La comédie de l'apôtre
Robespierre, voulant raviver les formes et l'appellation de l'ancien culte, décréta la création de l'Être-Suprême; malgré son apparence de majesté, cette création ne put s'imposer à la nation et sembla sombrer à jamais avec les diverses tentatives théophilanthropiques d'une époque aux prises avec un renouvellement profond de toutes choses moins hiératiaues.
Pourtant l'Etre-Suprême a reparu au
demi-siècle puissant, considérable et considéré. Modifié dans son essence, il est vrai, non plus religieux mais civil, il dicte sa volonté à tous et fait ployer sous sa domination les hommes qui aspirent au pouvoir, car l'Être-Suprême actuel, c'est le peuple.
Des affamés de popularité lui répètent sans cesse sur tous les tons qu'il est grand, généreux, omnipotent, et le peuple, dans sa naïveté, les croit. Or le peuple, avec son entourage de courtisans plus empressés que ceux de Louis XIV, s'il dispose de millions de voix, se laisse entraîner par des milliers d'utopies; aussi sa puissance, sa faiblesse, ses aspirations loyales, ses déconvenues quotidiennes, sa crédulité d'enfant, ses défiances, le bandeau que ses thuriféraires lui attachent sur les yeux, devaient tenter plus d'un satirique.
— vu —
Mais ce Protée, par ses évolutions diverses, est un personnage fort difficile a peindre; les actes auxquels il se livre sont si complexes que toute action à laquelle il est mêlé se transforme sans cesse en un panorama mouvant. De cet ensemble on peut extraire cependant quelques épisodes, et entre ceux-là, il faut compter la grandeur et la décadence des sectes qui forment le cortège de l'Utopie. Une mine inépuisable de comique. Si le drame assombrit un des profils du masque géminé de l'éternelle Utopie, le rire satirique de la comédie est nettement inscrit sur Pautre face.
Il eût été imprudent toutefois de songer à représenter sur la scène française les actes de l'Être-Suprême, et la puissance d'un Aristophane eût à peine suffi pour faire passer quelques railleries sur l'état « sociologi-
que » des esprits modernes. L'être-Suprême eût jeté du haut du « Paradis » une grêle de projectiles, à laquelle se seraient soustraits difficilement les acteurs, le public et Fauteur.
Cest pourquoi, ainsi que pour d'autres motifs d'ordre secondaire, Ceci n'est pas du théâtre.
On jouait à la Comédie-Française, il y a quelques années, une sorte d'idylle campagnarde qui excita de la curiosité les premiers soirs. Cela rompait avec les trois cent quatre-vingt-quatorze combinaisons à l'aide desquelles les faiseurs dramatiques nouent une intrigue, posent une situation et ajustent un dénouement.
Une huitaine après, m'étant rencontré avec un acteur qui, dans une certaine me-
sure, avait contribue à la réussite du drame, je le complimentai; mais mon homme resta froid.
— Ce n'est pas du théâtre, me dit-il d'un ton méprisant.
Je le regardai, un peu surpris de voir un comédien qui consentait à jouer quelque chose qui n'était pas du théâtre.
Quinze jours plus tard le succès de la pièce s'affirma : l'idylle l'emportait momentanément sur l'adultère pour lequel les cuisiniers dramatiques ont inventé tant de sauces jaunes et troubles.
— Vous devez être satisfait? dis-je au secrétaire de l'administration.
Il me regarda d'un air affligé.
— Hélas! nous le serions tous... (et se penchant vers mon oreille, il ajouta avec un ton de confidence navrée) : entre nous, ce n'est pas du théâtre!
Le directeur avait fait quelques efforts pour mettre en scène l'idylle avec son essence printaniére; il n'en avait pas moins le cœur bourrelé de remords d'avoir osé faire jouer une œuvre « qui n'était pas du théâtre »; aussi se cachait-il pour échapper aux justes reproches des fournisseurs habituels qui brandissaient de menaçants manuscrits, en s'écriant : — Voilà qui est du théâtre!
On s'expliquera dès lors pourquoi certains écrivains doués du sens précieux du comique, mais repoussés de la scène quand on eût dû les prier d'y apporter leurs qualités vivaces, se retirent découragés par le tas de faiseurs qui accaparent le théâtre et en barricadent soigneusement les issues.
Tel n'est pourtant pas le cas actuel.
Autant par insouciance que par mépris des règles, la Comédie de l'Apôtre est restée vierge de tous rapports avec les personnes chargées d'expertiser la forme dramatique.
Le scénario n'a pas attendu de longues heures dans la loge empestée d'un concierge de théâtre, avant d'aller grossir le tas de manuscrits débordant de cartons délabrés.
On n'a pas cherché a insinuer à quelque comédien en renom que sa réputation, déjà immense, serait augmentée dans une proportion notoirement considérable si des étincelles jaillissaient à chaque mot du dialogue, grâce à son concours éclatant.
Les honorables et vieilles ganaches des comités de réception n'ont pas, dans une demi-somnolence, supputé si la comédie en prose n'eût pas gagné à être présentée
sous la majestueuse forme de vers olympiens.
Il eût été utile, en outre, d'obtenir une lecture dans le salon de quelque Muse remuante et d'exciter la curiosité de ses invités à l'aide de fragments habilement choisis. L'unique confident de la Comédie de V Apôtre fut le tiroir dans lequel elle resta enfermée bien des années.
Mais existe-t-il un être plus difficile à persuader que le directeur de théâtre ? Pénétré de son mandat, à peine entré dans son cabinet, ce personnage, doué de presque autant d'intelligence que le Bottom du Songe d'une nuit d'été, se couvre d'une tête d'âne et, agitant ses larges appendices poilus, lui seul prétend avoir l'oreille du public.
J'ai eu, encore jeune, la bonne fortune
relative d'être momentanément à la tête d'un théâtre.
Or, voici ce qui arriva. On m'avait signalé les pérégrinations d'une farce amusante qu'avaient refusée successivement les directeurs des Variétés, du Vaudeville et du Palais-Royal. Je réussis à me procurer cette épave. En une heure, je lus le manuscrit; le temps de courir chez l'auteur, la pièce appartenait à mon petit théâtre.
— Que ces directeurs sont bouchés!
pensais-je, très heureux toutefois de profiter de leur indifférence et des bâtons qu'ils jettent dans les roues de tout écrivain étranger à leur monde. Et comme je bâtissais des châteaux en Espagne pour y loger l'amusant ouvrage, pendant une huitaine je ne cessai de parler à mes comédiens d'une farce qui leur permettrait
de s'affirmer dans la voie du comique.
La lecture devait avoir lieu à quelques jours de là; la veille je relus le manuscrit pour m'en bien pénétrer.
Chose singulière, une impression de froideur succéda à mon premier enthousiasme; le comique des situations s'était altéré de même que les traits, si spirituels quinze jours auparavant, me semblaient émoussés. Une sorte de pénétrant brouillard jaune, le brouillard du doute et de l'ennui, s'échappait de chaque feuillet du manuscrit.
Tout à coup j'entendis dans le fond de mon cabinet quelques grognements étranges, pendant que d'une fumée épaisse se détachait une énorme et fantastique tête d'âne qui, agitant des oreilles menaçantes, ne cessait de braire la formule sacramentelle ; — Ce n'est pas du théâtre!
Épouvante, je laissai tomber le manuscrit et m'enfuis à jamais d'un endroit qui, en un mois, avait changé si radicalement ma façon de voir, de sentir, de comprendre pour me laisser, pieds et poings liés, à la merci de l'affreux Bottom.
Une question de métier a été soulevée à diverses reprises par certains écrivains qui se complaisent à opposer la supériorité du roman à l'infériorité de l'œuvre dramatique. Vaines et vaniteuses discussions de prétendus délicats qui, entichés de leurs imagiaations, se fient sur le verdict insaisissable de lecteurs maugréant silencieusement au coin de leur feu, alors que l'auteur, confiant dans les beautés de son oeuvre, s'adresse de vigoureuses félicitations personnelles.
Sans vouloir faire de comparaison entre les deux genres, il semble que, depuis trente ans environnes efforts intellectuels aient été plus profondément marqués au théâtre que dans le livre, qu'on a dépensé en vue de la scène plus de talent, de tenue, plus de respect surtout pour le public; tout ne porte-t-il pas à croire que, dans l'ordre dramatique, de nerveux talents seraient prêts à s'imposer sans les entêtements de l'âne Bottom?
L'auteur dramatique possède une qualité considérable, c'est de ne tenir nul compte des accessoires physiologiques et pathologiques, non plus que de l'étalage de la grande névrose hystérique très employée dans les romans de 1886; le poète ne prend pas à témoin monsieur Charcot de l'importance scientifique de sa mission; il laisse de côté le pessimisme,
le nihilisme littéraires et autres importations étrangères du moment, que ne supporterait pas un instant le public venu pour s'intéresser à une oeuvre pathétique ou comique. Cest que le théâtre n'admet ni le factice, ni le faux, ni le malsain, et que le spectateur reste froid si l'auteur ne fait vibrer en lui les cordes du sentiment, de la passion et du dramatique.
Malheureusement « Y Apôtre » se présente tel qu'il a été conçu dans son essence première, sans concessions à la fabrication du jour. Il en paraîtra sans doute d'autant plus naïf et barbare, violant toutes les règles et marchant en vagabond dans les plates-bandes d'une mise en scène aussi nettement réglée que les jardins du palais de Versailles.
Plus que jamais je me suis laissé aller à ma fantaisie, ayant foi dans les cinq
à six mille lecteurs qui m'ont, depuis bientôt quarante ans, suivi dans les divers sentiers où il me plaisait de les conduire, et à mon tour je leur dis : « Ceci n'est pas du théâtre ».
Suivant l'Évangile de M. Renan « la forme du dialogue est, dans l'état actuel de l'esprit humain, la seule qui puisse convenir à l'exposition des idées philosophiques (i) ». Combien de grimauds pourraient se dire philosophes et se prévaloir de cette prétendue préexcellence du dialogue! A une semblable définition je préfère celle du poète parlant des ouvrages « qui sont jouables seulement au théâtre idéal que tout homme a dans l'esprit ».
(i) Le prêtre de Nemi, drame philosophique. Paris,
J'ai toutefois hésite longtemps avant de publier ces scènes, quoiqu'elles eussent une portée quasi-applicable aux tourmentes sociales actuelles. Le pourquoi de cette œuvre ne gît-il pas dans la secousse des esprits qui, depuis un demi-siècle bientôt, s'augmentant sans cesse, se terminera peut-être dans l'avenir par un violent bouleversement social que les minorités ne dissimulent pas?
Avec certains esprits inquiets je me suis demandé plus d'une fois combien pourraient retarder l'éclatement de la chaudière les divers moyens de compression employés jusqu'ici.
Je laisse à d'autres plus autorisés de pronostiquer sur le sort des anciennes sociétés ; la Comédie de Y Apôtre montre ce qu'on peut attendre des nouvelles et le sort qui fatalement attend leurs fondateurs.
Pour moi, prosterné aux pieds de la
Crédulité, cette déesse immuable qui trompe les humains depuis le commencement du monde, je l'ai conjurée de m'être propice et de me prêter sa salière pour en jeter quelques grains sur la Comédie de l'Apôtre.