SCENE II MARTHE, AMICIE
AMICIE, habillée.
Marthe, le facteur n'est donc pas encore venu ?
MARTHE
Non, ma tante.
AMICIE
J'avais cru entendre la sonnette. Le facteur est en retard aujourd'hui...
MARTHE, - regardant à la pendule.
Huit heures ne sont pas sonnées.
AMICIE
Et il y a déjà plus de douze heures que ce journal est distribué à Paris! Ah! la province! Quel ennui ! Nous sommes en arrière de tout, sur tout...
MARTHE
C'est ce que dit la femme du receveur -général; elle se plaint d'être obligée d'aller à Paris pour commander ses chapeaux.
AMICIE
Des chapeaux ! Des chapeaux ! Quels sentiments déplorables! J'en rougis pourvous, ma nièce! Ainsi vous ne voyez dans l'internement provincial qu'une question de toilette.
MARTHE
Mais, ma tante, je vous répète ce que j'entends dire à toutes les dames.
Et je travaille à augmenter les droits de la femme ! Que par mes efforts je leur obtienne plus de liberté, elles en profiteront pour s'acheter trois fois plus de rubans qu'auparavant I Ma nièce, je vous le répète, vous avez reçu une déplorable éducation.
MARTHE
Mais, ma tante, je ne tiens pas tant à la toilette.
AMICIE
Est-ce que je ne vous surprends pas le matin devant votre miroir, affairée, occupée à tordre et détordre ces cheveux inutiles.
MARTHE
Inutiles?...
AMICIE
Regardez si j'ai besoin de coiffeur, de miroir,
de pommade. (Elle passe la main dans ses cheveux.) Un Simple coup de peigne le matin, je suis prête.
MARTHE
Oh! je ne tiens pas à faire couper mes cheveux.
AMICIE
Parce que vous êtes pleine de vanité... Ne me trouvez-vous pas bien ainsi ?
MARTHE
Pardonnez-moi, ma tante. Mais je croyais que les cheveux de femme n'étaient pas faits pour être coupés.
AMICIE
Et les cheveux d'homme ?
MARTHE
Les hommes font comme ils l'entendent.
AMICIE
Les hommes ont raison dans certains cas : s'ils n'avaient pas asservi la femme, ils auraient
toujours raison. Eh bien, ma nièce, ils se sont dit que l'entretien de la coiffure était du temps perdu; alors ils ont porté les cheveux courts. Je fais comme eux, moi, parce que j'emprunte à l'homme tout ce qui me paraît bon et utile... Bon, voilà huit heures et le journal n'arrive pas... Que peut faire ce maudit facteur? Je n'y tiens plus... Je vais au-devant de lui. (Eiiesort.)