Éd. Thierry, Quatre mois du Théâtre Molière, s. d
2. Éd. Thierry, La Grange et son registre. M. Thierry s'avance trop en attribuant liagotin à La Fontaine; peut-être le fabuliste y eut-il une part, comme dans d'autres pièces de Champmeslé, quoique celle-ci soit d'une insigne platitude, mais Champmeslé en fut certainement l'auteur principal; c'est lui seul que La Grange nomme en cette qualité.
buer les vers du Ragotin, de Champraeslé, où il est question de cet acteur
Si jeune, si bien fait, qui déclame si bien. Qu'on aime tant, et qui, quand la pièce est finie, Vient toujours saluer toute la compagnie Et faire un compliment.
Dans plusieurs circonstances fort délicates, les compliments de La Grange furent assez remarqués pour que le Mercure se crût obligé de les reproduire. Ainsi à la mort presque soudaine de la reine Marie-Thérèse. La nouvelle de l'événement surprit les comédiens, le 30 juillet 1683, au moment où ils terminaient le prologue de la Toison d'Or, de Corneille. Triste ironie de la destinée : cette pièce, que l'on venait de remonter avec un grand Iuî^ de mise en scène, avait été composée en 1660, à l'occasion du mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne. Et tandis que, dans la salle Guénégaud, la Paix récitait, en l'honneur de la reine, des vers pleins d'espérance, que « l'Hyménée paraissoit, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche le portrait de la reine peint sur son bouclier », on commençait dans les églises de Paris les prières de quarante heures pour le salut de la reine déjà morte et depuis longtemps délaissée. L'antithèse entre la fiction du théâtre et la réalité était par trop lugubre. Que faire, cependant? Continuer la représentation était impossible; rendre l'argent et renvoyer le public, sans lui dire pourquoi, eût provoqué un tumulte involontairement scandaleux; enfin, annoncer la nouvelle à haute voix dans un lieu de plaisir, n'était-ce pas manquer de respect à l'auguste défunte ? La Grange sauva la situation : « Celui qui a coutume d'annoncer, raconte le Mercure, ne voulut point faire savoir sur un théâtre la
mort de la reine à une grande assemblée, et dit seulement que le malheur qui venoit d'arriver étoit cause que l'on ne poursuivroit pas la représentation de la pièce. Chacun se demanda l'un à l'autre de quel malheur il vouloit parler; et une dame, qui étoit dans une loge, l'ayant appris de ce même acteur, fit un si grand cri, que tous ceux qui l'entendirent, en ayant été émus, apprirent bientôt cette fâcheuse nouvelle et mêlèrent leur douleur à celle de cette dame. » Douleur de convenance, imaginée ou exagérée par l'officieux narrateur : oubliée dans son isolement, Marie-Thérèse était à peu près aussi indifférente au peuple de Paris qu'à son mari et à la cour. Le moyen employé par La Grange n'en est pas moins ingénieux; profiter ainsi de la présence dans la salle d'une personne connue, et lui jeter à demi-voix la nouvelle qu'on ne peut dire tout haut, atteste un homme de coup d'œil et de prompte décision. Aussi valut-il à La Grange les félicitations de la cour.
Trois ans après, en septembre 1686, même tact dans une circonstance qui non seulement n'avait plus rien de funèbre, mais où une sorte d'ironie joyeuse se dégageait de la représentation même, par un singulier rapport entre la pièce et une partie des spectateurs. Louis XIV avait reçu cette fameuse ambassade de Siam qui excita une si vive curiosité, et dont la réception ne fut pas sans quelque analogie avec les « turqueries » du Bourgeois gentilhomme. On conduisit, naturellement, les ambassadeurs à la salle Guénégaud, et on leur donna ce même Bourgeois gentilhomme , sans aucune intention de les mystifier, peut-être même avec l'espoir que, dans cette pièce-là, du moins, ils comprendraient quelque chose. Mais, avec la tournure d'esprit d'un public parisien, était-il possible que la ressemblance lointaine de ces étrangers avec les fantoches bouffons du divertissement
n'excitât pas le sourire? Des deux côtés, même luxe étrange de costume, mêmes simagrées, même jargon. La représentation dut être particulièrement gaie; quant au compliment obligatoire, il est à croire qu'on l'attendait avec curiosité : comment l'orateur allait-il concilier une impression qu'il éprouvait certainement lui-même, avec la réserve de son emploi ? La Grange fut parfait de convenance, avec une pointe d'inoffensive ironie courant comme un sourire à travers les formules respectueuses et le sérieux officiel : «Jamais, dit-il, les comédiens n'avoient eu l'avantage de voir chez eux des personnes dont la qualité, dans toutes ses circonstances, eût plus attiré d'admiration». Mais, insinuait-il, « il eût été à souhaiter pour la troupe qu'un peu d'habitude de la langue française leur eût rendu la pièce intelligible, afin qu'ils en eussent pu sentir la beauté; ajoutant aussitôt : « ce qui leur auroit mieux fait comprendre le zèle avec lequel les comédiens s'étoient portés à leur donner quelque plaisir». Il terminait par une invitation discrète à revenir. Tout le monde fut enchanté, y compris les ambassadeurs, et, à la sortie, pour montrer, avec sa satisfaction, que la langue française ne lui était pas si étrangère, leur chef dit à La Grange, qui jouait Dorante : « Je vous remercie, monsieur le marquis ». Aussi revinrent-ils deux fois, préférant la comédie à l'opéra. Nouveau compliment de La Grange, qui joignit à l'expression de sa gratitude celle d'une véritable fierté patriotique, enveloppée dans une délicate flatterie : «c II les remercia de ce que latroupeavoitétélapremièreetladernièrehonoréedeleur présence, et marqua la joie qu'ils dévoient avoir de remporter une réputation si universelle, et d'avoir plu dans une cour qui sert de modèle à toutes les autres, et ou l'on a bientôt fait de découvrir le faux mérite. » Si, dans les circonstances de ce genre, le rôle d'ora-
CHARLES VARLET DE LA GRANGE. tîu5
teur exigeait de rares qualités, il n'avait, au demeurant, rien que d'agréable pour celui qui en était capable. D'autres fois, au contraire, et assez souvent, il exigeait autre chose que de l'éloquence : il y fallait vraiment payer de sa personne et faire preuve de courage. Comparé au public du dix-septième siècle, celui de nos jours est d'une docilité moutonnière, même en province, où le parterre et la loge infernale s'amusent encore à soulever des tumultes de mauvais goût. Quelle différence avec les salles d'autrefois ! Même au Palais-Royal, le public s'inquiétait peu que le chef de la troupe réunît en sa personne une admirable trinité de talents ; les représentations étaient souvent bruyantes jusqu'au désordre. C'étaient, d'abord, les militaires de la maison du roi qui s'arrogeaient le privilège d'entrer sans payer, malgré les ordonnances toujours renouvelées pour leur imposer le droit commun ; dans l'occasion, ils pénétraient dans la salle, l'épée à la main, et tuaient le portier assez osé pour leur disputer le passage. Puis les valets et les pages, qui se permettaient force gentillesses, comme de jeter sur la scène des pierres et « le gros bout d'une pipe à fumer », ou de couper la parole aux acteurs « par des hurlements, chansons dérisionnaires et frappements de pieds contre les ais de l'enclos où sont les joueurs d'instruments ». Enfin, sans parler des ennemis personnels du poète, auteurs ou comédiens, des originaux raillés, les gens de qualité étalaient, des deux côtés du théâtre, leurs grâces insolentes, parfois excités par une ivresse de bon ton. L'orateur devait, dans l'occasion, tenir tête à tous. Or La Grange, plus que tout autre, plus que Molière lui-même, était l'homme de cette tâche difficile. Outre qu'on n'avait contre lui aucune des causes d'animosité qu'excitait Molière, il réunissait un ensemble de qualités qui exercent sur le
public une séduction assurée : politesse, douceur, élégance d'honnête homme et de jeune premier; et, si le public est impitoyable au comédien qu'il n'aime pas, on sait jusqu'où peut aller, je ne dis pas son enthousiasme, mais son idolâtrie pour celui qui a su conquérir ses bonnes grâces. De plus, en présence d'un véritable danger, La Grange était plein de décision et de sang-froid. Un après-midi de novembre 1691, un capitaine au régiment de Champagne, le sieur Sallo, ivre, et accompagné de quelques amis dans le même état, veut entrer sans billet et blesse grièvement d'un coup d'épée un exempt du lieutenant-criminel. Une fois dans la salle, il fait un tel vacarme, que La Grange doit interrompre les acteurs, venir à la rampe et demander au public s'il veut que la représentation suive son cours. On répond de continuer. Mais à peine les acteurs ont-ils repris la scène, que le capitaine entre en fureur, leur ordonne de se taire, les menace de les tuer à coups de pistolet, arrache les chandelles de la rampe et les leur jetle à la tête; finalement, il les met en fuite. La Grange paraît alors pour la seconde fois; sans s'inquiéter du forcené, il présente au public les excuses de ses camarades pour leur retraite involontaire, puis « il demande si quelqu'un est mécontent et si on se plaint de la troupe ». On lui crie que non, on l'applaudit et les acteurs reparaissent. Sallo tire alors Tépée, saute sur le théâtre, chasse les acteurs, lance des coups au hasard à travers les décors, enfonce le plafond pour couper les lustres de l'avant-scène, crie des extravagances, blasphème, dit qu'il se moque, ou l'équivalent, du roi et de ses ordonnances, etc. Troisième apparition de La Grange, toujours aussi calme; il passe devant Sallo, sans avoir l'air de soupçonner sa présence et déclare qu'on va rendre l'argent. Cela fait, il s'occupe du
capitaine, qui s'est engagé dans le couloir des loges, et par une manœuvre habile il le fait reculer jusqu'à un petit escalier sans issue, où le concierge du théâtre s'empresse de l'enfermer*.
Caractère de La Grange; ses vertus privées; son mariage avec M"' Ragueneau de l'Estang. — Son registre ; intérêt de ce registre pour l'histoire de la troupe.
On est aujourd'hui prodigue d'épithètes enthousiastes envers le Paradoxe sur le comédien de Diderot. La plupart de ceux qui le rencontrent sur leur chemin se croient obligés de marquer au passage leur admiration pour ce livre « génial » ; il est, à les entendre, plein d'idées, hardies en leur temps, mais devenues du nôtre des vérités indiscutables. Dans ce mince dialogue on prétend trouver le dernier mot, ou peut s'en faut, sur l*art du comédien. Il serait plus juste d'y voir simplement ce que l'auteur y a voulu mettre, un paradoxe, et un paradoxe qui tient plutôt de la gageure poussée jusqu'au bout que du désir de remplacer une erreur banale par une vérité neuve. Non seulement la pensée de Diderot n'y est pas toujours claire, mais elle est, en plusieurs passages, franchement inintelligible; avec un faux air de dialectique serrée, le fil du raisonnement casse plu-
1. Enquête de police publiée par M. Em. Campardon, dans les Comédiens du roi de la troupe française, appendice, YI. — On peut suivre aisément les péripéties de l'alfuire sur le plan de l'ancienne Comédie-Française contenu dans le supplément de V Encyclopédie thédlrale, extraite elle-même de l'Encyclopédie de d'Alcmbert et Diderot.
sieurs fois. On y trouve assurément, comme toujours chez Diderot, force vérités de détail, de fines remarques, des anecdotes curieuses, des passages éloquents, d'autres d'une ironie mordante ; on y trouve aussi le hasard de pensée et d'expression non moins commun chez Diderot, du fatras, enfin une intrépidité de bonne opinion attestée par l'éloge convaincu et trois ou quatre fois repris du Père de famille. Le tout pour établir les trois propositions suivantes : « C'est l'extrême sensibilité qui fait les acteurs médiocres; c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs ; et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes. » Il n'y a qu'à feuilleter la Galerie du Théâtre-Français et les Anecdotes dramatiques pour constater la fausseté de ces trois prétendus axiomes. La sensibilité au théâtre se concilie aussi bien avec le génie qu'avec la médiocrité. Tel acteur excellent n'éprouvera aucune émotion et se moquera de celle qu'il excite, tel autre ne parviendra jamais à surmonter l'émotion chaque fois renouvelée que lui cause un rôle pathétique. L'étude du talent et du caractère de La Grange fournirait des preuves nouvelles contre le fameux paradoxe. La Grange avait beaucoup de sensibilité : on en aura bientôt la preuve. Mais cette sensibilité ne l'empêchait pas de faire sortir de ses rôles leur plein effet ; il en était assez maître pour la gouverner en tout et toujours. D'autre part, aussi bien que le paradoxe de Diderot, il dément cette autre erreur, accréditée surtout par un drame bien connu d'Alexandre Dumas père, Kean ou Désordre et Génie, qu'aux rôles de feu il faut des âmes semblables à ces rôles, que, des passions qu'il traduit, l'acteur doit connaître par expérience le plus grand nombre possible, surtout l'amour, enfin qu'il a le droit d'accumuler des expériences dont l'art profitera. On accorde, tout au
plus, que pour jouer les Atrides, Néron et Macbeth, il n'est pas indispensable de pratiquer l'inceste, le parricide et l'assassinat.
Et d'abord, ce charmant amoureux, cet orateur plein de ressources, cet homme de résolution et de courage, était en même temps un homme d'intérieur et de famille, réglé dans ses mœurs et dans sa conduite, un comptable épris des chiffres, des affaires en ordre* et des écritures bien tenues. On sait combien de jeunes premiers, à toutes les époques de notre histoire dramatique, se sont fait gloire de leurs conquêtes, même après que l'âge semblait les ranger parmi les invalides de l'amour. Il suffira de rappeler un camarade de La Grange, ce Baron, type accompli du bellâtre, du fat et de l'homme à bonnes fortunes, celui qu'un contemporain, Tralage, appelait « le satyre ordinaire des jolies femmes ». Il en est d'autres, au contraire, qui, fixés de bonne heure, furent des époux modèles et ne firent parler d'eux que par leurs succès dramatiques. La Grange est du nombre de ceux-ci. Il ne se maria qu'en 1672, à trente-deux ans ; mais, si dans les années qui précédèrent il eut, lui aussi, ses aventures galantes^ il était discret, qualité rare en ce genre de commerce, et elles ne firent aucun bruit.
Celle qu'il choisit pour femme, sa camarade Marie Ragueneau, familièrement appelée M''* Marotte, bien qu'elle s'intitulât M"* de l'Estang, ne semblait guère destinée à cette union. C'était la fille d'un pâtissier mauvais poète, dont une passion malheureuse pour les vers et le théâtre fit, après l'avoir ruiné, un moucheur de chandelles
1. On voit, par le registre, qnc La Grange avait des économies en entrant dans la troupe de Molière, et il devait laisser en mourant 100 000 écus de bien.
dans la troupe provinciale de Molière*. Elle avait un an de plus que son mari, peu de beauté, semble-t-il, et aucune dot. Ancienne femme de chambre (c'est-à-dire, en style de théâtre, élève et suivante) de M"" de Brie, elle n'avait pas appris grand'chose à cette bonne école. Molière ne lui confia, dans ses pièces, que des rôles de pure figuration, comme Marotte des Précieuses ridicules et Aglaure de Psyché, ou des personnages d'un comique marqué, comme l'héroïne de la Comtesse d'Escarbagnas. Non seulement, après plus de douze ans, elle ne faisait pas officiellement partie de la troupe, mais c'était à peine une pensionnaire, presque une gagiste. Elle ne fut vraiment admise qu'après son mariage, en considération des services de son mari, et à demi-part ; on la réduisit à quart de part après la réunion de 1680, et il fallut les justes réclamations de La Grange pour que l'autre quart lui fût rendu. En 1679 Thomas Corneille, voulant mettre quelques lignes aimables pour elle dans un rôle de la Devineresse, qui lui était confié, ne trouvait à en dire que ceci : « Je sais que je ne suis pas une beauté achevée, mais je m'en console. J'ai quelque agrément, un peu d'esprit, des manières assez enjouées, et je crois qu'avec cela on peut faire figure dans le monde. » Aux petits rôles qu'elle attrapait deci, delà, elle joignait les fonctions de « préposée à la recette », ce qui suppose des aptitudes financières; et peut-être cela contribua-t-il à séduire La Grange, qui en avait de très marquées ^ En
1. Digne du Roman comique, l'histoire du pâtissier Ragueneau est un des plus amusants épisodes de la vie des comédiens d'autrefois ; d'Assoucy la raconte avec agrément au chapitre xii de ses Aventures.
2. D'après M. G. Monval {le MoUéristef septembre 1886), ce ne serait point la future de La Grange, mais sa mère, qui aurait rc.n* pli les i'onctiouit de préposée à la recette.
tout cas, ce mariage était entièrement à l'avantage de l'épousée, y compris le contrat; aussi, selon la juste remarque de M. Edouard Thierry, Marie Ragueneau comparut-elle devant le notaire avec un cortège triomphal de parents et d'amis, tandis que La Grange se présentait modestement accompagné de son frère Verneuil et d'un seul ami, Pierre de La Barre, « ordinaire de la musique du roi ». De plus, on ne peut s'empêcher de remarquer que, mariée depuis huit mois à peine, elle rendait La Grange père de deux petites filles, qui ne vécurent pas. Peut-être n'y eut-il là qu'un accident; peutêtre aussi les deux époux ne firent-ils que consacrer une situation antérieure au mariage ; en ce cas, La Grange, honnête homme en toutes choses, se serait empressé de réparer une erreur amoureuse. M*'^ de La Grange se montra-t-elle du moins reconnaissante du choix de son mari ? L'auteur de la Fameuse comédienne, vraie harpie qui salit tout ce qu'elle touche, termine son pamphlet par une série d'épigrammes, où se trouve celle-ci à l'adresse de Marie Ragueneau :
Si, n'ayant qu'un amant, on peut passer pour sage, Elle est assez femme de bien, Mais elle en auroit davantage Si l'on vouloit l'aimer pour rien.
En revanche, Tralage la comprend, avec son mari, au nombre des comédiens qui « vivaient bien, régulièrement et même chrétiennement ». Quoi qu'il en soit, pas plus après son mariage qu'avant, que sa femme ait été modeste ou coquette, fidèle ou volage, La Grange ne fit parler de lui; il ne fournit pas la moindre contribution à la chronique scandaleuse d'une troupe où les vertus faciles étaient en nombre; sa vie privée fut celle d'un brave homme, d'une probité et d'une fidélité bour-
geoise, également attaché à sa famille et à son théâtre. En dehors de ses services comme acteur, cet attachement à la troupe est attesté par le fameux registre qui a rendu son nom presque populaire et qui renferme sans interruption l'histoire du théâtre durant vingt-six ans, du 28 avril 1659 au l'"" septembre 1685 ^ On cite parfois ce registre comme le livre officiel des recettes et des dépenses de la troupe, tenu pour elle et en son nom. C'est une erreur : ce qu'on appelle le Registre de La Grange est un simple livre de raison, comme en avaient nos pères, c'est-à-dire un journal personnel où le propriétaire consignait ce dont il désirait fixer pour luimême le souvenir. Livre d'un comédien ami des chiffres, celui-ci est rempli par la notation de tous les événements qui intéressent le théâtre dont le propriétaire fait partie et sont le tissu même de sa propre existence : constitution de la troupe, son état au début de chaque année théâtrale, premières représentations, composition du spectacle de chaque jour, visites à la cour ou chez les particuliers, recettes, dépenses, aumônes, parts de chaque acteur, etc.; il renferme, de plus, intercalée entre ces renseignements d'intérêt général, la mention de beaucoup d'événements personnels au seul propriétaire : maladies, mariages, décès des membres de sa famille ; parfois des réflexions sur ces divers événements, d'ordre général ou privé. La seule chose qui soit tout à fait absente du registre, c'est la mention des événements
1. Tous le» biographes de Molière, depuis Taschereau, et, à la suite de ce dernier, tous les historiens de la Comédie-Française, ont abondamment puisé dans le registre de La Grange. Outre la notice de M. Éd. Thierry, ce registre a été l'objet d'études plus ou moins détaillées; je citerai notamment Éd. Fournier, Molière d'après le Registre de La Grange, à la suite du Roman, de Molière, et E. Despois, le Registre de La Grange, dans la Revue politique et littéraire du 18 mar» 1876.
publics : on dirait que l'auteur, sujet respectueux dans une monarchie absolue, estime que ce ne sont point là ses affaires et qu'il y aurait même intrusion coupable à s'en occuper. Il ne fait exception que dans le cas où ces événements ont eu leur contre-coup sur la vie du théâtre, par exemple en interrompant les représentations.
A lui seul, du reste, le titre du registre ne devrait laisser aucun doute sur son véritable caractère ; l'auteur a écrit sur la couverture de ce petit in-4% recouvert de simple parchemin : Extrait des recettes et des affaires de la Comédie depuis Pâques de Vannée iQh9, appartenant au sieur de La Grange, Vun des comédiens du roi. Ce n'est là qu'un résumé des grands registres du théâtre, les registres officiels; mais pour la période la plus intéressante, celle qui va de 1658 à 1673, il en remplace pour nous la plus grande partie, car de ces grands registres il ne reste plus que trois, deux tenus par La Thorillière, un par Hubert, et qui ne comprennent que deux ans et demi sur quatorze. Pour les années postérieures à 1673, la série des grands registres est complète; mais celui de La Grange, qui s'y réfère plusieurs fois, contient plus d'un détail intéressant qu'ils ne donnent pas. Au demeurant, il n'a pas du tout la physionomie d'un livre de comptes officiel ; ainsi, le plus souvent, on n'y trouve, pour les recettes et les dépenses, que les totaux sans le détail des additions qui les ont fournis. En outre, on voit aisément qu'il n'a pas été, bien s'en faut, tenu au jour le jour sans interruption. Les difi'érences de l'encre et de l'écriture montrent par places que, lorsque La Grange en avait le loisir, il le mettait chaque soir au courant; mais leur ressemblance pendant des pages entières montre aussi qu'il dut souvent revenir en arrière et rédiger d'un seul trait des mois, et peut-être des années. De là quelques menues erreurs; de là ce que
M. Edouard Thierry appelle c le présent trop tôt instruit des faits du lendemain », et certains résumés embrassant des périodes assez longues. Comme exemple de ces derniers, on peut citer toute la période antérieure à 1661 , évidemment écrite après coup. Il semble que, la troupe de Molière s'affermissanl chaque jour, le roi lui témoignant une préférence de plus en plus marquée, le génie de son chef promettant une longue suite de chefs-d'œuvre, La Grange ait eu la conscience qu'il se préparait en elle quelque chose de considérable et dont il valait la peine de noter les progrès. Il voulut donc en écrire la chronique, et, pour être complet, remonta jusqu'à l'origine. Enfin, nous avons, depuis quelques mois seulement, la preuve décisive que le registre était bien la propriété de celui qui l'a rédigé. Il résulte, en effet, d'une série de documents retrouvés par l'archiviste de la Comédie-Française, M. Georges Monval *, qu'en 1785 il n'était pas encore sorti de la famille de La Grange ; offert à la Comédie, il fut acheté pour la somme de 240 livres, le 5 septembre de cette année-là. Depuis il connut des vicissitudes fort dangereuses pour sa conservation : on le prétait, et, en une seule fois, de 1790 à 1818, il resta vingt-huit ans hors du théâtre. A partir de cette dernière date, cependant, on commence à en comprendre l'inappréciable valeur, et les historiens de Molière se mettent à l'étudier avec soin. Cela n'empêcha pas, diton, un ministre du second empire de l'emprunter une dernière fois et de le laisser toute une année exposé comme curiosité sur la table de son salon. Il ne court plus aujourd'hui de ces risques : enfermé dans une armoire spéciale, il n'est communiqué qu'à bon escient et ne sort jamais du cabinet de l'archiviste.
1. U Origine du RegiMre de La Grange, dans le Moliérisle d'avril 1885.
Ce n'est pas, précisément, l'œuvre d'un calligraphe, mais celle d'un homme doué, comme l'on dit, d'une ((belle main », écrivant posément, d'une écriture le plus souvent large et haute, parfois plus fine et plus serrée, toujours très lisible. Beaucoup de propreté : on n'y trouve qu'un très petit nombre de taches, dont une large coulée de bougie tombée du flambeau qui éclairait l'écrivain et quatre ou cinq traces de pâtés d'encre, enlevés d'un coup de langue à la façon des écoliers. Presque pas de ratures, de grattages ni de surcharges : lorsque l'auteur n'est pas sûr d'un fait, — nom, titre ou chiffre, — il laisse un blanc et le remplit par la suite, ou bien il complète par une « manchette » inscrite en marge le contenu de la page même. Ce qui achève de lui donner une physionomie tout à fait intime, ce sont les signes allégoriques dont il est rempli. Ces signes, le plus souvent coloriés, sont au nombre de douze, que M. Edouard Thierry définit de cette manière : le losange, le losange avec un support, la croix, l'anneau écartelé, l'anneau mi-parti, l'anneau avec une croix au centre, les deux anneaux concentriques, lesperles (ou les zéros) traversées de quatre points rayonnants, le carré long, enfin les zéros barrés d'un trait horizontal. Quant à leur signification, le losange, teinté de noir ou de rouge-brique, marque les événements malheureux: maladies, morts, procès, persécutions, traverses de tout genre, comme, par exemple, l'expulsion du Petit-Bourbon ; la croix protège les naissances ; l'anneau, surtout teinté de bleu, constate ou souhaite le bonheur présent ou à venir : visites rémunératrices, mariages, installation au Palais-Royal ; miparti noir et bleu, il caractérise les victoires incertaines, comme la première représentation du 7'aHw^e; les perles radiées accompagnent les succès francs et symbolisent peut-être les chandelles de la rampe, l'illumination du
succès définitif. Il s'en faut, cependant, que ces significations soient très nettes et toujours constantes; avec le temps, La Grange les modifie; parfois même il semble ne pas s'y reconnaître très bien lui-même et prendre les unes pour les autres. Tels qu'ils sont, ces signes contribuent à marquer d'une physionomie originale et le registre et son auteur. La Grange tient son registre comme d'autres collectionnent, tournent, peignent ou pèchent à la ligne, et, chez lui comme chez les autres, ce goût est l'indice d'une nature honnête et parfaitement équilibrée; au milieu des tracas et des complications de la vie, ces êtres privilégiés ont trouvé, avec une diversion salutaire, un délassement certain, un coin de poésie. Mais quel contraste, pour l'homme qui nous occupe, entre ce passe-temps et sa profession, les préoccupations fiévreuses qui la remplissent d'ordinaire et les idées qu'elle éveille! La représentation finie. M"" de Brie et du Parc vont à leurs amours, Molière à ses travaux et à ses souffrances, Louis Béjart et de Brie à leurs querelles, Brécourt à sa bouteille. Baron à ses bonnes fortunes. La Grange, qui vient de berner Arnolphe et de conquérir Agnès, de discuter sentiment avec la précieuse Armande et de persifler Trissotin, La Grange emporte sous son bras le gros registre de la troupe, s'enferme, se déshabille, et, dans le grand silence du théâtre tout à l'heure si bruyant, tire de son tiroir son registre à lui, sa plume, son pinceau, et se met à faire des additions, des anneaux et des losanges.
Ce registre est tellement une œuvre personnelle qu'à le feuiiieter on pénètre vite dans la connaissance intime de celui qui le tenait : rien ne nous échappe de son caractère et de ses goûts. D'abord, il n'y a pas, chez ce comédien, trace de cabotinage, de cette vanité absorbante qui tire tout à elle et se subordonne tout. La
Grange ne parle jamais des services nombreux et divers qu'il rend à la troupe ; il faut les deviner par la nature des faits eux-mêmes. S'il prêtede l'argent à ses camarades au début de l'installation au Palais-Royal, s'il intervient, comme représentant ou conseil, dans toutes leurs affaires d'intérêt, il ne songe pas une seule fois, je ne dis pas à grossir, mais à marquer Timportance de ce qu'il a fait ; il se contente de l'indiquer simplement, brièvement, comme chose naturelle et normale. Une ou deux fois il se trouve en discussion avec la troupe dans une affaire où, autant que nous en puissions juger, le bon droit était de son côté. Il écrit simplement : « Je n'ai voulu consentir jusques à ce jour d'hui que pour terminer tous différends et entretenir paix et amitié dans la troupe. J'ai acquiescé à la pluralité. » Une autre fois il réclame contre une injustice doublement criante, d'abord parce qu'elle diminuait de moitié la part de M"" de La Grange sans qu'elle eût démérité, et ensuite parce qu'elle méconnaissait, par contre-coup, les services exceptionnels que lui-même rendait au théâtre : il ne se plaint même pas dans son registre, et c'est par une pièce officielle que nous connaissons sa réclamation. On a vu le soin et le luxe qu'il portait dans la composition de ses costumes. Comme plusieurs avaient été commandés « pour les plaisirs du roi », il avait reçu 2000 livres de gratification. C'était juste la moitié de sa dépense. Il se contente de le marquer en ces termes : « Comme ce que le roi donnoit n'étoit pas suffisant pour la dépense qu'il falloit faire, lesdits habits m'ont coûté plus de deux mille autres livres. » Et c'est tout. Que de comédiens n'eussent pas manqué cette occasion unique d'opposer leur propre magnificence à la parcimonie de Louis XIV I Pour ses affaires personnelles, son mariage, la naissance de ses enfants, ses maladies, la mort des siens, une men-
tion précise et courte du fait : « Ici je tombai malade d'une fièvre continue double tierce et j'eus deux rechutes. Je fus deux mois sans jouer. M. Du Croisy prit mon rôle d'Eraste. » Une seule fois il laisse entrevoir son sentiment intime sur un événement de cette nature, non par une réflexion, mais par la simple omission d'un signe. Lorsque la mère de sa femme vient à mourir, il note strictement le fait sans dessiner le losange noir qui accompagne chez lui les décès. On devine par là, et par là seulement, que Marie Ragueneau lui avait apporté en mariage une belle-mère désagréable.
Il est aussi discret sur ses camarades que sur luimême : leurs affaires personnelles, intrigues ou querelles, rivalités ou zizanies, il ne les critique jamais. Cependant il sait voir et juger avec autant de bon sens que de finesse ; on devine qu'il n'est jamais dupe, à certaines façons de dire, irréprochables en elles-mêmes, mais où son opinion sur certains actes se laisse voir par cela seul qu'il les enregistre. Un jour, Armande avait eu un de ces caprices de jolie femme auxquels elle se livrait si volontiers. La Grange écrit : « M"' de Molière ne voulut pas jouer ». Une autre fois c'est M'^* de Brie qui fait manquer le spectacle : « M''* de Brie fit la malade ». Même clairvoyance et même finesse pour les choses du dehors, dont il ne parle, je l'ai dit, que dans leur rapport plus ou moins direct avec le théâtre. En voici deux exemples réunis dans une même page du registre. Un jour, le marquis de Richelieu fait venir la troupe en visite. En apparence, c'est pour donner la comédie aux filles d'honneur de la reine ; en réalité, c'est pour l'offrir à la seule M"«d'Argencourt,sa maîtresse, qui est du nombre. La Grange écrit : « M. le marquis de Richelieu arrêta la troupe pour jouer VÉcole des maris devant les filles de la reine, entre lesquelles était if'" de La Motte
d'Argencourt ». On sait la générosité de Fouquet envers tous ceux qui contribuaient à ses plaisirs; elle contrastait avec la parcimonie de certains grands seigneurs, des princes du sang eux-mêmes, qui payaient chichement, se mettaient en retard, parfois même ne payaient pas du tout. Aussi, après une visite au château de Vaux, La Grange fait-il à Fouquet les honneurs d'un caractère spécial, aussi gros que sa munificence, et il écrit : « Monsieur le surintendant donna 1 500 livres ». Mazarin, mourant, désire voir les Précieuses ridicules, alors dans leur nouveauté. Voici le compte rendu de la représentation : « UÉtourdi et les Précieuses au Louvre, chez son Éminence M. le cardinal de Mazarin, qui éloit malade dans sa chaise. Le roi vit la comédie debout, incognito, appuyé sur le dossier de ladite chaise de S. E. Nota que le roi vit la comédie incognito et qu'il renlroit de temps en temps dans un grand cabinet. Sa Majesté gratifia la troupe de trois mille livres. » On ne saurait marquer plus brièvement et d'une manière plus frappante l'attitude de petit garçon que Louis XIV conserva quelque temps devant son vieux ministre.
La Grange ne se permet même pas de juger les mauvais procédés des gens ; aucune épithète malsonnante à leur adresse; mais, ici encore, à la seule façon dont il note le fait, son opinion se devine. On sait comment Racine, faisant apprendre en même temps son Alexandre par la troupe du Palais-Royal et par celle de l'Hôtel de Bourgogne, à l'insu l'une de l'autre, laissa Molière donner la première représentation, puis, au bout de quatorze jours, ne se trouvant pas assez bien joué au Palais-Royal, se fit affichera l'Hôtel. La Grange raconte ainsi l'incident : « La troupe fut surprise que la même pièce ^'Alexandre fût jouée sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Comme la chose s'étoit faite de
complot avec M. Racine, la troupe ne crut pas devoir les parts d'auteur audit M. Racine, qui en usoit si mal que d'avoir donné et fait apprendre la pièce aux autres comédiens. » Quelque temps après, Racine enlève à Molière M"' du Parc : « M'" du Parc a quitté la troupe, écrit La Grange, et a passé à l'Hôtel de Bourgogne, où elle a joué Andromaque de M. Racine ».
Par la nature même du registre, les notes qui le composent sont très courtes. La plupart se bornent à une date, un titre et un chiffre, quelques-unes ont deux ou trois lignes, un très petit nombre s'étendentjusqu'à une ou deux pages, trois au plus. Parmi les plus détaillées, il en est deux justement fameuses, celles où sont racontées l'expulsion du Petit-Bourbon et la mort de Molière. Ce sont là, en effet, deux événements d'une importance capitale, et qui mettaient en jeu les deux sentiments les plus chers au cœur de La Grange, son attachement à son théâtre et son affection pour son chef. L'émotion a donc triomphé de sa réserve habituelle; elle l'a fait parler avec une effusion relative, d'abord pour attester que « tous les acteurs aimoientle sieur Molière, leur chef», parce qu'il « joignoit à un mérite et une capacité extraordinaire une honnêteté et une manière engageante qui les obligea tous à lui protester qu'ils vouloient courir sa fortune », ensuite pour raconter avec une exacte précision dans quelle circonstance s'est produite «la perte irréparable ». Il n'y a pas lieu, assurément, d'attribuer une valeur littéraire au registre et d'y chercher un style; c'est un document d'un grand prix, mais rien que cela, et l'auteur lui-même n'a pas songé un seul instant à faire œuvre d'écrivain. Mais on est frappé de l'aisance avec laquelle La Grange manie la plume lorsqu'il se donne un peu de champ. De plus, toutes les qualités de l'écrivain qui viennent du caractère, il les a ; ses façons de
dire sont nettes et franches comme sa pensée, mesurées, discrètes et courtoises comme son habitude tout entière. Enfin, s'il ne s'inquiète en rien de polir sa phrase, s'il ne s'interdit aucune des négligences de l'homme qui écrit pour lui seul, cette phrase n'en a pas moins une élégance et une souplesse très dignes d'attention.
Comment la troupe de Molière parvint à lui survivre; fusion des trois troupes de Paris et fondation de la Comédie-Française; part qu'y prit La Grange. — Influence de La Grange dans la nouvelle troupe. — Il publie, avec Vinot, la première édition complète des œuvres de Molière; les manuscrits de Molière. — Mort de La Grange; ses successeurs à la Comédie-Française.
Il en est de la Comédie-Française comme de la plupart des institutions qui ont un long passé : une légende commode exagère ou simplifie leur histoire vraie. Dater de 1658, ou même de 1680, avoir traversé la Révolution et durer encore, n'est pas chose banale dans notre pays. Le respect que nous inspire une pareille exception nous fait supposer que, dès le début, la Comédie n'eut qu'à se laisser vivre. On peut résumer à peu près de la manière suivante l'opinion moyenne sur son existence aux deux derniers siècles. Molière arrive à Paris; son génie charme Louis XIV, qui s'empresse d'accorder sa protection au poète et à son théâtre. Il meurt ; le pouvoir royal continue cette tutelle à sa troupe, et elle s'augmente successivement des comédiens du Marais et de l'Hôtel de Bourgogne, qui s'empressent d'aller où pieuvent les faveurs. Par cette fusion des trois théâtres, la Comédie-Française se trouve constituée et devient une véritable institution d'État. Lorsque, après la Révolution,
qui l'a troublée sans la détruire, elle est réorganisée par le fameux décret de Moscou, Napoléon l" ne fait que renouer pour elle une tradition à peine interrompue. Il s'en faut, et de beaucoup, que les choses se soient passées avec cette simplicité. Par cela même qu'elle a duré, la Comédie-Française a connu bien des vicissitudes ; loin de s'être faite toute seule, elle est le résultat de longs et patients efforts. Bien plus, il est certain que ses fondateurs, Molière comme Louis XIV, La Grange comme Armande Béjart, ne soupçonnaient guère l'imporlance qu'elle devait prendre. C'est encore une vérité dont l'histoire offre de nombreux exemples : les institutions les plus solides ne sont pas celles qui, sorties en un jour du cerveau d'un seul homme, sont demeurées semblables à la pensée de leur fondateur. Plus souvent, au contraire, ce qui doit grandir ne résulte d'aucune idée préconçue, a des commencements très modestes, et reçoit toute sa force du temps, des circonstances de beaucoup d'efforts obscurs. Ce fut le cas pour la Comédie- Française. Lorsque Molière débutait à Paris, son ambition était toute à l'œuvre présente ; et lorsque Louis XIV lui accordait une salle, une pension, et l'appelait à sa cour avec une préférence marquée, il se servait, tout simplement, pour ses plaisirs et l'éclat de ses fêtes, du comédien le plus amusant de Paris. De même, lorsque, Molière mort, sa veuve et La Grange se trouvèrent à la tête de son théâtre, on peut être assuré que leurs premiers efforts eurent pour unique objet la nécessité de vivre. Assurément, en repoussant à ce moment-là un premier projet de fusion avec l'Hôtel, ils se rappelaient l'un et l'autre la guerre acharnée faite à Molière par les a grands comédiens j> ; il leur répugnait de passer à l'ennemi. Mais ce n'est pas du premier jour que l'ambition.do les supplanter put leur venir : elle dut naître et
se développer dans leur esprit à mesure que les circonstances purent leur suggérer ce dessein.
Après une semaine donnée au deuil, la troupe du Palais-Royal reprenait ses représentations, le 24 février 1673, et, tant bien que mal, traversait le carême. La clôture annuelle de Pâques arrive ; pendant les vacances l'Hôtel de Bourgogne travaille la troupe, et, à la rentrée, les défections éclatent : quatre des meilleurs acteurs, Baron en tête, la quittent pour l'Hôtel. Bientôt ceux qui restent se trouvent jetés à la rue : Lulli a obtenu du roi la salle du Palais-Royal pour y installer l'Opéra. Il avait, cependant, de grandes obligations à Molière, qui l'avait pris, encore obscur, pour collaborateur, et, trois ans auparavant, lui avait prêté 11 000 livres ; mais le Florentin était le moins scrupuleux des hommes, un « ténéoreux coquin », disait Boileau ^ La situation semblait désespérée pour La Grange et Armande ; plus forte que leurs résolutions, la nécessité les mettait à la merci de l'Hôtel. Cette réunion dont ils n'avaient pas voulu deux mois plus tôt, les voilà maintenant obligés de la solliciter : on la leur refuse, et avec dureté. Par bonheur, il se trouvait rue Guénégaud une belle salle de spectacle, avec le plus complet matériel du temps, installée parle marquis de Sourdéac et M. de Ghamperon. De concert avec son beau-frère Boudet, curateur de la fortune de Molière et tuteur de sa fille mineure, Armande exige de Lulli le remboursement des 11 OOOUvres qu'il doit à la succession de son mari, et, le 23 mai 1673, c'est-à-dire le lendemain du jour où elle a fait acquitter sa créance, devançant les comédiens du Marais, qui avaient, eux aussi, des vues sur la salle Guénégaud, elle achète à Sourdéac et à Ghamperon la rétrocession de leur b&il et tout leur