Nicole , il tira , pour ajouter à son comique, une des touches les plus vives de la satire si animée qu'il a faite de ces hommes de robe, qui se croient a gens à belles aventures, » courent le monde avec le baudrier et V habit gris de l'homme d'épée \ et la campagne en guêtres, avec tout le fourniment du chasseur : «c Un autre, dit-il par exemple •, un autre, avec quelques mauvais chiens, auroit envie de dire : Ma meute. Il sait un rendez-vous de chasse, il s'y trouve; il est au laisser-courre; il entre dans le fort, se mêle avec les piqueurs : il a un cor. Il ne dit pas comme Ménalippe : Ai-je du plaisir? i^ Il croit en avoir. 11 publie lois et procédure : c'est un Hippolyte. »
1 Uhadt gris était Thabit de ville pour les militaires, Mém. de Choisy, p. 62 .
* Edit. Destailleur, t. I, p. 286*
Chez M. le Prince, Henri -Jules, La Bruyère vit souvent de ces gens, dont Son Altesse, nous l'avons dit ' , aimait beaucoup à s'entourer, afin d'avoir sous la main des conseillers permanents de ses affaires. Près du père, le grand Condé, il avait vu société plus haute, où le savoir trouvait mieux son compte, l'intelligence sa dîme. Nous connaissons les savants qui allaient à Chantilly expliquer leurs découvertes, faire leurs expériences *. Voici maintenant Bossuet lùîméme qui vient y passer une partie de l'été de 1 679 », et qui chaque jour reprend avec le grand prince, sur toutes les matières de la religion un de ces entretiens auxquels il me semble voir se mêler La Bruyère, pour y jeter l'étincelle d'un mot, auprès de la flamme d'une parole de Bossuet.
On discutait : le prince et l'évêque n'étaient pas toujours d'accord, La Bruyère était pris pour arbitre, et quand je me demande de quel côté penchait sa justice, je ne suis pas surpris de voir que c'était du côté de son indépendance : il donnait raison à Bossuet
' V. plus haut, p. 140.
' V. plus haut^ p. 66-67.
* FloquQtj Bossuet f précepteur du Dauphin, p. 5i8.
plus souvent qu*à M. le Prince. Lorsqu'il s'agissait de gens sans grande portée, on était bientôt d'accord.
Pour le P. Maimbourg par exemple, ce n'était pas Condé, à qui il avait toujours déplu % ni Bossuet, qui le savait son ennemi juré % qui eussent empêché La Bruyère de résumer leur propre opinion par la sienne, en affublant du nom allemand de Handburg cet écrivain soi-disant français, et en ne trouvant dans ses écrits « qu'un style vain et puéril ' ; » mais lorsqu'on remontait plus haut, jusqu'à Malebranche,la discussion était plus vive. M. le Prince, qui aimait ce philosophe de l'Oratoire, où il avait daigné l'aller voir en personne *, tenait bon pour sa doctrine que Bossuet au contraire combattait *.
Condé le considérait comme « le plus grand métaphysicien*. » Bossuet soutenait qu'il
i V. Lettres sérieuses et badines, t. V, p. 264-265.
î 'F\o(\\ieX, Bossuet, précepteur, etc., p. 325-326.
s Edit. Destailleur, t. I, p. 160, et plus haut, p. 34.
* E. Saisset, les Précurseurs et les Disciples de Descartes, p. 363-364,
5 En cette année 1679, Malebranche avait publié son Traité de la Nature et de la Grâce, et Bossuet, l'ayant lu, avait écrit sur la couverture : Pulchra, nova, falsa, A. Penaud, VOràtoire de France, p. 3io.
« Saisset, p. 383.
s'éloignait trop des principes de l'ancienne foi chrétienne * ; et La Bruyère ne défendait pas Malebranche. Était-ce à cause de ses infractions philosophiques contre la foi ? Sans doute ; mais c'était aussi peut-être en souvenir de la querelle de l'oratorien contre Arnauld •, dont La Bruyère fut toujours le partisan avec Boileau , Racine et tout Port- Royal s; c'était encore surtout par zèle pour Montaigne qu'il ne pouvait laisser critiquer, et que Malebranche n'épargnait pas assez \ Il ne fit qu'une seule fois allusion à son sentiment sur le peu de profondeur de pensée qu'il trouvait chez l'auteur de la Recherche de la vérité y ce fut pour protester en faveur de son cher Montaigne, par reconnaissance pour le plaisir qu'il avait eu aie fréquenter, et pour le profit qu'en avait retiré son livre s. Parlant d'é-
* Blampignon^ Étude sur Malebranche, i862,in-8*, p. 66, et 2* partie, p. i32. Bossuet et Malebranche ne se remirent d'accord que pour le Q.uiétisme. (/^., i'* partie, p. 74.)
2 Ibid.
* Ibid.
* Ibid.y p. 209, 228, 237.
* V. dans Tédit. des Caractères de M. Ch. Louandre, les emprunts de La Bruyère à Montaigne, p. 7 5?, 63, 77, 93, 1 57, 247, 367, 384.
crivains qui blâment le philosophe des EssaiSy il dit : m L'un ne pensoit pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup ^ » Tout le monde reconnut Malebranche.
En protestant pour Montaigne, La Bruyère avait avoué qu'il ne le trouvait pas exempt de toute sorte de blâme; mais, malgré cette réserve, je ne crois pas que Bossuet approuvât son admiration. Le grand ami du doute ne devait pas être des siens. Montaigne n'était pas assez chrétien pour lui; il le trouvait trop épris des grâces de cette antiquité profane , avec laquelle sa sévérité ne permettait qu'une fréquentation de passage.
Nous savons , par sa lettre du 27 septembre 1695, ce qu'il pensait de ceux qui marquaient trop de passion pour les anciens; il ne nomme personne, mais, je ne sais pourquoi, il me semble reconnaître La Bruyère dans celui qu'il désigne le mieux. La querelle des anciens et des modernes était en effet déjà engagée alors, et l'on sait à quel point La Bruyère s'y déclara pour la cause de l'antiquité que soutenaient aussi Racine et Boileau *.
1 Edit. Destailleur, t. I^ p. 146.
« « Je suis bien aise, lisons-nous dans la lettre iné-
ce Je ne puis comprendre , écrit Bossuet, rattachement et le goût de M... pour les auteurs profanes; je pardonnerois quelques lectures en passant; mais d'y avoir de l'attache, et d'y trouver du goût, quand on connoît Jésus-Christ! Peut-on goûter des livres oti Jésus-Christ ne se trouve point, et s'en faire une occupation sérieuse? Je ne le puis croire. »
Ce qui sauvait La Bruyère auprès de Bossuet, c'est qu'en même temps que l'amour des profanes, il y avait en lui, grâce à cette diversité de caractère que nous lui connaissons, et dont le point de synthèse était l'admiration du beau et du grand en toutes choses, un goût profond pour les saintes Écritures, et comme le reconnaît le plus animé de ses critiques *, « une vénération singulière pour tous les livres de piété. » S'agissait-il d'un ouvrage de ce genre désiré par M. le
ditedQ Marais à Bayle, du 2 5 mai 1698, que vous finissiez par une pensée de La Bruyère. Voilà un homme au bon coin. Il s'est vu de son vivant objecté aux anciens, lui qui en étoit Tadmirateur. » Biblîoth, imp.t f. Bouhier, n" i38, p. 104.
* Sentiments critiques sur les Caractères y 1701, in-8*, p. 55i.
Prince ou par Bossuet, c'est lui qui s'entremettait pour le découvrir. Il était le pourvoyeur de la bibliothèque du prince , et ensuite le préteur obligeant des trésors dont il l'avait enrichie, Bossuet avait part à ces prêts savamment ménagés par son ami, mais dont il renvoyait àCondé toute la reconnaissance, comme dans sa lettre du 4 juillet 1 685 * :
« M. de La Bruyère , y dit-il, m'a envoyé par votre ordre le titre d'un livre latin, que vous aviez eu le dessein de me faire voir, touchant les libertés de l'Église gallicane. Je l'ai vue et je supplie humblement V. A. S. *, de vouloir bien le faire garder soigneusement, afin que je puisse le revoir, si j'en ai besoin quelque jour. »
Chez Michallet, son libraire préféré ', qui avait obtenu, peut-être par ses soins, la clientèle de la maison de Condé, il pouvait se fournir de tous les livres exigés par le goût
1 Floquet, Études sur Bossuet, t. III, p. 547.
' Condé portait le titre d'Altesse sérénissime depuis son retour d'Espagne. Amelot de la Houssaye, Mém, hist.y t. II, p. i5.— On voit, par les lettres de La Bruyère qui sont en la possession de M. le duc d'Aumale, qu'il ne manquait jamais de le lui donner.
* V. plus haut, p. 180- 181.
curieux de M . le Prince, quelle qu'en fût la diversité ; car c< dans le loisir qu'il ne s'étoit fait que pour l'esprit *, » il aimait à tout lire. Michallet, dès son installation de libraire en 1669 *, à l'image Saint-Paul , rue St- JacqueSy proche de la Fontaine de Saint- Séverin, avait eu la boutique la mieux assortie. A côté de « presque tous les livres de mathématiques de MM, de l'Académie des sciences •, » auprès de la Chimie de Lémerjr, un commensal de Thôtel de Condé, comme La Bruyère 4, et sur le même rayon que les sept volumes de la Théologie spéculatiue de du Hamel, un autre de ses amis *, on y trouvait des livres de stratégie, comme l'Art de la Guerre de Gaya •, les livres de blason du
1 Le P. Rapin, du Grand ou du Sublime, 1686, m-8», p. 62.
2 Lottin, Catal, chronoïog, des libraires, 1789, in-i2, !'• partie, p. iSg; 2* partie, p. 124.
8 V. dans VAlmanach des Adresses d*Abraham du Pradel (Blegny), 1692, in-12, p. 58, le Catalogue d^^ principaux ouvrages vendus chez Michallet. La 6« édition des Caractères , publiée en juin 1691 , s'y trouve indiquée.
* V. plus haut, p. (J6.
* Michallet publia ce vol. in- 12 en 1689.
P. Ménestrier, ^Entretien sur les tragédies de ce tempSy par l'abbé de Villiers ', qui put voir La Bruyère dans cette boutique, et n'y devint pas son ami »; les Mémoires des intrigues de la Cour de Rome y par l'abbé Pageaux * dont les idées toutes gallicanes s'accordaient mieux avec les siennes et celles de Bossuet; enfin, pour que rien n'y manquât, on y trouvait jusqu'à des livres mystiques, tels que la Vie du B. Stanislas Kotska, par le P. d'Orléans*.
La Bruyère eut donc à venir bien des fois dans cette boutique, où se vendaient tant de livres, pour satisfaire à l'avide curiosité d'un prince qui les aurait voulu tous. Lorsque Condé fut mort, il y revint encore, mais pour une tache plus triste. Il ne s'agissait plus de livres capables d'instruire ou d'amuser la fin de cette grande existence, mais d'ouvrages la racontant elle-même, et la faisant revivre avec les derniers honneurs qui l'avaient couronnée. C'est ainsi qu'au mois de février 1 687,
• 1 1675, in- 12, aussi chez Michallet.
> V. plus haut, p. 61.
' V. sur ce livre, publié chez Michallet en 1677, in-i2, le Bulletin du Bibliophile ^ 1864, P* 1^^'
^ 1672, in- 12, chez Michallet.
deux mois après la mort du prince, il prenait le douloureux soin de surveiller chez Michallet l'impression du petit livret in-40 à la rédaction duquel il avait sans doute eu part. Les Honneurs funèbres rendus à la mémoire de très-haut j très-puissant, très-illustre et très-magnanime prince^ Monseigneur Louis de Bourbon, prince de Condé et premier prince du sang de France^ dans Péglise métropolitaine de Notre-Dame de Paris \ Quelques mois après*, Michallet publiait encore , et sans doute sous cette même surveillance de La Bruyère, l' Oraison funèbre du prince par Bourdaloue. Quant à la plus im-' portante et la plus célèbre de toutes, celle de Bossuet, pour laquelle le grand orateur semblait avoir pris la mesure du prince dans les entretiens dont nous avons parlé , c'est la librairie très-en vogue de Mabre-Cramoisy', qui la publia. •
Le panégyrique écrit par le P. Rapin y parut de même sous le titre de le Magna-
vricr.
* 1687, in-4*. Le permis d'imprimer est du 20 féicr.
* 1687, in-8*. Le permis d'imprimer est du 24 août.
* La Bruyère (t. II, p. 142) le nomme lui-même parmi les libraires en vogue.
nime ou l'éloge du prince de Condé, mais avec des modifications demandées par l'hôtel de Condé *, et pour lesquelles La Bruyère, le lettré de la maison, l'honime qui était allé le mieux au fond du caractère de M. le Prince, s'était sans doute entremis. Ilsavait combien, de son vivant, Condé avait été l'ennemi des louanges, « qu'il ne pouvoit souffrir sans s'impatienter •; » et il avait dû veiller à ce que sa mémoire ne se heurtât pas contre cet excès d'éloges qui eût été une impatience pour sa vie.
Lui-même, quand il fit, mais bien plus tard ' — ce qui était déjà une discrétion , — le portrait de Condé, sous le nom à^^mile, sut-il échapper à ce danger de l'exagération louangeuse ? Je le crois.
Son jEmile est certainement Condé, le nom même qu'il lui donne, emprunté à Scipion yEmilien^ celui de tous les Romains dont il reproduisait le mieux la ressemblance par ses talents militaires associés à l'amour
^ Lettre de Bussy à madame de Sévigné, du ig hov. 1687.
• Le P. Rapin^ du Grand ou du Sublime, p. 65.
• Le caractère d'iEmile ne parut que dans la 7« édition, en 1692.
des lettres ', suffirait pour qu'il ne fût pas possible de reconnaître un autre héros dans le portrait. Quelques touches, tout intimes , où l'on retrouve le peintre qui a vécu avec son modèle , où l'on sent que l'un sait par cœur ce que racontait l'autre en pleine vérité et modestie^ comme ce passage, par exemple, si bien d'accord avec ce que l'on connaît d'ailleurs de la bonhomie du grand Cpndé dans ses récits * : « On lui a entendu dire je fuyais, avec la même grâce qu'il disoit :
Nous les battîmes^ y » sont encore des preuves qui empêcheraient de se méprendre sur la ressemblance, pour peu qu'elle fût contestée.
Il n'est pas moins vrai que des réserves sont à faire. Si Condé est tout dans ^mile, en revanche ^mile, héros complet, n'est pas tout dans Condé. 11 laissait des lacunes qu'un autre seul put remplir. Cet autre , c'est Turenne.
La Bruyère , qui tient à son héros parfait, ne craint pas d'emprunter à celui-ci les traits qui lui manquent. Ils l'ont fait reconnaître
1 V. son portrait dans Val. Paterculus, liv.I,ch.i3. * Le P. Rapin, du Grand ou du Sublime, p. 6i. ' Edit. Destailleur, 1. 1, p. 172.
d'un côté du portrait % tandis que de l'autre on reconnaissait Condé. -
Cela dit et bien examiné, faut-il encore trouver dans le caractère d^jEmile un éloge exagéré du Prince? Je ne crois pas. Il pourra même sembler aux clairvoyants que les vertus prêtées par d'autres pour s'ajouter aux siennes sont assez malicieusement l'indice de toutes celles dont l'absence se faisait sentir en lui.
Je trouve une autre critique plus directe encore dans la phrase qui termine le portrait: Condé — car là c'est bien lui — nous y est présenté comme un homme « à qui il n'a manqué que les moindres vertus. »
On n'a vu là qu'une antithèse : c'est autre chose, à mon sens. La bonté, l'indulgence, la facilité de mœurs, la douceur dans le commandement, voilà ces vertus moindres dont La Bruyère veut parler; voilà a ces petites vertus qui ne se font pas voir de loin, » et que Fléchier, lui aussi, chercha vainement chez tant d'autres après les avoir trouvées chez saint François de Salles*. Je conçois que La Bruyère, qui avait été de la maison
* Edit. Destailleur, 1. 1, p. 172, note.
* Fléchier, Œuvres, t. V, p. 402.
du Prince et Pavait eu pour maître, n'ait pu s'empêcher de remarquer qu'elles manquaient chez ce grand homme, un peu tyran domestique, comme ils le sont tous.
Vous voyez donc que, même aux endroits où on lui reproche d'avoir outré l'éloge , il sait encore garder son libre arbitre. Il fallait que chez lui l'observateur ne perdît jamais ses droits , puisque, pour l'homme « qui lui fit le plus de bien *, y> il avait cru devoir se permettre cette franchise I
Avec le nouveau prince de Condé, auquel il resta attaché; avec M. le Duc, son élève, qu'il lui fut donné de connaître encore mieux, il ne s'astreignit pas, je dis la plume en main, à moins d'observation, à plus d'adulation.
Grâce à la largeur du cadre qu'il avait adopté, il put faire entrer dans ses tableaux tout ce qu'il avait vu^ tout ce qu'il avait remarqué, même chez ses Altesses.
* « Venons au caractère é^JErnile, il est beau, et M. de La Bruyère n'avoit garde de ne pas dire du bien d*un prince qui lui en faisait beaucoup. » Sentiments critiques sur les Caractères ^ p. i5o.
Le prince Henri-Jules dont nous avons déjà tant parlé, et sous lequel La Bruyère fut le plus longtemps en dépendance, a son portait complet dans les Caractères, mais non pas tout entier en une seule fois. Ce sont mille fragments, au contraire, épars et menus comme les morceaux d'un miroir brisé.
Il ne faut que les réunir, puis rapprocher après les ressemblances, données ailleurs, pour y reconnaître aussitôt, sans méprise possible, le fils inquiet et solitaire du grand Condé; ressaisir cette vie insaisissable, éclairer ce mystère, fixer ce tourbillon^ qui, tant qu'il dura , fut partout et nulle part , et s'éteignit presque dans la démence.
« Il y a, dit La Bruyère*, des hommes nés inaccessibles', et ce sont précisément ceux
* Edit. Destaîlleur, t. I, p. 344.
« 11 avait déjà parlé (p. 178) de cette manie d-être inaccessible qui l'avait frappé chez M. le Prince, et il en avait fait une des infirmités de la fausse grandeur: «€ Elle est, dit-il, farouche et inaccessible; comme elle sent son foible, elle se cache, ou du moins ne se
de qui les autres ont besoin^ de qui ils dépendent,
a Ils ne sont jamais que sur un pied; mobiles comme le mercure, ils pirouettent, ils gesticulent, ils crient, ils s'agitent; semblables à ces figures de carton qui servent de montre à une fête publique, ils jettent feu et flamme, tonnent et foudroient. On n'en approche pas, jusqu'à ce que, veuant à s'éteindre, ils tombent, et par leur chute deviennent traitables, mais inutiles. »
C'est M. le Prince tout entier.
Je parlais de fragments de miroir à rapprocher : il n'en a fallu qu'un seul pour qu'il apparût complètement lui-même, de la tête aux pieds, en mouvement. On ne doutera pas de la réalité du portrait, quand on l'aura mis en présence de ceux que d'autres, Saint- Simon et le marquis de Lassay, nous ont fait du même homme.
Saint-Simon l'avait souvent vu de près, et des rancunes de famille * l'avaient mis, pour
montre pas de front, et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer. »
1 M. le Prince avait enlevé à l'oncle de Saint-Simon la capitainerie des chasses de Senlis. Saint-Simon, édit. Hachette, in-i 2, t. I, p. 3o; t. IV, p, 343,
l'étudier, au point de cette sincérité sévère, qui peut n'être pas l'irréprochable vérité, mais qui vaut mieux au moins que le faux jour de la flatterie.
Quant au marquis de Lassay, il fut de l'intimité de M. le Prince, depuis le temps où il n'était encore que M. le Duc *. a II se fourra dans ses parties obscures, y fut acteur commode ', » et après avoir pris sa part des soupers de Saint-Maur ', des médianoches de la petite maison voisine de Thôtel de Condé *, des fêtes secrètes de la rue Saint-Thomasdu-Louvre *, il finit par épouser mademoiselle de Guénani, fruit d'une des liaisons nouées par le prince dans ces impétueuses débauches ^ Son témoignage pourra donc
— Il en résulta des conflits qui entretinrent les rancunes. V. Châtre, Jeux d'esprit et de mémoire y 1694, in-i2, p. 5-6.
* Saint-Simon, t. I, p. 190.
• Id,, t, V, p. 418.
• Sévigné, Lettre du 6 avril, 1672.
* Id,t ibid.^ V. aussi Saint-Simon, t. IV, p. 345, sur les rendez-vous de M . le Duc dans une rue près de Saint-Sulpice dont il avait loué tout un côté.
» Mémoires de Gourville, édit. Petitot, p. 399. 8 Elle était née en 1668, des amours de M. le Duc avec madame de Marans. Le nom de Guénani était
être sûr. Tout Tautorise; le titre d'ami que Lassay garda si longtemps chez les Condé ne peut même pas le faire soupçonner de prévention favorable.
M .le Prince Henri-Jules, en effet, qui fut un maître détestable *, ne valut pas mieux dans ses amitiés'; Lassay, par conséquent, aura pour le, peindre le même droit de sincérité que La Bruyère. Saint-Simon sera entre les deux pour prouver qu'ils ont raison l'un et l'autre. Écoutons-le, après La Bruyère qu'il justifiera^ et avant Lassay, dont il préparera le tableau par les touches rapides du sien.
Il est, dit-il, « soupçonneux, inquiet, sans aucun relâche... toujours incertain, ayant tous les jours qua're dîners prêts : un à Paris, un à Écouen, un à Chantilly, un où la Cour
Tanagramme de celui de son père, Anguien» V. Sévigné, Lettre du 8 juin 1676. — Devenu M. le Prince, il la légitima au mois de juin lôgB, en lui donnant le nom de Julie de Bourbon , demoiselle de Chateaubriant.V. Dangeau, 9 janvier 1694. — Plusieurs lettres de M. de Lassay, qui Tépousa en troisièmes noces quatre ans après, lui sont adressées sous ce nom. V. son Recueil de différentes choses^ t. II, p. 29, 39.
* Saint-Simon, t. IV, p. 342,
2 Id, ibid. «c Depuis soixante ans qu'il vit, écrit Lassay (t. II, p. 34), il n'a pu se faire un seul ami. »
étoit * . » N'est-ce pas notre homme en mouvement de tout à l'heure, pirouettant, gesticulant, « mobile comme le mercure. »
Voyons maintenant l'inaccessible. « Il est, continue Saint-Simon, toujours enfermé chez lui, et presque point visible à la Cour, comme ailleurs. » L'homme tonnant, le maître en explosion, nous manque encore.
Le voici en un trait de foudre : « Il est difficile à l'excès... tenant tout chez lui dans le tremblement. » La Bruyère , qui dit à son Téléphon • : « L'on n'approche de vous que comme du feu, et à une certaine distance, » avait exprimé la même chose, presque avec la même image, et sans doute pour le même homme, car Téléphon, en qui l'on a reconnu La Feuillade, ressemble singulièrement à M. le Prince.
Passons au portrait qu'a fait Lassay, qui, par sa touche plus soutenue, mettra d'accord ces deux esquisses retentissantes :
a Souvent, dit-il de M. le Prince, il est agité par une espèce de fureur qui tient presque de la folie : ce ne sont quasi jamais les
1 Saint-Simon, t. IV, p. 344.
« Edit. Destailleur, t. II, p. SSq.
choses qui en valent la peine, mais les plus petites qui lui causent cette fureur... Quand elle l'agite, ceux qui ne le connoissent point, et qui l'entendent parler croient qu'il va tout renverser, mais ceux qui le connoissent savent que ses menaces n'ont pas de suite, et que l'on n'a à appréhender que les premiers moments de cette fureur
ce 11 est tout le jour enfermé sous je ne sais combien de verroux, avec quelqu'un de ses secrétaires; et ceux qui ont affaire à lui, après avoir cherché longtemps, trouvent à peine dans une garde-robe quelque malheureux valet de chambre, qui- souvent n'oseroit les annoncer; si bien qu'ils sont des deux ou trois mois sans lui pouvoir parler. Sa femme et ses enfants n'oseroient pas même entrer dans sa chambre qu'il ne le leur mande. »
Par un autre trait jeté ailleurs, Lassay résume la physionomie de la maison oti régnait un tel maître, tour à tour foudre et nuage, solitaire et impétueux , apparaissant pour crier, après s'être caché pour qu'on ne l'entendît pas : « Tout est mystère à l'hôtel de Condé , dit-il * ; rien n'y est secret. »
t Recueil de différentes choses, t.in,p. 35o.
L'homme inquiet et mobile dont Saint-Simon et La Bruyère nous ont si bien parlé se fait voir aussi dans un autre coin du Recueil de Lassay % avec une nuance de plus pour le despotisme de cette inquiétude dont M. le Prince imposait aux siens l'incessante agitation : « M. le Prince parle d'aller à Écouen ; mais , comme il y mènera ses inquiétudes et son humeur, il n'y sera pas mieux qu'à Paris, et les autres y seront plus mal. »
Avec Saint- Simon, l'homme, calmé, apaisé, éteint, une fois son feu jeté, ne s'est pas fait voir chez M. le Prince. Mais La Bruyère l'avait indiqué, et Lassay va le faire reparaître : nous allons comprendre^ en voyant ce tonnerre qui finit en fusée^ comment il fut « difficile à vivre et aisé à gouverner '. »
Pour La Bruyère, ce n'était qu'une figure de carton; pour M. de Lassay, ce sera un autre jouet qui ne vaudra pas mieux.
a II grossit des bagatelles, dira-t-il, et en fait une affaire importante. Cependant il est si foible et si léger que tout cela s'évanouit,
« * Recueil de différentes choses,, p. 229.
« Ibid,, p. 35o.
et il ressemble assez aux enfants qui font des bulles de savon ^ »
Le distrait existait aussi par un coin chez M. le Prince, dont, Lassay nous le dit encore, a les distractions étoient surprenantes ^. y> Quand le Ménalque des Caractères le fit rire, c'est donc un peu de lui-même qu'il s'amusa. Simple faiblesse, d'ailleurs, et toute naturelle avec son inquiétude et son inconsistance. On en riait quand il était loin, et tout était dit. Ce qui tirait davantage à conséquence, c'étaient les distractions bien autrement graves de Son Altesse au sujet des services rendus. De celles-là, qui dégénéraient en oubli, pour finir en ingratitude, tout le monde se plaignait. Saint-Simon' nous le montre « parfaitement ingrat des plus grands services. » Lassay dit de même : « 11 est incapable d'amitié et de reconnoissance *. »
Quant à La Bruyère, selon son usage, il ne
i Recueil de différentes choses, t. Il, p. 341. Cette opinion sur M. le Prince semblait si vraie pour Lassay qu'il la reprend ailleurs presque dans les mêmes termes, t. III, p. 35o.
* Jbid., p. 341.
* Mémoires, édit. Hachette, in*i2,t, IV, p* 343.
* Recueil, t. II, p. 341.
dit rien comme reproche direct; mais lorsqu'il écrit, à propos des Grands : « Ne leur demandez ni réflexion, ni reconnoissance, ni récompense *, » compter qu'il pense encore à M. le Prince et à la façon dont cette Altesse nous semble avoir agi avec lui.
Il ne cessa pas d'être à son service et tout à fait de sa maison; ce qui précède * nous l'a fait voir. Cependant, jamais il n'eut réellement de charge en titre. Celle de gouverneur lui aurait plu tout d'abord auprès de M. le Duc, son élève; on croit le deviner à son regret pour le temps où cette noble qualité subsistait encore dans les maisons princières* : il ne l'obtint pas. M. le Prince, dont l'avarice était extrême, laissait dans a son domestique » autant de vides qu'il pouvait, se dispensant ainsi des gages qu'il eût fallu pour les combler : a Toutes les charges de sa maison^ dit Lassay *y sont vacantes; il n'y a plus ni grandeur, ni dignité; son avarice et son incertitude en sont cause. t>
La Bruyère aurait dû, parmi ces places,
1 Edit. Destailleur, t II, p. 355.
* T. II, p. 341.
avoir au moins celle d'homme de lettres. Il l!occupade fait, comme l'indique son assiduité près du Prince; mais de droit, et pour les gages, l'occupa-t-il de même? J'en doute, quoiqu'on l'ait cru, et quoique Saint-Marc l'ait affirmé *. Brossette , qu'il contredit , était mieux au fait grâce à Boileau. Il donne, lui, à La Bruyère, le titre de gentilhomme de M. le Duc, et c'est, en effet, celui qu'il portait suivant son acte mortuaire. Or voici , je crois ^ ce qui se passait par un compromis dont le fils faisait les frais pendant que. le père en avait les profits M. le Prince, qui n'aimait pas à payer, avait près de lui, sans bourse délier, La Bruyère comme homme de lettres; et M. le Duc, qui était moins avare *, lui donnait des gages pour sa charge de gentilhomme qui était une sinécure. 11 résultait de là que La Bruyère était des deux maisons, et qu'il pouvait dire, comme dans sa lettre à Bussy, par exemple, en parlant de M. le Prince et de M. le Duc :
6 Les Altesses à qui je suis. »
L'estime n'était guère possible envers un
1 Œuvres de Boileau, 1747, in-8*, t. II, p. Bgi, note.
« V. Saint-Simon, in-i8, t. V, p. 164.
prince capable de pareils expédients; aussi je pense volontiers que notre homme songe encore au maître chaque fois qu'il parle des grands, chez qui le caractère ne répond pas à la dignité , et lorsqu'il dit, par exemple : « Il y a une fausse grandeur qui est petitesse'. »
Que lui importait d'occuper deux charges en n'étant payé que d'une seule; son désintéressement bien connu " l'affranchissait de pareils soucis. Tout heureux d'ailleurs d'avoir au moins dans ses attributions les lettres qui lui étaient si chères, il se répétait pour luimême ce qu'il a si bien dit : « Un honnête homme se paye de l'application qu'il a pour son devoir par le plaisir qu'il sent à le faire*.»
Le dégoût, toutefois, devait le gagner en voyant l'indifférence hautaine qu'on avait au-dessus de lui pour cette règle de la vraie grandeur, qui consiste à mettre son plaisir dans le pouvoir plus grand de contribuer à la félicité des autres hommes *. Comparant
1 T. I, p. 178. — Plus loin, p. 195, il reprend la même pensée dans les mêmes termes.
* V. plus haut, p. 180-18 1.
* T. I, p. 343. L'auteur des Sentiments critiques, p. 3 11-3x2/ remarque avec raison que cette pensée
alors ce qu'il eût fait avec ce qu'il voyait faire; se mesurant pour l'esprit et pour le cœur avec ceux qui le dominaient par le rang, il écrivit que la seule chose pour laquelle il leur portât envie était « le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l'esprit, et qui les passent quelquefois *. » Fière pensée dont nous n'avons pas été surpris de trouver le germe dans Cervantes ', mais avec moins d'accent.
Cervantes s'arrête aux valets qui égalent leurs maîtres; La Bruyère va jusqu'à ceux qui les passent. De son temps, les grands, tels que M. le Prince, avaient baissé; les petits, dont il était lui-même, avaient monté.
Son Altesse semblait avoir conscience de cette supériorité venue d'en bas et qui le débordait; aussi se réfugiait-il volontiers, pour ne pas avoir à la craindre, dans la partie plus basse de sa domesticité.
Les bouffons , comme Santeul , étaient surtout son fait, et nous avons vu qu'en
se trouve dans le Panégyrique de Théodosef par Pacatus, à qui La Bruyère ne fit pas que cet emprunt.
* Traduct. Viardot, in-i2, t. III, p. 363.
effet le moine facétieux, le chanoine irré" gulier de Saint-Victor, comme on l'appelait à la Cour, était sa plus chère compagnie*. Il le trouvait facile à tout ce qu'il voulait, sans aucune de ces révoltes de dignité qu'il eût, au contraire, rencontrées chez notre disciple d'Antisthène , avec l'aigre assaisonnement de quelque repartie. « M. le Prince, dit Bouhier, à la suite d'un passage déjà cité plus haut ', faisoit àSanteul cent niches qu'il prenoit fort bien, au lieu que La Bruyère ne s'en seroit pas accommodé. »
Le bouffon parti , M. le Prince se livrait à d'autres gens dont la complaisance ne lui était pas moins acquise sans rebuffade de sincérité' : c'étaient ses secrétaires, vraie bande de dix ou vingt. IIn'avaitquecettemagnificence*CIuand il avait occupé quelque temps, au milieu de cette troupe écrivassière, l'âme oisive que La Bruyère prête aux grands *, et qu'on trouvait chez M. le Prince plus que chez tout autre;
* V. plus haut, p. 237.
« Id. ibid.
* Les gens sincères lui avaient toujours déplu. Guitaud avait dû le quitter pour cela du temps qu'il était M. le Duc. lettre de Mme de Sévigné, 25 oct. 1673.
* Lassay, Recueil, t. II, p. 341.
8 T. II, p. 355.
quand il s'était bien évertué et perdu dans les ordres qu'il donnait, il descendait encore, il tombait dans la pleine valetaille, qui dès lors le possédait, et parfois ne le lâchait plus pendant des mois entiers, au grand déplaisir de ceux qui avaient besoin de l'approcher, et à qui répugnait l'ennui de ces entours et de cette sorte de garde subalterne.
Lassay, qui en souffrit, La Bruyère, qui s'en révolta plus d'une fois, se sont encore expliqués l'un et l'autre, presque en termes pareils, sur cette sorte d'accaparement du Prince par les valets, auquel Condé luimême n'avait pas échappé, mais dont le fils fut encore bien mieux la proie.
a Les cabales de leurs petites cours, dit Lassay en pensant aux Condé *, l'insolence de leurs valets, avec lesquels il ne faut jamais se commettre et dont il est bien plus sage de souffrir, tout devient insupportable. » Ce qui revient à la conclusion du passage de La Bruyère • : « Le suisse, le valet de chambre, l'homme de livrée, mettent tous ceux qui entrent par leur porte et montent leur escalier, indifféremment, au-dessous d'eux et de
* Recueil, t. II, p. 473.
-né 342 —
leurs maîtres, tant il est vrai qu'on est destiné à souffrir des grands et de ce qui leur appartient. »
D'autres gens, à qui M. le Prince se livrait aussi, mais en des heures plus dignes, convenaient mieux à La Bruyère. De ceux-là il eût consenti lui-même à faire sa société : c'étaient les hommes de Parlement dont M. le Prince s'entourait « pour les intéresser à ses affaires*, » et près desquels notre homme, en sa qualité d'avocat, pouvait encore le servir.
De même que pour les lettres, il me semble qu'il fut, dans cette maison, une sorte de consultant pour le droit, ou tout au moins d'intermédiaire près de ceux qui en traitent. C'est alors qu'il put se convaincre de l'antagonisme grandissant entre les personnes de Cour et les hommes de robe; entre l'inaccessible hauteur des unes et la morgue non moins dédaigneuse des autres, impatients, depuis la Fronde, d'une revanche que leur donna le xviii® siècle; c'est alors enfin que, si bien placé pour juger d'une haine mutuelle, mal déguisée sous les faux semblants de la déférence d'une part ou du respect de
* Saint-Simon, in- 18, t. IV, p. 344.
l'autre, il put dire des gens de Cour et de la magistrature qu'ils « se méprisent réciproquement*. »
On ne voyait pas que ces robes noires du Palais chez M. le Prince : « Quelques jésuites savants lui tenoient compagnie, » dit Saint-Simon *,qui,par malheur, n'en nomme aucun et nous oblige ainsi aux hypothèses.
Or, parmi les érudits de la société de Jésus qui devaient, selon moi, faire ainsi de fréquentes visites à l'hôtel de Condé et à Chantilly , se trouvait , je n'en doute pas , le P. Bouhours. Si La Bruyère le connut ailleurs, c^est là qu'il dut le mieux continuer cette connaissance que fortifia l'estime.
Bouhours est un des rares écrivains qu'il nomme en toutes lettres, parce qu'il le nomme pour le louer •. Le R. P. lui rendait la pareille. Quoi que Bonaventure d'Argonne ait pu dire * en assurant que Bouhours n'avait pas pour les Caractères autant d'estime au fond qu^en apparence, je réponds qu'il y avait entre eux échange com-
iT. II, p. 347".
« T. iV, p. 345.
♦ Mélanges, i'* édit.,p. 356-357.
plet de sympathies littéraires et d'estime personnelle. Dans la lettre de La Bruyère que nous avons vue à Londres, le savant et bon * jésuite est la première personne dont il parle, et c'est avec un regret pour son absence : « Je suis fâché, dit-il, que le P. Bouhours ne soit pas revenu. »
La lettre est datée du lo juin, sans indication d'année, mais probablement de Chantilly, oti La Bruyère passait une partie de ses étés, et qui, par la solitude dans laquelle M. le Prince le laissait le plus souvent, devait lui faire désirer cette société savante, ces entretiens, dont quelques-uns me semblent se reproduire par échos dans ceux d*Ariste et à Eugène, qu'a publiés le P. Bouhours. On a de lui aussi un recueil longtemps célèbre de Pensées ingénieuses.
Celles de La Bruyère n'y sont pas oubliées.
Peu de livres sont aussi souvent cités que le sien', et, ce qui ne surprendra paSj c'est surtout, c'est presque exclusivement au sujet des Grands que Bouhours tire des Caractères les passages qu'il cite avec éloge.
1 Le P. Bouhours était la politesse et Tindulgence mêmes. Longueruana, 2* partie, p. 126.
Ayant .pu voir La Bruyère avec M. le Prince et son entourage de courtisans, il avait jugé par lui-même de la justesse des saillies, de la ressemblance des portraits. 11 ne faudrait donc que cette reproduction du tableau par l'un de ceux qui l'avaient vu faire, et qui en avaient pour ainsi dire surpris les originaux s'agitant sous l'œil même du peintre, pour ne pas douter de son exactitude.
Un peu d'exagération dans le trait, de grossissement dans le contour, de violence dans la couleur, y sont les seuls défauts du portraitiste, qui, sans le vouloir et comme entraîné par le comique inhérent à son génie, arrive, en pensant ne crayonner qu'un portrait, jusqu'à la caricature presque bouffonne. Peintre de tempérament et de passion, il chargeait, malgré lui, en poussant au relief, et cela non-seulement quand il écrivait, mais encore lorsqu'il parlait, lorsqu'il contait. La moindre anecdote prenait ^ sous sa parole, l'accent animé et un peu grossi, la saillie un peu forcée qu'il lui eût fallu pour le théâtre. En contant, il mettait en scène.
Il jouait ses contes, comme Théophraste son maître jouait et mimait ses leçons *.
Athénée, liv. I, ch. 38.— Beaucoup, et des plus
On en va juger par le seul qui ait survécu de tous ceux dont, aux jours de gaieté intime, il devait amuser les conversations; je le citerai d'autant plus volontiers qu'on ne l'a jamais réuni aux traits trop rares de sa vie, et qu'il nous laissera dans cette société des bons Pères, qui étaient sa meilleure distraction à Chantilly.
On sait à quel point il fut puriste , surtout pour ce qui regarde la concision du style. Il y voulait la plus stricte économie de mots; les synonymes, dont il a tiit « qu'ils sont plusieurs dictions ou plusieurs phrases différentes qui signifient une même chose * , » lui semblaient, dès qu'on les accumulait, le plus stérile des luxes, la plus ridicule des
graves, même au siècle qui suivit, se jetaient volontiers dans ces fantaisies de Tanecdote en action et du conte mimé. C'était un des talents de société de D'Alembert^ « pantomime et polisson au possible, » quand il était avec des amis« comme Tabbé Galiani le lui dit à lui-même dans sa lettre du 2 3 septembre 1773, V. aussi Lauraguais/ Lettres à madame ***, 1802, in-8', p. 79. — Un grain de gaieté, même folle, ne sied pas mal aux gens raisonnables. Dans les Pensées diverses de Montesquieu se trouve celle-ci : «« J*ai toujours vu que pour réussir dans le monde, il falloit avoir Tair fou et être sage. »
profusions. C'est à ce propos qu'il contait ce qu'on va lire, d'après Bouhier, qui le tenait de lui-même : « J'ay ouy dire à feu La Bruyère, écrit-il*, qu'il avoit vu à Chantilly un jésuite qui soutenoit que les synonymes faisoient la meilleure et la plus agréable partie de l'éloquence. Et en effet, le jour des Trépassez, il commença ainsi son sermon :
Messieurs, le jour d'aujourd'huy est un jour où VEglise et la Congrégation des fidèles fête, célèbre et solennise la mémoire et commémoration des morts, des défunts et des trépasse^, »
Ce R. P., aux infatigables énumérations de mots,se retrouvera dans le livrede La Bruyère, au chapitre de la Chaire, Il sera de ceux dont il dit : « Depuis trente années, on prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs*, » Mais là sa velléité de satire n'ira pas plus loin : un mot, ce sera tout.
Quoiqu'il se soit par instants emporté jusqu'à la bouffonnerie dans son livre, on
1 Recueil de Particularités, f. Bouhier, n* 178, p. 73-74.
1 T. II, p. 196. Â la page 193 il avait déjà parlé des énumérationSi
sent qu'il la redoute. Le comique écrit lui fait peur, tout en l'attirant. Le sans-gêne des entretiens lui rend sa liberté. C'est alors qu'il se livre à ces écarts bouffons qui le feront moquer chez M. le Duc, réprimander par Phélypeaux , mais qu'il aime , en trouvant qu'il faut être un homme « à vue courte »
pour ne pas s'y plaire. « Oti ils voient l'agréable ils excluent le solide, » dit- il de ces gens-là; et il ajoute, songeant à ses prétentions de beau danseur* : « Ils ôtent de l'histoire de Socrate qu'il ait dansé *. »
Il ne sera pas sans doute ce qu'était Santeul, vrai pasquin en robe de moine, dont le comique tombait dans la folie; mais il sera ce que devait être Molière, quand, ayant écrit une scène, il venait l'essayer dans le monde, et la jouait à souper, au bout d'une table •. Il jouera ses Caractères dans le négligé d'une première toilette *, comme Molière jouait ses pièces dans le déshabillé sans ordre d'une représentation d'essai.
* Edit. Destailleur, t. I, p. 174.
* V. V Impromptu de r hôtel de Condé, dans les Contemporains de Molière, de V. Foumel, t . I, p . 2 56 .
* V. plus haut, p. 8 1-82.
J'ai plaisir à les rapprocher l'un de l'autre, parce qu'ils sont, en effet, des génies de même famille, et parce que La Bruyère, en se montrant dans maint endroit préoccupé des œuvres de l'autre^ et ardent à les refaire, prouve cette sorte de parenté, de la même façon que, dans le monde, on se dénonce cousins ou frères par l'émulation des intérêts pareils, par l'envie de se mêler des mêmes affaires.
« La Bruyère, dit l'abbé Trublet *, qui avait pu souvent parler de lui avec Fontenelle, a tracé presque tous les caractères, et notamment ceux que Molière avoit mis au théâtre. » Il ne cite pas d'exemple, parce que tout le monde connaissait ceux qu'il aurait pu citer. Ils sautent aux yeux de quiconque a fréquenté le livre de l'un, le répertoire de l'autre,
La Bruyère l'admirait. C'est, avec La Fontaine, celui de ses contemporains dont il aime le mieux à mettre le nom en saillie dans ses pages *, quoiqu'il ne trouve pas toujours son langage assez pur, et qu'il lui reproche le jargon et le barbarisme '.
Mémoires sur Fontenelley lySgjin-S», p. 33.
* T. II, p. 93-94.
3 T, II. p. 145.— Marmontel a voulu sur ce point-
Indépendant en ses admirations, comme en toutes choses; critique d'instinct, avec la conscience d'une force qui lui permettrait de recommencer l'œuvre critiquée; poussé ainsi d'émulation par nature et par raisonnement, il devait se prendre à Molière, dont le génie, je le répète, avait avec le sien une ressemblance qui appelait la rivalité. Il s'y prit, en effet, non à moitié, mais en pleine lutte, sur le terrain même des chefs-d'œuvre.
Je ne vous parlerai pas de quelques escarmouches de détail, comme en ces passages où, par son éloge des gens qui n'ont pas honte d'être érudits ^ et des femmes qui daignent savoir bien écrire, il rompt en visière avec la thèse qu'avaient fait triompher les Femmes savantes, et commence ainsi, pour l'honneur de l'esprit féminin, un combat que nous lui verrons reprendre, quand il demandera qu'on mette les femmes à l'Académie; je n'insisterai même pas sur le trop court passage oîi son Timon, le misanthrope, qu'il veut a extérieurement civil et cérémonieux*, »
là justifier Molière contre La Bruyère» V. VAlmanach litt. de 1780, p. 1604
1 T. II, p. 92.
« Jbid,, p. 84.
avec une « âme austère et farouche^ » semble être la contradiction flagrante d*Aiceste, brutal et emporté; j'arriverai tout de suite au personnage qu'il a le plus ostensiblement pris dans le répertoire de Molière, avec l'intention de le refaire, de le recomposer pièce à pièce.
On voit que je veux parler d^Onuphre^ ce frère de Tartufe qui craint tant d*étre son ménechme.
LaMothe dit de La Bruyère, composant ce portrait : « Il commence toujours par effacer un trait de Tartufe, et ensuite en recouche un tout contraire*. » C'est fort juste.
Pour cette refonte du type, qui, avec les plus complètes différences, arrive à une ressemblance aussi parfaite, et prouve ainsi^ mieux que tout k reste, combien l'hypocrisie, avec l'unité du fond immuable, a de variétés de forme, La Bruyère fut servi par le terrain nouveau sur lequel il pouvait le faire mouvoir dans son livre. Molière en avait donné la comédie, et, partant du point de vue scénique, avait dû tout sacrifier au re-
• Trublet cite en l'approuvant ce trait de la Mothe. ( Mém . sur Fon tenelle, p . 53.)
lief, à Taction. La Bruyère, au contraire, qui en fait le roman, se trouve avoir, avec une moindre nécessité d*effet, des moyens d*exécution tout autres. Cette difierence des res* sources chez les deux peintres a été pour beaucoup dans la dissemblance des portraits.
Pour Tartufe, personnage de scène, tout doit être en vue et agissant ; or, jugez des gènes et des entraves : faire agir un type dont la préoccupation est de dissimuler ce quHl fait; )e mettre sans cesse en vue, lui qui se cache toujours i On sait avec quel génie Molière s*en est tiré. La difficulté n'était pas si grande pour La Bruyère.' Son terrain vaut mieux ; il y peut creuser des mines et contre-mines où cheminera la pensée d'Onupbre, pendant que son visage et ses façons d*étre diront autre chose au grand jour. Le livre admet les sous-entendus, s'y complaît même ; le théâtre les repousse. Aussi l'hypocrite de la comédie n'en a-t-il presque pas, quand celui des Caractères en est plein.
Onuphre peut garder son masque; Tartufe, un moment venu, doit jeter le sien.
Onuphre peut ne pas faire de fautes de con* duite; pour Taction de la scène, Tartufe en a besoin. Onuphre peut rester dans le cadre
du portrait tracé par Platon dans sa RépU" blique : « Le chef-d'œuvre de la scélératesse, c'est de paraître homme de bien sans Tétre.
L'hypocrite, en commettant les plus grands crimes^ saura se faire la réputation d'honnête homme. » Tartufe^ pour les exigences du mouvement^ et surtout pour les nécessités de la morale^ sans laquelle nul drame n'est possible, doit se perdre par quelques écarts qui le fassent punir.
Comme son misanthrope, que novis ^vons vu cérémonieux et civil, avec de Taustérité au dedans, Thypocrite de La Bruyère est intérieur et souterrain. Ainsi que Timon, farouche sous sa politesse, il est du monde :
Alceste et Tartufe sont du théâtre.
Molière eut du courage quand il fit son Imposteur. La Bruyère en eut autant, si ce n'est plus, quand il peignit Onuphre. Le danger n'était pas le même; il était peut-être plus grand, Tartufe avait attaqué de front le vice d'une cabale, en ayant pour soi le parti de la jeunesse que menait en personne un roi jeune et galant. Quand parut le ca^ ractère d'Onuphre, ce roi était devenu vieux : s'il n'avait pas à s'y reconnaître lui-même, au moins pouvait-il y retrouver ta plupart
de ceux dont sa vieillesse bigote^ remords d*une jeunesse qui avait permis la comédie de Molière^ aimait à s'entourer.
A Tépoque galante du règne^ s'amuser du Tartufe et bafouer ceux qu'on y joue avait été de bon ton. Dans la période caduque où chacun^ ne pouvant se faire vieux pour ôatter la sénilité du roi, s'efforce au moins de paraître dévot pour complaire à sa dévotion, on est aussi bon courtisan si» loin de rire d'Onyphre, Tartufe nouveau, on le devient soi-même. C'est une vogue; aussi, dans quel: