SCÈNE XX11 MESNAGER ET SA FEMME
entrant.
MESNAGER, à sa femme.
Que se passe-t-il ici? Henri à la tribune.
(Il lui fait des signes.)
MARTHE
Mon oncle, asseyez-vous, vous allez entendre.
MESNAGER
Mais enfin, qu'est-ce?
MARTHE
Mon oncle, un peu de patience.
DIGONEAUX
Mes sœurs et mes frères, je vous ai fait en abrégé l'exposé des vices et des crimes de la société... Je serais un misérable si je ne cherchais qu'à vous blesser sans avoir un baume à mettre sur vos plaies... Un nouvel état se fonde au Texas qui s'appelle le pays d'Harmonie, capitale Concordia. Là, point de murs, point de forteresses pour se garantir, sinon contre les animaux! Pas de gendarmes, car il n'y a personne à juger! Pas de conscription, car il n'y a pas de troupes à entretenir! Pas de prêtres, car il n'y a pas de religion! Pas de notaires, car il n'y a pas de contrat ! La bonne foi, la simplicité des mœurs, la liberté accordée à chacun, le jeu naturel des passions se fusionnent dans un équilibre parfait. On ne se bat
plus, on ne s'assassine plus, on ne vole plus, on n'est pas malade, on ne meurt plus.
LÈTOCART
On ne meurt plus ! C'est admirable.
DIGONEAUX
Ne vous étonnez pas, mes sœurs et mes frères. Qui détermine les chagrins ? Les passions mal équilibrées! Qui amène la mort? Les maladies ! Si on meurt dans le pays d'Harmonie, c'est doucement, paisiblement, sans le savoir, dans un avenir éloigné. Nous avions à Concordia un serrurier âgé de quatre-vingt-dix-sept ans et trois mois; il se blessa grièvement en travaillant au coffre-fort qui contient l'argent des harmoniens et nous craignions de le perdre. On n'a pas appelé de médecin pour le soigner ; il s'est rétabli facilement, grâce à l'application de quelques herbes sur sa blessure.*. Eh bien, cet homme, revenu à la vie par ce moyen si simple, nous a déclaré que la mort qui était venue le visiter, était douce, charmante et que désormais il la verrait revenir sans crainte... Il y a
quatre ans de cela. Ce serrurier s'appelle Gilbert; il est âgé aujourd'hui de cent un ans et trois mois.
LÉTOCART, à Siblequin.
Cent un ans et trois mois... Qu'en dis-tu, Siblequin?
DIGONEAUX
Dans ce pays merveilleux où tout vient à souhait, fleurs, fruits, plantations, sans que l'homme ait à arroser la terre des sueurs de son corps, l'air est si vivifiant et d'une telle émollience que des dames de cinquante ans qui sont arrivées les premières ont vu leurs rides disparaître... Ne criez pas au miracle ! Dans la vieille Europe les passions tendent les traits, les inquiétudes creusent les chairs, la peau se sèche, la bile s'épaissit et circule moins librement... Changez de milieu, faites disparaître ces soucis, tout l'organisme s'en ressent; le sang léger reprend son cours, les humeurs s'enfuient honteusement; chassées par la félicité, les rides disparaissent... Ah! que la beauté est belle dans notre beau pays d'Harmonie !
AMICIE
Je pars !
DIGONEAUX
Vous entendez, mes sœurs, le cri d'une âme ulcérée, fière de retrouver son indépendance.
AMICIE
Je pars... Apôtre, inscrivez-moi avec mon frère Létocart, sur votre registre de départ.
Elle en est capable.
LÉTOCART
Mais, ma sœur ?
AMICIE
Vous voulez envoyer des gens dans le pays d'Harmonie, et vous ne leur donnez pas l'exemple. . . Vous partirez avec moi ou je partirai sans vous...
LETOCART
Nous verrons...
DIGONEAUX
Mes sœurs et mes frères, que faut-il pour obtenir l'entrée de ce paradis terrestre ? Presque rien. Un apport social consistant en la résiliation de la moitié de sa fortune, des frais d'embarquement, un trousseau dont le détail vous sera donné, et l'engagement de se conformer au Code rédigé par le Maître avant sa mort.
BRELU
Je m'engage pour faire fortune.
DIGONEAUX
Qui parle ainsi ?
BRELU
Moi, Brelu, compagnon menuisier.
Un compagnon menuisier!... C'est touchant.
DIGONEAUX, toisant Brelu.
Vous avez sans doute un apport, mon ami ?
BRELU
Un apport de quoi ? Je vous dis que je veux faire fortune.
DIGONEAUX
Mais, mon ami, on ne fait pas fortune sans apport.
BRELU
Ça m'est égal, je pars, je veux faire fortune.
LÉTOCART
Quel caractère !
DIGONEAUX
Il faut au moins un minimum... Rien que la traversée coûte cent écus...
BRELU
Je vous les rendrai là-bas quand j'aurai fait fortune»
AMICIE
Ce menuisier m'exalte par sa décision, (a Digoneaux.) Je réponds pour Brelu.
DIGONEAUX
Brelu est admis.
BRELU, il appelle.
Ohé! Crochard!... Crochard! Ohé!...
CROCHARD, au fond.
Ohé! Brelu!
DIGONEAUX
Quest-ce que Crochard ?
BRELU
Mon ami Crochard, ouvrier serrurier qui part aussi... Il veut partager les terres...
DIGONEAUX
Crochard, vous m'avez entendu... Avez-vous l'apport nécessaire pour les frais d'embarquement ?
CROCHARD
J'ai mes mains et rien dedans...
ioo LA COMÉDIE DE L'APOTRE
DIGONEAUX
C'est insuffisant...
BRELU
Crochard a bien le droit de vouloir faire fortune comme moi.
DIGONEAUX
Silence, Brelu; vous oubliez que, seule, la générosité de notre sœur Amicie vous permet de nous suivre...
LÉTOCART, àDigoneaux.
Est-ce qu'un serrurier ne peut nous être très utile ?
DIGONEAUX
Dans le pays d'Harmonie, aucune porte n'est fermée.
LÉTOCART
Quelle confiance!
BRELU, à Amicie.
Moi, je ne pars pas sans mon ami Crochard...
LA COMEDIE DE L'APOTRE loi
AMICIE, à Digoneaux.
Il serait cependant désirable que Pont-Saint- Pierre donnât l'exemple du départ spontané de deux prolétaires... (a utocart.) Mon frère, je me suis dévouée pour Brelu... Ne pourriez-vous faire un sacrifice pour l'enthousiaste Crochard?
LETOCART, à Digoneaux.
Nous sommes maintenant trois dévoués à la cause... Ma sœur et moi nous payons pour trois... Est-ce que vous ne pourriez emmener Crochard par dessus le marché?
DIGONEAUX
Jamais je n'ai fléchi sur un principe.
LÉTOCART
Vous avez raison... (ACrochard.) Braj/e Crochard, l'apôtre nous fait savoir que votre profession de serrurier est du luxe dans un pays qui manque de serrures.
BRELU
Crochard ne tient* pas à faire des serrures... Il veut partager les terres...
AMICIE
C'est son droit... Cet homme qui ne possède rien, aspire, lui aussi, à posséder...
DIGONEAUX
Tout le monde désire posséder... C'est une flotte qu'il me faudrait pour emmener en Harmonie ceux qui veulent le partage du sol.
AMICIE
L'apôtre a raison.
LÉTOCART
Dix fois raison.
DIGONEAUX
Nous fatiguons inutilement l'assemblée... Non,
nous ne repoussons pas l'honnête Crochard, nous l'ajournons- seulement... D'ici à trois mois, qu'il épargne sur son salaire quotidien...
LÉTOCART
Oui, Crochard, fais des économies !
CROCHARD
Si j'avais des économies je ne demanderais pas le partage des terres.
LÉTOCART
Cet ouvrier me confond par sa logique.
AMICIE
Mon frère, faites quelque chose pour ce logicien...
LÉTOCART, à Digoneaux.
Soit; je fais une quête pour Crochard?
DIGONEAUX
Si la qucte peut constituer l'apport de Crochard,
je l'emmène... (AAmide.)Ma sœur, commencez, la voix des femmes est irrésistible...
AMICIE
Je ne demande pas mieux...
DIGONEAUX, àAmicie.
Présentez le brave Crochard... Qu'il tende son chapeau.
AMICIE, donnant la main à Crochard.
Mes sœurs et mes frères, c'est pour favoriser l'émigration de l'honnête Crochard...
CROCHARD
Qui ne demande que le partage des terres. (Tous
les invités se reculent.)
LÉTOCART
Je n'entends pas seulement deux sous tomber dans le chapeau... Ces gens de Pont-Saint-Pierre sont d'une ladrerie.
AMICIE, àMesnager.
Mon beau-frère, s'il vous plaît...
MESNAGER
C'est trop de patience... Je ne peux me contenir plus longtemps.
MADAME MESNAGER
Mon ami, modérez-vous!
MESNAGER
Non. (ii se lève.) Qui êtes-vous pour troubler ainsi l'intérieur de nos familles?
Qui je suis-?
AMICIE
Ne répondez pas !
DIGONEAUX
Je suis celui qui condamne, qui absout, qui juge,
le dernier de la terre, celui qui est fort, celui qui est apôtre, c'est moi, c'est Jean Digoneaux. (ii se
lève majestueusement et sort, suivi de l'assemblée.)