SCENE VII MESNAGER, MARTHE
MESNAGER
Que se passe -t-il d'extraordinaire ici? Les cervelles me semblent encore plus en ébullition que d'habitude.
MARTHE
Mon père a appris par son journal qu'un personnage considérable, qu'il appelle l'apôtre, doit arriver prochainement.
MESNAGER
Un apôtre... à Pont-Saint-Pierre... Ma pauvre Marthe, ton père devient de plus en plus bizarre.
MARTHE
Mais, mon oncle, il l'a lu dans son journal.
MESNAGER
Ah ! ce fameux journal qui veut changer la tace de la société! Ils sont une douzaine d'exploiteurs qui, spéculant sur la sottise humaine, se font donner des rentes par les badauds de province. Ton père n'a-t-il pas envoyé une assez forte somme à ce journal?
MARTHE
Trois mille francs, je crois.
MESNAGER
Son notaire me l'avait confié... Tout le monde le sait dans la ville... Chacun se rit de la naïveté de Létocart... Ma pauvre enfant, c'est toi que je plains, et non ton père. Qu'il se ruine en souscriptions, en achats de brochures, en propagande, tant pis pour lui; mais je crains qu'il n'entame ta dot. Ah! si ta pauvre mère avait vécu plus longtemps, ces désordres ne seraient pas arrivés!
MARTHE
Mon oncle, je vous prie, ayez de l'indulgence pour mon père.
MESNAGER
Bonne et affectueuse créature... Et cependant, malgré toutes les tentatives de ta folie tante, tu n'as pas mordu à ce singulier catéchisme qui ferait tourner la tête de plus d'une femme.
MARTHE
Je crois ce que ma mère m'a enseigné...
MESNAGER
Je le sais... Tu travailles dans la maison, remplaçant ta mère, faisant de l'ordre là où ton père et ta tante créent le désordre ; tu deviendras une excellente compagne pour l'homme qui te choisira, je ne doute pas que tu ne le rendes heureux, mais...
MARTHE
Mais... voilà un vilain mot.
MESNAGER
Eh bien! ton père t'empêchera de te marier.
MARTHE
Jamais il n'a contrarié ma volonté.
MESNAGER
Je sais que Létocart n'est pas un tyran... Pourquoi faut-il qu'à cinquante ans ton père se soit mis dans la tête ces idées saugrenues dont il ne me paraît pas comprendre la portée?.. Sans toi, sans ma femme, cent fois je me serais brouillé avec lui.
MARTHE
Mon père est enthousiaste : ce projet lui passera comme tant d'autres pour lesquels il s'enflamme pendant quelques jours.
MESNAGER
Il y a malheureusement trop longtemps que son enthousiasme dure pour ces folies. Quand je pense que ton père a voulu me convertir, qu'il m'a contraint à lire cinquante brochures pour m'éclairer sur la question ! Un système social qui a besoin de tant d'explications n'est pas clair et je n'y ai nulle confiance. Ces billevesées sont bonnes pour ta tante; elle a toujours eu l'esprit romanesque. Compose-t-elle encore des poésies ?
Je crois qu'elle a envoyé au journal un long poème intitulé Fleurs et Pleurs, signé Paméla Souffrant.
MESNAGER
Oh! Paméla Souffrant! Ta tante Létocart!
La touchante Paméla! combien elle a souffert !.. . Ce poème a-t-il paru ?
MARTHE
Pas encore... Tous les jours ma tante attend le journal avec impatience pour voir si le poème est imprimé. . . Mon père même n'en a pas connaissance; elle veut lui en faire la surprise.
MESNAGER
Eh bien ! je crois qu'elle attendra longtemps ses pleurs et ses fleurs, ta tante Paméla Souffrant... Les rédacteurs de ce journal acceptent plus volontiers des rentes que les poèmes de MIleLétocart... Ta tante te fera encore plus de tort que ton père.
MARTHE
Elle n'a pas mauvais cœur.
MESNAGER
Crois-tu que la famille d'un futur qui se présentera soit ravie de recevoir une parente bizarre avec laquelle il est impossible de s'entendre sur quoi que ce soit. .. Ne m'a-t-elle pas dit que les femmes
devaient avoir place à la Chambre... Oui, ta tante ambitionne la députation et rêve de parler en public; si elle osait, elle s'habillerait en homme... A son âge !
MARTHE
Elle est un peu exagérée, j'en conviens; mais son cœur est excellent.
MESNAGER
Crois-moi, ma bonne Marthe, si tu peux détourner ton père et ta tante de leurs extravagants projets, en même temps que tu leur rendras un grand service, tu travailleras* pour toi-même, pour ton avenir, car si de pareilles chimères prenaient racine dans le cerveau de ton père, elles empêcheraient ton établissement.
MARTHE
Mon oncle !
MESNAGER
Tu ne veux pas rester fille ?
MARTHE
Je dois obéissance à mon père...
MESNAGER
Eh bien, ma chère enfant, je ne connais pas dans le pays de famille que les idées sociales de ton père et de ta tante ne mettent en fuite, dès les premiers mots... Tu ne m'en veux pas de ma franchise ?
MARTHE
Oh ! mon oncle !
MESNAGER
Viendras-tu à la maison cette après-midi!
MARTHE
Je le voudrais, mon oncle, mais j'ai à surveiller la couturière, la repasseuse...
MESNAGER
Si Paméla Souffrant entendait ces affreux détails de ménage..! J'enverrai ma femme te tenir compagnie...
MARTHE
Adieu! mon oncle. (EUe fondasse. j