SCÈNE XI
Entrée des frères d'Harmonie. Ils apportent des bancs et un dôme de feuillage sous lequel s'assied Digoneaux. A ses côtés se rangent Létocart, Amicie, Marthe, Henri, Brelu, Touchard et les sociétaires. Deux hommes plantent en terre un piquet avec un écriteau portant en gros caractères : BALLET DES ORIGINES DE L'HOMME.
DIGONEAUX
Et maintenant, que la fête commence !
Douze nègres entrent en courant et vont s'agenouiller devant Digoneaux. Ces nègres portent sur le ventre un cadran d'horloge dont les timbres variés forment un carillon harmonieux. Bamboula à laquelle viennent se mêler douze négresses dont les seins sont recouverts de plus petits cadrans. — Danse des négresses qui agacent les nègres et les fuient. — Des singes, attirés par ces carillons, passent leurs museaux à travers le feuillage des branches élevées des cocotiers. — Peu à peu, pendant le divertissement, le son des horloges s'alanguit. Les nègres et les négresses profitent d'un instant de repos pour remonter les cadrans.
DIGONEAUX. (Il donne le signal des applaudissements et s'adresse aux nouveaux débarqués.)
A une lieue du territoire de Concordia se trouve Yucato, petite ville Mexicaine réputée par l'excellence de ses produits d'horlogerie... Nos frères se passent de cette coûteuse industrie... En Harmonie le seul cours du soleil guide nos actes... Mais nous profitons des loisirs des honnêtes ouvriers d'Yucato, lorsqu'ils viennent en forêt pour rendre la souplesse à leurs corps fatigués, et jusqu'alors leurs bamboulas piquantes ont suffi pour intéresser nos adhérents... (Aux nègres.) Que le ballet des Origines de l'homme continue.
Les nègres se rangent en ligne, ayant en face les négresses. Une heure bruyante sonne au cadran des nègres ; les négresses répondent par le son plus doux de la première heure. Même carillon pour la seconde, la troisième heure jusqu'à la douzième, le tout entremêlé de danses. — Après que la douzième heure a sonné, une grêle de noix de coco, lancée par les singes, est
i96 LA COMÉDIE DE L'APOTRE
dirigée spécialement contre les nègres qui s'enfuient en laissant tomber leurs cadrans. Les négresses afiolées veulent suivre les nègres; elles en sont empêchées par les singes. — Lutte des singes avec les négresses qui cherchent à se dérober à leur frénésie. Pendant ce divertissement, des macaques âgés, qui ne se livrent pas aux ardeurs de la danse, essaient de remonter les cadrans d'horloges ; mais ignorants dans l'engrènement des rouages, ils en faussent la savante harmonie. La sonnerie semble ivre; avec fracas se détraquent les grands ressorts. — Après avoir vainement supplié les négresses de répondre à leur ardeur, les singes, sans se préoccuper de leur résistance, s'en emparent et les entraînent à demi évanouies dans leurs profondes tanières, ainsi que sous les épais ombrages des cocotiers.
DIGONEAUX
Mes frères, voyez et méditez... Voilà des nègres naïfs qui nous donnent sous forme de bamboula, et avec plus de certitude que les naturalistes et les savants, une idée précise des origines de l'homme.
Applaudissements. Les harmoniens emportent, sur leurs épaules, Digoneaux dans son dôme de feuillage.