‹ La comédie de J. de La BruyèreChapitre 2 sur 8 · chapitre La Bruyère a-t-ii mis son dévot · texte numérisé non relu

chapitre La Bruyère a-t-ii mis son dévot

Dans celui de la Mode\ comme il avait mis ce qu il dit des directeurs de conscience, au chapitre des Femmes*\

Pour lui, rien n'était convaincu ni sincère dans la dévotfon du jour. Ce n*était que caprice, fantaisie d'un genre nouveau.

Vienne un prince plus jeune, et Ton retournera aux satires indévotes, dont Tartufe a été l'œuvre culminante pendant |la jeunesse du roi. On ne priera plus avec les chattemites de Versailles, on hurlera avec les loups

* T. Il, p. 154.

de la Régence. La Bruyère la sent venir et devine quelle en sera la cour:. il y voit déjà en pleine impiété ceux qu'il a vus en pleine dévotion auprès de Louis XIV.

Pour compléter son portrait d'Onuphre^ le dévot à la mode en 1 69 1 ^ il ajoute donc au même chapitre, dans Tédition de Tannée suivante, ce trait ineffaçable, ce trait prophétique : « Un dévot est celui qui, sous un roi athée, seroit athée*, d

* T. II, p. i52. — Le caractère d'Onuphre parut, en juin 1691, dans sa Coédition. Jusqu'alors, lui-même le dit (t. I, p. 191;, il avait difFéré, ne se prenant par échappée qu'à quelques détails du faux prosélytisme des moines qui cherchaient à greffer une religion sur l'autre, et à persuader qu'en dehors de la foi telle qu*ils l'entendaient tout était sacrilège. « N'y a-t-il pas, avait-il dit, t. î, p. 169, dès la première édition, n'y a-t-il pas dans l'Eglise une puissance à qui il appartienne ou de faire taire le pasteur, ou de suspendre pour un temps le pouvoir du Bamabite? » Celui-iî dut en effet se taire. Ce qu'on vient de lire avait été écrit à la fin de 1687. Dangeau (Extraits de son journal dans V Essai sur tétabliss. monarch, de Louis XI Vf par Lemontey, 18 18, in-8, p. 33) annonça^ Je 3 1 janvier suivant, qu'on avait arrêté « un Bamabite à Paris, accusé d'être un peu molinosiste {sic)* » C'est celui de La Bruyère, le P. Lacombe, directeur de M"»* Guyon, arrêté alors avec elle, à la suite de conférences aux dévotes. La Bruyère les retrouvera

L*athée! c'est le monstre pour lui. Son livre n*a que ce but. Il est fait pour le chapitre de la fin^ celui des Esprits Jorts^ où il Tattaque*. La foi la plus rude lui est la meilleure en ce combat. Le P. Séraphin, « Diogène en chaire*, » est son apôtre. Pas de patelinage ! c*estj pour lui, le pire poison^ surtout chez les hommes dont la vérité et ta foi sont le devoir. Assiste-t-il aux manèges courtisans de Fénelon et de Tabbé de Langeron pour obtenir de Bossuet qu'il fasse nommer le premier> précepteur du duc de Bourgogne : il n'y peut tenir, quoiqu' ils soient ses amis : c La Bruyère^ homme sincère et naturel^ dit

pour ses Dialogues sur le Qjiiétisme, (V. plus bas, p. 542.)

* «Ils ne son t^ dit-il de ses autres chapitres, que des préparations au dernier, où l'athéisme est attaqué, et peut-être confondu. » (Préf.du Discours à VAcad,) Quand Sainte-Beuve dit {Port-RoycU, 1. 1, p. 409) : « Ses pensées sur la religion sont ajoutées après coup, » il se trompe donc. M. Caboche {de La Bruyère, p. 60) dit bien mieux : • Ce chapitre était nécessaire à son plan. » Après avoir montré l'homme dans ses faiblesses, ses sottises, ses erreurs, il le relève en le rattachant à Dieu •

■ Mémoires de Legendre, p. 44. — Caractères^ II,

ufl témoin'^ était outré. Il medisoit quelque* fois à Toreille : « Quels empoisonneurs I »

Pour finir, il s*en amusa. Il leur dit par malice que Bossuet prendrait la place pour lui^ s'égaya de leur mine à ce faux coup^ de leur affairement à le parer, et il n'y pensa plus*

Il n'en fit même pas un caractère, comme on le lui conseillait*.

Pour sa petite guerre contre la dévotion de mode et la courtisanerie de confessionnal, qui était alors le seul moyen de succès à Versailles, La Bruyère n'avait dû trouver que desencouragementsàChantilly.M. le Prince, en effets ne donna jamais dans ces simagrées^ si contraires à son humeur impétueuse, et comme ce qui faisait fortune à la Cour le trouvait assez volontiers ehclin à une raillerie hostile, il ne lui déplut pas certainement qu*on se moquât un peu chez lui de la comédie de piété en faveur chez le roi. S'il avait, comme nous l'avons vu, quelques jésuites parmi les personnes de son entourage, ce n'était que pour leur savoir, qui Tinstrui-

I Phély peaux, Relation de t origine du Quiétlsme , 1723, în-i2, p. 33.

» Id,, p. 34. — Plus tard il eut occasion de juger mieux à: Fdnclon» et iJ en i sa. (V. plus bas, p. 53o.)

sait en Tamusant^ mais nullement par raison de piété. Quand, sur sa fin même, il revint à la foi sérieuse, il les quitta. N*est-ce pas à un confesseur de la congrégation ennemie, à un Père de l'Oratoire qu'il confia ses derniers instants'? Il y eut là, de sa part^ un esprit d'opposition ou tout au moins de contradiction qu'on peut suivre dans presque tous les actes de sa vie, frivoles ou graves.

C'est ainsi^ pour revenir au profane, sans quitter toutefois La Bruyère et les encouragements qu'il trouvait à Chantilly pour ses critiques, c'est ainsi que M. le Prince avait, par exemple, été l'un des opposants à la gloire de Molière, dans le temps qu elle florissait le mieux à la Cour. En cela, il contrariait jusqu'au goût de son père, le grand Condé, mais il applaudissait d'avance à ce que La Bruyère tenterait plus tard pour refaire à sa façon quelques types de Molière. Un des grands ennemis de celui-ci, Benserade, avait été de ses protégés. C'est à lui qu'il avait donné raison dans le temps de l.ur lutte*, quitte à

* Saint-Simon. Edit. in-i8, t. IV, p. 346, 348.

• V. la Vie de Molière^ par Grimarest, dans la collection des3/(ém. sur fArtdram,, p. 160. V. aussi sur riiostilitc de M. le Prince, alors duc d'Enghien, con-

l'abandonner par la suite , comme il fit en effet, au moment où La Bruyère, son protégé nouveau , prit si bien l'ancien à partie sous le nom de Théobalde.

L'inconsistance de M. le Prince, son inégalité d'humeur, si bien décrites dans les Mémoires de Mademoiselle, puis, d'après elle, par Saint-Simon *; ses caprices toujours en mouvement, et qui ne craignaient rien, pas même de tomber dans l'ingratitude, se font encore voir là tels qu'ils étaient, tels' que nous les connaissons déjà.

Le fils de Condé ne se trouvait un peu d'accord avec lui-même, et assez ferme dans ses idées, que lorsqu'il s'agissait de cette émulation avec Versailles dont nous parlions tout à l'heure. Mettre Chantilly sur le même pied de magnificence était son seul rêve vraiment stable. Alors même son avarice cédait, mais pour se reprendre, il est vrai, presque aussitôt d'un autre côté. Si, par exemple, tant de choses étaient en souffrance dans sa

tre Molière, Texcellent ouvrage de M. Fournel, les Contemporains de Molière, t. I, p. 12g, 239, 52i.

* V. Chéruel, Saint-Simon considéré comme historien de Louis A/K, i865, in-8% p* 484.

domesticité; si tant de places y restaient, comme nous l'avons dit, vacantes ou mal payées; si tant de gens ne craignaient pas d'y paraître mécontents, c'est que M. le Prince employait en des travaux d'inutile splendeur^ dépensait en des efforts de fastueuse et vaine émulation l'argent qui aurait dû les satisfaire.

Il faisait tailler dans la forêt des allées qui rivalisaient de largeur et d'étendue avec celles de Versailles; il entourait de murailles l'immensité de son parc*; pour mieux éclipser celui du roi, si sec dans son désert sans eau, il achevait ce beau canal de Chantilly, commencé par son père , o(a la Nonnette et la Thève , que La Bruyère désigne sous les noms de Lignon et d'Yvette *, avaient confondu leurs eaux; enfin, chaque jour, il courait les jardins, « ses délices, » épuisant tout ce qu'il avait d'idées et d'argent « pour raccommoder et embellir'; » mais cependant au château même, dans le bâtiment des gen-

* Pîganiol, Descript, de Paris et de ses environs, t. IX, p. 74.

s T. Il, p. 22g.

» Saint-Simon, t. IV, p. '^^5.

tilshommes *, comme ailleurs, on souffrait de la gêne, on se plaignait, et La Bruyère pouvait encore écrire * : « Les grands se piquent d'ouvrir une allée dans une forêt, de soutenir des terres par une longue muraille, de faire venir dix pouces d'eau, de meubler u'tie orangerie; mais de rendre un cœur content, de combler une âme de joie, de prévenir d'extrêmes besoins ou d'y remédier, leur curiosité ne s'étend pas jusque-là. »

Si M. le Prince n'était pas curieux de bienfaits dans son intérieur, parmi son domestique^il l'était de magnificence à certains jours oîi son envie d'éclipser Versailles par l'éclat de quelque belle fête l'emportait encore sur son avarice ordinaire. C'était un goût de jeunesse que la vue des réjouissances royales, et l'envie de les imiter ou même de faire mieux avaient entretenu en lui. Dès 1668, on disait déjà dans le Portrait de la Cour « qu'il se plairoit fort à la magnificence du jeu, des ballets, du train des maisons et des autres choses splendides, » s'il n'était en cela retenu et modéré par la prudence économe

1 Piganiol, t. IX, p. rb2.~Ce bâtiment, où logeait - La Bruyère, allait jusqu'à la gronde rue de Chantiliy.

2 T. II, p. 333.

de son père. Plus tard, ce fut sa propre économie qui le retint et le régla. Il donna des fêtes, mais rarement, parce qu'étant d'humeur ménagère et ne voulant pas moins « faire les honneurs de chez soi aussi parfaitement que personne % » il se donnait le temps d'économiser, entre deux fêtes, l'argent quHl fallait pour payer la première et préparer la seconde.

La plus célèbre de celles dont « il régala,» toute la Cour à Chantilly fut, en 1688, cette ïamcuse /este Dauphine^ qu'on nomma ainsi parce que le Dauphin en était le héros, et qui ne dura pas moins de huit jours, du 22 au 3oaoût.

Il y avait un peu plus d'un an et demi que Condé était mort. Son fils, à cause du deuil^ n'avait pu encore prendre solennellement possession du titre de M. le Prince, qu^il fut le dernier à porter *.

Il usa de l'occasion pour faire acte de ma* gnificence, avec le meilleur goût du monde, quitte à ne pas recommencer de longtemps.

1 Saint-Simon, édit. Hachette, in- 18, t. IV, p. 345.

2 Son fils, qui aurait dû le prendre après lui, reçut un ordre du roi pour garder celui de M. le Duc. Saint- Simon, ibid,, p. 553, 557.

Jamais il ne mérita mieux qu'alors un des rares éloges que Saint-Simon ait faits de lui : « Personne n'a porté si loin l'invention, l'exécution, l'industrie, les agréments ni la magnificence des fêtes dont il savoit surprendre et enchanter, et dans toutes les espèces imaginables *. «

La variété dans la splendeur fut un des charmes de cette grande semaine. Il y eut, pour ne particulariser que quelques détails entre raille ' : collation magnifique au carrefour de la Table, dans la forêt de Chantilly; chasse dans l'étang de Comelle, où l'on avait lancé des cerfs que les dames, montées sur des barques ornées de feuillage , prenaient au lacet et ramenaient tremblants au rivage, pour leur rendre la liberté; puis collation encore au centre du labyrinthe de Chantilly^ et comme point culminant de la fête, représentation d'un opéra fait exprès , sous

1 Saint-Simon, édit. Hachette, in-i8, t. IV, p. 344.

* On peut les lire tous dans le livret qui a pour titre : La Feste de Chantilly, contenant tout ce qui s'est passé pendant le séjour que Monseigneur le Dauphin y a fait, avec une description du château et des fontaines, à Paris, chez Michel Guérout, 1688, in-i2.

le titre d^Orontée .*. Les paroles étaient de Leclerc, l'académicien; la musique, de l'Italien Lorenzani , et les divertissements du danseur Pécourt, le même que La Bruyère a quelque part appelé Bathylle, en faisant allusion à ses succès près des femmes ^

Il n'a pas non plus oublié Lorenzani, que cette fête de Chantilly avait pu lui faire con-

* V. dansles m^MM5criV5deM.deTrallage, qui sont à l'Arsenal, la liasse n" 3, feuillet n" 248, v®.

* T. I, p. 187-188. — Comme ami de la danse, qui « sèche de voir danser et de ne danser pas » (t. II, p. 220), il mentionne volontiers les danseurs; ainsi (t. II, p. 160) il cite comme dansant d'un «air noble, » Favier, dont parlent aussi madame de Sévigné, Lettre du 24 juillet 1689, et DangeaUjJowrn^/, 19 nov. 1687. — En même temps que Bathylle, Pécourt, il avait nommé Cobus, le fameux « Basque sauteur, » alors un peu vieilli, mais toujours couru des femmes, comme au temps où madame de Bertillac s'en était passé le caprice. V. « la France galante, »dans VHist. amour, des G^w/e5, édit. P. Jannet, t. II, p. 4I 5-41 6. —Il est curieux de voir comme ce moraliste s'occupe des choses de l'Opéra et y revient. « Le bon ménage d'Amphion et de sa race, » comme il dit (t. 1, p. 148}, c'est-à-dire de Lulli et de Francine, son gendre et successeur, lui tient à l'esprit. Il sait, comme son nouvelliste, quand la Rochois est enrhumée ; et la mort de Beaumavielle, la basse-taille, est un événement pour lui. Suivant une histoire de VAcad. roy, de musique^ que le baron

naître. L'ayant retrouvé, lui et sa musique, à Tun de ces fameux saluts si fort en vogue * alors, avec leur appareil de grand opéra, surtout chez les Théatins du quai Malaquais •, dont Lorenzani ' était le grand pourvoyeur lyrique , il ne put se dispenser de dire :

Taylor possède manuscrite, Beaumavielle mourut en 1689, laissant ses meubles à son camarade Dumény; La Bruyère constata le fait dans son édition de l'année suivante. V. 1. 1, p. 290.

* Il était du dernier galant de régaler celle qu*on aimait par quelque beau salut en musique. « M. N.., lit-on dans le Menagiana (t. III, p. 71), s*est ruiné à donner des vespres à ses maîtresses. » On y avait les mêmes musiciens qu'au Concert des Tuileries, les mêmes violons.

« Les Petits-Pères avaient un pareil luxe de musique : « Un jour, ditLaMonnoye {Œuvres ^ t. III, p. 269), qu'un évêque grand hypocrite faisoit dans l'église des Petits-Pères le panégyrique de leur fondateur, toute la musique de l'Opéra y étoit. Ce qui fit dire que ces Petits-Pères avoient donné deux comédies en un jour, l'Opéra et le Tartuffe» »

' V On sait," dit-il, que Lorenzani fait de beaux motets. » T. II, p. 160.— C'est, avec Lulli, le seul musicien dont il ait dit du bien. En général, il ne les aimait guère. Il trouvait surtout qu'ils avaient peu d'esprit, et que les exécutants, par exemple, même les plus forts, se remettaient trop « avec leur lulh dans un même étui. » T. II, p. 108.

« Quoi ! parce qu'on ne danse pas encore aux T. T., me forcera-t-on d'appeler tout ce spectacle office d'église ' ? »

Il avait peut-être reconnu dans ces motets chantés au Théatins la même musique qui avait réglé les pas de Pécourt à la fête de Chantilly !

M . le Prince, qui avait eu fort à cœur cette grande réjouissance, fut très-fier du succès qu'elle obtint. On lui fit plaisir de lui en rapporter tout l'honneur, et, par contre, il sut mauvais gré à ceux qui se l'attribuaient et s'en faisaient féliciter publiquement. Ce fut la faute que commirent Bérain, Bréar et Le Camus, en se laissant louer par le Mer-

* Ibid., p. 1 68. —Ce fut un tel scandale qu'il fallut y mettre ordre : « On s'est plaint au Roy, écrit le 6 novembre i685 M. de Seignelay à l'archevêque de Paris, que les Théatins, sous prétexte d'une dévotion aux âmes du purgatoire, faisoient chanter un véritable opéra dans leur église, où le. monde se rend à dessein d'entendre la musique; que la porte en est gardée par deux suisses, qu'on y loue les chaises lo sous; qu'à tous les changemens qui se font et à tout ce qu'on trouve moyen de mettre à cette dévotion, on fait des affiches, comme à une nouvelle représentation. » Correspond » administ, de Louis XI V^ t. II p. 6o2,

cure galant, de la plus hyperbolique manière : Bérain, pour la transformation de rOrangerie en salle de spectacle ' ; Bréar et Le Camus, pour leur zèle dans le service des tables *.

La Bruyère, qui n'aimait pas les gens du Mercure^ auquel, dès la première édition, il avait si nettement dit son fait, en écrivant qu'il était « immédiatement au-dessous de rien', » ne manqua pas cette occasion nou-

1 Les clés citent aussi Manse, qui avait pu prendre part en efiet aux dispositions de la fête, comme ingénieur, chargé des eaux de Chantilly, où le pavillon de la pompe portait son nom. {Vqy. pittor. des envi'^ rons de Paris. 1779, in-8*, p. 428.) On lui devait une des pompes construites en 1670 sur le pont Notre- Dame. (Piganiol, Descrip. de Paris, t. II, p. 62 .) Manse devait être en crédit près de M. le Prince qui se divertissait, dit Saint-Simon, t. IV, p. 345, « à des choses... de mécanique auxquelles il se connoissoit tièsbièn. »

s Bérain donna un dessin de la Collation dans le labyrinthe, qui a été gravé par Dolivard. Il se trouve à la Bibliothèque impériale, où il vint sans doute avec beaucoup d'autres du même artiste, dont, lorsqu'il fut mort, Durondray fit une collection achetée plus tard, pour le roi, par l'abbé Sallier. Hist. mattusc. de l'Académie royale de' musique, ^ppsLTt, au baron Taylor.

» Edit. Destailleur, t. f , p. 147.

velle de frapper sur lui par une bonne attaque à ceux qu'il louait trop : a Ils ont, dit-il dans l'édition de son livre qui suivit d'assez près ces fêtes et la relation du Mercure *, ils ont fait le théâtre, ces empressés, les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle, jusqu'à la salle où s'est donné le spectacle; j'entends les toits et les quatre murs dès leurs fondements. Qui doute que la chasse sur l'eau, l'enchantement de la Table, la merveille du labyrinthe ne soient encore de leur invention? J'en juge, par le mouvement qu'ils se donnent et par l'air content dont ils s'applaudissent sur tout le succès. » Puis ne marchandant pas à M. le Prince un éloge, que de l'aveu de tous il méritait, il ajoute qu'à « cette fête si superbe, si galante, si longtemps soutenue..., un seul a suffi pour le projet et pour la dépense *. »

4 Elle parut dans le volume du mois de septembre 1688. La description cïléQ plus haut, p. 363, ne fait que la reproduire.

* T. 1, p. 148. — Le goût de M. le Prince était réellement des plus fins, et je ne suis pas surpris qu'on lui ait attribué une certaine action sur l'inspiration de La Bruyère écrivant les Caractères (V. plus haut, p. 91-92). N'est-ce pas de lui qu'était venue ridée si ingénieuse du tableau de la galerie de Chan-

La platitude des louanges ne l'exaspérait pas moins que leur exagération mal placée.

Le Mercure n'avait pas évité ce dernier écueil; l'autre, celui de la platitude, avait été pour un pauvre diable de rimeur, nommé Laurent, qui écrivit aussi sur cette fête, et que je soupçonne fort d'être le même que le Normand Robinet , successeur de Loret dans la rédaction de la Galette rimée. Il la signait du Laurens^ nom de la même famille que celui dt Laurent ;"eMss\^ l'un me semble-t-il être l'autre. Je le crois d'autant mieux que Laurent commence, lorsque Robinet et du Laurens finissent.

Jusqu'en 1676, Robinet du Laurens rédige les extraordinaires de la Ga\ette^; puis, pour une cause qui nous échappe, il en disparaît.

Comme il faut vivre et que Robinet est trop pauvre pour ne ri^n faire, trop vieux aussi pour se mettre à un autre métier ', il revient

tilly, où l'on voyait la muse de l'histoire détacher de la vie de Condé, le feuillet qui racontait ses campagnes contre le roi? Voy, pittor, aux environs de Paris y p. 41 5.

'1 Mercure y may 1677, p. 3i.

« Quand il mourut, en lôgS^il avait quatre-vingt dix ans. Mercure histor. et polit., may 1698, p. 557.

— Syo —

à ses anciennes gazettes en rimes. En 1677, l'année qui suit sa sortie de la Galette de France j il commence et continue pendant un an des Lettres en vers à leurs A liesses royales Monsieur et Madame, Il cesse faute de réussite; mais à chaque événement d'importance, à chaque fête qui doit marquer, tels que le Carrousel Dauphin du mois de mars 1 685, il reprend, et l'on a de lui une relation en rimes. A. ce compte, la grande réjouissance de Chantilly lui revenait de droit. A peine cette semaine de fêtes est-elle achevée qu'il publie : Lettre en vers, ou relation de ce qui s'est passé à la f este Dauphine de Chantilly , depuis le 22 aoust jusqu'au 3o du mesme mois 1688. C'est un pauvre petit livret de vingt -quatre pages , en vers de huit pieds, comme l'était l'ancienne Galette rimée^ aussi détaillée, mais tout aussi plate. On ne le pardonna pas à Laufent, du moins chez M . le Prince, bien que jadis on lui eût en cela passé bien des choses. Sa discrétion dans les éloges avait été grande. Loin de faire comme le Mercure qui avait loué tout le monde, à peine avait-il nommé, lui, uîie seule des personnes qui avaient eu part aux prestiges de la fête , Le Bouteux, le jardinier

delà Ville-l'Evêque *, dont on avait tant admiré l'adresse :

Faisant aux arbres porter fleurs.

Cette épargne d'éloges subalternes dans le livret de Laurent n'avait malheureusement pas compensé l'économie correspondante de l'esprit et du style. M. le Prince, qu'il avait loué seul 5 n'eut pas satisfaction de l'être si mal. Il le récompensa, mais à la condition qu'on n'aurait plus à le récompenser de même. Laurent se le tint pour dit. Sauf une fois encore, en 1689, à l'occasion de la mort de la Reine d'Espagne , qui lui inspira une Elégie *, il ne rima plus.

1 Ce Le Bouteux, si oublié aujourd'hui, avait déjà été cité par Laurent, dans sa lettre en vers du 1 3 mars 1677, à cause des magnifiques bouquets qu'il apportait à la reine, même en hiver. Ses jardins étaient situés tout près de la maison où mourut Lulli, dans la rue de la Magdeleine, d'où lui était venu le nom de Le Bouteux de la Ville-L'Evêque que madame de Villedieu lui donne dans les Mémoir.^s de la vie de Henriette Sylvie de Molière, 1 70 1 , in- 1 2, p. 1 10, eti ajoutant que ses jardins servaient de promenade. V. sur leur situation, le ms. du /. fr. à la Bibliolh. imp», n* 86o3, t. H, p. 64.

« Élégie sur la mort de la Reine d* Espagne^ arrivée en 1689, par h Laurent, in-40.

La Bruyère, qui avait peut-être été pour quelque chose dans l'interdiction, bien récompensée, dont on avait frappé ses rimes, mais qui s'indignait en même temps de voir que leur sottise eût aussi des flatteurs, — Laurent était bien avec le Mercure — n'a pas dédaigné de le nommer, et cela dans un passage où certes l'on ne l'attendait guère.

Il s'agit des anciens de notre littérature et des modernes. Lesquelsvalent mieux, lesquels faut-il préférer? Grande question, suivant La Bruyère, et qu'on ne terminera pas, dit-il *j « en comparant comme on le fait quelquefois... les vers de Laurent payé pour ne plus écrire à ceux de Marot et de Desportes. »

Cette phrase est encore de celles qui n'avaient pas été expliquées dans les Caractères, à cause de V incognito que la gloire de Laurent avait gardé vis-à-vis de tous les commentateurs.

* T. II, p. 19 1

Quand je me . demande quelle devait être la contenance de La Bruyère au milieu de ces fêtes, et quel air il y portait, je me le représente attentif d'abord, fatigué bientôt de l'effort même de son attention, mal satisfait par ces frivolités somptueuses, puis de l'air ennuyé passant vite à l'air chagrin, et, comme le Vulteius d'Horace, à qui Valincourt le comparait tout à l'heure \ redemandant son passé laborieux et solitaire.

<c Vitœ me redde priori ^n dit Vulteius à Philippe 'j et La Bruyère écrit sous l'impression d'un regret pareil * : « Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent, et où l'on aimeroit à vivre. » Chan-

1 V. plus haut, p. 257.

« Horace, liv.I, épît. VII, v. 9 5.— C'est surtout à cause de son air un peu abrupt, qui le faisait prendre pour un soldat par les uns (V. p. 228), pour un paysan parles autres, que Valincourt a comparé La Bruyère à Vulteius. Le reproche de grossièreté que lui fait le marquis de Sablé (p. 232) vient aussi de là.

tilly est un des lieux qu'il admirait, en désirant vivre ailleurs.

La vraie et sincère campagne, celle des paysans, voilà ce qui lui plaisait, pour se délasser de celle des parcs trop bien parés et des forêts sans solitude. « Il me semble, a-t-il dit encore *, que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et le sentiment. » A Chantilly, l'humeur chagrine le prenait; à la campagne, c'étaient les idées plus sereines qui, par instants, sourient dans son livre.

On lui a reproché, Stendhal entre autres, de ne pas comprendre ce que nous appelons le pittoresque*. Au moins, ce qui vaut mieux, comprenait-il la nature, qu'il fut même un des premiers à nommer par son nom, au grand regret des puristes du temps ' : a La nature, dit-il \ n'est que pour ceux qui habi-

1 Ibid.fp, 222.

« Cité par M. Sainte-Beuve, dans les Causeries du Lundi, t. IX, p. 260. — Le xhot pictoresque (sic) était alors tout nouveau, je ne le trouve guère que dans les Épîtres de Tabbé de Villiers> livre I, ép. 2, à Rigaud,

» Sentiments critiques, p. 112.

« T. II, p. 127. Il se plaint ailleurs du dédain qu'on a pour les champs (t. I, p. 294) : « On s'élève à

tent la campagne ; eux seuls vivent, eux seuls du moins connoissent qu'ils vivent. »

Las du monde et cherchant à le fuir, comme Alceste; dégoûté de ce qu'on y voit d'injuste, il dit avec son Heraclite^ après une des plus grandes injustices politiques de ce temps, l'usurpation de « l'homme pâle et livide, » comme il appelle Guillaume III * :

€f O pâtres, ô rustres qui habitez sous le chaume et dans les cabanes, si les événemens ne vont pas jusqu'à vous,... si l'on ne parle plus d'hommes dans vos contrées, mais seulement de renards et de loups cerviers, recevez-moi parmi vous à manger votre pain noir et à boire l'eau de vos citernes *. »

Ce pain noir des paysans, qui l'effraye moins que le luxe ne le dégoûte ailleurs, La Bruyère nous en avait déjà parlé dans une page plus célèbre et plus terrible, celle qui résume, en traits si effrayants qu'on les croirait excessifs, la misère des campagnes à son^

la ville, dans une indifférence grossière des choses rurales et champêtres. » Le mot rural était nouveau aussi. La Fontaine, un des premiers, s'en était servi dans le conte de Fércnde.

* Ibid,, p. i3i.

î Ibid.y p. 134.

époque. Où Tavait-il surtout étudiée pour la peindre si bien ? c'est une question que je me suis souvent faite et qui était difficile à résoudre. Je ne sache pas, en effet, alors un seul coin des campagnes en France oîi il n'eût pu trouver le motif de son tableau.

L'Anglais Locke, parcourant le Midi, avait pu écrire*, après sa visite aux Galères de Marseille : a Les galériens ont meilleure mine que les paysans. » Boursault, en 1688, n'avait pas dit moins sur les pauvres gens du Bourbonnais *, que La Bruyère avait aussi pu voir et plaindre, en allant, comme Corneille' et Despréaux, prendre les eaux de Bourbon*.

Près d'Orléans, oîi il alla, en 1664, prendre ses licences*; dans la Normandie, qu'en sa qualité de trésorier de France pour la généralité de Caen, il dut parcourir et connaître plus que toute autre province, l'état des paysans était aussi misérable. Les laboureurs des

1 Extrait du Voyage de Locke en France, traduit dans la première Revue de Paris^ t. XIV, p. t5.

2 Lettres nouvelles j iyo3, in-i2,t. Il, p. i86-i88. s V. Bibî. de V École des Chartes, 1857, p. 36o.

* V. plus haut, p. 200-201 .

* V. plus bas, p. 43o.

villes franches les ruinaient par leurs privilèges *; la noblesse et l'Eglise les décimaient *; l'impôt prenait le reste. En 1675, année qui précéda , selon nous , l'installation de La Bruyère dans sa charge, le président Pelot avait pu écrire à Colbert : « J'ay appris de difTérens endroits que dans le pays de Caux il y a de pauvres paysans qui vont en troupes demander l'aumosne *. »

Ce n'est pourtant, je crois, ni en Normandie, ni près d'Orléans, ni dans le Bourbonnais, ni dans la Provence où il dut aussi aller, si, comme je le pense^ il fit le voyage d'Italie*,

1 Correspond, adm. de Louis XIV, t. III, p. 9-10.

* Ibid., p. 18 5.

* Ibid.j p. 227.

^ Dans un passage (t. II, p. 167) il parle du palais Farnèse en homme qui serait allé à Rome; d'autre part, nous avons vu (p. 32-34), ^^'i^ savait l'italien; enfin, dans la lettre qui annonce sa mort à l'abbé Bossuet, on voit que sur ses derniers jours il semblait méditer un voyage à Rome, comme quelqu'un qui n'eût fait qu'y retourner {Revue rétrospective, 3i oct. i835, p. 141). C'est tout cela qui nous donnerait à croire qu'il alla en Italie. — Il existe à la Bibliothèque impériale , dans le /. Jr., n' 6o5i, sous forme de Lettre à un ami, la relation manuscrite d'un voyage dans ce pays, qui est signée l'abbé de La Bruyère. Ne serait-ce pas lui? rien n'y répugne, pas même le

que La Bruyère vit, pour nous la dépeindre avec de si terribles couleurs, la désolation des gens de campagne : c'est en Bourgogne.

Plusieurs raisons me font croire qu'il eut en vue cette province, de préférence à toute autre. La première, c'est que depuis 1646 les Condé en étaient de père en fils a les illustres gouverneurs; » la seconde, c'est qu'obligés de s'y rendre tous les trois ans, pour la tenue des Etats ^,et qu'emmenant d'ordinaire avec eux une partie de leur Cour, ils durent mettre certainement, une fois au moins, La Bruyère du voyage; la troisième, c'est que celui-ci, en prenant sa description à l'endroit même oti les Condé avaient, avec le pouvoir, l'obligation de faire le bien, ne traçait pas

titre d'abbé, car La Bruyère, ayant été de TOratoire (V. p. 27), aurait pu le prendre. LeP.Adrya dit d'ailleurs, dans une note citée par M. L. de Lincy (Bull, du Bibloph», fév. i855, p. 52) : « J'ai lu quelque part qu'il avait été quelque temps ecclésiastique; » dans sa jeunesse, sans doute: or, le voyage porte la date de 1666- 1667, époque où il avait de vingt et un à vingtdeux ans, c'est à-dire l'âge où l'on faisait ordinairement alors ces voyages à Rome, comme complément d'éducation.

1 Annuaire hist. de la Société de Vhist. de Fi ance, pour i852, p. 200-201 .

seulement un tableau, mais donnait une leçon; la quatrième, enfin, c'est que là, plus qu'ailleurs peut-être, ce tableau, tout sinistre qu'il fût, se rapportait avec la vérité.

Les preuves sont là, et où les trouvons-nous ? En des documents que La Bruyère put voir, pour y ressaisir par les plaintes des intéressés un reflet des misères qui l'avaient frappé; c'est-à-dire en des suppliques adressées aux princes, ou bien encore en des lettres écrites par les États de Bourgogne à son ami et protecteur le ministre Pontchartrain. Je citerai une de ces lettres. On y verra que la désolation des campagnes de cette province, aujourd'hui si riche, n'avait jamais été plus grande qu'à l'époque dont nous parlons ; que, commencée après Rocroy *, aggravée pendant la Fronde ', elle était au comble dans la seconde partie du règne de Louis XIV, et que La Bruyère, en son tableau qu'on a cru forcé, resta peut-être en deçà du vrai, bien loin d'aller au delà : « Jugez , Monseigneur , dit le secrétaire des États à Pontchartrain, jugez

* Rossignol, Bailliage de Dijon après la bataille de Rocroyj 1837, iiyS', p. i3i, 145,237-238.

« Feillet, la Misère pendant la Fronde, p. 467, 468 472,

de la misère où sont réduits les peuples de la province : ils meurent déjà communément dépure faim, et principalement dans le Charolois etl'Autunois, oii il y a deux mois qu'ils ne vivent, pour la plupart, que de la seule racine de fougère. Ils sont attroupés dans les bois, d'oîi ils volent tout ce qu'ils peuvent attraper; ils mettent le feu la nuit dans les métairies, afin que le bétail se trouvant accablé dans les incendies, ils puissent en dévorer les restes *. »

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que ce tableau dépasse, surtout par le -dernier trait, ce que La Bruyère a pu dire.

Ces paysans qui se font incendiaires d'étables pour se repaître des débris d'animaux échappés au feu, me paraissent plus effrayants peut-être que les sortes de bêtes fauves à face humaine qu'il nous montre c< se retirant la nuit dans des tanières , pour y vivre de pain noir, d'eau et de racines *. »

Quand il les peignit il venait de les voir. Ce qu'il en dit, en effet, parut dans la quatrième

1 Cité par M. Rossignol, des Libertés de la Bourgogne,, i85i, in-8o p. 193-194.

* F.dit. Destailleur, t. II, p. 76.

édition, en 1689; or, l'année auparavant il y avait eu, à Dijon, une a tenue d'États, »

pour nous servir de sa propre expression * , que M. le Prince avait, suivant l'usage, présidée en personne, et à laquelle je ne puis m'empêcher de croire que La Bruyère ait assisté lui-même. La meilleure preuve qu'il fut de a ce voyage d'honneur » à travers la Bourgogne, c'est qu'en outre du Caractère dont je viens de parler, presque tous ceux qui se rapportent à la province et aux provinciaux se trouvent dans l'édition de l'année suivante.

Il y revint sans doute; je crois même volontiers qu'il fut encore du voyage pour les États de 1691 *, un an avant la septième édition, où il s'étonna de nouveau des a étranges découvertes » que la province peut four-

1 Ibid,, t. I, p. 274.— Il donne les tenues d'Èiais comme exemple de solennité. Du temps de M. le Prince Henri-Jules, elles avaient surtout pris ce caractère, au grand déplaisir de Bussy (V. sa lettre du 14 janvier 1677), et du président Bouhier, qui, dans son Recueil de particularités^ reproche au prince de s'être « éloigné le premier de Taffabilité de ses ancêtres. » V. aussi Thomas, une Province sous Louis XIV, p. 24.

* La Cuisine, Choix de Lettres, t. II, p. 292.

nir à quiconque a des yeux *; mais, pour moi, sa plus belle moisson d'observations provinciales doit être la première , celle du voyage à Dijon, en 1 688. Il va jusqu'à trouver moyen de nommer cette ville dans l'édition qui suivit % tant le souvenir l'en préoccupait.

Je ne pense pas, toutefois, que ce soit elle qu'il ait voulu peindre dans son esquisse de la petite ville '. Il n'eût pas fait cette injure à une ville d'États oîi trônait M. le Prince. Rien d'ailleurs dans ce qu'il dit ne se rapporte avec Dijon, ni même, je crois, avec aucune ville de Bourgogne. C'est dans une autre province, pour laquelle il avait plus de rancune, qu'il faut chercher celle-là. Nous prouverons peut-être qu'elle se trouvait en Normandie, et qu'elle y était plus qu'une «petite ville, » comme il a feint de l'appeler par un raffinement de malice, et pour mieux rabaisser le caquet d'un grand orgueil provincial.

La Bourgogne lui avait fourni assez d'observations pour qu'il n'eût pas besoin d'y chercher ce tableau de plus.

i £dit. Deslailleur, t. II, p. 85.

« Ibid^, p. 6.

Le type de ses paysans, avec leur misère et leurs superstitions * aurait pu lui suffire.

* C'est ainsi qu'il put voir en Bourgogne : les prodiges de la baguette divinatoire sur laquelle , en 1694, le P. Violet fit un traité en forme de lettre^ dédié au président de Muci, du parlement de Dijon; et aussi cette divination par le sas ou le tamis, que nos tables tournantes ont renouvelée, et qui n'était nulle part plus en usage chez les paysans. (Bouhier, Recueil de particularités, p. 342-344.) Il y a fait luimême allusion, dans l'édition qui suivit le voyage de 1688, quand il parle de ceux «qui connoissentle passé par le mouvement du sas, » (T. II, p. 188 ) Croyait-il à ce sortilège? je ne le pense pas» mais en curieux intelligent, et qui voit loin, au lieu de les nier, il y cherchait quelque chose, comme en toute magie. 11 y a là, disait-il {ikid), a des faits embarrassans. . . les admettre tous ou les nier tous paroît un égal inconvénient. .. Il y a là un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts. » Vraie pensée d'un sage qui ne fit pas loi chez les Condé, où la magie était volontiers admise et sans contrôle, comme on put le voir par ce qui arriva pour le fantôme de Chantilly, dont l'apparition avait, disait-on, annoncé la mort de Condé. (V. Mém, de M. de Sourches, t. II, p. 225; Lettre de madame de Sévigné, 1 3 décembre 1686.) — Condé s'était toujours occupé du merveilleux : ses expériences avec Ârnauld [Mém, de l'abbé Arnauld, 2« part., p. i63), avec Bourdelot et la princesse Palatine {Notes de Saint-Simon sur Dangeau, 8 février i685},en font foi. 11 avait même étudié les phénomènes de la baguette, et en avait été surpris^

Il en rencontra d'autres qu'il ne manqua pas. Auprès du supplicié se trouvait le tQurmenteur ; auprès du paysan se tenait le seigneur : il lui dit son mot, comme il l'avait dit à Tautre. C'est aussi dans l'édition qui suivit le voyage de 1688 que se trouve sa pensée sur « le noble de province, inutile à la patrie *, » haï du magistrat qu'il dédaigne *5 exécré du peuple qu'il écrase.

Dans un endroit , il lui donne le nom caractéristique de Typhon^ génie du mal et de la stérilité chez les anciens. Il nous le montre étant impunément dans sa province, « tout ce qu'il lui plaît d'être, assassin, parjure'; » mais enfin puni par le prince même, dont la protection due à ses basses complaisances lui avait trop longtemps servi de sauvegarde *.

mais sans se montrer peut*être assez incrédule. Malebranche qui fit aussi cette étude disait à peu près comme La Bruyère : « H faut qu'une intelligence s'en mêle. » Condéen pareil cas faisait presque abandon de la sienne.

« IHd,

8 T. II, p. 183-184.

4 Dans ce qu'il dit sur ces représailles de la justice contre les nobles des provinces, il me semble voir

Auparavant, il nous avait fait entrer en connaissance avec une autre variété du ho-

un hommage à celui dont son frère avait épousé la fille, le président de Novio.i, qui aux grands jours d'Auvergne f avait ainsi assuré le repos des provinces. (Chéruel, Saint-Simon^ etc., p. 423.) — J'ajouterai qu'il .saisît toutes les occasions de faire allusion au président ou aux circonstances de sa magistrature. Il l'a nommé parmi les érudits (t. II, p. 92}. Dès les premières pages de son livre, en parlant du magistrat qui allait à la première dignité, et qui la manqua par la publication d*un mauvais ouvrage (t. I, p. i3i), il dit un mot qui a trait à son entrée en charge, puisque Novion eut en effet, en juin 1678, la présidence que M. de Poncet aurait obtenue sans le ridicule de ses Considérations sur l'avantage de la vieillesse. AlUeurs (t. II, p. 176}, par ce qu*il dit sur « la coutume introduite dans les tribunaux d'interrompre les avocats, » et les empêcher d'être trop longs, il le félicite indirectement de Tune des mesures les mieux autorisées par sa raison « solide et sans réplique. » Enfin, lorsqu'à la page suivante, par un mot sur « la loi qui a réglé rcxtérieur de l'homme de robe, » il rappelle l'édit d'avril 1684, rendu à ce sujet, il flatte encore Novion dans une de ses sévérités les plus intelligentes, sinon les mieux obéies. (V. dans la Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 201, une lettre de Pontchartrain.) Au lieu d'aller partout avec le rabat, et en habits noirs, manteaux à collet, » comme l'exigeait l'édit, les magistrats continuèrent de porter la cravate etV habit gris, c'est-à-dire le vêtement négligé, le costume de campagne, que Molière avait pour cela

bereau despote : « Il est oisif, dit-il, ignorant, médisant, querelleux, fourbe, intempérant,* impertinent, mais il tire Tépée contre ses voisins, et pour un rien il expose sa vie; il a tué des hommes, il sera tué * . » De qui parlet-il ? Je ne sais, les clés sont muettes et je n'ai pu suppléer à leur silence. Il est toutefois probable qu'il s'agit d'un noble venu aux États de cette partie de la Bourgogne qui avoisinait la Franche-Comté, car il lui donne un nom qui semble un souvenir de l'occupation de cette province par l'Espagne : il appelle Don Fernande ce tyran de campagne continuant dans son pays l'arrogance espagnole.

C'est après nous avoir parlé de la misère des paysans, dont il était sans doute un des fléaux, qu'il nous le fait connaître, comme on nomme le marteau après l'enclume. Il aimait ces oppositions, nuances contrastées de son tableau. Bien d^autres se trou vent j

fait endosser à son Alceste. (Vi Soulié, Recherches sur Molière, p. 276.)— ï-a Bruyère, t. I, p. 186, dit une malice contre cet habit gris et cette cravate des magistrats qui valut à deux d'entre eux une si plaisante avanie de la part de M. de Harlay. V. Saint- Simon, t. III, p. 404.

* T. II, p. 76.

comme celle-ci, dans sa quatrième édition.

N'est-ce pas là qu'il mit, par exemple, comme articles nouveaux^ en même temps que la description des fêtes de Chantilly, ce qu'on a lu tout à l'heure sur la désolation des campagnes? Il venait de la voir dans le gouvernement du Prince, au printemps de 1688, lorsque, peu de mois après, commencèrent, chez la même Altesse, ces réjouissances dont elle était la condamnation par le contraste.

Il ne voulut pas séparer dans son livre ce que le hasard avait mis presque en même temps sous ses yeux pendant le voyage et au retour.

Peut-être espérait-il que le Prince saurait comprendre; en ce cas, ce fut un espoir perdu *.

Les fêtes continuèrent d'être des plus brillantes à Chantilly quand Son Altesse voulut

^ Louis XIV n'entendit pas davantage Tespèce d'appel, par allusion, qu'il lui avait adressé à la fin de son discours de réception, pour qu'il jetât quelques bons regards sur le peuple de la province (t. II, p. 273). Il n'avait pas écouté Bossuet le suppliant dans le même sens, mais (l'une façon plus directe, par sa lettre de juillet 1675; il disgracia Racine qui, pour avoir tâché d'être un conseiller plus pressant, ne fut qu'un conseiller plus importun: il ne devina pas La Bruyère. En général, chaque fois qu'il ne s'agissait pas d'impôts à prélever, les choses provinciales ne l'occupaient

bien en donner; mais il n'y eut pas par ses soins la moindre interruption de- misère, le moindre relâche de souffrance pour les paysans dans son gouvernement de Bourgogne.

La Bruyère y put voir, aux États, nous l'avons déjà dit , la plupart de ceux qui avaient autorité dans la province, nobles, ecclésiastiques, magistrats, et son livre fut le confident de ses opinions sur les uns et sur les autres. Le marquis de Montrevel, qui jouissait là d'un grand crédit^ comme gouverneur de la Bresse* et comme l'un des hommes les mieux vus du Prince *, fut presque le seul pour qui le sentiment du satirique fut complètement favorable. Il lui a fait l'honneur, si rare dans son livre, de le nommer en toutes lettres, en le mettant, pour la bravoure, au même rang que Bayard. Cet hommage, qui avait son prix, en gagna encore par la circonstance où le marquis l'ob-

guère : « Il étoit, dit Choisy {Mémoires^ p. ii8), peu exact à répondre aux questions des intendans de province, lorsqu'il ne s'agissoit pas d'argent. »

* Correspondance administrât, de Louis XIV., 1. 1, p. 454.

^Lettre de Vévêque d*Autun à Bussy, du 5 mai

tint. Il venait de tomber en disgrâce *, et dès lors, aux yeux de beaucoup, il ne comptait plus pouFH-ien, pas même comme courage.

La Bruyère s'en aperçut, et, peu de temps après, dans sa cinquième édition, luttant de vaillance avec son vaillant, il ne craignit pas d'écrire : ce Rien n'est bien d'un homme disgracié : vertus, mérite, tout est dédaigné ou mal expliqué,, ou imputé à vice : qu'il ait un grand cœur, qu'il ne craigne ni le 1er, ni le feu, qu'il aille d'aussi bonne grâce à l'ennemi que Boyard et Mont rêve l, c'est un bravache : on en plaisante, il n'a plus de quoi être un héros '. »

La disgrâce ne fut pas longue. Montrevel reparut, et même avec des honneurs nouveaux. 11 fut fait, en 1693, lieutenant général '. La Bruyère ne supprima pas le carac^ tère, qui, en cessant d'être vrai pour lui, le restait pour d'autres. Il se contenta d'y ajou-

i Saint-Simon, édit. Hachette, in-18, t, II, p. 441 .

s Édit. Destailleur, t. II, p. 120.

« Saint Simon, t. II, p. 441. — On sait, que c'est ce même brave Montrevel qui mourut sous la Régence, pour avoir vu une salière renversée! Saint- Simon, t. VIII, p. 390 ; La Place, Pièces intéressantes , t. I, p. 189.

ter une malice par une notule. Dans sa huitième édition, qui suivit de près le retour en grâce de Montrevel, il mit à la ^arge, en regard de son nom, comme pour braver ceux qui s'étaient réjouis en croyant qu'il ne serait plus rieUj la mention de ses nouveaux titres : « Commissaire général de la cavalerie, lieutenant général*. »

Seignelay, qui siégeait aussi aux États de Bourgogne, à cause de la seigneurie dont il portait le nom et qui dépendait du comté d'Auxerre^ n'obtint pas de La Bruyère les mêmes marques de haute estime. Il était un des plus importants de l'assemblée, car il avait double vote par un privilège que Colbert s'était fait accorder en 1674, et dont, comme l'aîné de ses fils, Seignelay avait hérité ". Personne aussi n'y venait avec un plus grand train, n'y déployait pareil faste. La Bruyère , qui n'était pas ébloui pour si peu, ne vit sous cette magnificence que les menaces d'une ruine , trop évidente après la mort de Seignelay. Trois millions dus au roi, et deux à d'autres personnes,

1 Les Caractères^ 8» édit., p. .^36.

* Thomas, une Province sous Louis XIV, p. 20 3,

furent le plus clair de sa succession en 1690*. Depuis la mort de son père, il en avait dépensé deux par an sans pouvoir se suffire. Les emprunts au roi faisaient le reste, pour ce millionnaire besoigneux qui mourut insolvable, avec ces deux lignes de La Bruyère comme oraison funèbre : « Tel avec deux millions de rente peut être pauvre chaque année de cinq cent mille livres •. »

L'évéque d'Autun , Roquette , était aux États, comme président de la chambre d'Église *, un bien plus grand personnage encore que Seignelay; il n'en eut pas davantage l'estime de La Bruyère.

Il avait, comme on sait, et comme nous croyons l'avoir prouvé nous-méme * , posé vingt ans auparavant , pour le Tartuffe de Molière. Son esprit d'intrigue , déjà si fort en subtilités insinuantes et en accaparement de personnes, au moment où le

* Lettre de madame de Sévigné à Bussy, du i3 nov. 1690; Longueruana, p. 146; notes de Saint-Simon sur le Journal de Dangeau, t. III, p. 242.

* Edit. Destailleur, t. I, p. 267.

•Thomas, une Province sous Louis XIV, p. 45.

* V. dans la Revue française nos articles : Comment Molière fit Tartuffe,

chef-d'œuvre Tavait pris à partie, ne s'était pas démenti un instant. Quand La Bruyère le connut, il était arrivé à la perfection dans les bas manèges et dans l'art de gouverner ceux qui gouvernent.

C'était sa maladie. « Elle lui dure depuis plus de trente ans, dit La Bruyère à propos de Théophile^ chez qui tout le monde reconnut Roquette, comme on l'avait déjà reconnu dans Tartuffe; il ne guérit point... A peine un grand est-il débarqué qu'il l'empoigne et s'en saisit; on entend plutôt dire à Théophile : « Je le gou- « verno, » qu'on n'a pu soupçonner qu'il pensait à le gouverner *. » C'est pour l'avoir vu à l'œuvre, cherchant partout « à se fourrer, à se tortiller •, » que La Bruyère l'avait pris ainsi sur le naturel.

Aux États, il était le premier à mettre la main sur M. le Prince dès son arrivée; il savait d'avance ceux qui avaient du crédit sur lui *, les entourait, les envahissait, et par là tenait tout. Pour un homme qui avait autrefois mené à Paris, chez la reine-mère, les

* Saint-Simon. Edit. Hachette, in-i8, t. III, p. 38 1.

• Lettre de Vévéq, d'Autun à Bussy, du 5 mai 1679.

grandes parties d'intrigue, c'était peu que cette domination sur une assemblée provinciale; il s'en contentait « à la fin, ne pouvant mieux, dit Saint-Simon*, il gouvernoit les États de Bourgogne à force de manège et de souplesse autour de M. le Prince. »

Quand Jacques II vint en France, l'évéque d'Autun, qui n'avait jamais eu la direction d'un roi, trouva que celui-ci, bien que détrôné, pourrait lui être bon. Il l'accapara sans retard, avec cette ardeur dans la prise et cette rapidité que La Bruyère nous a si vivement fait voir *. Ce doit même être, comme le disent les clés, à propos de cet accaparement si prompt du roi tout frais débarqué dans l'exil qu'il écrivit ce qu'on vient de lire.

Il l'avait retrouvé dans cettç intrigue, à Paris et à Saint-Germain^ ce qu'il l'avait vu à l'assemblée de Dijon. L'évéque n'y manquait jamais. Paris et la cour ne lui ser valent qu'à se retremper un peu d'influence pour faire meilleure figure aux Etats ou dans son diocèse. Son vrai règne était là. a On va

1 T. III, p. 38i.

s C'est dans Tédition de 1691 qu'il en parle. Roquette alors tenait si bien Jacques II, que celui-ci, en bon bourgeois, allait dîner chez lui, au cloître Saint-

quelquefois à la Cour, avait dit La Bruyère, pour en revenir et se faire par là respecter du noble de sa province. » A la quatrième édition, en 1689, il ajouta : a ou de son diocésain *. » Il venait de voir Pévêque Roquette en Bourgogne.

D'autres, comme Santeul, pour qui furent des meilleurs les profits de ses farces, car il y gagnait, à chaque voyage, des bourses de jetons d'or et sa provision de vin*; d'autres

Merry, comme chez son ami le plus intime. Letti e de Choisy à Bussy^ du 22 août 1690.

* Santeul ne vivait guère que des présents qui lui venaient de Condé; Tabbé Dinouart en convient luimême dans le Santeulliana, p. 1 3 ; mais, suiva t son habitude d'avarice, M. le Prince laissait volontiers à d'autres le soin de lui faire les présents en son nom . La Bourgogne, en cela, contribuait surtout. (V. Thomas, une Province sous Louis XIV^ p. 20 5; Menagiana, t. JI, p. 379.) « M. de Santeul, lisons-nous dans une lettre inédite de Bourdelot à Tabbé Nicaise, du 22 décembre 1694, ne sauroit se taire sur les louanges de la province de Bourgogne, qui luy a donné une bourse de cent jettons d'or et sa provision de vin. Jamais il n'a été régalé plus magnifiquement, et je ne doute pas qu'il ne médite quelque poëme qui fasse cognoistre à la postérité la plus reculée et la générosité des États et la recognoissance du poète. M. le Prince ne peut plus s'en passer et vient de Tem-

étaient à Dijon Pamusement du Prince et des États. L'évéque, avec son infatigable affairement) ses mines et ses manèges, était la vraie récréation de La Bruyère, à qui la farce plut toujours moins que la haute comédie, et qui s^amusait d'autant mieux de celleci qu'il y voyait s'agiter le même type dont Molière s'était servi pour u'n chef-d'œuvre.

Les comparses même y valaient la peine d'être étudiés; ainsi, tout près de l'évéque et dans son ombre, remuait et frétillait l'abbé son neveu, aussi ardemment en quête d'un évêché, qu'il n'eut jamais*, que l'oncle l'était d'un grand à diriger. Il s'était fait prédicateur pour devenir prélat, ne montant jamais en chaire que pour l'amour de luimême et de l'évêché en espérance, jamais par zèle pour Dieu. « L'orateur cherche par ses discours un évêché; l'apôtre fait des conversions; il mérite de trouver ce que l'autre cherche •. »

mener encore à Chantilly. Je sçay pourtant qu'il n'a pas eu à Dijon une approbation générale, et j*ay veu quelques lettres escrittes sur son chapitre qui ne luy sont pas favorables; mais le goust du prince n'est pas toujours celuy des particuliers. »

1 Saint-Simon, t. III, p. 382.

» T. II, p. 204.

Si l'on me prouvait que La Bruyère écrivit cela pour l'abbé Roquette, je n'en serais pas surpris; mais il est un autre passage, tout près de celui-là, qui lui va bien plus directement: ce n'est pas moins qu'une allusion de la plus claire transparence à un fait de sa vie de prédicateur thuriféraire. « Il s'en est trouvé quelques-uns , dit La Bruyère *, qui, ayant assujetti le saint Évangile, qui doit être commun à tous, à la orésence d'un seul auditeur, se sont vus déconcertés par des hasards qui le retenoient ailleurs, n'ont pu prononcer devant des chrétiens un discours chrétien qui n'é'oit pas fait pour eux, et ont été suppléés par d'autres orateurs qui n'ont eu que le temps de louer Dieu dans un sermon précipité. »

La Bruyère écrivit cela, au mois de février 1689, dans sa quatrième édition. Or, voici ce qui était arrivé à l'abbé Roquette, pendant le carême précédent, le i5 avril, jour du jeudi saint, la date exacte est dans le Journal de Dangeau * : « L'abbé Roquette, neveu de l'évêque d'Autun, devant prêcher

4 Ihià.^ p. 202.

s Edit. complète, t. II, p. i3o.

le sermon de la Cène, en présence du Roi, avoit composé un discours tout à la louange de ce Prince; mais Sa Majesté ne pouvant s'y trouver, l'abbé ne crut pas à propos de prononcer un sermon où il étoit parlé beaucoup du Roi et peu de Dieu. » C'est la clé de la neuvième édition qui s'explique ainsi, et, cette fois, avec une exactitude rare et une malice à faire croire que la note pourrait bien venir de La Bruyère lui-même.

Tous les hommes d'Eglise alors, à ne parler même que de ceux qui furent -plus ou moins connus de La Bruyère, n'avaient pas pour la prélature l'ardeur de l'abbé Roquette ' .

Il en est même un qui, pouvant l'obtenir, et se la voyant offerte,la refusa; c'est l'abbé de Vassé. En 17 12, il n'avait qu'à vouloir pour être évêque du Mans; il ne le voulut pas*.

Son abbaye de Saint-Aubin d'Angers lui suf-

1 La Bruyère se prit souvent aux coureurs d'évôchés^ tels que le fils de Daquin, le médecin, qui ne demandait pas moins que l'archevêché de Tours. Métn, de Choisy, p. 3i3. Quand il dit (t. II, p. 186) : » Les médecins placent leurs fils... dans la prélature; » il veut parler du fils de Daquin, pour le quel il partageait le sentiment un peu jaloux de son ami Fagon,

* Saint-Simon, t. Vf, p. 290.

fisait, il s'y tint. Une plus haute dignité lui eût été une gêne, un embarras, qui lui eût troublé l'esprit, coupé la parole, et il ne pouvait pas y avoir pour lui de plus grand malheur. N'est-ce pas lui, en effet, que La Bruyère eut en vue dans son bavard indiscret? c< Il faut laisser parler cet inconnu... il ne vous coûtera pour le connoître que de l'avoir écouté; vous saurez son nom, sa demeure, son pays, l'état de son bien, etc. *. » Au reste, le meilleur homme du monde, désintéressé, comme on l'a vu , et trop bon, avec tout son babil, pour nuire à d'autres qu'à soi-même. Madame Du Prat, qui descendait d'un de ses proches, reconnaît que son portrait est très-exact dans les Caractères^ et tout à fait d'accord avec la tradition de la famille, oîi il avait laissé, dit-elle *, la « réputation d'un bavard à outrance et d'un vaniteux excessif. » Mais elle se hâte d'ajouter : « A cela près, qui compose une grosse faiblesse, l'abbé de Vassé était la bonté et la vertu mêmes. »

^ Notes sur les tableaux»,* de mon pauvre vieux château de la Goupillière, publiées par le marquis Du Fratj i863, in-8% p. 73^74.

Toute place était bonne à l'abbé pour pérorer, fût-ce a une voiture publique,» comme dit La Bruyère, et je crois bien que c'est là qu'il le connut, en se contentant de l'écouter, un jour qu'ayant laissé la place à Santeul dans le carrosse de M. le Prince, il aura pris le coche pour se rendre à Chantilly ou en Bourgogne.

De cette façon, pas de temps perdu pour lui: il voyage pour faire des portraits, et sur le chemin même il trouve un type qui, moitié l'amusant, moitié l'ennuyant, le mène jusqu'à l'endroit oîi d'autres l'attendent.

Nous connaissons déjà quelques-uùes des personnes de noblesse ou d'Église qu'il put voir ainsi à Dijon, et qui lui servirent pour soir livre. Il en est bien d'autres que nous pourrions citer comme lui étant certainement tombées là sous les yeux et sous la main : le curé de Plombières , par exemple, si célèbre alors tant à Dijon qu'aux environs pour son adresse particulière à styler des linottes « et à leur apprendre des airs d'opéra sur le flageolet *, » et qu'il n'eut qu'à entendre pour ajouter un trait de

1 La Monnoye, les Noéls bourguignons, édit. Fertiault, notes, p. 347.

plus à son Diphile, le curieux d'oiseaux *.

Dans la magistrature posaient des gens plus graves, du moins à l'apparence: Férillart,par exemple, maître des comptes dijonnais, plus habile aux galanteries qu'aux chiffres, qui, dans un de ses voyages à Paris, avait enlevé, pour l'épouser ensuite, la fille du fameux usurier Le Vieux, un de ces administrateurs infidèles de qui vint, vers le même temps, la banqueroute des hospices, et qui tirent dire par La Bruyère, indigné de voir que les rentes èi fonds perdu SUT les hôpitaux fussent devenues ainsi un bien perdu a par les soins de ceux qui en étoient chargés... Serai -je avare, partisan ou administrateur *? »

Au Parlement de Bourgogne , - siégeait

i V. plus haut, p. 2o3.

* T. II, p. 176. — BoucotfV homme aux coquilles, était aussi un des administrateurs des hospices , V. plus haut, p. 20 5. Dancourt avait fait jouer, le 8 juin 1686, une comédie en un acte sur le fonds perdu^ dans le temps que les rentes en étaient encore solides. Sa débâcle ruina bien des gens. Pavillon n'y perdit pas moins de 2,000 liv. de rente; il s'en vengea par ses stances, les Hôpitaux insolvables, V. Œuvres, lyDo, in- 12, t. II, p. 269. — En 1700, quand les affaires des hospices furent un peu rétablies, je trouve, à la date du 17 septembre, dans les Archives hospitalières , 1. 1,

Pierre Le Goux, que La Bruyère avait pu connaître à Paris chez Ménage, oîi il allait souvent *, et qui tira, je crois, meilleur parti de la connaissance de notre homme que celui-ci n'en tira de la sienne. Le Goux, en effet, fut un des imitateurs dont le troupeau ne tarda pas à pulluler, non-seulement à Paris, maïs dans la province et surtout en Bourgogne, à partir du moment où le succès des Caractères se mit à retentir et à s'étendre.

Pendant qu'un parent de Sénecé , Brice Bauderon, faisait dans un coin de la même province, à l'imitation du livre heureux, les portraits des gens de sa ville, Mâcon, qu'il appelle Molusium *, P. Le Goux se donnait

p. 348, un legs universel fait à THôtel-Dieu par Jean- Jacques de La Bruyère , prieur de Saint-Pierre des Prés, en Champagne. Était-ce un parent du nôtre ?

* Ménagiana^t, I, p. 22 5 ; t. III, p. 359. — On a de Le Goux des anecdotes manuscrites en forme de supplément au Ménagianaj dont M. Fr. Barrière s'est beaucoup servi pour son volume la Cour et la ville, i83o, in-8', et un Journal manuscrit que M. Floquet, qui Tappelle Gus^iandy cite quelquefois. V. Bossuet précepteur, p. 12, 17, 180.

* V. Œuvres posthumes de Sénecé, publiées par Em. Chasles et Cap, i855, in-12, p. 6-7.

la même tâche pour lefs types dijon nais, mais avec une prétention plus grande oîi semble percer je ne sais quelle idée de supériorité sur son modèle. La Bruyère s'était contenté d'inscrire à son frontispice : les Caractères^ ou les Mœurs de ce siècle, P. Le Goux, qui se croit plus vrai, met bravement en tête de son manuscrit : Caractères véritables ou Recherches de la vérité dans les mœurs des hommes^ comme s'il voulait dire que dans les Caractères faits avant les siens, cette vérite mal cherchée était absente. Sa prétention ne fut pas un succès : l'ouvrage n'arriva pas jusqu'au livre; il resta enfoui dans le manuscrit, oii il dort encore sur un rayon de la bibliothèque de Dijon *.

* N* 204.— M. Henri Beaune a donné, dans le Bulletin du Bibliophile de i863, p. 257-276, un curieux article sur P. Le Goux et ses Caractères véritables. Il pense qu'ils pourraient être antérieurs à ceux de La Bruyère. Même sans avoir vu le manuscrit, je crois pouvoir n'être pas de cet avis. Un passage, en effet, que cite M. Thomas, dans son livre Une Province sous Louis A7K, p. 352, et par lequel Le Goux maudit Guillaume d'Orange et la révolution d'Angleteire, prouve suffisamment qu'il n'écrivait pas avant 1688. Or, à cette éqoque, le livre de Lê^ Brujèrç çtajt écrit et même public.

La société, dans cette ville, était des plus polies du temps de La Bruyère. Tout y sentait l'esprit sans trop de pédantisme provincial, et aussi la galanterie, comme il arrive en toutes celles oîi les princes amènent une cour à certains intervalles et jettent ainsi des intermittences de dissipation. Plus d'une femme y était en réputation d'esprit et de beauté. Bussy, qui souvent y venait, trouvait chaque fois à qui parler de ce côté, et de quoi se laisser séduire.

En i685, il était venu aux États; il y fut charmé de la bonne compagnie et surtout des jolies femmes *, mais sans se fixer pour aucune.

Quelques années auparavant , l'enchantement avait été plus complet; peu s'en faut qu'il n'eût été pris par une des belles de Dijon, dans la société même que La Bruyère avait dû y fréquenter de préférence : c'est, en effet, la belle-sœur du futur évcque de Meaux, alors évêque de Condom; c'est la femme d'Antoine Bossuet', dont les relations d'à-

1 V. Lettres de Bussy, édit. L. Lalanne, t. V, p. 441.

s Antoine Bossuet était le frère aîné du grand prélat. Il fut plus de vin^t ans ayoçat à Dijon; devint,

mitié avec La Bruyèrevnous sont déjà connues', qui avait failli lui toucher le cœur par sa grâce et par son esprit.

Cette grâce de madame Bossuet était des plus charmantes, et son esprit des plus délicats, a Personne ne l'avoit aussi élevé ni aussi cultivé^ » suivant un témoin qu'il faut croire, car c'est une autre femme, madame de Scudéry *. Il ne lui manquait que d'être un peu plus précieuse^ pour prendre l'expression même de Bussy, qui veut lui reprocher par là de trop attacher les galants autour d'elle en prodiguant trop les espérances.

Le préféré, de cette façon, n'était pas assez visible, et se perdait trop parmi les autres. Il finit pourtant par se faire distinguer, et Bussy put voir que ce n'était pas lui : c'était l'abbé de Choisy, dont les voyages en Bourgogne étaient très- fréquents alors à cause de son abbaye de Saint-Seine' et des terres

en avril 1675, conseiller d'Etat, puis intendant de Soissons. Sa femme était fille de Guéneau du Mont, lieutenant du roi à Saumur. Il eut deux fils, Louis et Jacques-Bénigne.

1 V. plus haut, p. 68.

• Lettre à Bussy, du 3 septembre 1677, » V. ses Mémoires^ 1743, in-8*, p. 456.

qu'il possédait, mais qui chaque fois y venait bien moins « pour ses fermes que pour Philis', » et avec qui, enfin, madame Bossuet décampa un beau jour.

A Paris, oîi on la retrouva, non sans quelque peine, après une retraite d'autant plus fermée et mystérieuse qu'il y avait contre elle des menaces de réclusion dans un couvent, et que son tonnant beau-frère, de qui venaient ces menaces, n'était pas homme à plaisanter % elle reprit peu à peu le train de son monde, de son esprit et de ses succès.

Elle fut aussi fêtée, aussi entourée, surtout après la mort de son père^ qui lui laissa une belle fortune '. J'imagine que La Bruyère fut de ceux qui la connurent , et qu'il prit plaisir à la suivre de l'œil dans toutes les phases d'une coquetterie qui .monte, décroît et enfin désarme pour se réfugier dans a la solidité, » ainsi que fit madame Bossuet *.

C'était l'ordinaire destin des coquettes.

Une autre, qui vint aussi de Dijon, madame

1 Lettre de madame de Scudéry à Bussy, du 5 nov. 1671.

« Id., 17. février 1673.

8 Id., 14 nov. 1680.

'^ Id,f 3 sept. 1677.

de Muci, finit de même. Après une foule d'aventures en France et en Espagne, dont la première et la plus éclatante fut son intrigue avec M. le Duc, l'élève de La Bruyère *, elle s'en alla mourir plus austèrement encore, dans un couvent de Séville, recluse et repentie ".

* Gust. Brunet, Nouveau siècle de Louis XI V^ p. 204.

' On a, sur madame de Muci, un mauvais petit roman de Valdory, Histoire de madame de Muci, par ^ mademoiselle D***, à Amsterdam, lySi, in -12. Le mari , conseiller, puis président au Parlement de Dijon (V. plus haut, p. 383), s'y trouve très- maltraité, suivant une lettre inédite de Bouhier à Marais, du 20 mars 1731. « Peu de gens, dit-il, ont connu cette dame aussi particulièrement que moi jusqu'à sa liaison avec M. le Duc. Ainsi, je suis bien instruit de son histoire, surtout jusqu'à ce temps-là. Son mari vit encore qui n'est rien moins qu'ivrogne, comme le dépeint le roman. Il est fort à plaindre, car on croira le roman, tout faux qu'il est en beaucoup de choses. » Dans une lettre au même, et inédite aussi, du i5 mai suivant, il convient qu'une aventure de la dame avec lord Stanhope en Espagne a du vrai. Il l'a, en effet, racontée lui-même dans un de ses Recueils^ où M. F. Barrière l'a reprise pour son livre de la Cour et la Ville ^ p. 72-74. Dans sa lettre à Marais, il complète et rectifie ainsi ce qu'il avait dit : « La Dame retourna à Madrid, où elle est restée

Je ne pense pas que La Bruyère put lavoir.

Il était mort avant ses escapades de galanterie, et je le regrette. Comme elle fut au mieux avec madame de Boislandry *, qu'il connaissait lui-même, il aurait pu l'étudier de près, et ajouter ainsi un portrait de plus à tous ceux qu'il nous a donnés des coquettes de Paris et de la province.

A Dijon même, il s'en dédommagea par d'autres esquisses. C'est là qu'il me semble être entré en intimité avec mademoiselle Saillant du Terrail, qui le mena plus loin qu'aucune autre , et dont pour cela je reparlerai bientôt; c'est là enfin qu'il vit toute cette société d'aimables femmes avec lesquelles M. le Prince se faisait une cour de passage chaque fois qu'il venait aux États, et qui jetaient tant de diversité dans le sérieux des affaires, par leurs folies spirituelles à pro-

entretenue quelques années par je ne sais qui. Enfin, sa famille , par le crédit du feu P. Daubenton, jésuite, fit agir la feue reine, et trouva le moyen de faire enfermer la Dame dans un couvent de Séville où elle mourut quelque temps après dans de très-bons sentimens, à ce que me dit un jésuite qui étoit alors en Espagne avec le P. Daubenton. »

1 Nouveau siècle de Louis XIV, p , 204.

pos des plus graves discussions, ou par leurs subites terreurs sitôt qu'on parlait de la guerre.

Dijon n'étant pas loin de la frontière, au premier bruit d'un mouvement de troupes ennemies, elles ne rêvaient que d'invasion et voyaient déjà quelques partis d'impériaux ou d'Espagnols aux portes de la ville.

La Bruyère fut témoin de ces effrois, et, comme du reste, il s'en fit une comédie, dont la partie la plus bouffonne était l'affairement des nouvellistes, qui, se créant une occupation avec les dangers, dont ils avaient imaginé la chimère, les eussent voulu réels, pour en parler davantage : « Quelques-uns, dit-il *, consentiront à voir, une autre fois, les ennemis aux portes de Dijon ou de Corbie...., pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle. »

Cela nous amène aux choses de la guerre , dont il parla souvent fort bien, et que peut-

» T. II, p. 6.

être il vit de près. M. le Duc, son élève, fit la campagne de 1692 et prit part au siège de Namur; serait-il étonnant que La Bruyère l'y eût accompagné , pour voir avec lui, en action, un coin de cette belliqueuse histoire qu'il lui avait expliquée d'après les livres? Une seule chose m'empêche de le penser. S'il fût allé au siège, il ne se serait pas moqué de ceux qui, sans être guerriers^ ni courtisans % n'avaient pas craint de s'y rendre et d'y rester jusqu'à la fin ; or, c'est ce qu'il a fait. La façon dont il traite le ridicule des bourgeois allant en guerre me donne à croire qu'il ne le partagea pas. La page qu'il a écrite à ce sujet est bien amusante.

On y suit les bourgeois par toutes les phases de la curiosité, puis bientôt de la fatigue et du dégoût, au milieu « des fanges » qui firent de la gloire de ce grand siège une gloire si crottée. Peu s'en faut qu'il n'en fasse mourir quelques-uns de lassitude, comme cela était arrivé , l'année d'auparavant , à l'abbé de Feuquières, pris par la maladie dans la tranchée de Mons,et qu'on n'avait eu que le temps de rapporter à Valenciennes pour qu'il y mou-

1 Ibid.y p. 124,

rût*. Ses curieux, à lui, ont un meilleur sort. La ville prise, ils se promènent tambour battant, radieux, vainqueurs, a par la ville et les bourgades, fiers d'être regardés de la bourgeoisie qui est aux fenêtres. » Enfin, il nous les montre au logis, bien ravis de leur triomphe, et en pérorant avec l'aplomb et l'abondance technique de gens du métier, n'omettant rien, comme expressions ni comme détails, n'oubliant surtout aucun des hasards, aucun des dangers courus : « Ils taisent seulement qu'ils ont eu peur. »

Les faits de guerre , défaites ou victoires, entrées en campagne, places investies, etc., avaient trop d'action alors sur les entretiens pour ne pas se reproduire aussi par quelques échos dans les Caractères; ils y reparaissent donc, et quoique sous forme allusive, ils y sont souvent indiqués avec une précision plus vive et une sûreté de détails plus vraie que chez les historiens.

Saint-Simon, par exemple^ noua apprendil qu'un des généraux du temps, le maréchal d'Humières était a magnifique en tout*?»

* Journal dQ Dangeau, 5 avril 1691.

* Mémoires, édit. Hachette, in- 18, t. I, p. 127

La Bruyère ajoute, par un trait oli tout le monde le reconnut, que cette magnificence le suivait jusqu'à la guerre, et qu'en l'y gênant elle entraîna pour lui des disgrâces : « Ragoûts, liqueurs, entrées, entremets, dit-il \ sont mots qu'on ne devroit même pas connoître en pleine paix ; à plus forte raison ne devroient-ils pas être entendus dans le temps de la guerre et d'une misère publique, à la vue dé l'ennemi,, à la veille d'un combat. » M. d'Humières, qui avait tout un train de cuisine somptueux ' dans ses équipages de campagne, ne les avait fait que trop entendre. « Je voudrois , continue-t-il , qu'on ne fît mention de la délicatesse, de la propreté et de la somptuosité des généraux, qu'après n'avoir plus rien à dire sUr leur sujet et s'être épuisé sur les circonstances d'une bataille gagnée.» Ici, la malice est plus vive. La Bruyère y reprend a son arme favorite, » comme dit Chateaubriand *, l'ironie, genus perelegans et cum gravitate salsum ^. Ce n'était pas > après une bataille gagnée qu'on avait longue-

» T. Il, p. 184.

* Génie du Christianisme , 3* part.,Iiv. II, ch. 5.

* Cicéron, de Oratore, ch, 2,

ment parlé des délicatesses de M. d'Humières, mais après une bataille perdue, celle de Valcourt, oîi le prince de Waldeck l'avait fort maltraité *.

Tout le monde, après cet échec, murmura que M. de Louvois, malgré son amitié pour le maréchal d'Humières, devrait lui enlever le commandement de l'armée, qu'un plus digne méritait. La Bruyère, lui, s'en expliqua tout haut, à sa manière. S'adressan ta Louvois, qu'il appelle Crassus, il lui dit * : « Xantus, votre affranchi — c'est son ami d'Humières — est foible et timide; ne différez pas, retirez-le des légions et de la milice. »

Louvois s'était déjà exécuté. Préférant le succès à tout, prêt à lui sacrifier la fortune même de ses créatures, iJ avait été le premier à demander au roi que le maréchal fût remplacé dans son commandement '. Il espérait qu'en s'empressant ainsi, le choix du successeur lui serait laissé. Il se trompait; le roi prit le choix sur lui, soit qu'il ne voulût plus, en ces affaires si graves, s'en confier à personne,

1 Mémoires de La Fare, 1716, in-i2,p. 237.

* Mémoires de La Fare^ p. 238.

soit qu'ainsi qu'on le pensait dans le monde de Chaulieu et de La Fare^ dont La Bruyère était un peu, il cédât aux conseils de Seignelay, collègue de Louvois dans le ministère, et d'autant plus son ennemi.

Tout le monde connaissait a la brouille des deux ministres; » les gens bien informés, si gaiement souffletés par La Bruyère, sur la joue de Celse^ prétendaient en savoir a le fond et les causes *, » qui n'étaient pourtant à chercher que dans l'antagonisme naturel de deux ambitions rivales, l'une et l'autre excessives et violentes.

Le roi marchait entre les deux, tantôt satisfaisant celui-ci, tantôt donnant raison à celui-là. Cette fois, ce fut le tour de Seignelay. Le maréchal de Luxembourg, qui était a étroitement lié » avec lui et qui se trouvait être ainsi fatalement l'ennemi de Louvois, obtint le commandement des troupes *. Ce

* T. î, p. 176. — Celse est, à n'en pas douter, le baron de Breteuil, que La Bruyère voyait chez Pontchartrain, « où il se fourroit fort, » et faisait volon* tiers le capable. Saint-Simon, t. I, p. 410.

* Mémoires de La Fare, p. 238.— 11 y eut alors une sorte de réconciliation entre LouVois et Luxembourg,

ne fut pas moins qu'une révolution : le maréchal passait, de cette façon, d'une disgrâce mal déguisée à l'extrême faveur.

La Bruyère, fort au fait de ce qui se passait chez Seignelay par Racine , ami de M. de Cavoye, son confident % vit cette volteface et en suivit les phases dans l'opinion.

Il étudia, pour s'empresser d'en dire son mot , comment tout change autour d'un homme avec sa fortune; comment sa personne même s'en trouve transformée.

M. de Luxembourg n'était pas, vous le savez, le gentilhomme le mieux tourné de la Cour. On avait même dit qu'il était bossu tant qu'avait duré sa disgrâce; revenu aux

mais plus apparente que réelle. Rousset, Hist, de Louvois, édit. in-i8, t. IV, p. 384.

* Saint-Simon, t. I, p. 194; Annales de la cour et de la ville, t. I, p. 184. — J'ai dit plus haut, p. 187, que le Ménippe de La Bruyère était Villeroy; réflexion faite, ce serait plutôt Cavoye, comme il est dit dans la Clé manuscrite de la 7* édition, qui est à la Bibliothèque impériale. Cavoye, qui aimait tant à se frotter* d'esprit en causant avec Racine, est bien ce Ménippe qui « répète des sentimens et des discours, et se sert njiturçllement de l'esprit des avitrest »

honneurs, il se trouva tout à coup redressé.

Personne ne s'aperçut plus du défaut de sa taille. On en vit même qui, tels que Mézières, frère de madame de Charlus, se faisaient gloire de ressembler au maréchal *.

La Bruyère admira cette orthopédie de la faveur, mais sans la trouver miraculeuse. M. de Luxembourg resta pour lui ce qu'il avait toujours été ; il ne se laissa prendre à l'exagération d'aucun des portraits nouveaux qu'on faisait de son génie ou de sa personne; il les examina, comme un exemple de plus des souples prodiges de la flatterie, et il écrivit : « Vient-on de placer quelqu'un dans un nouveau poste, c'est un débordement de louanges en sa faveur qui inonde les cours et la chapelle ^ qui gagne l'escalier, le salon, la galerie, tout l'appartement ; on en a au-dessus des yeux, on n'y

tient plus L'homme d'esprit, de mérite

ou de valeur devient en un instant un génie du premier ordre, un héros, un demi-dieu.

Il est si prodigieusement flatté dans toutes les peintures que l'on fait de lui, qu'il paroît

* V. notes de Saint-Simon sur le Journal dQ Pan» geau, 3o janvier 17 19.

difforme près de ses portraits *. » Je n'ai

pas besoin de vous faire remarquer, je pense, la vivacité de ce dernier coup de pointe et ce qu'il a de malin, ad hominem, s'adressant à M. de Luxembourg.

Son retour à la fortune pouvait cependant n'être pas de durée; faute d'un coup d'éclat, il pouvait se retrouver bientôt où là faveur l'avait pris. « Les machines qui l'avoient guindé si haut par l'applaudissement et les

* T. I, p. Soy. — Nous avons vu plus haut^ p. 97, combien les portraits sans vérité lui déplaisaient. Il y revint dans la dernière partie de son discours de réception, où il dit à propos du roi : « Ce prince humain et bienfaisant, que les peintres et les statuaires nous défigurent. » Mais lui-même, dans le portrait qu'il fait alors, manque un peu à la vérité. Il donne à Louis XIV « des yeux tendres et pleins de douceur.» C'était le contraire. Le roi mettait une sorte d'orgueil dans l'autorité dominatrice et presque dure de son regard : « Il est sûr, dit le comte de Tessin dans son journal inédit ^ que Louis XIV prenoit plaisir à terrasser les gens par ses regards. Je le sais d'expérience, m'étant trouvé un jour à son dîner vis-à-vis de lui. Il ne détacha pas ses yeux de dessus moi, me reconnoissant sans doute pour un étranger. Je m'en souviendrai toute ma vie, tant il étoit perçant. » Cité par M. Geffroy, Rep. des Deux-Mondes y i" mars 1864, p. 210.

éloges sont encore toutes dressées pour le faire tomber dans le dernier mépris *. » Le mérite du maréchal vint heureusement en aide à la fortune. Sa victoire à Fleurus, qui peu de temps après son entrée dans le commandement avait fait mieux que justifier la confiance du roi, la prolongea pour lui. La Bruyère, qui eut dans cette bataille un intérêt d'affliction bien vive^ car les deux jeunes Soyecourt, fils de madame de Belleforière, une de ses meilleures amies, y perdirent la vie l'un et l'autre, comme on le verra plus loin, ne se laissa pas trop distraire par ce chagrin de l'admiration que lui causait le triomphe du maréchal. Il y revint à plusieurs reprises dans l'édition qui suivit, et chaque fois par des allusions oîi se fit jour sa finesse ordinaire.

D'abord, il met en jeu Démophile, l'homme aux nouvelles fâcheuses ; le nouvelliste Tant-Pis, qiii voit la France écrasée, perdue, envahie, incapable enfin de tenir tête aux armées « qu'une si forte et si générale conjuration ' » — la ligue d'Augsbourg — a lancées

* T. I,p. 3o8 « T. II, p. 6.

sur elle, toutes à la fois ; et , par cet étalage des craintes du pessimiste, il prépare adroitement réloge indirect du général qui le premier parera ces dangers avec une victoire.

Tout effraye Démophile : il n*a que défiance quand il pense à nos troupes, et que terreurs lorsqu'on lui parle de celles de l'ennemi : « Il dit que la cavalerie allemande est invincible; il pâlit au seul nom des cuirassiers de l'empereur ; » dernier trait, qui ne pouvait être mieux choisi pour confondre l'alarmiste aux fausses nouvelles : c'est à une charge , où notre cavalerie fit merveille en culbutant l'autre, que nous devons le gain de la journée de Fleurus.

Après lui vient Bqsilide^VhoTame rassuré, le nouvelliste Tant-Mieux, le triomphateur imperturbable et dithyrambique, à qui la certitude du succès ne coûte pas un doute, qui ne fait qu'une bouchée de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Empire, ligués contre nous : c( La triple alliance, chez lui, est un Cerbère, et les ennemis autant de monstres à assommer. Il ne parle que de lauriers, que de palmes, que de triomphes et que de trophées... Dès qu'il entend dire que les armées sont en présence ou qu'une place est investie,

il fait déplier sa robe et la met à l'air, afin qu'elle soit toute prête pour la cérémonie de la cathédrale K d

Le robin optimiste voit du moins , cette fois, plus juste que l'autre, avec ses terreurs; ce qu'il espérait est justifié par la victoire de M. de Luxembourg; et le dernier mot de La Bruyère nous ouvre un horizon au bout duquel il semble qu'on aperçoive déjà la grande église drapée des étendards conquis , et le vainqueur y entrant, conduit par le prince de Conti, qui crie à la foule : « Laiscez passer le tapissier de Notre-Dame • ! »

Ce succès avait été d'autant plus nécessaire au maréchal que Seignelay, son protecteur, n'y survécut que peu de mois. La victoire de Fleurus est du i*r juillet 1690, et la mort de Seignelay du 3 novembre. Que fût devenu Luxembourg laissé ainsi tout seul, en face de Louvois, s'il ne se fût donné d'avance la

* Ibid., p. 10.

* Lettre de J.-'B. Rousseau à Broâsette, du 4 mars 17^0. — C'est plus tard, après Steinkerque et Ncrwinde, que M. de Luxembourg reçut ce glorieuîc surnom; mais, dès Fleurus, il l'eût méritéi l\ n'y avait pas pris moins de 106 drapeaux à Tennemi. Rousset, Hist. de Louvois, t. IV, p. 414.

sauvegarde, le bouclier d'un triomphe? Il ne lui eût pas suffi longtemps. Louvoislui préparait déjà des embarras plus dangereux que les embûches de l'ennemi, quand il mourut à son tour, un peu plus d'un an après la victoire de Fleurus, le i6 juillet 1691.

Ces deux morts, dont la première, celle de Seignelay, fut lente comme une consomption dans l'agonie*, tandis que l'autre, celle de Louvois, eut la rapidité d'un coup de foudre *, ne pouvaient trouver La Bruyère indifférent et sa plume inactive. Il y avait dans les changements qu'elles apportèrent, dans les mouvements sans nombre dont elles agitèrent les

* Sa maladie dura trois mois et son agonie cinq jours, du 28 octobre au 3 novembre. V. Lettres de l'abbé de Choisy à Bussy des 16 août et 6 septembre 1690; et le Journal de Dangeau, édit. complète, t. III , p. 240-262.

* Sur cette mort, si rapide que tout le monde crut au poison, même Dangeau, V. le Journal d^ celui-ci, àlamême date, 16 juillet 1691. Bussy avait comme pressenti que Louvois, fatigué, suivrait de près Seignelay épuisé. Dans une lettre au marquis de Termes, du 29 juin 1691, il. avait apprécié d'un trait, dans leurs causes , la mort dont on était encore surpris , et celle qui semblait à craindre: « L'un, avait-il dit, est mort pour ses maîtresses ; l'autre se lue pour son maître. »

ambitions environnantes, un enseignement d'une trop grande éloquence , d'un rapport trop direct avec ses études sur les avidités de l'égoïsme humain, pour qu'il les laissât passer sans un mot, sans une réflexion.

Quelques mois après, parut la septième édition de son livre. Voici ce qu'il y avait ajouté, au chapitre des Esprits forts : a Un grand croit s'évanouir et meurt; un autre grand périt insensiblement, et perd chaque jour quelque chose de soi-même avant qu'il soit éteint; formidables leçons, mais inutiles ! Des circonstances si marquées et si sensiblement opposées ne se relèvent point et ne touchent personne. Les hommes n'y ont pas plus d'attention qu'à une fleur qui se fane ou à une feuille qui tombe; ils envient les places qui demeurent vacantes, ou ils s'informent si elles sont remplies, et par qui * . »

Pendant que La Bruyère parlait ainsi , la leçon s'était accrue de l'exeuiple d'une troisième mort, celle de La Feuillade ', qui avait été presque aussi retentissante, par l'agitation

* T. II, p. 216.

• Il était mort subitement le 18 septembre 1691. y. le Journal de Dangeau à la date du 19, et une Lettre de Bussy du 26.

nouvelle qu'elle avait jetée dans le monde des empressés à la curée des emplois. Pour elle, comme pour les deux autres, l'impassible silence du roi avait seul fait diversion à ce bruit, à ce mouvement. Que cachait-il sous ce calme si singulier, après une telle perte ? Regrettait-il intérieurement ces trois hommes, qui ne s'étaient jamais épargnés pour lui, ou feignait-il de faire voir qu'il se trouvait soulagé de n'avoir plus à subir leur dévouement } C'est ce qu'on ne sut que plus tard, à un souper de Marly. Par une parole d'effrayante sincérité, Louis XIV fit voir qu'un roi se blase et se fatigue surtout du zèle.

On parlait du siège de Mons et des grandes choses qu'il y avait faites : a II est vrai, dit-il avec abandon, que cette année-là me fut heureuse; je fus défait de trois hommes que je ne pouvais plus souffrir :M.de Louvois^ Seignelay et La Feuillade. »

Jugez de l'effet que dut produire à la Cour ce coup de foudre d'ingratitude* L'abbé de Choisy, après en avoir parlé comme d'un acte de franchise sans exemple, surtout de la part de Louis XIV, ajoute qu'il en vit depuis plu* sieurs ministres très-mortifiés, a ne sachant

au juste s'ils étoient dignes d'amour ou de haine * . »

J'ignore si La Bruyère connut ce mot terrible, et même s'il vivait encore quand il fut dit, mais je suis sûr au moins qu'il ne s'en fût pas étonné. Il savait de longue date ce que l'âme des rois et des princes cache d'inépuisable ingratitude. N'avait-il pas vu ce qui s'était passé à la mort de Colbert, dont l'agonie pleine de repentir* avait été devancée par une disgrâce à peine déguisée*? N'avait-il pas

* Mémoires de l'abbé de Choisy, 1747, in -8% p. 33o. — On sait par uT2e note de Saint-Simon sur le Journal de Dangeau (t. III, p. 401), à la date de la mort de La Feuillade, que Louis XIV s*en montra visiblement content; quant à celle de Lûuvois, il se hâta de faire dire : « qu'il n'y paroîtroit pas aux affaires. » Lettre de Bussy au marquis de Termes, du 29 juillet i6gi .

* V. plus haut, p. loi. — On peut lire, sur les remords de Colbert mourant, un excellent compte rendu de l'ouvrage de M. P. Clément, Histoire de la vie et de V administration de Colbert y dans la Nouvelle Revue encyclopédique ^ août 1846, p. 5 59-560. La Bruyère avait connu ces remords de Colbert, et c'est ce qui lui avait fait écrire, dès sa première édition : « Quel étrange compte à rendre d'une vie passée dans la faveur, des conseils que l'on a donnés, de ceux qu'on a négligé de donner.... » T. II, p. 117,

» Selon M. Rousset, dans son Hist, de Louvois,

écrit, comme frappé de l'impassibilité sans larme que le roi avait gardée devant la mort d'un tel ministre : « Les grands sont si heureux qu'ils n'éprouvent pas même dans toute leur vie l'inconvénient de regretter la perte de leurs meilleurs serviteurs*. »

Colbert n'avait même pas eu, sur sa fin, la consolation d'espérer que le crédit de sa famille lui survivrait. En se voyant mourir, il avait pu craindre que la grandeur de sa maison, si lentement , si laborieusement formée, partirait avec lui. La fortune de Seignelay, son fils, qui perpétua une partie de la sienne , fut le seul démenti donné à ses craintes. Le sort de son autre fils, Blain ville, les justifia toutes. Le jour même de la mort de son père, Blainville se vit redemander par le roi la surintendance des bâtiments,

in-i2, t. m, p. 359, Colbert, quand il mourut, en était arrivé au point où il avait lui-même pris Fouquet pour le renverser.

* T. I, p. 335. — La Bruyère ne mit cela que dans sa 4* édition, en 1689; mais comme il n'augmenta successivement son livre, auquel, nous le prouverons, il avait travaillé dix ans, que de choses presque toutes écrites longtemps auparavant , je puis penser que ce passage date de la mort de Colbert , dont il est la moralité.

dont la survivance lui semblait assurée ^ Louvoîs la prit pour lui, augmentant avec ce débris et bien d'autres une puissance qui devait cependant, après lui, rester pour les siens moins intacte encore que celle qu'avait laissée Colbert. En présence de ces deux maisons si fatalement diminuées pour les fils, et, sauf la richesse, qui demeurait immense*, redevenues presque, après la mort de ceux qui les avaient faites, ce qu'elles étaient à l'origine, il semble qu'on voie une prophétie dans cette phrase écrite par La Bruyère , un peu avant la mort de Seignelay et de Louvois :

a La fortune ne leur rit plus, elle se joue ailleurs, et traite leur postérité comme leurs ancêtres '. »

' Rousset, Hist, de Louvois, t. III, p. 36 1.

* V., sur rimmense fortune des Louvois, la lettre de Coulanges à madame de Sévigné, le 3 octobre 1 694.

• T. I, p. 278, — Saint-Simon, dans une note sur Dangeau (8 novembre 1688), fait les mêmes réflexiotos à propos du mépris crapuleux et de la disgrâce obscure où étaient tombés les fils du surintendant Servien : « Telle est souvent, dit-il, la fin des familles de ces ministres si puissants. » La Bruyère , qui ne pouvait aimer Tabbé Servien à cause de son irréligion, et qui méprisait son frère, le marquis de Sablé,

Ainsi que pour Colbert, la disgrâce était prèle pour Louvois, et peut-être plus imminente encore, plus terrible, quand il mourut. Aussi, de la part des flatteurs^ qui se seraient crus compromis par la moindre fidélité à sa mémoire, ce fut tout aussitôt un déchaînement d'ingratitudes sans nom, qui alla jusqu'à l'outrage. La matière était belle pour une page d'éloquente satire. La Bruyère l'écrivit dans sa septième édition, qui parut peu de mois après *. Louvois s'y nomme Plancus et sa maison de Meudon y est appelée Tibur. Quant à l'ingrat qui injurie la mémoire de celui dont il était le courtisan la veille, rien ne le désigne, mais on sut trouver à Versailles vingt noms pour le baptiser *.

Ce que fit le roi, après la mort du ministre,

dont il fit refféminé Phidippe (V. plus haut, p. 233), avait peu songé à eux dans ce qu*on vient de lire.

* En 1692.— V. t. I, p. 2i6.

» La Bruyère n'aimait pas Louvois, trop dédaigneux des livres pour être estimé d'un homme qui en fait. 11 a un peu d'aigreur quand il parle, en pensant à lui, de cette bonne tête, de es ferme génie qui peut dire aisément « qu'il ne lit jamais. » (T. II, p. 34.) Quand il y revint, dans son Discours de réception^ \ fut plus amer. (T. II, p. 264 )

n'autorisait pas l'outrage , mais justifiait presque l'ingratitude. Il ne laissa aux fils que ce qu'il ne put pas leur enlever de l'héritage de leur père. Presque toutes ses places furent données à d'autres, et cela moins de huit jours après sa mort *. Courtanvaux, l'aîné, et Souvré^ le second, furent tenus à l'écart. Barbezieux seul, qui était le troisième, fut gardé^ mais non sans difficulté pourtant. S'il conserva la charge de secrétaire d'État au département de la guerre^ ce fut moins à cause de son droit de survivance que parce que Chamley ' la refusa, disant au roi o qu'il avoit trop d'obligation à Louvois, à son amitié, à sa confiance, pour se revêtir de ses dépouilles au préjudice de son fils *. d Sans cette générosité, qui eût mérité de ne pas être oubliée par La Bruyère, la famille de Louvois, les Le Tellier, disparaissaient des affaires, oîi ils se tenaient depuis si longtemps et étaient entrés si avant. Barbezieux fut le troisième

* Lettres de madame de Sévigné, 23 juillet 1691.

* La Bruyère l'a nommé : « Chamley sait les marches, etc., » t. I, p. 289. C'était un des hommes de guerre les plus remarquables du règne. V. Rousset, Hist. de Louvois^ passim.

? S^int-Simon, édit. Hachette, in-i8, t. VIÏI, p. 98.

de sa maison dans la même charge de secrétaire d'État. Le Tellier, son grand-père, qui l'avait eue le premier, avait tout commencé dans sa famille, tout fondé, tout acquis^ même les noms qu'on y portait, y compris celui du nouveau ministre. La terre d'où venait ce nom avait été une de ses acquisitions les plus avantageuses. Il l'avait eue pour rien, dans un moment de gêne des La Rochefoucauld. « Ce pauvre M. Le Tellier, écrivit alors madame de Sévigné *, vient d'acheter Barbezieux au denier seize. » Elle avait dit, un instant auparavant : a Les terres se vendent à vil prix, » et c'était sa conclusion.

Elle l'aurait pu trouver dans bien d'autres exemples de même sorte, car c'était le temps oti les vieilles familles, mises à bout de fortune par la négligence de leurs biens et par le luxe de la Cour, où le roi les avait attirées, vendaient de tous côtés leurs héritages. Peu leur importait Pacheteur, pourvu qu'il payât. Il en résultait ces transmissions de propriété si étranges, qui furent un des acheminements vers la transformation sociale en France, et vers cette révolution si profitable

1 Lettres, édit. Biaise, in-i8, t. V, p. Syi.

à l'égalité, dont La Bruyère semblait avoir le pressentiment quand il écrivit : a Si certains morts revenoient au monde, et s'ils voyoient leurs grands noms portés, et leurs terres les mieux titrées, avec leurs châteaux et leurs maisons antiques, possédés par des gens dont les pères étoient peut-être leurs métayers, quelle opinion pourroient-ils avoir de notre siècle ? »

Ce que madame deSévigné constatait dans la Saintonge, en donnant pour exemple du vil prix oti les biens étaient tombés la vente du domaine de Barbezieux, La Bruyère avait pu le constater en Bourgogne, oti nous l'avons vu tout à l'heure, et en d'autres provinces, oti nous allons maintenant le conduire.

Pour son séjour à Dijon, pendant la tenue des États, à la suite de M < le Prince, nous n'avons pu avoir que des probabilités; pour sa présence à Orléans, en 1 664, et en Normandie, dix ans plus tard, nous avons des preuves.

Le certificat de l'examen qu'il dut passer

et des thèses qu'il dut soutenir devant les docteurs de l'Université d'Orléans pour avoir son « degré de licentié, » existe aux archives de la préfecture du Loiret, où, grâce à l'obligeance de l'archiviste, M. Maupré, nous avons pu le lire et le copier *.

C'était en juin 1 664. La Bruyère n'avait que dix-neuf ans, âge où l'on n'est pas encore assez, complètement sorti des autres études pour être entré à fond dans celle des hommes. Je pense donc que son passage à Orléans ne fut pas d'un grand profit pour son expérience, d'autant que ce passage put être court, si La Bruyère fit comme Charles Perrault qui, dans une circonstance pareille,

* Le voici : « Jay soubsigtié certifie que Jay ce Jourdhuy présenté mes Thèses de droit imprimées du Tiltre de Tutelis et douaribus a messieurs les docteurs de l'université d'Orléans pour icelles soustenues dans les escoles de droict auoir mon degré de licentié es deux droits, Faict ce troisiesme iour de Juin mil six cens soixante quatre.

<t JoANNES DE La Bruyère,

« Parisinus. »

(Registre des suppliques des Aspirants au grade de licencié en l'Université d'Orléans pour les années i638 à 1679, ^^^' ^^^> recto.)

n^accorda qu'une soiré et une matinée à la célèbre ville du droit : la soirée pour se faire recevoir licencié, à dix heures, par des docteurs a en bonnet de nuit sous leur bonnet carré; » et la matinée pour voir la ville et repartir*.

La Bruyère put rester davantage à Orléans, mais son livre n'en a pas gardé plus de trace. Son séjour en Normandie eut plus d'influence.

Il alla une fois au moins à Rouen et à Caen. La prise de possession de l'office de conseiller du Roy, trésorier de France et général des finances en la généralité de Caen, l'y obligea pour le double serment à prêter.

Le dernier titulaire de cette charge était Pierre Roussel; sa mort (le 28 mars 1672) en avait ouvert la vacance au profit du Roi, et l'avait fait rentrer dans ce qu'on appelait les parties casuelles. M. Du Metz^ qui en était le trésorier, passa quittance de l'emploi à l'un de ses commis, Joseph Métezeau, qui,

* Cest en juillet i65i que Gh. Perrault s'était fait ainsi improviser licencié. V. ses Mémoires ^ lyôg, in-i2, p. 19-21.

lui-même, suivant la formalité d'usage^ en fit la cession immédiate à La Bruyère ', sans doute à la prière de Bossuet, qui lui tenait par des liens de famille'.

Par acte du 23 novembre 1673, « en, présence des conseillers du Roy, notaires et gardes-notes de Sa Majesté, en son chastelet de Paris, » Métezeau déclara qu'il ne voulait « se faire pourvoir dudit office, » et par le même acte il constitua M. de.. .. son procureur général et spécial, avec pouvoir et puissance (( de pour lui, et en son nom, disposer deladite charge en faveur de M. Jean de La Bruyère, advocat'. »

L'emploi n'exigeait pas résidence. Racine, qui, vers le même temps * et au même titre, presque gratuit , en eut un pareil en Bourbonnais, dans la généralité de Moulins, n'alla guère, que je sache, au siégie de sa trésorerie.

1 Eugène Chatel, Étude chronologique sur Jean de La Bruyère, Cacn^ 1861, in-8% p. 5, 17.

* Une sœur de Bossuet avait épousé Joseph Foucault, veuf en premières noces d^une fille de Métezeau.

* Eugène Chatel, Étude, tic, ^ P» I7«

* Racine était déjà trésorier de France en 1675, comme on le voit par le privilège de son Iphigénie.

Il s'y rendit une fois , y resta le temps de prêter serment et de faire une chanson pour madame de Fougère *, obtint ensuite une permission de non-résidence', et ce fut tout. Je ne crois pas qu'il y soit retourné •. La Bruyère dut faire de même.

S'il avait obtenu cette charge toute de faveur, c'était, je crois, pour qu'il fût récompensé d'une autre, mal rétribuée sans doute, et qu'on l'encourageait à garder en lui donnant celle-ci comme sinécure. Racine fait trésorier paya Racine poëte, et La Bruyère me semble bien avoir été payé par le même titre du concours qu'il prêtait à Bossuet pour l'éducation du Dauphin *. Devenu un peu plus tard professeur de M. le Diic*, et mal payé

J Œuvres complètes de Rîcine, édit. Hachette, t. II, p. 214.

* P. Mesnard, Notice sur Racine, en tête des œuvres, dans la Collection des Grands Ecrivains, p, 26g.

* G. Servois, Correspondance littéraire, 25 juin 1862, p. 242.

* V. plus haut, p. 3 10.

* On lit dans les Mémoires de Niceron, t. XIX, p. 191, que La Bruyère fut mis par Bossuet auprès de M. le Duc pour lui enseigner Thistoire, presque aussitôt après qu'il eut obtenu la place de trésorier à Caen. Nous pensons^ nous, que ce fut deux ans plus tard. V. p. 21, note.

dans cette maison des Condé, oU la générosité n'allait guère avec la grandeur, il garda son office à Caen pour suppléer à ses gages de Chantilly. Pour l'emploi qu'il remplissait sans répit ni vacance, il était récompensé par celui qui, sans aucune peine et sans même exiger de résidence, lui rapportait par an deux mille cinq cents livres environ *.

Ce n'était pas, j'en jurerais, sans répugnance qu'un homme comme lui s'était résigné à ces sortes de compromis qui plaçaient si étrangement le travail d'un côté et la rémunération de l'autre. Le peu de fruit qu'il tirait de son esprit et de son savoir ajoutait à son amertume, quand il le comparait avec le produit de sa sinécure. Il trouvait ici l'argent et même la noblesse, car en devenant trésorier de France on était anobli '; là, pour

1 Eugène Chatel , Etude chronologique ^ p. 23, ]nèce n* ix.

. « V. plus haut, p. 176-177. — Guilleragues rappelle à Racine, dans sa lettre du 9 juin 1684, citée par M. Mesnard, p . 97,« qu*un trésorier général de France prend le titre de chevalier , et qu'il a la satisfaction honorable d*être enterré avec des éperons dorés. »

tout profit de son travail d'esprit, il n'avait que le plaisir de l'avoir fait. Il gémissait de ces inconséquences; il s'indignait de ces inégalités, de ces injustices du gain, qui va trouver l'oisif en place, pendant qu'il échappe à celui qui travaille et qui pense :

a On paye, dit-il \ au tuilier sa tuile, et à l'ouvrier son temps et son ouvrage; paye-ton à un auteur ce qu'il pense et ce qu'il écrit? Et s'il pense très-bien, le paye-t-on très-largement? S'anoblit-il à force de penser et d'écrire juste?... Avoir s'il se peut un office lucratifs qui rende la vie aimable, qui fasse prêter à ses amis et donner à ceux qui ne peuvent rendre ; écrire alors par jeu et par oisiveté, et comme Tityre siffle ou joue de la flûte, cela n'est rien; j'écris à ces conditions, et je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge et me disent : Vous écrirez. Ils liront pour titre de mon nouveau livre : DU BEAU , DU BON , DU VRAI, DES IDÉES, DU PREMIER PRINCIPE, par Antisthène , vendeur de marée, »

Quelle ironie, et comme elle semble plus

1 T. II, p. 96.

vive quand on sait ce qu'il avait été forcé d'être ! Mais quand il parlait ainsi, il ne l'était plus. Pour se donner le droit d'être amer et de le dire, il s'était volontairement démis, au commencement de 1687 , c'est-à-dire un peu moins d'un an avant que son livre parût, de cette charge de trésorier, qu'on eût pu lui reprocher comme un des abus qu'il combattait ' .

Son ouvrage aurait pu lui rendre ce qu'il perdait; par surcroît d'indépendance, il n'en voulut rien avoir. Là encore , quoiqu'il eût dit qu'un glîn tro^ Souvent dénié était licite et nécessaire , il dédaigna tout argent pour lui-même. Ce que rapporta son livre fut à la fille de son libraire. Rien ne le paya donc de ces grandes leçons qu'il s'était acquis le droit de donner par la démission de sa charge.

Il l'avait occupée douze ans sans l'avoir peut-être exercée réellement un jour. Ex-

* Le 1 1 janvier 1687, il ise démit volontairement de sa charge en faveur de M . de La Bonde d*lberville. (Eugène Chatel, p. 24-25.)— Ce M. d'Iberville était un homme d'importance, qui avait été longtemps le principal commis de Colbert de Groissy et fut un instant ambassadeur à Mayence. Saint-Simon vante fort sa capacité dans les affaires (t. I, p. 804 3o5).

cepté, en effet, son voyage à Rouen et à Caen, pour le serment à prêter et la prise de possession, on n'a pas trouvé la moindre trace de sa présence dans ces deux villes, comme trésorier de France. M. le Prince l'employait trop ailleurs.

Un voyage avait pu lui suffire pour ses observations; il nous suffira pour son histoire. Cherchons ce qu'il y put voir, tâchons de ressaisir les impressions qu'il en put rapporter. Elles ne furent pas favorables, comme on en va juger.

Après avoir rempli toutes les formalités dont il pouvait s'acquitter à Paris, et dont la dernière avait été le versement d'une somme de douze cent quatre-vingt-seize livres «pour les droicts et marcs d'or » de son office, le 27 mars 1674% il se décida au voyage, il prit le coche de Rouen.*

On était au mois d'août, il arriva le 20 au plus tard; -les officiers de la chambre des comptes, devant lesquels il devait se présenter, ayant été convoqués le 23 pour l'ouverture du semestre. Malheureusement, l'exac-

* Eugène Chatel, Étude chronologique sur Jean de La Bruyère, p. 18.

titude n'étant pas de règle, chez ces messieurs des comptes, ils ne se trouvèrent pas en nombre suffisant; l'assemblée fut ajournée, « le semestre, comme on disait en pareil cas, fut remis à un autre jour*. » Le retard se prolongea près de trois semaines.

Le 1 1 septembre seulement, l'information put être achevée « sur l'âge,vie, mœurs,vacation, religion, extraction, comportement et moyens de Jean de La Bruyère.»

Il put satisfaire à tout, car ayant alors vingtneuf ans, il avait plus que l'âge requis^ il était très-bon catholique, puisqu'il avait failli être prêtre; je ne crois pas que ses mœurs fussent douteuses; son extraction était noble, car son père, en son vivant, s'intitulait a noble homme; » sa vacation, c'est-à-dire sa profession, ne laissait rien à désirer, puisqu'il était avocat; quant à ses moyens, il en avait justifié d'une manière suffisante par le payement des sommes exigées. On put donc passer outre et le recevoir au serment, ce qui eut lieu deux jours après, le i3 septembre, avec tout

* Eugène Chatel, Étude chronologique sur Jean de La Bruyère, p. 20-21.

l'appareil d'usage. M« Michel Tesson, «commis au greffe de la chambre, tenant le plumitif, » alla quérir La Bruyère pour qu'il se présentât devant l'assemblée, que présidait M. de La Place, a Parvenu jusqu'au. banc de messieurs les présidents^ après les salutations ordinaires et accoutumées,» il fit une harangue en français, pour supplier Messieurs d'accepter son serment. Un interrogatoire était nécessaire, on y procéda. Messieurs les présidents, puis plusieurs de messieurs les conseillers-maîtres lui posèrent des questions a sur les fonctions de sa charge et les finances. » Il est à croire qu'il répondit bien et fit voir, comme son livre le prouva de reste plus tard, que rien ne lui était étranger parmi les choses de la finance^ car tout aussitôt après une courte délibération de la chambre, il fut reçu au serment^ qu'il prêta « entre les mains de M. de La Place, président, sur le livre ouvert de^s saints Evangiles*. »

Je ne sais si La Bruyère s'amusa beaucoup de ce cérémonial, mais il est sûr que ceux

« Eugène Chatel, Étude chronologique sur Jean de La Bruyère, p. 20-21.

qui le lui firent subir ne furent pas de son goût.

Il les trouva d'humeur hautaine jusqu'à la rusticité, et il l'écrivit. Dès la première édition de son livre, on y lit ce passage, où il est impossible de ne pas reconnaître Rouen % avec ses robins sans savoir-vivre et les paysans cauteleux de ses environs : «Toute campagne n'est pas agreste et toute ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe im endroit d'une province maritime d'un grand royaume où le villageois est doux et insinuant, le magistrat au contraire grossier, et dont la rusticité peut passer en proverbe*. » Il n'en voulait alors qu'à la magistrature rouennaise. Plus tard, s'étant brouillé avec Fontenelle, dont il dit, en l'appelant Çydias : a C'est un composé de pédant et de précieux fait pour être admiré de la bourgeoisie de la j)rovince ', » il ajouta le bourgeois au magistrat dans son arrêt contre Rouen*. On le lui rendit bien.

* Dans une Clé manuscrite que je possède, Rouen est positivement indiqué en regard de ce passage.

« T. II, p. 97.

4 C'est dans la quatrième édition qu'il mit cette addition désobligeante.

II y avait alors dans la vieille ville normande quelques assemblées de beaux esprits et de savants, dont la plus célèbre se tenait dans le cabinet d'Émeric Bigot, homme trèsérudit, et surtout fort bon grec ^ A ce dernier titre, il dut être visité par notre traducteur de Théophraste, qui ne se plut pas, je crois, beaucoup dans ce cénacle d'érudition provinciale, et qui, en retour, n*y plut pas davantage. J'en ai un sûr témoin, c'est Bonaventure d'Argonne, qui fut longtemps moine à la Chartreuse de Rouen*. Il fréquentait assidûment le cabinet de Bigot, à ce point que les Mélanges, qu'il a publiés sous le nom de Vigneul-Marville, passent pour n'être que «le résultat, l'abrégé des conversations savantes ou conférences D qui se tenaient chez l'érudit rouennais '. Or, il n'est pas de livre où La Bruyère soit plus maltraité. Ce qu'on y lit sur son compte doit être le résumé de ce qu'on pensait de lui à Rouen, chez Bigot et bien d'autres.

» Ménagiatij, t. III, p. 6 1 .

* V. plus haut, p. 32.

» Joly, Remarques sur Bayîe^ in- fol., p. 693. — L*éloge de Bigot se trouve tout au long dans les Mélanges dt Vigneul-Marville, i^^édit., p. 176-178.

La Bruyère était assez jeune quand il y était venu^ puisqu'il n'avait pas trente ans. Saraillerie devait être encore dans cette fleur mordante de la satire toujours prête, du rire toujours en éveil, qui n'attendent que l'occasion pour éclater et pour blesser. A Rouen, cette occasion ne lui manqua pas; il la saisit, et l'on se fâcha. Son livre témoigne de ces froissements de la susceptibilité normande : a Les provinciaux, dit-il ',etles sots, sont toujours prêts à se fâcher et à croire qu'on se moque d'eux ou qu'on les méprise. Il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens polis et qui ont de l'esprit. »

En somme , l'impression que La Bruyère rapporta de Rouen fut des moins favorables, et celle qu'il y laissa de lui-même ne fut pas meilleure. Je ne serais donc pas éloigné de penser que la ville dont il fait, en la voyant, avec la rivière qui la baigne, du haut de la colline d'où l'on découvre a ses tours et ses clochers, » une description si flatteuse à l'exorde, si dénigrante à la conclusion, n'est autre que Rouen, vu à l'arrivée, du haut de

la montagne Sainte*Catherine : « Quel plaisir, s'écrie-t-il d'abord , de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ^ »

Puis il ajoute aussitôt : a Je descends dans la ville, oti je n'ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui l'habitent : j'en veux sortir. »

Il ne dut pas penser autrement après les deux ou trois semaines qu'il passa chez les Rouennais. Le titre dédaigneux de a petite ville » qu'il donne à celle dont il parle peut ne pas paraître applicable à la grande cité normande; mais , quand on réfléchit, on n'y voit qu'une malice encore, une épigramme de plus, et celle même qui dut être le plus sensible aux habitants de la riche capitale.

Ge nom de a petite ville » est, à tout prendre, moins dédaigneux que celui qu'il lui donnait tout à l'heure en l'appelant : a un endroit d'une province maritime. »

Rien ne nous est resté de ses impressions sur Caen', où il dut se rendre après sa récep-» tion à Rouen. Huit jours après, il y était déjà, tant sa hâte avait été grande pour quitter l'autre ville. Il s'amusa, sur la route, du pa^

i Jbid,^ p. 240.

lois, qui s'accentuait de plus en plus, à mesure qu'il avançait vers la basse Normandie, tâchant de s'en garder, pour son compte, car il le savait facile à prendre, et, con;me il Ta dit, tout aussi contagieux à Falaise ou à Rouen que l'air de cour à Versailles *.

Le cérémonial de son installation au bureau de Caen se fit sur simple requête^ sans lenteur et sans ennui; un jour put y suffire.

C'était le 21 septembre. Dès le lendemain, La Bruyère eût été libre de se remettre en route pour Paris, mais je pense qu'il ne se pressa pas tant.

Il y avait, à Caen, d'agréables et savantes maisons, oti il dut certainement tâcher de se faire introduire. La meilleure, toutefois, venait d'en être fermée peu de mois auparavant; c'était celle de Moisant de Brieux, mort au mois de juin précédent. « Cette académie de beaux esprits *, » qui s'était peu à peu formée de la façon la plus simple, en émigrant chez l'hospitalier de Brieux de la boutique du libraire, où quelques causeries chaque lundi, en lisant la Galette, lui avaient

* lbîd,t p« 299.

* Carpenterianaf p. 398.

servi de point de départ *, eût été certainement du goût de La Bruyère par la bonhomie qu'on y mettait dans les entretiens. Il aurait pu, d'ailleurs, y trou ver de ses amis de Paris, tels que Ségrais, dont il fit un si gracieux éloge en son Discours de réception'; tels aussi que M. Saint - Clair Turgot, qui ne manquait jamais d'être l'hôte littéraire de Moisant de Brieux ' chaque fois que les loisirs de sa charge de conseiller d'Etat * lui perme. talent quelque séjour à Caen,patrie de sa famille *.

Nous n'avons pas de preuves bien précises des relations d'amitié de Saint-Clair Turgot avec La Bruyère, mais les indirectes ne manquent pas. On sait, par exemple, qu'ils

^ Moisant de Brieux, Poemita, pars altéra, i66g, in-i6, p. 162.

* T. II, p. 266. —Cet éloge pour Ségrais rapproché de son oubli pour Fontenelle, das le même discours, donne la mesure de ses sentiments si opposés pour Caen et pour Rouen, que ces deux auteurs représentaient à l'Académie.

* Moisant de Brieux, Poemata, etc^ p. 84, 108.

* En 1693, quand arriva l'aventure de sa fille, d nt nous allons parler, il était doyen du conseil.

* Moisant de Brieux, Poemata^ p. 137; Huet, les Origines de Caen, 1707, in-8', p. 377-378.

avaient les mêmes goûts, puisque Turgot ne laissait échapper aucune occasion de faire preuve de littérature •; et, qui plus est, les mêmes amis, puisque SanteuP, si intimement lié avec La Bruyère, fréquentait aussi l'illustre conseiller, qui daignait parfois se faire poëte en son honneur.

On sait encore que dans la famille des Le f^elletier, alliée à celle des Turgot % La Bruyère avait des intelligences et crayonna des types *.

Ce n'est pas tout, et notre meilleure preuve est là, il est certain que La Bruyère connut

J V., notamment, dans les Œuvres de madame Deshoulières, t. I, p. 167, et II, p. 63, des vers que Turgot lui adressa.

* Œuvres de Santeul , 2« part., p. 192.

s Le neveu de celui-ci avait épousé la fille de L« Pelletier de Souzy. V. Dangeau, 16 février 1688.

i ic La brouillerie des deux frères, » dont il parle dans le caractère de Celse (t. I, p. 176), est la querelle survenue entre Claude Le Pelletier, prévôt des marchands j et son frère. Le Pelletier de Souzy, intendant des finances, tous deux jaloux l'un de Tautre* {Corresp, cdmin. de Louis XIV, t. II, p* 44.) Ses portraits du chapitre des JMgew€«f 5 (t. II, p. m), « Tel connu dans le monde par de grands talents^ etc.,» représentent aussi les deux frères^

la charmante fille de Turgot, Catherine, plus tard madame de Boislandry^ au sujet de laquelle il nous faut maintenant commencer le plus difficile et le plus délicat de tous nos chapitres.

Tout le monde a remarqué, dans les CaractèreSy celui d^Arténice, qui donne si bien le modèle d'une jeune fille accomplie en grâce simple et brillante, en esprit et en beauté.

Nulle part, peut-être, l'art du merveilleux écrivain n'a mieux fait voir ce que son style, accoutumé aux âpres satires ou aux malices de l'ironie, pouvait avoir de touches délicates dans la louange. Jusqu'ici , nous n'avions guère eu de lui que des portraits vivement, vertement accentués, presque des caricatures, à prendre le mot dans le sens modéré qu'on lui donnait alors. Cette fois, c'est une miniature de Petitot qu'il nous donne , avec des nuances de coloris idéal, comme on en trouve chez Largillière. Je me suis défié.

Tant d'éclat dans l'éloge, sans ombre apparente, sans réticence visible, me mit en soup-

çon pour cet éloge même venu d'une telle main. Jemedemandai sMl était possible que sa malice abdiquât ainsi tout d'un coup, et peu à peu j'arrivai, connaissant le terrain, à trouver que l'ironie était là , comme partout, cachant sa pointe dans la fleur de la louange et se faisant un poison de son parfum.

Ce qui me guida dans cette découverte, ce fut un examen plus attentif du portrait, au point de vue de la forme toute nouvelle qui lui est donnée et de la place qu'il occupe; mais ce fut surtout la connaissance enfin acquise du caractère même et de la vie de la personne à qui La Bruyère pensait quand il le peignit.

Il nous le présente avec un titre, unique chez lui : il l'intitule Fragment, Ce n'est qu'un débris d'émail où l'on devra chercher non une physionomie entière , mais un côté de physionomie; non le rayonnement d'une existence complète, mais le reflet d'une seule partie de cette existence, prise dans son passé, car le chapitre commençant par ces mots: « Il disoit » n'indique rien du présent; cueillie, examinée, enfin, dans son printemps, car dès les pre-

mières lignes la femme représentée apparaît comme étant a trop jeune et trop fleurie pour ne pas plaire. »

Pourquoi cet appel au passé , s'interrompant sans conclusion, juste au moment où le présent devrait le continuer ? Ne serait-ce point parce que celui-ci n'en fut pas la continuation parfaite; et alors ne faudrait-il pas chercher dans l'esquisse inachevée de La Bruyère , faisant si bien voir ce qui avait été, la condamnation de ce qui fut depuis?

C'est ce que je fus insensiblement conduit à penser. Je ne doutai même plus, lorsqu'en regardant de plus près, je vis que ce portrait, au lieu d'être au chapitre du Cœur ou à celui des FemmeSj se lit au chapitre des Jugements, si terrible pour la vanité de nos illusions, si cruel sur a la misère de la prévention *; » lorsque je songeai surtout que celle dont la vie s'y trouve étalée avec tant d'élogieuse complaisance pour sa jeunesse, et tant d'oubli, plein d'ombres, pour ce qui suivit, est Catherine Turgot, aussi charmante et délicatement vantée sous son nom

* T. II, p. io6,

de jeune fille qu'elle fut cruellement fameuse sous son nom d'épouse, madame de Boislandry.

Sa vie ne commence guère, pour nous, qu'à l'époque où les scandales y commencèrent; mais , pour savoir ce qu'elle fut dans sa première phase de candeur et de pureté, si différente de l'autre , on n'a qu'à relire la page de La Bruyère , qu'elle parfume de son charme, qu'elle pénètre de sa sérieuse et douce séduction. Ce n'est pas qu'elle soit trop sévère alors ^ avec cette « nuance de raison et d'agrément qui occupe le cœur et les yeux de ceux qui lui parlent; » mais elle impose, parce qu'elle est discrète, parce qu'elle écoute à ravir, parce qu'à la façon dont elle saisit votre esprit elle vous y fait croire ; « parce qu'elle est toujours audessus de la vanité; » parce qu'elle est simple, « et qu'elle a déjà compris que la simplicité est éloquente. »

On la croirait, sauf le précieux^ qui ne la gagna jamais, de cette époque dont la tradition s'effaçait de plus en plus, oîi les femmes menaient Tesprit et faisaient le succès de ses œuvres : beaux temps du salon bleu^ d'où tombaient les oracles. La Bruyère n'y aurait

peut-être pas été applaudi. Son livre, qui maltraite trop les femmes, Ménage l'a dit*, eût souffert , comme réputation , de sa rigueur trop acérée contre celles de qui dépendait alors tout renom littéraire; mais, pour son compte , il s'y serait plu. Ce dut être par un souvenir de ce temps regretté qu'il prit à celle qui en avait été la reine le beau nom d'ilrténicey pour le donner à la a belle personne » en qui revivait avec plus de simplicité et sans ridicule quelque chose de l'esprit de cette époque-là. Arténice était d'ailleurs l'anagramme du prénom de mademoiselle Turgot Saint-Clair. Comme madame de Rambouillet, elle s'appelait Caterine '.

Plus tard, ce même nom fut autrement retourné; on en fit RicanetCy et, sous cette forme presque irrévérencieuse de légèreté , il convint à Catherine de Boislandry aussi bien que celui si fier d^ Arténice avait auparavant convenu à Catherine Turgot. Entre ces deux travestissements si peu semblables de

* Menagiandyt. IV, p. 219.

* C'est Malherbe qui, dès i638, avait arrangé Tanagramme à^ Arténice pour la spirituelle Caterine de Rambouillet. V. Lettres de Balzac à Chapelain du dernier septembre i638.

son nom, il y a pour elle toute une transformation d'existence et de mœurs. Le second anagramme lui vint de Chaulieu , qui la connut beaucoup, qui la connut trop *. On lui doit aussi de savoir que l'autre avait été donné par La Bruyère à mademoiselle Turgot, et de posséder ainsi la clef longtemps désirée de ce caractère*. Peut-être eût-il dû faire remarquer la diÔérence. Il ne la vit pas. Ricanete^ en se faisant préférer par ce libertin, avait fait oublier qu'elle avait pu mériter d'être Arténice.

De telles métamorphoses ont toujours une raison. Pour mademoiselle Turgot, comme pour tant d'autres, chez qui l'épouse continue si mal la pure et charmante jeune fille, il y eut entre ce qu'elle était et ce qu'elle devint l'intrusion malséante d'un sot mari.

Les sottes s'en arrangent, comme de l'accord p^arfait; les spirituelles s'en affranchissent, comme d'une mésalliance; mais où vont-elles

1 V. ses çRuwQSy passim.

s Chaulieu dit positivement, à propos de madame de Boislandry, dans une note signalée pour la première fois par Aimé Murtin : « M, de La Bruyère Ta célébrée dans ses Caractères, sous le nom d'Arténice, » Œuvres f La Haye, 1777, in- 12, t. I, p. 35-36.

après ? Où se perdit Catherine Turgot.

Au mois d'août 1686, lorsqu'elle n'avait que vingt ans au plus, on lui avait fait épouser le petit-fils du président d'Aligre, M. Gilles de Boislandry. C'était, à l'apparence, un fort beau mariage :- d'une part un grand nom, anobli par de belles charges , auquel la fierté bas-normande des Turgot devait être heureuse de s'allier; de l'autre, beaucoup de grâce et d'esprit, et une magnifique dot. Mademoiselle Turgot, dont la famille était des plus riches de la robe, n'avait pas apporté en mariage moins de 420,000 livres *.

La Bruyère, qui connaissait déjà certainement Turgot Saint-Clair, soit pour l'avoir vu à Caen, soit par les relations d'amitié qui, nous l'avons dit, leur étaient communes, put être des premiers au fait de cette union, peut-être aussi des premiers à en porter le deuil. Il a trop bien parlé de Catherine en sa pure jeunesse, il a trop vivement dit de cette jeune et déjà a parfaite amie , » qu'il y avait en elle a de quoi vous mener plus loin que l'amitié, » pour n'être pas allé lui-même, en la regardant, assez loin sur ce

^ Journal de Dangeau, 6 août 1686 (t. I, p. 368).

chemin-là. Sa pensée, au sujet de ce mariage, est ainsi facile à deviner. Qjuand, dès l'apparition de son livre, qui suivit d'assez près, il parla de l'espèce de fatalité que la richesse des dots jette dans les mariages ^, il me semble qu'il fait allusion à Catherine; mais plus tard il me paraît encore mieux y penser lorsqu'il dit : a Les belles filles sont sujettes à venger ceux de leurs amants qu'elles ont maltraités ou par de vieux, ou par de laids, ou par àHndignes maris '. » Uindigne était M. de Boislandry, dont on disait : «C'est un pied-plat '; » ou bien : « Il n'y a jamais eu un plus grand sot*. » Pour une femme de l'esprit de Catherine, la sottise était la pire indignité. Les amants, ou du moins les admirateurs dédaignés étaient donc trop vengés. Mais déjà, en 1692, quand La Bruyère écrivait ce qu'on vient de liredans la septième édition,une autre vengeance avait commencé.

Si l'époux ridicule avait vengé les amants maltraités , Catherine se vengeait du sot mari avec des amants heureux. La transfor-

« Id., ibid.

• Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 427-429.

*/</., notes.

mation que j'indiquais était en pleine voie.

Arténice Turgot était devenue Ricanete de Boislandry.

a On peut la louer d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour...., » écrit La Bruyère: peu à peu, ce qui avait été une vérité pour Arténice, Ricanete en avait fait une ironie. « Ayant, écrit-il encore *, un penchant pour la retraite , il ne lui sauroit peut-être manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un grand théâtre pour y faire briller toutes ses vertus. » Autre vérité charmante pour Arténice^ devenue sanglante ironie pour Ricanete, à laquelle il n'était resté du goût de la retraite et des vertus que leurs contraires et ce qui les suit. Au lieu du a grand théâtre » dont son mérite l'aurait rendue digne, pour peu qu'une occasion l'y eût fait monter, elle n'avait su parvenir, pour tomber enfin dans le scandale, qu'à cette corruption du brillant libertinage où tout est danger, même l'esprit, qui croit sauver ce qu'il embellit, mais qui ne relève rien.

C'est par là que Catherine Turgot nous semble s'être perdue*

1 T. ii, p. 100.

Son esprit s'était fait voir de bonne heure, mais par la discrétion et l'éveil charmant qu'elle donnait à celui des autres, plutôt que par l'expression écrite ou parlée, bien qu'elle eût «des saillies heureuses » à l'occasion.

« Laissant à Elvire les jolis discours et les belles-lettres, qu'elle meta tous usages,» elle se contentait d'abord de la sincérité sans ornement, de la persuasion sans phrases :

elle ne s'y tint pas. Le succès de son esprit dans la discrétion finit par l'emporter au delà. Elvire, c'est-à-dire mademoiselle de La Force, dont elle était l'amie *, et qui mettait, comme vient de le dire La Bruyère, « les belles-lettres à tous usages, «écrivait des romans', des chansons ' , mille choses. Catherine se laissa entraîner à faire comme elle, devinant qu'elle pourrait aussi bien faire et ne s'abusant pas. Je ne sais quels écrits couru-

* On trouve dans les Œuvres de Chaulieu, 1777; in-i2, t. II, p. 219, une lettre adressée par lui, sous le nom de mademoiselle de La Force, à madame de Boislandry.

*^V. Walckenaer, Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, 4* édition, p. 672.

» Journal et Mémoires de Mathieu Marais, édition Lescure, t. II, p. 35.

rent d'elle; ses lettres, sans doute, qui, vues par La Bruyère, lui auront fait dire ce qu'on a lu plus haut * sur le talent des femmes dans ce genre d'écrire. En tout cas, et quoi qu'elle ait fait, le succès n'en fut pas douteux. On répéta partout « qu'elle écrivoit comme madame de Villedieu •, » ce qui était quelque chose alors; et, qui plus est, on ajouta :

« Personne n'a jamais écrit mieux qu'elle et peu aussi bien. » Ce dernier éloge est de Chaulieu'. Le mériter, de la part d'un tel homme , est une gloire pour l'esprit de madame de Boislandry, mais une recommandation bien périlleuse pour le reste de sa réputation. On n'était pas impunément connue et célébrée par les débauchés du Temple : Catherine le fut trop.

Une première émulation, dans les voies de mademoiselle de La Force, en amena une autre plus mauvaise. Elvire — pour laisser à mademoiselle de La Force le nom que lui

* Note inédite sur madame de Boislandry, communiquée par M. G. Dssnoiresterres, qui lui a consacré lui-même un si curieux chapitre au t. II de ses Cours galantes, p. 244 et suiv.

» Œuvres, 1. 1, p. 36.

a donné La Bruyère — n'avait pas que le caprice des lettres ; elle s'en permettait de toutes sortes, mettait dans sa vie plus de roman que dans ses livres, ne répugnait à aucune fantaisie galante, même s'il s'agissait d'un comédien '; ébauchait ainsi, comme on disait alors, une foule « de mariages en détrempe *, » sans pouvoir en faire un définitif, puisque l'on cassa celui qu'elle avait conclu avec le fils du président de Briou '; et, en fin de compte, n'aboutissait qu'à être appelée partout une « fameuse aventurière *. »

Je n'ai vu nulle part qu'on ait donné le même nom à madame de Boislandry, mais je la trouve qualifiée « célèbre coquette, r> ce qui ne vaut guère mieux, surtout quand je songe que c'est Chaulieu qui l'appelle ainsi', sans doute avec l'indulgente atténua-

t Elle avait, disait-on> été la maîtresse de Baron* Walcken.» loc. cit.

* Senecé, Œuvres posthumes y dans la Bibliothèque cl;Jévirienne, p. 326»

* V. Dangeau (14 juin et 8 décembre 1687) ^t uhe lettre inédite de Bourdelot, du i5 juin 1694, dahs la Correspondance de l'abbé Nicaise, aux manuscrits de la Bibliothèque impériale.

* Senecé, ŒuPres posthumes ^ p. 326.

8 ŒupreSf 1777, in-12, 1. 1, p. 2i3.

tion d*un amour qui se souvient, et quand je relis ce que La Bruyère pensait de toutes celles qui se laissaient désigner de cette manière : a Une femme qui n'a qu'un galant croit n'être pas coquette; celle qui a plusieurs amants croit n'être que coquette ^ »

Madame de Boislandry fut de ces coquettes* là. Pour en répondre, il suffit de connaître ceux qu'elle fréquentait. Une note du temps* nous les a nommés. On y est, en quelques mots, renseigné sur « les sociétés qu'elle avoit avec l'abbé de Chaulieu , Servien , le marquis de La Fare, et autres beaux esprits voluptueux^ dont elle étoit l'amie et la déesse.»

Remarquez bien : « l'amie. » Avec de pareils « voluptueux , i> ce mot ne s'arrêtait pas au désintéressement de la simple amitié. On sait, d'ailleurs, que pour Chaulieu il alla jusqu'à la liaison complète '.

Madame de Boislandry fut donc, n'en doutons plus, une galante *, confondue, en son

« C'est la note déjà citée que nous a communiquée M. Desnoiresterres.

> V. Œuvres, passim.

* « Cette petite femme, dit une note du Chanson-

temps, avec celles dont les noms valaient encore moins, sans avoir, comme elle, Tesprit pour se parer.

En de certains scandales, les degrés s'effacent; cçUe qui se tient plus haut n'est pas mieux vue que celle qui se tient plus bas.^ Aussi, — la triste preuve nous en sera bientôt acquise,— Catherine, dont la faute première dut venir d'une facilité d'humeur indiquée par La Bruyère et louée par Chaulieu *, plutôt que de tout autre entraînement, se vitelle, en dépit de la distinction qui ne l'abandonna jamais, et qui la garda certainement contre le dévergondage , non - seulement mêlée avec les dévergondées, mais traitée comme celles qui l'étaient le plus, et par le monde, et par son mari.

On ne la distingua pas des femmes dont les mœurs étaient le mieux à Vescarpolette ^ suivant le mot du jour*, et qui

nier Maurepas, t. VII, p. 429, avoit nombre d*amanis et ne leur étoit pas cruelle. »

* « C'étoit, dit-il (t. I, p. 35), une des plus jolies femmes que j'aie connues, qui joignoit à une figure très-aimable la douceur de V humeur et tout le brillant de l'esprit. »

* Lettre du marquis de Louville au duc de Beauvilliers.

« péchoient tambour battant * , » comme madame de La Perrière, par exemple, dont l'intrigue avec son valet , montrée du doigt dans le caractère de Glycère et de l'affranchi Parménon *, avait fait si grand bruit] comme mademoiselle de Briou, belle-sœur dé mademoiselle de La Force, amoureuse du flûtiste Philibert, et chez qui l'on reconnut Césonie, folle d'amour pour le joueur de flûte Dracon ' ,• comme tant d'autres encore, qui tenaient maison de dissipation de toute sorte, et que chacun reconnut et nomma quand La Bruyère eut écrit, à propos des oisives du monde, qui préludaient à tous les vices par cette oisiveté * : « Elle alloient le lundi perdre leur argent chez Ismène, le mardi leur temps chez Climène, le mercredi leur réputation chez Célimène. »

La première était madame de Monclar, et les deux autres, auxquelles il a donné exprès

* Senecé, Épigrammes, 171 7, in-8*, p. 5.

* T. I, p. 202. — Madamede La Perrière était fille du président de Novion, dont La Bruyère connut si bien toute la famille par son frère, qui y tenait de la main gauche, comme on l'a vu, p. 1 6.

* V. plus haut, p. 21 5-2 16.

des noms presque pareils, pour indiquer leur proche parenté, étaient mesdames d'Olonne et de La Ferté, deux sœurs , déjà reconnues dans un précédent caractère : l'une sous le terrible nom de la femme de Claude, Messaline , l'autre sous celui presque synonyme de Claudie^,

Il n'en était sans doute pas, dans la maison de madame de fioislandry, au Marais, tout près du Temple , dont elle n'était que trop la digne voisine ', comme chez Ismène et chez Climène; car n'aimant pas le jeu', elle ne souffrait pas qu'on perdît son argent chez elle; et, toujours en fond de bon esprit, elle vous payait assez le temps qu'on lui donnait pour qu'il ne fût pas perdu. Mais il pouvait en être comme chez Célimène : les réoutations pouvaient s'y perdre. La sienne en est la preuve.

Ce fut une raison d'éloignement pour toute femme encore honnête, mais de rapprochement aussi pour tout homme sachant le monde ou voulant le connaître. Vieux

" Chansonnier Afaurepas, t. VII, p. 413.

» Chaulieu, Œuvres, p, 281.

et jeunes y venaient donc; ceux-ci autant que les autres, car il me semble qu'il en fut là comme chez Ninon , à qui y par un des plus singuliers usages de ce temps, les mères a même les plus vertueuses, » remettaient leurs fils, afin que, la première éducation finie, ils pussent commencer l'autre sous le meilleur professeur*.

Madame de Boislandry remplaça Ninon pour plusieurs, entre autres le jeune Lassay, fils de celui que nous connaissons : a C'est elle, lisons-nous dans la note déjà citée, qui avoit mis M. de Lassay en réputation, et l'on s'en étoit fié à elle, comme à une connoissance parfaite, et c'est dans le temps qu'il étoit son amant qu'on lui a donné le sobriquet de Lassay ^plutôt mort que lassé, »

Il était alors a fort jeune, » suivant une' note de l'abbé de Chaulieu, un vrai fruit

< « La maison de Mlle de L'Enclos étoit le rendezvous de ce que la cour et la ville avoient de gens polis et estimables par leur esprit. Les mères les plus vertueuses briguoient pour leurs fils qui entroient dans le monde l'avantage d'être admis dans une société aimable, qu'on regardoit comme le centre de la bonne compagnie... >» Notice sur Tabbé Gédoyn, en tête de ses Œuvres diverses, 1745, in- 12, p. xj.

vert : il n'en fut que plus appétissant pour Catherine, qui commençait à mûrir.

L'abbé en eut grand dépit et le fit voir par quelques reproches indirects , comme ceux qui parlent en si jolis vers dans la lettre qu'il écrivit à Catherine sous le nom de son amie, mademoiselle de La Force*, puis enfin plus ouvertement. Il voulut en finir; conseillé par La Fare, il jura qu'il romprait ', mais ne resta pas moins attaché. N'ayant plus l'amour, il lui fallait l'amitié; le cœur qui le charmait lui échappant, il se contenterait de l'esprit, dont la gaieté l'amusait', dont la finesse aiguisait le sien *. Catherine le garda pour ami, avec des retours d'un sentiment vers l'autre, si bien que Chaulieu eût pu dire, comme autrefois Montreuil * : a Je me sens pour vous une amitié si forte, qu'entre elle et l'amour il n'y a qu'une feuille de papier, encore est-ce du papier qui boit. » Tout alla, de cette façon, cahin-caha entre les deux penchants, jusqu'à

* Œuvres de Chaulieu, 1777, in-12, t. H, p. 219. « Id., p. 100.

« Id, ibid.

* Id,y p. Il5.

* Œuvres, 1666, in-12, p. 89.

la rupture, sans remise ni remède, à la fin de 1712.

Après avoir été séparée de son mari à là suite d'un scandale, dont vous ne connaîtrez que trop l*éclat dans un instant, Catherine était devenue veuve.

Ce pouvait être le moment de désarmer, le commencement de la fin. Madame de Boislandry avait alors beau jeu pour faire comme tant d'autres, en se jetant dans la dévotion , par le troc aisé du directeur mis à la place de l'amant : la duchesse d'Aumont, qui fit tant parler d'elle avec le Père Gaillard * ; mesdames d'Olonne et de La Ferté,

1 C'est d'elle que La Bruyère a parlé quand il a dit, t. l, p. i8g : « Quelques femmes donnent aux couvents et à leurs amants... » Saint-Simon la ménage sur ce point, mais les Chansons disent ce qu'il tait : « On avoit toujours, lit-on dans une note du Chansonnier Maurepas (t. VII, p. 87), médit d'elle et de ses directeurs. Les deux plus fameux qu'elle ait eus jusqu'à cette présente année 1691 étoient : le P. Gaillard, jésuite, qu'elle quitta pour un prêtre de l'Oratoire, appelé le P. La Roche. » La Bruyère, qui était bien avec le P. Gaillard, dont il parle dans la lettre inédite que j'ai vue à Londres, chez le libraire Bone, avait pu connaître la première de ces deux intrigues, dont le bon père était coutumier, car plus tard on

« qui tâchèrent d'être dévotes *, p après avoir été si longtemps et si facilement autre chose, tenaient cette prudente conduite. Catherine avait trop de sincérité pour la suivre. Coquette elle était, coquette elle resta, au risque de tomber dans le ridicule de ces acharnées aux apparences de la jeunesse , que La Bruyère trouvait si haïssables avec leur teint plombé *, a de la céruse sur le visage , de

parla de lui et de la duchesse de Choiseul {Pluton Maitôtier, p. 83). Quant au P. La Roche et aux bontés de madame d*Aumont pour lui, Brillon en a trèsnettement parlé dans le Théophraste moderne^ 1701, in-8*, p. 378 : « Un directeur est bien récompensé par le don d'une maison de campagne, suivi d^une pension plus forte que le revenu d'une riche commande. Il n*y a personne qui ne se chargeât, à ce prix, de la conscience d'une duchesse pénitente. » On voit à la Table, qui sert aussi de clé, qu'il s'agit de la duchesse d'Aumont et du P. La Roche.

* Saint-Simon, édit. Hachette, in- 18, t. VH, p. 34. Ce sont elles qui , toujours selon Saint-Simon , auraient eu ce petit dialogue , mis en épigramme par Borde :

«» Voici, ma sœur, le saint temps de carême.

Disait Chloé, nos péchés sont bien grands; Il faut fléchir la justice suprême.

-^Que ferons-nous? — Faisons jeûner nos gens.n

s II est des premiers qui se soient servis de cette ex-

fausses dents et des boules de cire dans les mâchoires * ; » et dont il a dit : < La coquette meurt parée et en rubans de couleur '. »

pression (t. I, p. 182). On la trouve un peu plus tard dans Saint-Evremond {Œuvres choisies, édit. Ch. Giraud, t. Iir, p. 146), et ensuite dans Marivaux, le Jeu de V Amour et du Hasard, acte I, se. i.

4 T. I, p. 182. Ce dernier détail, qui prouve à quel point La Bruyère était au fait des minuties de la coquetterie, m*a donné beaucoup de peine pour un exemple à trouver. M. Rœderer l'avait cherché inutilement. (V. ses notes sur La Bruyère, Œuvres, t. V, p. 32g.) Enfin, dans une des annotations de Saint-Simon sur Dangeau (19 juin 1697), j'ai vu que la vieille princesse de Mont... se permettait ce rafii* nement. « Elle étoit à Marly, dit-il, toute peinte de blanc , de rouge , jusque sur les lèvres ; de noir au sourcil et aux paupières, des boules dans la bou^ che, etc. » Dans le livre de Bernier, déjà cité bien des fois. Réflexions, pensées et bons mots, par le sieur Pépinocourt, 1696, in-12, on lit aussi, p. 148 : « N'avons-nous pas vu des femmes qui, pour cacher l'enfoncement de leurs joues, avaient continuellement des boules de cire dans la bouche? »

• Passé quarante ans, les femmes devaient quitter les rubans de couleur et ne paraître qu'en coiffe. La grande Mademoiselle voulut un jour persuader à Laujsun que lorsqu'on était de très-haute qualité on pouvait se les permettre plus longtemps; mais ce n'était qu un raisonnement de vieille coquette^ qui veut des

Jusqu'aux abords de la cinquantaine, madame de Boislandry voulut plaire et eut des amants. En 1710, c'était M. de Chevilly, lieutenant, puis capitaine aux gardes, qui deux ans après devint son mari*^ au moment

raisons pour sa coquetterie. V. ses Mémoires, 18 58, in- 18, t. IV, p. 466. — On pourrait s'étonner que La Bruyère fût si bien au fait de tout ce qui regarde la toilette ; on se l'explique en pensant qu'il connut beaucoup de femmes, surtout à l'hôtel de Condé, notamment madame la comtesse de Langeron, qui, dans cette sphère de coquetterie, y dirigeait tout. « Madame de Langeron, lit-on dans une lettre de madame de Sévigné (17 janvier 1680), est l'âme de toute la parure de l'hôtel de Condé. » La Bruyère, qui était fort de ses amis, lui servait quelquefois de secrétaire. Parmi l^s dix-sept lettres autographes que M. le duc d'Aumale possède de lui, il en est une qu'il écrivit sans doute sous sa dictée, et qu'elle a signée. Servois, édit. des Caractères, dans la Collect. des Grands Ecrivains, t. I, p. vi, note.

* Mémoires de Maurepas, t. I, p. 240. — Elle l'épousa en décembre 171 2. Journal de Mathieu Marais, édit. Lescure, t. l, p. i5o. — Il y avait des militaires dans la famille de son premier mari, tels que M. de Boislandry, qui était capitaine au régiment de La Châtre. {Mém. du marquis de Sourches, t. I, p. 216.) C'e$t par là qu'elle dut entrer dans ces sortes d'intrigues soldatesques, autrement dit alors les amours grivois. Un couplet, reproduit dans la

où l'on pouvait croire que cette liaison allait finir comme le caprice de toutes les autres.

Depuis lors, on ne parla plus guère de Catherine, si ce n'est pour un procès d'affaires qu'elle eut avec ses frères, dont l'un était évêque de Séez*, l'autre intendant du Bourbonnais*, et tous deux des hommes trop graves pour garder avec elle une intimité sincère. Le débat n'eut pas, toutefois, de

Biblioth. bibliophilO'facêtieuse des frères G. B. O. D., p. 60, le lui rappela :

Pour la centième fois Boislandry la commode Jure qu*il est ce mode D'en conter aux grivois,

1 V. la Gaiçette du 19 juillet 1710. Cette année-là, il fit, comme secrétaire, le procès-verbal de l'assemblée du clergé, tenue à Paris. Biblioth, du P. Lelong, t. I, p. 462, n» 6,908, et t. IV, p. 280, n" 5,482.

s. Il était né le 16 décembre 1668, et mourut le 2 mars 1748. (V. le Mercure du mois d'avril, p. 21 3.) «< M. Turgot, dit l'abbé Goujet dans une note du Catalogue manuscrit de sa Bibliothèque, t. V, p. 769, aimoit les gens de lettres, les invitoit chez lui et les recevoit avec politesse. Je l'ai souvent fréquenté, et j'y ai toujours trouvé une socfété convenable. » Le chevalier de Mailly lui dédia son recueil. Nouvelles toutes nouvelles, 1 y lOy in- 12,

trop longues suites; au mois d'août 1729, il était arrangé*, et rien ne paraît plus avoir troublé les derniers jours de cette vie si mêlée. Catherine mourut le i3 mai lyBj.

Il va sans dire qu'il y eut alors sur son compte un assez bruyant réveil de souvenirs qui ne lui firent pas une bien flatteuse oraison funèbre. On rappela ce qu'elle avait été, et, par malheur pour elle, madaftie de Chevilly, qui était enfin revenue, avec l'âge, à la première sagesse d^Arténicej fut moins citée que Ricanete, dont les folies avaient tant mis en vue madame de Boislandry.

« Elle a, lit-on dans la note que vous connaissez déjà, fait beaucoup parler d'elle dans sa jeunesse sous ce nom. Elle doit laisser des amas précieux de tout ce qui s'est fait et passé de galant tant à iavcour qu'à la ville. »

Dans ce précieux amas d'histoires , il n'y en avait pas de plus curieuse que la sienne, surtout prise à l'époque de sa séparation avec son premier mari, dans le plein du scandale inouï dont ce brutal avait cru bon de la compliquer.

Les deux mots que j'en dirai nous rame-

* Lettre inédite de Marais à Bouhier, 17 août 1729*

neront au fragment où La Bruyère a parlé de Catherine, et pourront, je crois, vous en expliquer l'énigme.

C'était en 1693; madame de Boislandry, mariée depuis sept ans déjà, n'ayant rien pour se distraire du dégoût que lui inspirait son mari, pas même la maternité, puisqu'une fille, seule enfant qu'elle ait eue, était morte huit mois après sa naissance', s'était jetée, avec toute la fougue, d'une dissipation désespérée, dans le monde compromettant oti nous vous l'avons fait voir. M. de Boislandry laissa faire. N'avait-il pas de soupçons ? Je l'ignore; mais, comme cela arrive souvent, sitôt qu^il en eut, ils allèrent trop loin. 11 intenta contre sa femme une action publique, en l'accusant d'adultère d'abord, puis en appuyant cette accusation d'une autre bien plus grave : il aurait eu, disait-il, à souffrir lui-même dans sa santé des désordres de Catherine au dehors. Vous comprenez le bruit que dut faire un incident de cette nature. On s'en émut partout, mais

1 Née le 21 septembre 169 1, elle mourut le 2 avril suivant. La Ghesnaye des Bois, Dict, de la Noblesse, 2*édlu, t. I, p. C73.

chez les Turgot plus qu'ailleurs. Le père voulut une justification pour sa fille, et, afin de l'obtenir, ne marchanda pas avec l'éclat d'un nouveau scandale. A sa demande eut lieu une enquête, oîi deux médecins furent les juges, et pour laquelle rien ne fut épargné * . Le rapport fut favorable à l'accusée. Sa réputation seule était malade, mais mortellement; Catherine fut légalement séparée de son mari, qui garda, ce qu'il demandait surtout, la meilleure partie du bien*.

1 Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 436.

s ce Les négociations furent longues, dit une note du Chansonnier Maurepas {id.t ibid.)» Madame de Boislandry et M. Turgot de Saint-Clair vouloient que le mary rendît la dot telle qu'il Tavoit reçue de sa femme, ce qu'il ne pouvoit faire, en ayant employé une partie à l'acquisition d'une maison où ils logeoient^ et qu'il offrit de rendre pour le prix qu'elle luy avoit coûté. Mais enfin le médiateur, — c'étoit le chancelier Boucherat, — régla que le mary garderoit le bien et lui feroit 8,000 livres de pension. » La maison en litige se trouvait rue de la Perle, au Marais, tout près de la rue Vieille-du-Temple et du jeu de paume de la Sphère, Elle dépendait du franc-aleu dont Bruant des Carrières et son frère Libéral Bruant, l'architecte, étaient détenteurs, comme on le voit par le partage des biens de la succession de Bruant des Carrières, dont l'acte, en date du 7 octobre 1696, passé

Pour elle, grâce à la liberté plus grande qu'elle obtint ainsi, elle se consola du reste.

Le deuil dura davantage chez ses amis, qui, comme La Bruyère, l'ayant admirée dans la candeur de sa pure jeunesse, avaient à gémir des doutes sans nom dont elle avait subi l'outrage, et qu'une justification médicale ne pouvait pas tous détruire. Ceux qui n'eurent pas à dire leur opinion furent les moins à plaindre. La Bruyère fut obligé de dire la sienne. Une nouvelle édition de son livre était attendue. Depuis deux ans, ce qui était bien long, il n'en avait pas donné. On était donc de la curiosité la plus impatiente pour les nouveaux chapitres, que, suivant l'usage, on espérait trouver dans cette édition ^ au sujet des choses qui avaient pu faire événement depuis la dernière.

L'aventure de madame de Boislandry était la plus intéressante de toutes. On l'y guetta d'autant plus qu'on n'ignorait pas qu'il avait connu la dame. Comment pourrat-iLen parler? Qu'en dira-t-il? Il s'en tira.

devant les notaires Delange et Lavalette, nous a été communiqué par M. de Mareuil, descendant de des Carrières,

comme on l'a vu, avec la délicatesse la plus exquise, la plus discrète, mais aussi la plus terrible.

Dans son livre , qui reparut , en effet , peu de mois après , et qui dut être si avidement dévoré aux endroits où un signe nouveau , a qu'on avoit exigé de lui , »

indiquait les additions nouvelles*, on ne trouva qu'un regret voilé. Mais, placé comme il l'était au chapitre des Jugements, c'est-àdire des choses qui se démentent, désillusions ou contradictions humaines, ce regret plein d'éloges pour le passé, sans un mot pour le présent, sur le seuil duquel il faisait un arrêt si brusque, fut, je le répète et vous le penserez comme moi, la plus navrante des condamnations. La Bruyère ne pouvait rien de plus fort, comme leçon, contre madame de Boislandry, et pour la faire rentrer en ellemême, que d'opposer au désordre public de la femme ce que la jeune fille avait fait espé-

* Ce signe est une main figurée dans la marge, avec un doigt étendu vers le passage indiqué. Le premier se trouve à la page 75 de la 8* édition, avec ces mots au-dessous : « Marque qu'on a exigée de moy pendant le cours de cette édition. »

rer de vertus ' : au fruit gâté, la fleur sans tache.

« 11 n'y a pas de femmes qu'il n'ait peintes, » dit l'auteur des Sentiments critiques*, qui veut bien, cette fois, adresser à La Bruyère un éloge sans restriction, mais dont la franchise même est peut-être encore une malice. Dire qu'il les peignit toutes, c'est naturellement insinuer qu'il les connut toutes aussi, et par là donner sur le sérieux de sa personne des doutes qui pouvaient lui faire tort en son temps; dans le nôtre, ils ne seront que l'explication de son expérience.

Nous n'en aurons qu'une confiance plus grande en ce qu'il a écrit. Nous savions déjà, d'ailleurs, et nous l'avons dit', que comme

1 M. Rœderer, Notes sur La Bruyère, au t. V de ses Œuvres, p. 42 1, a bien remarqué qu'il s'agit dans ce portrait d'Arténice des promesses du jeune âge pour l'âge mûr; mais, ne sachant pas de qui il était question, il n'a pu comprendre ce qui s'y tiouve : la condamnation de l'âge mûr par ces promesses mêmes de la jeunesse.

3 V. plus haut, p. 229.

esprit, et qui plus est, comme homme, bien qu'en cela sa séduction fût moindre, « il étoit couru des femmes*. » Avant d'être célèbre, il avait eu ce succès , que sa célébrité ne fit qu'accroître. On dévora son livre dans le monde oîi il l'avait pris, et qui tout d'abord n'en fut si curieux que pour voir s'il s'y reconnaîtrait, a Je rends au public ce qu'il m'a prêté, » a-t-il dit en commençant la préface *. Personne ne lui avait plus prêté que les femmes, et personne ne fut plus qu'elles avide à chercher sur ses pages les traces de l'emprunt. Ménage, qui n'avait bien connu que les Précieuses, dont une si vive satire eût blessé la prude vanité, craignait qu'il n'y eût contre les Caractères une révolte de même sorte parmi les femmes de son temps, et que, par suite, ils ne réussissent pas '. Le contraire eut lieu. Ce fut à qui,

i Dans le rarissime petit livre les Dépêches du Par^ nasse, 2* dépêche, du i5 septembre lôgS, se trouve une chanson sur La Bruyère dont un couplet dit :

Dieu veuille que cet auteur^

Dont je suis le serviteur^

Que toutes les femmes courent j etc.

* MénagianUy t. IV, p. 219.

parmi celles du monde, se donnerait le plaisir de cette lecture irritante.

Depuis longtemps, elles ne s'étaient intéressées à aucun livre; d'autres distractions ou d'autres modes les avaient enlevées à celles de l'esprit : « Les femmes, avait dit La Bruyère *, sont de nos jours ou dévotes, ou coquettes , ou joueuses , ou ambitieuses , quelques-unes même tout cela à la fois : le goût de la faveur, le jeu, les galants, les directeurs ont pris la place et la défendent contre les gens d'esprit. » La Bruyère la reprit d'assaut. Il ramena les femmes à la lecture par un livre oU l'une des plus vives parts de critique était pour elles; Boileau, qui fit comme lui pour sa Satire X, se créa de la même façon des, lectrices qu'il n'avait jamais eues.

Plus l'attaque était vive, plus l'appât eut de séduction : les plus curieuses se trouvèrent dans le coin le plus attaqué. Avoir un exemplaire de la main de l'auteur fut une bonne fortune; en avoir deux fut un triomphe dont on s'empressait de faire partager la joie.

J'ai vu, chez mon ami le savant Victor

* T. II, p. 147-148.

Luzarche, de Tours, un exemplaire de la septième édition, sur la garde duquel on lit cet envoi, qui doit certainement venir d'une plume de cour, tant l'orthographe en est de •qualité :

Monsieur,

Je vous prie de recevoir ce livre-, il vient de lauteur, qui man a donne deux, dont je vous an nanvoie eun,

le suis vostre ser vente

Très h.,

La Bruyère n'eut que ces exemplaires ainsi donnés à d'autres, qui à leur tour en faisaient des présents, comme profit et rémunération de son livre.

C'est le moment d'en redire l'histoire.

Aussi bien sommes - nous au chapitre du cœur et au chapitre dQs femmes; il est donc à propos de revenir sur la belle action de son cœur, qui fit d'une bonne œuvre le prélude d'un admirable ouvrage, et qui créa pour la modeste fille d'un libraire la fortune d'une femme du monde.

Je veux, dit-il, en ce chapitre du Cœur\ où, par un délicat mélange, il associe tous les sentiments, je veux un homme qui soit bon^ qui ne soit rien davantage, j) C'est ce qu'il fut dans cette affaire.

« Quelqu'un, dit-il encore*, fait bien.

Veut-il faire mieux? Que je ne sache pas qu'il fait bien, ou que je ne le soupçonne pas, du moins, de me l'avoir appris. » Et personne ne sut rien de son bienfait.

Il fallut un siècle pour qu'on lé connût, et non par lui encore ni par quelqu'un à qui il en aurait parlé; mais seulement par l'écho lointain d'une indiscrétion reconnaissante de celle à qui la fortune était ainsi venue.

Il avait médité longuement le dessein de son livre. En voyant le succès dès Maximes^ de La Rochefoucauld, et celui des Pensées, de Pascal, l'idée lui avait surgi d'entreprendre une tâche pareille, mais sans la moindre servilité d'imitation , et même avec l'intention bien marquée de faire autrement, dans

1 T. I, p. Soy. — U auteur des Sentiments critiques, p. 176, veut bien ne trouver que peu de défauts dans le chapitre du Cœur,

un cadre en apparente semblable. Pascal s'était surtout attaché à l'étude de l'âme, a en faisant servir la métaphysique à la religion*. » La Rochefoucauld s'était pris à l'amour-propre de l'homme, c< cause de tous ses foibles *, » et l'avait attaqué sans relâche, a quelque part où il se trouvât. » Lui, c'est aux mœurs qu'il voulut s'attaquer, et pour bien marquer son entreprise, il la mit tout d'abord sous le couvert de celui qui, chez les Grecs, en avait, dans des proportions moindres , mené à bien une presque pareille.

Théophraste, qu'il traduisit exprès pour que son livre devînt l'avant-garde du sien, fut son patron, sa caution, son éclaireur. Bien que couvert ainsi par un grand exemple du passé, il craignit encore. Si l'élaboration du livre avait été longue, l'hésitation à le faire paraître ne le fut pas moins.

« Je surprendrois, écrit, parlant de lui, un de ses imitateurs, dont, je ne sais pourquoi, on n'a jamais sur ce point rappelé le témoignage*,

1 V. le Discours sur Théophraste^ au t. I, p. 65.

« Id., ibid.

3 Ouvrage nouveau dans le goût des Caractères de ThéophrastCy etc., 1697, in- 12, p. 191. Ce livre, qui reparut deux ans après, sous le titre de : Suite des

je surprendrois bien des personnes si je leur disois que l'auteur de l'ouvrage, en ce siècle, le plus admiré, a été dix ans au moins à le faire, et presque autant à balancer s'il le produiroit. Ce genre d'écrire est extraordinaire, lui disoit-on, vous aurez tous les critiques à dos. »

C'est bien, en effet, ce qu'on lui répétait chaque fois qu'avec cette curiosité craintive de l'auteur qui essaye l'effet de son premier livre et ta te le terrain pour lui, il en faisait des lectures , comme nous l'avons vu chez Boileau S ou bien en communiquait le manuscrit à quelques intimes, tels que Malezieu, qu'il avait très-familièrement fréquenté chez Bossuet et chez les Condé.

Nous connaissons ce fait par Voltaire, qui le savait de Malezieu lui - même :

« Quand La Bruyère , dit - il * , montra son ouvrage manuscrit à M. de Malezieu,

Caractères de Théophraste, est de Brillon, qui s'est indirectement nommé à la page 228, en pailant d'un personnage du Grondeur^ mousquetaire malgré ses parents, auquel on a, dit-il, donné son nom. Or, dans la pièce, ce personnage s'appelle Brillon.

i V. plus haut, p. 246.

« Siècle de Louis XIV, chap. 32.

celui-ci lui dit : « Voilà de quoi vous attirer a beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennea mis.»

L'espoir d'obtenir les uns le fit passer sur la crainte qu'il pouvait avoir des autres, et sa résolution fut prise. Auparavant, il se précautionna toutefois, il se fit des sauvegardes : la première fut l'indépendance.

Comme, dès le prélude, presque au commencement de la préface, il attaquait la vénalité des charges % il ne voulut pas qu'on pût lui reprocher de critiquer ce dont; il vivait : il donna sa démission de trésorier des finances', se contentant, pour ressource, de son emploi chez M. le Prince. Ce n'est pas tout; comme en plus d'un passage encore il devait se prendre soit directement, soit par l'ironie, aux auteurs qui font métier d'écrire et vivent du scandale de leur plume, il voulut épar- • gner à son livre tout reproche d'une vénalité pareille. Il le fit paraître avec l'intention formelle de n'en retirer aucun profit.

Ici nous allons laisser la parole à Formey, qui le premier, le seul même, mais d'après

« V. plus haut, p. 436.

un témoignage irrécusable, nous a parlé de l'abandon si désintéressé que La Bruyère fit des produits de son ouvrage*. Il vient de nous entretenir du succès qu'il obtint et d'en chercher la cause, qu'il trouve moins dans les mérites du livre que dans la curiosité du public à^en déchiffrer les malices, et il ajoute : « Voilà d'où vint ce grand fracas, qui surpassa de beaucoup l'attente de l'auteur, homme dans le fond simple et modeste, comme on pourra en juger par l'anecdote suivante que je tiens de M. de Maupertuis*:

a M. de La Bruyère venoit presque journellement s'asseoir chez un libraire ' nommé

* Discours de Formey, lu en assemblée publique à Berlin, le 23 août 1787, à l'ouverture de la séance. Mémoires de V Académie des siences et belles- lettres ^ etc. {&o\it 1785. jusqu'à la fin de*i787). Berlin, i79?,in-4*, p. 24-25.

* Formey était, en effet, Tami de Maupertuis. Matter. Lettres, pièces rares ou inédites, 1846, in-8*, p. 371, 4i3.

3 C'était Tusage, avant la vogue des cafés, et cela depuis le xvi* siècle. V. la 27* séréCf de Bouchet (édit. in-i2, p. 468). Il était de mode, disait Saint-Réal, en 1693, dans son traité de la Critique^ « de vivre familièrement avec les libraires achalandés. » {Œuvres, 1745, in-i2,t. IV, p. 364.)

Michallet*, où il feuilletoit les nouveautés, et s'amusoit avec une enfant fort gentille, fille du libraire, qu'il avoit prise en amitié. Un jour, il tira un manuscrit de sa poche et dit à Michallet : « Voulez-vous imprimer ceci a (c'étoient ltsCaractères)}5Q ne sais si vous y trouverez votre compte ; mais, en cas de « succès, le produit sera la dot de ma petite a amie. » Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé d'imprimer plusieurs fois de suite le livre *, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Et telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux, et que M. de Maupertuis avoit connue. »

L'authenticité de cette charmante anecdote ne paraît pas douteuse; aussi personne n'en a-t-il douté. Quelque fait nouveau, toutefois, était à désirer comme preuve; je m'étonne que l'on ne s'en soit pas tout d'abord enquis : il restait, par exemple, à savoir le

i li avait été reçu libraire le 26 juin 1669, suivant Lottin. Catal. chronolog.y p. iSq. Il mourut en 1699; sa veuve lui succéda.

> On sait que de 1687 à 1694 il y eut huit éditions.

chiffre exact de la riche dot produite par la vente des premières éditions des Caractè^ res^ puis surtout le nom du mari, qui fut un a parti si avantageux » pour la petite Michallet.

Nous avons découvert tout cela, sans le chercher, dans un livre que M. Walckenaër a mille fois feuilleté pour son Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine^ même pour son édition de La Bruyère^ mais dont un endroit lui avait échappé; c'est la page où se trouvent groupés en quelques lignes ces détails curieux. Ce livre est un pamphlet contre les partisans, Pluton maltôtier *.

La Cour- Deschiens, financier fameux, qui Joue là le principal rôle, est en train de passer en revue tous les gens dont il a fait la fortune ou dont il a vu la chute.

a Je vois, continue-t-il, Charles Remy, mon porte-nom. Que le voilà bouffi depuis que je l'ai introduit dans les affaires sous le nom de Juli et que je lui ai fait gagner de grandes sommes, il a si bien conduit sa barque, qu'il est devenu, comme moi, secrétaire du Roi, qui est la lessive que nous nous donnons

* 1708, in-i2, p. 168.

ordinairement pour un peu dépaïser notre naissance : aussi je lui fis épouser la fille de Michallet le libraire, dont il a eu en mariage plus de cent mille livres argent comptant. »

Tout cela est vrai, sauf la vanité enflée que l'envieux Deschiens prête ici gratuitement au mari de mademoiselle Michallet.

Renseignement pris, il se trouve que Juli ou de Juilly, qui, en 1708, figure réellement sur la liste de MM. les conseillers secrétaires du roy, couronne de France et de ses finances^ et qui logeait à la porte Montmartre *, était le plus simple et le plus honnête des gens de finance *. Il est le seul qui ne soit pas maltraité dans un libelle du temps où ils sont tous passés en revue et fustigés vertement au défilé '. Voici ce qui le concerne :

a Rémi de July avoit commencé sa fortune

1 Almanach royal, 1708, p. 69.

* Il fut, toutefois, inquiété par la chambre de justices, ainsi que Thévenin, en septembre 17 16. {Journal dQ Dangeau, t. XVI, p. 451.) Plus tard, il mérita d*étre conservé parmi les directeurs de la Compagnie des Indes, Journal de Marais, t. I, p. 409.

• Origines, noms, qualités des fermiers généraux, à la suite de fa Vie privée de Louis XV (par Mouffle d*ArgenviTle), t. I, p. 260.

dans les plus petits emplois , mais son assiduité l'a fait parvenir aux premiers postes de la finance. Il fut sous-fermier dans les aides, et fermier général en 1721 *. Il avoit une grande probité, et il était l'homme du monde le plus droit et le plus uni *. »

La Bruyère n'avait pas été généreux à moitié pour la fille de Michallet; non-seulement il avait abandonné au père toutes les

* II demeurait alors rue des Fossés-Montmartre. Almanach royal pour 1722, p. 70.

* Mouffle d'Argenville n'est pas moins indulgent pour Bellegarde, autre fermier général, et je m'explique cette double indulgence par le même intérêt : Bellegarde et July, selon M. P. Boiieau y dans son édition des Mémoires de madame d'Épinay^ i865, in- 12, p. 5-6, étaient frères, et d'Argenville avait eu sans doute quelque avantage dans le bail des fermes qu'ils obtinrent ensemble, en 1721. Bellegarde eut deux filles, dont la cadette fut madame d'Houdetot, et trois fila : Lalive d'Epinay, Lalive de la Briche, Lalive de July. Celui-ci, selon M. P. Boiteau, aurait reçu son nom d'un oncle; ce serait notre July. On sait l'aventure de madame de Lalive de July, sa femme, belle-sœur de madame d'Épinay, avec Jelyotte, le chanteur. MM. de Goncourt viennent d'en reparler dans leur dernier livre, Idées et SensationSj p. i4g-i5o, avec l'originalité qu'ils mettent partout. Je saisis cette occasion pour les remercier des indications curieuses que je leur dois pour ce livre.

éditions de son livre, avec les additions considérables dont elles s'enrichirent l'une après l'autre, et qui, chaque fois, en grossissant l'œuvre, ajoutaient à la valeur du présent , il voulut aussi que le bénéfice d'un autre ouvrage, conséquence de celui-là et sa suite naturelle, fût acquis de même, «pour la dot de sa petite amie. » Estienne Michallet, après avoir publié sept éditions en cinq ans, put, à la suite de la huitième, qui se fit attendre un peu plus, car il n'y eut pas moins de deux années entre elle et la précédente , donner le Discours de réception de l'auteur à l'Académie française.

Ce ne fut pas sans débat. Coignard fils, qui, en qualité de libraire de l'Académie française * , publiait a toutes les pièces la concernant *, » et chez qui , pour le dire en passant , s'élaborait alors , depuis longues années, le fameux dictionnaire', prétendit qu'ainsi que tous les autres

» Phélypeaux, dans une lettre à l'abbé Renaudot,

du 28 juin 1694, l'appelle « l'homme d'affaires de

tous ces messieurs les beaux esprits. » Bulletin du

Comité historique, t. I, p. 63.

s Livre commode des Adresses pour 1692, p. Sy,

» On l'attendait tous les jours. Il devait, par exem-

discours de réception, celui-ci lui revenait de droit, et que l'auteur devait le lui livrer.

La Bruyère tint bon pour Michallet etpour lui-même, contre cette attaque à sa propriété d'auteur et à son indépendance : il donna le discours à Michallet. Aussitôt Coignard actionna celui-ci, en introduisant une instance aux Requêtes de V Hôtel * , chargées de connaître de tous les différends relatifs aux privilèges des imprimeurs. Les détails de ce premier procès nous ont échappé, mais nous en savons l'issue : le 24 septembre 1693, c'est-à-dire trois mois après la réception de La Bruyère, qui avait eu lieu le i5 juin, Michallet obte-

ple, être publié certainement en 1692; le Livre commode, p. 60, l'annonçait : il ne parut que deux ans plus tard. Benserade, avec sa rage de discuter, avait été pour beaucoup dans ces retards, selon Furetière, 2* Factum, 1688, in- 12, p. 19. Ils ne le virent paraître ni l'un ni l'autre. L'embarras pour VÉpître dédicatoire , que personne ne voulait faire ou du moins signer, fut aussi une cause d'ajournement. V. la lettre de Phély peaux à Renaudot, du 28 juin

1 Dans la préface de son DiscourSy publiée à la suite delà huitième édition, La Bruyère écrit, p. xx : <c Deux libraires ont plaidé à qui l'imprimeroit; » et, en regard, il met cette note : « L'instance estoit aux Requestes de l'Hôtel, »

naît, par lettre royale, un nouveau privilège qui comprenait pour lui le droit d'imprimer le Discours en même temps que les Caractères *.

On pouvait croire tout fini , mais des Requêtes de V Hôtel, qui ne lui avaient pas donné gain de cause, Coignard passa aux Requêtes du Palais % où il attaqua le privilége.

Michallet ne tint pas compte de la nouvelle attaque. Il fit un premier tirage de la huitième édition, avec le Discours à la suite, en omettant seulement de le faire suivre du privilège mis en cause. Ce tirage, qui n'avait pas sans doute été considérable^ dans l'espoir que celui qui suivrait pourrait contenir le privilège définitivement légalisé, fut, comme toujours, d'un épuisement rapide. Le second, pour lequel La Bruyère, qui ne laissait jamais échapper l'occasion de retouches possibles, avait trouvé moyen de faire encore des changements'*, ne se fit pas attendre.

1 II se hâta de le publier en brochure in-4*, dont les exemplaires sont devenus très-rares.

* D.ms la lo* édition, p. xx, à la marge, mention est faîte de cette nouvelle instance.

^ Il en fit un, par exemple, à cet endroit de la

Cette fois, le privilège tant attaqué était à la suite, dans sa teneur authentique et complète. Après six mois de nouveaux débats, il avait

p. 129 : « Se mettre du rouge ou se farder, etc., » pour lequel M. G. Servois a fait une petite discussion de variante, fort curieuse, dans son édition des Caractères^ qui sera la de'finitive comme la plus parfaite, et dont nous regrettons bien que le premier volume ait paru si tard, sans être suivi des autres. M. d'Ortigues, dans ses spirituelles et savantes no~ tes, La Bruyère et M, Walckenaér, 1848, in-8', p. g, a dit aussi quelques mots sur cette variante; mais, ne sachant pas qu'il y eût des exemplaires de la 8« édition avec des différences de textes, il ne put bien préciser ce qu'il en fallait penser. M. Destailleur, t. I, p. 181, fut le premier qui connut ces exemplaires modifiés du second tirage et qui les compara avec ceux du premier. M. Servois en parla ensuite dans sa petite édition classique des Caractères, première base de celle qu^il nous donne aujourd'hui. Les mots « se ^mettre du rouge ou se farde* » l'offusquèrent un peu; il opta pour le texte du premier' tirage : u Chez les femmes, se parer et se farder, etc.» Il s'est ravisé depuis, et son édition dernière tient pour le second texte, avec raison. L'espèce de répétition et de synonymie qu'il avait vue d'abord dans ces mots : « se mettre du rouge ou se farder » n'existe pas : jusqu'à la fin du xviii* siècle, cafarder n'était pas se mettre du rouge, mais du blanc, V. Le Grand d'Aussy, dans la Notice des manuscrits, in-40, t.V, p. i63. '

été « registre sur le livre de la communauté des libraires et imprimeurs de Paris, le 4 mars 1694, » avec la signature « d'Aubouyn, syndyc * . »

On y apprenait tout au long la concession nouvelle faite par La Bruyère à Michallet :

il y était expressément dit que celui-ci pouvait a réimprimer » les Caractères, « avec des augmentations considérables faites par l'auteur, mesme y joindre la harangue qu'il a prononcée à l'Académie françoise. » Ce n'est pas tout : à cette libéralité, La Bruyère en joignit une autre qui, pour n'être que renouvelée, n'en fut pas moins comme un nouveau bienfait.

Le premier privilège, que, sur l'abandon de l'auteur, Michallet s'était fait accorder pour dix ans , le 8 octobre 1 687 , n'avait plus que peu de temps à courir. Encore trois ans, à partir du mois d'octobre 1694, et La Bruyère, rentrant dans la propriété de son livre pourrait couper court à un désintéressement qui , au gré d'un moins généreux, n'aurait déjà que trop duré : il ne

i V., sur ce syndic des libraires, une note de notre ^rf de la reliure y p. iSy.

le voulut pas. Le premier abandon avait pu sembler une concession toute naturelle faite au libraire pour ses frais et les risques à courir; mais un second, de même étendue, fait après le succès immense, serait bien réellement une générosité inouïe.

Il s'en donna la joie, et cela, sans attendre, avec l'empressement de l'homme vraiment bon, qui se satisfaisant de la discrète reconnaissance d'un regard, a si bien dit : « Il y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui l'on vient de donner*. »

Ce dut être fête dans la maison de Michallet; la joie, dont le bienfaiteur se contentait comme payement, dut y briller mieux que jamais dans tous les yeux le jour oîi il vint dire qu'afin de grossir encore « la dot de sa petite amie, » il ajoutait dix ans aux trois qui restaient à courir, et permettait qu'un nouveau privilège en fit foi.

Ce fut le même qui consacrait pour Michallet le droit de publier le discours de réception, et qui témoigne ainsi d'une double générosité de La Bruyère. Il y est dit formellement, de par le Roi, et pour Michallet :

a Nous lui avons permis et continué, permettons et continuons, d'imprimer et l'imprimer ledit livre et augmentations autant de fois que bon luy semblera, pendant le temps de dix années consécutives, à commencer du jour de l'expiration de nos précédentes lettres de permission, iceluy vendre et distribuer par tout notre royaume ^ »

La Bruyère ne vit même pas l'expiration des premières lettres, il ne vécut pas jusqu'au bout de son premier bienfait. Il mourut plus d'une année avant que le nouveau privilège commençât.

Les héritiers , son frère l'abbé de La Bruyère en tête *, ne durent pas être, je crois, disposés à continuer une générosité dont sa succession plus que modeste s'était

*■ Les éditions qui se publiaient partout, notamment à Lyon^ où la 9* parut ayant une clé à part que nous avons plusieurs fois citée, se vendaient donc a/ec un bénéfice pour Michallet. On ne s'étonne plus de ce qu'il gagna et de son empressement à donner des livres du même genre, qui pourraient être pour lui des « vaches à lait » du même produit^ comme on Ht dans les Réflexions y et:, de Pépinocourt, 1696, in-8% p. 5i.

« V. plus haut, p. 17*18. -

ressentie*; mais ils durent être moins disposés encore à y ajouter, ce qui, je crois, leur eût été possible.

Il y avoit deux ans, quand La Bruyère mourut , que la huitième édition de son livre avait été publiée. Depuis lors, selon son habitude de retouches sans fin et d'additions, il avait certainement remanié encore et augmenté les Caractères en vue d'une édition nouvelle. Quelques semaines après sa mort, cette nouvelle édition parut *. mais, chose singulière, sans une retouche, sans une augmentation. L'on n'y avait ajouté que des fautes d'impression • : c'est que l'au-

^ V., sur la modicité de sa succession, une note de Walckenaér, dans son édition, p. 756-757.

' Elle fut publiée trois semaines ou un mois après la mort de La Bruyère, suivant la note préliminaire de la clé manuscrite de l'Arsenal. V. aussi Bayle, Histoire des ombrages des savants, 1696, in-12 , p. 421, art. XV.

• On n'a qu'à voir les notes de l'édition Destailleur, qui relève toutes les variantes, pour s'assurer de l'incorrection de cette édition hâtive. On n'y trouve, comme variantes, que des coquilles. L'auteur des Sentiments critiques, qui travailla sur cette édition, fit souvent, de ces fautes d'impression, des /iiM^« pour l'auteur.— J'ai dit plus haut, p. 56, 59, que

teur, si soigneux sur ce point, n'avait pu y jeter le regard du maître, ni par là y mettre cette correction si parfaite dans les autres; c'est qu'aussi , de leur côté , les héritiers n'avaient pas donné à Michallet l'exemplaire revu et augmenté de la main de La Bruyère.

Leur part, dans cette succession , n'était que là, ils la gardèrent; mais, de cette façon, elle resta stérile,

Michallet, à qui, tout le prouve, ils la refusèrent, trouvant qu'il n'avait déjà que trop obtenu à leur détriment, l'aurait fait ' fructifier en l'ajoutant au reste. Demeuré entre leurs mains, au contraire, sans espoir de voir le jour avant près de douze ans, puisque le libraire disposait seul du livre et de ses augmentations pendant tout ce temps, l'exemplaire annoté, qui était le projet de l'édition préparée par La Bruyère, s'oublia, s'égara; peut-être est-il perdu *.

l'auteur de ces Sentiments critiques était l'abbé de Villiers ; une note du Journal de Trévoux {mATs 1701, p. 78) me l'a confirmé : « Ce livre, y est-il dit, est de la même main que les Entretiens sur les contes de fée. n Ceux-ci n'ont jamais été contestés à l'abbé de Villiers.

1 En 1844, il existait encore. Voici, en efiFet, ce

Le peu de bienveillance que les héritiers de La Bruyère devaient avoir pour Michallet, détenteur de la plus belle part de sa succession avant qu'elle fût ouverte, est un de ces faits naturels qui se prouvent d'euxmêmes.

Une autre circonstance va le corroborer. Parmi les papiers du défunt se trouvaient, en ébauche, des Dialogues sur le Quiétisme, qu'il avait écrits par amitié pour Bossuet, grand adversaire de cette erreur en vogue, peut-être même sous son inspiration et à sa prière. On met en doute l'existence de cet essai *, mais ce qu'en a dit l'abbé d'Olivet ' prouve qu'il exista, et la lettre retrouvée par M. Monmerqué, sur la mort de La Bruyère, le prouve encore mieux*. L'ami qui l'a écrite dit positivement : « Il m'avoit lu des Dialogues qu'il avoit composés, sur

qu'on lit dans le Catalogue de la bibliothèque de M. Kastner de Baie, 1844, in-8», 2® partie, p. 8, n* 40 : « Nous avons vu, chez un vieil amateur de Choisy-le- Roi, un exemplaire (des Caractères) portant des annotations et une préface de La Bruyère. »

1 Walckenaér, édit. des Caractères, p. 77.

s Hist, de l'Académie , édition Ch. Livet, t. II,

• Revue rétrospective, 3i cctobre i836, p. 141.

le Qutétisme, non pas à l'imitation des Lettrès provinciales, car il étoit toujours original, mais des Dialogues de sa façon. »

Un autre ami en avait reçu communication, pour les compléter, en rapprochant du texte les passages des livres quiétistes auxquels ce texte pouvait faire allusion. Cet amî, fort bien choisi pour un pareil travail de confrontation, était le docteur EUies Dupin, qui a tant écrit sur les matières ecclésiastiques. Parent de Racine*, il était tout naturellement entré dans l'intimité de La Bruyère^ et, malgré les censures de Bo'ssuet contre quelques-unes de ses opinions théologiques ", il était resté son ami. Après avoir revu les Dialogues, comme la Bruyère l'avait désiré, il les publia, espérant, ce qui eut lieu en effet, que Bossuet lui en tiendrait compte pour le remettre en ses bonnes grâces.

Aux sept Dialogues de La Bruyère, il en avait ajouté deux. La préface ne le laissa pas ignorer, ce qui exclut, à notre avis, toute idée de supposition pour le

* Œuifres de Fénelon^ ï83o, in-8*, t. XXIII, p. 354.

1 Burigny, Vie dé Bossuet, îj6t, in- 11, p. 36o.

reste : un faussaire, en effet, n'eût pas manqué, s'il eût écrit les sept premiers dialogues, comme il avouait avoir fait les deux autres, d'attribuer aussi ces derniers à l'auteur dont le nom devait faire la fortune de l'ensemble. Quand il s'agit d'attribution fausse, on y va toujours largement : plus on prête, en effet, à celui dont la gloire posthume doit endosser l^faux, plus il doit rendre. Je soutiens donc que, deux parts ayant ainsi été loyalement faites dans le volume des Dialogues qu'on pourrait avec vraisemblance attribuer tous à La Bruyère, l'une est réellement de lui, l'autre d'EUies Dupin.

La famille surveillait, d'ailleurs, et n'eût pas permis de supposition. Nous avons vu * les protestations menaçantes du plus jeune frère de La Bruyère, l'abbé Robert, contre la prétendue Suite des Caractères, subrepticement faite par l'avocat Alleaume; on n'en connaît pas de pareille contre les Dialogues, dont, en cas de faux, l'attribution eût été bien plus audacieuse : c'est donc , à notre avis , qu'il n'y avait pas à protester. Je dirai plus : la famille non-seulement consentit à la pu-

* V. plus haut, p. 17-18.

— 5oo —

blication des Dialogues, elle s'y prêta.

Elle avait refusé, pour la neuvième édition des Caractères, l'exemplaire annoté de l'auteur, parce que tout le bénéfice de cette neuvième édition devait être pour Michallet; elle fut plus accommodante pour les DtalogueSy parce que, et sans doute à sa prière, ua autre libraire en aurait le profit. C'est Charles Osmont », un voisin de Michallet, un concurrent, qui les fit paraître.

M. Walckenaër * a vu là une preuve qu'ils n'étaient pas de La Bruyère; j'y trouve, moi, la preuve du contraire. Les criailleries des auteurs à la solde de Michallet ou de ses ayants cause, prétendant que l'ouvrage publié par une librairie rivale ne pouvait être de La Bruyère, me confirment encore dans cette opinion*.

* Il demeurait rue Saint- Jacques, près de Saint- Séverin. 11 fut libraire de 1688 à lySo.

> V. son édit. des Caractères, p. 78.

s Ces Dialogues eurent du succès. Si j^en croyais même les titres, qui diffèrent à chaque fois, ils n'auraient pas eu moins de trois (éditions en 1699.

— Soi —

Un passage longtemps inaperçu ou dédaigné des Mémoires publiés par Soulavie, d'après les papiers de M. de Maurepas, donnait à croire que La Bruyère avait pu être marié secrètement. La seule preuve que ce mariage n'avait pas existé, c'est qu'à sa mort a il ne se trouva pas de contrat de mariage *. » Selon nous, il y a dans ce que nous venons de dire une autre preuve qu'il était « garçon , » comme dit l'abbé Drouin *. S'il n'avait pas eu l'indépendance du célibat, qui laisse à tous le libre usage de ce qu'ils possèdent et leur permet de faire des générosités sponta*^ nées, sans contrôle, il n'eût pas fait à la fille de Michallet un abandon aussi libéral, aussi soutenu, de ses droits. Le mariage, fût -il même clandestin et sans charge de famille, l'aurait empêché d'être aussi désintéressé , aussi généreux.

Nous avons déjà fait connaissance avec

i Mémoires de Maurepas, t. II, p> 224.

^ Dans le passage cité plus haut, p. 16.

— 5oa —

celle que les commérages du temps lui donnaient pour femme, et cette connaissance ne pourra pas s'étendre beaucoup. En dehors de son nom , déjà dit plus haut * , nous ne savons presque rien sur son compte. Elle s'appelait mademoiselle de Saillans du Terrail. Oli et comment La Bruyère l'aVait-il connue ? Je l'ignore. Elle était parente du P. de Saillans, qui, avant d'arriver à l'évéché de Poitiers, avait comme lui passé par l'Oratoire *. Peut-être est-ce à cette parenté que La Bruyère dut de 1^ connaître. Elle se maria, et réellement, cette fois, en Bourgogne, avec M. de Saurois, trésorier de l'extraordinaire des guerres', qui était d'une très-bonne Emilie de Beaune et avait pour frère le fermier général Durey d'Harnoncourt *. De ce mariage naquit une fille qui épousa le duc de Brissac *, et un fils qui, donnant au nom

« Mémoires du marquis de Sourches, publiés par Adhelm Bernîer, t. II, p. 84, 56.

« Mémoires de Maurepas, t. II, p. 224.

* Vie privée de Louis XV (par Mouffle . d'Argenville), t. I, p. 244.

* tt MM. de Brissac, disait Saint-Simon (t. XI, p. 348), ne sont pas délicats depuis longtemps en alliances. »

de sa mère le pas sur celui de son père, se faisait appeler marquis du TerraiP et se targuait volontiers de descendre de Bayard, ainsi qu'on le sait par Piron % fort au fait des affaires de cette famille, comme ancien commis de l'oncle Durey d'Harnoncouit •.

M. du Terrail faisait grande figure à Dijon, dont l'Académie l'avait pour protecteur*.

Toutes les attaches de cette maison avec la Bourgogne et sa ville principale me feraient croire que mademoiselle de Saillans en était elle-même , et que La Bruyère Pavait connue à Dijon. L'hommage qu'il rend quelque part au nom de Bayard *, par préférence à tous nos anciens preux, me semble aussi une attention délicate pour les prétentions de mademoiselle du Terrail à l'avoir comme ancêtre.

De l'esprit de cette personne et de sa

1 V. H. Bonhomme, Piron, complément de ses œuvres inédites ^ i865, in-i2)p. 262.

s Lettres d'Mexis Piron à M. Maret, Lyon, x86o, in 12, p. 72.

« V. notre Notice sur Piron, dernière note.

* H. Bonhomme, Œuvres inédites de Piron, 1859, in-8% p. 265; Complément de ses Œuvres inédites, p. i5g.

» T. II, p. 120.

— 5oj. —

beauté, je ne sais rien. L'épithète de a vilaine » dont on fait précéder son nom dans la chanson déjà citée*, n'est pas une bien flatteuse garantie pour ses charmes; mais fût-elle laide, comme ce « vilain » mot le ferait craindre, La Bruyère pourrait ne l'avoir pas moins aimée. Laideur, pour lui, n'était pas obstacle à l'amour, quand d'autres charmes compensaient; il pouvait même n'être que plus violent. N'a-t-il pas dit : c< Si une laide se fait aimer, ce ne peut être qu'éperdûment '. » Pour lui, « une jolie main® » et c< la voix de celle qu'on aime*» suffisaient comme enchantement.

Si nous n'avons rien à dire davantage sur mademoiselle du Terrail, en revanche nous connaissons mieux une famille oîi La Bruyère eut peut-être un autre amour. Cette famille est celle de Belleforière-Soyecourt. « Madame la marquise de Belleforière, dont il éioitj^ort l'ami y lit-on dans la Bibliothèque des écrivains de V Oratoire *, pourroit donner quel-

* V. plus haut, p. 33o.

* ld,j p. 209.

» Citée déjà, p. 27.

ques mémoires sur sa vie et son caractère. »

Cette marquise, plus jeune que lui, n'était pas son unique, ni surtout sa première ami tié dans cette maison. Il avait connu la mère, madame de Soyecourt , et , peut-être, de ce côté était-il allé jusqu'à l'amour. En plus d'un endroit, il parle d'une personne aimée dont la fortune est évidemment au-dessus de la sienne, car elle peut rendre « d'importants services * ; » elle peut donner, et alors, a quelque désintéressement que l'on ait, il faut avoir la générosité de recevoir*. ?)' N'est-ce pas à madame de Soyecourt qu'il pense lorsqu'il parie ainsi ?

Elle avait sur lui l'autorité d'un rang supérieur et celle d'un peu plus d'âge ', ce qui n'exclut pas l'amour et permet de protéger en aimant. Ne fut-ce pas son rôle près de La Bruyère? Ce qu'on vient de lire se trouverait ainsi expliqué. Madame de Soyecourt était d'une famille de robe, étant fille du président de Maisons; sa naissance ne l'avait donc pas fort élevée au-dessus de celle de La

* Id't p. 2l3.

9 Mariée en i656, elle devait avoir cinq ou six ans de plus que La Bruyère.

Bruyère. Son mariage avec le marquis Maximilien de Soyecourt, le grand yeneur , l'avait seul mise un peu plus haut, mais sans qu'elle cherchât à monter davantage. Ayant, en effet, à marier ses deux filles, elle donna l'aînée à Boisfranc, qui était de robe, comme elle l'avait été * ; et la seconde à un petit marquis de Bretagne, M. de La Chesnelaye..

Mo<leste en alliances, au point de faire crier les renchéries , comme madame de Sévigné ', elle avait pu l'être aussi en amour, et par conséquent ne pas croire s'abaisser en aimant un homme tel que La Bruyère.

En 1679, lorsqu'elle fut devenue, par son veuvage ',libre de ses affections , il était depuis quelques années attaché à la maison de Condé) ayant gagné" par là une considération dont nous avons vu le reflet dans la lettre de Gregorio Leti *, et qui avait pu mettre bien des fiertés à son niveau.

^ Le second président de Maisons , qui mourut à quatfe-vingts ans, le 10 avril 1705, était son frère, et le troisième, dont il sera parlé tout à Theure, p. 5 17- 5 18, était son neveu.

« V. sa lettre du 12 juillet 1690. .

9" Son mari; Maximilien de Bellefori^re, marquis de Soyecourt, grand veneur, mourut le 12 juin 1679.

^ V. plus haut, Pi 32. Leti, dans la suscription de

Chargé de l'éducation d'un prince, des relations s'étaient ouvertes pour lui, plus ou moins intimes, dans la famille, dont les fils y avaient part de plus ou moins près. Or, un de ceux de madame de Soyecourt, le plus jeune des deux, Adolphe % nous semble avoir été

sa lettre , écrite dix ans avant les Caractères , le nomme déjà illustrissimo, Santeul le traitait de même. Dans un double distique, où il rappelle Brossus, parce que brosse, en langue forestière^ était synonyme de bruyère, et qu'il lui envoie avec un livre commencé et fini sur son conseil, il ne le qualifie pas moins que des épithètes de célèbre et d'illustre, Yoici ces vers^ qui confirment d'ailleurs ce que nous avons dit plus haut, p. 238, des conseils littéraires donnés par La Bruyère à Santeul. C'est l'infatigable obligeance de notre ami Paul Lacroix qui les a retrouvés pour nous dans la 3« édition des Œuvres de Santeul, 172g, in-12, t. III, p. 72.

ÂD Brossum virum

CLARUli ET INSIGNBH.

Te suadente, liber tandem quiprodit in auras,

Fer te. Brosse, etiam clauditur ille liber.

Si mihifas esset te totum exponere versu, Alter prodiret , te renuente, liber.

1 Ce nom d* Adolphe est du genre de ceux dont il a condamné la mode, p. 277-278. N'avait-il pas criti que de même celui de Diane, bien qu'une de ses grand' mères l'eût porté.

admis alors près de M. le Duc, 50us les yeux de La Bruyère , comme cameirade de jeux et compagnon d'étude. Au carrousel, de i685, le premier oU figure M, le Duc, bien novice encore, puisque depuis trois mois à peine il apprend à manier un cheval *, qui trouvons-nous dans son cortège ? Le fils de la marquise, le chevalier de Soyccourt, ainsi qu'on l'appelait, cavalcadant en digne élève de Bernard! ', et portant pour devise ces trois mots, sous une épée nue : Micat et ferit •.

L'épée du chevalier de Soyecourt ne devait ni briller, ni frapper longtemps; cinq ans après, elle était brisée. Après avoir été quelque temps guidon aux gendarmes du Roi *, il avait acheté, en mai 1690, de M. de La Trousse, la charge de capitaine lieutenant des gendarmes de Monseigneuc*, et, l'année suivante, il entrait en campagne, avec son

1 Mémoires du marquis de Sourches, 1. 1, p. 129,

« V. une excellente note de Tédit. G. Servois, 1. 1, p. 5 18.

* Mémoires du marquis de Sourches, t. I» p. i52. ^ Journal de Dangeau, t. III, p. 1 19.

» Id,,ibid.

frère aîné, colonel du régiment de Vermandois, à la suite de M. de Luxembourg.

Ce fut l'année de Fleurus , aussi glorieuse pour la France et pour le maréchal que funeste pour madame de Soyecourt. Ni l*un ni l'autre de ses fils ne lui revint de la bataille : le premier y fut tué sur le coup, et le second, blessé à mort, succomba deux jours après*.

Il y eut bien des regrets autour d'elle, bien des pleurs mêlés aux siens '; mais de toutes cesdouleurs qui se joignaient, comme consolations, à celle de la malheureuse mère, la plus éloquente fut celle de La Bruyère. Il avait déjà maudit la guerre'; quelle plus triste occasion de la maudire encore I son cœur ne la laissa pas échapper. Peu de mois après on lisait, dans sa sixième édition , au milieu de ses premières plaintes contre la guerre, ses nouveaux regrets pour celui qu'elle venait de briser dans la fleur d'une jeunesse vaillante et vertueuse : amoureux de l'honneur, ignorant du vice et de ses désordres , digne enfin d'être pour la cour de Chantilly, où il avait trop rapidement

' Journal de Dangeau, 5 juillet 1690.

* Lettre de madame de Sévigné, 12 juillet 1690.

• T. II, p. 4-5.

— 5io —

passé, on exemple qu'elle ne retrouva peutêtre plus*.

* L'éloge da jeune Soyecourt, de ses vertus, surtout de sa pudewr^ allait droit, comme contraste, et partant comme critique, à M. le Duc, dont les mœurs avaient de bonne heure été détestables; dès 1687, on lui reprochait de yoît très-mauTaise compagnie. (Dangeau, t. II, p. 55.) — On sait où cette mauvaise compagnie menait alors les jeunes gens. Ils tombaient vite dans ce vice infâme auquel La Bruyère fait si clairement allusion quand il dit (t. II, p. 322) : « Ils se trouvent affiranchis de la passion des femmes dans un âge où Ton commence ailleurs à la sentir; ils leur préfèrent des repas, des viandes et des amours ridicules. » Ici il n'ose dire le mot même. Le roi était très-rigoureux sur ce point-là; aussi La Bruyère le félicite-t-il (t. II, p. 25) « de savoir punir sévèrement des vices scandaleux. » Un peu auparavant (t. I, p. 309), il avait en trois noms, Rousseau^ Fahry, La Couture, personnifié les trois vices en vogue : par le cabaretier Rousseau, la fréquentation du cabaret; par Fabry, les amours infâmes; par La Couture, la faveur des bou£fons. (V. plus haut, p. 85-86.) —La passion pour les comédiennes allait de pair avec celles-là. La Bruyère ne Ta pas non plus oubliée. « Leur goût, dit-il (t. H, p. 9), en ayant Tair de ne parler que des Romains, n'alloit qu'à faire voir qu'ils aimoient, non pas une belle personne , ou une excellente comédienne, mais une comédienne. » Il ne regardait pas à Rome, mais à Paris, où La Fare, avec Tune des Moreftu de l'Opéra, et le ^rand Prieur avec l'autre, fai-

— 5ii —

a On l'a toujours vue, dit -il d'abord de la guerre*, remplir le monde de veuves et d'orphelins, épuiser les familles d'héritiers, faire périr les frères dans une même bataille.

a Jeune Soyecourt, ajoute-t-il aussitôt, je regrette ta pudeur, ta vertu, ton esprit déjà mûr, pénétrant , élevé , sociable ; je plains cette mort prématurée, qui te joint à ton intrépide frère et t'enlève à une cour où tu n'as fait que te montrer : malheur déplorable, mais ordinaire. »

Que de choses dans la brièveté touchante de ces regrets , dans cette invocation jetée par le cœur au milieu de cette œuvre presque toute de satire, et dont l'émotion tranche sur le reste, comme les larmes de Molière pour le jeune Le Vayer font doucement contraste avec le rire de ses comédies.

C'est au père que Molière s'est adressé dans la lettre et dans le sonnet qui sont l'écho de

saient scandale. (V. Desnoiresterres, les Cours galanteSy t. I^ p. 204, 276, 282.) «La débauche des jeunes gens, lit-on encore dans les Annales de la Cour et de, Paris f pour 1697- 1698, 1. 1, p. 47, avoit mis plusieurs femmes en règne, et entre autres les comédiennes et les femmes de l'Opéra. »

1 T. II, p. 4-5.

sa plainte; La Bruyère, lui, pense à la mère, à madame de Soyecourt, mais il ne la nomme pas. Il ne dit pas même un mot, bien naturel pourtant en cette triste circonstance, pour faire souvenir d'elle. Est-ce oubli? C'est plutôt discrétion et réserve, mêlées d'un peu de crainte. Il sait qu'on jase par le monde, que son nom, prononcé par lui, même à propos de ce grand deuil^ pourrait faire sourire : il a préféré ie taire.

Dans la lettre où Boileau oarle à Racine de la visite que La Bruyère lui fit à Auteuil *^ une énigme est restée à éclaircir, bien courte, car elle tient en un mot, mais d'autant plus difficile à deviner : au lieu de l'appeler par son nom, Boileau lui donne celui de Maximilien. Pourquoi ? a-t-on demandé , et personne n'a répondu. Quant à moi, je me suis souvenu que ce nom de Maximilien était celui du mari dont madame de Soyecourt était veuve , et je n'ai pu m'empêcher de croire que Boileau , en le donnant à La Bruyère, pensait peut-être à l'époux qu'il remplaçait^ et dont^ ayant déjà la place, il pouvait bien, par surcroît, prendre aussi le

* Lettre à Racine, du lo mai 16^7.

nom. C'est une malice qui ne serait pas in« vraisemblable de la part d'un malin comme Boileau s'adres^ant à Racine, si bon entendeur, en pareil cas surtout, et parlant de La Bruyère, le grand maître des allusions et des noms supposés ^

Quelles qu'aient été les relations de La Bruyère et de madame de Soyecourt, il est au moins certain que son intimité fut grande en cette maison, et que l'historien de l'Ora* toire n'a pas exagéré lorsqu'il a dit que la fille de madame de Soyecourt, qui avait pris le titre de marquise de Belleforière après la mort de ses deux frères à Fleurus', pourrait mieux que personne le faire connaître. Entre

1 Cette hypothèse, déjà émise par nous, dans nos premières notes sur La Bruyère {Revue française, 20 janvier iSSy}, a été complètement acceptée par M. P. Chéron dans sa belle. édition des Œuvres de Boileau, p. 327.

s C*est le nom qu'on lui donna partout, pendant que Ton appelait sa mère madame de Soyecourt, pour les distinguer. Madame de Sévigné, pourtant^ la nomme quelquefois madame de Boisfranc.

eux, en ce cas, il n'y aurait eu qu'échange d'études. Si La Bruyère, en se laissant étudier par la marquise, lui avait beaucoup appris^ il n'avait pas moins gagné lui-même en fréquentant sa maison. La marquise touchait à deux mondes , où il avait également à prendre. Par elle-même, elle était de la meilleure noblesse , et ainsi de la Cour; par son mari, M. de Boisfranc, dont le nom roturier ne fut guère accolé au sien, elle était de robe, c'est-à-dire de la ville, et rentrait par un coin dans le monde d'où était sortie sa mère, fille du président de Maisons.

Il y avait donc un peu de tout dans son état, même de la finance, car son beau-père dirigeait celles de Monsieur, et même assez mal, ce qui lui eût attiré de fâcheuses affaires sans l'influence du marquis de Gesvres, dont il avait eu l'adresse de faire son gendre *.

La Bruyère, qui connut sans nul doute ces malversations suivies de menaces de disgrâce, ne paraît pas y avoir fait allusion.

Nulle part on n'a retrouvé , dans son livre, la moindre attaque contre le vieux Boisfranc; aucune clé ne le nomme.

» Saint-Simon, t. II, p. 3 69.

Étant son ami, aussi bien que celui de sa bru, madame de Belleforière, il eut pour lui la générosité du plus discret silence. Il lui pardonna sans doute aussi à cause de son esprit, assez réel pour qu'il l'admît aux confidences du sien et le crût digne d'entrer avec lui en échange d'idées ^

Sa discrétion se remarque en d'autres points, où il aurait pu se prendre, comme ici, aux Boisfranc et à leurs alliances. Celle de "mademoiselle de Soyecourt avec Boisfranc le fils avait fait beaucoup jaser.

a C'est une belle chose, avait dit à ce propos madame de Sévigné ', parlant de madame de Soyecourt; c'est une belle chose de ne chercher que le bien et de se défaire bien vite de ses filles. » La Bruyère, qui pour d'autres n'eût pas été indulgentj le fut cette fois, par amitié « Il a lancé quelques mots à peine sur les mésalliances, et si discrètement encore qu'on ne put y reconnaître personne •*

1 V. plus haut, p. ii2-ii3, note.

« Lettre du 12 juillet 1690.

* Sa malice la plus vive sur ce point se trouve dans le portrait de Ménalque-Bremcsis (t. II, p. 36). « Il a pris aussi, dit-il de Ménalque, la résolution de marier son fils à la fille d*un homme d'affaires, et il ne

Elles n'avaient pas manqué de ce côté :

pendant que madame de Soyecourt mettait presque sa fille en roture par son mariage avec le fils de Boisfranc, le marquis de Gesvres, en épousant la sœur de celui-ci, ne se mésalliait pas moins ^

laisse pas de dire de temps en temps que les Ménalque ne se sont jamais mésalliés. » C*est la plus belle distraction de Brancas^ qui prête ainsi au fils qu^il n'avait pas ce qu'il avait fait lui-même, en épousant Suzanne Garnier, fille d'un homme d'affaires. La clé ms. qui se trouve en marge d'un exemplaire de la y édition, possédé par la Bibliothèque impériale, donne seule l'explication, de ce passage. Garnier, beau-père de M. de Brancas, avait été trésorier des parties casuelles sous Mazarin, et n'avait pas laissé moins d'un million à chacun des ses huit enfants. V., sur lui, Annales de la Cour et de Paris pour 1697-1698, t. I, p. 222. C'est un de ses fils, seigneur de Montereau, qui, suivant la clé de l'Arsenal, aurait posé pour Narcisse, le voluptueux de La Bruyère : « Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir, etc. » (T. I, p. 237.)

1 Saint-Simon, t. II, p. 359. — Le vieux Boisfranc, qui était homme d'argent, n'avait fait qu'à contrecœur ces mariages de noblesse. Celui de son fils avec mademoiselle de Belleforière lui avait surtout déplu; mais^ par la mort des deux frères à Fleurus, tout changea. Madame de Boisfranc, ainsi que le remarque la Clé de TArsenal, se trouva tout d'un coup devenue

La Bruyère n'y fit pas davantage attention.

Une seule chose le frappa pour le marquis, sans qu'il pût s'en taire, c'est la dureté avec laquelle il était traité par le duc son père, qui « le haïssoit, le ruinoit, » et eût fini par le déshériter si, chose bien rare, la jeune belle-mère qu'il lui avait donnée pour le faire enrager ne fût intervenue en sa faveur et ne les eût définitivement réconciliés *. La Bruyère ne les avait connus que brouillés, et sachant de qui venaient les torts , il avait dit , montrant presque du doigt l'inflexible duc : « Il y a d'étranges pères, et dont toute la vie ne semble occupée qu'à préparer à leurs enfants

une très-riche héritière. Plus tard, en ijSiy ce fut encore mieux : le fils unique de son cousin, M. de Maisons, étant mort à dix-huit mois^ un an après son père, toute la fortune revint à madame de Boisfranc- Belleforière, qui put ainsi laisser à sa mort, le 25 avril 1 739, un héritage immense, dont le château de Mai<sons n*était pas la moins belle part, à sa fille, madame de Lugny, et aux enfants de son fils, M. de Soyecoùrt. V. Saint-Simon, t. VIII, p. 25, les Mémoires du duc de Luynes, t. II, p. 420, et le curieux livre d'Henri Nicolle, le Château de Maisons, i858, in-8*, p. id5lod.

1 Saint-Simon, t. II, p. 429.

des raisons de se consoler de leur mort ^ d Ce fut son seul mot, et bien discret, dans ce coin de la parenté de madame de Bellefo- "rière. Une autre partie prêta davantage.

La marquise tenait, par sa mère, à la famille du président de Maisons, une des plus anciennes de la robe *. Le président n'était pas moins que son oncle, et je crois impossible que La Bruyère, la connaissant, ne le connût pas un peu lui-même. Son fils, d'ailleurs, cousin de la marquise, s'était trop rapproché du prince de Conti et de M. le Duc ', dont il avait à peu près l'âge, pour qu'il ne le vît pas de très-près et ne l'étudiât pas de même. L'étude en valait la peine : elle était curieuse et pouvait être utile.

Le fils du président avait donné de bonne heure dans l'un des travers que La Bruyère avait le mieux en haine et qu'il redoutait le plus, comme une contagion dont pouvait se gâter tout le reste : c'était un esprit fort *,

1 T. II, p. 40. V., sur les brouilles du marquis et du duc de Oesvres « les Mémoires du marquis de Sourches, t. Il, p. 209.

« Mémoires du marquis de Sourches, t. II, p. 48*

• Saint-Simon, t. Vil, p. 76.

♦/i*,t. Vllljp. 24.

se vantant de Tctre, s*y acharnant, sans convenir de ce qu*a dit La Bruyère : a Les esprits forts savent-ils qu'on les appelle ainsi par ironie* ? »

Comme son influence et celle de ses pareils pouvait être mauvaise pour Pesprit de M. le Duc, dont ils tendaient à s'emparer, il fit tout pour en détourner Peffet.

Son chapitre des Esprits forts ^ oti M. le Duc est si souvent pris à partie, sous le nom de Lucile, vient de là. On y sent à chaque page le maître d^histoire passant professeur de philosophie, mais à la façon de Descartes, dont ce chapitre est tout rempli et comme pénétré *, c'est-à-dire sans exclure jamais la religion de sa doctrine.

' Le nom de philosophe ne l'effrayait pas :

a II n'y a, disait-il, personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie; » mais il se hâtait d'ajouter en note ' : a L'on ne peut plus entendre que celle qui est dépendante de la religion chrétienne, d Cest sincèrement, c'est de cœur, comme toujours, qu'il parlait ainsi. Pieux sans parade, comme il était mondain sans bruit, on

* T. II, p. 211.

■ V. plus haut, p. 45-46.

» T. II, p. 78. '

avait quelque peine à dégager de lui, sous les apparences dont il masquait sa gravité, et que Tirohie ne rendait guère plus pénétrable, Wiomme vraiment religieux; mais le voyait-on de plus près, on était bientôt convaincu de la solidité de sa foi *.

Son livre en fut le reflet : a Partout, dit en son Discours l'abbé de Fleury, pour qui les souvenirs de l'ami rendaient si facile et si douce la tâche de successeur, partout y règne une haine implacable du vice et un amour déclaré de la vertu; enfin, ajoute-t-il, indiquant le chapitre même dont nous parlons, et qui est le dernier, ce qui couronne l'ouvrage, et dont nous, qui avons vu l'auteur dé plus près , pouvons rendre un témoignage certain, on y voit une religion sincère; d dernier mot, qui doit être d'une grande vérité. La Bruyère a trop ériergiquement flétri le vice de l'hypocrisie pour n'avoir pas eu la vertu contraire. Il pensait là-dessus conime Bacon, dont on citait alors la belle parole : a Les hypocrites sont les grands athées •. »

1 « Il lui restait, comme à Rousseau, Tamour de son art, et de plus qu'à Rousseau, Tamour de sa religion. » H. Taine, JVowv. Essais de critique^ p. 55.

« Saint-Évremond, Œwi/res, t. IV, p. log. — La Bruyère devait avoir lu Bacon, et dans roriginal

Les germes de piété étaient en lui de naissance; ils avaient fructifié par l'éducation, et rien n'avait manqué pour qu'ils pussent s'étendre encore après. Bossuet et son long commerce avec La Bruyère furent, pour cela, d'une très-féconde influence. Tout indépendant qu'il fût, La Bruyère subit un joug, celui de l'évéque de Meaux, mais sans en paraître esclave, car ce joug s'imposait plus doucement qu'on ne croit, ni sans accepter non plus tout ce dont le grand ^ évêque s'était fait une règle. Après l'avoir agréé parmi ses familiers et ses plus chers protégés, malgré son origine ligueuse, qui n'avait pas été sans lui répugner un peu*,

même, car il savait, je crois, l'anglais. (V. plus haut, p. 34.) Il avait dû aussi étudier Tallemand^ sans lequel, à cause des guerres d'outre-Rhin, une éducation comme celle dont il avait été chargé, était alors incomplète. V. Rousset, Hist. de Louvois , t. III, p. 368l~Les étrangers lui rendirent la pareille : son livre, en 1696, était traduit en autant de langues qu'il avait d'éditions; or, on était alors à la neuvième. Sentiments critiques ^ p. 83.

1 On sait la haine de Bossuet pour les ligueurs [his" panico auro corrupti), qui se faisaient de la religion un prétexte d'ambition {religionisiobtento studio), et dont les folies furieuses lui inspiraient ces paroles de

Bossuet avait eu plus d'une concession à lui faire.

La Bruyère, qui avait passé par l'Oratoire, en avait rapporté quelques - unes de ces idées de progrès, presque de révolution, dont ne s'accommodaient pas toujours les principes plus immuables du prélat. « Il y a, on l'a dit avec raison *, entre la constitution de l'Oratoire et le caractère des temps nouveaux, une sorte d'affinité providentielle. » La Bruyère le comprit; il resta ferme dans la voie oîi son éducation l'avait ainsi engagé pour le faire marcher plus vite qu'il n'était ordinaire en son temps , vers les espérances que notre époque réalise : a Quelles découvertes ne fera -t -on point, a-t-il dit, quelles différentes révolutions ne doivent pas arriver sur la surface de la terre, dans les États et dans les empires ! quelle ignorance est la nôtre, et quelle légère expérience que celle de sept ou huit mille ans * ! »

mépris : « Hdec febricitantium deliria contemna' mus. » Defens, cleri Gallicani, lib. III, ch. xxviir.

1 Ad. Perraud, V Oratoire de France ^ 1866, in-8% p. 375.

* T. II, p. 126-I27.— M. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t, XV, p. 254, dit fort justement que La

Pour tout ce qu'il pressentait, et dont la science de l'avenir lui semblait être l'espoir, il eut les curiosités, les ardeurs d'étude de l'amateur le plus impatient et le plus éclairé. Il fit de la chimie avec Lémery, dans son laboratoire de. l'hôtel de Condé ' ; de l'astronomie avec Cassini, qu'il a nommé dans son livKe, pour le remercier •; peut-être aussi de la mécanique avec le P. Lamy, à l'Oratoire, tout en causant de leur ami Descartes *. Comme Bernier, qu'il voyait chez Racine*, il eût voulu faire des voyages lointains. Mais, en tout cela, l'idée principale, l'idée de religion allait toujours devant, prête à l'arrêter s'il s'égarait dans les voies oti il ne pourrait plus l'avoir pour guide. S'il craignait les nouveautés philosophiques, a c'est qu'il faut , il l'a

Bruyère est ici d*accDrd avec Tabbé de Saint-Pierre, mais que Tavantage est pour celui-ci, qui fit une proposition fondamentale de ce qui, pour La Bruyère, était seulement à Tétat de vue.

' V. plus haut, p. 66.

• V., sur le Cartésianisme du P. Lamy, Ad. Perraud, l'Oratoire de France, p. 288.

* Mémoires de L. Racine, à la suite de la Notice de M. Mesnard, dans Tédition des Œuvres, Hachette, 1866, in-8*, 1. 1, p. 3o2.

dit *, à mesure que l'on acquiert d'ouverture dans une nouvelle métaphysique, perdre un peu de sa religion ; » et de même, si les longs voyages lui faisaient peur, c'est que , par l'exemple de Bernier, il avait vu qu'on peut s'y corrompre * et perdre, en regardant tant de religions , le peu qu'on a de la sienne :

a Ils ressemblent, a-t-il dit de' ces voyageurs revenus athées pour avoir vu trop de croyances, à ceux qui entrent dans les magasins, indéterminés sur le choix des étoffes qu'ils veulent acheter : le grand nombre de celles qu'on leur montre les rend plus indifférents; elles ont chacune leur agrément et leur bienséance ; ils ne se fixent point, ils partent sans emplette'. »

11 s'était, lui, fixé d'enfance à la religion paternelle, et il s'y tenait, impassible, contre les ébranlpments philosophiques, donnant cette solidité pour base à toutes les mobilités de son esprit.

Bossue t lui en tint grand compte. C'est de là que vint surtout sa grande estime. A cause

1 T. II, p. 214.

• V., sur les doutes de Bernier dans sa vieillesse, Saint-Kvremond, Œuvres, t. IV, p. 299.

• T. II, p. 212.

de cette intrépidité dans la foi, il lui passa, comme à Racine^ l'admiration des anciens, qu'il ne pouvait admettre pour lui-même, avec celle des livres sacrés ^ Bien plus, il lui pardonna^ ce qui contrariait davantage une de ses plus intolérantes convictions, la défense qu'il prenait de la comédie, en bon voisin qui veille sur le domaine attenant au sien. Bossuet, sur ce point-là, ne comprenait aucune indulgence, tandis que La Bruyère, tout au rebours, ne pouvait comprendre qu'on n'en eût pas : a II me semble, disait-il •, qu'il faudrait ou fermer le théâtre, ou prononcer moins sévèrement sur l'état des comédiens. »

Auparavant, heurtant de front une des Pensées de Pascal, qui ne voyait que du péril au théâtre ', il avait déclaré bien haut que le

* V. plus haut, p. 3 19.

« T. II, p. 169,

8 « Tous les grands divertissements , dit Pascal , sont dangereux pour la vie chrétienne, etc. » Pensées, édition Havet, p. BSg. Ce passage n'est pas dans les anciennes éditions des Pensées, mais La Bruyère avait pu le connaître par le manuscrit, dont la revision et îa mise en ordre étaient dues à des personnes qu'il voyait souvent, telles que Tréville. Sainte-Beuve, Histoire de Port-Royal, t. III, p. 3o3.

danger n'était pas dans la comédie, mais dans la manière dont elle est faite , et qu'aussi bien que le roman elle pourrait, en s'élevànt davantage, ne plus être nuisible et devenir profitable*.

Ferme sur toutes ses idées, ne se départant jamais d'aucune, il savait, après avoir ainsi défendu le théâtre, combattre encore plus vaillamment pour Bossuet, qui l'avait attaqué; et montrer ainsi, par cette variété de convictions toutes solides en leur diversité, qu'il n'existait d'autre parti-pris pour son indépendance que celui de la sincérité.

En maint endroit de son livre , il rend des hommages indirects à Bossuet, par les inspirations qu'il tire de lui*; mais le plus saillant, et tout d'abord le plus remarqué, est

* C'est ainsi qu'après cette parole de Bossuet, dans son Sermon contre V ambition : « A. quel usage peuton mettre cet homme si droit, qui ne parle que de son devoir? » Il dit lui-même (t. I, p. 314): « Que voUlez-vous quelquefois que Ton fasse d'un homme de bien ? » Le passage sur la Cour, où les joies visibles se mêlent « aux chagrins cachés, » est aussi imité de celui-ci , de VOraison funèbre d'Anne de Gonzague : « La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires... »

celui oîi, presque en le nommant, il le vengea d'une injustice.

Le pape n'admirait qu'avec peu de sympathie l'évêque de Meaux. A cause de ses ferveurs gallicanes, il l'avait plus en crainte qu'en amitié. On le voyait nommer des cardinaux tout à l'entour de Bossuet, sans qu'il parût même songer à lui. Les grâces passaient près du plus digne pour aller à d'autres, tels que l'évêque de Grenoble, Le Camus, dont la nomination au cardinalat fit tant crier à Versailles *. Enfin, en 1688, on put croire pourtant que le tour de M. de Meaux était arrivé. Son livre des Variations venait de paraître, et l'on pensait que la récompense tant différée ne pourrait plus l'être, après cette triomphan te protestation du prélat contre les adversaires du catholicisme. Il n'arriva rien de Rome.

Pour Bossuet, le catholique n'avait pas fait pardonner le gallican. Beaucoup n'y voulurent pas croire .* a J'ai lu, écrivit par exemple La Monnoye ', j'ai lu ces Jours passés une partie du dernier ouvrage de M. de Meaux; j'en

^■Mémoires du marquis de Sourches, t. II, p. 170* 172; Journal de Dangeau, 8 novembre 1687.

* Œuvres, 1770, in-8% t. H, p. 297.

suis charmé, et je ne sais pas à quoi songe le pape de ne pas envoyer le chapeau à ce prélat. Il s'est surpassé dans cette Histoire des variations des protestants. »

La Bruyère pensait de même; mais, au lieu d'étonnement, c'est du dédain qu'il eut pour Poubli singulier de la cour de Rome.

Que pouvait ajouter une faveur de plus au magnifique triomphe de Bossuet? C'était tout pour d'autres, ce n'eût rien été pour lui ; dans les conditions même où lui était fait ce déni de justice, il gagnait plus à ne pas avoir qu'à obtenir. « Quelques-uns, écrivit La Bruyère dans l'édition qui suivit % en songeant sans doute à la récente nomination de l'évêque Le Camus , qui était trop des amis de Benserade pour être des siens ■, quelques-uns, pour étendre leur renommée, entassent sur leurs personnes des pairies, des colliers d'ordre, des primaties, la pourpre, et ils auroient besoin d'une tiare; mais, ajoute-t-il, avec le plus fier dédain, quel besoin a Trophime d'être cardinal ? »

> Bruzen de la Martinière , Nouveau portefeuille historique, 1755, in-12, p. 39.

Afin que ses mots fussent à leur vraie place et bien en vue , il les mit au chapitre du Mérite personnel.

On comprit si bien, qu'à la dixième édition, Michallet ne crut pas indiscret de substituer à Trophime le prénom de Bossuet^ Bénigne,

Au même endroit, préludant à la pensée qui conclut, La Bruyère écrit: «Après le mérite personnel, il faut Tavouer, ce sont les éminentes dignités et les grands titres, dont les hommes tirent plus de distinction et plus d'éclat^ et qui ne sait être un Érasme doit penser à être évéque. »

Il reprend là, et repince Choisy, comme s'il ne l'avait pas assez atteint dans le caractère de Théodote * ; et c'est au plus vif de l'une de ses plus chères prétentions qu'il le pique. L'abbé visait en effet alors un évêché. Il ne l'eut pas ', sans doute parce qu'il y avait un

* L'auteur de sa ViCy 1742, in-8, p. 222, dit sur Théodote : « On ne sauroit presque douter que La Bruyère n'ait eu en vue Choisj. i — Il l'appelle ici Erasme, par allusion aux Dialogues qu'il fit avf c Tabbé de Dangeau, à la façon des Colloquia.

■ Deux ans après, même espérance de l'abbé^ et aussi vaine. V, Lettre de M"»* de M. .. à Bussy, 2 mars lôqi.

peu trop de r Erasme en lui, par sa nonchalance dans la foi et sa vivacité pour le reste.

Fénelon, qui dans le même temps était en passe pour la même dignité^ avec plus de droit, car tout l'en rendait digne : sa vertu sincère et la douce éloquence qui promettait en lui un si doux pasteur, ne 1 obtint pas davantage. La Bruyère protesta encore, A la fin de son chapitre de la Chaire ^ il ajouta, dans la cinquième édition, deux lignes où il demandait si « le plus beau talent du prédicateur, qui est de prêcher apostoliquement, » rendait indigne d'être évéque, et, plus hardi qu*à l'ordinaire , il nomma Fénelon en toutes lettres. Ce fut inutile. Fénelon n'obtint le siège de Cambrai que cinq ans plus tard.

Il semble singulier, à première vue, que La Bruyère ait eu po \x Bossuet et pour Fénelon une amitié pareille^ et les ait défendus presque en même temps. Rien n'est plus simple. Fénelon et Bossuet furent longtemps dans la plus étroite et la plus intime communautéde pensées et de dogmes^ Tun dirigeant, l'autre suivant. C'est à l'époque de cette amitié, dont rien ne laissait prévoir les troubles et la fin, que La Bruyère fut leur ami com-

mun. Il mourut avant que le moindre nuage eût encore passé entre eux. Uaffaire du Quiéft^m^^eneffet, nese réveilla, pours*envenimer^ parrintervention compromettantede Fénelon avec son livre de V Explication aes maximes des saints sur la vie intérieure, qu'en 1697, un an juste après la mort de La Bruyère.

Victorin Fabre* s'est donc trompé lorsqu'il l'a félicité de sa discrétion pour le livre de Fénelon, qu'il aurait pu, dit-il, comprendre dans son attaque contre tes ouvrages quiétistes : « Cest noblement avoir manqué, ajoute-t-ily une occasion de faire sa cour à l'évéque de Meaux. »

Cette occasion ne lui avait pas été donnée. Il avait échappé à l'épreuve douloureuse qui l'eut contraint d'opter entre deux amis naguère défendus par lui, et d'attaquer l'un, cette fois, pour défendre Tautre.

Cette fâcheuse querelle amena un vrai déchirement. Il n'en coûta pas que Tamitié de Bossuet et de Fénelon, qui eût entraîné celle de La Bruyère dans sa ruine; toute la société qui s*était groupée à Versailles autour de M. de Meaux, et dont Fénelon avait si long-

« Eloge de La Bruyère, à la suite de VHistoire de la littérature au xviiie siècle , 18 10, în-8«», p. 265,

temps été Tàme presque autant que lui, s'en trouva frappée à mort, etpar suite se dispersa*

Cette société, toute théologique d'abord, et qui pour- cela s'était donné le nom de concile\ ou plus modestement de petit concile^ qu'elle devait garder, avait tenu sa première séance à Saint-Germain, en 1673*, dans un temps où La Bruyère était sans doute encore trop jeune pour en faire partie. Bossuet était l'hôte et le président du concile. II lui donnait chez lui, une fois chaque semaine, le vivre et le couvert : à la suite d'une première discussion, on dînait, mais pour discuter encore. C'était l'important du repas, dont le reste était assez maigre. Bossuet, quoique déjà évéque de Condom et précepteur du Dauphin, ne menait pas grand train, surtout pour la cuisine; aussi, riait-on un peu dans le monde de la chère d'anachorète à laquelle il soumettait ses convives, MM. les condomophageSy comme on les appelait'.

Ce n'étaient que jeûnes et vigiles, mais

^ Floquet, Bossuet précepteur j p. 438.

8 Id.y p. 448. -— On rappelait atissi « Bureau de la morale. » Je lis dans les Lettres hist. et anecdot. (Ms. de la Biblioth , supl. fr., no 10 265) : « Le Bureau de la morale est chez M. de Meaux. » (26 juin 1682.)

' Floquet, p. 428. — Longueruana, p. 70.

qui n'effrayaient pas les invités ; pas un ne s'en plaignait. Le charme de l'entretien que Bossuet dirigeait, et même égayait au besoin, faisait passer sur le reste : a Quel agrément, a dit Tabbé de Choisy,qui fut parfois de ces agapes*^ quel charme dans la conversation de M. de Meaux. Nous y apprenions toujours, en nous réouissant sans cesse. » L'attrait du prélat n'était pas tout dans la parole, il y ajoutait celui, plus rare chez les éloquents parleurs, de savoir laisser parler à leur tour tous ceux qui l'avaient écouté, et de les bien écouter lui-même. On a sur ce point le témoignage de l'abbé Genest, dont l'un des meilleurs souvenirs était de s'être trouvé, comme il le dit*, «dans Técole de M. de Meaux, » et d'avoir connu a son aimable et vive éloquence , qui charmoit dans les moindres entretiens. Il en augmentoit, dit-il, la douceur par l'attention qu'il donnoit aux autres. »

L'abbé Genest, familier du petit concile^ comptait, nous le savons déjà, parmi les amis de La Bruyère. Tous ceux qu'on y voyait

1 Eloge de Bossuet, 2 août 1704. — Il y vint quand La Bruyère fut mon. {V. plus haut, p. 146.) * Principes de philosophie y 1718, in- 12, p. 9.

étaient de même — sauf Choisy et une autre exception peut-être — dans les plus cordiales relations avec lui : c*étaient Fénelon , Pellisson', l'abbé Fleury ', Caton de Q)urt, si estimé alors^ si peu connu aujourd'hui % et qui non-seulement était ami, mais parent de La Bruyère , dont son frère, le chef d'escadre, portait le nom'; puis lefameui comte

* La Bruyère cite Pellisson parmi les lettrés savants, en ayant soin de faire précéder son nom de celui de mademoiselle de Scudéry, dont il était ^ comme on sait, l'ami très-intime (t. II, p. 72). On avait longtemps plaisanté de sa laideur chez Pontchartrain. (V. Lettre de Pbélypeaux à Valincourt, du 5 juillet 1694.) A ces raillerie», La Bruyère répondit par ce passage, qui va droit à Pellis&on (t. II, p. io3) : « Un homme qui a beaucoup de mérite et d'esprit, et qui est connu pour tel, n*est pas laid, t

> C'est lui qui y tenait la plume.

* • M. de Court, habile connaisseur en tous genres, » lit-on dans le Menagiana^ t. I, p. 227.

* Claude-Elisée de La Bruyère de Court, mort le 19 août 1752» à 88 ans. — Caton de Court, dont nous parlons, était mort à l'armée, en août 1694, des suites d'une blessure qu'un taureau lui avait faite, chez son frère, à Gournay. {Cotai, ms, de âoujet, t. III, p. 563.) Il était neveu de Saumaise, Journal de Dangeau, 20 août 1694. La Clé Félibien l'indique pour V Aristide • au mérite très-accompli, v du § 93, «/^ la Cour»

de Tréville\ plus renommé que de G>urt, et maintenant tout aussi oublié *.

Il était l'autre exception dont j'ai parlé, c'est->à-^dire le seul, avec Choisy, qui, dans cette société, ne fût pas Tami de La Bruyère. Aujourd'hui dévot^ demain philosophe et mondain, faisant dégénérer la vie a en haut et bas, en quartiers de relâchement et de régularité, » comme dit Saint-Simon', maïs toujours stable, par exemple^ dans un orgueil que la disgrâce adoucit à peine*; tranchant et hautain, dédaigneux de Yesprit doux* et n'allant dans les compagnies qu*à la condition d'y dominer, en imposant ses lumières*; enfin, toujours ce entêté de son esprit et de son propre jugement^ à ainsi que Ta dit

* M, Floquet, Bossuet précepteur, p. 417, dit positivement que Tréville fut du petit concile, mais quelquefois seulement.

« ff Que reste-t-il du célèbre Tréville ? » disait dernièrement M. Ch. Giraud, dans son excellente »otice sur Saint-Evremond, p. 78.

* Saint-Simon, notes sur le Journal de Dangeau , 10 juin 1706.

* Lettre de madame de Scudéry à Bussy, 16 juin

1677* » Ibid.

* Lettre de madame de Couhnges à madame de Sévigné, 16 mai 1695.

Bourdaloue, en son sermon de la Séi^érité évangélique^ où tout le monde le reconnut, a car il n*y manquoit que le nom*; » M. de Tréville n'était pas homme à s'accorder longtemps avec La Bruyère. L'amour-propre dô celui-ci, qu'il ne faut pas nier', devait se

1 Lettres do. madame de Sévigné, 25 décembre 1691 . Il s'agit du fameux passage : « On veut pratiquer le christianisme dans sa sévérité, mais on en veut avoir l'honneur. On se retire du monde, mais on est bien aise que tout le monde le sache. . . On ne se soucie plus de sa beauté, mais on est entêté de son esprit et de son propre jugement. » Cette forme de on était pour Bourdaloue une forme familière et favorite ; aussi La Bruyère, voulant rendre à ce grand portrai'* tiste de la prédication portrait pour portrait, en faisant le sien, eut-il soin d'employer sa formule préférée : « On écrit régulièrement, depuis vingt années, etc. » T. I," p. i58. Ge passage parut en 1689, dans la 4« édition. Il y avait juste vingt ans que Bourdaloue était arrivé à Paris, avec son premier écrit. Le on qu'il mit à la mode n'était pas de son invention; c'est Turenne qui l'avait lancé le premier dans le monde : • Je pourrois, dit Saint-Evremond dans une de ses lettres {Œuvres, édition Ch. Giraud, t. III» p. 437), pousser ces o«-là bien loin, mais je veux quitter cette espèce de tierce personne, introduite à la Cour par M. de Turenne, et entretenue après sa mort par ceux de sa maison. »

> On sent à tout instant qu'il connaît sa force. Avec ce sentiment-là, on n'est pas modeste, au on

heurter vite contre le sien, et amener entre eux des dissentiments pour lesquels les causes ne manquaient pas d'ailleurs. Tréville, entre autres prétentions , avait celle d'un grand savoir en grec : il se vantait d'être, avec Bigot, le seul homme de son temps qui pût lire les Pères grecs dans leur langue', ce qui n*était pas fait pour plaire à La Bruyère, dont, sur la question de l'hellénisme, la susceptibiliré était grande*. Cela n^est rien; griefs plus graves : quoique bien, en apparence, avec Bossuet, et l'un des visiteurs du concile^ M. de Tréville ne parlait pas toujours du grand prélat, si respecté de La Bruyère, avec une parfaite déférence'; il avait aussi, en passant par TOra-

ne Test qu'avec orgueil, comme disait Voltaire : • H ne se fâchoit pas, dit Brillon dans le Théophraste moderne f p. 176, qu'on l'appelât le petit Théophraste. » C'est qu'au fond il savait bien qu'il était supérieur au grand. Vauvenargues devina cette nuance dans son caractère. Le comparant à Fénelon, il fait remarquer c la vertu toujours tendre et naturelle du dernier, et V amour-propre qui se montre quelquefois dans Vautre. » Œuvres, édit. Gilbert, p 271-272.

* Menagiana, t. III, p. 5t.

» V. sa Lettre à Ménage, dans Tédit. Servois, t. Il, p. 5o8.

* Supplément aux Mémoires àe Bussy, t. Il, p. 22.

toire*, pénétré dans Tesprit de Port- Royal plus avant que ne Tadmettait I^ Bruyère, et ce n est certes pas là qu'il aurait pu devenir plus souple. Il était de la pieuse coterie ' : associant, comme on s'en était fait une habitude de ce côté-lày surtout chez madame de Sablé, les méditations de Tapôtre avec la gourmandise de l'épicurien'; ne trouvant bon que les livres qu'on y admirait % et pour quelquesuns desquels on l'avait consulté; fort enthousiaste, par exemple, de VHistoire de Théodose^ par Fléchier, qu'il avait revue manuscrite, avec Nicole et Montausier, chez madame de Longueville'; engoué, par des-

• Il y logeoît en 1667. {Mém, de Brossette, dans sa Corresp. avec Boileau» éd. LaverJet, p. 545.)

• C'est le mot même qu'emploie La Bruyère (t. I, p. 283)y en le soulignant, comme étant d* usage bourgeois et suranné. (V, Saint-Evremond, Œuvres,t, I» p. 52. Dreux du Radier, Récréât, hist,ft. Il, p. 147.)

« Var, hist. et litt., t. X, p. 119, note.

• La Bruyère admirait moins les livres de Port- Royal, ceux surtout qui, écrits contre les Jésuites, sentaient t les gens de parti et de cabale », mais dont l'oubli avait bientôt raison (t. I, p. 157). t Us deviennent, dit-il , des alnianachs de l'autre année. « U pense ici au lourd factum de Saci : les Enluminures de i'Almanach des Jésuites,

» Catalogue manuscrit de l'abbé Goujet, t. V, p. 285.

sus tout^ des Pensées de Pascal, dont il avait été un des réviseurs pour la publication', et^ par suite, en même temps qu*il accordait à Fléchier sur Bossuet une préférence isolée et sans écho*, n admettant qu'avec dédain

» Sainte-Beuve, Histoire de Port-R ^al, în-8, t. III, p. 3o3.

* La Bruyère préféra, moins que personne, Fléchier à Bossuet. Ce qu'il dit même (t. II, p. 204) de certaines oraisons funèbres, c bien reçues du plus grand nombre des auditeurs à mesure qu'elles s'éloignent du discours chrétien, ou, si vousTaimez mieux, qu'elles s'approchent de plus près d'un éloge profane, > doit s'adresser à Fléchier, qui avait prononcé, au mois de juin 1690, Poraison funèbre de la Dauphine et, au mois d'août de la même année, celle de Montausier. Le passage parut dans l'édition de l'année suivante, la sixième. Je m'étonne que La Bruyère n^ait pas donné ce mot, qui est de son temps : « Menteur comme une oraison funèbre. » (L'abbé de Lubert, r Esprit du siècle, 1708, in- 12, p. i8x.) L'eût-il trouvé, Teût-il seulement connu, il ne l'eût pas dit à cause de Bossuet; mais, pour Fléchier, il ne l'aurait pas manqué. C'est encore de lui qu'il a voulu parler, de l'aveu de son historien même, l'abbé Delacroix {Hist. de Fléchier, in- 18, t. I, p. 121), dans ce passage (t. II, p. 200) : c C'est avoir de l'esprit que de plaire au peuple dans un sermon par un style fleuri. » Fléchier ne lui en garda pas rancune; lorsque, en tête de ses Dialogues en vers sur le Quiétisme {Œuvres^ t. IX, p. 210), il parle c de» plusélo-

toutouvragequi reprendrait la trace de celui de Pascal.

Le livre des Caractères ne devait, par conséquent^ pas lui plaire. Il le dédaigna de haut, sans le lire. La Bruyère s*en ven* gea dans sa quatrième édition, parle portrait d'ArsènCy où, sans qu'il fût possible de s'y méprendre, Tréville apparut au milieu de ses amis, avec tous ses dédains^ et cette superbe qui donnait un si bel aplomb à la mobilité de ses fantaisies de religion et de philosophie : « Il se donne à peine le loisir de prononcer quelque oracle; élevé par son caractère au-dessus des jugements humains, il abandonne aux âmes communes le mérite d'une vie suivie et uniforme, et il n'est responsable de ses inconstances qu'à ce cercle d'amis qui les idolâtrent. Eux seuls savent juger, savent penser, savent écrire, doivent écrire; il n'y a point d'autre ouvrage d'esprit, si bien reçu dans le monde, et si universellement goûté des honnêtes gens, je ne dis pas qu'il veuille approuver, mais qu'il daigne

quentes plumes du siècle » qui ont traité le même sujet en prose, il pense certainement aux Diaiorues de La Bruyère, et à celui de Saint-Evremond {Œuvres^ t. V, p. 270).

lire : incapable d'être corrigé par cette peinture, qu'il ne lira pas *. »

Dans ce portrait d^ Arsène, La Bruyère vient d'attaquer toute une société littéraire; or, on n'attaque jamais un parti, si l'on n'est pas soi-même un peu d'un autre. La Bruyère était donc, lui aussi, d'une coterie, ne craignons pas de le dire , à laquelle rien ne manquait : ni l'exclusivisme des systèmes, ni le parti-pris des admirations mutuelles, ni surtout les adversaires. Elle était née du j^etit concile même , lorsqu'il s'était rapproché de la Cour, en quittant Saint - Germain pour Versailles, oti il ne prit fin qu'en 1 697, par le déchaînement qui suivit le réveil du Qiiiéttsme*.

* T. II, p. i38.--M. Sainte-Beuve a beaucoup insisté sur ce portrait de Tréville par La Bruyère, Causeries du lundi, t. IX , p. 228-238; Hist. de Port-Royal, t. IV, p. 474-478 : « On y sent, ditil, quelque chose comme un auteur piqué qui se venge d'un dédain. »

« On a vu plus haut comment le livre de Fénelon,

C'était la section de littérature de cette société, d'abord toute théologique. On y voyait, comme au petit concile, des personnes d'Eglise, telles que Fénelon qui aimait à s'y distraire des matières religieuses en des entretiens sur ^Eloquence, dont ses Dialogues et sa Lettre à V Académie ont reproduit les idées , partagées presque toutes par La Bruyère, avec qui sans doute il les avait l'abord échangées ^ Mais c'était surtout la partie plus profane du concile^ les pères laïques, ainsi qu'ils étaient appelés par Bossuet lui-même * : Racine, Boileau, de Court, Malezieu , La Bruyère , qui formaient le fond

Explication des maximes des saints sur la vie inté" rieure^ brouilla tout en 1697. La Bruyère, s*il eût vécu, aurait certainement pris parti pour Bossuet contre Fénelon et madame Guyon. On devine sa contenance dans cette lutte par ce qu'il a dit contre le Barnabite (V. plus haut, p. 355, note). Ce Barnabite, en effet, n'était autre qu'un moine savoyard du couvent de Montargis, dont madame Guyon avait fait son confesseur et son confident. {Annales de la Cour et de Parist t. ï, p. 246.)

* V., dans l'excellente édition des Caractères par M. Hémardinguer, p. 10, 3o, 399,416, etc., quelques rapprochements entre les idées de La Bruyère sur l'éloquence et le style et celles de Fénelon.

• Floquet, Bossuet précepteur, p. 437.

de cette petite académie. Bossuet en suivait les travaux, mais sans les inspirer ni les diriger.

Voulant fuir des admirations un peu trop profanes pour qu'il lui fût possible d*y applaudir*, il se tenait, en ces matières, un peu à l'écart, laissant d'ailleurs à ses amis toute liberté d'enthousiasme pour cette antiquité qu'il était trop pieux pour admirer autant.

A Paris, on faisait comme lui, mais par une tendance tout autre. Si l'on n'y fêtait pas, t:hez les beaux-esprits, l'antiquité classique avec autant de ferveur qu'à Versailles, c'était en haine de cette ferveur même, dont on ne voulait pas subir le joug; c'était aussi par une velléité de zèle pour le progrès, qui, demandant des idées nouvelles, commençait par accepter des^jénies nouveaux.

La querelle des Anciens et des Modernes n'est pas née autrement. Elle est sortie armée de cet antagonisme d'admirations opposées; de cette lutte de Versailles, toute à son vieux roi et aux dieux anciens, dont Boileau menait le culte; avec Paris, qui, se rajeunissant par

1 V. plus haut, p. 3 1 g.

l'oubli même et les dédains de la vieille Cour, se cherchait, et au besoin se créait des divinités plus jeunes en dehors de l'Olympe officiel. Là, tout avait vieilli, comme Louis XIV; comme lui, ce qu'il avait admiré n'était plus qa^ antiquaille; ici, tout voulait renaître, et l'on disait avec Fontenelle, l'un des meneurs du mouvement des Modernes :

Quels sont ces gens qui pour leur antiquaille

Font esclater un jèle si chagrin?

Sont -ce pédants nes^ au pays latin ?

Non, ce sont gens soy-disant de Versailles.

. Louis XIV n'avait jamais aimé Paris, comme on le vit trop par l'abandon oîi il le laissa, sans rien faire pendant de longues années pour son embellissement, ce dont s'étonnaient avec chagrin même ses admirateurs, tels que La Bruyère : a L'on entendra, dit-il, dans sa plus vive allusion sur ce délaissement de Paris par le roi % l'on entendra parler d'une capitale d'un grand royaume oîi il n'y avoit ni places publiques, ni bains, ni fontaines, ni amphithéâtres, ni galeries, ni portiques, ni promenoirs'.»

* T. I, p. 60, Discours sur Théophraste,

s Q.uatre-vingts ans plus tard. Voltaire écrivait à

Dans la dernière partie du règne, le dédain de la grande ville fut encore plus évident chez Louis XIV; plus que jamais il s'isola dans Versailles ou dans Marly, qui, étant ses œuvres, semblaient faire partie de son orgueil. Il en voulait à ceux qui ne partageaient pas cette préférence. Il y eut, par exemple, une vraie surprise à la Cour lorsque le comte de Toulouse, le duc d'Antin et la princesse de Conti, las d'être mal logés à Versailles * ,

Tarchitecte Guillaumot : « Je suis toujours fâché de voir le faubourg Saint-Germain sans aucune place publique : des rues si mal alignées, des marchés dans les rues, des maisons sans eau, et m^me des fontaines qui en manquent; et quelles fontaines de village! Mais, en récompense, les Cordeliers, les Capucins ont de très-grands emplacements. J'espère que dans cinq ou six cents ans tout cela sera changé. » {Lettre du 24 août 1 768.) Voltaire demandait cinq ou six siècles, il n'en a fallu qu'un seul.

* Les plus grands seigneurs et les plus grandes dames av> ient de fort petits appartements au château. On peut le voir par les plans si détaillés de Mansard, que M. Blanchard de Farges, arrière-petitneveu cie Le Nôtre, a donnés récemment à la Bibliothèque impériale. Saint-Simon n'avait qu'une chambre dansun entre-sol, et il y restait, quoiqu'il passât pour n'être pas courtisan. L'archevêque de Paris logeait dans les combles, avec l'espoir qu'on pren-

poussèrent l'audace jusqu'à s'acheter de beaux hôtels à Paris.

On s'attendait , pour eux , à une disgrâce, qui fût, en effet, venue, si le Roi n'eût été trop vieux alors pour avoir la force d'être sévère ^ Il fut plus triste, et ce fut tout.

Déserter Versailles, c'était le quitter luimême et l'avertir qu'il partirait bientôt.

Aller à Paris, c'était courir'vers un nouveau règne, et, chose plus grave' encore pour lui, se jeter dans l'impiété des Esprits forts, dont il n'ignorait pas que la ville était devenue le foyer. Plus la Cour se faisait dévote, plus Paris se faisait irréligieux. Dans ces deux comédies jouées en haine l'une de Pautre, souvent les personnages ne changeaient pas : « On ne voit presque plus maintenant , écrivait la princesse Palatine , un seul jeune homme qui ne soit athée; mais, ce qu'il y a de plus drôle, c'est que le même

drait sa résignation pour de Thumilité. Si quelqu^un fut dupe, ce n'est pas La Bruyère : « Celui-ci, dit-il (t. II, p. 178), qui loge chez soi dans un palais avec deux appartements pour les deux saisons, vient loger au Louvre dans un entre- sol, n'en use pas ainsi par modestie. »

* Saint-Simon, t. VI, p. 408-409.

individu, qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la Cour * . »

Les agitateurs de ce mouvement contre la religion étaient ceux que nous connaissons déjà, pour les avoir vus se prendre à un autre culte, celui de l'antiquité. Ils trouvaient aussi devant eux les mêmes adversaires, dont, pour cette partie de la lutte, Bossuet reprenait la direction, mais sans succès, tant l'incroyance était déjà invétérée chez ces gens qui ne commençaient pourtant qu'à se faire philosophes.

Nous allons , cette fois encore , savoir par Fontenelle, coryphée du parti anticlassique et antireligieux, tout ce que les Esprits forts et les Modernes de Paris apportaient de résistance aux admirations et aux croyances qu'on voulait leur imposer de Versailles :

« La Cour, dit-il, rassembloit alors un assez grand nombre de gens illustres par l'esprit : MM. Racine, Despréaux, de La Bruyère, de Malezieu, de Court; M. de Meaux étoit à la tête. Ils formoient une espèce de société particulière, d'autant plus unie qu'elle étoit plus séparée de celle des illustres de Paris,

1 Cité par M. Ch. Giraud , dans la ï^otice sur Saint-Evremond, p. cLxii.

qui ne prétendoient pas devoir reconnoître un tribunal supérieur, ni se soumettre aveuglément à ses jugements, quoique revêtus de ce nom si imposant de jugements de la Cour.

Du moins avoient-ils une autorité souveraine à Versailles, et Paris même nesecroyoit pas toujours assez fort pour en appeler ^ »

La Bruyère et Fontenelle, qui avaient des amis communs, tels que Bussy*, les Pontchartrain, etc. ', paraissent avoir été assez liés tout d'abord. Une lettre, par laquelle celui-là aurait remercié celui-ci de l'envoi de son livre sûr les Oracles, ne laisserait sur ce point aucun doute, si elle n'était elle-même d'une authenticité un peu douteuse *. J'aime

1 Fontenelle, Éloge de Males;ieUy dans ses Œuvres complètes, 177 1, in-S», t. VF, p. 3 18.

* Lettre de mademoiselle Dupré à Bussy, 4 avril 169 1 , et la réponse de celui-ci cinq jours après.

* Lettre de Phélypeaux à Fontenelle, dans le Bulletin historique, t. I, p. 60-61, et des vers de Fontenelle à Phélypeaux, Œuvres, t. X, p. 399.

* Voici cette lettre dont nous avons déjà parlé, p. ftoo, 219, etc., telle qu'elle a été donnée en/acsimile, dans la Galerie françoise, t. I, p 36 1 :

Versailles, ce 1 1 décembre 1C87.

J*ai été très-sensible à l'hommage de Votre livre des Oracles. Vousvenés de {vous) montrer, Monsieur,

mieux trouver la preuve de leur liaison dans les amitiés qu'ils partageaient et dans leurs hantises chez les mêmes personnes.

Or, ils allaient l'un et l'autre chez le président de Maisons. Ce. qui me l'assure pour La Bruyère , c'est la parenté très-proche du président avec madame de Belleforière*; et, pour Fontenelle, c'est l'état des esprits dans cette famille de libres penseurs, où il a trop vanté l'éducation donnée au petit-fils * pour ne l'avoir pas vue de près,

poète y philosophe et écrivain du premier mérite. Je ne fais pas difficulté de croire qu'il ne vous attire les éloges mérités des gens de goût y l'estime des esprits supérieurs et l'accueil plus flatteur encore d'un public reconnoissant. J'aurois réponduplus tôt à l'obligeante lettre qui l'accompagnoit sans une paralisie au bras droit y que j'ai eue ces jours passés, qui me cause de grandes douleurs et qui me fait regretter de ne pouvoir vous écrire plus longtemps. Vous assurant y Monsieur, des vœux que je fais pour votre gloire, et de V amitié avec laquelle je suis bien sincèrement

Votre affectionné serviteur, La Bruyère.

Cette lettre passa dans une vente d'autographes, le 3i janvier 1864, sous le n* 69 du catalogue, mais fut retirée comme douteuse .

» V. plus haut, p. 5 16-517.

* Œuvres, t. VI, p. 5 19.

si même il ne l'a dirigée en personne ^ Il va sans dire que, se rencontrant là avec La Bruyère, sur le terrain de la religion^ ils durent se heurter, et que leur liaison ayant souffert du choc ne put être durable.

Dès sa première édition, La Bruyère mit au chapitre des Esprits forts certaines gens «d'un bel esprit et d'une agréable littérature, esclaves des grands, dont ils ont épousé le

libertinage contre leurs propres lumières

et contre leur conscience; » au nombre desquels il n'était pas malaisé de reconnaître Fontenelle chez M. de Maisons : simple atteinte, du reste, et si discrète qu'elle semble imperceptible, surtout comparée à celles qui suivirent, notamment la dernière.

Elle se fit attendre , sans doute à cause de l'ancienne liaison et des amitiés communes : mais le retard, comme on verra, ne lit qu'en aiguiser et recuire la violence.

1 II me semble, en effet, reconnaître Fontenelle dans le portrait que fait Saint-Simon (t. VIII, p. 24) du joli professeur d'incrédulité qui dirigea l'éducation du fils de M. de Maisons : « Homme d'agréable compagnie, qui se faisoit désirer dans la bonne, sage , mesuré , savant, de beaucoup d'esprit , trèscorrompu en. secret, etc. »

Les griefs s'accumulaient des deux parts.

La Bruyère avait, en deux mots, dit le plus grand mal du Mercure ; Fontenelle , qui , par son oncle Thomas Corneille ainsi que par lui-même, avait de grands intérêts dans la réputation d'esprit de ce recueil, s'était vengé en rendant la pareille aux Caractères, soit en paroles, soit par écrit. Ce ne fut, pour La Bruyère, que piètres représailles de petites gens, esprits à la mode, c'est-à-dire pauvres esprits : « Si les beaux esprits, se contenta-t-il de dire ironiquement *, n'approuvent pas mon ouvrage, il me .suffit qu'il soit approuvé par les bons esprits et les gens de bon sens. » Gela dit , il attendit l'occasion d'un nouveau coup de pointe à Fontenelle.

Elle se présenta bientôt. Au mois de janvier 1 689, Fontenelle fit jouer, avec une partition deColasse, musicien que La Bruyère aimait peu *, son opéra de Thétis et Pelée t qui n'alla pas aux nues. On regretta LuUy, et plus encore Quinault, mort récemment '.

* Vigneul-Marville, Af^/^ang-es, l'^édit., p. 354.

* V. plus haut, p. 95. •.

* Il était mort le 28 novembre i688i

La Bruyère, qui écoutait ,* et dont la quatrième édition était justement sous presse, pour paraître le mois suivant, prit acte de ces regrets à l'adresse d'un poète mort en discrédit, redevenu tout à coup excellent par le contraste d'un mauvais poème.

L'édition qui se préparait s'augmenta donc de cette malice à deux tranchants : a Celui qui prononceroit aujourd'hui que Q...... en un

certain genre, est un mauvais poète, parleroit presque aussi mal que s'il eût/ dit, il y a quelque temps : il est bon poète *. »

Fontenelle avait fait le miracle avec sa chute*.

1 T. II, p. 90.

* Et Quinault un peu avec sa mort, comme cela arrive toujours. Ne laissant pas de successeur vraiment digne, on oublia, pour le regretter, les plaisanteries dont on avait abreuvé ses derniers jours : « Quinault est mort; après s'être moqué de lui pendant sa vie, on l'a regretté pour les opéras après sa mort. » C'est le marquis de Termes qui s'exprime ainsi, dans une lettre à Bussy, du 9 décembre i688. On n'est pas étonné qu'il se soit rencontré avec La Bruyère pour la même idée : ils se voyaient souvent. L'un des premiers exemplaires des Caractères fut pour Termes, qui le fit tenir à Bussy, donnant ainsi à La Bruyère un lecteur et un admirateur de plus.

Ce qu'on put dire, pour s'en moquer, lui fut d'autant plus sensible que ses prétentions à l'Académie l'obligeaient alors aux succès forcés et éclatants. Dès 1688, à la mort du président de Mesmes, il s'était présenté, et tous ses amis s'étaient employés pour le faire réussir*; mais il avait suffi d'un mot de Monsieur, recommandant l'abbé Mauroy, aumônier de Mademoiselle *, et cet Awr/Mter/w avait été préféré , sans titres , malgré ses distractions dignes de Brancas ' et sa

K Termes avoit beaucoup d'esprit, et fort orné, » dit, t. m, p. 69, Saint-Simon, qui pourtant ne Taimait guère. Pour un ouvrage, satisfaire Termes était un grand point, omne iulit punctum, comme on le voit par le vers 54 de l'épître XI de Boileau. On a donné, dans V Élite des Poésies fugitives ^ 1769, in- 12, t. III, p. 49, une épître de Boileau au marquis de Termes, qui, bien qu'on en doute à cause de sa platitude, pourrait bien être, en effet, de lui. '

• Madame de Scudéry écrivit dans ce sens à Bussy. V. la Correspond, de celui-ci, édit. Lalanne, t. VI, p. 116. La lettre y porte la date du 1" décembre 1687, ce qui doit être une erreur, M. de Mesmes, dont on y demande la succession pour Fontenelle, n'étant mort que le 8 janvier suivant. V.- le Journal de Dangeau à la date du 9.

• Corresp. de Bussy , t. VI, p. 116.

• Ce passage du portrait de Ménalque : « Il dit

proche parenté avec un homme dont tout le monde dénonçait la vie et les désordres ' .

Le rôle pris par Fontenelle dans la querelle des Ancien? et des Modernes n'avait pas -été sans lui faire tort à l'Académie *. Son impiété à l'égard d'Homère lui avait nui là presque autant que son incrédulité auprès des dévots : pour trois élections encore elle devait lui

Votre Révérence à un prince du sang, et 'Votre Aliesse à un jésuite » (t. II, p. 3y), est le souvenir d^une aventure du très- distrait abbé avec le P. La Chaise et Mademoiselle. Elle est racontée, ainsi que plusieurs autres de ses distractions, dans la c/é ms. de TArsenal.

* C'est Mauroy, curé des Invalides, le même qui, suivant les Clés^ aurait posé pour le portrait d^Onur phre. Sa banqueroute, qui avait suivi de près la mort de Louvois, son protecteur, fut un grand scandale, n emporta quarante mille écus. « On a découvert, dit Dangeau, beaucoup d'histoires scandaleuses, et il y a même des dames de qualité mêlées dans cette affaire. >i{Journaly b décembre 1691.) Mademoiselle de La Force fut parmi les plus compromises. V. le Chansonnier Maurepas, t. Vil, p. 202. — On peut consulter encore, sur le curé Mauroy, les Œuvres posthumes de Senccé, p. 324, et les Stromates de Jamet, aux Mss. de la BiWiothè.ue, t. II, p. 1702.

i V. son Èîoge^ par Le Beau, dans les Œuvres ^ t. XI^p. XI.

être fatale*. Lamortde Furetière,unpeumoins de quatre mois après celle de M. de Mesmes, avait laissé vacant un nouveau fauteuil, que son titulaire, expulsé depuis quelques années, n'occupait plus, mais dont l'Académie n'avait pourtant pas cru devoir disposer avant sa mort. Fontenelle se hâta de se présenter, comme pour l'autre, avec tous les vœux des amis des Modernes, tels que Bussy *, qui ne vint pas voter, mais qui le recommanda chaudement du fond de la Bourgogne '. C'est Jean de La Chapelle qui fut élu y d'abord parce qu'il était secrétaire des commandements de M. le prince de Conti, ensuite parce que son ouvrage, d'ailleurs assez plat, des Amours de Catulle et de Tibulle , avait témoigné d'un culte pour l'antiquité assez fervent, sinon délicat.

Quelques mois plus tard, — cette année 1688, funeste aux académiciens, était favorable aux candidats, — deux nouvelles succes-

i Le Beau dit positivement {id., ibid.) que Fontenefte se présenta quatre fois inutilement à TAcadémie, et qu'il dut son insuccès au parti qu*il avait pris contre les Anciens.

* Lettre de Bussy à Charpentier, 17 juin 1688.

» Id., ibid.

sions s'ouvrirent par la mort de Doujat, le 27 octobre, et, le 28 novembre,par celle deQuinault, rappelée tout à l'heure. Ce fut double bataille pour un jour. Les deux élections se firent ensemble : « Il y a de grandes brigues, écrivit, le 2 janvier suivant. Charpentier à Bussy; on se fait conseiller au Parleriient ou maître des requêtes avec moins de bruit *. n Fontenelle , candidat aux deux places , échoua pour l'une comme pour l'autre. L'abbé Renaudot, un protégé des Condé*, un ami de Bossuet, un des maîtres du petit concile, dont son savoir dans l'hébreu l'avait fait un des rabbins^ y remporta pour le fauteuil de Doujat. A ce premier triomphe a d'un homme de Versailles » s'en ajouta un second : M. de Callières, ambassadeur, et par conséquent de la Cour plus que personne, fut nommé à la place de Quinault. Fontenelle, et tout le parti parisien, qui le patronait, eurent deux • ans pour se remettre de ce double échec.

Jusqu'au 5 mars 1691, où mourut Villayer, l'Académie ne fit aucune perte; celle-là

* Lettre de Charpentier à Bussy, 2 janvier i68g. > Floquet, Études sur Bossuet, t. II, p. SSg. » Floquet, Bossuet précepteur y etc., p. 22*5.

même ne fut pas grande, du moins pour ell^.

Fontenelleetles siens se tenaient prétSjbien sur pied^ certains, de vaincre par les intelligences qu'ils s'étaient préparées, si ce n'est à cause des droits nouveaux que quelques œuvres nouvelks avaient pu constituer au „ candidat. Sur ce point il n'avait pas beau coup acquis. L'opéra de Thétis^ joué vers le. temps de sa dernière défaite, et que vous connaissez déj), n'avait pas donné tort aux académiciens qui le repoussaient pour la succession académique de Quinaulr, et celui d'jÉnee et Lavinie leur avait prouvé, à la fin de Tannée suivante, qu'ils avaient eu raison.

Une seule pièce, Brutus, jouée à la Comédie-Française, le 1 8 décembre 1690, deux jours après Énée à l'Opéra, avait réussi, mais sans profit pour la gloire de Fontenelle3 qui avait laissé sa parente, mademoiselle Bernard, signer sans lui ce qu'ils avaient écritensemble. L'ouvrage, d'ailleurs, n'avait guère que son succès. Il n'eût pas ajouté beaucoup au mérite du poète s'il l'eût avoué; je pense fort que le passage dont s'augmenta le livre des Caractères, dans l'édition de l'année suivante, à propos du poëme tragique, qui ne doit pas être « un

tissu de jolis sentiments, de déclamations tendres, d*entretiens galants^ de portraits agréables, de mots douceveux*, » fut écrit en vue de ce Brutus « dameret» composé par Fontenelle et mademoiselle Bernard, c'est-àdire l'œuvre de deux esprits féminins. Ainsi le bagage du candidat ne s'était pas grossi : il n'arriva que plus vite.

La majorité académique élut Fontenelle pour la place de M. de Villaycr, en lui laissant l'embarras de son éloge. On s'en tirait alors sans beaucoup de frats.C'est à peine si Fontenelle, dans son Discours ^à\t un mot de son prédécesseur, assez obscur pour que sa mémoire n'en exigeât pas davantage.

* T. I) p. i5o, i5i. — Cette attaque au poôme tragique pouvait aussi, sans s'égarer, aller à Tadresse des tragédies de Campistron. Comme ce Racine affaibli n'épargnait pas 1« vrai Racine* dans les conversations de la société du Temple, dont il était Tun des meneurs (Senecé, Œuvres posthumesy p. 32 3), La Bruyère, ami de Racine, et encore plus de ce qui est beau , n'avait pas à l'épargner. Je pense que Capys^ qui dénigre Damis (t. I, p. 142V, n'est autre que Campistron dénigrant Racine. De Capys à Campistron il n'y a pas loin, d'autant qu'alors on écrivait Capistron, V. sur son humeur critique une lettre du duc de Vendôme. (Chéruel, Saint-Simon historien, 186 5, in-8, p. 575.)

La Bruyère^qui n^était pas forcé au panégyrique^ fut plus long sur son compte dans ^a sixième édition qui suivit de près. UHeV' mippe qull y révéla est M. de Villayer, trait pour trait. Je m*étonne qu*on ne Tait pas reconnu. Quand on compare le caractère avec ce que Saint-Simon a dit de rorigînal, c'est à s'y méprendre. Dans l'un' on voit « un grand maître pour le ressort et pour la mécanique; » dans l'autre', « un bonhomme plein d'inventions singulières* » Hermippe a trouvé le secret de monter et de descendre «(autrement que par Tescalier^ » et Ton sait par Saint-Simon que Villayer a inventa ces chaises volantes qui, par des contre-poids, montent et descendent seules, entre deux murs, à l'étage qu'on veut, o L^un et l'autre sont donc bien le même homme.

La Bruyère avait pu connaître Tinvention de Villayer à Chantilly^oùTon s'en était fort servie et qui même un jour, par un défaut de la a chaise volante i> y avait forcé madame la Duchesse de rester au moins trois heuresentre deux murs^ sans pouvoir monter ni se faire

I Notes sur le Jownai de Dangetu, 5 ma^s 1691. ■ T. Il, p. i85.

entendre\ Est ce à cause de cet accident qu'il parla de l'invention ? Ce fut plutôt à cause de la mort de l'inventeur et de la place qu*il avait laissée vacante à l'Académie.

La Bruyère me parait bien en effet avoir désiré ce fauteuil. Il se serait, pour cela, enquis plus particulièrement de celui qui Tavait occupé. II aurait pris sa mesure, comme on dit ; puis, ne pouvant s'en servir pour l'éloge^ puisque Fontenelle obtint la préférence^ il aurait tourné en caractère, c'est-à-dire en comédie^ ce qu'il n'avait pu mettre en discours et en panégyrique : au lieu de Téloge académique de Villayer, on eut ainsi le portrait comique d'Hermippe.

Aux mouvements qu'on se donna dans

* Note de Saint-Simon. — U est déjà parlé de cette chaise volante dans Tallemant des Réaux. qui l'appelle H la chaise de Villayer. » Edit. P. Paris, t. VI, p. 58. — Parmi les inventions de notre Hermippe^ il ne faut pas oublier celle de la petite poste, et surtout son complément le plus curieux, l'invention des bil-^ lets de port payé, premiers types des timbres-poste en plein xvii* siècle. Le recueil inédit des lettres de mademoiselle de Scudéry, possédé par Theureux M. Feuillet de Conches, où il est parlé de ces billets, nomme ^inventeur «M. de Valayer. » C'est, sans nul doute, notre très-ingcnieux //ermi/7;?e- Villayer.

l'Académie, en vue de faire réussir Fontenelle, candidat pour la cinquième fois, La Bruyère avait dû bientôt voir que sa propre candidature ne pouvait être que d'essai, sans véritable chance d'un bon résultat. Je pense qu'il se résigna vite, en s'amusant de ce qui l'empêchait d'arriver.

Les menées de Benserade, qui était, malgré son âge, le plus grand agitateur de l'Académie *, furent pour beaucoup dans son in* succès. Le portrait de Théobalde l'en vengea. C'est aussi dans la sixième édition qu'il parut, en juin 1691 : Benserade avait fait nommer Fontenelle contre La Bruyère au commencement d'avril '. Il n'y avait pas eu de temps perdu pour le satirique. Le por-

1 C'est lui, selon d'OIivet {Histoire de V Académie franc., édit. Ch. Livet, t. Il, p. 243, 295), qui eut l'audace de lire en pleine séance, le 5 janvier i685, jour de la réception de Bergeret, les Portraits des quarante académiciens y sorte de satire faite pour venger Ménage, à qui on l'avait préféré. « Cette liste scandaleuse, » comme dit Furetière , Deuxième Factum j 1" édit., p, 47, n'a été retrouvée que dans ces derniers temps et publiée par l'excellent recueil l'Intermédiaire^ t. I, col. 1 10 et suiv.

* Lettre de mademoiselle Du pré à Bussy, 4 avril

trait fut trouvé ressemblant. Pour tout le monde, le vieux, mais toujours fougueux Benserade fut bien le Théobaldedes Caractères, «vif et impétueux^ yti quoique « vieilli Qt baissé ^.^

Six mois ne se passèrent pas sans que La Bruyère eût à se repentir de cette ressemblance trop rancunière. La vengeance était du mois de juin; Benserade mourut au mois d'octobre. Aux regrets d'avoir sans doute attristé les derniers jours d'un vieillard, qui avait dû se reconnaître dans la satire oîi tout le monde l'avait reconnu, s'ajouta pour La Bruyère la gêne d'une situation que sa première candidature avortée lui avait faite. S'étant présenté une fois à l'Académie, il se devait une seconde épreuve, et, par conséquent, il lui fallait postuler la succession de Benserade, au risque d'être obligé, s'il réussissait, de faire l'éloge six mois après avoii: fait la satire. 11 ne recula pas.

Son système de dénégation pour les ressemblances trouvées dans les Caractères le

1 Ce sont les épithètes mêmes de Charpentier parlant de Benserade. V. son Dialogue dans les Factums de Furetière, édit. Ch. Âsselineau^ t. II, p. 218.

* Chansonnier Maurepas, t. VII, p. i3y.

lui permettait; jamais il ne s'en servit plus hardiment. Il dit partout que Benserade n'avait nullement été dans sa pensée lorsqu'il avait peint Théobalde. Plus tard, s'acharnant encore dans ce démenti, il crut donner tout à fait le change à l'opinion en appliquant à un autre j dans la préface de son discours de réception, le même pseudonyme*. On ne fut pas dupe : aux yeux de tous, Benserade continua d'être Théobalde *. On ne vit dans la nouvelle attribution du sobriquet vengeur qu'une suite de l'attaque qui, ayant été une revanche pour l'insuccès àt la première candidature, se continuait sous le même couvert contre ceux qui , par les mêmes moyens , firent avorter la seconde.

La Bruyère, en effet, se présenta trois fois

* T. II, p. 25i.

* L*abbé Trublet, qui avait la tradition directe de toutes ces choses par Fontenelle, dit, dans ses Mém, sur lui, p. 239, à propos de Théobalde : u C'est Benserade vieilli et très-ressemblant , malgré la charge ordinaire au peintre. Il est inconcevable, ajoute-t-il, que La Bruyère ait osé publier de pareils portraits du vivant même des originaux. Cependant son livre en est plein et dut.lui faire bien des ennemis,- peut-être aussi des amis* En déchirani certaines gens^ il plaisoit à d'autres» »

pour ne réussir qu'à la dernière. Nous sommes à la seconde , où il eut le bonheur d'échouer, puisqu'il échappa ainsi au péril d'un éloge forcé de Benserade. Ce lui fut certainement une consolation; le nombre des suffrages qu'il obtint en fut une autre. Il eut sept voix j ce qui était alors considérable , vu le peu d'empressement xies trente-neuf à venir tous à l'Académie, même pour les élections, soit par indifférence, soit à cause de l'éloignement auquel plusieurs, tels que Huet, évéque d'Avranche ; Colbert, archevêque de Rouen; Coislin, lieutenant du Roi en Bretagne; Fléchier, évéque de Nîmes; Bossuet, évêque de M eaux, étaient obligés par des devoirs de résidence.

Bussy, toujours en Bourgogne, d'abord à cause de sa disgrâce, puis par goût, était un de ceux qu'on y voyait le moins. A ce moment, toutefois, il s'y trouvait. Le Roi venait de le rappeler à la Cour *, et il reprenait possession de la faveur en se multipliant partout. Il était donc à l'Académie, qui ne l'avait pas vu depuis bien des années , en pa-

* V. sa lettre à la comtesse de Dalet, sa fille, le 26 septembre 1691.

reille occasion, le jour où Ton devait donner un successeur à Benserade. Il vota pour La Bruyère, par estime pour Thomme, par admiration pour le livre, qu'il avait été des premiers à lire*; puis un peu par considération pour ceux qui protégeaient le candidat : Pontchartrain, entre autres, dont les bonnes grâces avaient contribué à son rappel*.

La Bruyère lui en sut beaucoup de gré, comme en témoigne la lettre citée plus haut*. On y sent qu'il n'avait pas vu Bussy avant le vote, se réservant la joie d'une surprise, en ne demandant pas une promesse.

Pour les autres, il avait fait de même ; il pouvait dire en pleine franchise : < Les sept

* V. plus haut, p. 266.

• V. sa lettre du 16 octobre à M"« de Dalet. — . L'embarras avait été grand pour Ihéritage de Benserade. La Bruyère et Tourreil étaient en présence : l'un soutenu par Pontchartrain, l'autre par la présidente de Maisons, sa tante, avec la coterie de Fontenelle ; et tous deux traducteurs du grec. L^ Bruyère, en effet, ne comptait là que pour son Théophraste traduit. L'abbé Paul Tallemant ayant « d'instinct • proposé Pavillon, pour tout arranger, ce troisième candidat fut le troisième larron. (V. Quelques détails sur cette « singulière élection > dans V Eloge de Pavillon , par Paul Tallemant.)

s V. plus haut, p. 265.

voix qui ont été pour moi, je ne les ai pas mendiées, elles ont été gratuites.» Il suffirait qu'il le dît pour qu'on n'en doutât point : après un coup d'oeil sur la liste des académiciens qui devaient être présents, on en est sûr. Bussy mis à part, on en trouve six assez amis de La Bruyère pour qu'il n'eût pas besoin près d'eux de la moindre instance. Ce sont : Bossuet, Boileau, Racine, Novion, Régnier- Desmarais, Pellisson.

La voix de celui-ci lui manqua, ainsi que celle de Bussy, pour sa troisième épreuve*, mais il en eut de nouvelles, et en bon nombre, car il l'emporta, comme on va le voir.

Je ne sais s'il se présenta pour remplacer Leclerc, qui mourut le 8 décembre de cette même année 1 691 ; en tout cas, il aurait encore échoué« Tourreil, cette fois, eut le fau-

1 11 put la tenter, chose souvent impossible. Après le vote se faisait un second scrutin, avec boules : si les noires dépassaient, contre un candidat, le tiers di> nombre des votants, il ne pouvait plus se présenter : « Fontenelle en eut une, La Mruyère plusieurs, et Fénelon deux; La Fontaine en eut sept, sur vingt-trois : une boule de plus, ou deux votants de moins Texcluoient pour toujours. • (D*Alembertj Hist des membres de VAcad. franc, ^ t. V, p. 388.)

teuil \ L'année suivante se passa toute sans qu'il s'ouvrît une nouvelle succession académique. Mais, par contre, en 1693, il y en eut quatre coup sur coup. Pellisson mourut le 7 février, Bussy le 9 avril, le curé La Chambre le 1 5 du même mois, et François Tallemant le 6 mai. Par la mort de Pellisson et de Bussy, La Bruyère perdait deux voix.

Il attendit, pour se représenter, qu'une élection nouvelle lui eût rendu la moitié de cet à-point, il ne se posa, par conséquent, pas pour le fauteuil de Pellisson. Il laissa Fénelon le demander et l'obtenir, sûr que par cette élection il retrouverait une voix pour la sienne. L'abbé Bignon s'étant mis en avant pour la place de Bussy, il se retira encore; mais n'ayant trouvé devant lui, pour le fauteuil du curé La Chambre, que son ami La Loubère, il ne recula plus.

Aux Instances de leurs amis communs, surtout à la prière de Pontchartrain, qui avait

*■ Il le dut à Mme de Maisons, et à Fieubet, son oncle, puissant même dans sa retraite. Suivant la Clé. Félibien, c'est ce conseiller d'État que La Bruyère aurait en vue lorsqu'il parle des gens qui se retirent à temps. {Du Mérite personnel, art, 12 ; delà Cour, art. ^8.)

toute autorité sur lui comme père de Phélypeaux^ dont il était le secrétaire, La Loubère se retira, pour cette fois, avec les plus vives assurances qu'on le ferait élire à la prochaine vacance, ce qui eut lieu en eâet et presque aussitôt, puisque, nous Tavons vu, Tallemant, auquel il succéda, mourut le 6 mai.

Pontchartrain pouvait faire de ces promesses : comme secrétaire d'Etat au département de la maison du Roi, il était chargé des Académies et il y parlait haut.

L'heure de l'élection de La Bruyère lui paraît venue,il la saisit ; mais il répond en même temps à La Loubère que la sienne suivra.

Si, dans ces affaires, son autorité était grande, son activité ne l'était pas moins. Il ne différait pas d'un jour pour faire les démarches, soit en personne, soit par lettres, tout ministre qu'il était. Ainsi, à peine M. de La Chambre est-il mort, le 1 3 avril, que trois jours après Pontchartrain a déjà décidé que sa place serait pour La Bruyère ; obtenu le désistement de La Loubère, avec promesse qu'il ferait reporter sur son préféré du moment les voix dont il pouvait se croire sûr pour lui-même; et enfin écrit de sa main aux académiciens qui, tels que Tabbé Renau-

dot^ lui étaient plus intimement attachés*.

Une élection ainsi menée ne pouvait être douteuse. Elle le fut d'autant moins qu'une des puissances de r Académie, l'abbé Régnier- Desmarais, secrétaire perpétuel depuis la mort de Mézeray", s'était fortement déclaré pour La Bruyère, qu'il connaissait de longue main, qu'il avait fait connaître à Ménage", et avec lequel il avait eu souvent des communautés d'idées\

* La lettre de Pontchartrain à Renaudot, pour lui recommander la candidature de La Bruyère, a été publiée pour la première fois dans VAthendeum français du 3 décembre i853. L'abbé Renaudot avait beaucoup d'estime pour La Bruyère, M. Walcknaôr possédait un exemplaire des Mélanges de Vigneul-Marville chargé de notes de sa main, où il réfutait surtout ce que le méchant moine avait dit« contre les Caractères et contre leur auteur.

'Pellisson etd'Olivet, Hist, de r Académie, édit. Ch. Livet, t. II, p. 28.

" V. la lettre de La Bruyère publiée pour la première fois par M. Destailleur, t. I, p. xix.

* On pourrait faire de nombreux rapprochements entre les poésies de Régnier-Desmarais et les Caractères, Pour m'en tenir à un exemple, je dirai que le conte de l'abbé, les Deux Testaments {Œuvres, t. Il, p. 211), n'est autre chose que le développement de ce qu'on lit dans La Bruyère, t. Il, p. i83 : « Avec

Son influence^ en cette occasion, fut si active, si prépondérante, que les mécontents de Télection en firent retomber tout le tort sur lui. On écrivit que ce choix c odieux et fatal » était dû a à ses soins et à ses ruses \ » On chanta sur Tair des Lampions que a le sévère Régnier » n'avait fait réussir La Bruyère qu'en le mettant a dans sa cabale*, o et que clés quarante beaux esprits» étaient par là

une femme qui nous est chère et qui nous survit, lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un sentiment de reconnoissance pour lui, ou plutôt par une extrême confiance, et par la certitude du bon usage qu'il saura faire de ce qu'on lui lègue ? Donne-t-on à celui que l'on peut soupçonner de ne devoir pas rendre à la personne à qui en effet on veut donner?! C'était une histoire du temps, où La Bruyère n'avait fait que substituer le mari à la femme. Suivant Jes Clés, madame Falentin^ femme de l'avocat au Conseil, avait, en mourant, tout légué au procureur général Hennequin, pour qu'il le remît ensuite à son mari. Hennequin nia le fldéicommis^ et M. Falentin eût tout perdu s'il n'eût fait présenter, par M. Bragelonne, disent les uns, par M. de Baric, disent les autres, un autre testament de sa femme qui révoquait le premier et qui lui permit de tout reprendre, le nouveau Ûdéicommissaire ayant été plus honnête homme.

^ Epigramme citée par M. Walcknaêr, p. 755.

* Les Dépêches du Parnasse ou la Ga:çette des Savants, 2* dépêche, du i3 septembre (6g3, p. ^5.

— Syi —

« tombés dans le mépris, etc. \ » Ceux qui chantaient ou criaient le plus avaient pour meneurs Th. Corneille et Fontenelle, deux Rouennais. Aussi, un autre couplet sur l'air: Réveillez-vous^ belle endormie^ rappela-t-il, à propos de ces Normands allant en guerre, la clameur normande du haro :

Quand La Bruyère se présente^ Pourquoi faut-il crier haro?

Pour faire un nombre de quarante^ Ne falloit^il pas un :çéro^

Si Ton avait chanté, crié avant la réception, on chanta, cria bien plus après le Dwcowr^, prononcé le lundi a quinzième juin 1693. »

Tout y blessa : le ton « hautain et rude'; »

l'air avec lequel il sembla dire qu'il n'avait

> Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 481.

« Boursault, Lett» nouv., 1703, in-12, t. II, p. 171, le donne comme une épigramme « que, deux heures avant la réception, MM. de TAcadémie trouvèrent sur leur table. > Il cite ainsi le premier vers :

Quand pour s* unir à vous A Icipe se présente. Ce nom à!Alcipe est celui que Boileau donne à son interlocuteur de lax* satire, alors toute nouvelle; or, c'est Boileau qui , comme directeur, présidait le 16 mai à l'élection de son ami La Bruyère.

» Chansonnier Maurepas, t. VU, p, 43 1 ,

— Sj2 —

pas fait les visites d^usage aux académicien s'^ o pour ne pas même effleurer leur liberté par une importune sollicitation*; » la modestie superbe de sa déclaration quand il s'écria^ parlant des titres, de l'autorité, de la faveur, qui auraient pu être mis en œuvre pour lui, ainsi qu'on le répétait partout : a Je n*ai rien de toutes ces choses, tout me manque ; » ses éloges donnés, comme remerciement de leur vote, à Bossuet, à Racine, à Boileau, à La Fontaine, à Segrais, à l'abbé Régnier', à Charpentier, à Fénelon ; enfin, son oubli raisonné pour tous les autres, même pour l'archevêque de Paris, M. de Harlay, qui, présent à cette séance, en qualité d'académicien, se trouva doublement froissé de voir Bossuet exalté comme un Père de l'Eglise*,

* Ces visites n'étaient pas exigées, mais bien peu s*en abstenaient. {Hist. de V Académie, édit. Gh« Livet, t. I, p. 60, 6i. et II, p. 319. 396.)

* T. II, p. 274, Discours de réception, 3 V. plus haut, p. 145, note.

* Jd.y p. 267. — Le roi fut moins susceptible. Il sut que la préface du Discours se moquait des prologues d'opéra, où il est trop loué; il ne s*en fâcha ©as. fD'Alembert loc, cit.^ t. II, p. 63.)

lorsque lui n'était pas même nommé \

Ceux dont il avait bien parlé lui en surent presque mauvais gré, à cause de la gène oti cet éloge les mettait vis-à-vis des autres. aSon discours déplut beaucoup, écrivit plus tard Tabbé d'Olivet, qui avait la tradition directe du temps'; ceux même qu*il avait le plus loués s*en plaignirent, par considération pour ceux qu'il avait laissés dans l'oubli. »

Le plus vif mécontentement fut pour le passage où il avait sacrifié Corneille à Racine. Il fit émeute. A la réunion suivante, on demanda qu'il fût enlevé du discours imprimé, sans songer que Toutrage fait à Corneille se retournerait ainsi contre Racine.

Celui-ci le sentit si bien que Bossuet vint déclarer, de sa part, qu'il ne paraîtrait plus à l'Académie si le passage n'était pas main* tenu '. Sur cette menace, on le laissa.

L'émotion de tout cela fut si grande, qu'on voulut un instant y parer pour l'avenir. Il

* « La Bruyère ne dit pas un mot de lui; il loua révêque de Meaux en sa présence, t (Note du Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 438.)

* Catalogue des Autographes de M. Parison p. 68.

5 Note du Chansonnier Maurepas, t. VII, p. 459.

fut question d'introduire au règlement de PAcadénîie un nouvel article qui obligerait les récipiendaires à lire, avant la séance, leur discours à deux académiciens^ pris pour juges de sa parfaite convenance.

Ce ne fut qu'un projet, qui s'éteignit avec le bruit de l'affaire*. Le retentissement en était allé jusqu'à la Cour. Le Roi avait désiré qu'on lui fît lecture du Discours, à l'un de ses dîners de Marly *, et il y applaudit assez pour que La Bruyère crût pouvoir faire mention, dans sa préface, de cet applaudissement si flatteur*. Je ne sais qui avait lu; je penserais volontiers que ce fut Racine, qui commençait à devenir lecteur ordinaire du Roi *, et qui avait intérêt à faire valoir cette harangue, sa propre défense et celle de son parti. Boileau n'y tenait pas moins et la soutenait tout autant. Sa dixième satire, celle des Femmes, commençait à courir en bro-

« Apologie de La Bruyère, p. 45 1 .

* Lettre inédite de Bourdelot à Tabbé Nicaise, 23 août 1693 ; Iqs Dépêches du Parnasse^ 3« dépêche, !«' octobre 1693, p. 39.

s T. II, p. 259.

^ Journal de Dangeau, édition complète, t. V, p. 465.

chure * . Quoiqu'il s'y fût conformé au système plus charitable de La Bruyère, en ne nommant personne, on criait, après l'avoir lue : Cest médisance, calomnie f II devait donc de plus en plus s'associer à l'auteur en butte aux mêmes attaques. La Bruyère fit de même, il le mit dans sa propre défense. La préface du Discours combattit pour la satire des Femmes presque autant que pour les Caractères*.

Le parti normand avait eu la main dans chacune des attaques auxquelles il répondait. Tout partait du Mercure, où dominait Th. Corneille, associé de Visé. « En donnant des griffes à la Bruyère, » comme dit d'Oli- ^et*, il continuait le rôle de Benserade, et méritait de reprendre, avec Fontenelle, le nom de Théobalde, qu'ils portent en effet dans la préface *.

Œuvrer de Boileau, édit. P. Chéron, p. 3j, note.

«Boileau, trop mêlé à tout cela, ne vint pas,

quoique directeur, à la séance de réception. Il laissa

présider Charpentier, le doyen. {Journal des savants^

1824, p. i55, art. de Raynouard.)

• Catal, des Autographes de M. Parison, p. 68.

* Ce nom de. Théobalde était celui d'un musicien, basse de viole àJ'Opéra, et auteur de Coronis en 169 1 ; fort bon pour Benserade, ancien rimeur de ballets |

Fontenelle le soutenait, tiraillant à la suite^ moins dans le journal que dans les entretiens, par des mots de perfidie nonchalante jetés au milieu des cercles amis, tels que le salon de madame de Lambert, qui venait d^ouvrir un nouveau théâtre à ses succès du monde \ La Bruyère ne l'avait pas même désigné dans le plus petit coin de l'éloge : il s*en laissait plaindre, et avouait que ce silence avait fait peut-être quelque tort au discours*.

A peu de temps de là, quand parut la huitièmejédition, ce n'est plus du silence de La Bruyère que se plaignit Fontenelle.

La Bruyère Va promis.

Il mordra ses ennemis,

avaient dit les chansons', au moment de sa lutte pour l'Académie. Il ne tint parole que pour Fontenelle, mais impitoyablement. Le portrait de Cydias^ Thomme à tout faire de la littérature, qui travaille pour Dosithée et pour Crantor^ qui « s'égale à Lucien et à Sé-

il pouvait rester aux deux autres, oncle et neveu, qui collaboraient pour TOpéra.

1 V., en tête des Œuvres morales de madame de Lambert, 1843, in-i8, son éloge par Fontenelle, p. 7.

« Trublet, Mémoires sur Fontenelle, p. 225.

» Les dépêches du Parnasse, 2* dépêche, p. 25.

nèque, — philosophe et poète tragique,— qui, dédaigneux des anciens, se met au-dessus de Platon, de Virgile et de Théocrite, » etc., est un des plus implacablement ressemblants qu'il ait faits. Il était impossible de ne pas y retrouver, trait pour trait, Fontenelle travaillant en tragédies pour mademoiselle Bernardy en discours d'apparat pour M. Le Haguais, de la Cour des aides, et pour Pontchartrain'; faisant, avec la conscience de sa supériorité de Moderne, des Dialogues des Mo rts comme Lucien , des tragédies et de la morale comme Sénè'que , de la physique comme Platon , et des églogues comme Virgile ou Théocrite.

Il s'y reconnut lui-même et s'en offensa cruellement '. Ce tableau du bel esprit dans son atelier^ faisant tout ce qui concerne son état, puis allant après dans le monde conti^ nuer par la conversation ses besognes dephilosophie, son travail de joli poète, lui tint au cœur jusqu'à la fin*. Or, on sait ce qu'elle se fit attendre. C'est la plus longue ran-

> Eloge de Fontenelle par Le Beau, à la suite des Œuvres 1 1. XI, p. xxii, note.

« Trublet, Jt/imoires sur Fontenelle, p. i83. * Id., ibid,

cune que nous connaissions en littérature.

Il n'était pas seul dans cette merveilleuse caricature de l'ouvrier, « du garçon bel esprit, » que, par une dernière malice, La Bruyère n'avait pas placée au chapitre des Ouvrages de P esprit ^ mais, comme celui de Benserade^ et tout près, au chapitre de la Société et de la Conversation ^ : à côté de lui , dans son ombre , s'agitait un ami , un complaisant, « ayant fonction. » de le promettre aux gens d'un certain monde^ de le présenter, de le faire valoir, et a de le con-. firnier chaque matin dans l'opinion, d de sa supériorité.

On s'est demandé quel est cet ami.

Je pense que ce doit être l'abbé de Saint- Pierre, alors fort avant dans l'intimité de Fontenelle, par l'amitié qui les unissait l'un et l'autre à Varignon*. Celui-ci, vrai reclus de la science, ne quittait guère le logement qu'il habitait avec l'abbé, qui, lui, au contraire, courait sans cesse le monde, curieux de tout, s'affairant pour rien, mais se fau* filant de préférence avec les gens d'importance

1 T. II, p. 247-248.

> Éloge de Varignon par Fontenelle, dans les Œuifres, t. VI, p. 182.

et de célébrité , comme l'était ïontenelle;

La Bruyère lui avait déjà donné de la pointe, on Ta vu par le portrait de Mopse^ dans la cinquième édition; il ne dût pas être fâché de rafraîchir l'attaque dans la huitième. Sans avoir encore rien écrit, Pabbé de Saint- Pierre était devenu un peronnage. En pré* sentant Fontenelle et le faisant valoir, il s'était présenté et fàit'valoif lui-même. Toujours poussant et encore plus poussé, il s'était trouvé bientôt assez près de l'Académie pour y prétendre à la première succession ^ Il y prétendit, sûr que les Modernes, dont il professait jusqu'à l'exagération les idées et le^ espérances, soutiendraient sa prétention, et que, par ses intelligences dans le monde de la Cour, comme Aaumônier de Madame, il se rallierait quelques voix des Anciens.

La Bruyère vit l'intrigue, et où elle tendait. Par le portrait de Cydias et de son complaisant, il la dénonça, mais en pure perte, car peu de temps après qu'il eut paru, la mort de Bergeret ayant laissé une place vacante * -, c'est l'abbé de Saint-Pierre qui l'obtint. Fontenelle , si longtemps flatté ,

1 Bergeret mourut le g octobre 1694.

avait fait récompenser son flatteur; mais, ce qui valait mieux , le parti des Modernes et de Paris prenait ainsi une revanche contre celui des Anciens et de Versailles.

Il l'attendait depuis la nomination de La Bruyère, que plusieurs autres, toutes favorables à la même cause, avaient suivie de près *.

D'abord, presque aussitôt, était venue l'élection de La Loubère, si bien préparée, presque annoncée même par JLa Bruyère dans son discours, où, le remerciant de son désistement et des voix qu'il lui devait, il avait semblé lui promettre d'avance la sienne et celle de ses amis. Pontchartraîn , d'ailleurs, avait agi plus ac^tivement que jamais. Sous toute cette pression, la nomination avait paru si certaine que, dès le 26 juin 1693, c'est-à-dire plus d'une semaine auparavant, Bourdelot avait cru pouvoir écrire à l'abbé Nicaise, à propos de l'Académie : a On y recevra au premier jour M. de La Loubère,

1 Leur seule revanche avait été une malice de Charpentier, Tun d*eux^ en sa Réponse à un Discours de La Bruyère. Concluant à sa supériorité sur Théo^ phraste, il avait ajouté que toute la question des Anciens devait se régler ainsi. C*était fin.

qui a été à Siam, dont il a donné une assez bonne relation', et qui est présentement près le fils de M. de Pontchartrain", ce qui a donné lieu à cette chanson sur Pair : Quand je veux rimer à Guillaume :

Messieurs, vous aure^ La Loubère ; Vintérest veut qu'on le préfère Au mérite le plus certain.

Vous Taure^Çt quoy que Von en crie :

Cest un impost que Pontchartrain

Veut mettre sur VA cadémie " .

La Loubère fut en effet nommé, puis on

• Deux vol. in- 12 qui parurent en 1691. — Il a fait aussi des poésies profanes et sacrées, qui n*ont pas été recueillies toutes. Il se pourrait que « le motet traduit en vers françois, ^ dont La Bruyère parle (de Quelques Usages, n» 191), en ne désignant l'auteur que par les initiales L. L..., fût de La Loubère.

• Bulletin des Comités historiques, t. I, p. 55.

• Dmsle Dict. hist. de Ladvocat, on dit que cette chanson, citée au ihot Loubère (La), est de La Fon-taine. Ailleurs et plus justement, on Tattribue à Chaulieu. Cest une allusion aux impôts que levait Pontchartrain. Tout lui était prétexte à ce qu'on appelait affaires extraordinaires : ce II a dans ses pa-. piers, écrit Choisy à Biissy (22 août 1691), pour cent millions d'affaires extraordinaires sans charger le peuple. » — V. plus haut, p. 127-129.

le reçut solennellement, le 25 août, à la place de Tabbé Tallemant, mort le 6 mai^

Six jours après, nouveau deuil à TAcadémie : le président de Novion mourut le i*' septembre. C'était un tenant des Anciens", et La Bruyère avait eu certainement sa voix, par conviction de doctrine littéraire, et, plus secrètement^ par raison de famille. Goibeau- Dubois, qui fut nommé à sa place, obtint -il le suffrage de notre auteur? Je le pense.

Comme traducteur de Cicéron et de saint Augustin, il avait assez fait en faveur des Anciens et de la religion pour s'y croire des droits.^ Ce n'est pas d*ailleurs La Bruyère qui, en sa qualité de beau danseur, lui eût reproché d'avoir été jadis maître de danse K Je ne puis, toutefois, répondre qu'il vota pour Goibeau-Dubois.

On sait mieux à qui alla sa voix dans l'é^ lection suivante. Il s'agissait de remplacer l'abbé Laveau, mort le i*' février 1694. Deux

' Gajçette, 29 août 1693, p. 434, — La Bruyère avait été plus vite : son prédécesseur mourut le i3 avril, il fut élu le 14 mai et reçu le 1 5 juin.

* La Bruyère le cite parmi les érudits, t. II, p. 92.

• Htst. de r Académie, Edit. Livct, t. II, p. 284.

autres abbés se présentaient : Caumartin et Boileau; Tun parent de Pontchartrain, qui le protégeait fort* ; Tautre prédicateur en vogue : tous deux pouvant partager les suffrages. C'est ce qui fut et à part égale. Il y eut autant de voix pour Tabbé de Caumartin que pour Tabbé Boileau. Une seule restait à donner a qui pouvoit lever le partage, d c*était celle de La Bruyère.

« Chacun, lit-on dans une note manuscrite qu'a retrouvée M. d'Ortigues*, tâchoit par ses regards de l'attirer dans son parti, lorsque, prenant la parole, il dit : « Je n'ay a pasoublié,messieurs, qu'un desprincipaux « statuts de cet illustre corps est de n*y ad- « mettre que ceux qu'on estime lés plusdia gnes. Vous ne trouverez donc pasestrange, « messieurs , si je donne mon suffrage à < M« Dacier, à qui même je préférerois ma- « dame sa femme, si vous admettiez parmi « vous des personnes de son sexe. »

Nous le retrouvons tout entier dans cette boutade : indépendant même de ses protections, puisqu'il ne tient pas compte des re-

* Saint-Simon, t. 1, p. iSa.

* Journal des Débats, 3o mars 1862.

commandationsdeson patron Pontchartrain en faveur de Caumartin, qui Ta pour parent; toujours singulier , toujours homme d'humeur, toujours prêt à prouver que l'esprit de singularité approche peut-être le pliis'adela droite raison et d*tine conduite régulière* , » ou bien à dire : Il faut faire comme le^ autres! maxime suspecte qui signifie presque toujours : Il faut faire mal*; franc surtout, ne marchandant ni ses admirations ni ses haines; sincère pour ce qu'il admire, fût-ce, en dépit de Fontenelle, une savante amie des Anciens; fût-ce, en dépit de Molière, une femme qui sait le grec ' !

L'Académie ne trouva pas son opinion mauvaise; à peine même lui parut-elle singulière.

Il y avait trop peu de temps que, sur une proposition de Charpentier, elle avait

» Ibid.

s Ce qui devait lui plaire en madame Dacîer, c'est que, avec son grand savoir, elle n'avait rien de pédant, comme le remarqua l'Anglais Lister, dans la visite qu'il lui fit. (V. un eittrait de son Voyage à Paris, dans la Revue britannique t juillet i836, p. i55.)

discuté la question de savoir si l'on n'ad)oin« drait pas aux académiciens des académi* ciennes % comme madame et mademoiselle Deshoulières, mademoiselle de Scudéry% pour qu'elle eût même à s'étonner de l'idée de La Bruyère. Le projet de Charpentier, toutefois, ne s'en réveilla pas. On s'amusa de l'incident et a l'on se sépara sans conclure. » Quelques jours plus tard, les abbés s'é* talent entendus, et M. de Caumartin, à qui l'autre avait cédé les voix de ses amis, passait, sans aucun obstacle. Il avait été convenu entre eux que le tour de l'abbé Boileau "viendrait après; l'Académie s'y prêta de bonne grâce. Goibeau Dubois, qui ne fut académicien qu'un semestre au plus, étant mort le i*' juillet 1694, il lui succéda. Après vînt, et, celui-là, par ordre exprès du roi,

> Il est fait allusion à cette idée d'admettre des femmes à TAcadémie dans la comédie de Dancourt, la Femme d'intrigues (acte I, scène vi), jouée en janvier 1692.

* V., à ce sujet, une curieuse note du Supplément au Ménagiana, par Le Goux^ citée une première fois par Jolly dans ses Remarques sur Bayle, t. II, p. 6o5, puis dans le volume de la Cour et la ville^ p. 5o, par M. Fr. Barrière, qui la croyait inédite.

l'évéque de Nbyon, qui eut la place de Barbier d'Aucourt, mort le 1 3 septembre de la même année '; puis, pour succéder à La Fontaine, mort le i3 mars 1695, l'abbé de Clérambault, a assez vilain bossu *, s mais homme d'esprit et, qui plus est, au grand dépit des a gens de Paris, d homme de Cour comme les autres. Enfin le protégé de Fontènelle, sa créature la plus chère, l'espoir des Modernes, l'abbé de Saint-Pierre arriva.

Cette fois, je jurerais bien que La Bruyère vota plus que jamais pour Dacien

Ce suffrage intrépide porta bonheur au laborieux savant. La conviction qu'il exprimait, gagnant les autres, monta jusqu'à Phélypeaux. Il prit la peine d'écrire pour Dacier à Fontenelle'età Renaudot*. Aussi Dacier futil élu. On le reçut, le 24 juin 1695, à la place de François de Harlay. Cette élection, qui consola La Bruyère de celle de l'abbé de Saint- Pierre, fut la dernière à laquelle il prit part.

* V. Ga!(ette de France du 18 décembre 1694^ Lettre de madame de Sévigné, du i3 décembre, et Saint-Simon, t. I, p. i52-i55.

> Saint-Simon, t. VIII, p. 98.

* Bulletin des Comités historiques, t. I, p. 60.

* Id., p. 81.

Je ne croîs pas qu'il fût très-exact à l'Académie. Les travaux du Dictionnaire à reviser et de la Grammaire alors en projet s'exécutant sans lui, puisqu'il n'était ni de l'un ni de l'autre des deux bureaux qui s'en étaient chargés ', il n'y avait pas grand'chose à faire.

Peut-être n'y venait-il que pour les solenni'tés d'apparat, pour les élections et pour les séances qui promettaient quelque discussion curieuse, choses qui lui eussent tout fait quitter, tandis que l'appât d'un jeton de présence ne l'eût pas décidé à faire un pas *.

Quoi qu'il en soit, comme, en raison de ses séjours à Versailles et à Chantilly, cette assiduité relative réclamée par l'Académie était pour lui une cause de voyages fréquents^

1 Hist, de V Académie, édit. Ch. Livet, t. II, p. 52, 53, 54. — Un passage du Théophraste moderne ^ p. 43, donne à entendre que La Bruyère ne plaça pas un seul mot dans le Dictionnaire, et qu'il eût par con^ s-iquent été inutile « au projet d'une nouvelle édition. »

' N'oublions pas de dire que l'Académie française possède un portr^iit de La Bruyèire. Il est de madame Le Brun, qui le lui ofFrit.avec celui de l'abbé de Fleury, au mois de septembre 1775, et en fut remerciée par d'Alembert au nom des Quarante. Mé-[ moires secrets f t. VIH, p. 202.

je n*ai pas été trop étonné d'apprendre qu'il se fût donné, sur la fin, la commodité d'un carrosse ^ Ce n'était pas alors un grand luxe quand on y mettait de Tépargne; son état près de deux Altesses pouvait le lui permettre, et peut-être d'ailleurs que sa santé l'exigeait. Il se sentit vieillir vite, et son air dit aux autres ce qu'il sentait lui-même. Nous avons appris, par le président Bouhier^ qu'il paraissait avoir plus que son âge '. a Ma vue s'afioiblit, » écrivait-il à une époque où l'étude des historiens grecs l'occupait encore *; puis, après avoir dit qu'il craignait pour ses yeux de devenir comme le père Gaillard, il ajoutait : a Encore quelque temps, la mémoire s'en va ^. » Dans la préface de son Discours de réception, vers la fin, il avait parlé de sa santé : s'il en avait un peu, a avec quelques années de vie , d il tâcherait de mieux faire. On ne parle pas ainsi quand on espère beaucoup de ses forces. Dès 1689, dans la quatrième édition de son livre, lors*

* Servois, édit. des Caractères, t. I, p. 398^ note.

* V. plus haut, p. 8-9.

* Lettre inédite, appartenant au libraire Boone, de Londres.

* Jbid.

qu'il n'avait que quarante-quatre ans, il avait dit ce qu'il en coûte à déchoir, pour peu qu'on soit galant, et à quels signes on s'en aperçoit : a Un homme qui seroit en peine de connoître s'il change, s'il commence à vieillir, peut consulter les yeux d'une jeune femme qu'il aborde, et le ton dont elle lui parle : il apprend ce qu'il craint de savoir. Rude école*. »

Ce n'est pas triste encore, c'est presque gaiement résigné, comme il arrive quand la résignation n'est pas encore nécessaire attendez cinq ans , la tristesse sera venue. Alors il dira qu'on n'a pas trop de ce qui vous reste de force pour penser à Dieu '. Est-ce à cause de madame de Belleforière- Boisfranc , gravement malade en 1694%, qu'il parlait ainsi? C'est plutôt pour lui-même. Quelques atteintes lui donnaient à craindre : le sang, très-actif chez lui, faisait croire à sa force *, tout en l'in-

« T. II, p. 216.

8 A la fin de 1694, elle eut la petite vérole, qui courait beaucoup alors et était très-dangereuse. (Leftres de madame de Sévigné, 26 nov. 1694.)

^ Saint-Simon (t. I,p. 201) parle de ces apparences

— Sgo —

quiétant sur les suites. Toutefois, il ne se ménageait pas. Un soir qu'il était à Paris dans une société^ il s'aperçut tout à coup qu'il n'entendait plus ceux qui parlaient; il était devenu sourd*. Ce ne fut rien, une simple congestion des oreilles. Deux jours après, il était dans une autre maison , se portant mieux que jamais, soupant gaiement à son habitude, parlant de ses Dialogues sur le Quiétisme, en lisant quelques passages ^ puis buvant à la santé de Tabbé Bossuet qui, disait-il, serait bien étonné quand il le verrait à Rome*. C'était le mardi soir, 8 mai lôgô* Le lendemain, retourné à Versailles, chez M. le Prince, le surlendemain aussi ^ jusqu'à neuf heures, tout alla au mieux, «en visites, en prcmienades, sans aucun pressentiment; s> puis ce fut le coup de foudre. < Il soupa avec appétit*, dit l'anonyme à qui

de santé de La Bruyère, qui, surtout à Tâge qu'il avait quand il mourut, pouvaient faire espérer de lui de nouveaux ouvrages.

^ Note de Saint-Marc dans son édition de Boileau, 1747, in-8, t. II, p. 391.

■V. plus haut, p. 377, note, et Revue rétrospective^ 3i octobre i836, p. 141.

Le Mercure^ qui le poursuit jusque dans sa mort, dit qu'il avait mangé avec excès^ *^ En 1693, il était

— Sgi —

nous devons ces détails, et, tout d'un coup, il perdit la parole^ sa bouche se tourna.

M. Fagon, M. Fœlix et toute la médecine delà Cour vinrent à son secours. Ilmontroit sa tête comme le siège de son mal; il eut quelque connoissance. Saignée, émétique, lavement de tabac, rien n'y fit. Il fut assisté jusqu'à la fin de M. Gaïon, que M. Fagon y laissa, etd*un aumônier de M. le Prince. »

Cette mort fut si foudroyante qu'on ne put la croire naturelle. Ce qu'on savait des ennemis nombreux et puissants que son livre lui avait créés partout, ajoutant encore aux soupçons, on fit courir le bruit qu'il avait été empoisonné; on récrivit*, on l'imprima*,

allé avec lui jusqu'à la dénonciation. Parlant des Caractères, Pécrivain du Mercure (juin lôgS) avait dit 2 • Ceux qui s'attachent à ce genre d'écrire devroient être persuadés que la satire fait souffrir la piété du Roi. » Il ajoute que la Dauphine en pensait de même, et qu*avant sa mort, elle avait fort approuvé une c réponse aux Caractères, » qu'il avait commencée.

* En tête de la Clé ms. qui est à l'Arsenal, on lit c Jean de La Bruyère, mort subitement à Versailles, le 1 1* may 1696, à une heure après minuit> non sine suspicione veneni, »

s Gacon, dans un passage de son Poète sans fard, p. ib^, qui, je ne sais pourquoi, n*a jamais été re-

— Sgî —

et, deux mois après, Tabbé Fleury lui-même, dans le discours où il fit son éloge *, ne put s'empêcher de laisser place au doute en parlant de cette mort « si prompte et si 'surprenante. »

Ainsi, Topinion du monde fut que la grande comédie du livre avait eu, pour l'auteur, le dénouement d'un drame ! et que celui qui se plaisait tant à prendre le nom de Socrate était mort du poison comme lui.

marqué, fait allusion aux bruits qui coururent sur la mort de La Bruyère, et que, pour son compte, il croyait vrais. Il vient de parler des plagiaires qui se parent surtout de la dépouille des morts, et il ajoute, à propos de l'auteur du Théophraste moderne, que vous connaissez déjà :

Cest ainsi que Brillony pour voler La Bruyère, Attend que cet auteur ait fini sa carrière^ Et qu'un fatal poison, l'envoyant au tombeau^ Aitvangé les méchants dont il étoit le fléau : Mais ne crains pas, Brillon, qu^un breuvage homicide Soit le funeste prix de ton livre insipide :

Socrate et ses pareils meurent par les poisons, Et les fous vont loger aux Petites-Maisons .

Opuscules de M. l'abbé Fleury, 1780, in-8, t, III p. i56.

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