SCÈNE VIII MARTHE ruis HENRI
MARTHE
Combien j'ai eu de peine à ne pas laisser paraître mes émotions! Ah! que mon oncle a été dur! (Eiic Pieure.) Chacun de ses mots répondait à une de mes secrètes pensées... A-t-il deviné mon secret?... Je n'ose le croire... Dans quelle situation me jette mon père! Tout ce que disait mon oncle est vrai...
HENRI, entrant par la porte du fond.
Ma chère Marthe ! (11 toi embrasse les mains.) Comme tu as l'air triste !
MARTHE, s'essuyant les yeux.
Ce n'est rien, Henri.
HENRI
Rien? Vraiment?
MARTHE, essayant de sourire .
Je pensais, je réfléchissais...
HENRI
Tu n'as pas réfléchi longtemps .. J'ai vu de loin mon père qui certainement sortait d'ici.
MARTHE
Il me quitte à l'instant.
HENRI
Est-ce lui qui a fait rougir mes jolis yeux?
MARTHE
J'ai peu dormi cette nuit.
HENRI
Comme moi, et cependant je suis heureux d'avoir mal reposé : je pensais à toi, Marthe... Il y en a qui appellent le sommeil; moi, je le repousse de toutes mes forces afin de m'entretenir avec toi, de te regarder plus longtemps... Quand je m'endors, ma chère Marthe, et que ton image ne me suit pas
dans le sommeil, c'est une séparation forcée, tandis qu'éveillé je ne te quitte pas d'une seconde... Crois-tu à cet amour que je porte partout avec moi?
MARTHE
Oh! Henri!
HENRI
Et pourtant, ce matin, je crains de prier auprès d'une statue belle, mais indifférente... Est-ce que je te gêne?... Tu semblés contrainte... Ah! j'ai oublié mon bouquet!
MARTHE
Pour un homme qui pense tant à moi, cet oubli est au moins singulier.
HENRI
Pardonne-moi, Marthe... Le jardinier n'avait que de pauvres petites fleurettes.
MARTHE
Mauvaise raison.
HENRI
J'ai craint qu'en allant tous les jours me fournir chez le jardinier, il ne cherchât à découvrir la personne à qui est destiné ce bouquet.
MARTHE
Depuis un an que vous me faites cadeau de fleurs tous les matins, comment se fait-il que cette crainte ne vous soit venue qu'aujourd'hui?
Ainsi, tu m'en veux!
MARTHE
Henri, vous ne m'aimez plus autant.
HENRI, tirant un bouquet caché.
Méchante! Le VOici, le bouquet. (Il embrasse Marthe. ) MARTHE
Henri! si on nous voyait!
HENRI
Un cousin a bien le droit d'embrasser sa couine.
MARTHE
Maintenant, asseyez-vous là?... Pas si près... Vous m'empêchez de tirer mon aiguille... Vous savez que je pique quand vous n'êtes pas sage.
HENRI
J'aime mieux être blessé par ton aiguille que par ton joli petit air renfrogné de tout à l'heure.
MARTHE
Avez-vous bien grossoyé hier à votre étude ?
HENRI
J'ai supplié le maître-clerc de ne plus me donner que des expéditions à copier : c'est ta faute.
Ma faute?
HENRI
Je commençais à faire un second clerc pas-
sable lorsque j'ai senti mon affection augmenter pour toi, Marthe... A partir de ce moment je n'ai plus rien compris au notariat; je suis devenu un simple d'esprit incapable de raisonner procédure, succession, testament... Je trouve le nom de Marthe écrit sous chaque mot; entre chacune des lignes je lis : Marthe, je t'aime; toujours ma chère Marthe est présente dans cette étude qui jadis sentait les vieux papiers renfermés et qui maintenant embaume depuis que tu m'as permis de t' aimer. On me parle, je n'écoute pas; on se moque de moi, je n'entends pas... Je pense à Marthe... toujours à Marthe... Tout ce que je touche est plein de bévues... Oh! qu'un futur notaire amoureux est un mauvais clerc ! . . . Heureusement le patron met mes fautes sur le compte de la distraction. Distrait! comme il se trompe! Moi qui applique tous mes sens à voir, à regarder, à me souvenir d'une femme bonne, douce et tendre... (ii prend les mains
de Marthe.)
MARTHE
Monsieur le complimenteur, tâchez d'être un peu plus distrait auprès de moi ou je vous renvoie.
HENRI
Tu n'es pas assez cruelle pour dire vrai.
Je fais mes conditions... Si, à votre étude, vous ne pensez qu'à moi, auprès de moi pensez un peu à votre étude...
HENRI
Que m'ordonnes-tu, Marthe !
MARTHE
Il faut être raisonnable.
HENRI
Tu parles comme mon père.
MARTHE
En me quittant, mon oncle m'a laissé un peu de son bon sens; il me donnait également les plus affectueux conseils.
HENRI
Ta-t-il parlé de moi?
MARTHE
Hélas! c'est de moi qu'il a trop parlé.
HENRI
Encore soucieuse, Marthe... Voyons... Parle franchement, tu me caches quelque chose.
MARTHE
Henri, il ne faut plus penser à moi.
Ne plus penser à toi! A qui veux-tu que je pense ?
MARTHE
A tout le monde, excepté à moi.
HENRI
Ainsi, tous nos projets, vous les brisez comme une enfant gâtée et vous croyez qu'il suffit de me dire : il ne faut plus penser à moi, pour qu'aussitôt l'affection que j'ai pour vous s'efface... Ah! vous êtes moins aimante que je ne le croyais! Songe,
ma chère Marthe, que je ne vis que par toi, pour toi... La vie avec Marthe en perspective est une fête perpétuelle... Si tu m'empêches de te dire que je t'aime, je m'en irai seul dans les bois et je le crierai aux oiseaux pour qu'ils te le répètent, je le confierai au vent qui passe et tu entendras souffler à tes oreilles : Marthe, je t'aime ! Je le dirai à toutes les fleurs de ton petit jardin et, quand tu en cueilleras une pour l'attacher à ton corsage, de tendres odeurs répéteront ma confidence...
MARTHE
Fou ! . . .
HENRI
Oui, fou, tout à fait fou, Marthe. . . Ah ! il ne faut plus penser à toi... N'y pensez plus si je vous déplais déjà, mais je vous défie de m'enlever mes pensées... Vous ne m'aimez plus, mais je t'aime et vous n'avez pas le pouvoir de m'empêcher de vous aimer... Tant pis pour vous si vous avez le cœur sec... Marthe, le mien brûle et n'est pas près de s'éteindre... Vous êtes l'aimée et je suis l'aimant, c'est à moi le beau rôle... Vous prenez en pitié
ma folie... Vous me traitez d'insensé, et c'est vous qui souffrirez un jour de votre froideur... Plus tard, quand vous connaîtrez mieux la vie, quand, regardant autour de vous, vous aurez remarqué combien la passion est rare, vous vous direz tristement : Il m'aimait vraiment! Et vous pleurerez alors sur votre pauvre cœur desséché... (ii s'éloigne,
Silence.)
MARTHE
lienri ! (Henri accourt et se jette à ses pieds.) MARTHE
Combien vous êtes dur...
HENRI
C'est toi qui es sans pitié.
MARTHE
Est-ce moi qui parlais ? N'avez-vous pas entendu la voix de votre père ? C'était lui qui s'exprimait par ma bouche... Cher Henri, est-il possible que j'oublie si vite mes promesses? Ne vous ai-je pas juré d'être à vous, malgré tout... Oui, nous
avons dit malgré tout; mais nous l'avons dit légèrement, sans réfléchir, sans penser... Votre père a réfléchi pour nous; il me trouve impossible, Henri... Mon ami, je ne suis pas une fille à marier, je suis la fille d'un père dont les idées choquent toute la ville. Je suis la fille d'un homme qui dépense sa fortune en idées singulières. . . Je suis la nièce d'une femme près de laquelle on craint de se trouver; enfin, je ne suis plus une héritière, mais une fille qui, peut-être dans quelques années, ne pourra rien offrir en dota son époux... Voilà ce que m'a fait entendre votre père, et il n'a pas tout à fait tort.
HENRI
Et que m'importe ! ... Je n'épouse pas une fortune, je ne cours pas après une dot... J'ai rencontré une femme qui doit me rendre heureux, une amie que j'apprécie depuis mon enfance, dont les sentiments affectueux me sont connus... Elle est bonne, belle, tendre, je ne m'inquiète guère combien elle a de rentes... Elle fera mon bonheur, je le dirai à mon père... Est-ce que je consentirai jamais à épouser une femme qui m'apportera dix mille
livres de rentes et un million de déceptions dans l'avenir? Ma chère Marthe, mon père me comprendra.
MARTHE
Je le souhaite,
HENRI
Ma mère m'aidera à triompher du mauvais vouloir de mon père.
MARTHE
Oui, ta mère, je compte sur elle; elle m'aime comme sa fille; toujours elle s'est efforcée de me faire oublier les récriminations de ma tante... C'est une bonne idée, Henri, confiez-vous à votre mère... le plus tôt possible.
HENRI
Demain...
Aujourd'hui, tout de suite ..
HENRI
En revenant de l'étude, j'emmènerai ma mère au jardin et je lui dirai tout.
LA COiMÉDIE DE L'APOTRE 43
MARTHE
A bientôt, Henri.
HENRI
Oui, Marthe, à bientôt.
MARTHE
Je ne vivrai pas d'ici là.
HENRI
Sois confiante, ma chère Marthe, (iison.)