‹ La comédie de l'apôtreChapitre 41 sur 71 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MARTHE, puis HENRI

MARTHE

(Elle tresse des couronnes de feuillage.)

HENRI

Ma chère Marthe, je viens me réfugier près de toi... On ne rencontre que des gens agités.

MARTHE

Que se passe-t-il ?

HENRI

Les élections. J'ai amené avec moi la tempête.

MARTHE

Ah ! ce philosophe Trapadoux ! Ma tante en fera une maladie.

HENRI

Digoneaux sera renommé; mais il faut s'attendre aux cris d'une minorité soulevée par le philosophe et le phrénologue.

Que nous importe ! . . . Ces troubles nous servent ; pendant que les esprits sont entraînés ailleurs, personne ne s'occupe de nous.

HENRI

On s'occupe plus de nous que lu ne le penses, Marthe... Nous courons un danger.

MARTHE

Voudrait-on nous séparer?

HENRI

Hélas! au contraire.

MARTHE

Je ne te comprends pas.

HENRI

Digoneaux et ta tante m'ont laissé entrevoir leur secrète pensée... Préoccupés de détourner les esprits pendant l'assemblée générale, ils voudraient donner le spectacle de notre union...

Eh bien?

Accepterais-tu de m'épouser aujourd'hui à la face du ciel, avec le droit huit jours après de rompre ce mariage? Je t'aime, ma chère Marthe,

plus que je ne saurais le dire... Pour toi j'ai fui ma famille, laissant ma mère dans les larmes; mais je ne voudrais pas abuser de ton amour en consentant à une union proclamée par de tels hommes... Il me semble que cela nous porterait malheur.

MARTHE

Que faire?

HENRI

Attendre une occasion favorable... et retourner en France.

MARTHE

Mais mon père ne consentira pas à mon départ ?

HENRI

J'ai quitté ma mère pour toi.

MARTHE

Puis-je laisser ici mon père et lui causer ce chagrin?... Il m'a emmenée pour mon bonheur, dit-il.

HENRI

Tu te sens heureuse ici?...

MARTHE

Oui, près de toi.

HENRI

Pouvons-nous rester éternellement dans un tel milieu? J'ai pris des mesures pour te ramener en Europe.

MARTHE, pensive.

Oh ! retourner à Pont-Saint-Pierre !

HENRI

A vingt lieues d'ici se trouve un petit port américain où nous avons relâché... J'essayerai d'y gagner ma vie; aucun effort ne me coûtera... J'ai mes bras, j'offrirai mes services sur le port. Que m'importe si je peux amasser de quoi faire face aux frais de passage sur un vaisseau pour notre retour en Europe... Tu soutiendras mon courage.

MARTHE

Mon pauvre Henri, je dois obéissance à mon père.

HENRI

En acceptant la constitution de l'utopiste Digoneaux, ton père s'est dépouillé de ses droits naturels... Ne t'appelle-t-il pas sa sœur?...

Il est vrai.

HENRI

Tu n'es plus sa fille...

MARTHE

Des mots... Au fond, mon père me reconnaît toujours pour son enfant.

HENRI

Marthe, tu ne m'aimes pas...

MARTHE

Quel était le nom que je répétais quand tu m'as

surprise à ton arrivée? Henri, n'est-il pas vrai. Si tu n'étais pas venu, tous les jours j'aurais continué à appeler Henri; si tu m'avais abandonnée, j'aurais encore répété : Henri ! Si tu me quittais, quoique mon cœur fût brisé pour la vie, je dirais toujours : Henri! Que demain la mort vienne s'emparer de moi, je n'aurai qu'un mot sur les lèvres : Henri, Henri! Il me semble que ce nom, il n'y a que toi qui puisse le porter, qu'il a été fait exprès pour toi... Quand je souffre je n'ai qu'à le répéter, aussitôt mon cœur est rafraîchi... Crois- tu que je t'aime? .. . ■

HENRI

Ingrat que je Suis ! (Il tombe aux genoux de Marthe.)

MARTHE

Henri, relève-toi, voici le philosophe Trapadoux qui vient de ce côté, il a l'air irrité...

Les émigrants qui étaient avec moi l'accompagnent. Laissons-les discuter à leur aise, (iu sortent.)

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